Coeur d'Acier - Les Habits Noirs - Tome II - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1865

Coeur d'Acier - Les Habits Noirs - Tome II darmowy ebook

Paul Féval (père)

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Opis ebooka Coeur d'Acier - Les Habits Noirs - Tome II - Paul Féval (père)

Cet épisode nous conte l'ascension criminelle de la belle aventuriere Marguerite Sadoulas, dite Marguerite de Bourgogne, devenue comtesse de Clare et l'un des principaux chefs des Habits noirs, ainsi que la lutte du jeune Roland de Clare, l'héritier légitime de la fortune et du nom de Clare, pour retrouver son héritage, convoité par les Habits noirs, et son identité.

Opinie o ebooku Coeur d'Acier - Les Habits Noirs - Tome II - Paul Féval (père)

Fragment ebooka Coeur d'Acier - Les Habits Noirs - Tome II - Paul Féval (père)

A Propos

Partie 1 - Prologue – Marguerite de Bourgogne
Chapitre 1 - Premier Buridan
Chapitre 2 - Deuxieme Buridan
Chapitre 3 - Marguerite de Bourgogne et le troisieme Buridan
Chapitre 4 - Brute !

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes :

* Les Habits Noirs

* Cour d’Acier

* La rue de Jérusalem

* L’arme invisible

* Maman Léo

* L’avaleur de sabres

* Les compagnons du trésor

* La bande Cadet


Partie 1
Prologue – Marguerite de Bourgogne


Chapitre 1 Premier Buridan

 

– Ma chere bonne Madame, dit le docteur Samuel, il faut etre juste : si les personnes qui ont le moyen ne veulent plus payer, nous n’avons qu’a fermer boutique ! Moi, je fais beaucoup de bien, Dieu merci. Je suis connu pour ne jamais rien demander aux pauvres. Mais il y a des bornes a tout, et si les personnes qui ont le moyen ne veulent plus payer…

– Vous avez déja dit cela une fois, Monsieur le docteur, l’interrompit une voix profondément altérée, mais dont l’accent douloureux parlait de joies évanouies, lointaines peut-etre, et d’impérissables fiertés.

La malade ajouta :

– Monsieur le docteur, vous serez payé, je vous en réponds.

Le docteur Samuel était un homme entre deux âges, blond, rond, rouge, vetu de beau drap et portant jabot. En l’année 1832, ou nous sommes, le jabot faisait sa rentrée dans le monde. Le linge tuyauté du docteur Samuel et son beau drap tout neuf n’avaient pas l’air propre. C’était un médecin affable et doux, mais je ne sais pourquoi, il n’inspirait pas confiance. Ses consultations gratuites envoyaient le malade chez un certain pharmacien qui seul exécutait bien ses ordonnances. Ce pharmacien et lui comptaient ; on disait cela. Que Dieu nous aide ! Nous en sommes, et pour cause, a poursuivre l’usure abominable, jusque sous le blanc vetement de la charité !

Ceci se passait dans une chambre petite, meublée avec parcimonie. Un feu mourant couvait sous les cendres du foyer. L’air épais s’imprégnait de ces effluves navrantes, épandues par les préparations pharmaceutiques et qui sont comme l’odeur de la souffrance. La malade était couchée dans un lit étroit, entouré de rideaux de coton blanc. Sa pâleur amaigrie gardait les souvenirs d’une grande beauté. Il y avait, sous son bonnet sans garniture, d’admirables cheveux noirs ou quelques fils d’argent brillaient aux derniers rayons de ce jour d’hiver.

Le docteur Samuel tenait d’une main la main de cette pauvre femme, qui semblait de cire, et lui tâtait le pouls. Dans l’autre, il avait une belle montre a secondes, sur laquelle il suivait d’un regard distrait la marche hâtive et réguliere de la trotteuse.

– Il y a du mieux, murmura-t-il comme par maniere d’acquit, pendant qu’un sourire découragé naissait sur les levres blemies de la malade. La bronchite est en bon train. Nous sommes spéciaux pour la bronchite. Mais la péricardite… Écoutez donc… Je vais toujours vous faire mon ordonnance.

– Inutile, docteur, dit doucement la malade.

– Parce que…

– Les remedes sont chers et nous sommes un peu genés en ce moment. Ces derniers mots « en ce moment » s’étoufferent comme fait le mensonge en touchant des levres loyales.

– Ah !… ah !… ah ! fit par trois fois le docteur Samuel qui remit sa belle montre dans son gousset. Me remerciez-vous, chere bonne Madame ?

Un pas brusque sonna sur le carré. On frappa assez rudement a la porte d’un voisin et une voix demanda :

– La femme Thérese.

Le timbre mâle et sonore de cette voix apporta les paroles prononcées aussi nettement que si on les eut dites a l’intérieur de la chambre.

– Porte a côté, répondit le voisin.

Le docteur Samuel murmura :

– Au moins, moi, je dis : Madame Thérese !

La malade s’était levée sur son séant.

– Voila bien des semaines que personne n’est venu me demander ! pensa-t-elle tout haut.

Son visage exprimait le naif espoir des enfants et des faibles.

La porte s’ouvrit. Un homme entra. Le docteur Samuel se courba en deux aussitôt et tendit ses mains potelées qu’il lavait souvent, mais qui résistaient a l’eau.

– Vous ici, mon savant et cher confrere ! s’écria-t-il.

Le nouveau venu le regarda, lui adressa un signe de tete sobre et marcha droit au lit.

– Vous etes la femme Thérese ? dit-il de sa belle voix nette et grave.

Puis, apres un coup d’oil et avant la réponse de la malade :

– Madame, ajouta-t-il, avec le ton qu’on prend pour faire une excuse, nous voyons beaucoup de monde, et nous avons le tort d’aller au plus pressé, en laissant de côté la courtoisie…

Le docteur Samuel haussa les épaules, mais il dit :

– Le docteur Lenoir est un saint Vincent de Paul !

L’oil de celui-ci interrogeait déja le visage de la malade avec cette puissance d’investigation qui fit depuis son nom si célebre.

Il était jeune encore. Il avait une tete vigoureusement intelligente. Chose singuliere, son costume tres négligé n’éveillait pas les memes doutes que la toilette inutilement soignée de son collegue. Une pensée sautait aux yeux de l’esprit a l’aspect de cet homme. C’était le prix excessif attaché au temps. Il devait vivre double, et regretter encore de ne pas assez vivre.

Ceux-la, les grands cours qui font le bien avec passion et avec suite, comme on accomplit un métier régulier, ces freres ou ces sours de charité, quel que soit leur sexe, ont souvent un tort, il faut le dire, un tort unique et qui donne prise contre eux au blâme de l’égoisme coquin. Le chirurgien reste calme devant une jambe a amputer ; il n’est pas sensible. L’homme de charité, blasé comme le chirurgien ou aguerri, pour mieux parler, perd vite les symptômes extérieurs de l’émotion. Il devient froid dans l’exercice de sa sublime fonction ; il devient brusque, car son temps appartient a tous ; il devient dur, car il n’a pas le droit de donner a l’un ce dont l’autre a besoin. Sautez ces lignes, si vous voulez, ô vous, anges d’une fois, qui etes doux et douces, et qui vous en vantez, – mais ne prenez jamais, croyez-moi, si vous avez une jambe a couper, un chirurgien trop impressionnable !

– Madame, reprit le docteur Lenoir, comme si la physionomie de la malade l’eut forcé a l’emploi de cette formule, je m’intéresse a votre fils Roland qui est garçon d’atelier chez Eugene Delacroix, mon ami.

– Mon pauvre Roland !… murmura la malade dont les yeux agrandis eurent une larme.

– Madame Thérese a mes soins… gratuits, prononça le docteur Samuel assez courageusement. Je viens la voir tous les jours.

M. Lenoir se retourna et s’inclina. Samuel ajouta :

– Un asthme, quatrieme degré, compliqué d’une péricardite aiguë. …

M. Lenoir tâtait le pouls de Thérese. Pendant cela, le docteur Samuel s’était assis a une table et formulait prestement son ordonnance.

– Roland est un bon et joli garçon, disait le docteur Lenoir, nous le pousserons, je vous le promets… Il faut espérer, Madame ! vous avez grand besoin d’espoir.

– Oh ! oui ! fit Thérese du fond de l’âme, grand besoin d’espoir !

Le docteur Samuel avait fini son ordonnance. D’un geste ou il y avait de la vanité – et du respect, il la tendit au docteur Lenoir. Le docteur Lenoir lut l’ordonnance et la rendit en disant :

– C’est bien.

Apres quoi, il s’approcha de la cheminée et mit ses pieds fortement chaussés au-dessus des tisons presque éteints. Cela lui servit de contenance et de prétexte pour déposer sournoisement un double louis au coin de la tablette.

N’attendez jamais de ceux-la une prodigalité romanesque. Chez eux, la prodigalité serait un vol. Ils ont une si nombreuse clientele !

Néanmoins, au moment ou il allait se retirer, apres avoir fait semblant de chauffer la semelle de ses bottes, le docteur Lenoir arreta son regard sur une miniature qui pendait a la muraille, a droite de la pauvre glace outrageusement détamée. Cette miniature représentait un homme en costume militaire, avec les épaulettes de général.

Le docteur Lenoir mit un second double louis a côté du premier et dit :

– Au revoir, Madame, me voila de vos amis. Je reviendrai.

Il sortit. On l’entendit descendre l’escalier vivement.

Une teinte rosée avait monté aux joues de la malade. Samuel grommela :

– Peinture romantique, ce Delacroix ! médecine romantique, ce Lenoir ! Eugene Delacroix ! Abel Lenoir ! Ils mettent leurs prénoms pour allonger leurs noms. Voila les gens a la mode ! Il n’a rien osé vous demander devant moi, mais il prend dix francs la visite. Moi, j’ai déja vingt visites a quatre francs, et mes charges, de lourdes charges, ne me permettent pas… vous m’entendez bien ?

– S’il reste quelque chose ici, Monsieur, l’interrompit Thérese avec une indicible fatigue, ce doit etre sur la cheminée, la-bas. Prenez ce qu’il y a, et ne vous donnez plus la peine de vous déranger.

Elle se retourna sur son oreiller.

Le docteur Samuel, sans beaucoup d’espoir, alla vers la cheminée. Ses yeux devinrent bons et caressants quand il vit briller les deux larges pieces d’or.

– Si fait, chere Madame, dit-il. Oh ! si fait, je reviendrai. Je ne suis pas de ceux qui abandonnent les pauvres clients. C’est peu, mais je m’en contente. Voyez-vous, dix francs la visite, c’est une véritable exaction ! A vous revoir, ma bonne chere dame. Envoyez chez mon pharmacien ; pas chez un autre… Dix francs la visite ! Ma parole, c’est révoltant !

La voix du docteur Samuel se perdit derriere la porte fermée. La malade était seule. Pendant quelques minutes, le silence complet qui régna dans la chambre permit d’entendre les bruits du dehors. Le jour baissait ; la ville faisait tapage ; c’était un soir de mardi gras. Parmi le grand murmure fait de mille cris qui enveloppe Paris festoyant, la voix rauque de la trompe du carnaval arrivait par brusques bouffées.

Au bout d’un quart d’heure environ, la malade se retourna et se mit sur son séant.

– Comme mon Roland tarde ! murmura-t-elle. Il doit etre plus de quatre heures. Ce sera fermé chez le notaire !

Elle prit sous son oreiller, a l’aide d’un effort qui arracha un cri a sa faiblesse, un portefeuille en cuir de Russie dont les dorures ternies annonçaient, par leur prodigalité un peu sauvage, une fabrication allemande. Elle baisa ce portefeuille avant de l’ouvrir.

Ses yeux que brulait la fievre eurent une larme bientôt séchée.

Dans le portefeuille, il y avait vingt billets de banque de mille francs.

La malade les compta lentement. Ses pauvres doigts transparents frémissaient au contact du soyeux papier. Quand elle eut détaché le dernier billet, elle les reprit un a un, a rebours, et compta encore.

– Dieu aura-t-il pitié de nous ! murmura-t-elle.

Son regard s’éclaira tout a coup ; elle glissa le portefeuille sous sa couverture, et le nom de Roland vint a ses levres.

On montait l’escalier quatre a quatre.

Une porte s’ouvrit sur le carré : ce n’était pas celle du voisin qui avait répondu au docteur Lenoir.

– Qu’est-ce que c’est que ça, mauvais sujet ? demanda une voix grondeuse et caressante a la fois.

– C’est un Buridan, répondit une autre voix. Cachez-moi cela. Voyez-vous, si je n’avais pas eu mon Buridan, je serais devenu fou.

Une voix joyeuse, celle-la, une voix fiere : la chere voix de l’adolescent, heureux de vivre et pressé de combattre.

L’instant d’apres, la porte de la malade s’ouvrit vivement, mais doucement. Les derniers rayons du jour éclairerent un splendide jeune homme, beau et vaillant de visage sous ses grands cheveux châtains, haut de taille, gracieux de tournure, fanfaron, modeste, spirituel, naif, bon et moqueur, selon les jeux soudains de sa physionomie : un vrai jeune homme, chose si rare a Paris et qui portait royalement en vérité ce merveilleux manteau de passions, d’audaces et de sourires qui s’appelle la jeunesse.

Celui-la, sa mere devait l’adorer follement : sa mere et bien d’autres.

Il traversa la chambre en deux pas, et je ne sais comment dire cela : ses larges mouvements étaient doux comme ceux d’un lion. En bondissant, il faisait moins de bruit qu’une fillette qui s’attarde a étouffer le bruit de son trottinement.

– Bonsoir, maman, maman chérie, disait-il, agenouillé déja pres du lit et pressant la santé de ses levres rouges contre ces pauvres mains si froides et si pâles. Tu ne me grondes pas, parce que tu es meilleure que les anges, mais je suis en retard, n’est-ce pas ? Baise-moi.

Il éleva son front jusqu’aux levres de la malade qui sourit en jetant toute son âme a Dieu dans un regard. Le baiser fut long et profond, un baiser de mere.

– Eh bien ! tu te trompes, maman a moi, reprit le grand garçon dont l’étrange prestige rendait charmantes et mâles ces façons de parler enfantines, car il y a des gens, vous savez, qui passent toujours vainqueurs au travers du ridicule comme Mithridate se riait des poisons ; je suis venu de l’atelier au pas de course, mais j’ai rencontré le docteur Lenoir… Et dame ! on a parlé de toi, maman bien-aimée… Et le temps a passé !

– Et le Buridan !… fit la malade a demi-voix.

– Tiens ! dit Roland rougissant et riant. Tu as entendu cela, toi ? C’est vrai ! J’ai un Buridan… le propre Buridan du maître qui est sorcier et qui a deviné dans mes yeux que je ferais une maladie mortelle, si je ne mettais pas une fois au moins sur mes épaules, cet hiver, ce costume du plus beau soldat pour rire qui ait jamais émerveillé le monde !

Il prit la voix d’angine que les comédiens affectaient alors (ils l’aiment encore, les malheureux !), et il poursuivit tout d’un temps, copiant drôlement les intonations de Bocage, le dieu du drame romantique :

– Bien joué, Marguerite ! a toi la premiere partie ! a moi la revanche ! Entendez-vous les cris des mamans ? C’est le roi Louis dixieme qui fait son entrée dans sa bonne ville de Paris… Et vive la Charte !

Au lointain, les trompes du carnaval faisaient orchestre.

– Mon fou ! mon fou ! murmura la malade en l’attirant a elle passionnément, quand tu es la je ne souffre plus !

– Donc, j’ai le Buridan du maître et la permission de m’en servir, pas vrai, maman chérie ? Mme Marcelin viendra ce soir, avec son ouvrage, pour te tenir compagnie, et moi je rentrerai de bonne heure. Je suis gai, vois-tu, je suis heureux : le docteur Lenoir m’a dit qu’il te guérirait. Et c’est un médecin, celui-la ! Tu ne sais pas, toi : tout le monde nous aime, ma petite maman chérie. Le docteur m’a dit encore : « Roland, tu as une belle et bonne mere. Il lui faut du calme, de l’espoir, du bonheur… » Pourquoi soupires-tu ! Le calme dépend de toi, l’espoir je te l’apporte, le bonheur… Dame ! le bonheur viendra quand il pourra !

Thérese l’attira sur son cour encore une fois.

– J’ai a causer avec toi, dit-elle.

– Attends ! Je n’ai pas fini. Tu serais déja guérie, si le docteur Lenoir était venu il y a un mois. Je vous défends de secouer votre belle tete pâle, ma mere… Ne t’ai-je pas dit que j’apportais l’espoir ! Le maître a vu mes dessins. Il a passé une grande heure… oui, une heure, entends-tu, a retourner mon carton sens dessus dessous. Je ne balayerai plus l’atelier, je n’irai plus acheter le déjeuner de ces Messieurs ; je suis rapin en titre d’office : rien que cela ! apprenti Michel-Ange ! bouture de Raphaël ! Demain, j’aurai mon chevalet, ma boîte, mes brosses, comme pere et mere… et une indemnité de deux cents francs par mois !

– Ton maître est un grand et bon cour, dit Thérese les larmes aux yeux. Nous reparlerons de cela, Roland. Tu vas avoir toute ta soirée, mon enfant chéri, car je n’ai pas besoin de toi…

– Bien vrai, maman, c’est que tu n’aurais qu’un mot a dire… au diable le costume de Buridan ! Il est magnifique, tu sais ?

– Je n’ai pas besoin de toi, répéta doucement la malade. Seulement, avant de rejoindre tes amis, tu me feras une commission. Tu vas partir tout de suite.

– Tu ne veux donc plus causer ?

– Je voudrais causer toujours, et t’avoir la, sans cesse, pres de moi, mon Roland, mon dernier bien ; mais il y va de ton avenir.

– A moi tout seul ?

– De notre avenir a tous deux, rectifia Thérese avec un soupir. C’est grave. Écoute-moi bien, et ne pense pas a autre chose pendant que je vais te parler.

Roland se leva et prit une chaise qu’il approcha du chevet. Il s’assit.

– Tu me crois tres pauvre, commença la malade avec une solennité qui n’était pas exempte d’embarras. Je suis pauvre, en effet. Cependant, je vais te confier vingt mille francs, que tu porteras…

– Vingt mille francs ! répéta Roland stupéfait. Vous ! ma mere !

Un peu de sang monta aux joues de Thérese.

– Que tu porteras, continua-t-elle, rue Cassette, n° 3, chez maître Deban, notaire.

Roland garda le silence.

La malade mit le portefeuille doré sur la couverture.

Roland la regardait. Ses joues étaient redevenues pâles comme des joues de statue. L’expression de son visage amaigri indiquait non plus l’embarras, mais une subite et profonde reverie.

– J’aurais voulu faire cela moi-meme, pensa-t-elle tout haut, mais je ne pourrais pas… de longtemps… jamais, peut-etre !

Elle s’arreta et regarda vivement son fils comme pour voir dans ses yeux ce qu’elle avait dit. Roland avait les yeux baissés.

– Maintenant, murmura-t-elle, je parle comme cela sans savoir !

– Et que faudra-t-il dire au notaire ? demanda Roland.

– Il faudra lui dire : Madame Thérese, de la rue Sainte-Marguerite, vous envoie ces vingt mille francs.

– Voila tout ?

– Voila tout.

– Le notaire me donnera son reçu ?

– Non, le notaire ne te donnera pas de reçu ; il ne peut pas te donner de reçu.

Elle sembla chercher ses mots et poursuivit avec fatigue :

– Le notaire te donnera autre chose. Et quand nous aurons cette autre chose… pas ce soir, car je sens ma tete bien faible… je t’expliquerai. …

Roland prit sa main qu’il porta a ses levres, disant :

– Des explications de toi a moi, maman chérie !

La malade le remercia d’un regard qui disait a la fois l’élan de son amour maternel et la fiere candeur de sa conscience.

– Pas comme tu l’entends, reprit-elle. Il n’y a pas de mystere autour de ce pauvre argent, mon fils ! mais il est des choses que tu dois savoir…, un secret, qui est a toi…, qui est ton héritage : un lourd secret ! Prends le portefeuille, mon Roland, et compte les billets de banque. Il y en a vingt. Un de moins, ce serait la ruine de ma derniere espérance !

Roland compta les billets, depuis un jusqu’a vingt, et les remit dans leur enveloppe. Thérese continua :

– Ferme bien le portefeuille et tiens-le a la main jusque chez le notaire. Je te répete le nom : M. Deban, rue Cassette, n°3. Tu as bien écouté, n’est-ce pas ?

– Oui, ma mere.

– Écoute mieux ! Il faut parler au notaire lui-meme, et qu’il soit seul quand tu lui parleras. Tu lui diras : je suis le fils de Madame Thérese. Ne t’étonne pas de la façon dont il te regardera. C’est un homme qui… mais peu importe… Ou en suis-je ? t’ai-je dit ce que le notaire devait te donner ?

– Vous etes bien lasse, ma mere. Non, vous ne me l’avez pas dit encore.

Thérese passa ses doigts tremblants sur son front.

– C’est vrai, murmura-t-elle, je suis bien lasse ; mais je reposerai mieux quand j’aurai tout dit. En échange des vingt mille francs, le notaire te donnera trois papiers : un acte de naissance, un acte de mariage, un acte de déces… répete cela.

– Un acte de naissance, répéta docilement Roland, un acte de mariage, un acte de déces.

– Bien. Il faut les trois : tout ou rien. Faute d’un seul, tu garderas ton argent… Tu as bien compris ?

– Parfaitement, ma mere.

– Alors, va… et reviens vite !

Roland se dirigea aussitôt vers la porte.

– Mais, objecta-t-il avant de passer le seuil, quand le notaire me donnera cet acte de naissance, cet acte de mariage, cet acte de déces, comment saurais-je si ce sont bien ceux que vous voulez, ma mere ?

Elle se leva toute droite sur son séant.

– C’est juste ! s’écria-t-elle. Défie-toi, défie-toi ! Tu as des ennemis, et cet homme vendrait son âme pour de l’argent ! L’acte de naissance, l’acte de mariage, l’acte de déces sont tous trois au meme nom.

– Dites ce nom.

– Il est long. Écris-le pour ne pas l’oublier.

Roland prit une mine de plomb et un bout de papier. Elle dicta d’une voix plus altérée :

– Raymond Clare Fitz-Roy Jersey, duc de Clare.

– A bientôt, maman chérie, dit Roland sur qui ce nom ne sembla produire aucun effet. Raymond Clare Fitz-Roy Jersey, duc de Clare. Est-ce bien cela ? Oui. A bientôt.

Il sortit. Elle retomba, brisée, sur son oreiller, mouillé d’une sueur froide, et balbutia en fermant les yeux :

– Duc de Clare ! comte, vicomte et baron Clare ! comte et baron Fitz-Roy ! Baron Jersey ! Ce nom ! ce noble nom ! ces titres… Tout est a lui ! Mon Dieu ! ai-je bien agi que je voie l’enfant heureux et glorieux… Et puis que je meure !… Il est temps… Je deviens folle !


Chapitre 2 Deuxieme Buridan

 

Vous etes bien trop jeunes, Mesdames, pour vous souvenir de ces antiquités. 1832, Seigneur, était-ce avant le déluge ?

Il appert de la tradition, des mémoires du temps et du témoignage plus grave des historiens, qu’il y eut a Paris, au commencement de cette année 1832, un de ces succes prodigieux, convulsifs, épileptiques, qui mettent, de temps a autre, la ville et les faubourgs en démence.

Ce succes, illustre entre tous les succes du boulevard, fut conquis au vaillant théâtre de la Porte-Saint-Martin, par Bocage et Mlle Georges, continué par Frédéric Lemaître et Mme Dorval, exalté, longtemps apres, par Mélingue et d’autres dames ou demoiselles. Il avait pour titre : La Tour de Nesle. (La Seine, Messires, charriait bien des cadavres !) C’était un drame, un grand drame auquel, dit-on, beaucoup de gens d’esprit avaient collaboré (et que l’assassin a revu plus d’une fois dans ses reves !). Les auteurs nommés furent MM. F. Gaillardet et trois étoiles. Les trois étoiles cachaient un nom radieux, le nom du romancier le plus populaire, le nom du dramaturge le mieux aimé : notre ami et maître Alexandre Dumas (car il l’assassina, l’infâme !).

Ce drame était écrit en un style avantageux et solennel qui a un peu vieilli depuis le temps, mais qui n’a pas cessé d’etre le plus étonnant de tous les styles. Malgré le style, chaque fois qu’on représente ce drame, la salle est pleine de gens heureux. C’est le roi des drames. On ne fera plus jamais de drame comme celui-la. C’est promis.

Il n’y a pas loin du tout du n° 10 de la rue Sainte-Marguerite au n° 3 de la rue Cassette. C’est bien le meme quartier, et cependant pour aller de l’un a l’autre on traverse trois populations distinctes. Il y a encore des étudiants dans la rue Sainte-Marguerite, qui est l’extreme frontiere du Quartier latin ; une colonie bourgeoise et commerçante habite la contrée qui sépare Saint-Germain-des-Prés de Saint-Sulpice. A la rue du Vieux-Colombier, commence l’Îlot bénédictin, patrie du labeur religieux et tranquille, un peu déshonoré parfois par l’âpre spéculation des marchands qui se glissent jusque dans le temple. On fait la de beaux livres, d’éloquents et savants traités, des brochures aigres-douces, des commissions et l’usure avec prospectus distribués dans les presbyteres de campagne. L’histoire sainte dit ce que Jésus fit des champignons humains qui outrageaient le sanctuaire. De toutes les choses haissables, la plus répugnante est certes la juiverie déguisée en dévotion catholique et vendant ses bragas un prix fou, sous le manteau de la propagande.

Le centre de la ville bénédictine, pleine de cabinets illustres et de boutiques impures, est la rue Cassette, voie étroite, bordée de maisons studieuses, a l’aspect mélancolique et muet. Il y a telle de ces maisons dont l’arriere-façade regarde tout un horizon de magnifiques jardins. On est bien la pour méditer et pour prier. On n’y est pas mal non plus, paraîtrait-il, pour revendre a la toilette les choses d’église et pour faire de douces fortunes, en pompant a bas bruit les économies des sacristies villageoises.

Mais il s’agit de la Tour de Nesle, marchandise franchement paienne et qui du moins ne portait pas de fausse étiquette. Si courte que fut la distance du n° 10 de la rue Sainte-Marguerite, ou demeurait sa mere, au n° 3 de la rue Cassette, logis de maître Deban, Roland rencontra la Tour de Nesle plus de cinquante fois en route : aux murailles, sous forme d’immenses affiches ; aux stores des cafés, aux enseignes des marchands de vins, aux vitres des libraires, aux lanternes qui se balancent devant la porte des loueurs de costumes. Tout disait ce mot, tout criait ce titre. Il était sous le bras de la fillette qui passait ; les enfants errants le glapissaient dans le ruisseau ; il tombait de la portiere des riches équipages.

Ceux qui allaient bras dessus, bras dessous le long des trottoirs le radotaient, ceux qui s’accostaient l’échangeaient comme le bon mot en circulation, et deux sergents de ville arretés a leur frontiere respective en causaient tout bas d’un air astucieux.

Quand Paris se met a idolâtrer le café ou Racine, ou meme quelque chose de moins important, Mme de Sévigné n’y peut rien. C’est une fievre, un transport ; il faut que fantaisie se passe ; et notez que Mme de Sévigné, comme les autres, jette son cri dans la folle acclamation. L’opposition fait partie de la Chambre : partie nécessaire. Parler pour, parler contre, c’est toujours parler : la joie supreme !

Avant d’avoir tourné le coin de la rue Sainte-Marguerite, Roland, qui avait laissé son « Buridan » chez la voisine, avait déja heurté deux Landri, un Gaulthier d’Aulnay, trois Orsini et un Enguerrand de Marigny. (Cet homme était peut-etre un juste !) La rue Bonaparte n’existait pas encore, sans cela combien y eut-il coudoyé de filles de France, masquées et courant a l’orgie du bord de l’eau !

Dans la ruelle Taranne, il croisa Philippe d’Aulnay, ce jeune incestueux qui mourut a la fleur de l’âge. Au bout du passage du Dragon, Marguerite de Bourgogne (la reine ! ! !) lui proposa son cour. A la Croix-Rouge, il culbuta la bohémienne qui aborde les cavaliers dans un but répréhensible. Pauvres vieux siecles qui sont comme le lion de la fable et qui ne peuvent plus se défendre !

– Ou vas-tu Guénegoux ? demanda-t-il a un rapin de son atelier qui passait en Savoisy au tournant de la rue du Vieux-Colombier.

– A la Tour de Nesle ! lui répondit Guénegoux d’une voix terrible.

Et il sembla que toutes les rues de la patte-d’oie : la rue de Sevres, la rue du Cherche-Midi, la rue de Grenelle, la rue du Four-Saint-Germain et la rue du Vieux-Colombier renvoyaient ce nom prestigieux, élevé sur un pavois, fait de tous les grondements joyeux, de tous les cris de trompe, de toutes les clameurs ivres, de tous les rires sonores du carnaval. Ainsi l’entendit Roland.

Comme il entrait rue Cassette, un homme sérieux qui avait bu, lui ouvrit paternellement ses bras en disant :

Il est trois heures, la pluie tombe,

Parisiens, dormez !

La Tour de Nesle était comme la vérité : dans le vin.

Quelle que fut l’autorité de cet homme sérieux, il mentait effrontément, sous son costume de veilleur de nuit. Quatre heures du soir venaient de sonner aux nombreux couvents de la rue de Sevres. Le crépuscule luttait encore contre la lueur des réverberes. En outre, il faisait un temps superbe, et dans tout Paris il n’y avait pas un seul Parisien qui songeât a dormir.

Roland passa la porte cochere du n° 3 de la rue Cassette : une grande et belle maison. Le concierge traitait ses amis. Sa fille avait un hennin sur la tete, une escarcelle au côté, et aux pieds des souliers a la poulaine. L’Auvergnat du coin, déguisé en escholier, lui parlait « avec son âme ». Roland ayant demandé maître Deban, le concierge se mit a rire.

– Ah ! ah ! dit-il, maître Deban ! un mardi gras ! excusez !

La concierge, plus sobre, répondit :

– Premiere porte a droite, dans la cour.

– A quel étage ? interrogea Roland.

– A tous les étages, fut-il répliqué.

Et un soldat du guet, barbu comme une chevre, qui accrochait sa clé a un clou, ajouta :

– Cornes d’Hérode ! je gage cinq sols parisis contre un angelot au soleil que ce brelandier de garde-notes est déja chez Orsini.

La premiere porte a droite dans la cour servait d’entrée a un pavillon de quatre étages et de cinq fenetres de façade. Le double écusson doré qui promet aux passants le bienfait du notariat en ornait le frontispice. Roland frappa ; on ne lui répondit point. Il fit un pas en arriere afin d’examiner la maison. Le rez-de-chaussée et le premier étage étaient noirs. Des lumieres brillaient au second, au troisieme et au quatrieme.

Roland tourna un bouton et entra. La lanterne du vestibule lui montra le mot Étude écrit en grosses lettres sur une porte ; cette porte était fermée. Des bruits de diverses sortes : aboiements de chiens, plaintes de guitares, sons de casseroles descendaient l’escalier avec une vigoureuse odeur de cuisine. Roland monta la premiere volée et heurta du doigt un huis fort décent.

– Qui demandez-vous ? cria-t-on de l’intérieur.

C’était une voix de femme, demi-couverte par les jappements de plusieurs chiens.

– Maître Deban, notaire.

– Je sais bien qu’il est notaire, répliqua la voix. La paix, vermine de caniches !… Quelle heure est-il ?

– Quatre heures et demie.

– Merci. Montez. Il y a des clercs, en haut.

Roland monta ; au second étage, une furieuse guitare raclait pardessus une grosse voix qui chantait :

Brune Andalouse, ô jeune fille

De Séville, Je suis l’hidalgo de Castille

Dont l’oil brille.

Je sais chanter une gentille

Seguedille…

– Hola ! cria Roland apres avoir inutilement frappé. Maître Deban !

– Quelle heure est-il ? demanda la voix toujours accompagnée par la guitare.

– Quatre heures et demie.

– Satanas ! Alors, il faut que je m’habille… Est-ce pour affaires que vous demandez maître Deban ?

– Pour affaire pressée.

– Montez ; il y a des clercs en haut.

Roland monta, mais en pestant. Et de fait, c’était la une singuliere étude. Mais souvenez-vous que Paris était malade et fou. Il avait la Tour de Nesle, compliquée par un reste de guitare mal guérie qui roucoulait encore entre deux hoquets du quinzieme siecle : mantille, Castille, charmille…

Au troisieme étage, le saindoux grinçait avec fracas dans la poele a frire. La porte était close, selon l’habitude de cette bizarre maison ; mais, au travers des battants, on entendait des gens qui riaient et qui s’embrassaient.

– Maître Deban, s’il vous plaît !

Un silence se fit parmi les rires étouffés.

– Est-ce M. Deban, le notaire, fut-il demandé.

– Précisément… Et je commence a trouver singulier…

– Quelle heure est-il, mon gentilhomme ?

– De part tous les diables ! s’écria Roland exaspéré : je vais casser quelqu’un ici, ou quelque chose !

Il était taillé pour cela, en vérité.

Un large éclat de rire répondit a sa menace. Derriere cette porte du troisieme étage, il y avait nombreuse et joyeuse société.

– Silence, mes seigneurs, et vous, nobles dames ! ordonna la voix qui avait déja parlé ; étranger ! le notariat est un sacerdoce. Sur le carré ou vous respirez en ce moment, s’ouvrent deux escaliers : l’un qui descend, l’autre qui monte. Négligez le premier, a moins qu’il ne vous plaise de repasser demain. Prenez le second, gravissez-en les degrés, comptez avec soin dix-sept marches, a la dix-septieme, vous vous arreterez : car, seigneur, il n’y en a pas d’autres. Vous serez alors en face d’une porte semblable a celle-ci ; vous la contemplerez d’un oil impartial et vous lancerez dedans un coup de pied proportionné a vos forces en disant : « Hé ! la-bas ! Buridan ! Oh hé ! »

– Buridan ! répéta notre jeune homme radouci tout d’un coup par ce nom magique.

Car la Tour de Nesle répandait autour d’eux la concorde et la paix.

– Aux beignets ! commanda la voix anonyme au lieu de répondre. J’ai assez de l’étranger. Reprenons le cours de nos pantagruéliques esbattements !

La poele a frire chanta de nouveau, le rire retentit et les baisers sonnerent. Roland pensa qu’au point ou il en était arrivé, mieux valait aller jusqu’au bout.

Il monta la derniere volée de l’escalier.

La, tout était silencieux et sombre. Les autres, ceux du premier, du second et du troisieme, avaient du moins donné signe de vie, mais Buridan appelé ne répondit point. De guerre lasse, Roland, moitié par colere, moitié par maniere d’acquit et pour accomplir a la lettre les recommandations du voisin, lança contre la porte muette un coup de pied, proportionné a sa force.

Il était tres fort. Le pene sauta hors de la gâche et la porte s’ouvrit.

– Qui va la ? demanda la voix d’un dormeur évidemment éveillé en sursaut.

Et comme Roland restait tout déconcerté de son exploit, la voix reprit :

– Est-ce toi, Marguerite ?

Quoi de plus simple ? Buridan attendait sa Marguerite. La Tour de Nesle était la comme partout. Roland avait amassé, en montant ce fantastique escalier, tout un trésor de méchante humeur. Il entra, disant d’un ton bourru :

– Non, ce n’est pas Marguerite.

– Alors, qui vive ? cria le dormeur en sautant sur ses pieds.

Il faut bien dire que ce nom de Marguerite était pour un peu dans la méchante humeur de Roland. Il y avait une Marguerite qui l’attendait – ou qui devait l’attendre au boulevard Montparnasse, pres de ce paradis perdu : la Grande-Chaumiere, qui était alors dans tout son glorieux lustre.

La Grande-Chaumiere ! quel souvenir ! La Grande-Chaumiere mourut parce que son enseigne s’obstinait a caresser de vieilles vogues. Ce doux nom évoquait évidemment Ermenonville, les grottes de Bernardin de Saint-Pierre, les peupliers de Jean-Jacques Rousseau, l’etre supreme, la paix de l’âme et les cours sensibles.

Corbouf ! Il aurait fallu l’appeler la Taverne, quand vinrent les dagues de Tolede et les rotules cagneuses, quitte a la nommer plus tard le Tapis-Franc. Je sais une respectable compagnie qui s’est intitulée tour a tour : La Royale, la Républicaine et L’Impériale. Voila du savoir-vivre !

Quand les talons du dormeur toucherent le carreau, il se fit un grand bruit d’éperons de théâtre. Une allumette plongea au fond d’un briquet phosphorique et s’enflamma.

Déja Roland se disait, car il était bon comme le bon pain, ce beau garçon-la :

« Il y a mille ou douze cents Marguerite dans Paris… De quoi diable vais-je m’occuper ? »

Une bougie brilla éclairant une mansarde assez vaste, ou tout était sens dessus dessous. Au milieu de la chambre, Buridan était debout ; un charmant Buridan a la taille leste et bien prise, a la tete correcte et intelligente. Il portait a ravir toute sa friperie Moyen Âge ; sa joue pâle faisait merveille sous ses énormes cheveux aplatis a la malcontent, et sa fine levre avait bien l’ironique sourire qui est de rigueur.

Il était seulement un peu trop jeune, ou trop vieux. Ce n’était ni le Buridan du cachot, frisant la quarantaine et parlant amerement du passé lointain, ni le Buridan des premieres amours, Lyonnet de Bournonville, page du duc de Bourgogne. Il était entre le prologue et la piece ; il avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Roland ôta, ma foi, son chapeau, Buridan le regarda et sourit :

– J’aurais mieux aimé Marguerite, dit-il, mais vous feriez un crâne Gaulthier d’Aulnay, vous ! Je m’appelle Léon Malevoy. Quelle heure est-il ?

Roland se dressa de son haut, et il était grand, quand il se dressait ainsi. Peut-etre pensez-vous que cette question tant de fois et si mal a propos répétée : Quelle heure est-il ? lui échauffait décidément les oreilles, qu’il avait, du reste, singulierement faciles a échauffer.

Vous vous tromperiez. La galante mine du Buridan avait caressé ses instincts de peintre. Il eut, en vérité, pardonné beaucoup a ce fier jeune homme qui portait avec une grâce si cavaliere les guenilles a la mode, mais son regard venait de rencontrer le pied du lit, ou M. Léon Malevoy sommeillait naguere. Sur le pied du lit, il y avait un madras quadrillé jaune vif et ponceau, chiffonné selon l’art supreme que les grisettes bordelaises prodiguent a la coquetterie de leur coiffure. Roland était tres pâle et ses levres tremblaient :

– Il est l’heure de savoir, prononça-t-il entre ses dents serrées, comment s’appelle la Marguerite que vous attendiez, Monsieur Léon de Malevoy ?

– Marguerite de Bourgogne, parbleu !

– Est-ce a elle ce fichu qui est la ?

Il montrait le pied du lit avec son doigt étendu convulsivement.

Buridan regarda tour a tour le fichu de madras, puis le visage de son interlocuteur.

La ligne nette et délicate de ses sourcils se brisa. Il mit le poing sur la hanche et demanda d’un ton provocant :

– Qu’est-ce que cela vous fait ?

Roland avait ce calme des terribles coleres.

– Dans Paris, reprit-il lentement, il y a encore plus de madras que de Marguerite. Je connais une Marguerite, et un madras tout pareil a celui-la, qui appartient a cette Marguerite. C’est justement pour cela que je vous demandais son nom.

Buridan réfléchit et répondit en posant son bougeoir sur la table de nuit, pour avoir les mains libres a tout événement :

– Elle se nomme Marguerite Sadoulas.

La pâleur de Roland devint plus mate.

– Je vous remercie, Monsieur Léon Malevoy, dit-il, je ne voudrais pas vous insulter, car vous etes un jeune homme poli…

– Mais, s’interrompit-il avec une violence soudaine, vous avez volé ce madras a Marguerite ; c’est mon idée !

Il y eut de la pitié dans le sourire de Buridan.

– Ne vous battez pas pour cette belle fille-la, mon garçon, croyez-moi, murmura-t-il. Tirez-vous bien l’épée ?

– Assez bien. Et j’y pense, ce sera drôle ! J’ai, moi aussi, un costume de Buridan… un beau ! Dansez-vous cette nuit ?

– Je danse et je soupe.

– Il y a temps pour tout. Voulez-vous que nous fassions un tour, demain matin, derriere le cimetiere Montparnasse ?

– Quel âge avez-vous ? demanda Buridan avec hésitation.

– Vingt-deux ans, répondit Roland qui se vieillissait a dessein.

– Vraiment ? Vous n’avez pas l’air. Comment vous appelez-vous ?

– Roland.

– Roland, qui ?

– Roland tout court.

– Va pour le cimetiere Montparnasse, dit le Buridan, qui reprit son bougeoir. Je vais vous éclairer, Monsieur Roland tout court.

– C’est bien convenu ?

– Bien convenu. Mais le diable m’emporte si Marguerite…

Roland descendait déja l’escalier.

Buridan, au lieu d’achever sa phrase, qui probablement n’était pas un cantique de louanges en l’honneur de Mlle ou Mme Sadoulas, se demanda :

– Au fait, pourquoi n’est-elle pas venue ?

– Hé ! cria dans l’escalier la voix de Roland, Monsieur Léon Malevoy !

– Qu’y a-t-il encore, Monsieur Roland tout court ?

– Il est cinq heures moins le quart.

– Bien obligé !… bonsoir !

– Monsieur Léon Malevoy !

– Apres ?

– Savez-vous pourquoi on m’a demandé l’heure qu’il est a tous les étages de votre maison ?

– Parce que les montres de tous les étages sont au Mont-de-Piété. Bonne nuit !

– Dites donc ! un dernier mot. Vous etes clerc chez M. Deban, n’est-ce pas, Monsieur Léon Malevoy ?

– Mais oui, Monsieur Roland tout court. Quatrieme clerc.

– J’étais venu pour parler a votre patron… une affaire tres pressée. … Il n’est pas a la maison ?

– Non.

– Savez-vous ou je pourrais le rencontrer ?

– Oui… Palais-Royal, galerie de Valois, n° 113.

– A la maison de jeu ?

– Il est le notaire de l’établissement.

– Je vais aller l’y trouver.

– Inutile, si c’est pour lui demander de l’argent.

– Au contraire, c’est pour lui en remettre.

– Dangereux ! Attendez a demain, Monsieur Roland tout court… Nous reviendrons peut-etre ensemble du cimetiere Montparnasse.


Chapitre 3 Marguerite de Bourgogne et le troisieme Buridan

 

Roland, s’étant acquitté ainsi de sa commission, revint au logis.

– Chut ! dit Mme Marcelin, la voisine, au moment ou il entrouvrait avec précaution la porte de la chambre de sa mere. Elle dort.

La voisine était une bonne grosse femme de trente-cinq a quarante ans, qui regardait Roland avec un sourire de mentor. Elle était fiere de son éleve et ne se plaignait pas trop d’en etre réduite au rôle de confidente, depuis l’avenement de Marguerite Sadoulas, premier roman de notre héros. Les éleves, d’ailleurs, manquent-ils jamais aux maîtresses habiles ? La voisine avait un excellent cour ; elle veillait la malade par-dessus le marché. Madame Thérese aimait la voisine, parce qu’elle la trouvait toujours prete a parler de son fou, de son chéri, de son Roland adoré.

Aujourd’hui, Thérese et la voisine avaient causé longuement de Roland, puis, Thérese s’était endormie avec le nom de Roland sur les levres.

Roland était un peu soucieux. Il avait bien réfléchi en revenant de la rue Cassette. Les cris de la trompe et les mille voix du carnaval n’avaient pu troubler sa méditation dont le résultat était naturellement ceci :

– Il y a un mystere ; mais Marguerite est pure comme les anges !

En somme, ce beau Roland n’avait que dix-huit ans. Quand un enfant doit devenir véritablement un homme avec le temps, les leçons de la voisine n’y font rien. Ceux que la voisine vieillit avant l’âge n’auraient pas muri, soyez surs de cela, et n’en veuillez pas trop a Mme de Warens, malgré les plaintes hypocrites de ce cour de caillou, d’ou elle avait fait jaillir la premiere étincelle.

Grand cour ! chante encore la postérité. Car l’admirable génie de Rousseau a ce privilege de vibrer comme un sentiment. Lui qui n’aima que les reves secrets de la solitude ! lui qui calomnia le bienfait, douta de l’amitié et se défia de Dieu !

Roland n’avait pas de génie, et Roland, grâce au ciel, ne se défiait de personne. Il croyait a tout, comme un brave garçon qu’il était : a son maître, le demi-dieu de la couleur ; a sa mere, la douce et la sainte ; a l’avenir, a la voisine et meme a Marguerite Sadoulas !

C’était peut-etre aller un peu loin, mais que voulez-vous ?

– Tu n’as qu’a t’habiller, mauvais sujet, dit la voisine a voix basse. Ta mere va etre bien tranquille, toute la nuit, et d’ailleurs je serai la.

Roland vint sur la pointe du pied jusqu’au lit et regarda la malade qui dormait les mains croisées sur sa poitrine. Elle était si pâle qu’une larme mouilla les yeux de Roland.

– Je la verrai ainsi une fois, murmura-t-il, endormie pour ne plus s’éveiller jamais !

La voisine avait des trésors d’expérience.

– Oh ! oh ! fit-elle, nous avons des idées mélancoliques, malgré le costume de Buridan qui attend la-bas, sur mon lit… Il est arrivé quelque chose !

Ceci était une interrogation.

– Non, rien, dit Roland, qui tomba dans un fauteuil.

– Avec qui l’as-tu trouvée ? demanda la voisine. Avec un étudiant ? avec un militaire ? avec un pere noble ?

Roland haussa les épaules et, pour rompre les chiens, il se leva.

– Je vais t’aider a t’habiller… commença la voisine.

– Non, l’interrompit Roland, restez… maman pourrait s’éveiller.

– J’aime bien quand tu dis maman, moi, grand écervelé, murmura Mme Marcelin. Le fils du bonnetier dit : ma mere.

Roland sortit. Il poussa une porte sur le carré et entra dans la chambre de la voisine. C’est ici un lieu mystérieux, un sanctuaire, un laboratoire qui mériterait une description a la Balzac. Tant de jeunesse rancie ! tant de sourires pétrifiés ! tant de fleurs fanées ! mais nous n’avons pas le temps, et la voisine est si bonne personne !

Roland s’assit sur le pied du lit, aupres du costume de Buridan et mit sa tete entre ses mains.

La voisine s’était trompée trois fois ; ce n’était ni un pere noble, ni un militaire, ni un étudiant : c’était un clerc de notaire. Mais comme la voisine avait bien deviné du premier coup pourquoi notre Roland avait, ce soir, des pensées mélancoliques !

La voisine vint pour voir ou il en était de sa toilette. Elle le trouva qui pleurait comme un enfant.

– Ta mere dort bien, dit-elle, pendant que Roland faisait de son mieux pour cacher ses larmes. Il y a longtemps que je ne l’avais vue dormir de si bon cour. Elle reve : elle parle de vingt mille francs. Est-ce qu’elle a mis a la loterie ?

– Pauvre maman ! murmura Roland. Elle m’avait bien dit de prendre garde ! je tuerai ce coquin de Buridan !

Mme Marcelin aurait préféré parler des vingt mille francs qui l’intriguaient jusqu’au vif.

– Parfois, reprit-elle, on peut tomber sur un quaterne… quel Buridan veux-tu tuer ?

Roland sauta sur ses pieds.

– Il faut que je lui parle ! s’écria-t-il et que je la traite une bonne fois comme elle le mérite !

– C’est ça, répliqua la voisine en dépliant le costume ; ça doit joliment t’aller ces nippes-la. Tout te va. Si tu avais le fil et l’occasion, tu deviendrais rentier rien qu’a dire : « mon cour » aux duchesses, en tout bien tout honneur… Mais, au lieu de ça, tu pleures comme un grand benet, parce qu’une farceuse de cantine…

– Madame Marcelin ! s’écria Roland avec un geste magnifique, je vous défends d’insulter celle que j’aime !

Elle le regarda, partagée par l’envie de rire et l’émotion. L’émotion l’emporta. Elle lui jeta les deux bras autour du cou, et baisa ses cheveux en disant :

– Es-tu assez beau, mon pauvre grand nigaud ! es-tu assez bon ! Et dire que vous perdrez tous le meilleur de votre âme avec ces malheureuses !

– Encore ! fit Roland qui frappa du pied.

– Ah ! tais-toi, bambin, sais-tu, fit la voisine en se redressant. Pour un peu, je le dirais a ta mere !

Roland pâlit.

– Sortir la nuit, murmura-t-il, quand elle est si malade !

La voisine haussa les épaules, mais elle avait les yeux mouillés.

– Tu es un pauvre cher enfant ! dit-elle du fond de cette philosophie naive et terrible qu’elles ramassent on ne sait ou. Autant celle-la qu’une autre. On le promet que ta mere sera bien gardée. Et si elle te demande : « Il dort ! »

Elle lui tendit les chausses collantes, en tricot violet.

– Prends encore cette nuit de bon temps, continua-t-elle. Tu vas te disputer, puis pardonner, c’est le plaisir.

– Pardonner ! gronda Roland, jamais ! si c’était une grisette, je ne dis pas, mais une personne bien née !

La voisine se retourna pour lui laisser le loisir de passer les chausses et aussi pour cacher un éclat de rire que, cette fois, elle ne put réprimer.

– Oh ! certes, dit-elle d’un ton patelin, ce n’est pas une grisette, celle-la. Et sans la révolution…

– Son pere était colonel, prononça Roland avec dignité. Ce n’est pas la révolution.

– Alors c’est la Restauration. Que veux-tu, on ne voit que malheurs !… Peut-on se retourner ?

– Et sa mere, poursuivit Roland, était la cousine d’un girondin.

– Quel âge a-t-elle donc, si ça date de la Terreur ? demanda bonnement la voisine.

Roland répondit :

– Attachez-moi mes chausses dans le dos et pas de mauvaises plaisanteries !

Pendant que la voisine obéissait, il reprit :

– Elle a l’âge qu’elle a. Ça ne vous regarde pas. Il n’y a rien de si beau qu’elle, rien de si noble, rien de si brillant. Tenez, si vous la voyiez…

Ces derniers mots s’étaient sensiblement radoucis.

– Tu me la montreras, dit complaisamment la voisine, si tu y tiens.

– Elle a un prix de piano au Conservatoire. Elle peint, elle déclame. …

– Oh ! oh ! fit la voisine dédaigneusement. Une artiste !

Il n’y a pas de milieu. Selon les gouts, ce mot-la est le plus charmant des éloges ou la plus envenimée des injures. Quoique la voisine se moquât du fils de la bonnetiere, elle avait de bonnes petites rentes conquises dans le commerce.

Roland lui lança un regard exaspéré.

– Oui, une artiste ! prononça-t-il avec emphase. A l’Opéra, elle serait éblouissante, au Théâtre-Français elle écraserait tout le monde…

– Aussi, on n’en veut pas, glissa Mme Marcelin.

– Elle sera partout magnifique…

– Et pas chere !

– Meme sur un trône !

– Benet ! dit la voisine, qui déplia le pourpoint. Si tu savais combien j’en ai vu, des pigeonneaux de ta sorte, plumés, flambés, rôtis par ta demoiselle !

– Par Marguerite !…

– Ou par Clémence, ou par Athénas, ou par Madeleine. Le nom importe peu. Tiens, tu es joli comme un Amour. Passe-moi mon peigne que je te lisse tes cheveux. Si elle est belle, tant mieux. Ce serait trop fort aussi de te voir berné par une créature qui ne serait pas belle… Voila ! tu es costumé ! regarde-toi dans mon miroir et demande a ta conscience, nigaud, si elle est moitié aussi belle que tu es beau ?… Est-il joli garçon aussi, l’autre ?

Roland ferma les poings et fit a sa glace une effroyable grimace.

– Puisque je le tuerai ! gronda-t-il.

– C’est juste, ça ne coute rien… Dis donc, Roland, avant de le tuer, demande a l’autre s’il a sa mere.

Roland s’élança dehors ; mais il revint et mit un gros baiser sur le front de cette femme qui gardait des restes de beauté sous l’injure des années, comme son cour, flétri par places, conservait en quelque recoin le parfum merveilleux des jeunes tendresses.

Il sortit, la poitrine serrée par je ne sais quelle douloureuse étreinte.

Le fracas joyeux de la rue lui fit mal. Les cris de cette ivresse folle sonnaient faux a son oreille.

Il marchait lentement. Une bande d’enfants se mit a le suivre en poussant la clameur du carnaval. Il n’entendait pas. Ce fut d’instinct qu’il prit comme il faut sa route en remontant la rue de Seine. Les enfants le quitterent parce qu’il ne se fâchait point.

Comme il passait devant le palais des pairs, l’horloge sonna huit heures.

Il pressa le pas un peu. Sur la place Saint-Michel il tâta précipitamment sa poitrine en murmurant : le portefeuille !

Le portefeuille était la, parce que Roland avait gardé son gilet de tous les jours sous son pourpoint de théâtre.

Il suivit les rues d’Enfer et de l’Est. Au rond-point de l’Observatoire il s’assit sur un banc, malgré le froid qu’il faisait.

Le vent du nord avait porté les huit coups sonnés a l’horloge du Luxembourg jusqu’a une maison neuve, étroite et haute, située vers le milieu du boulevard Montparnasse, du meme côté que la Grande-Chaumiere, dont elle était voisine. C’était une de ces masures déguisées en élégantes demeures que le regne de Louis-Philippe sema dans Paris avec tant de profusion. Au-dehors, cela ressemble presque a quelque chose, mais la spéculation malsaine y économisa tellement la main-d’ouvre et les matériaux que cela chancelle déja, et que, quand le marteau des démolitions y touche, cela tombe sous un nuage poudreux qui ne laisse apres soi qu’un monceau de plâtras inutile.

Le cinquieme étage de la maison neuve avait une terrasse régnante qui regardait Paris par-dessus les riches bosquets du jardin de Marie de Médicis. L’appartement se composait de quatre petites pieces, maigres d’architecture, mais meublées avec un certain luxe apparent. Il y avait en outre une cuisine.

Dans le salon, on voyait un tres beau piano d’Érard, des vases, façon Sevres, trop grands pour la mesquine cheminée, habillée de velours nacarat, une console en Boule authentique et deux fauteuils de vernis blanc recouverts en tapisserie des Gobelins. Les rideaux et le reste de l’ameublement étaient en damas vert chou a quarante sous le metre.

C’était le logis de Mlle Marguerite-Aimée Sadoulas, dite Marguerite de Bourgogne, depuis le carnaval.

Si la voisine eut vu Marguerite de Sadoulas, couchée comme elle l’était sur son divan et jouant d’un air distrait avec le collier de grosses perles qui ruisselait sur sa poitrine demi-nue, la voisine, femme d’expérience et de connaissance, eut mis fin une fois pour toutes et du premier coup a ses mines dédaigneuses.

Marguerite était souverainement belle sous la couronne opulente de ses cheveux châtains qui jetaient leurs ondes désordonnées autour de son front pâle et rebondissaient en boucles prodigues jusque sur la splendeur ambrée de ses épaules. Oh ! certes, celle-la n’était pas une petite fille, une grisette, ce jouet inoffensif et joli qui sert a passer la jeunesse. Il y avait en elle de la grande dame et de la courtisane : que ce rapprochement nous soit pardonné, puisqu’il est dans la nature des choses : le rôle de la courtisane étant de singer le beau et de chercher la séduction ou Dieu l’a mise.

Il y avait en elle de la grande dame plutôt que de la courtisane.

Et plus que de la grande dame. Ce fou de Roland, cet enfant subjugué, avait dit le vrai mot dans sa langue d’amour. C’était un trône, le vrai piédestal de cette miraculeuse statue, vautrée sur l’indigence d’un divan mal rembourré.

Taille de reine ! pourquoi dit-on cela ? C’est qu’on voudrait cette taille aux reines. Taille souple et noble, et fiere et gardant, parmi son indolent repos, ces mystérieuses vigueurs que promet le sommeil de la tigresse.

Marguerite était belle hautement et orgueilleusement, a grand fracas, a toute lumiere, non point de cette chere beauté qui répond au reve secret de quelques-uns, mais qui cache aux autres ses rayonnements discrets : elle était belle a tous comme le soleil.

Elle avait sous l’arc audacieux et net de ses sourcils de longs yeux noirs pensifs, mais ardents, qui languissaient a leurs heures et dardaient, au réveil, entre les baisers de ses cils, cette langue de flamme qui affole ou qui ressuscite. Sa bouche correcte et sérieuse souriait pourtant, et alors c’était fete ; quand elle riait, cette bouche sobre, cette bouche qui semblait dérobée, dessin et couleur, au divin matérialisme d’un chef-d’ouvre de Rubens, quand ces levres voluptueuses vibraient et frémissaient, c’était orgie !

Marguerite était belle bruyamment et insolemment.

Quel âge, cependant, donner a l’ovale parfait de ce visage, aux reflets de cette chevelure, aux épanouissements hardis de ce sein ?

– Elle a l’âge qu’elle a.

Roland répondait ainsi aux questions de la voisine. Le duvet vierge de la jeunesse restait aux fossettes de ses joues ; ses tempes bleuâtres gardaient les gammes délicates de la récente floraison ; mais ses yeux disaient : il y a longtemps !

Elle était seule. Le costume de la reine théâtrale dont elle avait pris le nom pour quelques semaines la drapait a miracle. Elle attendait ce qu’on appelle le « plaisir », l’heure de la collation rieuse avant l’heure agitée du bal ; elle attendait, sans impatience et comme un chien bichon aux longues soies, pareilles a des franges, dormait sur le tapis.

Une voix d’homme monotone et rauque chantait quelque part dans la maison un cantique d’ivrogne.

Quand huit heures sonnerent, elle écouta.

– Oui, dit-elle, cent mille livres de rentes me suffiraient pour commencer.

Ses belles levres eurent un amer sourire ; elle pensa tout haut : « Je suis peut-etre trop belle… et certainement j’ai trop de cour ! »

– Ohé ! Marguerite ! cria la voix rauque, viens causer nous deux.

– Non, répondit-elle.

– Alors, je vais laisser bruler le rôti.

– Laisse bruler, fit-elle avec fatigue.

Elle se leva indolemment et s’assit de travers devant son piano qu’elle ouvrit. Ses doigts d’aimée caresserent les touches et le piano chanta. Roland avait raison : c’était une grande artiste.

Mais l’art, aujourd’hui, n’était pas le bienvenu, car elle referma l’instrument d’un geste brusque et mit sa tete sur sa main. Un peintre eut saisi ce moment pour jeter sur la toile la Vénus de notre France méridionale, belle autrement et plus belle que l’Italienne ou l’Espagnole.

« Il y en a tant, pensa-t-elle, qui ne me valent pas et qui ont cent mille livres de rentes ! C’est la chance. Et il faut s’arracher le cour ! »

Elle tordit ses superbes cheveux entre ses doigts de statue.

– Joulou ! appela-t-elle.

– Apres ? fit la voix rauque qui naguere chantait dans la cuisine.

– Ou trouve-t-on les lords anglais et les princes russes ?

Joulou se mit a rire sourdement.

– Elle est bete ! grommela-t-il… Au marché, pardi !

– Joulou, poursuivit Marguerite, veux-tu assassiner quelqu’un ? Je ne sais plus comment faire !

C’était histoire de plaisanter.

Prenez garde, cependant, a ceux ou a celles qui rient avec ces choses lugubres. Joulou ne riait plus. On vit une tete large et blondâtre, a la fois puissante et innocente, qui se montrait dans l’entrebâillement de la porte. Joulou avait de gros yeux sans couleur, mal abrités par des cils trop clairs ; sa joue charnue et bleme était coupée selon une ligne ronde qui se renflait par le bas. Il était jeune et solidement pris dans sa taille un peu courte, mais bien proportionnée ; ses cheveux d’un blond déteint et crépus foisonnaient comme une toison de caniche. C’était un pauvre diable, ce garçon-la, et pourtant son aspect éveillait je ne sais quelle idée de brutale domination.

Il était a la mode, lui aussi, et portait un costume complet de Buridan, sauf la toque : chausses vert sombre, jaque couleur de tan. Cette défroque plus ou moins authentique des soudards du quatorzieme siecle lui allait comme une peau. Il était bien la-dedans, tres bien, et si sa vocation l’eut porté vers l’art dramatique, jamais figurant, payé quinze sous par soirée, n’eut mérité mieux que lui l’or d’un directeur intelligent.

Il était du temps, comme les malandrins de Tony Johannot, comme les routiers d’Alphonse Royer ou du bibliophile Jacob. En le voyant, on oubliait l’invention des réverberes, et sa dague, qui pendait lâche comme une breloque, faisait presque peur.

Il regarda fixement Marguerite qui avait sur lui ses grands yeux distraits.

– As-tu faim ? demanda-t-il.

– Comme une louve, répondit-elle, pendant que ses prunelles élargies brillaient ; faim des choses qui coutent des poignées de louis, soif des vins qui n’ont pas de prix et qu’on boirait dans de l’or, tout pétri de diamants !

– Elle est bete ! dit Joulou. As-tu faim ? faim de manger ?

Il ajouta :

– Nous avons un poulet et de la biere. Marguerite dessina un geste de supreme dédain.

Joulou reprit :

– Si je savais ou ça pose, les lords anglais et les princes russes, j’irais t’en chercher tout de meme, ma fille.

– C’est pour les laides et pour les vieilles ! répliqua Marguerite. Il n’y a plus de ces bonnes sorcieres qui vous faisaient épouser des ducs pour dix louis.

Joulou eut son rire sourd qui montrait une rangée de dents formidables sous sa moustache rare et roussâtre. Il dit :

– Elle est bete.

Et il entra tout a fait. Cette belle Marguerite le regardait venir avec une caressante complaisance. La lourdeur de sa face n’excluait pas une sorte de beauté, et il avait un corps musclé magnifiquement. Marguerite, du reste, expliqua la caresse de son regard en disant :

– Chrétien, j’ai idée que tu feras ma fortune, une fois ou l’autre. Les innocents ont les mains pleines.

– Ça ne m’irait pas d’assassiner quelqu’un, commença-t-il paisiblement. Du tout, mais du tout !

– Brute ! l’interrompit Marguerite qui frissonna. Qui te parle de cela ?

– A moins, poursuivit Joulou, qu’on soit en colere… ou qu’on ait bu du vin chaud… ou qu’il m’ait fait du tort !

Il était tout aupres de Marguerite qui le repoussa d’un geste viril. Joulou chancela, rit et dit :

– Ah ! tu es forte, je sais bien. Mais je suis plus fort que toi.

Elle l’enveloppa d’une oillade étrange.

– M. Léon Malevoy est un beau jeune homme, murmura-t-elle.

– C’est possible, fit Joulou en mordant le bout d’un cigare a un sou. Je ne m’y connais pas et je me moque de lui. Tu ne l’aimes pas.

– Mais reprit Marguerite, il n’est pas si beau de moitié que Roland.

– C’est possible, répéta Joulou, qui alluma son cigare a une bougie. As-tu faim ? viens dîner a la cuisine : on est mieux.

– Je n’ai pas été au rendez-vous de Léon Malevoy.

– Tiens, c’est ma foi, vrai !

– Tu ne t’en étais pas aperçu ?

– Non… rapport au poulet, a qui je pensais.

– Brute ! brute ! fit la belle créature sans colere et en riant. Embrasse-moi.

Joulou se fit prier.

– Je ne recevrai pas Roland, répondit Marguerite en lui jetant ses deux bras autour du cou. Vois comme on t’aime !

– Au lieu de cette biere, dit Joulou, si j’allais prendre deux bouteilles de Beaune a crédit ?

– Tu n’es donc pas jaloux, toi, Chrétien ! s’écria Marguerite avec un soudain courroux.

– Non, répondit le gros Buridan, sans s’émouvoir le moins du monde.

Elle mordit son mouchoir et ses longs yeux eurent une lueur féline. Joulou poursuivit tranquillement :

– Jaloux de qui ? Des princes russes ? des lords anglais ? de M. Léon Malevoy ? du grand nigaud de Roland ? Qu’est-ce que tout cela me fait, a moi ?

Le poing serré de Marguerite lui arriva en plein visage et fit jaillir le sang.

– Brute ! brute ! brute ! grinça-t-elle par trois fois avec une colere folle.

Joulou déposa son cigare avec soin sur la tablette de la cheminée, saisit Marguerite brutalement, et la terrassa d’un seul effort.

Elle resta un instant immobile, les yeux troublés, les cheveux en désordre, le sein haletant.

– Est-elle bete ! fit Joulou doucement et du ton dont on implore un pardon.

Puis, il ajouta d’un accent sévere, au vu de quelque symptôme a lui connu :

– Pas d’attaque de nerfs ! ou on se fâche tout rouge, ma fille !

Une larme vint dans les yeux de Marguerite.

– Ne pleure pas, dit-il d’une voix tout a coup changée. Frappe, si tu veux, mais ne pleure pas !… Eh bien ! si, la ! je suis jaloux ! si tu frappais quelqu’un… si quelqu’un te battait… si tu disais a quelqu’un comme a moi : brute ! brute !… et du meme ton… Je le tuerais !

– Est-ce vrai, cela, Chrétien ?

– C’est vrai !

Marguerite se releva. Elle rejeta en arriere son opulente chevelure qui ruissela sur son dos demi-nu comme un manteau.

– Est-ce tout ? gronda le Buridan dont les gros yeux flambaient enfin.

Marguerite sembla hésiter, puis son front devint sombre.

– Va-t’en, ordonna-t-elle durement. Tu m’as fait mal ! tu m’as fait honte ! Si j’étais ce que je dois etre, je ne voudrais pas de toi pour mon laquais !

Joulou resta bouche béante a la regarder, comme si cette rancune l’eut étonné profondément.

– Est-elle bete ! murmura-t-il d’un accent plaintif en baissant sa tete crépue.

Marguerite tordait a deux mains son éblouissante chevelure et revait.

– Faut-il aller chercher les deux de Beaune ? demanda timidement Joulou.

La sonnette tinta. Une voix jeune et sonore appela :

– Marguerite ! Marguerite !

– Va ! tâche ! fit Joulou avec un rire triomphant. Nous n’y sommes pas.

Mais Marguerite l’interrompit, disant :

– Ouvre, brute, j’ai besoin de voir le visage d’un homme.


Chapitre 4 Brute !

 

La-bas, entre Josselin et Ploërmel, dans le département du Morbihan, les parents de Chrétien Joulou s’appelaient M. le comte et Mme la comtesse Joulou Plesguen du Bréhut. Ils avaient le premier banc fermé a la paroisse, a gauche du lutrin. Ils étaient nobles autant que le roi, mais moins riches que bien des bergeres. C’étaient des gentilshommes de mille écus de rentes ; on en voit de plus pauvres encore, en ces pays heureux, et ils roulaient carrosse – non suspendu, par les bas-chemins de leurs anciens fiefs.

Croyez-vous rire ? La maison avait six domestiques et trois chevaux dont deux borgnes. Le troisieme, a la vérité, était aveugle. On donnait des bals et des retours de noces au château du Bréhut. Les deux demoiselles ne se mariaient pas vite, mais c’est qu’on faisait beaucoup pour Chrétien, qui était l’espoir de la maison. Les choses vont de mal en pis. Avec mille écus de rentes, il y a cinquante ans, on faisait claquer son fouet a volonté, entre Ploërmel et Josselin, ou est ce merveilleux palais des Rohan, princes de Léon, qui dépensaient a cinquante mille pistoles. Mille écus ! vous n’avez aucune idée de ce que vaut un écu sur la lande !

Seulement, M. le comte et Mme la comtesse faisaient douze cents francs de pension a Joulou, l’héritier, l’espoir, le héros de la famille.

Avec ces douze cents francs annuels, Chrétien Joulou devait devenir avocat et voir a gagner de l’argent.

Gagner de l’argent ! plaider ! tomber avocat !Un Joulou Plesguen du Bréhut ! parent de Rohan, et du bon côté ! cousin de Rieux ! neveu de Goulaine ! allié aux Fitz-Roy de Clare, car Joulou était tout cela abondamment, authentiquement ! Plaider ! gratter le papier ! tondre la monnaie ! Hélas ! hélas ! savez-vous ou nous allons ! Le comte et la comtesse – le bonhomme et la bonne femme, comme on les appelait – avaient bien réfléchi ; mais 1832, sur la lande, les écus, les beaux et bons écus d’autrefois avaient déja bien perdu de leur patriarcale valeur.

De mille écus, ôtant douze cents francs, restaient six cents écus pour le pere, la mere, les deux demoiselles, les six domestiques et les trois chevaux. On se serrait un peu a la ceinture.

Mais que d’espérances ! Joulou avocat ! Il n’y a plus de sot métier. Que parlez-vous de déroger ? Et les élections ! Chrétien Joulou était un peu député par droit de naissance. Les maîtres de forges n’auraient pas beau jeu a dire de lui « un hobereau sans éducation ! » Sacrebleu ! sans éducation ! douze cents francs par an, dans la « capitale ». Pendant trois ans ! Trois mille six cents francs. Gare aux maîtres de forges ! Joulou avait un grand avenir. La plume a remplacé la lance. Ouvrez pour Joulou les deux portes de l’arene moderne !

Que disions-nous ! Trois mille six cents francs ! et les huit ans de college a Vannes ! a sept cents francs par an, comptez. Et les mille francs prodigués d’un coup au gaillard qui s’était déguisé en Joulou pour passer l’examen du baccalauréat ! Et les inscriptions de l’école de droit, religieusement lues par Joulou ! Et les examens dévorés ! Et tout l’argent envoyé en cachette par Mme la comtesse ! Taisez-vous ! Joulou était un animal hors de prix, un baudet de quinze mille francs, au bas mot ! Pour quinze mille francs, on aurait pu marier les deux demoiselles, acheter une ferme ou mettre a la tontine. Mais, réflexions faites, on aimait mieux avoir Joulou, coute que coute, a cause de son avenir, et l’on avait bien raison, vous verrez.

Il n’en était pas plus fier pour cela. Quand il revenait au château, il faisait l’amour a coups de poing avec les soubrettes en sabots et empruntait de l’argent a Yaumic le maître des écuries, qui avait, ma foi, 36 francs de gages, per annum !

Mais voila le revers de la médaille : au bout de la troisieme année de droit, Chrétien, qui devait revenir avocat, ne revint pas du tout. On apprit avec épouvante au château du Bréhut, que les quinze mille francs étaient dévorés en pures pertes. Joulou avait mené a Paris la vie de Polichinelle. Il jouait bien la poule ; c’était son seul talent. Il avait des dettes. La pauvre mere pleura toutes les larmes de son corps, les deux demoiselles roucoulerent ce refrain de la femme, si terrible dans les familles : « Nous l’avions bien prédit. » Et le bonhomme, a qui on demandait de l’argent, envoya sa malédiction sans meme payer le port.

Telle était l’histoire de Chrétien Joulou, « la Brute » de cette éblouissante Marguerite. Nous ne donnons pas cette histoire pour nouvelle. Le Pays latin la tire tous les ans a plusieurs douzaines d’exemplaires. Un gai pays ! C’est cette histoire-la qui fait des étudiants de quinzieme année, une des classes sociales les plus utiles aux vaudevillistes. Quand le vaudeville la raconte, elle est a mourir de rire.

Seulement, Joulou ne ressemblait pas a tous les étudiants hors cours. C’était Joulou le paysan, Joulou le gentilhomme, Joulou, le lutteur des pardons de Bretagne, Joulou, le buveur de cidre et le galant a bras raccourcis. Il eut été bien couché dans la boue d’une orniere ; il s’y fut endormi, ivre et idiot comme tant d’autres. Dans la boue de Paris, ces loups ne peuvent pas dormir ; l’ivresse est la d’une autre sorte. Ils prennent la fievre parfois et voient rouge.

Chose étrange a dire, Joulou avait gardé quelque part, sous son épaisse enveloppe, un vague ressouvenir de son sang et de son pays. On l’avait vu protéger le faible, par hasard ; il ôtait son chapeau en passant devant les églises, et ses yeux se mouillaient a la pensée de sa mere.

Ce loup, si quelque main vigoureuse l’eut pris au poil et tenu ferme, serait peut-etre devenu un chien honnete ; un chien de prix, meme, car il avait la race.

Mais il avait touché au couteau déja, pour un salaire puéril et burlesque ; il n’y eut pas touché pour un salaire sérieux – en ce temps-la.

Une nuit pour un cent d’huîtres et ce que peut contenir de truffes le ventre d’une poularde, Chrétien Joulou Plesguen, vicomte du Bréhut, s’était battu mieux qu’un lion contre un enseigne de vaisseau en goguette a Paris. L’enseigne était breton comme lui, tetu comme lui, brave comme lui : l’arme choisie fut le poignard des officiers de marine ; l’épée eut été trop longue ; on s’aligna, en effet, pour employer la locution troupiere avidement adoptée par MM. les étudiants, sur une table de marbre de cet estaminet tapageur qui déshonorait la place de l’École-de-Médecine, et qu’on appelait : la Taverne, de 1830 a 1840.

La table était juste assez large pour servir de piédestal a ce groupe de gladiateurs. Ce fut un duel célebre et dont la justice se mela, mais pas tant que la lithographie. Le marin finit par tomber la poitrine trouée. On ferma la Taverne. Joulou se cacha chez Marguerite. Ce fut son destin.

Car il s’agissait de Marguerite ; le marin avait encouru les rancunes de Marguerite. C’était Marguerite qui avait promis le cent d’huîtres et les truffes.

Chez Marguerite, Joulou se laissa glisser au-dessous de son propre niveau. Il fut le domestique de Marguerite – et son maître. Parlons de Marguerite.

D’ou venait-elle, cette Marguerite ? Bordeaux est une provenance célebre dans l’univers entier. Marguerite se coiffait volontiers a la mode charmante des filles de Bordeaux. Elle nouait le madras avec une coquetterie supreme. Mais elle parlait, elle écrivait surtout autrement qu’une grisette bordelaise, et son talent sur le piano annonçait des études sérieuses. D’ou venait-elle ?

De Bordeaux et aussi d’ailleurs. On voyage.

Elle mentait quand elle se disait fille de colonel. Le lieutenant d’infanterie Sadoulas, un vieux brave qui avait conquis son épaulette lentement, a la pointe du sabre, avait ramené d’Espagne, en 1811, une verte Aragonaise qui plaisait beaucoup au régiment. L’Aragonaise était bonne personne, comme le sont généralement ses compatriotes. Depuis les sous-lieutenants, sortant de l’école militaire, jusqu’au gros major, homme sérieux et de poids, tout le monde avait a se louer d’elle. Aussi le lieutenant Sadoulas l’épousa. Vers la fin de 1812, elle mit au monde une petite fille que le gros major, son parrain, baptisa Marguerite-Aimée.

Le lieutenant Sadoulas mourut comme il put, ici ou la ; son Aragonaise n’avait plus déja le temps de s’en inquiéter. Elle tenait la maison du gros major, retiré des affaires depuis 1815. Ce gros major était un bon parrain ; il mit sa filleule dans une de ces excellentes pensions qui croissent en pleine terre autour d’Écouen et de Villiers-le-Bel, pour rendre hommage a la mémoire de Mme Campan. Apres quoi, l’Aragonaise et lui se brouillerent. Il se maria ; l’Aragonaise courut la prétentaine a l’heur et le malheur.

Un matin du mois de mai 1827, le gros major et sa femme vinrent au pensionnat. Depuis six ans qu’ils étaient mariés, ils n’avaient point d’enfants, et le gros major, plaidant avec art diverses circonstances : son âge déja tres mur, celui de Madame qui s’en allait murissant également, les déplaisirs de la solitude et autres, avaient déterminé Madame a adopter la jeune Marguerite-Aimée qui donnait, au dire du brave militaire, les plus heureuses espérances. Il était en deça de la vérité ; Marguerite-Aimée faisait mieux que promettre ; le gros major apprit, en mettant le pied dans le parloir du pensionnat, que Marguerite-Aimée avait pris son vol, la veille au soir, avec un professeur de piano, qui, lui aussi, promettait et tenait.

Marguerite avait alors quinze ans. C’était un ange, au dire de la maîtresse du pensionnat, ni plus ni moins, du reste, que toutes ses autres éleves. On parla de pendre le professeur de piano. Les jeunes camarades de Marguerite, avec une sagesse au-dessus de leur âge, voyaient les choses plus froidement et confessaient entre elles que le professeur avait été enlevé par Marguerite.

A bien réfléchir, c’est l’histoire de toutes les séductions. Je propose pour don Juan, au lieu du châtiment épique par les poetes, un bonnet d’âne et le fouet.

On est naive a quinze ans ; Marguerite, des la premiere poste, demanda au professeur de piano s’il connaissait des princes russes, et certes, ce n’était pas mal avisé, car j’ai vu des professeurs de piano qui gagnaient bien de l’argent a connaître des princes russes.

A la seconde poste, les deux fugitifs se brouillerent mortellement. A la troisieme, Marguerite intéressa un conducteur, lequel faisait le commerce du gibier. Cela lui donnait d’éminentes relations. Apres avoir fait la cour a Marguerite, pour un motif frivole, avec succes, il la confia au plus fort restaurateur de la place Saint-Martin, a Tours, en Touraine.

Quelques lecteurs irréfléchis pourront trouver que ce n’était pas beaucoup la peine d’avoir quitté l’excellent pensionnat d’Écouen ou de Villiers-le Bel. Nous répondrons que presque toutes les fortes natures, armées en course et décidées a mener rondement la bataille de la vie, ont un plan préfix. Ce plan a son envers. Marguerite était a cheval sur deux idées : le prince russe, qui pouvait etre aussi bien un planteur américain, et l’homme qu’elle appelait, dans les précoces calculs de sa stratégie, « son premier mari ».

Elle n’avait pas peur de l’aventure, mais elle ne craignait pas la voie commune. Seulement, le prince russe et le « premier mari » apparaissaient tous deux a sa jeune imagination a l’état d’échelon ou de seuil : pour monter, pour entrer.

En se laissant jeter par-dessus le bord, ce nigaud de séducteur, le maître de piano, n’avait pas fait une mauvaise affaire !

La vie, la vraie vie de notre pensionnaire ne devait commencer qu’au lendemain de la banqueroute du prince russe, ou le premier jour de son veuvage. Jusque-la, elle était chrysalide et cachait sous son aisselle les plus longues ailes de papillon qui aient jamais porté une ancienne chenille dans les airs.

Le traiteur était veuf, mais on ne fait pas de folies sur la place Saint-Martin, a Tours. Le traiteur se moqua de notre belle Marguerite pour épouser une rentiere blette, qui lui apportait une inscription de 2700 francs et un riche talent de comptable. Marguerite faisait son stage durement. La nouvelle épouse la mit a la porte. Elle tomba en proie a un commis voyageur qu’elle rongea jusqu’a l’os ; mais il n’y avait que la peau.

Paris serait la premiere ville de France, si Bordeaux n’existait pas ; c’est l’opinion des Bordelais. Marguerite vit Bordeaux, on y apprend beaucoup ; c’est plein d’agents de change. Elle fut deux ou trois fois sur le point d’y trouver son prince russe ou son « premier mari », mais elle était trop jeune, peut-etre meme trop belle ; cela nuit plus qu’on ne pense.

Elle fut demoiselle de magasin ; elle tourna des quantités de tetes gasconnes sans honneur ni profit. Elle monta sur un théâtre ou le prince russe d’une poupée de carton la fit siffler pour cent écus. Elle donna des leçons de piano et fit peur aux instincts des meres.

Elle fut institutrice. Partie gagnée, n’est-ce pas ? Institutrice dans un premier cru de Médoc ; 1400 francs la piece !

Ils sont marquis, ces vignerons ; ils sont bordelais, c’est-a-dire épicuriens, fleuris, chatouilleux, roués, naifs. Partie gagnée !

Non. Marguerite était trop jeune. Le Cid illustra son premier coup ; Condé enfant écrivit le nom de Rocroy dans l’histoire, mais César attendit trente-trois ans. César est le plus grand des trois.

Il faut attendre, il faut échouer, il faut souffrir.

Je ne sais pas ce que Marguerite Sadoulas n’avait pas fait a dix-neuf ans qu’elle avait, quand la diligence de Lyon la jeta mal attifée, un peu malade, tres découragée, mais miraculeusement belle, sur le pavé de la cour des Messageries, rue Saint-Honoré a Paris. Elle n’avait réussi a rien, voila la chose certaine. Sa beauté effrayait. La-bas, sur les brasses du Bengale ou vont et viennent les princes russes de la mer, les navires corsaires, plus avisés que Marguerite, manquent l’oillade de leurs sabords et cachent avec soin la jolie ceinture de canons qui gagne leur vie.

Paris est l’écueil ou le port, selon le destin. Des le premier pas, Marguerite y fit franchement naufrage. Celle-la ne pouvait jamais ni etre heureuse, ni meme se divertir, dans la joyeuse acception du mot. Elle n’aimait rien, ni le bien, ni le mal. Elle était cette terrible femme de bronze qui passe parmi nos rires comme l’arriere-pensée de la fatalité.

Eh bien ! Paris est si fort, si gai ! il a tant de montant ! il entoure d’un bras si chargé d’électricité le cou glacé de ces statues qu’on l’a vu les galvaniser un instant et les forcer a vivre. Pendant un an, Marguerite fut la reine du Quartier latin. Elle rit, si elle n’aima pas, et meme elle chancela une fois au bord de l’amour.

La position de M. le vicomte Chrétien Joulou Plesguen du Bréhut dans la maison de Marguerite Sadoulas n’était pas du tout un mystere pour les habitués de la Taverne. Il existe la-bas, parmi beaucoup de dévergondages, certains sentiments de fierté, et il ne faut pas oublier que cette Taverne ou ce qui la remplace de nos jours est une sorte de creuset, chauffé diaboliquement, d’ou sort ça et la une noble existence de magistrat, une pure renommée de grand médecin. Certes, il n’est pas nécessaire qu’un avocat illustre ou un éminent praticien ait passé a l’épreuve de ces fameux purgatoires, mais beaucoup les ont traversés, beaucoup les traverseront.

Il y a la un mystere de chimie morale qui a bien sa profondeur. A supposer que le proverbe soit vrai et qu’il faille « que jeunesse se passe », ces officines incendiées a toute vapeur font passer vite la jeunesse. Les faibles y laissent des lambeaux de leur vitalité, les forts en sortent intacts, nettement décatis et prets a entrer de pied ferme dans le sérieux de la vie.

On y rit de tout, voila peut-etre le mal. On y riait de la position de Joulou, tout le monde et ceux-la meme lui n’eussent point voulu l’accepter. Le ridicule tue le bien, mais il sauve le mal ; le ridicule masquait ici la honte : Joulou faisait la cuisine et s’en vantait. Pour les faciles, c’était une bizarre et burlesque vassalité ; pour les austeres, le surnom de Joulou, « la Brute », couvrait toutes choses d’un pitoyable voile.

Il était pourtant, chez Marguerite, des visiteurs qui ne connaissaient point ce mystere domestique. Quand la sonnette tinta, quand cette voix jeune et sonore appela Marguerite, sur le carré, Joulou devint pâle. Marguerite dit :

– C’est le beau Roland.

– Tu as promis de ne pas le recevoir, murmura Joulou.

– J’ai promis, répéta Marguerite ; a qui ? J’étais seule : tu ne comptes pas… Et il y a des jours ou il me semble que ce garçon-la est un prince déguisé. Je n’ai pas faim, va dîner tout seul.

Joulou ferma les poings. Au-dehors, la voix impatiente cria :

– Marguerite, je mets le feu, si on n’ouvre pas !

Ce n’était pas une plaisanterie ; aussi Marguerite sourit. Elle poussa Joulou qui gronda et disparut dans l’étroit couloir.

– Qui vous a donné le droit d’agir ainsi chez moi, Monsieur Roland ? demanda Marguerite en ouvrant elle-meme la porte du carré.

Il y avait bien un peu de théâtre dans la majesté de sa pose, mais son accent était vraiment d’une reine. Roland, devant elle, baissa les yeux comme un enfant.

Certes il ne menaçait plus. Une rougeur pareille a celle qui naît du pudique embarras des jeunes filles couvrait sa joue.

– Si vous saviez ce qui m’est arrivé aujourd’hui, Marguerite ! balbutia-t-il, et combien je suis malheureux !

Marguerite répondit, laissant tomber a la fois son royal accent et sa pose pompeuse :

– Que voulez-vous que j’y fasse ?

De la cuisine, on entendait tout ce qui se disait sur le carré. Joulou débrocha le poulet qu’il avait éloigné du feu avant sa visite au salon. Il n’était pas maladroit pour un vicomte. Le poulet se trouvait parfaitement cuit et embaumait la cuisine exiguë. Les narines et les yeux de Joulou témoignaient sa vive satisfaction, tandis que ses sourcils froncés parlaient encore de jalouse rancune.

« Bah ! pensa-t-il, pourquoi se fâcher ? Je ne sortirais pas d’ici pour entrer chez le roi ! Ça me va, moi, cette vie-la ! C’est drôle !

C’est artiste ! Est-ce ma faute si j’ai des gouts au-dessus de mes rentes ? Celui-la aura le sort des autres. Elle n’aime personne, excepté moi ! »

Il se frotta les mains apres avoir déposé le poulet dans un plat abondamment ébréché.

Roland était entré, cependant, et la porte extérieure avait été refermée au verrou. Joulou n’entendait plus qu’un murmure de voix du côté du salon.

– Brute ! grommela-t-il. Pas si brute ! la vie d’étudiant, quoi ! le Quartier latin ! on se moque pas mal des rabat-joie. Elle n’a pas faim ; je vais piquer un coup de fourchette, moi ! a la papa !

Marguerite était assise sur son divan et Roland s’agenouillait a ses pieds.

– Ça n’a pas de bon sens d’avoir des yeux pareils, murmura-t-elle. Je ne plaisante pas. Vous etes bien trop beau pour un homme ! C’est laid.

– Ce n’est pas répondre, fit Roland dont la voix tremblait.

– Répondre a quoi ? toujours la meme chanson ? Je ne vous aime pas, vous savez bien. C’est entendu, c’est convenu. Je n’ai pas le cour des autres femmes. Je crois que je n’ai pas de cour.

Roland la contemplait fasciné. Tout en prononçant ces dures paroles, elle avait enlevé la toque du beau Buridan et passait ses doigts doucement dans les larges boucles de sa chevelure.

– Oh ! dit le grand enfant, radotant de bonne foi ces lieux communs qui prennent une saveur en passant par la bouche des naifs, et qui, d’ailleurs, convenaient si bien a son costume de comédie, ne blaspheme pas, Marguerite ! Dieu te punirait ! Tu aimerais sans espoir !

– Est-ce que nous nous tutoyons ? demanda-t-elle en retirant sa main.

Il rougit encore. Elle ajouta :

– On est en carnaval. Je vous pardonne. Allez !

Ces quelques mots avaient été prononcés avec cette netteté légere et froide qui donnait a penser qu’elle avait pu s’asseoir parfois dans un vrai salon.

Joulou, lui, était assis devant la table de la cuisine et découpait le poulet avec sensualité, membre a membre, pour faire du tout une jolie pyramide sur une assiette fendue.

Marguerite jouait avec le chapelet de grosses perles qui ruisselait sur sa poitrine éblouissante. Il y avait des instants ou Roland éprouvait une douleur aiguë a la regarder.

– Tout vous va bien, dit-elle apres un silence. Si vous n’étiez pas fier et que vous fussiez pauvre, les tailleurs vous habilleraient pour rien.

Une larme roula dans les yeux de Roland.

– Je suis fier, prononça-t-il tout bas en relevant la tete.

– Et vous n’etes pas pauvre ?

– Si fait… Je suis tres pauvre.

Elle l’enveloppa d’un regard qui glissait comme un jet liquide et brillant a travers ses paupieres demi-closes.

– Si je pouvais aimer, pensa-t-elle tout haut, ce serait un homme pauvre et fier.

Elle se leva, déployant d’un haut-le-corps hardi toute la gracieuse splendeur de sa taille.

– Mais, ajouta-t-elle, je sais bien que je ne peux pas aimer. Figurez-vous que les deux bouteilles de Beaune, conseillées par Joulou, pour remplacer la biere, étaient a la cuisine. Il les avait prises d’avance, au crédit de la belle pécheresse, au fond d’une de ces cornes d’abondance, spéciales au pays latin et a la contrée Bréda : le fameux épicier qui vend les truffes a quarante sous la livre.

Ô jeunesse ! âge noble et charmant ! Ô souriante poésie qui croit au Champagne de Seltz, a ces truffes et a ces amours !

Le vicomte Joulou avait des illusions médiocres, mais son estomac était beau comme un regard de Marguerite. Il aimait le madere de La Villette sans y croire. Nous espérons, a la longue, séduire completement le lecteur par la peinture habilement réussie de ce grand caractere.

Au moment ou Joulou débouchait avec respect la premiere bouteille de Beaune pour la poser aupres de l’assiette ou le poulet découpé formait une appétissante pyramide, le célebre « chour des buveurs » que la mode commençait a introduire dans tous les opéras, envoya ses notes hurlantes a travers la fenetre fermée :

Joulou aimait ce genre de vers qui n’a aucun des défauts de l’alexandrin fatigant. Il aimait aussi la musique, quand on criait faux et fort. Il murmura avec un soupir d’envie :

– On noce a la Tour de Nesle ! C’est fichant, de dîner tout seul !

Et machinalement, il ouvrit la croisée de la cuisine, donnant sur le jardin d’une guinguette, voisine de la Chaumiere et portant pour enseigne le titre de la piece en vogue.

Allons ! Chantons ! Trinquons ! Buvons !

Toutes ces rimes ingénieuses entrerent tumultueusement dans la cuisine avec d’autres qui n’étaient pas moins expressives ; flacons, lurons, bouchons, tendrons, bourgeons et chansons. Joulou en avait l’eau a la bouche. Il s’accouda sur la barre d’appui de la fenetre et plongea un regard perçant a l’intérieur d’un « salon », simple, austere et meme crasseux ou une société faisait bombance. Il n’y avait que des hommes et ils étaient tous en costume de bal masqué.

– Tiens, tiens ! pensa Joulou, c’est l’étude Deban qui folichonne !… Ohé ! l’étude Deban ! ohé !

– Ohé ! fut-il répondu. Joulou ! la brute ! Nous grignotons, nos sols parisis, Messire. Il y a Philippe, Gauthier, Landri, Orsini, le roi, le ministre, mais il manque Buridan et les dames. Jette-nous Marguerite et saute apres elle, ribaud.

De l’autre côté de la maison, les mains de Marguerite, plus blanches que les touches d’ivoire, couraient sur le clavier. Le piano chantait comme une âme. Roland écoutait en extase ces larmes perlées que pleure Desdémone et qui sont la romance du Saule…