Madame Gil Blas - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1857

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Paul Féval (père)

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Opis ebooka Madame Gil Blas - Paul Féval (père)

Dans ce livre, écrit sous forme autobiographique, nous suivons les grandeurs et miseres de la famille du Meilhan, et de son influence dans la vie de la narratrice. Celle-ci, apres avoir passé quelques années dans cette famille comme tutrice, «monte» a Paris ou elle devient sage-femme. Elle est melée a une étrange affaire d'infanticide qui impliquera certains membres de la famille qu'elle tentait de tenir a l'écart. Cette affaire aura des répercussions graves aussi bien sur elle que sur son entourage immédiat, et rejaillira sur la famille du Meilhan.

Opinie o ebooku Madame Gil Blas - Paul Féval (père)

Fragment ebooka Madame Gil Blas - Paul Féval (père)

A Propos
Partie 1 - Ma Naissance
Chapitre 1 - De mes premieres années et de mon parrain.
Chapitre 2 - Les amours de la Noué.
Chapitre 3 - La paillasse de la Noué. – Comment finirent ses amours.
Chapitre 4 - Départ de Saint-Lud. – Le petit pere Macé.
Chapitre 5 - Le cheval rouge.
Chapitre 6 - D’un marché d’or que nous fîmes.
Chapitre 7 - Ou l’on rencontre la force armée. – L’auberge du Pélican.
Chapitre 8 - Festin de Balthazar – Quart d’heure de Rabelais. – Grand événement.

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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Partie 1
Ma Naissance


Chapitre 1 De mes premieres années et de mon parrain.

Si je prends au plus illustre des romanciers français le titre de son livre immortel, ce n’est pas que j’espere cacher longtemps au lecteur mon véritable nom. L’entreprise serait folle. J’ai pour cela trop d’ennemis et trop d’amis. Les uns et les autres me devineront a la premiere ligne tombée de ma plume, et tous se divertiront a révéler mon secret aux indifférents. Loin d’etre un voile, ce sobriquet sera un indice, car on me l’a donné dans le monde, – au temps ou je vivais dans le monde. On me l’a donné ; je le garde, non point pour me mettre a l’abri derriere lui, mais par je ne sais quel scrupule qui m’empeche de livrer a la publicité l’étiquette meme de mon bonheur tranquille.

Les aventures de ma vie ont été, du reste, assez bizarres, assez nombreuses, pour que je puisse dire qu’aucune femme meme pourrait s’appliquer mieux que moi le nom de cet enfant perdu de la fortune, Gil Blas de Santillane. J’ai souvent et beaucoup souffert ; plus d’une fois j’ai été cruellement vaincue ; je me suis trouvée melée a tant de comédies et a tant de drames qu’il me faudra choisir dans le nombre pour ne point dépasser l’étendue d’un livre frivole, par la forme du moins ; – mais, en définitive, je vois dans mon passé plus de sourires que de larmes. Ma vie a été amusante a vivre ; si bien que je m’amuse encore a la raconter. Je souhaite que personne ne s’ennuie a la lire.

Au début de son impérissable chef-d’ouvre, Lesage met en garde le lecteur contre la manie dangereuse des allusions. Je n’ai pas cette ressource, je n’ai pas non plus ce besoin. Les mours ont changé : je ne suis qu’une femme ; la plume d’une femme doit fuir le scandale, meme anonyme. Je n’ai a fournir a l’avance ni faux-fuyant, ni excuses. Les personnages de ce récit vivent ou ont vécu : tous et toutes. Il n’y aura pas dans ces pages un seul fils de mon imagination. Ce que je dirai, je l’ai vu. Tout ce que je puis faire, c’est de changer les noms de ceux qui jouerent autour de moi des rôles déshonnetes ou seulement douteux.

Cela dit, j’entre en matiere.

Je suis née au hameau de Saint-Lud, a deux lieues de Vire, en Basse-Normandie, vers 1819 ou 1820. Cela me donne trente-six ans a l’heure ou j’écris.

Le hameau de Saint-Lud est situé sur la route de Condé-sur-Noireau, petite ville commerçante, dont les habitants ne passent pas pour des aigles aux yeux des bourgeois de Vire. Ce pays est un vrai paradis terrestre. Je possede depuis 1852 une assez belle propriété que je vais voir chaque année. Elle a nom la Liriays, comme plusieurs châteaux de l’ouest de la France. J’avoue que ce nom n’a pas été étranger a mon envie de l’acquérir. Le château de Santillane s’appelait Lirias, et ce n’est pas d’aujourd’hui que j’ai fantaisie de ressembler a Gil Blas.

Mes premiers souvenirs me montrent a moi-meme pauvre petite enfant de cinq a six ans, chétive et maigre. La grande route est boueuse ou couverte de neige. Je me vois courir apres la diligence de Rennes a Caen, qui passait devant Saint-Lud ; je me vois tendre la main en criant a perdre haleine le refrain de la mendicité bas-normande :

« Charitais, s’i vous plaît,

« Pour l’amou di bon Diais ! »

A un gros quart de lieue de Saint-Lud, apres qu’on a passé le ruisseau du Rioux, affluent de la Vire, la côte commence. La montée est rude. C’est la que je rattrapais la diligence ; la malle-poste elle-meme était forcée de m’attendre en ce lieu.

Ce n’était pas pour moi que je demandais ; j’avais ma tâche tracée. La Noué gardait les vaches dans la prairie, au-dessous de la route. Il ne s’agissait pas de faire a moitié son devoir. La Noué avait des yeux de lynx. Si je ne fatiguais pas de mes supplications tous les compartiments de la diligence, la Noué me battait au retour avec la heude de Gorette.

Je ne parle pas hébreu. Ceci est du bas-normand. Gorette était une vilaine vache rousse qu’on appelait ainsi a cause de sa malpropreté chronique. Goret veut dire jeune porc en vieux français et en bas-normand. La heude est un bout de corde servant a entraver les vaches méchantes : on attache ensemble les deux jambes du meme côté, ce qui fait boiter l’animal ainsi enheudé et l’empeche de courir. La heude sert aussi de discipline. Je suis payée pour ne pas l’oublier.

La Noué était une femme de vingt-cinq a vingt-huit ans, qui en paraissait bien cinquante. Son pere, impotent et paralysé (noué), tenait a bail, moyennant vingt écus par an, une logette couverte en chaume, entourée de cinq ou six perches de mauvais terrain.

Le bonhomme s’appelait Simon Lodin et sa fille Scholastique, mais personne ne les nommait autrement que le et la Noué. Le pere avait bon cour. La fille ne valait pas le diable. Elle laissait jeuner le vieillard pour emplir sa bouteille ou sa bétuniere[1] , et c’était sur moi qu’elle comptait le mieux pour assouvir ses deux passions favorites.

Quelquefois les voyageurs me jetaient leur offrande des le bas de la montée : c’était les bons jours ; mais quand la diligence contenait quelques illustres Gaudissart, faisant dans les rubans ou dans la quincaillerie, j’étais obligée de monter en courant et en m’égosillant jusqu’au haut de la côte. Ils me montraient leur sou par la portiere, les cruels, et répétaient en copiant mon pauvre accent :

« Charitais, s’i vous plaît,

« Pour l’amou di bon Diais ! »

Ils ne lâchaient leur sou qu’au moment ou l’attelage prenait le grand trot pour redescendre la montée. Moi, je tombais sur la terre, haletante, essoufflée. – Mais je n’y restais pas longtemps. La voix mâle de la Noué se faisait entendre dans la prairie :

– Suzette ! reste de bâtard !

C’était le plus doux de ses appels. Je reprenais ma course. Elle m’attendait au pont, sur le Rioux. Je crois la voir encore, apres tant d’années écoulées, seche, grande, mal bâtie, portant sur ses cheveux rudes un long bonnet de coton blanc a meche bleue, la figure jaune, le nez rouge et noir, – tenant sa quenouille au côté comme une arme.

– Combein qu’t’as iu, faillie ?

Question sacramentelle qui jamais ne variait. Au lieu de répondre, je vidais ma pochette dans son tablier. Cela ne lui suffisait pas. Elle n’avait pas confiance. Elle me fouillait chaque fois avec un soin minutieux. L’argent compté, la Noué tournait son fuseau. C’était une travailleuse infatigable.

– A ta besogne, faillie ! me disait-elle en descendant le talus qui menait a la prée.

Ma besogne, je ne vous en ai point encore parlé. Pour courir apres la diligence, j’avais déposé a la tete du pont ma grele et ma torche. La grele est un panier carré, fait de bois taillé en larges lanieres ; la torche est le coussinet qu’on pose sur son crâne pour le protéger contre le contact des fardeaux trop durs. C’étaient, avec une petite palette de bois, les instruments de mon étal. J’étais bousiere.

Pour ceux qui ne connaissent point cette position sociale, je dirai que les bousiers et bousieres du beau pays de France ne peuvent pas etre évalués a moins de cent mille. Ce sont ces enfants ou adolescents des deux sexes qui vont le long des grandes routes ramasser ce que laissent tomber en passant, par suite de loi de nature, les attelages ou bestiaux voyageurs. Cela fait des engrais. Ma grele bien pleine et qui m’écrasait la tete, malgré la torche protectrice, valait un sou, prix courant. J’aimais ce métier-la, qui était ma liberté. Pour emplir la grele, il fallait aller loin parfois, et la Noué ne pouvait pas quitter ses trois vaches.

A moitié chemin de la loge de la Noué, au hameau de Saint-Lud, derriere un bouquet de hetres, il y avait une grande masure, bâtie en boue, mais dont les murailles étaient fraîchement blanchies a la chaux. On l’appelait le lieu du Theil. Elle était habitée par le bourrelier Guéruel qui était le maître de mon parrain.

Au-devant de ce logis, deux poiriers a cidre s’élevaient : deux arbres vraiment magnifiques, dont la récolte, mise en tas, tenait la moitié de la cour. On dit dans le pays :

« Poëre d’étringlârd.

« N’en faut éq’trouais pou tuais un gars. »

Mais ces poires d’étranglard, dont il ne faut que trois pour tuer un gars, je les croquais par demi-douzaines. – Vingt ans plus tard, je voulus en mordre une : la seve âcre et violemment astringente me brula. J’étais déja une Parisienne.

Je passais sans m’arreter devant la maison de Guéruel, qui n’était pas beaucoup plus tendre que la Noué ; quand j’arrivais entre les deux poiriers, je me mettais a chanter la Nouzille :

Chez not’pere, j’étions trouais filles,

J’allions crochais la nouzille ;

C’était le signal convenu entre mon parrain et moi.

Il travaillait a ses selles et a ses colliers devant une fenetre basse, d’ou l’on apercevait la grande route. Il m’entendait. Et Dieu sait quelle dépense de ruses il faisait pour s’absenter un instant et me rejoindre ! J’allais l’attendre sous un petit bouquet d’ormes qui était au revers de la route. Je ne l’attendais jamais longtemps. Il venait, il me prenait sur ses genoux, il me dévorait de baisers. La Noué pouvait me battre avec sa heude, j’avais mon parrain qui m’aimait.

Pendant que j’écris cela, j’ai les larmes aux yeux. Gustave ! pauvre moitié de ma vie ! mon premier, mon dernier amour !…

Gustave était le fils du bonhomme Simon Lodin et le frere cadet de la Noué. La différence d’âge entre eux était grande. Gustave n’avait que cinq ans de plus que moi.

C’était un beau petit gars de dix a onze ans, grand et bien découplé : tete blonde, oil hardi et rieur. Si je lui avais dit en ce temps-la que sa sour me battait il l’aurait assommée a coups de pierre.

Un dimanche matin, Gustave avait trouvé devant le pauvre seuil de la loge un paquet de linge. C’était moi. Scholastique n’était pas encore la maîtresse ; le bonhomme gardait l’usage de ses membres, Scholastique dit :

– Mettez-moi ça sur le pont. Ceux qui passeront s’en chargeront s’ils veulent.

Mais Gustave me tenait déja dans ses bras, il ne voulut pas me lâcher. Le pere Simon Lodin fut d’avis de me garder : c’est un grand porte-malheur que de repousser les innocents que Dieu envoie. Le peu que je sais de ma mere me vient de Gustave et de sa sour. Je ne sais rien de mon pere, sinon que la clameur publique accusa un instant l’homme de loi de Saint-Lud, rustre entre deux âges, d’une vigueur extraordinaire et d’un aspect repoussant.

J’emploie ce mot accuser, parce que ma naissance fut le fruit d’un crime. Ma mere était une pauvre fille errante, privée de raison. Le jour ou mon berceau fut déposé a la porte du bonhomme Lodin, on trouva le corps de ma mere dans le Rioux : elle s’était noyée a un endroit guéable ou le ruisseau n’avait pas quatre pieds de profondeur. Les enfants du village de Saint-Lud, quand Gustave n’était pas la, m’appelaient la fille de la diote. Et chaque fois que la Noué me battait, elle me disait :

– Tu seras diote comme ta mere !

L’homme de loi de Saint-Lud, M. Ducros, fela deux ou trois tetes dans la commune, et nul n’osa plus l’accuser d’avoir abusé de la pauvre diote.

Du plus loin que je me souvienne, je vois cet homme avec sa grosse figure rouge et ses cheveux plantés jusque sur le nez, faisant mouliner son bâton quand il m’apercevait et criant :

– Passe au large, vermine !

Une fois qu’il était ivre, il me poursuivit a coups de pierre jusque dans la grange a M. Guéruel. Gustave vint a mon secours et lui fit une blessure a la main avec son couteau de bourrelier. Au lieu de le punir, l’homme de la loi lui donna une piece blanche, en disant :

– Petiot, ne parle point de cela.

Ce fut vers ma troisieme année que le bonhomme Lodin tomba perclus. La Noué devint la maîtresse. Elle mit Gustave en apprentissage. Il cessa d’habiter la loge.

Dans notre petit bosquet d’ormes, Gustave et moi, nous n’avions pas de temps a perdre. Le pere Guéruel ne donnait pas de longues vacances. Gustave m’embrassait, me contemplait, me caressait comme si j’eusse été son enfant ; il lissait mes cheveux ; il tirait de sa poche quelque rustique friandise qu’il s’était procurée a mon intention. Nous ne parlions guere, parce que je ne voulais pas me plaindre des traitements de sa sour aînée. Il ma disait parfois :

– Te voila bien maigre et bien pâle, Suzanne… Patience ! quand nous serons grands, je t’épouserai !

J’aurais beau faire, je ne saurais pas dire comment j’aimais Gustave. Il était pour moi, non-seulement toute la famille, mais encore le monde entier.

Quant a notre mariage, c’était chose absolument convenue. Nous l’avions fixé d’un commun accord a l’époque ou j’aurais seize ans. Ma septieme année n’était pas encore accomplie. Mais Gustave m’avait dit :

– Le temps passe vite.

Et comme j’avais l’habitude de le laisser réfléchir pour moi, je ne m’inquiétais point. Chaque fois que la Noué prenait sa terrible heude, je me disais : Bah ! le temps passe vite… C’était précisément l’idée exagérée que j’avais de la puissance de Gustave qui m’empechait de me plaindre a lui. J’allais jusqu’a mentir pour ne pas réveiller cette colere que j’avais vue si terrible le jour ou l’homme de loi m’avait poursuivie. Une fois Scholastique m’avait donné de l’argent pour aller a Saint-Lud faire remplir une bouteille ou elle mettait son tabac. Je perdis l’argent et je rapportai la bouteille vide. Scholastique me jeta contre l’angle d’un bahut, et je me fis une blessure a la joue. Le lendemain, quand Gustave vint au rendez-vous, je le vis pâlir.

– Qui t’a fait cela, Suzanne ? me demanda-t-il.

– La Gorette avec ses cornes, répondis-je.

Il s’élança et prit sa course en disant :

– Je vais tuer la Gorette !

Je ne pus l’arreter qu’en lui rappelant, les larmes aux yeux, que la Gorette avait été ma nourrice.

Gustave savait lire un peu. Le vicaire du bourg de Viessois, qui venait dire la messe a la chapelle de Saint-Lud, l’avait pris en affection : c’était un tout jeune pretre, d’une angélique douceur, aussi pâle et aussi maigre que moi. Il se nommait l’abbé Daudel.

Gustave restait avec moi dix minutes dans le bosquet. C’était juste le temps de m’embrasser cent fois. Quand il m’avait bien regardée et caressée, il me disait :

– Voici encore un jour de passé, Suzanne.

– Et ça doit approcher, notre mariage, répondais-je de bonne foi.

Il souriait, il me donnait un dernier baiser et s’enfuyait a toutes jambes.

Moi, je reprenais ma torche et ma grele, et je continuais loyalement mon métier de bousiere. Quand je repassais devant les beaux poiriers d’étranglard, je criais, sans me retourner :

– A demain !

En rentrant, la Noué faisait la soupe. Elle était a la fois tres-soigneuse et tres-sale : tres-soigneuse pour ne pas casser, pour conserver, ranger ; tres-sale pour tout ce qui était nettoyage de luxe. Je n’étais pas délicate assurément, mais je ne mangeais pas toujours de bon cour la trempée de Scholastique, qui, craignant peut-etre d’user ses mains, ne leur faisait jamais voir l’eau. La trempée faite, dans l’été, j’épluchais la filasse de Scholastique, ou je savonnais les lambeaux qui lui servaient de mouchoirs ; l’hiver, on allait se coucher pour ne point user de chandelle.

Scholastique pleurait toujours misere, surtout quand le bonhomme demandait quelque douceur. Mais on ne cache rien aux enfants. Il y avait dans la paille de Scholastique un vieux bas de laine qui contenait plusieurs louis d’or avec des écus de cent sous. Si elle avait su que j’avais surpris ce secret-la, Scholastique m’aurait étranglée. Elle se couchait toujours la premiere. Je lui portais dans son lit une grande écuelle de la contenance d’une pinte, toute pleine de cidre chaud avec du miel et du poivre. Elle buvait cela a petites gorgées, tandis que le bonhomme, cloué sur son grabat, la contemplait d’un air de convoitise, puis elle se mettait a ronfler violemment jusqu’au jour. Je ne crois pas que Dieu ait jamais fait une créature aussi souverainement haissable.

La journée était finie, mais non point sans peine. – J’allais me coucher au pied du bonhomme, dont les jambes paralysées, humides et froides comme du marbre, glaçaient mes flancs. Gustave ne savait point cela et ce n’était pas Scholastique qui me l’avait ordonné. Le pauvre perclus se réchauffait a mon contact et souriait de plaisir : j’étais payée. Les délices de ma couche n’étaient pas faites pour me rendre paresseuse. Le premier rayon du soleil mettait en lumiere toutes les souillures de la loge, qui semblait pleine toujours d’une sorte de vapeur épaisse. Je me glissais dehors, afin de me baigner un peu dans l’air libre. A onze heures, la premiere diligence passait, et je commençais mon double office de mendiante a la course et de bousiere. Trois ans se passerent ainsi, depuis ma sixieme jusqu’a ma neuvieme année. On me connaissait bien au hameau de Saint-Lud, parce que la Noué me menait a la messe chaque dimanche. On disait, en nous voyant passer : La Noué n’est pas riche, mais avec sa quenouille et ses trois petites vaches, elle trouve moyen de nourrir son vieux pere et la fille de la diote. Ces paroles souvent répétées entamerent mon éducation. Je compris vaguement que le monde aimait a se laisser tromper. Je n’en conçus ni mépris ni rancune, parce que son erreur m’était parfaitement indifférente. La Noué ne m’inspirait point de haine.

Un jour, vers ce temps-la, et c’est de ce jour que je date ma vie agissante, Gustave me dit :

– Il nous faudra de l’argent pour nous marier, Suzanne.

– Ah ! fis-je, en as-tu de l’argent, mon parrain ?

– Je vais en ramasser, me répondit-il.

En le quittant, je pensais :

– Si j’en ramassais, moi aussi, de l’argent !…


Chapitre 2 Les amours de la Noué.

Tant que dura le jour, je songeai a cela ; le soir également ; la nuit, je ne pus fermer l’oil. De l’argent, pour nous marier, Gustave et moi.

Un instant je fus avare dans toute la force du terme. La passion d’amasser me saisit avec une véritable violence. Je creusai ma petite cervelle afin de trouver un moyen de thésauriser. Thésauriser quoi ? je ne gagnais rien et je n’avais rien. Vers le matin, je sautai hors de mon lit. Comme Archimede, j’avais trouvé !

Je m’élançai au dehors et je gagnai tout d’un temps le haut de la côte. Je m’orientai. A l’endroit juste ou la diligence avait coutume de reprendre le trot, je découpai une belle motte de gazon sur le bas côté de la route. Sous la motte coupée, mon eustache me servit a creuser un trou carré, sur lequel je remis proprement la motte de gazon. Ma tirelire était fabriquée. Il n’y avait encore rien dedans, mais patience ! Il ne s’agissait plus que de l’emplir.

A onze heures, quand la premiere diligence passa, mon cour battit bien fort. C’était une grande épreuve. Ma combinaison, comme disent les Parisiens habiles, était-elle praticable, oui ou non ? J’allais le savoir.

Jamais la Noué ne m’avait vu jeter ma torche et ma grele d’une si grande ardeur. Je bondis jusqu’au milieu de la route et d’une voix éclatante :

« Charitais, s’i vous plaît,

« Pou l’amou di bon Diais ! »

Les voyageurs se montrerent généreux. J’eus sept sous depuis le bas de la côte jusqu’en haut, ou je fis une belle révérence pour témoigner ma gratitude. Puis je me couchai par terre pour reprendre haleine, suivant ma coutume. J’en avais besoin. Mais je ne manquai pas de choisir, pour me reposer, l’endroit ou j’avais creusé mon trou carré, sous la motte de gazon. Je pris la motte aux cheveux, je la soulevai, je glissai un sou dans le trou. Eh bien ! j’ai remporté quelques victoires en ma vie, de grandes victoires assurément, eu égard a ma faiblesse et a mon point de départ : je ne me souviens pas d’avoir jamais triomphé au-dedans de moi-meme avec autant d’enthousiasme. Quand je remis la motte de gazon, ma tete était en feu, mon cour défaillait. Sous ce petit carré d’herbe était la fortune de Gustave et mon bonheur. Il n’y avait encore qu’un sou, mais je l’aurais défendu au prix de tout mon sang !

La Noué ne se douta de rien. Je ne m’étais pas arretée plus longtemps que d’ordinaire au haut de la côte, et je rapportais six sous : bonne aubaine.

Il passa deux grandes diligences chaque jour, sans compter les messageries départementales. Ces dernieres donnent peu, Les voyageurs de clocher a clocher ne sont pas prodigues. Mais, enfin, je ne peux pas évaluer a moins d’un franc par jour le bénéfice que la Noué tirait de moi. La dessus, je prélevai désormais la dîme. Tous les soirs, mon trésor s’augmentait de deux ou trois sous.

J’arrivais a ma dixieme année, lorsqu’un changement se fit dans mon existence jusqu’alors si uniforme. Un matin, la Noué mit ma torche et ma grele sur la plus haute planche du dressoir et me dit :

– C’est toi qui garderas les vaches aujourd’hui.

Je pensai de suite a Gustave et a notre rendez-vous quotidien, mais il fallait obéir. A midi, la Noué mit son mouchoir de cou des dimanches et fourra une piece blanche dans sa poche, ce qui ne lui arrivait jamais. Elle sortit. Je la vis monter la côte a longues enjambées, puis disparaître au tournant de la route. Je conduisis les vaches a la prairie. C’était la premiere fois que je passais un jour tout entier sans voir Gustave. Je pleurai bien. Comme j’avais les yeux rouges, la diligence, attendrie, me donna plus qu’a l’ordinaire, et je mis cinq sous dans ma cachette.

A la brune, je vis la taille haute et dégingandée de la Noué au sommet de la côte. Elle me jeta un petit gâteau dans la prairie et me fit un signe de tete presque amical. Elle était contente. Elle ne fila point de toute la soirée et donna du cidre chaud au bonhomme étonné.

Je remarquai que son haleine empestait l’eau-de-vie.

Le lendemain, elle mit encore son beau mouchoir de cou et fourra une autre piece blanche dans sa poche. Je ne vis point Gustave. Je pris de la tristesse et j’eus envie de mourir. La Noué revint plus tard que la veille. Elle avait le teint rouge et la voix rauque. Je l’entendis cette nuit qui remuait son argent dans sa paillasse.

Le jour suivant, au lieu de faire sortir les vaches, je la suivis par les prairies. Les haies et les saussaies me cachaient ; d’ailleurs, elle était sans défiance. Il y avait, a un quart de lieue de la loge, sous le parc du beau château de la Liriays, un bouchon misérable et mal hanté qui ouvrait sa porte basse sur un chemin de traverse. Je vis la Noué qui entrait dans ce cabaret. Je restai cachée dans les broussailles qui bordaient le bas chemin. Un instant apres, Ducros, l’homme de loi, parut, cheminant a travers champs. Il entra, lui aussi, dans la guinguette. Mon cour se serra ; j’eus frayeur, sans savoir pourquoi. Mais la curiosité me talonnait, plus forte que la crainte. Je quittai mon poste, je fis le tour du cabaret et me mis en observation derriere la haie de ronces qui entourait le jardinet. La Scholastique et M. Ducros étaient attablés déja devant une large mesure d’eau-de-vie, dans une chambrette donnant sur le jardin. L’homme de loi lui tenait la main ; la Noué l’écoutait les yeux baissés. Il voulut l’embrasser, elle lui planta un solide soufflet sur la joue ; mais ceci n’est pas toujours un refus en Basse-Normandie. D’autant mieux qu’ils se remirent a boire paisiblement apres avoir trinqué.

Je m’enfuis, et cette vague épouvante que je ressentais ne me quitta point. Je sortis les vaches et fis ma besogne. Ce soir-la, en rentrant, Scholastique était si contente, qu’elle voulut me donner du cidre chaud et du tabac.

Je savais désormais comment gagner une demi-heure sur le repas de mes pauvres vaches. Le lendemain, apres le repas de Scholastique, je pris le chemin de la maison du Theil. Je trouvai en route Gustave, qui venait voir si j’étais malade. Je ne lui dis rien du secret que j’avais surpris ; je lui dis seulement le surcroît de besogne qui me tombait sur les bras.

– Le temps marche, me répondit-il. Patience !… J’ai déja étrenné ma tire-lire.

Puis, s’arretant au milieu de la route pour me regarder :

– Voila trois jours que je ne t’avais vue, Suzanne. Il me semble que tu as grandi et que tu as embelli… Si un autre plus riche que moi t’aimait, est-ce que tu m’oublierais ?

Je levai sur lui de grands yeux étonnés. Puis je lui jetai mes deux bras autour du cou en pleurant et en disant :

– Ah ! mon parrain, voila une mauvaise pensée !

Il me serra contre son cour si joyeux et si ému que je sentais ses jambes trembler.

– Si c’est comme ça, ma Suzette chérie, me dit-il, nous serons bien heureux, va !

Et moi, j’ajoutai :

– Nous n’avons plus guere que six ans a attendre !

C’était plus de la moitié de mon âge, mais j’avais une arriere-pensée : je songeais a mon trésor et je voulais le temps de l’augmenter.

La Noué revint qu’il était tout a fait nuit ; elle balbutiait en parlant, elle chancelait en marchant ; elle était ivre. Jamais je ne l’avais vue ainsi, car elle pouvait boire considérablement sans perdre la raison ni l’équilibre. En entrant, elle regarda autour d’elle d’un air étonné, comme si elle n’eut point reconnu la cabane.

– A ta niche ! me dit-elle.

Et comme je n’obéissais pas assez vite, elle leva la pioche sur ma tete. Je courus me blottir aux pieds du vieillard, qui tournait vers elle ses yeux éteints et qui tremblait. Elle ne me demanda point le compte de ma journée.

Au lieu de sa pinte de cidre, elle mit chauffer un pot tout entier. Elle avait un paquet sous le bras, elle le défit. C’était un grand carré de serpilliere usée et tachée.

– N’aie pas peur, vieux Lodin ! dit-elle au bonhomme qui la suivait toujours d’un oil inquiet, il y en a trop pour t’ensevelir !

Cela la fit rire longtemps et péniblement. Elle s’appuyait au bahut pour ne point tomber. Elle ouvrit le bahut pour prendre la mailloche et les clous. Puis elle cloua la grande serpilliere de façon a diviser la chambre en deux compartiments presque égaux. Son lit était dans l’un, celui du bonhomme dans l’autre. La porte d’entrée restait de notre côté. Quand la serpilliere fut tendue, Scholastique vint aupres du grabat de son pere.

– Vous voyez bien ça, dit elle, ce sera tant pis pour ceux qui chercheront a voir ou a savoir ce qui se passera de l’autre côté.

Le bonhomme s’agita sur son grabat ; le rouge lui vint aux joues.

– Ma Dais ! reprit-elle en riant, vous m’auriez battue autrefois, not’papa… c’est sur, mais mes’huy vous ne pouvez point… restez en repos.

Elle alla mettre le miel et le poivre dans son cidre. Je dois dire que je ne devinais pas du tout ce qui allait se passer.

– Faut que jeunesse s’égaie ! grommela-t-elle en gagnant son lit en zig-zag ; d’ailleurs, il m’a promis mariage !

Le bonhomme y voyait plus clair que moi en ce moment, car il essaya de se mettre sur son séant, et son visage, d’ordinaire immobile, exprimait une douloureuse indignation. La Noué chantait de l’autre côté de la serpilliere. Sa chanson lugubre, coupée par de longs intervalles de silence, arrivait comme une psalmodie de cimetiere. On frappa tout doucement a la porte. Elle dit d’une voix ferme :

– Entrez, mon compere !

Le battant s’ouvrit avec lenteur. La figure brutale et cauteleuse de M. Ducros se montra sur le seuil. Il recula en voyant que la porte était en dehors de la serpilliere. La serpilliere était manifestement une idée a lui. La preuve, c’est qu’il grommela :

– A quoi cela sert-il ?

Ce fut seulement bien longtemps apres que je compris la signification de cette scene. Mais elle me frappa d’autant plus qu’elle contenait pour moi une plus grande somme de mystere.

– Entrez ! répéta la Noué a haute voix ; – le bonhomme n’en peut plus et l’enfant ne sait pas !

Je crus que l’homme de loi allait se retirer. On lui avait promis le mystere. La serpilliere avait été achetée pour masquer au moins son entrée, et voila que deux paires d’yeux étaient fixées sur lui. La Noué avait-elle commis cette faute a dessein, ou était-ce la suite de son ivresse ? Il faut pencher pour la premiere opinion, car elle dit d’un ton de colere :

– Avez-vous honte de moi, l’homme !

C’était donc un tour qu’elle lui jouait. L’homme de loi avait sa position a garder, et peut-etre cette redoutable conquete lui faisait elle honte en effet. La Noué avait une réputation de laideur qui s’étendait a dix lieues a la ronde. A cause de cela, et aussi pour sa belle conduite envers son pere et moi, on la respectait comme un corps saint.

L’homme de loi, apres avoir hésité pendant une minute, jeta son bonnet par-dessus les moulins et entra. En passant devant le grabat du pere Lodin, il me fit un signe de menace. Je vis quelque chose d’extraordinaire et qui me fit mal : l’intelligence du vieillard sembla renaître pour un instant. De grosses larmes roulerent de ses yeux sur sa joue. Ducros souleva la serpilliere.

– A la fin ! dit la Noué ; prenez le cidre et soufflez la chandelle.

Ce fut Scholastique qui m’éveilla le lendemain matin. L’homme de loi n’était plus la.

Elle me montra la hache a fendre le bois.

– Ça te couperait bien le cou, dit-elle ; moi, je ne m’embarrasse pas qu’on parle… il m’a promis mariage… mais lui ne veut pas… prends garde a lui !

Il vint depuis ce temps-la toutes les nuits. Bien souvent, il était question du mariage qu’il retardait sans cesse sous différents prétextes. La Noué devenait coquette, sans cesser d’etre horriblement sale. Elle s’achetait des fanfreluches aux foires, et j’entendais que Ducros la grondait derriere la serpilliere. Il ne voulait pas de dépenses. Il lui reprochait aussi son eau-de-vie et son tabac.

Le bonhomme baissait de jour en jour, mais il ne mourait point. Ducros trouvait que c’était long. Il avait mis dans la tete de Scholastique de me faire apprendre un métier pour que je gagnasse plus d’argent. Il approuvait mes courses derriere les diligences, mais l’état de bousiere lui semblait médiocre. Je fus d’abord bien heureuse de leur décision, car on me mit pendant deux heures par jour chez M. Guéruel, le patron de Gustave. C’était Gustave lui-meme qui me donnait des leçons. Le métier nouveau que j’apprenais la valait mieux que l’ancien. Je nattais des lanieres de cuir pour faire des fouets. Que n’eussé-je pas appris avec un maître comme Gustave ? Au bout de deux mois, j’étais bonne ouvriere. Ce furent deux bons mois ; mais comme les heureux jours passent vite ! Et comme je me retrouvai seule et triste dans la loge quand il m’y fallut passer des journées entieres devant ma tâche ingrate ! Pres de Gustave, le travail était un plaisir ; nous avions toujours quelque chose de joli et d’intéressant a nous dire, et si quelque témoin nous genait, avions-nous besoin de paroles ?

Dans le pays, on disait que la Noué m’avait fait apprendre un état sédentaire pour que le vieux Lodin ne fut jamais sans société. Ducros clabaudait pour lui faire obtenir un prix Montyon. Rien de ce qui se passait dans la loge ne transpirait au-dehors. Le bonhomme était muet ; la frayeur me fermait la bouche. Gustave venait parfois le matin, car sa sour aînée s’était réconciliée avec lui a l’occasion de mon apprentissage : mais, le matin, la Noué n’était qu’une femme tres-laborieuse, a qui son travail faisait un peu oublier les soins de la propreté. Elle ne commençait a boire que vers midi : elle buvait toute seule, depuis qu’on n’avait plus besoin du rendez-vous au cabaret.

Tout en travaillant a mes nattes, j’avais l’oreille au guet. J’entendais au loin la diligence, et deux fois chaque jour j’allais a sa rencontre. Plus je grandissais, plus les voyageurs devenaient aimables. Désormais, ce n’était pas seulement par mon parrain que je savais que j’étais jolie. Les voyageurs me le disaient de reste, – et aussi le tesson de miroir de la Noué.

Il fut question de ma premiere communion. Ducros s’opposa de son mieux a ce que j’allasse a confesse, car il craignait mes révélations ; mais on compta sur ma frayeur, et, pour obtenir le fameux prix Montyon, il fallait bien quelques dehors. Je dois dire ici que ce prix Montyon était une idée de l’homme de loi. La Noué, plus vicieuse que méchante, n’y songeait pas beaucoup. Cette femme était une espece de bete brute qui satisfaisait ses instincts et ne voyait point au-dela. Ducros était un coquin capable de tout.

L’obstacle a ma premiere communion était le temps perdu au catéchisme. La Noué ne voulait pas que je quittasse mon travail, – et les bonnes gens de dire : Écoutez donc ! la brave femme a de lourdes charges ! Il faut bien que le pain vienne a la maison !

A la priere de Gustave, le jeune abbé Daudel consentit a venir deux fois par semaine me faire l’instruction a la loge : c’était bien un cour d’or que ce pauvre jeune abbé, et c’était un saint.

A ma premiere confession, je lui dis tout, tout ce que je savais, tout ce qui se passait autour de moi. Je me souviens encore de la figure du pauvre abbé. Il avait la sueur au front et les traits bouleversés.

– Est-ce que j’ai fait de bien gros péchés ? demandai-je effrayée.

Il sourit tristement et secoua la tete.

– Pas vous, me répondit-il.

Puis il me demanda :

– Mon enfant, n’avez-vous pas d’autres protecteurs ?

– Hormis mon parrain… commençai-je.

Il m’interrompit pour dire :

– Gustave Lodin est un digne enfant, mais c’est un enfant… Et pourtant, ma fille, vous ne pouvez pas rester ici.

Un grognement se fit entendre du côté du grabat ou le paralytique restait immobile depuis bientôt trois ans. Je crus que c’était pour protester ; mais nous le vîmes avec étonnement se soulever a demi et faire avec sa tete des signes d’énergique approbation. L’abbé Daudet s’approcha de lui et lui donna sa croix a baiser. Il pleura comme le jour ou sa fille lui avait apporté la serpilliere. Ses levres remuerent un peu par l’effort désespéré qu’il fit, mais il ne put pas parler. Seulement, quand l’abbé dit qu’il allait tâcher de me faire entrer a la Visitation de Coutances, ou l’on éleve les jeunes filles orphelines, le pauvre bonhomme laissa tomber sa tete sur l’oreiller et ferma les yeux.

Il était content, il m’aimait bien.


Chapitre 3 La paillasse de la Noué. – Comment finirent ses amours.

Depuis quelque temps, je dormais mal, parce que ma raison naissait, et avec elle je ne sais quel instinctif dégout de tout ce qui m’entourait. La nuit précédente, un bruit singulier qui se faisait de l’autre côté de la serpilliere m’avait tenue éveillée presque jusqu’au jour. C’était comme un frôlement de paille continu et patient. La Noué ronflait terriblement selon son habitude, et pourtant ce bruit, plus rapproché d’elle que de moi, agissait sur elle, car on cessait parfois d’entendre ce râle sonore qui accompagnait toujours son sommeil. A ces instants ou elle s’arretait de ronfler, le bruit de paille froissée se taisait également. Mais il reprenait aussitôt que le silence avait rendu bruyant de nouveau le sommeil de Scholastique.

J’eus envie deux ou trois fois de me lever pour aller voir, mais on m’avait interdit sous de si rudes menaces le compartiment fermé par la serpilliere, que je n’osai. Je finis meme par m’endormir avant que ce bruit mystérieux n’eut cessé. Le jour fait évanouir tout ressentiment des terreurs nocturnes, surtout chez les enfants. Du moment ou je m’éveillai jusqu’au soir, c’est a peine si j’eus un vague souvenir de cette paille remuée. La visite de l’abbé Daudet donna du reste un autre cours a mes petites méditations. Mais la brune vint, puis la nuit. J’avais défense d’allumer la chandelle avant le retour de Scholastique, et Scholastique ne rentrait point. Ces ténebres qui m’entouraient me remirent dans le courant d’idées ou j’étais la nuit précédente. Que s’était-il passé, la, tout pres de moi ! J’entr’ouvris la porte et j’écoutai au dehors. Aucun pas ne résonnait sur la grande route, La Noué devait encore etre loin. Je passai sous la serpilliere et je m’avançai jusqu’au lit. Des brins de paille grincerent sous mes pieds nus. Je portai vivement la main a la paillasse. Elle était éventrée. Quelque chose de froid était sous mon pied. Je me baissai : c’était un écu de cinq francs.

La Noué poussa la porte au moment ou je repassais sous la serpilliere. Je n’ai jamais éprouvé une plus grande terreur en ma vie. Il y avait de quoi. Elle ne me vit point, et je pus regagner le chevet du bonhomme. Elle alluma la chandelle en chantonnant. Je la devinais ivre. Quand la lumiere brilla, je vis son visage d’un rouge sombre qui me sembla plus effrayant. Elle tenait un litre d’eau-de-vie sous le bras.

– Avance, faignante ! me dit-elle ; je suis de bonne humeur… je veux te souler ce soir.

Elle me versa au moins une demi-écuellée d’eau-de-vie.

– Marraine, répondis-je en tremblant, j’ai été malade toute la journée.

– Ah ! fit-elle en haussant les épaules, malade !… Est-ce que je suis jamais malade, moi ?… Je n’aime plus le poiré chaud, c’est trop fade… je vas boire ta part.

Elle avala d’un trait l’énorme rasade et posa le litre sur la table.

– Qu’est-ce qu’il t’a dit, le precheux ? reprit-elle.

Et sans attendre la réponse, elle ajouta :

– On va avoir affaire a lui… tu seras bientôt de noce… Ah ! ah ! ils croyaient qu’on resterait toujours fille !

Je compris, a l’orgueil brutal qui éclatait sur ses traits, que l’homme de loi avait enfin fixé l’époque du mariage.

– Bonsoir, petiote ! dit-elle tout a coup en me faisant un signe de tete amical ; je, l’entends qui vient… ne parle pas de ça… Bonsoir, bonsoir !

Elle disparut derriere la serpilliere. Mais elle s’était trompée. L’homme de loi ne venait pas.

Je l’entendis qui se couchait. Une heure entiere se passa. J’avais le frisson et je ne pouvais dormir. Chaque fois qu’elle se retournait dans son lit, je tressaillais de la tete aux pieds. Au bout d’une heure elle se releva et vint boire a meme au litre d’eau-de-vie.

– Dors-tu ? me dit-elle.

Je fermai les yeux et ne répondis point.

– Il n’est jamais venu si tard que ça ! grommela-t-elle.

Un premier doute lui traversa l’esprit, car ses sourcils se froncerent tout a coup. Elle ouvrit la porte et se prit a écouter au dehors. La nuit était noire ; la campagne était déserte. Il pouvait bien etre déja onze heures du soir. Je l’entendis qui pensait tout haut :

– S’il lui était arrivé malheur !

Elle rentra précipitamment et courut droit au lit.

– Ah ! fit-elle avec un commencement d’angoisse, il a emporté son bonnet de nuit.

Mes dents claquerent. Je songeais a la paillasse. En effet, presque aussitôt apres, elle poussa un cri si sauvage que le bonhomme se dressa galvanisé. Elle venait d’apercevoir le trou de sa paillasse. Elle la saisit et la jeta au milieu de la chambre comme si c’eut été une plume. La paillasse, en tombant, rendit un son sourd.

– Volée ! volée ! s’écria-t-elle, échevelée déja et les yeux sortis de la tete.

Elle ne fit qu’un bond jusqu’a moi, et son poing fermé m’écrasa le visage tandis qu’elle râlait :

– Tu m’as volée !… volée !

J’étais presque évanouie. Je n’avais pas la force de parler. Mais je voyais et j’entendais. Je la vis prendre la hachette au coin du foyer, et je l’entendis qui disait :

– Il faut que je fasse un malheur !

Je donnai mon âme a Dieu, car cette femme était une folle furieuse. Mais au moment ou elle revenait, la hache s’échappa de ses mains. Elle s’affaissa sur elle-meme, éclatant en sanglots.

– C’est lui ! c’est lui ! dit-elle, il ne m’aimait pas ! il m’a volée !

Tout son corps se contracta horriblement. Elle se roula dans d’effrayantes convulsions, tandis que sa bouche pleine d’écume râlait :

– C’est mon argent qu’il voulait !… mon argent !

Un invincible engourdissement me tenait enchaînée. C’était comme un de ces cauchemars que donne la fievre. Il fallait un choc puissant pour m’éveiller.

Le choc vint.

Je sentis comme un collier glacé autour de mon cou ; c’était la main du paralytique. Je vis avec un indicible effroi son visage livide aupres du mien. Sa voix, que je n’avais jamais entendue, – une voix étrange et qui n’était pas de ce monde, – murmura tout pres de mon oreille :

– Va-t’en, Suzanne… va chez le jeune pretre… dis-lui qu’il vienne m’enterrer demain… et ne reviens jamais ici !

La vue d’un mort sortant de sa tombe ne m’aurait pas frappée plus violemment. La main étendue du bonhomme Lodin me montrait la porte que Scholastique avait laissée ouverte. Je me glissai hors du lit et je gagnai le seuil en chancelant. J’entendis le vieillard retomber sur son grabat comme une masse. La Noué ne criait plus.

Des que je fus dehors, je me mis a courir de toutes mes forces et sans savoir ou j’allais.


Chapitre 4 Départ de Saint-Lud. – Le petit pere Macé.

Je m’éveillai le lendemain matin dans les champs, au pied d’une haie. J’étais tombée la sans doute épuisée. Je ne me souvenais de rien, hormis de ce qui s’était passé a la loge.

Je regardai tout autour de moi. Le hasard m’avait conduite a quelques centaines de pas de la maison du Theil. Je vis Gustave qui était en train d’ouvrir les portes. J’allai a lui. Le coup que m’avait porté la Noué au premier instant de son délire me laissait la figure ensanglantée. Gustave s’élança vers moi tout tremblant. Cette fois, je ne lui cachai rien. Si mon récit ne fut pas des plus clairs, c’est que j’avais la tete a moitié perdue. Quand j’eus achevé, je lui dis :

– Je viens te dire adieu, mon parrain… L’abbé Daudel va me faire entrer a la Visitation de Coutances.

Gustave m’avait écoutée, immobile et muet. A ce mot d’adieu, je vis des larmes dans ses veux.

– Tu souffrais comme cela, ma pauvre petite Suzanne, dit-il enfin, et moi, je ne le savais pas !

Il me tenait les deux mains. Nous étions dans la cour de la maison du Theil. Le bourrelier vint sur la porte et se mit a rire.

– Ne dirait-on pas deux amoureux ! s’écria-t-il. Allons, Guste, ça n’avance pas l’ouvrage… a la besogne !

Gustave, au lieu de lui répondre, me dit :

– Tu souffrirais peut-etre encore, et je ne le saurais pas davantage.

– Allons ! allons ! dit M. Guéruel avec un commencement de colere, obéit-on quand je parle ?

Gustave lâcha une de mes mains et garda l’autre pour me conduire jusqu’a lui.

– J’ai travaillé ma derniere journée ici, monsieur Guéruel, dit-il avec tristesse, mais d’un ton ferme.

– Comment, Gustave ! s’écria le bourrelier ; est-ce que tu n’es pas content de moi ?

– Vous avez des défauts comme les autres, patron, répondit mon parrain ; mais vous avez été pour moi un bon maître, et je ne me plains pas de vous.

– Alors, pourquoi veux-tu me quitter ?

– Pour faire mon tour de France, patron… Mais entrons chez vous, j’ai a vous causer.

Il y avait du monde dans la cour. J’entendis qu’on disait :

– La Noué a l’air d’une diote !… elle est a faire la veille aupres du bonhomme Lodin qui a passé cette nuit.

L’idée me vint qu’on m’accuserait d’ingratitude, mais cela ne m’occupa point.

M. Guéruel nous fit entrer, Gustave et moi, dans sa maison. C’était un homme sévere et intéressé, mais il avait de l’honneur.

Gustave allait bientôt avoir dix-sept ans. Jusqu’alors il s’était montré beaucoup moins avancé qu’on ne l’est a cet âge. Peut-etre son intimité avec moi contribuait-elle a cela. C’était un enfant : l’abbé Daudel avait eu raison de le dire. M. Guéruel s’attendait sans doute a quelque propos d’enfant.

– Patron, lui dit-il des que la porte fut fermée, – je suis le frere aîné de cette petite fille-la… Je suis son pere, pour parler mieux… et je serai son mari dans quelques années… Voyez l’état ou elle est. On l’a frappée… on a fait pis… je ne dirai pas ce qu’on a fait, parce que cela s’est passé dans la maison de mon pere… Elle ne peut plus rester ou elle est ; je vais l’emmener avec moi.

Ce petit discours fut prononcé d’un ton si grave, que je me demandais en l’écoutant si c’était bien mon parrain qui parlait. Guéruel se mit a rire.

– La Noué n’est donc pas si sainte qu’on le dit ? murmura-t-il.

– Je n’ai pas prononcé le nom de ma sour, répondit Gustave presque séverement ; laissons, s’il vous plaît, ma sour de côté.

Guéruel le regarda tout surpris. Gustave continua :

– Patron, j’ai voulu vous causer pour l’affaire de l’enterrement du bonhomme : je n’y assisterai pas, mais je veux le payer.

– Tu n’assisteras pas a l’enterrement de ton pere ! s’écria le bourrelier.

– Dans une heure, cette petite fille-la et moi, nous serons en route.

– Pour ou aller ? demanda le bourrelier.

– Ici ou la, peu importe… Suzanne ne peut pas rester avec ma sour… Je n’ai pas voulu vous quitter sans parler avec vous, patron. Regardez-moi bien dans le blanc des yeux… pour dire a ceux qui jaseront : Guste était un honnete homme ; la petite fille sera sa sour jusqu’a ce qu’elle soit sa femme.

Le bourrelier lui tendit la main comme malgré lui.

– Tu fais un drôle de petit gars, tout de meme ! murmura-t-il avec une véritable émotion.

Gustave tira de sa poche six pieces de cinq francs et les mit sur la table.

– Voila pour qu’on lui chante une messe, fit-il ; et a ce moment les larmes lui vinrent aux yeux. Que ça soit fait comme il faut, patron, je m’en rapporte a vous… Le pauvre pere est bien la ou il est, et s’il voit mon cour, il est content… Adieu, patron !

– Attends donc ! fit le bourrelier ; as-tu d’autre argent ?

– J’ai encore trente francs et de bons bras… Ne vous inquiétez point.

– Est-ce que tu ne comptes pas revenir un temps qui sera, Gustave ?

Mon parrain prit un air sombre.

– J’allais oublier une commission que vous ferez pour moi, patron… Dites a l’homme de loi que si je reviens jamais, il s’en aille, et vite, car je promets bien que nous ne nous rencontrerons qu’une fois.

– La ! la ! gronda Guéruel, voila bien les jeunesses !… S’il t’a fait tort, mene-le chez le juge de paix.

Mais mon parrain ne voulait point entamer de discussion la-dessus. Il serra brusquement la main du bourrelier et m’emmena dans sa chambrette, ou nous fîmes son petit paquet. Apres quoi, nous sortîmes par la porte de derriere.

Nous voila sur la grand’route, apres avoir traversé deux ou trois champs. Je n’étais pas bien sure de ne point rever. Nous allions du côté de Vire, lorsque, tout a coup l’idée de mon trésor me revint.

– Par ici, mon parrain ! m’écriai-je ; – nous avons de l’argent la-haut, de l’autre côté de la loge.

Il s’arreta pour me regarder.

– De l’argent ! répéta-t-il.

– Dame !… tu m’as dit dans le temps qu’il fallait de l’argent pour nous marier.

Comme je voyais son visage se rembrunir, je me hâtai d’ajouter :

– C’est a moi, va ! je te fais juge !

Je lui racontai alors comment j’avais amassé mon pécule.

– N’est-ce pas que ça m’appartient ? demandai-je, étonnée de son silence.

Il avait les yeux braqués sur les cailloux du chemin.

– Oui, oui, c’est bien a toi, Suzanne, me répondit-il, mais traverser de nouveau le village pour quelques sous !

– Mais il y a trois ans, m’écriai-je, et j’ai agrandi le trou plus de vingt fois !

Il me reprit par la main, et nous franchîmes le fossé de la route. Il voulait tourner le hameau. Nous passâmes derriere ce cher petit bosquet d’ormes ou avaient lieu nos rendez-vous d’autrefois.

– Ah ! Suzanne, coquinette ! murmura-t-il, tandis que je lui montrais les ormes en riant et en pleurant, tu étais déja une petite femme ! tu avais des secrets pour moi.

– Mon parrain, répondis-je, je n’en aurai plus : pardonne-moi !

Allant toujours a travers champs, nous atteignîmes le sommet de la côte. J’allai droit a ma motte de gazon, que je soulevai. Gustave resta tout ébahi a la vue du tas de gros sous qui était la-dedans. Il y avait pour plus de soixante francs de pieces de billon ; c’était presque sa charge. Comme nous étions occupés a nouer cette fortune dans une de ses chemises, un chant grave et lointain monta jusqu’a nous. C’était l’abbé Daudel qui venait lever le corps du bonhomme Lodin. Nous reconnumes les principaux de Saint-Lud, Guéruel en tete. Gustave et moi, nous nous mîmes a genoux et nous priâmes avec ferveur. Quand la procession se remit en marche vers la chapelle, nous vîmes la Scholastique marcher derriere le corps. Nous restâmes a genoux tant que le cortege fut en vue.

– Elle est ma sour, dit Gustave ; que Dieu lui pardonne !

Moi, je dis aussi et de tout mon cour :

– Que Dieu lui pardonne ! Si je pouvais lui faire du bien, je lui en ferais !

Mon trésor fut donc cause qu’au lieu de nous diriger vers la Bretagne, nous allâmes du côté de Falaise. Je portais le petit paquet de Gustave au bout d’un bâton ; lui s’était chargé de la sacoche aux gros sous. Dieu sait que je n’étais pas payée pour regretter la loge : cependant j’avais le cour bien gros. Cette funebre cérémonie que nous venions de voir plaçait le début de notre voyage sous des auspices tristes. Gustave était taciturne. Nous marchâmes longtemps sans parler. Quant a avoir une inquiétude quelconque sur les dangers ou le but de notre pelerinage, je déclare que la pensée de craindre ne me vint meme pas. J’étais sous la protection de Gustave. Gustave était pour moi supérieur a tous les périls.

La tristesse ne tient pas chez les enfants, et personne n’ignore l’effet souverain du voyage sur la mélancolie. Une fois passé le cabaret borgne ou j’avais surpris le rendez-vous de la Noué avec Ducros, tout était nouveau pour moi. Au sommet de la montée suivante, je battis des mains en poussant un cri de plaisir. Nous laissions la Liriays sur notre gauche ; un autre château, d’un aspect seigneurial, se dressait a mi-côte vers le gros bourg de Viessois, notre paroisse, que je n’avais jamais vue. Devant nous, la route se déroulait comme un long ruban, a travers la plaine, les taillis, les guérets. On apercevait jusqu’a deux ou trois clochers dans la campagne.

– Que le monde est grand ! m’écriai-je.

Gustave sourit d’un air de supériorité. Ce n’était pas un novice comme moi : il avait été une fois jusqu’a Vire.

Il faisait brune déja quand nous arrivâmes au gros bourg de Viessois, ou la route de Caen se sépare du chemin de Falaise. J’étais rendue de fatigue et de faim. Gustave avait les deux épaules meurtries du poids de mon trésor. Une auberge assez proprette, devant laquelle stationnaient bon nombre de carrioles, balançait son enseigne au vent : A la descente des maquignons, bon logis a pied et a cheval… La-bas, ce mot de maquignon est loin de passer pour un terme de mépris ; il désigne une classe tres-nombreuse d’industriels campagnards qui ont beaucoup de savoir-faire et peu de préjugés. C’est l’aristocratie d’argent des hameaux bas-normands. Nous nous arretâmes devant l’enseigne que Gustave venait de déchiffrer a haute voix. J’étais d’avis d’entrer ; mais Gustave, que j’avais vu si brave, si véritablement homme en face de maître Guéruel, me sembla pris d’une hésitation inexplicable.

– Qu’as-tu donc ? dis-je, déja troublée de son trouble.

– C’est que… me répondit-il en hésitant, je ne sais pas comment on fait dans les auberges.

Les jeunes filles n’éprouvent pas au meme degré ces étranges défaillances des jeunes hommes aux premiers pas dans la vie.

– Viens toujours, mon parrain, lui dis-je d’un ton ou il y avait déja de la protection ; – nous ferons comme nous pourrons.

Il me fallut le prendre par la main et presque l’entraîner.

Le seuil de l’auberge était élevé de trois ou quatre marches au-dessus du niveau de la route. La salle commune ou se faisait la cuisine était tres-vaste et contenait les lits de la famille, deux par deux, l’un sur l’autre. Cette salle était presque pleine au moment ou nous entrâmes. Il y avait la une quinzaine de maquignons et marchands de bestiaux qui revenaient de la foire de Bernieres. On buvait, on mangeait, on marchandait, on fumait. L’atmosphere, épaisse et chaude, s’imprégnait de miasmes violents. Heureusement que je n’étais pas une petite-maîtresse.

Notre entrée ne fit aucune espece d’effet, je dois l’avouer. Gustave avait eu grand tort de se troubler : on ne nous accorda pas la moindre attention. Du premier coup d’oil, on avait pu voir que nous n’acheterions point de bestiaux et que nous n’en avions point a vendre. Nous nous assîmes modestement au bout de la table et nous attendîmes. Il est temps que je dise un peu quel était notre équipage.

Gustave avait meilleure mine que moi, mais cependant je n’étais pas trop mal couverte pour une fille de mon âge. J’avais de bons petits souliers a semelles de bois, des bas de coton bleu, une jupe d’épluche rayée et une cotte d’indienne un peu trop juste. Je portais le bonnet de coton sur l’oreille. Les bourgeoises parisiennes, qui n’ont vu cette coiffure que sur la tete de leur mari, ne peuvent deviner combien elle est coquette et crâne sur le front d’une jeunesse normande. Gustave avait un chapeau de paille a larges bords, une veste courte en coutil bleu et un pantalon de toile. Son élégance naturelle donnait de la tournure a tout cela. Il avait presque l’air d’un petit monsieur.

On ne venait point a nous. Deux servantes, coiffées comme moi du casque a meche national, s’essoufflaient a servir les autres pratiques. Gustave avait appelé déja deux ou trois fois, mais si bas qu’on ne l’avait point entendu. Ce fut moi qui découvris le talisman a l’aide duquel on pouvait attirer l’attention des deux servantes. Je vis que les maquignons frappaient sur leur verre. Il y en avait un devant nous. Je carillonnai dessus avec mon eustache, et tout aussitôt, du fond de la cheminée, une voix de tonnerre s’éleva :

– Voyez voir ! dit-elle.

La mere Guenée, maîtresse et souveraine de la Descente des maquignons, au bon bourg de Viessois, était une femme énorme, avec des sourcils noirs et des cheveux gris coupés ras comme ceux d’un homme. Elle était assise sous le manteau de la cheminée, les sabots au feu, le ventre passé dans la concavité d’une petite table chantournée qui lui servait de comptoir. De la, elle dominait son monde.

– Qui vous faut ? demanderent a la fois les deux servantes en accourant vers nous.

Je regardai Gustave, qui rougit jusqu’au blanc des yeux. Décidément, j’étais la plus forte.

– De ça ! répondis-je d’un ton résolu en montrant la terrine fumante du groupe le plus voisin.

– Couchez-vous ?

– Pardienne !

– V’la qu’est bon ! comment qu’on vous nomme ?

– Gustave et Suzanne Lodin.

L’une des servantes était allée nous chercher notre provende. Celle qui m’interrogeait cria :

– Une couchée ! Gustave et Suzanne Lodin !

L’énorme bonne femme prit un cahier couleur de graisse et se mit a inscrire nos noms. On était au commencement de 1832, et la police des routes se faisait en toute rigueur.

– D’ou qu’ous venez ? demanda encore la servante.

– De Saint-Lud.

– Et vous allez ?

– A Vassy.

– De Saint-Lud a Vassy !… cria la fille.

Ce fut tout. Gustave me contemplait avec une profonde admiration.

– Tu as vite fait de répondre, toi ! me dit-il, non sans une légere nuance de jalousie.

On nous apportait notre plat. Je remarquai en ce moment un petit vieillard d’honnete mine qui était seul de son écot, sur le meme banc que nous, et qui me faisait signe de la tete bien amicalement. Je le montrai a Gustave, qui me dit :

– Faut se méfier dans les auberges !

Le petit vieillard cligna de l’oil et sourit en le regardant.

– Voila qui sent bon ! dis-je en parlant de notre plat ; ça doit faire un fier ragout !

– Oui, oui, dit aupres de moi une voix doucette ; quant a bien cuisiner, maman Guenée est connue pour ça…

Je me retournai. C’était mon petit vieillard souriant, qui s’était glissé tout doucement le long du banc et qui avait apporté aupres de nous son morceau de lard, son pain et sa chopine. Il se pencha derriere mon épaule et dit a Gustave en clignant de l’oil :

– On est bien embarrassé, comme ça, quand on voyage tout seul, monsieur Lodin ?

Gustave tressaillit en s’entendant appeler par son nom. Moi-meme, je ne réfléchis pas que la fille d’auberge venait de le prononcer a haute voix.

– Vous me connaissez, vous ? demanda Gustave.

– Je vas et je viens, répliqua le petit vieux ; les affaires sont si crevantes !… Ici et la… de droite et de gauche… on gagne son pain, pas vrai ?… Je connais bien du monde a Saint-Lud… et le pere Lodin m’a vendu plus d’une génisse en sa vie.

Gustave, qui portait la premiere bouchée a ses levres, la remit sur son assiette.

– Il ne vous en vendra plus, dis-je tout bas.

– Il est mort ! prononça solennellement le bonhomme, qui ôta son chapeau, découvrant ainsi une tete longue et jetée en arriere ou se collait un vieux bonnet de soie noire ; que Dieu lui fasse paix ! – C’était un chrétien ! Si vous lui aviez parlé du vieux Gilles Macé, du bourg de Campagnolles… Mais nous nous en irons tous, mes bénis enfants… et moi plus tôt que vous. Le principal est de songer a cela pour ne jamais mal faire.

Il but un petit coup et se tailla une mince bouchée de lard, qu’il mit sur un gros carré de pain.

Gustave me poussa le coude.

– Voila un vieux qui a l’air bien doux et bien poli, me dit-il.

– J’en réponds, mon parrain !… il ne ressemble guere aux autres.

– Et quel âge avons-nous ? reprit Gilles Macé d’un ton si paternel, que nous fumes touchés jusqu’a l’âme. – Douze a treize ans, la gentille poulette… seize ans, le beau garçon… Ah ! dame ! j’ai été jeune aussi un temps qui fut… si j’en avais su aussi long qu’aujourd’hui !… Mais vous ne pourrez pas faire que les jeunesses écoutent ceux qui ont de l’âge… C’est égal, je m’intéresse a vous, mes bénis enfants, et je veux vous donner un conseil : si quelqu’un de ceux-la qui sont au bout de la table voulait faire amitié avec vous, méfiance !

Il avait baissé la voix et ses yeux roulaient sous ses sourcils grisâtres. Nous devinâmes tout de suite, Gustave et moi, qu’il y avait la pres de nous quelque grand danger, que notre inexpérience seule nous empechait de voir. Nous regrettâmes d’avoir franchi le seuil de ce repaire ; – mais il était trop tard. L’effroi que je vis dans les yeux de Gustave augmenta le mien.

– Méfiance ! répétai-je en me tournant vers notre voisin, – et pourquoi ?

– Je ne suis pas avec eux, au moins ! protesta vivement le bon pere Macé ; mais on ne peut pas coucher dehors, pas vrai, parce qu’il y a des mauvaises pratiques dans une auberge ?

– Qui sont donc ces gens ? demanda Gustave.

Le pere Macé se rapprocha et baissa la voix encore plus. Il me sembla que son regard se fixait sur la chemise que Gustave avait nouée en sacoche pour porter nos sous.

– Quant a dire du mal de quelqu’un, reprit le bonhomme, jamais !… Chacun vit a sa guise, pas vrai ? et le mieux est de ne pas s’occuper des affaires des autres… Ces gens-la sont ci et ça, mie et croute, quoi ! ça les regarde… pas vrai ?… Voila Perrin Doulais, le grand qui tient le manche de son fouet… c’est un chrétien… mais j’ai oui dire qu’il ne fait point bon le croiser a la brune dans une basse route…

– Comment !… nous écriâmes-nous tous deux a la fois.

– Chut ! chut ! fit le pere Macé ; – on jase, pas vrai ?… Voici la-bas la Michonne, celle qui met son nez dans son écuelle… Quand elle est dans une auberge avec son compere Pachu, – le gros de droite, – je n’aimerais pas coucher seul, la clé sur la porte.

– Pas possible ! fit Gustave.

Moi, la frayeur me prenait pour tout de bon.

– Oh ! dame ! continua le brave homme, c’est une idée a moi, pas vrai ?… L’autre femme, la Provans, pour ce qui est de celle-la, je voudrais bien de ses rentes, mais point de son métier… Quoique ça, que si on écoutait toutes les mauvaises langues…

– Quel est donc son métier ? interrompit Gustave.

– Vous saurez ça quand la barbe y sera, mon ami béni.… On ne dit pas tout, pas vrai, devant les poulettes ?… Tenez, le gros sans-souci de Guillou, celui qui est derriere la Provans, en voila un qui ne se fait pas de mauvais sang !… Depuis vingt-cinq ans qu’il est maigrisseur, il a acheté bien des lopins de terre…

Le maigrisseur est un voleur de bestiaux, mais ce n’est pas un voleur ordinaire. Pour etre maigrisseur, il faut un établissement, une ferme, des étables. L’état consiste a dénaturer un cheval enlevé, a l’aide de la diete et de la séquestration. Un bon maigrisseur pourrait vous revendre a vous-meme la propre génisse qu’il vous a pipée, et vous n’y verriez que du feu.

– Et celui qui vient apres, demanda Gustave, est-ce aussi un maigrisseur ?

– Non fait !… c’est Mahouriaux du bourg de Presle… un fin teindeur, ou je ne m’y connais pas, par exemple !… N’y a pas de bete de réforme avec lui, tant il sait bien rébouir la marque !

Le teindeur est un larron qui enchérit sur l’art du maigrisseur : il change le poil des betes au moyen de teintures et caustiques. Rébouir la marque, c’est coller du poil aux endroits ou le fer chaud des commissions de remonte a cautérisé les chevaux réformés.

– Mais c’est donc ici une caverne de brigands ! s’écria Gustave.

– Allons-nous-en, mon parrain ! Allons-nous-en bien vite ! ajoutai-je.

Le regard du pere Macé caressa notre sacoche.

– Quand on a de quoi comme ça, murmura-t-il, la grande route est encore moins sure que l’auberge.

Cet entretien avait coupé notre appétit. Je regardais le pere Macé avec de grands yeux épouvantés. Gustave murmurait :

– Si la route n’est pas sure et que nous soyons dans un coupe-gorge, comment faire ?

Le bonhomme se mit a rire tout doucement.

– Comme ils y vont, les bénis enfants ! dit-il ; un coupe-gorge !… Parce que voila quinze ou seize bons lurons qui gagnent leur vie comme ils peuvent… les affaires sont si crevantes depuis le temps !… Mais ils n’ont peut-etre pas vu c’te sacoche…

Gustave posa ses hardes dessus.

– Hi ! hi ! fit le bonhomme, moi j’aurais commencé par la… mais l’expérience ne vient pas comme ça avant les grosses dents… Pas vrai ?

– Mais si on se confiait a la maîtresse de l’auberge ? murmura Gustave.

– La maman Guénée, repartit Gilles Macé qui sourit en se grattant l’oreille, c’est peut-etre des histoires ce qu’on raconte sur elle… le monde sont si bavasses !… Quoique ça, elle n’a jamais été en prison qu’une fois…

– Elle a été en prison ! m’écriai-je en repoussant mon assiette.

– Chut ! chut !… rien qu’une fois… et les juges peuvent se tromper, pas vrai ?… Mangez et buvez, mes bénis enfants, ce que vous laisserez, vous le paierez tout de meme.

Nous n’avions plus faim. L’idée que nous étions entourés de malfaiteurs nous serrait l’estomac. Je glissai un coup d’oil vers la cheminée ou l’immense aubergiste brulait la semelle de ses sabots. Tous les crimes, tous, étaient sur ce visage écarlate et huileux.

– Ah ! ah ! fit Gilles Macé, qui versa le restant de sa chopine dans son verre ; – ils en ont fait de belles a la foire d’aujourd’hui… Mais ça les regarde, pas vrai ?… La Guenée est d’ensemble avec eux, on dit ça… Moi, je n’en sais rien…

– Mais pourquoi, l’interrompis-je saisie par une pensée soudaine, pourquoi etes-vous descendu a cette auberge, vous qui la connaissez si bien ?

Il cligna de l’oil, et regarda Gustave comme pour s’adresser a son intelligence supérieure.

– Pourquoi se met-on les pieds dans l’eau pour passer la riviere ou n’y a point de pont ? murmura-t-il, quoique ça qu’il y a une autre auberge deça du bourg… Mais, comme l’on dit, dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois… L’autre aubergiste a été trois fois es assises.

Voila un pays que ce bon bourg de Viessois !

– Tu sens bien, Suzanne, – me dit Gustave, – que si M. Macé avait pu faire autrement…

– Pas vrai ? interrompit le bonhomme ; c’est-il pas tout clair ? Vous avez compris ça, vous, jeune homme, parce que vous ferez un futé compere quand l’âge y sera… Je m’y connais !

Gustave était désormais tout acquis au pere Macé, a cause de la distance qu’on mettait entre nous. Gustave était bien aise de ressaisir la supériorité que ma vaillante entrée a l’auberge lui avait enlevée. J’avoue que je crus découvrir en ce moment je ne sais quels reflets sournois sous la paupiere clignotante du bonhomme ; mais tous ces brigands qui faisaient orgie a l’autre bout de la table et cette criminelle aubergiste, assise sous le manteau de la cheminée, m’occupaient trop pour que je pusse réfléchir.

– Au fond, reprit le bonhomme, ça ne me fait ni chaud ni froid qu’on vous dévalise, pas vrai ?… C’est donc la bonté de mon âme, et puis voila… Ce que je vous en dis, vous ne me le paierez pas… Mais, des que je vous ai vus, j’ai pensé : voila deux amours avec un sac ou y a de quoi ; on va les lever ; c’est chiennant ?… Je suis comme ça ; quoique j’aie déja pas mal souffert du bien que j’ai fait, je ne me corrige pas… Je me suis donc approché de vous, joint a ça que je connaissais votre pere… Il y a moyen de moyenner, voyez-vous ; j’ai ma chambre ici, parce que j’y viens tous les jours de foire ; elle ferme bien ; j’ai fait mettre deux verrous… et puis, d’ailleurs, je ne voyage jamais sans mes deux chiens de garde…

Je me baissai vivement pour voir sous la table. Le pere Macé se prit a rire et entr’ouvrit sa veste de futaine pour nous montrer les grosses crosses de deux massifs pistolets. Cela devait dater de l’invention de la poudre.

– Tout ça est bon pour vous, dit Gustave avec un soupir d’envie, mais nous !

– Mais nous ! répétai-je prete a pleurer, car la vue des pistolets tournait de plus en plus mes idées au tragique.

– Vous ne m’avez donc pas deviné ? fit le pere Macé, qui eut, ma foi, la larme a l’oil. Je vais vous céder la moitié de ma chambre…

Pour le coup, je l’embrassai, et de bon cour. Gustave lui serra les deux mains. Nous étions sauvés ! Sa chambre ! une forteresse ! et de l’artillerie pour soutenir le siege ! Ah ! le digne homme ! ah ! l’excellent cour !

– Allons-y tout de suite ! s’écria Gustave, qui se leva.

Je l’imitai. Le pere Macé ne se fit pas prier. Il acheva son dernier verre de cidre et se mit sur ses courtes jambes. Je ne l’aurais jamais deviné si petit. Au moment ou nous nous ébranlions, un formidable éclat de rire s’éleva a l’autre bout de la table.

– Bien ! bien ! dit Gustave, riez, bandits, nous nous moquons de vous !

– Vous n’aurez pas notre sacoche ! ajoutai-je triomphalement.

Je crus entendre, parmi la gaîté bruyante, la voix de la Michonne, la commere du terrible Pachu, qui disait :

– Encore deux pigeonneaux pour papa Macé !

Je me retournai pour lui tirer la langue. En passant pres du foyer, le bonhomme dit a la vaste aubergiste :

– C’est les petits a Lodin de Saint-Lud, mon compere… je les mets dans ma chambre.

La chambre de Gilles Macé était un grenier assez large ou il y avait deux lits. Il se mit sur l’un ; nous dédoublâmes l’autre, Macé plaça sur une petite table, a son chevet, sa montre d’argent et ses deux pistolets. Il avait préalablement tiré les verrous. Gustave et moi nous nous étions couchés tout habillés, parce qu’il n’y avait point de draps au second lit. Le bonhomme n’avait ôté que sa veste. Il se mit sur le coude et nous regarda d’un air paternel.

– Je n’ai pas besoin de connaître vos secrets, et vous en avez, mes bénis enfants, commença-t-il avec une sorte de solennité ; les affaires sont si crevantes au jour d’aujourd’hui qu’on n’a guere le temps de s’occuper de celles des autres… Et pourtant je ne voudrais pas vous laisser dans la gueule du loup.

– Comment ! nous écriâmes-nous a la fois, est-ce que nous ne sommes pas encore hors de peine ?

– C’est selon de quel côté vous allez, répondit gravement Gilles Macé.

– Mon Dieu ! fit Gustave, nous allons un peu tout droit devant nous… je cherche de l’ouvrage… Ça m’est égal de tourner a droite ou a gauche, pourvu que je ne revienne pas a Saint-Lud.

Le bonhomme secoua la tete avec lenteur.

– Vous n’avez pas de chance, murmura-t-il ; – je ne connais de sure que la route de Saint-Lud.

– En plein jour… commença Gustave.

– Connaissez-vous le pays ? interrompit notre bienfaiteur Gilles Macé.

Nous fumes bien obligés de répondre que non.

– Si vous ne voulez pas retourner a Saint-Lud, reprit-il, vous avez trois routes a choisir : celle de Bernieres qui mene a Alençon, celle de Presles qui vous conduira jusqu’a Caen, celle de Vassy qui va droit a Falaise.

– C’est la nôtre, dit Gustave.

– Bon… elle n’est pas plus dangereuse que les autres, quant a ça… seulement, il y a le fond de la Moriniere, a trois quarts de lieues d’ici, ou Pierre Danet et sa femme, – un gentil petit ménage, – furent étranglés sous l’arche du Pont-Féru, comme ils allaient porter le prix de leur ferme a Vassy…

– Par qui étranglés ? demandai-je.

– Si vous y passez a pied, mes bénis enfants, peut-etre bien que vous le saurez.

– Il y a longtemps de cela ?

– Sept semaines demain.

– Et c’était la nuit ?

– C’était le jour.

– Alors, dit Gustave, nous irons du côté de Presles.

– Quant a ça, c’est une jolie route… des arbres tout le long… jusqu’a la ravine aux Foulons, ou le pauvre Jean-Marie Coipeau a eu son compte le mois passé…

– Son compte ?… répéta Gustave.

Moi, ma poitrine se serrait. Nous n’avions aucune idée a Saint-Lud des effroyables dangers d’un si proche voisinage.

– Jean-Marie Coipeau, reprit le pere Macé, avait vendu trois paires de boufs a la derniere foire de Bernieres… on l’a trouvé coupé par petits morceaux dans la ravine.

Nous poussâmes en commun, Gustave et moi, un cri d’horreur.

– Reste donc le chemin de Bernieres, poursuivit notre protecteur ; voila ou il fait beau marcher ! c’est refait a neuf de l’an passé, ferré au macadam, comme ils disent… pas une orniere, pas un trou !… Dommage qu’y ait a traverser le bois Baudry, de l’autre côté des carrieres…

– C’est encore un mauvais endroit ? fîmes-nous.

– Des fois oui, des fois non… Ç’a été un mauvais endroit pour les deux Simonnot, le pere et le fils, que le messager d’Alençon a trouvés tout saignants, et le nez dans l’eau de la grand’mare…

– Ils étaient blessés ?…

– Mieux que ça, mes bénis enfants… ils étaient morts !

Il y eut un long silence. J’avais peine a respirer. J’entendais le souffle de Gustave qui s’embarrassait dans sa poitrine.

– Et dire, murmura-t-il, ayant a son tour la meme pensée que moi, – que nous n’entendions jamais parler de ça a Saint-Lud !

Le pere Macé enfonça son bonnet de coton sur ses oreilles et fit mine d’éteindre la chandelle. Nous protestâmes énergiquement tous les deux.

– Oh ! quant a présent, fit le bonhomme, vous n’avez rien a craindre… c’est pour la route.

– Je vous en prie ! s’écria Gustave, donnez-nous le moyen d’éviter ces dangers… je n’ai pas peur pour moi, mais ma pauvre petite Suzanne…

– Mon bijou, répliqua le pere Macé qui remit la chandelle sur la table ; si je savais ou vous allez, pas vrai ?… ce que vous voulez faire… combien vous avez d’argent dans votre sacoche…

– Mais je ne demande pas mieux que de vous dire tout cela.

– Pas vrai ?… bien entendu que c’est dans votre intéret…

– Sans doute…

Ici Gustave raconta notre histoire en quelques mots. Elle ne me parut intéresser notre sauveur que tres-médiocrement.

– Et la sacoche ? dit-il ; ça doit bien contenir quatre ou cinq cents écus…

– La sacoche ne contient que des sous, répondit Gustave.

La figure du pere Macé changea si subitement que je me levai sur mon séant. Mais ce fut l’affaire d’une seconde ; il reprit tout de suite son air doucereux.

– Des sous ? répéta-t-il ; alors, c’est cinquante a soixante francs, pas vrai, qu’il y a dedans ?

– A peu pres soixante francs.

– A ce métier-la, mes bénis enfants, vous volerez les voleurs… Mais ils vous attaqueront tout de meme. Je vous propose d’abord de vous changer vos sous au cours de la foire. Ensuite nous voirons.

Il tira de dessous son oreiller un bon sac de cuir, plein de pieces de cinq francs.

– Au cours de la foire ? répéta Gustave. – Est-ce que vingt sous ne valent pas un franc, par ici ?

Notre bienfaiteur le regarda d’un air si profondément étonné que j’eus honte pour mon pauvre Gustave.

– Ah ça, dit le bonhomme, Saint-Lud est donc le bout du monde, si l’on n’y sait pas encore que la monnaie de billon va disparaître, et qu’elle perd déja vingt pour cent aux caisses des impositions… Dans trois jours, on ne les recevra plus du tout… La semaine prochaine, on mettra en prison ceux qui en garderont.

– Par exemple !…

– N’avez-vous pas vu la grimace que j’ai faite quand vous m’avez parlé de vos damnés sous ?…

– Si fait ! m’écriai-je ; mon parrain, moi, j’ai bien vu la grimace !

– La petite fille est plus intelligente que le jeune garçon ! dit le pere Macé en se parlant a lui-meme.

J’avais donc ma revanche. C’était désormais ce bon Gilles Macé qui nous classait dans notre propre estime.

– Y a donc, reprit-il, que vous ne trouverez pas d’ici Condé-sur-Noireau a changer votre monnaie, pour la bonne cause que chacun se défait des sous qu’il a, loin d’en reprendre… A Condé, s’il est encore temps, vous perdrez cinq sous par franc.

– Et vous allez nous faire l’amitié de nous changer ça, vous, mon bon monsieur Macé ? demandai-je timidement.

Il secoua la tete d’un air de répugnance. Gustave n’osait plus parler depuis qu’on lui avait démontré combien il était arriéré. A son âge, ne pas savoir encore qu’il fallait vingt-cinq sous pour faire un franc !

– Voyez-vous, dit notre bienfaiteur, – voila comme je suis, pas vrai ?… Je me promets toujours bien comme il faut de ne plus me meler du tintoin des autres, et a la premiere occasion, bernique !… je ne peux pas voir un quelqu’un d’embourbé, c’est plus fort que moi… Il m’en cuira, je le sais bien, un jour ou l’autre, pas vrai ? mais alors comme alors !

Il ouvrit son sac de cuir et ajouta :

– Apportez votre mitraille.

Gustave sauta hors du lit et vint mettre notre sacoche sur la petite table. Le bonhomme fit aussitôt des piles de vingt-cinq sous en face de chacune desquelles il mettait un franc ou une piece de cent sous pour cinq. Il comptait nos sous lui meme, et, au-dessus de son lit, dont la couverture restait un peu béante, je crus voir bien des fois des décimes disparaître par cette voie ; mais le moyen de soupçonner un si parfait homme ! Nos soixante et quelques francs nous rapporterent trente cinq francs a son compte et il nous dit bien qu’il s’était trompé un petit peu en notre faveur. Son arithmétique couta juste aussi cher que l’enterrement du bonhomme Lodin, mais au moins nous étions débarrassés de cette funeste monnaie dont le volume apparent devait attirer les voleurs et nous faire mettre en prison avant la fin de la semaine. Du reste, la ne devaient point se borner les bienfaits de notre excellent protecteur.


Chapitre 5 Le cheval rouge.

En regagnant son matelas, qui était de l’autre côté de mon lit Gustave me dit :

– Comme cela, nous n’avons plus que soixante-cinq francs.

J’ai lieu de croire que le brave Gilles Macé l’entendit.

– Maintenant, mes bénis enfants, nous dit-il, vous allez me laisser éteindre ma lumiere, pas vrai ?… J’ai fait la une affaire de dindon, mais ça vous a rendu service et je n’en serai pas beaucoup plus pauvre… Dormez comme de bons petits amours. Demain matin, vous monterez avec moi dans ma carriole, et je vous ferai passer sans danger ce fameux fond de la Moriniere ou Pierre Danet et sa femme ont été étranglés.

Nous nous confondîmes en actions de grâces. Quelle chance était la nôtre ! avoir précisément trouvé un homme pareil sur notre chemin, dans un pays souillé de tant de crimes ! Je fus longtemps avant de m’endormir. L’idée d’aller en carriole m’affolait. Je commençais a reposer, lorsque la voix de notre sauveur m’éveilla en sursaut.

– Allons, mes bénis enfants, nous ferons une autre fois la grasse matinée, pas vrai ? disait-il ; debout, et vitement. Je vais me détourner de ma route pour vous charroyer. Si nous pouvons sortir avant que cette séquelle soit éveillée, nous serons surs au moins de n’etre pas suivis.

Le jour commençait a peine a poindre. Nous nous levâmes docilement, Gustave et moi. Notre toilette ne fut pas longtemps a faire. Pendant que je secouais ma jupe et que je passais a l’eau mes mains et ma figure, le bon Gilles Macé était descendu a l’écurie pour atteler lui-meme sa carriole. Gustave et moi nous ne tarîmes pas sur ses éloges. Sans cette rencontre providentielle, combien de calamités seraient tombées sur nous ! Dieu avait mis, dans sa bonté, le remede aupres du mal. Il avait suffi de ce juste pour paralyser les mauvais desseins de Perrin Doulais, de la Michonne et du reste. Ah ! pourquoi ne pouvait-il pas suivre le meme chemin que nous et guider ses protégés tout le long du voyage !

– En roule ! dit-il aussitôt qu’il rentra ; j’ai dans ma carriole quelque chose de trop précieux pour l’exposer. Dépechons-nous, pas vrai ? et vite !

Nous payâmes la considérable mere Guénée, qui était déja debout, et qui nous jeta, je m’en souviens bien, le meme regard de compassion dont elle nous avait gratifiés la veille. De la compassion ! a nous qui allions voyager en carrosse !

– Quoi donc avez-vous la derriere ? demanda une des servantes a Gilles Macé.

Celui-ci mit un doigt sur sa bouche.

– Ça vaut cher, répondit-il ; j’ai fait un bon marché la-bas… quoique les affaires sont bien crevantes… A vous revoir !

La carriole s’ébranla. Elle était divisée en deux compartiments par une toile qui me rappela la serpilliere de la Noué. Nous étions sur le devant. Le pere Macé n’avait pas voulu dire a la servante ce qu’il y avait derriere.

– Mes bénis enfants, nous dit le digne homme quand nous eumes fait une demi-lieue, vous ne croiriez pas ça, pas vrai ? Eh bien ! ça me fait de la peine de vous quitter.

– Déja ! m’écriai-je toute désolée.

– Bientôt… Des que nous aurons passé le fond, je prendrai la traverse pour descendre a Presles… Mais vous etes si novices que j’ai peur pour vous… Je gage bien que votre argent ne tiendra pas longtemps dans vos poches.

Il pouvait en effet tenir cette gageure-la, le traître maquignon.

– Si vous nous donniez de bons conseils… commença Gustave.

– Ta ta ta !… les conseils !… ça entre par une oreille, ça sort par l’autre… Vous ne savez pas a quoi je pense ?

– A quoi pensez-vous, mon bon monsieur Macé ?

– A changer votre pauvre argent en quelque chose qui vaille autant et mieux, mais qui ne puisse pas vous etre volé.

Nous le regardâmes émerveillés.

– En quelque chose, poursuivit-il, qui puisse par-dessus le marché vous servir de carriole et vous faire éviter les mauvaises rencontres…

– Quoi donc, fîmes-nous a l’unisson, qui pourrait nous servir de carriole et remplacer notre argent ?

Depuis le commencement du voyage, le bonhomme glissait souvent sa main derriere la toile qui fermait le fond de son véhicule. On aurait dit qu’il donnait le grain a des poules.

Au lieu de répondre, il cligna de l’oil comme il faisait toujours dans les grandes circonstances, et souleva brusquement la draperie.

Nous nous retournâmes en meme temps, Gustave et moi. Nous vîmes un grand diable de cheval rouge qui était couché tout de son long sur la paille.

En regagnant son matelas, qui était de l’autre côté de mon lit Gustave me dit :

– Comme cela, nous n’avons plus que soixante-cinq francs.

J’ai lieu de croire que le brave Gilles Macé l’entendit.

– Maintenant, mes bénis enfants, nous dit-il, vous allez me laisser éteindre ma lumiere, pas vrai ?… J’ai fait la une affaire de dindon, mais ça vous a rendu service et je n’en serai pas beaucoup plus pauvre… Dormez comme de bons petits amours. Demain matin, vous monterez avec moi dans ma carriole, et je vous ferai passer sans danger ce fameux fond de la Moriniere ou Pierre Danet et sa femme ont été étranglés.

Nous nous confondîmes en actions de grâces. Quelle chance était la nôtre ! avoir précisément trouvé un homme pareil sur notre chemin, dans un pays souillé de tant de crimes ! Je fus longtemps avant de m’endormir. L’idée d’aller en carriole m’affolait. Je commençais a reposer, lorsque la voix de notre sauveur m’éveilla en sursaut.

– Allons, mes bénis enfants, nous ferons une autre fois la grasse matinée, pas vrai ? disait-il ; debout, et vitement. Je vais me détourner de ma route pour vous charroyer. Si nous pouvons sortir avant que cette séquelle soit éveillée, nous serons surs au moins de n’etre pas suivis.

Le jour commençait a peine a poindre. Nous nous levâmes docilement, Gustave et moi. Notre toilette ne fut pas longtemps a faire. Pendant que je secouais ma jupe et que je passais a l’eau mes mains et ma figure, le bon Gilles Macé était descendu a l’écurie pour atteler lui-meme sa carriole. Gustave et moi nous ne tarîmes pas sur ses éloges. Sans cette rencontre providentielle, combien de calamités seraient tombées sur nous ! Dieu avait mis, dans sa bonté, le remede aupres du mal. Il avait suffi de ce juste pour paralyser les mauvais desseins de Perrin Doulais, de la Michonne et du reste. Ah ! pourquoi ne pouvait-il pas suivre le meme chemin que nous et guider ses protégés tout le long du voyage !

– En roule ! dit-il aussitôt qu’il rentra ; j’ai dans ma carriole quelque chose de trop précieux pour l’exposer. Dépechons-nous, pas vrai ? et vite !

Nous payâmes la considérable mere Guénée, qui était déja debout, et qui nous jeta, je m’en souviens bien, le meme regard de compassion dont elle nous avait gratifiés la veille. De la compassion ! a nous qui allions voyager en carrosse !

– Quoi donc avez-vous la derriere ? demanda une des servantes a Gilles Macé.

Celui-ci mit un doigt sur sa bouche.

– Ça vaut cher, répondit-il ; j’ai fait un bon marché la-bas… quoique les affaires sont bien crevantes… A vous revoir !

La carriole s’ébranla. Elle était divisée en deux compartiments par une toile qui me rappela la serpilliere de la Noué. Nous étions sur le devant. Le pere Macé n’avait pas voulu dire a la servante ce qu’il y avait derriere.

– Mes bénis enfants, nous dit le digne homme quand nous eumes fait une demi-lieue, vous ne croiriez pas ça, pas vrai ? Eh bien ! ça me fait de la peine de vous quitter.

– Déja ! m’écriai-je toute désolée.

– Bientôt… Des que nous aurons passé le fond, je prendrai la traverse pour descendre a Presles… Mais vous etes si novices que j’ai peur pour vous… Je gage bien que votre argent ne tiendra pas longtemps dans vos poches.

Il pouvait en effet tenir cette gageure-la, le traître maquignon.

– Si vous nous donniez de bons conseils… commença Gustave.

– Ta ta ta !… les conseils !… ça entre par une oreille, ça sort par l’autre… Vous ne savez pas a quoi je pense ?

– A quoi pensez-vous, mon bon monsieur Macé ?

– A changer votre pauvre argent en quelque chose qui vaille autant et mieux, mais qui ne puisse pas vous etre volé.

Nous le regardâmes émerveillés.

– En quelque chose, poursuivit-il, qui puisse par-dessus le marché vous servir de carriole et vous faire éviter les mauvaises rencontres…

– Quoi donc, fîmes-nous a l’unisson, qui pourrait nous servir de carriole et remplacer notre argent ?

Depuis le commencement du voyage, le bonhomme glissait souvent sa main derriere la toile qui fermait le fond de son véhicule. On aurait dit qu’il donnait le grain a des poules.

Au lieu de répondre, il cligna de l’oil comme il faisait toujours dans les grandes circonstances, et souleva brusquement la draperie.

Nous nous retournâmes en meme temps, Gustave et moi. Nous vîmes un grand diable de cheval rouge qui était couché tout de son long sur la paille.


Chapitre 6 D’un marché d’or que nous fîmes.

C’était, en vérité, un bel animal que ce grand cheval rouge. Il était seulement un peu maigre, et je fus étonnée du regard ardent qu’il avait. Gustave se mit a rire.

– Vous nous croyez donc bien riches, papa ? dit-il.

– Je vois que vous vous y connaissez, répliqua Gilles Macé ; ça vaut des écus, ça, mon fils ! mais est-ce que ça ne vous ferait pas bien plaisir et a la petiote aussi d’aller ensemble a califourchon sur cette croupe qui en porterait une demi-douzaine comme vous ?

– Tout de meme, répliqua Gustave.

Puis il ajouta tristement.

– Mais il ne faut pas seulement y penser !

J’avoue que l’idée de voyager en croupe derriere Gustave me flattait on ne peut pas plus.

– Pas vrai que ce serait gentil ? reprit notre bienfaiteur ; avec ça que je m’en vas vous dire : on manque de chevaux a Condé… ils disaient ça hier en foire… J’ai eu la bete pour rien a cause d’un petit bobo de rien du tout qu’elle a sous les naseaux… ça se voit : des ânes qui vendent des chevaux… Je vous cede le marché, si vous voulez…

– A combien ? demandai-je.

– Attention ! fit le bonhomme ; – voila le fond de la Moriniere… hue ! la Grise… galope comme pour du pain !

Nous traversâmes a fond de train un petit val qui passait entre deux taillis rocheux qui avaient, en vérité, assez mauvaise mine.

– C’est le Pont-Féru, nous dit Gilles Macé, en montrant avec le manche de son fouet une arche moussue que le jour naissant laissait dans l’ombre ; on dit que les deux défunts y reviennent… hue ! la Grise !

Au haut de la côte, la Grise s’arreta pour souffler. Une traverse s’ouvrait sur la gauche.

– Soixante francs, dit le bonhomme en sautant en bas de la carriole ; descendez voir, mes bénis enfants… Voici ma route et voila la vôtre.

Nous nous regardâmes. Il nous restait soixante-trois francs, l’auberge payée.

– Ce n’est pas pour m’en défaire, au moins, pas vrai ? reprit le bonhomme en arrangeant le harnais de la Grise ; je le donne au prix coutant pour vous laisser un souvenir de moi… A Condé-sur-Noireau, vous en aurez le double et le triple.

Quelle superbe spéculation ! Gustave me dit :

– Suzette, si tu veux, nous mangerons du pain sec jusqu’a Condé-sur-Noireau.

– Je veux bien, répondis-je.

– Allons ! s’écria notre bienfaiteur, ça ne vous va pas ? C’est bon ! n’en parlons plus. J’aime autant fourrer le bénéfice dans ma propre poche, pas vrai ?…

Il mit le pied sur l’étrier de sa carriole.

– C’est fait, papa ! s’empressa de dire Gustave.

– Donnez-nous le cheval ! ajoutai-je, nous allons vous compter les vingt écus.

Le pere Macé se gratta l’oreille sous son bonnet.

– Voila pourtant comme je suis ! murmura-t-il ; ah ! pour quant a ça, je n’amasserai jamais de mousse !

Nous avions grand’peur que l’idée ne lui vînt de se dédire. La réflexion gâte parfois ces premiers mouvements généreux. Nous aidâmes le pere Macé a déboucler la sous-ventriere de la Grise et la carriole bascula lentement. Il ouvrit la toile par derriere. La carriole était évidemment installée pour ce genre de fonction.

– Debout, Coco ! dit-il ; – Allons, bibi !

Coco se mit sur ses jambes assez gaillardement. En touchant terre, il frémit et secoua ses crins.

Gustave ne se connaissait pas beaucoup plus que, moi en chevaux, mais nous en savions assez pour etre bien convaincus que ce n’était ni le double ni le triple que nous allions gagner. Une bete pareille ne pouvait valoir moins de cinq cents francs. Le pere Macé fit une caresse a Coco, qui commença a jeter la tete a droite et a gauche comme l’ours Martin du Jardin des Plantes.

– Tiens, tiens ! dit Gustave, qu’a-t-il donc ?

– Il bâille, répondit le bonhomme ; quand il va etre lancé, vous allez le voir !…

– Tenez, mes bénis enfants, s’interrompit-il, si je reste une minute de plus je sens bien que je vas l’emmener… Ça me fend le cour, pas vrai, de me séparer de cet animal-la.

Gustave s’empressa de lui mettre les soixante francs dans la main.

Le pere Macé nous embrassa l’un apres l’autre et remonta dans sa carriole, tandis que Coco, les jambes écartées et la queue frémissante, exécutait des mouvements de tete extravagants.

– Il bâille ! il bâille ! nous dit le bonhomme ; vous allez le voir quand il sera lancé !

Il s’assit et reprit son fouet.

– Mes bénis enfants, dit-il en touchant la Grise, vous vous souviendrez du pere Macé, du bourg de Campagnolles… Dans un temps ou les affaires sont si crevantes, vous avez fait un marché d’or pour votre début… Ne vendez pas Coco moins de cinquante écus !… A vous revoir, mes biribis, vous avez de l’esprit comme tout et vous ferez votre chemin dans le monde !

A ce moment meme, Gustave se frappa le front.

– Eh ! pere Macé ! cria-t-il ; mon paquet que vous avez oublié de me rendre !

La carriole s’engouffrait déja dans le chemin de traverse. Notre bienfaiteur n’entendit sans doute point, car la Grise continua de galoper comme si le diable l’eut emportée.

– Mon paquet ! mes hardes ! criait Gustave qui courait de toutes ses forces apres la carriole. Je restais seule aupres de Coco. Coco soufflait et balançait sa tete. Je lui trouvais maintenant l’air malade. Au bout de quelques minutes, Gustave revint, crotté jusqu’a l’échine. Il n’avait pu rattraper notre sauveur.

– Il sera bien fâché, dis-je, quand il verra qu’il a emporté tes nippes.

Une bonne petite pluie commençait a tomber.

– Heureusement, me répondit Gustave, qu’avec le prix de Coco j’acheterai, si je veux, toute une garde-robe !… J’aurais cru le bonhomme plus malin que ça !

Il se mit a rire et moi aussi. Enfants méchants que nous étions ! nous nous applaudissions d’avoir trompé notre excellent protecteur.

– Allons, Coco, ma biche ! s’écria Gustave, tu vas nous mener a Vassy en deux temps, n’est-ce pas ?

Il parvint a se mettre a califourchon sur le dos de la pauvre bete, dont les naseaux semblaient des soufflets de forge.

– A-t-il grande envie de courir ! pensais-je.

Gustave me donna la main pour monter a mon tour. J’étais ainsi entre ciel et terre lorsque Coco eut un violent tressaillement intérieur. Il hennit plaintivement ; ses oreilles se dresserent ; une ruade qu’il détacha nous lança tous deux au milieu de la route.

Nous nous relevâmes tout étourdis.

– Il est vicieux ! grommela Gustave ; je vas couper une gaule.

Il n’eut pas seulement le temps d’ouvrir son couteau. Coco lança une seconde ruade, et je me souviens que ses pauvres gros yeux exprimerent une angoisse profonde. Les animaux ont aussi les horreurs de l’agonie. Pendant trois ou quatre secondes, il trépigna sur place, puis il tomba lourdement. Les convulsions le prirent. Gustave et moi, nous le regardions sans mot dire. Je n’essaierai pas de peindre notre consternation. Plus tard, j’ai eu la manie des chevaux. Je puis expliquer au lecteur ce dont je ne me doutais point alors. Coco était un tres-beau normand de brancard qui se mourait a la fois de deux maladies : une sorte d’éparvin, que l’on nomme la-bas le fuel, et l’épilepsie. L’honnete Gilles Macé n’avait point trouvé de dupe a la foire de Bernieres et s’en revenait avec son moribond lorsque sa bonne étoile nous avait amenés a l’auberge de Viessois. Il avait d’abord compté sur une plus forte aubaine, pensant que la chemise de Gustave était pleine d’écus. Mais, enfin, il n’avait aucun reproche a se faire, puisqu’il emportait notre dépouille tout entiere. De si pres qu’on tonde une brebis, on ne peut lui prendre que la laine qu’elle a. C’est en soi un spectacle triste que l’agonie d’un noble animal ; mais nous avions, Gustave et moi, trop de sujets de chagrin pour plaindre le pauvre Coco. Je suis forcée d’avouer que nous songions surtout a notre trésor perdu. Mais, pendant que le malheureux Coco se débattait dans les convulsions supremes, la pluie tombait toujours et plus dru. Nous remarquâmes avec étonnement que l’eau qui ruisselait des flancs de Coco était toute rouge.

– Vois comme il saigne ! me dit Gustave.

– Il saigne donc de partout ? répondis-je.

– De partout, la pauvre bete !… ah ! béni Jésus ! comme il avait du sang !

C’était, en effet, une large mare écarlate qui entourait maintenant Coco agonisant. En meme temps, son poil pâlissait sensiblement. Nous nous approchâmes, et nous vîmes que le sang prétendu était de la teinture. La robe naturelle de Coco était gris-pommelé.

– Ah ! si le pere Macé voyait cela ! fit Gustave.

– Il aura été trompé a la foire par un de ces teindeurs ! ajoutai-je.

Et tous deux ensemble :

– En aurons-nous a lui raconter !

Une carriole apparut a l’horizon du côté de Viessois. Quand elle approcha, nous reconnumes sous la toile deux de nos convives de la veille : la Michonne et le compere Pachu. L’idée que nous n’avions plus rien a perdre put seule nous rassurer. Pachu dormait. La Michonne tenait le fouet et les renes. Elle allait faire un détour pour passer de côté, lorsque son regard tomba sur notre cheval qui ne bougeait presque plus. Elle poussa un grand cri et sauta sur la route d’un seul bond.

– Eh ! Pachu ! appela-t-elle en saisissant Gustave au collet, arrive ici voir !… Je tiens ceux qui ont volé Bijou !

Pachu, éveillé en sursaut, descendit plus prudemment. Il avait au poignet un gourdin noueux.

– Pour lors, dit-il en faisant le moulinet, nous allons rire !

Nous étions littéralement atterrés. Pachu me prit le bras et me secoua d’importance, tandis que la Michonne reprenait :

– Dans quel état ils ont mis le pauvre Bijou !

– Ce n’est pas Bijou qu’il s’appelle, c’est Coco ! murmura Gustave.

– Ce n’est pas Bijou ! se récria la Michonne ; méchant vagabond !… faut pas mettre les betes teindues a la pluie !… Tu as eu beau le maigrir et l’assassiner, je le reconnais bien !

– Le bon pere Macé… commençai-je, voulant m’abriter sous le respect qu’on devait avoir pour cet excellent homme.

– Hé ?… firent-ils tous a la fois en dressant l’oreille comme si j’eusse parlé du diable.

Ils nous regarderent plus attentivement. Pachu me lâcha. La Michonne cessa de serrer la cravate de Gustave.

– C’est les pigeonneaux d’hier ! murmura la bonne femme.

– N’empeche que si je rencontre le pere Macé, ajouta Pachu, je verrai bien s’il a le crâne plus dur que le bout de ma gaule !

Nous commencions a comprendre, et cependant quelque chose en nous se révoltait a l’idée d’accuser notre Providence. Tout a coup, je demandai :

– Est-ce vrai qu’il faut vingt-cinq sous pour faire un franc dans ce pays-ci ?

Michonne et Pachu se mirent a rire. Mais Gustave, les poings fermés et les sourcils froncés, ajouta :

– Répondez, l’homme et la femme ! S’il nous a trompés pour cela, il nous a trompés pour tout le reste… et je vous dirai ou le trouver !

– Combien y a-t-il de temps qu’il est parti ?

– Une demi-heure.

– Alors, cherche ! fit la Michonne ; il a la meilleure jument du pays !

– Mais il a eu l’imprudence de nous dire ou il allait.

Pachu et sa commere hausserent les épaules.

– Il vous a dit ce qu’il a voulu, mes pauvres innocents. Quand on est assez diot pour croire qu’il faut vingt-cinq sous pour faire un franc…

– Puisque l’on va tous les mettre en prison, murmurai-je, ceux qui auront de la monnaie de cuivre…

Malgré leur fureur, la Michonne et son Pachu éclaterent de rire.

– Voila de ces histoires ! dirent-ils de ce ton que prennent les amateurs pour apprécier une bonne chose : ah ! c’est un damné vilain ! il a de l’esprit comme quatre !

Au fond du cour de tout Bas-Normand, il y a un vieux levain de tendre admiration pour les histoires de ce genre. Ils se fâchent apres les adroits filous comme une bonne mere gronde un enfant mutin. Quand nous leur dîmes que nous avions payé Coco, ou Bijou, vingt écus, ils se tinrent les côtes.

– Voici ce que c’est que de se tenir dans son coin, au lieu de parler avec les chrétiens, reprit Pachu.

– Vous étiez avec un tas de scélérats, répliqua Gustave ; des rôdeurs de nuit, des maigrisseurs, des teindeurs et des gens dont M. Macé n’osait pas seulement nommer le métier !

Je n’aurais pas dit cela. J’étais déja fixée sur le compte de notre protecteur. Désormais, chacune de ses paroles valait pour moi un mensonge Aussi ne fus-je pas étonnée du tout lorsque j’entendis la Michonne et son compere Pachu retourner completement la question. Les prétendus bandits de l’auberge de Viessois étaient des métayers et des maquignons, honnetes comme on l’est en Basse-Normandie, tandis que le bon Gilles Macé, coquin célebre, et qui, jusqu’alors, avait eu l’adresse d’échapper aux tribunaux, exerçait a la fois toutes ces professions interlopes dont il nous avait donné le détail. Il n’avait point de domicile fixe : c’était l’homme de la foire. On ne connaissait pas, a vingt lieues a la ronde, un maigrisseur ni un teindeur qui eut le quart de son mérite. Quand nous parlâmes de nous mettre a sa poursuite, la Michonne nous dit :

– Autant vaudrait suivre le son des cloches ! Il aura fait un crochet a deux cents pas d’ici, et Dieu sait ou il va travailler aujourd’hui… Il a bien une masure au bourg de Campagnolles, mais il l’a mise sous le nom de sa fille, qui ne vaut pas mieux que lui… Il sait le Code comme un avocat… Le plus sage est de n’y plus penser.

– Mais il ne nous reste plus rien ! fit Gustave qui avait bonne envie de pleurer.

– Alors, il faut travailler.

– Et de l’ouvrage ?

– Que savez-vous faire ?

– Je suis bourrelier de mon état… et ma petite Suzanne sait tresser les fouets de cuir.

La Michonne et son compere se consulterent un instant du regard.

– Ça va mourir sur la grand’route comme le pauvre Bijou ! dit la Michonne ; ça fait pitié.

– Si on les menait au cousin Bréjot, qui est justement bourrelier ? opina Pachu.

– Allons, montez, les innocents ! fit la bonne femme ; le cousin vous donnera de l’ouvrage en attendant que vous soyez rentiers.

Nous étions loin d’espérer de si bonnes paroles. Nous obéîmes a demi consolés, non sans avoir jeté un mélancolique regard sur Bijou, qui avait décidément vécu.

Jésus-Dieu ! c’est Vassy qui nous sembla une capitale ! Dans la principale rue, Gustave lut l’enseigne de Bréjot, bourrelier-sellier. Il me toucha le coude, et nous composâmes nos figures pour nous présenter a notre avantage.

Denis Bréjot était un bel homme d’une quarantaine d’années, maigre et un peu louche. Il avait la voix forte et parlait a pleine bouche, comme un gaillard sur de son fait. Voici comme la Michonne nous présenta. Elle dit sans descendre de sa carriole :

– Bonjour, Bréjot, la femme et la maison ! Voila deux innocents qui veulent gagner leur pain chez vous. Ils sont de votre état… et a vous revoir !

Elle nous fit signe de la tete, et la carriole reprit le trot. Nous étions plantés comme deux mais des deux côtés de la porte. Bréjot sortit pour crier a la cousine :

– Vous ne prenez pas une écuellée ?…

Mais la carriole tournait déja le coude de la rue. Bréjot revint vers nous, et, dans un aparté fait a haute et intelligible voix :

– Deux innocents ! ça m’en a bien l’air !… gagner leur pain !… le pain est cher… mais je ne voudrais pas mécontenter la cousine, qui n’a point d’enfants… Hé ! la femme !

La femme était beaucoup plus maigre et plus seche que son mari.

– Comment les trouves-tu ? toi ? demanda Bréjot.

– Ça doit manger comme une paire de loups, répondit la femme.

Nous restions silencieux et les yeux baissés.

– Apres ça, dit l’homme, ils ne mangeront que ce que tu leur donneras… et il ne faut pas mécontenter la cousine.

– Entrez, marmaille ! ordonna la femme d’un air assez doux. Il était l’heure de déjeuner. Derriere une petite table couverte d’outils, il y avait une place vide qui semblait attendre Gustave. On l’y plaça. Il commença tout de suite a coudre un collier. Moi, j’eus un tabouret et des lanieres de cuir. Je me mis en besogne.

– Voila ! dit Bréjot de sa bonne voix large et franche, qui contrastait avec l’expression pointue de son maigre visage ; si vous étiez arrivés cinq minutes plus tôt, vous auriez déjeuné avec nous… Maintenant, vous attendrez le dîner.

Nous avions bon appétit, mais il fallut bien se résigner.

Gustave était un remarquable ouvrier : sans me vanter, je n’étais pas manchote. Nous fîmes de notre mieux, dans ce premier moment, pour obtenir des conditions avantageuses. Gustave piqua son collier en maître, et mes lanieres se changerent en un corps de fouet, natté carré, qui était tout bonnement un chef-d’ouvre. Bréjot nous regardait travailler du coin de l’oil, tandis que sa femme allait et venait, balayant, époussetant, frottant, nettoyant.

– Voila, dis-je tout bas a Gustave, une femme bien propre, mais qui ne paraît pas songer beaucoup a préparer le dîner.

Bréjot avait une longue oreille diaphane et cartilagineuse, montée en cornet acoustique.

– Qu’est-ce que tu racontes, toi, petiote ? prononça-t-il d’un ton de bonne humeur.

Il se leva sans attendre ma réponse, et vint inspecter notre ouvrage. Il ne put retenir un mouvement de surprise en voyant le travail de Gustave.

– Eh bien, fit-il, ce n’est pas trop gâché pour des ouvriers de pays… Avec quelques mois d’apprentissage, on pourra marcher.

Et a moi :

– La petiote aussi… C’est lâche, mais on mouillera, Dis donc, la femme, fais-nous un bon dîner : les garçailles doivent avoir faim.

– Ne t’inquiete pas, répondit la femme. Dieu merci, on dépense assez chez nous pour le manger !

En attendant, elle se remit a frotter, balayer, épousseter. Ce Bréjot pouvait se vanter d’avoir une ménagere qui n’aimait pas la poussiere. Je ne sais si notre estomac avançait, mais il nous semblait que l’heure du dîner était bien longue a venir. Enfin, nous fumes environ dix minutes sans voir le balai de la Bréjot, et tout d’un coup nous entendîmes ces bienheureuses paroles :

– A la soupe !

– A la soupe ! répéta gaîment Bréjot ; nous allons donner un coup de dent un peu soigné !

Nous nous levâmes lestement, et nous passâmes dans l’arriere-boutique, ou madame Bréjot nous attendait. Ces gens n’avaient point d’enfants. Je pense que c’était par économie. Leur famille se composait de deux chats étiques que l’on gardait parce que l’état de bourrelier entretient beaucoup de souris. Au milieu de la table, il y avait une soupiere de bonne taille, fendue et raccommodée en maints endroits. Il s’en échappait une vapeur a peu de choses pres inodore, mais qui trompa un instant notre ventre affamé.

– En veux-tu épais, l’homme ? demanda madame Bréjot.

– Tout de meme, répondit l’époux en avançant son écuelle.

Épais veut dire beaucoup dans l’Ouest. Employé autrement, ce mot n’aurait eu ici aucune signification, car la soupe de madame Bréjot était de l’eau claire dans laquelle nageaient, comme autant de barques légeres, de petites croutes impénétrables qu’elle s’était procurée je ne sais ou. Je n’ai jamais revu ailleurs d’aussi dures petites croutes. On devait les lui apporter de loin. Nous mangeâmes notre soupe, qui me fit regretter énergiquement la trempée de la Noué. Apres la soupe, Bréjot dit rondement :

– Allons ! la femme, qu’est-ce que tu nous donnes aujourd’hui ?

– Une omelette, répondit madame Bréjot.

– Eh bien ! va pour l’omelette !

– Avec des oufs frais et de bon beurre, ajouta-t-il en se tournant vers nous ; je ne déteste pas ça, moi, l’omelette.

Nous avions tous deux l’eau a la bouche. Nous vîmes revenir madame Bréjot, mais elle ne rapportait point l’omelette. Elle poursuivait les deux chats d’un air irrité en disant :

– Impossible de rien laisser dans la cuisine avec ces betes-la !

Gustave regarda les deux chats avec colere ; moi je n’avais garde d’accuser ces pauvres animaux. Leur étonnante maigreur témoignait hautement contre cette habitude de larcins qu’on leur reprochait.

– Est-ce qu’ils ont mangé l’omelette ? demanda ingénument Bréjot.

– Eh oui ! répliqua la femme ; comme ils ont mangé le gigot hier et avant-hier la rouelle.

Ce devait etre en effet tout comme.

– Mais pourquoi gardez-vous ces chats-la ? grommela mon parrain.

– Tuerez-vous les souris, jeune homme ? repartit aigrement madame Bréjot.

– La ! la ! fit le mari qui se leva ; cet enfant ne sait pas, ma bonne… Tu es douce comme un agneau, et tu as toujours l’air de vouloir manger quelqu’un.

– C’est quelque chose, moi, que je voudrais bien manger, dit Gustave.

– Bah ! fit Bréjot, nous en souperons mieux.

Il regagna sa table en chantant. Gustave et moi, nous le suivîmes.

– Voyons, enfants, voyons, a la besogne ! dit-il. – J’espere que nous pourrons nous arranger ensemble si vous n’etes pas trop portés sur votre bouche… Je vous préviens que ma femme n’aime pas les gourmands…

C’était la un aveu tout a fait superflu. On le voyait bien. Gustave fut triste toute l’apres-dînée, et son travail s’en ressentit. Je sortis, et je lui achetai une fouace. Bréjot le vit bien manger, mais il ne fit pas semblant.

Le soir venu, Bréjot nous ramena triomphalement dans l’arriere-boutique.

– Cette fois, dit-il, les chats ne nous mangeront peut-etre pas notre souper !

– Je les ai enfermés, répondit doucettement la femme.

Bonne précaution ! Mais, tandis qu’elle s’en vantait, un bruit vint de la cuisine. Elle y courut. Le feu venait de prendre a la friture qu’elle avait laissée sur son fourneau. Ces choses-la peuvent arriver a tout le monde. Nous nous couchâmes sans souper, et l’imperturbable Bréjot nous consola en disant :

– Nous n’en déjeunerons que mieux demain matin !…

Le lendemain matin, nous devions avoir de la soupe au lait ; mais, malheureusement, le lait tourna. Ces temps d’orage n’en font jamais d’autres ! A dîner, nous eumes cette meme mer de bouillon limpide, avec sa flottille de croutons imperméables. Les chats, coupables par récidive, mangerent le lard qu’on nous destinait. – Nous vécumes, Gustave et moi, avec des fouaces achetées de notre argent. Au souper, nous eumes enfin des pommes de terre. Elles se trouverent gâtées ; mais madame Bréjot n’avait pas pu voir dedans – nous dit-elle. Bréjot comprenait tout cela. Bréjot était d’une humeur superbe. Les mécomptes ne pouvaient rien sur lui. Quand il entrait dans cette décevante arriere-boutique, il répétait avec une invariable effronterie :

– Nous allons donner aujourd’hui un joli coup de dent !

Et quand il venait des amis ou des parents :

– Voyons ! une écuellée avec nous !… Vous savez si la femme la fait bonne !

Il faut croire qu’on le savait, car nous ne vîmes jamais personne se prendre a la cordiale perfidie de celle invitation. Je ne sais pas si l’homme et la femme Bréjot mangeaient en cachette, mais il est a parier que non. Leurs estomacs étaient faits a ce régime. Le Caleb de Walter Scott nourrissait son maître de pieuses fraudes. Madame Bréjot ne mangeait que des escamotages ; son mari partageait ce subtil ordinaire. Ils n’en étaient pas plus gras pour cela. Les deux chats émissaires mangeaient au moins leurs souris. Ce que les souris pouvaient manger dans cette maison, Dieu le sait !

A part cette diete homicide que les époux Bréjot faisaient subir a leurs apprentis, ce n’étaient pas de méchantes gens. Le mari avait le mot pour rire. Un jour que je donnai un morceau de ma fouace a la femme, elle me caressa le menton en m’appelant : Mon cour :

Mais elle disait intrépidement a tous venants :

– Depuis que nous avons ici ces garçailles-la, c’est étonnant ce qu’on dépense pour le manger !

A quoi Bréjot répondait, le cruel :

– Bah ! quand on mange bien, on travaille bien !

Nous restâmes chez eux jusqu’au moment ou nos trois francs furent dévorés, sou a sou, en fouaces. Apres un jour de jeune complet, Gustave prit une grande résolution. C’est la faim qui fait sortir le loup du bois.

– Combien comptez-vous nous payer nos journées, patron ? demanda-t-il a Bréjot qui chantait en piquant un bât.

Bréjot laissa tomber du coup son alene. Quand il était ému ou surpris, la divergence de ses yeux se faisait plus apparente. Il loucha cette fois comme jamais nous ne l’avions vu loucher.

– Combien je compte vous payer vos journées ? répéta-t-il. – Eh ! la femme !

La femme sortit de ses profondeurs et vint a l’ordre.

– Sais-tu ce qu’ils me demandent ? fit Bréjot avec une amertume singuliere.

– A manger, peut-etre… grommela madame Bréjot, qui s’appuya crânement sur son balai : – ça n’est jamais rassasié.

– Tu n’y es pas… devine !

Madame Bréjot n’avait pas le temps : elle jeta sa langue aux chiens, parce que, dit-elle, il lui fallait surveiller la poitrine de mouton aux carottes qui cuisait pour notre souper. Je vis la figure de Gustave s’adoucir a ce mot de poitrine de mouton. Je lui glissai a l’oreille :

– Les chats vont la manger…

Il se redressa vaillant et résolu.

– Tu fais bien de jeter ta langue aux chiens, dit l’homme ; tu n’aurais jamais deviné… Et qui donc devinerait ? Des petits malheureux que nous avons pris ici pour faire plaisir a la cousine… qui est capable de nous faire du tort en donnant ses quatre liards a son Pachu…

– Quant a ça, je l’ai toujours dit ! interrompit la femme.

– Des mendiants, quoi, reprit le mari ; des vagabonds qui viennent on ne sait d’ou !… ils me demandent… Ça fait rire, ma parole !… ils me demandent… on raconterait des choses comme ça que les gens ne voudraient pas le croire !… ils me demandent combien je compte leur payer leurs journées !

La femme Bréjot joignit ses mains qu’elle leva vers le ciel.

L’indignation lui coupa la parole.

Je donnai un coup de coude a Gustave en murmurant :

– Va toujours !

– Est-ce que vous pensiez que nous travaillerions pour rien ? demanda-t-il un peu ébranlé.

– Pour rien ! se récria Bréjot ; l’ingrat !

– Pour rien ! reprit la femme, dont la langue recouvra tout a coup sa volubilité ; pour rien !…

– On les habille, ou les éclaire ! s’écria le mari.

– On les chauffe, on les loge ! riposta la femme.

– On les blanchit, on les nourrit !

– Gustave voulut interrompre cette fantastique énumération, mais le couple Bréjot s’était échauffé en parlant. Le mari se leva ; la femme vint se mettre au-devant de nous le poing sur la hanche, et tous deux ensemble :

– N’est-ce rien que cela !

Puis la femme au mari :

– Tu n’as que ce que tu mérites !… On ne prend pas des inconnus.

– C’est vrai, ça, s’écria Bréjot ; – ni répondants ni papiers !…

– Pourquoi ça a-t-il quitté son pays, le sait-on ?

– Pour quelque mauvais coup, bien sur !

– Tu ne sais pas ce que tu devrais faire, l’homme ?… Les mener par le collet chez le juge de paix !…

C’était l’heure ou les petits marchands de Vassy prenaient le frais sur le pas de leur porte. Les époux Bréjot criaient comme des sourds ; d’ailleurs, dans les gros bourgs bas-normands, ce mot juge de paix s’entend d’aussi loin qu’un son de cor.

Nous vîmes les voisins se rassembler dans la rue au-devant des fenetres.

Bien que je n’eusse rien dit absolument, et que Gustave eut a peine prononcé quelques paroles, la Bréjot nous accusa d’avoir ameuté les voisins.

– Ouvre-leur la porte, l’homme ! dit-elle ; faut qu’on sache comme on est récompensé quand on fait la charité a tort et a travers.

Bréjot ouvrit la porte, et tout aussitôt un chour de clapissements nazillards demanda :

– Quouais donc qu’y a ?

– Il y a… commença Gustave.

– Des menteries ! interrompit la Bréjot ; – voila tantôt quinze jours qu’ils sont la a manger notre soupe sans rien faire, et ça nous menace du juge de paix si nous ne les payons pas !

– C’est vrai que j’ai entendu parler du juge de paix ! dit une voisine.

– Savez-vous de quoi ça se plaint ? reprit Bréjot ; de la nourriture !

– Trois repas par jour ! poursuivit la Bréjot ; la soupe le matin, la soupe et un plat a midi, le soir, la ratatouille.

– Mais… voulus-je dire.

– C’est elle qui est la plus enragée ! firent ensemble les époux Bréjot.

– Oh ! dit une voisine, les sainte-n’y-touche, m’en parlez pas !

– Le jour qu’ils sont arrivés, énuméra Bréjot en comptant sur ses doigts, nous avions la soupe et une omelette a midi ; le soir, une friture de tanchettes…

– Le lendemain, alterna la femme, de la soupe au lait a déjeuner, du lard a dîner, des tripes a souper.

– C’est pourtant bien vivre, ça ! décida le chour des voisins et voisines.

– Ce matin, ajouta la Bréjot, nous avions la bouillie de froment ; a midi, l’omelette…

On nous avait, en effet, annoncé tout cela ; mais la bouillie était tombée dans le feu, et les chats, les terribles chats, avaient avalé l’omelette.

La Bréjot omit de noter ces deux circonstances, et acheva :

– Ce soir, nous avons la poitrine de mouton aux carottes…

– Est-ce donc si mauvais, ça ! demanda Bréjot a la ronde.

Gustave était désarçonné ; mais moi, je crus le moment opportun pour frapper le grand coup.

– Je parie que les chats ont mangé l’épaule de mouton ! m’écriai-je : nous n’avons vu ni la bouillie ni l’omelette. Je défie bien madame Bréjot de nous montrer sa casserole !

Il y eut un moment d’hésitation dans la foule des voisins et voisines. En somme, le bourrelier et sa femme étaient bien connus. Au défi porté par moi. Bréjot pâlit et loucha furieusement. Mais quelque méchant démon se melait de nos affaires. La Bréjot partit comme un trait et revint l’instant d’apres portant les deux chats dans son tablier et a la main une casserole ou mijotait une superbe épaule de mouton entourée de carottes. Une joyeuse surprise se peignit sur les traits de Bréjot. Il ne s’attendait pas a cela plus que nous. Je suis encore a me demander en l’honneur de quel grand saint la Bréjot avait fait ce soir ce prodigieux extra. Elle leva la casserole fumante en meme temps qu’elle ouvrit son tablier. Les chats étiques se coulerent entre les jambes des voisins.

– Voila le ragout ! dit-elle, et voila les deux pauvres betes qu’on accuse de manger tous les jours la nourriture de quatre personnes !

Tout ce que la langue bas-normande, si riche, contient d’invectives pittoresques et de criardes malédictions tomba sur nous comme une avalanche. On ne parlait de rien moins que de nous garrotter tous les deux pour nous mener a la gendarmerie. Mais les époux Bréjot, magnanimes dans leur victoire et satisfaits d’avoir montré a tous de quel bois ils se chauffaient, se contenterent de nous jeter a la porte avec la formule d’usage :

– Qu’ils aillent se faire pendre ailleurs !

Heureusement pour nous que la nuit devenait noire et que les champs étaient tout proches. Les sages habitants de Vassy nous perdirent bientôt de vue et nous échappâmes a leurs huées.


Chapitre 7 Ou l’on rencontre la force armée. – L’auberge du Pélican.

Nous marchâmes longtemps côte a côte, Gustave et moi, sans prononcer une parole. S’il faut ici montrer a nu sa conscience, j’avouerai qu’au milieu de mes réflexions morales, l’idée de la poitrine de mouton aux carottes surgissait parfois comme un remords. Si du moins nous ne nous étions fait chasser qu’apres souper.

La maison du bourrelier et de sa femme n’était pas le paradis terrestre, mais nous étions aussi dénués que nos premiers parents. La faim chronique nous travaillait l’estomac, et nous n’avions pas, comme la veille, la ressource d’un lit tel pour tromper, endormant, les exigences de notre appétit. C’était une dure entrée dans la vie que la nôtre. Nous ne savions pas encore de quelle façon dame fortune s’y prend pour sourire. La nuit s’annonçait belle, heureusement. Les étoiles commençaient a briller au ciel : la lune se levait rouge et large a l’horizon.

– Ou allons-nous ? demandai-je a Gustave.

Il ne me répondit point.

Certes, je sentais bien qu’il ne devait pas avoir beaucoup de joie dans le cour. Il était tout naturellement le chef de notre association, et la responsabilité de ce qui nous arrivait pesait en quelque sorte sur lui. Cependant son silence me déplut et je me dis :

– Si j’étais homme, j’aurais plus de courage !

En courant ainsi a travers champs, repris-je, nous nous égarerons. Il faut regagner la route.

– Regagnons la route, me répondit-il avec un abattement profond.

Je m’arretai tout court et je lui pris les deux mains.

– Embrasse-moi, mon parrain, lui dis-je ; nous ne sommes pas encore loin de Saint-Lud… C’est pour moi que tu t’es mis dans l’embarras ; tu étais heureux chez ton maître Guéruel…

– Ah ! oui, murmura-t-il, bien heureux.

– En une nuit, continuai-je, nous pouvons retourner a Saint-Lud… Tu rentreras chez ton maître Guéruel, et moi j’irai trouver l’abbé Daudel qui me mettra aux orphelines de Coutances.

Gustave se pencha au dessus de moi. Pendant qu’il m’embrassait, je sentis une larme tomber sur mon front. Je me pendis aussitôt a son cou.

– Tu pleures, mon parrain, mon pauvre parrain ! m’écriai-je.

– Ce n’est pas pour moi ! me répondit-il ; j’ai grand’faim, et j’ai bien de la peine, mais je peux supporter ça : je suis un homme… Toi, ma pauvre petite Suzette…

– Ne t’inquiete pas de moi, mon parrain… je n’ai pas déja si grand’faim, et je me sens le courage de tout supporter avec toi… Mais réfléchissons pendant qu’il en est temps encore. Veux-tu me ramener jusqu’au presbytere de Viessois ?

– Non, répondit Gustave. – Si on te mettait aux orphelines de Coutances, je ne te verrais plus.

Je l’embrassai encore.

– Est-ce que tu pourrais me quitter, toi, Suzette ? me demanda-t-il.

– Pour ton bien, oui, je le pourrais, mon parrain, répondis-je.

Il s’éloigna de moi en disant tout bas :

– C’est que tu ne m’aimes guere !

Ce reproche amena des larmes dans mes yeux. Je n’aimais au monde que Gustave, et je l’aimais de toutes les forces de mon cour.

– Mon parrain ! m’écriai-je, que faut-il faire pour te prouver que je t’aime ?

– Il faut me dire, répliqua-t-il sans hésiter, que tu ne me quitteras jamais !

– Jamais ! jamais ! mon parrain, répétai-je.

Il me prit dans ses bras et m’enleva de terre. La réaction se faisait en lui.

– Quand on est tout en bas de l’escalier, on remonte, dit-il, j’ai idée, ma petite Suzette, qu’il va bientôt nous arriver quelque bonne chance.

– Ça c’est sur ! répondis-je.

– Quoi donc ! reprit Gustave, se décourager parce qu’on n’a pas a souper ! Allons donc ! nous en verrons bien d’autres !

– Et nous n’en mourrons pas, mon parrain !

– Tu as douze ans, j’en ai seize et demi… Nous n’avons plus que trois ans a attendre pour nous marier.

– Et c’est si vite passé, trois ans !

– Quand on les passe ensemble… Tu ne sais pas ? nous allons prier le bon Dieu…

– Ah ! je le veux bien ! l’interrompis-je en me mettant a genoux sur l’herbe.

– La… bien comme il faut, ajouta-t-il, du fond de l’âme… de tout notre cour… toi pour moi… moi pour toi…

– Et l’abbé Daudel dit que le bon Dieu écoute toujours la priere des enfants… Mets-toi aupres de moi, Gustave…

Il s’agenouilla et prononça a haute voix l’adorable priere : « Notre pere qui etes dans les cieux… »

Mon cour bat encore et mes yeux se mouillent au souvenir de cet instant. C’était une nuit de mai, fraîche, belle et calme. Le ciel était profond. Il n’y avait pas un nuage au devant des étoiles. Le firmament étincelait de mille feux. Notre pere, celui que nous appelions ainsi du bas de notre enfantine détresse, notre pere était la, caché derriere ces prodigieuses splendeurs…

Notre priere parlée fut courte. Nous n’en savions qu’une a nous deux. Mais nous restâmes longtemps agenouillés, muets sous la grandeur de notre émotion. Je me souviens que ces bruits mystérieux qu’épand la nuit dans les campagnes arrivaient a mon oreille comme un chant. Les étoiles semblaient se détacher de ce dôme d’azur, et pendre comme ces lampes sempiternelles qui brulent dans le silence du sanctuaire.

Il faudrait de longues pages pour raconter ce que je revai, ce que je sentis. Je n’étais plus moi-meme. Mes pensées planaient tellement au-dessus de ma propre sphere que j’étais comme éblouie. Gustave se leva le premier.

– Me voila fort, dit-il. A Condé-sur-Noireau, nous trouverons de l’ouvrage… Viens, Suzette, nous allons regagner la grande route.

Il fallait nous voir ! Nous avions coupé chacun un bâton dans le taillis. En traversant un pâtis, nous avions trouvé une charrette toute chargée de pommes d’hiver pour le marché. Un des sacs avait fui tout expres pour nous.

C’étaient des pommes de reinette. Le proverbe dit : Ce qui tombe est pour le soldat. – Pauvres enfants naifs, nous crumes que Dieu nous envoyait cette aubaine. Nous mangeâmes chacun deux ou trois pommes, et jamais je n’en ai gouté de si bonnes. Il fallait nous voir quand nous eumes atteint la voute. Nous marchions a grands pas en nous tenant par la main. L’exaltation succédait en nous a l’affaissement. Nous sautions jusqu’a perdre haleine, nous bavardions, nous chantions. Nous parlions de tous nos mécomptes avec une gaîté folle. L’avenir était pour nous couleur de rose, et il nous semblait que nos temps d’épreuves étaient finis.

– J’irais de meme jusqu’a Paris, moi ! me disait Gustave.

– Et moi, donc !

– On est bien bete de travailler pour avoir du pain et de la soupe… les pommes tombées sont a tout le monde.

Ceci, a la rigueur, peut paraître discutable, mais c’était l’opinion commune au hameau de Saint-Lud. Je ne repoussai point le principe ; seulement, je jugeai que mon parrain s’égarait en ce qui touche l’utilité du travail. Gustave m’embrassa, tant il trouva que j’avais d’esprit.

La lune enfilait maintenant la grande route. Au sommet d’une côte, deux redoutables silhouettes se détacherent tout a coup en noir sur le ciel clair. Quiconque a voyagé de nuit sait quelles proportions prennent les objets éclairés a contre-jour.

C’étaient deux cavaliers qui nous semblaient grands comme le colosse de Rhodes. Au jugé, nous aurions pu passer entre les jambes des chevaux.

Gustave me dit :

– Ce sont des gendarmes !

– Apres ? fis-je ; – avons-nous plus peur des gendarmes que des voleurs ?

– Oh ! que nenni… Chantons !

D’ou il résulta l’unisson fameux :

Chez not’pere j’étions trouais filles, etc.

Nous ne savions que cette chanson-la, et c’était grand dommage. Plus tard j’en appris de belles, entre autres la chanson de Nadaud, ou il s’agit aussi de deux gendarmes. Ici, comme dans la chanson de Nadaud, c’était un brigadier et son subordonné. Ils s’arreterent tous deux en travers de la route au moment ou nous approchions.

– Halte ! fit le brigadier. Qu’est-ce que c’est que ce tapage-la, vous autres ?

– Nous chantons pour nous tenir éveillés, répondit Gustave, il n’y a pas de risque de réveiller personne, hormis les pies !

– Montrez voir vos papiers, jeune homme, dit le brigadier avec la majestueuse sévérité de son emploi.

Gustave n’avait pas de papiers.

– Bonnet !

– Brigadier ?

– Les menottes !… et s’ils tentent de s’échapper en prenant la fuite ou autre, une balle dans la patte… voila l’ordre du jour !

Ce dernier commandement cloua Gustave sur place.

– Arrivez qu’on vous les mette ! ordonna encore le gendarme.

– Mon bon monsieur ! m’écriai-je, nous n’avons rien fait… Bien sur que vous vous trompez.

– Arrete voir, Bonnet ! s’écria le brigadier, il me semble que cet organe appartient a l’autre sexe féminin.

– C’est une petite fille, brigadier.

– As-tu les signalements gravés dedans la mémoire ?

– Oui, brigadier.

– Quelles tailles est-ce qu’ils espécifient ?

– Cinq pieds six pouces le vieux… cinq pieds sept pouces le jeune.

– Bonnet !

– Brigadier ?

– Je présuppose que ce ne sont pas eux !

Il s’en fallait de six pouces pour Gustave et de plus d’un pied pour moi. Le brigadier avait de la marge. Bonnet ayant donné son opinion conforme a celle de son chef, celui-ci reprit :

– Nonobstant, il est bon d’opérer les questions d’usage : Jeunes gens !

– Brigadier ! répondis-je, imitant Bonnet de mon mieux.

– Vos noms, âges, professions, domiciles et lieux de destination.

Gustave se chargea de le satisfaire, et comme le brigadier lui demandait pourquoi il avait quitté son dernier patron, je lui contai en quelques mots un petit bout de notre histoire.

– Bonnet ! dit le brave sous-officier.

– Brigadier ?

– Cela t’a-t-il l’air que la sincérité ait dicté leurs paroles ?

– Oui, brigadier.

– Pour lors, ils doivent avoir en tout et pour tout néant dedans l’estomac… As-tu du biscuit ?

– Pas une miette, brigadier.

– Pour lors, borne toi a ta gourde au vis-a-vis du jeune garçon, dont je vais communiquer la mienne a la fillette de bon cour et avec plaisir.

Il me tendit sa large main, pendant que Bonnet disait a Gustave :

– Arrivez !

Un pied sur l’étrier du bon brigadier, je mouillai mes levres a sa gourde. Gustave dut faire plus de tort a celle de Bonnet. Quand j’eus fini de boire, le brigadier me mit paternellement ses moustaches sur le front. Je sentis en meme temps qu’il glissait quelque chose dans ma pochette.

– C’est pas l’occasion, dit-il, qui manque au militaire pour exercer l’élan de son cour, c’est les moyens. Bonne chance, jeunesse, et a vous revoir !

– A vous revoir ! disait en meme temps Bonnet a Gustave.

L’excellent brigadier n’eut qu’un grand merci a la volée. Je n’avais pas encore fouillé dans ma pochette. Quand je songeai enfin a regarder ce qu’il m’avait donné, on n’entendait déja plus le pas sonore et mesuré des deux chevaux. Je poussai un cri de joie.

– Une piece blanche, une piece de vingt sous !

Gustave se mit a danser en rond autour de moi. Nous eumes presque envie de courir apres le bon gendarme pour l’embrasser encore. Une piece blanche ! La fortune ! Un copieux déjeuner pour le lendemain matin ! Gustave ne se possédait pas de joie.

Tout le long de la route, depuis Vassy, nous avions rencontré nombre de meules petites et grandes ou nous aurions pu faire un somme délicieux. Mais il s’agissait bien de dormir ! Gustave vous l’a dit : il eut été ainsi jusqu’a Paris. Moi de meme, et plus loin encore au besoin. Nous nous sentions infatigables, et c’étaient des regards de dédain que nous jetions a la paille hospitaliere. Au bout de deux ou trois heures de marche, notre opinion changea un petit peu.

– Es-tu fatiguée, Suzette ? me demanda Gustave.

– Par exemple ! répondis-je.

– Ni moi non plus, fit-il.

Et nous continuâmes de marcher. Mais nous ne dansions plus. A une montée ou je voulus entonner le couplet pour nous donner du cour, Gustave ne fit point chorus. Il marchait courbé en deux.

– Es-tu fatigué, mon parrain ? lui demandai-je a mon tour.

– Par exemple ! me répondit-il d’un air piqué.

– Dame ! fis-je, c’est que moi, je commence.

Il poussa un soupir de soulagement. Il avait eu peur que je ne fusse point encore lasse. A droite de la route, la lune nous montrait une masure qui ressemblait a la hutte d’un berger.

– Veux-tu dormir, ma pauvre Suzette ? fit-il d’un ton protecteur. On ne peut s’attendre a trouver chez une petite fille la meme force que chez un jeune homme.

J’eus bonne envie de refuser, mais les jambes me rentraient dans le corps. Nous approchâmes de la hutte. Elle était abandonnée depuis la pousse des foins. La paille du berger restait dans un coin ; a peine l’eus-je touchée pour ma part que je m’endormis d’un profond sommeil. Gustave ne dut pas rester beaucoup en arriere. Lorsque je m’éveillai, la premiere, il faisait grand soleil. Je secouai Gustave, dont le premier mot fut : J’ai faim. Quant a moi, je me sentais prise d’un appétit véritablement sauvage.

C’est a cet instant que nous envoyâmes d’ardentes bénédictions a ce bon brigadier, grâce a qui nous allions déjeuner en arrivant a Condé.

Nous apercevions de loin le clocher de la ville. Nous eumes une sorte de plaisir gourmand a mesurer la distance qui nous séparait encore de notre repas. C’était juste le temps qu’il fallait pour en concerter murement le menu. Rien ne résiste a une piece blanche. Avec une piece blanche, nous avions de quoi faire un festin de roi.

– Qu’aimerais-tu mieux manger, toi, Suzette ? me demanda Gustave.

– Une poitrine de mouton aux carottes, répondis-je sans hésiter.

Il se mit a rire.

– J’y pensais pourtant, moi aussi, me dit-il ; ça m’est resté dans la tete… Avait-elle assez bonne odeur, celle d’hier soir ?

– Nous allons en manger ! décidai-je souverainement, et de l’omelette aussi, a cause des deux que la Bréjot nous avait promises.

– Avec de bon beurre et des oufs tout frais.

Ce disant, Gustave passa sa langue sur ses levres.

Je ne sais pourquoi tous les mets que nous n’avions pas mangés chez les Bréjot nous revenaient en mémoire. La friture, les tripes, le lard aux choux nous mettaient tour a tour l’eau a la bouche. Pour ne point nous embarquer dans un choix toujours difficile, il fut convenu que nous mangerions de tout cela.

– Pour le coup, dit Gustave, contrefaisant la voix de l’époux Bréjot, – les chats ne nous prendront pas notre déjeuner !

– A la soupe, a la soupe ! ajoutai-je ; – quand on mange bien, on travaille bien !… Nous allons donner un fier coup de dents !

Et tous deux de rire a gorge déployée sur la grande route sillonnée déja de carrioles, de bidets et de piétons qui se rendaient aussi a Condé-sur-Noireau. On riait a nous voir rire de si bon cour ; on nous faisait meme en passant des signes d’amitié. Mais nous allions réservés et fiers ; nous n’avions besoin de personne. D’ailleurs, l’expérience nous avait appris a ne point lier ainsi connaissance avec le premier venu. Nous nous étions dit déja plus d’une fois dans notre orgueil : Gilles Macé n’aurait plus si beau jeu avec nous ! Apres avoir passé en revue tous les mets fantastiques a l’aide desquels la Bréjot avait prolongé pour nous le supplice de Tantale, nous trouvâmes que notre appétit n’était pas encore satisfait. Je fis appel aux souvenirs de Gustave, et je lui demandai quels bons plats on servait aux grands jours chez notre maître Guéruel.

Ses narines s’enflerent aussitôt, et ses paupieres, baissées a demi, laisserent échapper un voluptueux regard.

– Y a la hocquelle, me dit-il.

Ce mot, eut pour moi je ne sais quelle harmonie sensuelle. Mon estomac vide tressaillit et des saveurs inconnues chatouillerent les papilles de mon palais.

– La hocquelle ! répétai-je avec un respect pieux ; ça doit etre fameusement bon !

– Oh ! si c’est bon ! s’écria Gustave, on s’en leche les doigts jusqu’a l’aisselle !

– Comment donc que c’est fait ?

– C’est une croute… comme qui dirait un pâté, quoi ! mais c’est chaud… La croute n’est que pour mettre le ragout dedans… Le ragout est un meli-mela de toutes sortes de bonnes choses : des morceaux de poulet et de veau, des rognons, des gésiers, avec des oignons et des champignons, du poivre, du sel, de la muscade et des couennes de lard.

Je m’étais arretée bouche béante pour écouter mieux la description de ce plat-phénomene, digne de rassasier les élus au paradis.

– Et tu as mangé de ça, toi, Gustave ! m’écriai-je quand il eut fini.

– Y en avait chaque année a la fete du patron.

Je regardai Gustave. Il me parut grandi. Il avait mangé de la hocquelle !

Nous arrivions aux premieres maisons de Condé. Le Noireau, moins rapide que le Rhône, moins large que le Rhin, fumait aux rayons du soleil dans la prairie. Condé nous parut une cité bien plus belle encore que Vassy. Gustave me fit remarquer le pavé, pointu et tranchant, ce qui, a son sens, devait etre un luxe réservé aux grandes villes. Nous cherchâmes une auberge. Il y en avait bien plusieurs a l’entrée du faubourg, mais elles ressemblaient trop a la Descente des Maquignons.

Leurs enseignes, tournant sur gonds ou balancées a des tiges de fer, ne nous revenaient point. Nous ne voulions pas d’une auberge de petites gens. Toutes les fois que nous apercevions des carrioles a la porte, nous passions, en mémoire du pere Macé, notre bienfaiteur. Nous traversâmes ainsi la ville de Condé tout entiere, et nous arrivâmes a l’autre bout sans avoir fait notre choix.

– Il faut demander, me dit Gustave en regardant en arriere.

Je fus étonnée de n’avoir point eu cette bonne idée, et j’allai droit a un groupe de Condéens qui causaient des affaires du temps.

– Si c’est un effet… leur dis-je bien poliment, nous voudrions savoir censément ous’qu’est la meilleure auberge ?

Pour une débutante, j’entrais assez bien dans la langue noble. Nos gens se mirent a rire et nous toiserent de la tete aux pieds.

– Ça n’a pourtant pas l’air d’etre des pratiques pour le Pélican, dit l’un d’eux.

– A moins que ça n’ait fait un mauvais coup, ajouta un autre.

Un troisieme reprit :

– Il n’en manque pourtant pas d’auberges par chez nous !

Apres quoi ils nous tournerent le dos et se reprirent a causer tranquillement. Une réponse catégorique est la chose impossible a obtenir en basse Normandie. Je vis bien que Gustave avait envie de jouer du bâton ; mais cela eut retardé la hocquelle. Je l’entraînai. Il restait acquis pour moi que le Pélican était la meilleure auberge de Condé. Nous n’avions plus qu’a trouver le Pélican. Nous nous mîmes en quete. Il était la, je le vois encore apres tant d’années, tout blanc et ouvrant son sein rouge pour abriter ses pauvres petits enfants ; il était la sur la place de l’Église, tournant lentement sur sa tige de fer rouillé et rendant d’étranges gémissements a chaque souffle de la brise. Je vois encore le perron a larges fentes ou l’herbe poussait, les hautes fenetres grises et cette façade reveche qui nous fit presque peur.

Le Pélican était vraiment une auberge noble. Point de carrioles a la porte. Point de bidets retenus a la muraille par des anneaux de fer. Point d’affiches en papier bleu collées aux croisées et représentant un soldat, une payse, un verre, une bouteille : la bouteille versant sa biere toute seule dans le verre stupéfait. Je m’étonnai en vérité du courage que j’eus d’entrer la premiere dans la cour de ce magnifique établissement. Mais nous avions fait bien du chemin depuis l’auberge de Viessois. Je me disais en moi-meme :

– Ce que c’est que d’avoir couru le monde !

Dans la cour, il y avait un hangar sous lequel remisaient deux voitures. Ce hangar servait en meme temps d’écurie a trois vigoureuses paires de chevaux qui assurément n’avaient jamais été ni maigris ni teindus. La premiere des deux voitures était une énorme berline de voyage avec coupé devant ; un briska, si vous voulez, mais de taille tout a fait inusitée ; la seconde était une sorte de char-a-bancs couvert, qui n’avait pas une tres-riche apparence. Les chevaux mangeaient l’avoine. Un domestique était occupé a graisser les essieux des voitures.

– Eh ! l’homme ! lui dis-je, ous’qu’on mange la-dedans ?

Il releva la tete. C’était presque un vieillard.

– Ma petite poule, me répondit-il avec un accent qui m’était inconnu, ressortez, montez le perron, et demandez a la maison.

Cela valait bien une révérence. Je la lui fis, et il m’envoya un baiser. Nous suivîmes de point en point son conseil, et nous entrâmes a l’auberge du Pélican par la porte de la rue. Sur la derniere marche du perron, j’avais dit a Gustave :

– Mon parrain, il ne s’agit pas de faire les petites gens et d’aller nous cacher dans un coin comme a Viessois… J’ai déja deviné qu’a l’auberge on juge les gens sur le ton et la mine. Parlons haut, et tenons-nous bien. Nous avons de quoi payer…

– Pour une fois, acheva Gustave en riant.

– Pour aujourd’hui, nous n’avons besoin de déjeuner qu’une fois, répondis-je ; – apres, nous chercherons de l’ouvrage.

Je poussai la porte, et nous nous trouvâmes dans une grande salle a manger d’aspect triste et froid ou deux femmes et un homme étaient en train déja de faire leur repas du matin. Gustave, suivant mon conseil un peu trop a la lettre, enfonça son chapeau sur l’oreille et donna sur la table un coup de bâton qui fit tressaillir les trois convives.

– Hola ! dit-il – a la boutique !… Nous voulons déjeuner un peu bien… Arrivez !


Chapitre 8 Festin de Balthazar – Quart d’heure de Rabelais. – Grand événement.

Au coup de bâton donné par Gustave, les deux femmes et l’homme attablés a l’autre bout de la salle leverent la tete vivement. L’homme était proprement habillé ; les deux femmes nous semblerent des duchesses. La plus âgée pouvait avoir quarante ans ; l’autre était une toute jeune fille a la mine friponne et rieuse. L’homme était un assez beau garçon d’une trentaine d’années.

J’étais assez habituée a voir les gens rire sur notre passage, et pourtant le rire de ces deux femmes fut sur le point de me désarçonner. Par contenance, je fis comme Gustave, je donnai un bon coup de bâton sur la nappe.

– Ils sont drôles, ces petits ! dit l’homme.

– Voila ! voila ! criait-on dans le corridor.

Une grosse servante, joufflue et rouge comme une cerise, parut sur le seuil.

– Ce n’est que ça, dit-elle en nous apercevant.

– Oh ! dame ! fit Gustave au lieu de se mettre en colere ; en voila une qu’est gentille, par exemple !

Je me tournai vers lui. Ses yeux brillaient et il y avait un sourire d’admiration sur ses levres. Je ne savais guere ce que c’était que la jalousie : je l’appris. Mon cour se serra. Je fus fâchée d’etre venue a la meilleure auberge de Condé-sur-Noireau.

– Que vous faut-il ? demanda cependant la grosse fille d’un air indolent.

Si Gustave n’avait pas dit qu’il la trouvait jolie, peut-etre m’eut-elle intimidée. Mais je pris mon courage a deux mains et faisant un pas vers elle :

– La fille, lui dis-je, nous voulons déjeuner… et nous voulons aussi qu’on soit honnete avec nous… sans quoi nous allons aux maîtres et nous leur disons de mettre leurs domestiques insolents a la porte !

Ce ne fut plus la grosse fille que Gustave regarda avec admiration, ce fut moi.

– Peste ! firent les trois convives du bout de la table ; voila une caillette qui n’a pas sa langue dans sa poche !

La servante grommela je ne sais quoi entre ses dents. Je la regardai en face ; elle baissa les yeux en devenant écarlate.

– Qu’est-ce qu’il vous faut ? répéta-t-elle.

– Il nous faut, dis-je, en revenant au menu murement arreté entre Gustave et moi ; il nous faut de la poitrine de mouton aux carottes, des tripes, du lard, une omelette et une hocquelle.

– Tout ça pour vous deux ? demanda la servante.

– Qu’est-ce que ça vous fait, si nous avons de quoi payer ?… Et dépechez-vous !

– Tu es trop vive, Suzette ! murmura Gustave quand la fille fut partie.

Je ne l’avais jamais regardé de travers. Il baissa les yeux comme avait fait la servante. J’entendais qu’on disait a l’autre bout de la table :

– Hein ! Justine, en voila une qui a le fil !

– Il vous faudrait une femme comme ça, Besançon, répliqua celle qu’on appelait Justine.

La vieille, qui avait nom madame Honoré, comme nous l’apprîmes plus tard, suçait silencieusement l’aile d’un pigeon et ne me quittait pas des yeux. Nous étions trop novices pour deviner que nous avions affaire la a des domestiques. Sans le respect qu’ils m’inspiraient, je ne sais a quels exces ma mauvaise humeur aurait pu me porter. En attendant, nous mourions littéralement de faim. Avec un peu d’expérience, nous eussions modéré ce menu ambitieux, ne fut-ce que pour etre servis tout de suite. Mais il nous fallait des leçons de toute sorte.

Une ou deux minutes apres le départ de la grosse servante, la porte se rouvrit. Nous pensions bien que c’était au moins l’omelette : nous nous trompions. C’était un homme en veste brune avec une serviette sur le bras.

– Madame Honoré, dit-il eu entrant, madame la marquise vous demande.

– C’est bien, répliqua madame Honoré qui ne bougea pas.

– Votre vin blanc était meilleur a l’automne, monsieur Musnier, fit observer Besançon, l’élégant cavalier de ces dames.

Et la jeune Justine ajouta :

– Avez-vous encore de ce noyau ?… Vous savez ?

M. Musnier passa la serviette du bras gauche au bras droit et lui sourit d’une façon tout aimable. Depuis son entrée, il nous considérait du coin de l’oil. Il vint a nous et passa la serviette du bras droit au bras gauche.

– Hé ! hé ! fit-il, nous avons donc bon appétit, nous deux, jeunes gens ?… Nous sommes du pays ici tout pres, je parie… cinq ou six lieues tout au plus… entre Vassy et Vire ?… Sommes-nous venus par le messager ?… Elle n’est pas mauvaise, la voiture de Séguin, s’il mettait des ressorts neufs… mais c’est un garçon regardant… Il a un mignon magot, pour son âge… Comment vous appelez-vous, mes brebis ?

Gustave déclina nos noms. Je frappai du pied avec impatience. La serviette de M. Musnier repassa du bras gauche au bras droit.

– Hé ! hé ! fit-il encore, une hocquelle ne se fait pas comme cela, mes brebis… Allez faire un tour et revenez sur le coup de midi…

– C’est tout de suite qu’il nous faut a manger ! m’écriai-je, ou nous allons descendre ailleurs.

– Madame Honoré, dit paisiblement l’aubergiste, je vous préviens que madame la marquise avait l’air d’etre pressée.

Madame Honoré, qui venait de se servir un ouf sur le plat répondit plus paisiblement encore :

– Je ne fais jamais attendre mes maîtres.

Elle trempa son pain dans le jaune de son ouf et le déclara frais.

– Quant a descendre ailleurs, mes petits lapins, reprit M. Musnier, je crois bien que ça ne me ferait pas perdre une fameuse pratique… L’auberge du Pélican a sa clientele faite… Mais je ne vous refuse pas a manger si vous avez la poche bien garnie.

– Nous l’avons peut-etre mieux garnie que vous, l’ancien ! dis-je en faisant mine de me retirer. Ne voila-t-il pas bien des embarras pour un déjeuner de gargotte !

– Papa, fit de loin Besançon, vous n’aurez pas le dernier mot… Faites passer les cure-dents.

La serviette de M. Musnier s’étendit tout a coup au-devant de nous sur la table. Besançon venait de lui lancer une oillade significative en frappant sur son gousset.

– Voyons, voyons, reprit-il ; ne nous fâchons pas, mes brebis… vous aurez tout ce que vous avez demandé, sauf la hocquelle…

Mais il eut fait beau me voir démordre.

– C’est justement la hocquelle que je veux ! m’écriai-je.

Besançon frappa encore sur son gousset.

– Allons ! allons ! fit l’aubergiste ; on va chauffer le four expres pour vous… ça vous regarde… Vous etes bien heureux d’etre si calés a votre âge !… Fanchette !

La grosse servante parut aussitôt.

– Sachez a qui vous vous adressez a l’avenir, pataude ! lui dit séverement M. Musnier ; voila des amours qui ne se sont pas meme plaints de vous… faites-leur des excuses et tout de suite !

– Pour quant a ça, barbouilla la grosse fille, je suis tout de meme bien fâchée de ce que ça s’est trouvé que j’aie été dans le cas…

Je l’arretai d’un geste souverain, et je dis :

– En voila assez ! L’omelette.

Je n’avais pas bien compris pourquoi M. Musnier nous avait félicités d’etre si calés a notre âge. J’avais vu pourtant le geste de Besançon. Mais a Saint-Lud, on met son argent dans sa pochette et non point dans son gousset. La pantomime de Besançon n’avait point de signification pour moi.

Quant a Gustave, il était tout reveur. Il me laissait parler. Lorsque la grosse fille s’était embarrassée dans ses excuses, il avait baissé les yeux et rougi presque autant qu’elle. J’avais douze ans. Pourquoi cette tristesse qui me passa dans le cour ?

Au moment ou Fanchon nous apportait enfin notre omelette, madame Honoré se levait pour se rendre aux ordres de sa maîtresse. En meme temps, cet homme si poli que nous avions trouvé sous le hangar occupé a soigner les chevaux, entrait par la porte de la rue. Il vint se placer entre Besançon et Justine.

– Vous les connaissez donc, Antoine ? lui demanda cette derniere qui le vit nous adresser un petit signe de tete amical.

– En voila qui ont un joli coup de fourchette ! s’écria Besançon émerveillé.

Notre appétit sauvage s’abattait sur l’omelette avec une véritable fureur. En un clin d’oil, elle fut engloutie. Le lard et les tripes qui vinrent apres eurent le meme sort. Nous nous arretâmes pour boire un coup de cidre : nous étouffions ! J’entendis a ce moment le beau Besançon qui murmurait :

– Je serais bien fâché que nous partions avant le quart d’heure de Rabelais.

Qu’est-ce que c’était que ce quart d’heure ? Mademoiselle Justine nous regardait d’un air goguenard, et l’homme aux chevaux, qu’ils appelaient Antoine, avait au contraire dans les yeux cette expression de pitié qui m’avait tant choquée chez la mere Guénée, a l’auberge de Viessois. Mais nous entrions, Gustave et moi, dans cet état de béatitude qui arrive au milieu d’un bon repas longtemps attendu. La grosse faim s’abattait ; l’appétit parlait encore.

J’étais presque réconciliée avec la rouge Fanchette. J’avais surpris des sourires et des signes échangés entre elle et ce scélérat de Gustave, mais je me disais maintenant : c’est pour m’amuser. Mon bien-etre me disposait a une bienveillance universelle. Mademoiselle Justine savourait son deuxieme verre de noyau. Besançon lui prenait parfois le menton d’un air protecteur. Antoine faisait comme nous : il mangeait sérieusement et solidement. La poitrine de mouton aux carottes eut encore un assez joli succes. Il n’en resta que les os. Mais quand vint la hocquelle tant souhaitée, nous étions, a peu de chose pres, complets.

– Dix sous qu’ils la mangeront ! dit Justine.

– Dix sous qu’ils ne la mangeront pas ! riposta Besançon.

Les enjeux furent déposés sur la nappe. Ce Besançon me déplaisait. Pour le faire perdre, je me servis une énorme assiette du ragout contenu dans la croute chaude et toute fraîche sortie du four. On l’avait allumé pour nous ! L’estomac des enfants est quelque chose de miraculeusement élastique. Besançon perdit son pari. La hocquelle disparut comme tout le reste.

– Bravo ! fit Justine.

– Maintenant, dit Besançon d’un air moqueur, le dessert !

– Ah ! répondis-je, en soufflant comme un petit phoque, j’en ai assez !… je n’en peux plus… Et toi, Gustave ?

Gustave desserra la ceinture de son pantalon de toile. La communication était cependant établie entre les deux bouts de la table.

– Pour faire passer ça, reprit Besançon, il faut le café et le pousse-café !

– Va pour le café ! m’écriai-je.

Gustave avait pris la taille de la grosse Fanchon qui était en train de desservir. Je ne voyais plus cela. Bien qu’il eut bu beaucoup de cidre, Gustave eut pourtant une lueur de raison ; il me dit :

– Est-ce que nous aurons assez ?

Je souris avec pitié.

– Un seul déjeuner ! répondis-je ; une piece blanche !… Il nous en restera…

La grosse Fanchette apporta l’eau-de-vie et le café.

– Ils vont bien, ces deux petits-la, dit mademoiselle Justine.

Je ne sais pas comment ce Besançon avait deviné l’état de nos finances, mais il est certain qu’il attendait impatiemment la venue de la carte a payer. Comme nous commencions a savourer notre moka, madame Honoré revint et dit :

– Il paraît qu’on ne va pas coucher ici. Madame se trouve mieux. M. le marquis ne tient pas en place.

– A-t-on dit d’atteler ? demanda Antoine.

– On va le dire, repartit la vieille femme de chambre ; a moins que le vent ne tourne.

J’étais en train d’écouter, curieuse de savoir qui étaient cette madame et ce marquis. Un éclat de rire comprimé me fit tourner la tete. C’était la grosse servante a qui Gustave avait pris un baiser. J’ai toujours peur de n’etre point crue quand je raconte quelqu’une des impressions de mon enfance, de celles du moins qui avaient trait a Gustave, tant il me semble qu’elles sont pareilles a celles des femmes faites. Je fus plus blessée encore que chagrine. Ma pensée principale fut qu’on me manquait. Certes, j’avais la langue bien pendue et la main leste. J’aurais pu instantanément me venger sur Gustave et sur sa complice. Je n’y songeais pas. Je repoussai ma tasse de café a demi pleine et je tournai la tete pour cacher une larme de dépit qui me venait aux yeux. Depuis que nous étions partis de Saint-Lud, Gustave ne m’avait embrassée qu’une fois. Je ne formai en ce moment aucun dessein. Mais il y eut en germe dans ma tete je ne sais quelles vagues idées de séparation.

Gustave s’était aperçu du changement qui s’était fait en moi depuis quelques minutes. Il ne lutinait plus la grosse Fanchon. Deux ou trois fois, il essaya de renouer l’entretien sur un ton d’affectueuse gaîté. Je répondis oui et non. Il se tut.

– Eh bien ! mes brebis, nous dit M. Musnier, en entrant, la serviette sur le bras ; sommes-nous contents ?

– Quant a ça, oui, répondit Gustave.

Moi, je demandai froidement :

– Combien vous doit-on ?

– Je vas faire votre petit compte, mes trésors, répondit l’aubergiste.

Puis, se tournant vers l’autre bout de la table, il ajouta :

– Attelez, monsieur Antoine ; on veut partir tout de suite.

Le cocher se leva aussitôt. Besançon tenait ses yeux fixés sur nous. Il y avait sur sa figure narquoise une nuance de désappointement. Mademoiselle Justine lui dit :

– Vous voyez bien qu’ils ont de quoi payer !

Besançon se mit a siffler un couplet et haussa les épaules. Il avait espéré mieux. Je devinais presque en ce moment le sens de sa locution littéraire : quart d’heure de Rabelais. Pour le décourager tout a fait, cet ennemi inconnu, j’eus une triomphante idée.

– Pas besoin de faire tant de façons, l’homme, dis-je a Musnier ; payez-vous et rendez-nous notre monnaie.

En meme temps je tirai de ma poche la piece blanche du bon brigadier, et je la jetai fierement sur la nappe. Besançon et Justine crurent d’abord que c’était un louis d’or, et ils enflerent leurs joues en se regardant. Mais l’aubergiste était plus pres et il avait la vue meilleure. Il saisit la piece de vingt sous entre l’index et le pouce, la contempla un instant d’un air de souverain mépris, puis il la laissa retomber sur la nappe.

L’inquiétude me revint. Gustave était déja pâle comme un linge.

Madame Honoré radotait je ne sais quoi a ses collegues, la-bas, mais ils n’écoutaient point.

– Ce n’était que vingt sous ! dit Besançon.

– C’est pourtant vrai ! fit Justine ; ce n’était que vingt sous ! Et tous deux ensemble d’ajouter en s’accoudant sur la table comme au rebord d’une loge :

– Ça va etre drôle !

M. Musnier avait les yeux baissés. Sa serviette voltigeait avec rapidité du bras droit au bras gauche, et réciproquement. Je voyais ses oreilles rougir par le haut et sa joue qui devenait pâle.

– Vingt sous ! grommela-t-il entre ses dents serrées, et j’ai fait chauffer le four !

Je tremblais bien un peu, mais je n’étais vraiment pas fâchée, au fond, de décharger ma rancune sur quelqu’un.

– Eh bien ! l’homme ! fis-je insolemment, avons-nous fini ?… Je veux ma monnaie.

C’était approcher la meche enflammée du tonneau de poudre. Gustave courba la tete sous le regard terrible que Musnier lui jeta. – Celui-ci fit le tour de la table pour venir a nous.

– Attention ! commanda Besançon.

– La petite a du cour, dit Justine.

Je venais en effet de me lever pour me mettre au-devant de Gustave. J’avais la tete haute ; je tenais les poings fermés.

– Ah ! paire de filous, débuta Musnier, qui brandit sa serviette au-dessus de ma tete, il vous a fallu de l’omelette, du lard, des tripes, de la poitrine de mouton aux carottes et une hocquelle !

– Ça suffit pour attendre le dîner, dit le cruel Besançon.

– Ils ne se plaignent pas, ajouta mademoiselle Justine.

Je crus entendre madame Honoré qui disait :

– Chut !… voici monsieur et madame.

Mais j’avais le dos tourné, je ne pris pas garde.

– Dix sous d’omelette, continua Musnier, huit sous de lard, huit sous de tripes… Combien ça fait-il ?

– Je ne sais pas, répondis-je sans sourciller ; vous avez la piece blanche.

– La piece blanche ! la piece blanche ! répéta Musnier écumant de rage ; me voila bien loti avec la piece blanche !… Vous aurez la prison, vous, couple d’escrocs ou j’y perdrai mon nom !

– La prison ! soupira Gustave, qui prit un air suppliant.

– On lui en ratisse, de la prison ! m’écriai-je ; il a la piece blanche !

Musnier, hors de lui, leva la serviette sur moi. Gustave sauta sur ses pieds comme malgré lui.

– Ne la frappez pas ! dit-il ; faudrait que je vous descende !

Je demande pardon pour certaines expressions. Nous n’avions pas été a l’école.

– Ah ! tu t’en meles, toi, s’écria Musnier, qui le prit par le cou ; tu vas la danser !

Mais je le pris, moi, par les jambes, et il tomba lourdement sur le carreau.

– Bravo ! cria Besançon.

– Bis ! fit mademoiselle Justine.

Musnier poussait de véritables hurlements.

Tout a coup, nous cessâmes d’entendre les excitations de la valetaille. Une voix chevrotante et flutée s’éleva du côté de la porte, et dit avec ce grasseiement coquet a la mode du temps du Directoire.

– N’entvez pas, mavquise… n’entvez pas !… je cvois qu’on s’avvache les cheveux ici !… Vous auviez encove vos cvises !

Je lâchai Musnier, qui se releva ; je regardai derriere moi, et je vis un respectable couple a cheveux blancs arreté sur le seuil.

A la vue du couple vénérable, Musnier remit sa serviette sous le bras gauche et fit un grand salut.

Gustave restait tout interdit. Moi, je n’étais pas trop déconcertée.

Le vieux monsieur et la vieille dame n’entraient pas. Ils bouchaient la porte ; mais on entrevoyait derriere eux d’autres tetes beaucoup plus jeunes. En outre, par les jours qui restaient entre les jambes maigres du vieillard, j’apercevais une titus blonde qui remuait, faisant de vaillants et inutiles efforts pour forcer le passage. Le vieux monsieur se tenait droit encore, bien qu’il eut évidemment atteint un âge fort avancé. Il portait culotte courte, bas de soie et frac noir sur les épaules duquel la poudre mettait un nuage blanchâtre. Sa perruque, admirablement frisée, avait une petite queue emprisonnée dans un ruban mat et noir. Son jabot était chiffonné ; sa vaste cravate de mousseline brodée et non empesée retombait a triple noud sur sa poitrine. La vieille dame, habillée au contraire selon la mode la plus nouvelle, était amplement chargée d’embonpoint. Sa figure rubiconde et luisante sortait d’un petit chapeau qui eut été bien coquet sur une tete de vingt ans. Elle avait une robe rose et un de ces mantelets de couleur tendre qu’on met pour sortir du bal.

Ce ne fut point la différence de date de ces costumes qui me frappa, car je ne connaissais pas plus l’un que l’autre. A Saint-Lud, le peu d’objets d’art qu’on voit représente des saints, sauf les deux lions a la boule qui ornent la grille du château de la Liriays. On ne rencontrerait dans toute la commune ni une gravure de mode ni une caricature de vieux Lauzun. Je fus seulement émerveillée de l’élégance de ces toilettes. La sortie de bal, tourterelle en dessus, bleu de ciel en dessous, m’éblouit.

Besançon et mademoiselle Justine s’étaient levés de table et se tenaient dans une attitude respectueuse. Ils ne disaient plus rien.

La vieille dame était la marquise douairiere du Meilhan-Grabot, veuve de ce fameux Meilhan qui commanda par deux fois, en 1793 et 1814, une division de l’armée vendéenne, et belle-sour du général Meilhan, qui suivit au contraire l’empereur et mourut dans la retraite de Russie. Le vieux monsieur était le marquis du Meilhan Coispel, cousin des deux héros sus-nommés, et se contentant des reflets de leur gloire. Il était frais malgré sa maigreur, bien conservé, ferme sur le jarret, et gardait parmi ses rides nombreuses un air de moqueuse bonne humeur.

Le silence le plus profond régna pendant une minute au moins dans la salle basse de l’auberge du Pélican. Cette pause fut employée par le vieux monsieur a nettoyer et a mettre ses lunettes, par la vieille dame a nettoyer et a braquer le riche binocle d’or qui lui pendait au cou.

J’avoue que cela me fit grand effet, d’etre regardée ainsi a travers quatre lentilles grossissantes qui mettaient de larges plaques blanches a la place des yeux de nos juges.

Pendant qu’ils nous regardaient, une voix d’enfant cria derriere eux :

– Laisse-moi passer, tonton marquis, je veux les voir se battre !

Je reconnus alors que l’organe doux appartenait a tonton marquis, car la vieille dame parla. Vous avez entendu sans doute avec étonnement ces piauleries de moineau-franc qui sortent de la gorge éléphantine d’une tres-grosse femme. C’est un des jeux les plus amusants de la nature. La marquise de Meilhan-Grabot avait une de ces voix serinettes. Mais, de meme que la serinette, vilain instrument quand il est neuf, devient insupportable apres un long usage, de meme les notes suraiguës du soprano de la marquise, usées et désaccordées, frappaient l’oreille péniblement. Le ténor chevrotant de tonton marquis était bien autrement agréable. Ai-je oublié de dire que tonton signifie oncle dans les départements de l’Ouest ?

– Isidore ! chanta la marquise sur sa clé d’ut, serrez les jambes et empechez Gaston de passer !… il ferait quelque malheur !

Tonton marquis s’appelait donc Isidore. Il en avait, en vérité, bien l’air.

– Je vas te pincer les mollets ! menaçait cependant Gaston, cette jolie tete blonde qu’on apercevait entre les jambes maigres du vieillard.

– Elle est dvolette, cette petite ! grasseya Isidore en se campant sur un pied ; elle est dvolette au devnier point… pavole !

– Je lui trouve l’air effronté, répliqua la marquise.

Cela devait etre vrai. J’étais animée par le combat récent, et je les regardais sans trop me gener. La marquise ajouta :

– Le jeune homme est un beau garçon.

– Tvop gauche, tvop gauche, fit tonton marquis. J’aime mieux la petite… qui est dvolette au supveme degvé… pavole !

– Vous ne vous corrigerez jamais, Isidore ! dit marquise, qui lui donna, ma foi, un petit coup de binocle sur les doigts. Votre bras !

Nous entendîmes le métal frapper sec sur l’os, qui n’était protégé que par une peau chagrinée. Isidore offrit son bras avec beaucoup de grâce. Le couple s’ébranla. Tout aussitôt la tete blonde fit irruption dans la salle basse. C’était une houppe de soie, bouclant au-dessus du plus radieux visage d’enfant que j’aie vu jamais : de grands yeux bleus, profonds et doux comme ceux d’un ange, un nez aquilin déja, une petite bouche rose, adorablement sculptée entre deux bonnes joues fermes et brillantes comme des pommes d’api. D’un saut, Gaston fut sur une chaise ; d’un autre saut, sur la table. Il se mit a marcher résolument sur la nappe et vint jusqu’a nous ainsi. Quand il fut vis-a-vis de moi, il s’arreta et dit ce seul mot :

– Tiens !

Sa charmante tete se pencha. Une expression étrange changea son regard et les roses de sa joue pâlirent. Je le regardais en souriant. Il pouvait avoir mon âge, mais il était loin d’etre aussi grand et aussi fort que moi. Le marquis dit tout bas a la grosse dame :

– Ne le gvondez pas, Dovothée !… ou bien il va avoiv sa cvise !

Il paraît que ce blond chérubin avait aussi des crises. On ne le gronda point. Il resta sur la table a me contempler d’un air farouche. Derriere les deux vieilles gens, trois autres personnes étaient entrées : une fillette de onze ou douze ans, faible et mignonne, qui avait des yeux hardis sous de fiers sourcils noirs ; une demoiselle de dix-sept ans, a l’air doux et reveur ; enfin, une tres-belle jeune femme dont le visage parfaitement distingué respirait l’ennui et la tristesse. Celle-la était mise tres-simplement.

Malgré ma complete inexpérience, je devinai bien qu’elle n’occupait pas un rang égal a celui des autres. J’appris ce jour-la meme qu’elle servait a la fois d’institutrice aux deux jeunes filles et de demoiselle de compagnie a la marquise de Meilhan-Grabot.

C’est pour le coup que la serviette de M. Musnier se prit a voltiger du bras droit au bras gauche, aller et retour.

– Je demande bien pardon a monsieur et a madame… balbutia-t-il.

– De quoi s’agit-il ? interrompit la marquise avec solennité.

Et tonton marquis ajouta en touchant légerement son jabot :

– Vacontez-nous cela, mon bvave ! Et appovtez des sieges ! nous allons juger ce pvoces-la !

Besançon se hâta d’obéir. Isidore s’assit aupres de Dorothée, tandis que la petite Lily, faisant le tour de la table, venait pincer la jambe de Gaston, toujours debout et immobile a la meme place. Depuis qu’il était la, ses grands yeux bleus ne m’avaient pas quittée. Il ne répondit meme pas a l’agacerie de la gentille Lily. L’aînée des demoiselles, qui se nommait Zoé, et l’institutrice restaient en arriere, ne donnant a cette scene qu’une tres-médiocre attention.

Musnier fit manouvrer sa serviette, et salua comme pour accepter la compétence du tribunal improvisé.

Je voulus voir quelle mine avait Gustave : il regardait la porte et n’était guere en état de plaider notre cause. C’était a moi de faire tete a l’orage.

– Il y a donc, reprit Musnier, monsieur, madame et la compagnie, que c’est tombé ici sans dire gare sur les neuf heures, ce matin… Au lieu d’appeler la fille, ça a tapé sur la table avec leurs bâtons, comme au cabaret… La fille est arrivée : ça a insolenté la fille, sauf le respect que je vous dois… Je suis venu a mon tour… C’était fier comme Artaban !… si bien que j’ai cru que ça avait les poches pleines.

Le marquis Isidore et la marquise Dorothée échangerent ici un regard.

– Comme quoi, continua Musnier, ils ont demandé les yeux de la tete : une omelette ou j’ai mis huit oufs… pas un de moins… des tripes et du lard… une poitrine de mouton aux carottes et une hocquelle.

– Cela démontve une chose, prononça gravement tonton marquis ; c’est que ces petits mavauds sont de tves-bon appétit !

Musnier fronça le sourcil a cette conclusion, mais la marquise éclata de rire, ce qui lui procura une quinte de toux suraiguë.

– Vous ne vous corrigerez jamais, Isidore ! dit-elle comme on parle a un enfant gâté ; vous savez bien qu’il m’est défendu de rire… Je vais avoir ma crise !

Tonton marquis lui pointa aussitôt la pomme d’or de sa canne sur le front. Le gros visage de Dorothée prit une expression de bien-etre.

– Ah ! ce M. Pidoux ! murmura-t-elle ; quel fluide !

– C’est tout simplement un sovcier ! dit tonton marquis, – un enchanteuv… un… mais pevmettez !… je désivevais demander un venseignement a ce bvave M. Musnier…

– A vos ordres, monsieur le marquis.

– Qu’est-ce que c’est qu’une hocquelle ?

– C’est fierement bon ! répondis-je.

– Effrontée !… grommela l’aubergiste.

– Elle est vavissante ! murmura Isidore, – pavole !

En ce moment, le chérubin blond, sautant brusquement en bas de la table, vint me prendre par la main. Lily, jalouse, voulut le tirer de son côté ; il la repoussa. Les larmes lui vinrent aux yeux. La marquise s’écria :

– Lily va avoir sa crise !

Lily aussi, malgré son regard brillant et vaillant, malgré l’arc audacieux de ses sourcils noirs, Lily avait des crises !

Tonton marquis la visa de loin avec la canne a pomme d’or, chargée du fluide de M. Pidoux.

– Comment t’appelles-tu ? me dit le petit Gaston.

– Suzanne, répondis-je.

Il resta pres de moi, me regardant toujours fixement. Lily pleurait a chaudes larmes, quoi que put faire le fluide de M. Pidoux, contenu dans la canne a pomme d’or. Pendant cela, Musnier expliquait laborieusement a tonton marquis ce que c’était qu’une hocquelle.

– Mais c’est un vol-au-vent ! s’écria Dorothée, marquise du Meilhan-Grabot.

– Pvécisément, appuya Isidore ; c’est un godiveau ! Continuez les plaidoivies !

Dorothée et lui reprirent leur attitude majestueuse.

Musnier raconta avec de longs détails comme quoi nous l’avions contraint a chauffer le four ; comme quoi, non contents de ce repas ultra-substantiel, nous nous étions fait servir le café et l’eau-de-vie ; comme quoi, enfin, j’avais bien eu le cour, en lui donnant ma piece blanche, de lui demander ma monnaie.

Quand il eut fini, tonton marquis dit a Gustave :

– Vépondez, jeune homme ! vous avez la pavole !

Gustave resta muet.

– Mon jeune ami, dit Dorothée, qui braqua sur lui son binocle, la révolution nous a fait perdre beaucoup de nos privileges, mais nous avons encore le droit de ramener la concorde et d’apaiser les différends… Ce privilege…

– Quoi donc ! l’interrompis-je sans façon, vous avez l’air tout de meme d’une brave et bonne dame ; je crois bien que ce que vous en faites la n’est point pour nous donner de la peine… Mais mon parrain n’en sait pas plus long, voyez-vous bien…

– Ah ! fit le petit Gaston, qui lança a Gustave un regard farouche, c’est ton parrain, ce grand-la !…

– A Saint-Lud, dont nous venons, continuai-je, on déjeune tant qu’on veut pour une piece blanche, et meme pour la moitié : c’est pour ça que j’ai redemandé ma monnaie… Gardez-la tout entiere, l’homme ! ajoutai-je fierement en m’adressant a Musnier ! on vous la laisse !

– Tves mignonnette ! tves mignonnette ! murmura tonton marquis.

– Il ne se corrigera jamais ! soupira Dorothée en baissant son binocle pour regarder son compagnon avec une tendresse toute maternelle.

– Ce n’est pas moi qui la fais parler, s’écria l’aubergiste, dont les levres blemissaient : elle ne se gene pas, au moins, pour me payer en monnaie de singe !

Je fermai les poings et je m’avançai vers lui en disant :

– C’est-il nous deux mon parrain que vous appelez singes ?

– Maman marquise, dit mon ami Gaston, il en a l’air, lui, d’un singe !

– La paix, comte, lit Dorothée ; cela ne vous regarde pas !

– Mais si, maman marquise, ça me regarde… et si tu me grondes, je vas avoir ma crise !

– Chavmant enfant ! fit tonton marquis, pouv peu qu’il n’ait jamais affaive qu’a sa gvand’meve, il iva loin.

La grosse dame était la grand’mere de Gaston, et Gaston était comte.

– Les voitures sont attelées, annonça Antoine a la porte de la rue.

– Il faut en finiv ! déclara tonton marquis en se levant. Bvave homme, a combien évaluez-vous la dépense de ces deux jeunes gens ?

– A quatre livres dix sous, au plus juste ! répondit Musnier.

Isidore mit la main a sa poche.

– Toujours bon ! murmura Dorothée ; il ne se corrigera jamais.

Je vis le mouvement. Moi qui n’avais pas passé un seul jour sans mendier depuis que je me connaissais, je ne sais pourquoi il me déplut aujourd’hui de recevoir l’aumône. Était-ce parce que je sentais sur moi les grands yeux bleus de Gaston ? J’ôtai mon bonnet de coton, qui laissa voir les boucles abondantes de mes cheveux châtains, et je dis en faisant la révérence :

– Merci bien, monsieur et madame ; si nous devons nous paierons.

– Vous avez donc de l’argent ? demanda la marquise.

– Nous avons de bons bras, mon parrain et moi… Nous savons un état… Nous travaillerons.

Gustave me donna un coup de coude. Je puis dire que, depuis la fin du déjeuner, tout ce que faisait mon parrain me déplaisait. Je voyais toujours du côté de la fenetre la figure rougeaude de Fanchette, et j’avais cru surprendre entre elle et Gustave plus d’un signe d’intelligence. A son tour, madame la marquise fit mine de se lever. Pour cela, elle réclama l’aide de son fidele cavalier Isidore. Je ne veux pas oublier cette circonstance que la jolie petite Lily la tirait par sa robe en me jetant des regards craintifs, et répétait depuis un quart d’heure : Allons-nous-en, allons-nous-en !

Mais ma proposition n’était pas du gout de M. Musnier.

– Ta ta ta ! fit-il ; a d’autres… Si on vous laisse partir, Dieu sait ou l’on vous conduira ! je veux mon du, je l’aurai, ou bien (sauf le respect que je dois a monsieur, a madame et a la compagnie) vous irez en prison !

– Non ! s’écria mon ami Gaston ; pas elle !… lui, ça m’est égal.

On entendait les chevaux qui battaient impatiemment le pavé de la cour.

– Pavtons ! dit tonton marquis.

– Non, répliqua le chérubin blond ; – je reste avec celle-la.

– Jusqu’a quand, trésor ? demanda la grand’mere en souriant.

– Jusqu’a toujours.

– Tves-naif et tves-joli ! fit Isidore.

– Écoutez ! dis-je tout a coup ; Gustave ira travailler ; je resterai ici servante tant que je n’aurai pas gagné vos quatre livres dix sous.

– Elle a de la fievté, savez-vous, Dovothée ? remarqua tonton marquis.

Musnier haussa d’abord les épaules ; mais, se ravisant :

– Le garçon fera plutôt mon affaire, dit-il ; qu’il reste une semaine… au bout du temps, s’il est honnete, on s’arrangera pour les gages.

Je me sentis chanceler sur mes jambes. L’idée de la séparation me venait. Gustave avait les yeux cloués au sol.

– Réponds !… – lui dis-je impérieusement.

– Dame !… fit-il sans me regarder.

Ses yeux sournois cherchaient la grosse Fanchette, qui souriait la-bas. Gustave avait ses dix-sept ans. Je levai la tete si haut, qu’il me sembla a moi-meme que j’avais grandi de deux pouces.

– Voulez-vous m’emmener avec vous ? demandai-je brusquement a la marquise.

– Non, oh ! non ! s’écria Lily en joignant ses petites mains d’un air suppliant.

– Si, si, si ! cria de son côté Gaston ; si maman marquise ne veut pas, je vas avoir ma crise.

Tonton marquis me tenait le menton.

– Dovothée, dit-il, pavole ! c’est une dvôle de petite gaillavde !

La marquise hésitait grandement entre Lily, qui la tirait a droite, et Gaston, qui la tirait a gauche. Gustave me regardait avec de grands yeux ébahis.

– Nous la mettvons sur le siege avec Antoine, grasseya encore ce bon tonton marquis ; – la canne du docteuv Pidoux ne peut vien suv ce petit scélévat de Gaston. Puisqu’il a la bonté de ne pas demander la lune, accordons le veste, et bien vite.

– Allons, dit la marquise en embrassant le chérubin, seras-tu bien content si on l’emmene ?

– Je n’aurai plus jamais de crises, répondit Gaston sans hésiter.

La marquise, excellente femme, s’il en fut, l’enleva dans ses bras et me dit :

– S’il pouvait ne pas se tromper, fillette, tu aurais une belle dot, a l’âge de te marier !