Une Histoire de revenants - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Fantastyka i sci-fi Język: francuski Rok wydania: 1881

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Paul Féval (père)

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Opis ebooka Une Histoire de revenants - Paul Féval (père)

Entre Bretagne et Paris, des légendes et des fantômes traversent le pays pour accomplir des destinées fort tortueuses. Lorsque les prédictions et les croyances populaires s'invitent dans le grand monde, les vies se font et se défont d'étranges manieres.

Opinie o ebooku Une Histoire de revenants - Paul Féval (père)

Fragment ebooka Une Histoire de revenants - Paul Féval (père)

A Propos
AVANT-PROPOS
Chapitre 1 - LE MOULIN DE GUILLAUME FÉRU

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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AVANT-PROPOS

 

Cette histoire extraordinaire, moitié bretonne, moitié parisienne, me fut racontée par un Anglais, a Londres, en 1842. Mr J. N. W…y, alors protestant, a eu le bonheur de finir dans la communion catholique, a Paris, vers le commencement du second Empire. Il ne croyait pas beaucoup aux revenants, mais sa conviction était que, au début de l'institution surtout, les assurances sur la vie, qui ont leur excellent côté, furent l'origine d'un assez grand nombre de crimes.

Mr W…y avait occupé un emploi important dans les bureaux de la premiere en date parmi les compagnies sur la vie ; il y était chef du contentieux et avait puisé une partie des détails, qu'on va lire dans les pieces d'une enquete, poursuivie a Londres et a Paris en 1820 pour soustraire sa Société, le Campbell-Life, a l'obligation de solder le dividende énorme dont il va etre question dans notre drame.

Au fond de ce récit, Mr W…y, qui avait le coup d'oil anglais, voyait surtout la menace sociale contenue dans la situation d'un homme « sans préjugés » pour qui telle somme, possible a conquérir par un méfait, dix, vingt et meme cent mille francs, par exemple, devient d'une part, une fois chaque année, a jour fixe, le STRICT nécessaire indépendamment des besoins de sa vie, puisqu'elle représente pour lui sa prime a payer, — et pour qui, d'autre part, cette meme somme ou prime, régulierement payée aux échéances, représente un grand nombre de millions dans un avenir prochain.

C’est la un cas de tentation, de tentation exorbitante qui doit etre rare ; mais Mr J. N. W…y (il s'y connaissait) ne regardait point comme unique le curieux exemple qu'il en citait et qui fait le sujet de la présente histoire.


Chapitre 1 LE MOULIN DE GUILLAUME FÉRU

 

La vieille église se cachait dans un pli du vallon ; le clocher montrait son coq de cuivre, incliné sur sa tige, que le temps avait faussée, au-dessus d'un groupe de chenes ébranchés, ressemblant de loin a des géants difformes.

C'était un carrefour de la Grand-Lande, entre Redon et Malestroit, au pays de Bretagne. Il y avait la une table de pierre couchée sur trois supports inégaux. L'ajonc épineux, les genets et la haute fougere formaient comme une haie autour de ce monument druidique que jamais paysan du bourg d'Orlan n'avait osé toucher du pied ni du doigt : on l’appelait la Pierre-des-Paiens.

On disait que, sous cette table de granit, se creusait un trou de forme ovale, caché par les ronces, et que ce trou donnait acces dans une caverne qui rejoignait les souterrains du manoir de Treguern.

On disait cela ; mais personne n'y avait été voir, car la ceinture de fougere, de genets et d'ajoncs était intacte et ne présentait pas d'ouverture apparente pouvant livrer passage a un lapin.

Il était a un quart de lieue de la, le manoir de Treguern, montrant ses murailles mélancoliques, a mi-côte, au devant de la foret ; tristesse, abandon, pauvreté, voila ce que disait le lierre pendu aux crevasses de ses murailles et ce que répétaient ses grandes fenetres ou le vent chassait la pluie par les trous des carreaux, brisés depuis longtemps.

Il y avait dans le chour de l'église d'Orlan une tombe orgueilleuse en granit noir qui portait, couchée, la statue d'un chevalier. On l'appelait le tombeau de Tanneguy, et c'était la, disait-on, que reposaient les restes du premier sire de Treguern : Tanneguy-Filhol-Aimé Le Mâdre, créé comte de Treguern par le roi Louis XII, en l'an 1513.

Apres cette tombe, sur les limites du chour et de la nef, on trouvait un autre monument funebre, aussi en granit noir, mais qui était plus modeste et qui ne portait point de statue. C'était le dernier asile du second seigneur de Treguern. Puis venait, pour le troisieme, un simple cube de maçonnerie recouvert d'une pierre sans ornement. Puis, pour le quatrieme, rien qu'une dalle d'ardoise a fleur de sol. Il fallait sortir de l'église pour trouver le cinquieme, qui avait une croix de marbre au lieu le plus haut du cimetiere.

Le cimetiere allait en pente, comme l'unique rue du bourg d'Orlan qui le bordait. Le sixieme Treguern suivait la pente et descendait ; la croix, ou ses noms et ses titres étaient inscrits, était en gres brut de Saint-Pern et moins haute que celle de son devancier. Le septieme n'avait déja qu'une croix d'ardoise grise. Pour le huitieme, on avait relié ensemble deux tiges de fer qui s'étaient rouillées et ne gardaient plus trace d'inscription. Puis c'étaient des croix de bois qui s'en allaient, descendant la pente, toujours plus petites et plus pauvres, jusqu'a la derniere, qui était non point plantée, mais étendue sur une sépulture toute fraîche ou l'herbe n'avait pas eu le temps de pousser. Sur celle-ci on lisait en pietres caracteres : Filhol-Aimé-Tanneguy Le Mâdre, chevalier, comte de Treguern, aout 1800.

L'inscription disait encore qu'il était décédé a l'âge de vingt-et-un ans, et invitait les chrétiens a prier pour le repos de son âme.

Il y a des familles qui montent, comme si la Providence les conduisait par la main ; il y a des familles qui descendent, comme si la main de Dieu pesait sur elles. Treguern avait possédé autrefois tout le pays, depuis la Vilaine jusqu'a l'Oust : entre Redon et Vannes, nul ne pouvait se dire plus grand seigneur que Treguern. Mais cette pente du cimetiere racontait l'histoire de la décadence ; il y avait loin du tombeau de Tanneguy, le fier mausolée, a ce petit tas de terre remuée fraîchement, ou se couchait l'humble croix qui portait le nom de Filhol, dernier comte de Treguern.

A la Pierre-des-Paiens, six chemins se croisaient, formant une large étoile : cette place, irrégulierement ronde, se trouvait située a quelque trois cents pas du coteau qui dominait le bourg d'Orlan. L'un des chemins montait tout droit entre deux levées de terre de bruyere, jusqu'au sommet de la colline ou se perchait un moulin a vent. La route qui faisait face de l'autre côté de la pierre druidique, s'en allait vers les prairies ou la petite riviere d'Oust égarait son cours sinueux. A gauche, un troisieme sentier se dirigeait vers le village, tandis que le quatrieme, remontant un peu la pente, aboutissait a un grand bâtiment demi ruiné dont les toits de chaume avaient pour couronne une vieille tour crénelée. C'était une ferme, bâtie sur les ruines d'un manoir noble, et qui portait encore le nom de Château-le-Brec.

Les deux sentiers de droite ouvraient leur angle davantage. Le premier suivait parallelement le plateau de la colline pour gagner le manoir de Treguern et la foret ; le second tombait plutôt qu'il ne descendait au fond d'un ravin sombre qu'on nommait le Trou-de-la-Dette.

On était au mois d'aout de la premiere année de ce siecle. Il faisait nuit ; le vent chaud et chargé d'électricité plaignait dans la bruyere ; la lune a son premier quartier inclinait déja son croissant a l'horizon, découpant les silhouettes noires de Château-le-Brec, avec sa tour dentelée, et de l'église d'Orlan dont le clocher dépassait la cime des plus hauts arbres. Des nuages sombres et pressés couraient au ciel.

Deux femmes marchaient avec lenteur dans le sentier qui venait du manoir de Treguern. L'une avait une foret de cheveux gris sous le capuchon brun des paysannes morbihannaises ; l'autre semblait toute jeune. Elle n'avait ni chapeau, ni capuce, mais un voile qui s'attachait aux tresses de ses cheveux retombait sur son visage. Une fois que le vent souleva les plis de ce voile, au moment ou la lune brillait entre deux nuages, sa compagne s'arreta pour la regarder en face.

— Courage, Marianne ! murmura-t-elle.

La jeune femme avait des larmes plein les yeux.

— Ou est-il, dit-elle, a cette heure ou je souffre, et ou je vais peut-etre mourir ? Ou est mon mari ?

La vieille paysanne la soutint entre ses bras, parce qu'elle la vit chanceler.

— Courage, Marianne ! dit-elle encore ; je n'aime que toi sur la terre, toi et lui. Tu seras riche, Marianne, Marianne de Treguern, et tu vivras longtemps !

Un soupir souleva la poitrine de la jeune fille.

— Douairiere, prononça-t-elle avec effort, dites-moi plutôt que je serai heureuse !

La vieille paysanne secoua la tete, et un sourire amer vint parmi les rides de ses levres.

— Oui, oui, Marianne, répliqua-t-elle de ce ton que l'on prend pour calmer l'impatience des enfants, tu seras bien heureuse ! Ton mari est a chercher la fortune.

C'était une femme de grande taille, dont le visage sévere semblait de marbre. La lande était déserte et muette. La Pierre-des-Paiens ressortait, blanche, au milieu du sombre fourré, comme ces nappes de lin qu'on étend sur la verdure pour que la rosée des nuits les lustre et les satine.

— C'est la ! dit Marianne de Treguern, qui frissonna en détournant les yeux ; c'est la qu'il revient, mon frere défunt, mon pauvre frere !

La vieille femme haussa les épaules et s'arreta, appuyée sur le long bâton blanc a crosse qu'elle portait.

— Qui l'a vu ? murmura-t-elle, voila bien des fois que je passe ici apres la nuit tombée, pourquoi ton frere ne se serait-il pas montré a moi comme aux autres ?

— Parce que vous m'aimez trop, douairiere, répondit Marianne a voix basse, et parce que vous n'aimez pas assez les autres enfants de mon pere.

Douairiere Le Brec approcha d'elle la jeune fille et la baisa. Vous eussiez éprouvé un sentiment étrange en voyant les caresses de cette femme qui ne semblait point faite pour aimer. Son visage dur repoussait toute idée tendre ou féminine ; il y avait, dans le dessin hardi de ses traits, je ne sais quelle fierté tragique.

— Voici longtemps que le Brec et Treguern sont ennemis, dit-elle en redressant sa grande taille, tandis que le vent d'orage emportait en arriere les meches grises de ses cheveux ; longtemps ! Le premier homme qui s'appela Le Brec de Kervoz détesta le premier homme qui eut nom de Mâdre de Treguern. Il se trouva pourtant une fille des Le Brec qui épousa un fils de Treguern. Celle-la était ma sour ; je l'aimais si tendrement, que je lui donnais ma légitime, afin de contenter l'avarice du Treguern. Je t'aime parce que tu es sa fille ; c'est mon sang qui m'attire a toi ; mais ma pauvre sour Jeanne mourut en te mettant au monde, et une autre prit sa place dans la maison du Treguern. Pourquoi aimerais-je les enfants que l'ennemi de notre race eut plus tard d'une étrangere ?

Un bruit se fit parmi les broussailles qui entouraient la table druidique. Marianne se rejeta en arriere et la terreur fit claquer ses dents. Douairiere Le Brec étendit son bâton blanc vers la pierre. Elle ne tremblait pas.

— Si c'est toi, défunt Filhol de Treguern, dit-elle, a voix haute, ne te cache pas ! Je suis Françoise Le Brec, et celle-ci est Marianne ta sour. Nous te demandons pourquoi tu ne gardes pas le repos de la tombe ?

Marianne cacha son visage dans le sein de la vieille femme ; la frayeur lui ôtait le souffle.

Si elle s'attendait a voir paraître le pâle fantôme du dernier Treguern, ou a entendre sa voix changée, l'événement trompa sa crainte : rien ne se montra au-devant de la table, aucune voix ne s'éleva dans les ajoncs. Seulement, le bruit continua, et, malgré la nuit, on put deviner que la cime des genets s'agitait faiblement.

Le croissant, descendu au niveau du clocher, voguait dans une petite flaque d'azur entourée de grands nuages. Au bout de quelques secondes, et au moment ou la lune glissait déja une de ses cornes sous la nuée, on put voir une forme humaine qui sortait des broussailles, de l'autre côté de la Pierre-des-Paiens. Si c'était un spectre, c'était un spectre de femme. L'apparition traversa le chemin circulaire d'un pas lent et gracieux. Elle passa a une cinquantaine de pas de douairiere Le Brec et de sa compagne. Un instant, elles purent apercevoir un visage d'une beauté angélique, autour duquel retombaient, éparses, de grandes boucles de cheveux blonds. Douairiere Le Brec étendit son doigt ridé ; un sourire amer et méchant releva les coins de sa bouche.

— La reconnais-tu ? demanda-t-elle.

— Genevieve ! murmura Marianne.

— Oui, Genevieve, répéta la douairiere, Genevieve, la veuve de ton frere Treguern.

— Ou va-t-elle ?

— Voir son fils comme tu vas voir le tien. N'ont-ils pas la meme nourrice ?

— C'est vrai, ma mere, dit Marianne, vous l'avez voulu ainsi.

Le sourire de la vieille femme devint plus incisif.

— Nos prophéties de Bretagne ne mentent jamais, dit-elle. Le nom de Treguern se relevera.

— Je suis la femme de Gabriel Le Brec, dit Marianne avec indifférence : que m'importe cela ?

Douairiere Le Brec lui prit la main et la regarda en face. Ses yeux brillaient d'un enthousiasme étrange.

— Quelquefois, dit-elle, le hasard s'amuse. Ce n'est pas avec les oreilles de mon corps que j'entends cela, car il est loin, mon fils, mon Gabriel, mais je le sens venir. N'est-il pas assez beau, n'est-il pas assez hardi pour prendre ce nom de Treguern qui n'est plus a personne ?

— Le commandeur Malo… commença Marianne.

— Le commandeur Malo est chevalier de Malte, un chevalier de Malte est comme un pretre : il n'y a que le petit enfant…

En parlant ainsi, la voix de la vieille femme semblait perdre sa fermeté naturelle, pour prendre un accent de fanfaronnade. On eut dit que celui-la dont-elle prononçait le nom, le commandeur Malo, lui faisait peur.

— Allons, marche, reprit-elle avec une soudaine rudesse. Tu dors sous le toit de Treguern, mais tu es la femme de Gabriel Le Brec, mon fils ; marche, ma fille, tu seras riche !

— Serai-je heureuse ? demanda Marianne.

On n'entendait plus rien sur la lande ; les deux femmes firent le tour de la Pierre-des-Paiens, et s'engagerent dans le sentier a pic qui montait au moulin, entre les deux levées de terre de bruyere.

Comme elles étaient au milieu de la montée, elles entendirent la porte du moulin s'ouvrir et se refermer.

— Genevieve est arrivée la premiere, dit Marianne. Elle vient pour le bapteme de son enfant. Quand fera-t-on le bapteme du mien ?

— Quand tu voudras, répondit la vieille. Voila que les pretres sont revenus dans les églises. Le monde allait bien sans cela… Hola ! Guillaume !

Elle frappa la porte du moulin avec son bâton et répéta :

— Hola ! Guillaume Féru : c'est moi, douairiere Le Brec, ta dame !

Les gros sabots de Guillaume sonnerent sur les dalles de l'intérieur ; une seconde fois la porte tourna sur ses gonds rouillés.

— Que Dieu vous bénisse, douairiere, dit le meunier Guillaume, qui n'apercevait point encore Marianne. Vous auriez pu attendre a demain, car il va faire gros temps, et je ne mettrai pas ma toile au vent cette nuit.

— Tu te trompes, Guillaume Féru, répliqua la douairiere, ce que je voudrai, tu le feras, je veux voir ta femme.

Guillaume se mit a rire.

— Oh ! oh ! dit-il, nous avons marché sur de la mauvaise herbe ! Fanchette n'est pas la, justement, on est venu la chercher a la brune…

— Tu mens ! interrompit douairiere Le Brec, qui mit sa main seche sur le bras du bonhomme.

Celui-ci voulut se reculer, mais la Le Brec était plus forte que lui.

— Tu mens, répéta-t-elle en le regardant dans le blanc des yeux. Va me chercher Fanchette, tout de suite. Je le veux !

— Le roi disait : Nous voulons, grommela Guillaume Féru qui n'avait pas l'air trop pressé d'obéir.

Cependant le regard qu'il jeta sur la vieille femme exprimait une crainte.

— Voyez-vous, douairiere, reprit-il, faut de la justice : Fanchette ne peut pas etre ici et au bourg de Bains.

Douairiere Le Brec lâcha les bras du meunier.

— Leve-toi, dit-elle en prenant Marianne par la main.

Marianne obéit.

— Range-toi, dit encore la vieille femme en s'adressant a Guillaume.

Celui-ci hésitait et ne bougeait pas. Douairiere Le Brec fit un pas vers lui.

— Prends garde ! dit-elle d'un accent si impérieux que le meunier courba la tete malgré lui, je sais ce qui se passe chez toi mieux que toi, et ceux qui m'ont résisté jusqu'ici ont eu du malheur.

Guillaume était tout pâle.

— Je ne parle pas ainsi, continua douairiere Le Brec, parce que je suis ta dame ; je parle ainsi parce que tu aimes Fanchette, ta femme, et parce que vous restez tous les deux souvent, le soir, bien longtemps, a regarder votre petit enfant dans son berceau.

Les sourcils du meunier s'étaient froncés violemment, mais il tremblait.

— Je ferai ce que vous voudrez, douairiere, murmura-t-il apres un silence, ne jetez pas vos sorts sur nous.

— A la bonne heure, dit la vieille femme ; Fanchette m'entend-elle ?

— Oui, répondit une voix altérée, qui semblait partir de la piece voisine. Je vous entends bien, douairiere ; ce que vous voulez sera fait.

— Pour ce qui est de toi, Fanchette, reprit la vieille femme, je pense que tu m'obéiras, car tu me connais et tu es bonne mere. Mais Guillaume ton mari…

— Vous resterez ici et vous veillerez, interrompit le meunier d'un ton bourru.

— Cela ne suffit pas, dit la douairiere. Tu vas monter au blutoir, Guillaume Féru, et je vais tirer sur toi le verrou de la trappe.

— Prisonnier dans ma propre maison ! se récria le bonhomme.

— Comme cela, poursuivit encore douairiere Le Brec, tu ne seras point tenté par la curiosité.

— Monte, mon homme, dit la voix de Fanchette, monte pour notre pauvre petit !

Le meunier mit le pied sur l'échelle qui conduisait a l'étage supérieur. Comme il allait disparaître au-dessus de la trappe, il se retourna, parce que l'échelle oscillait sous un poids nouveau. C'était douairiere Le Brec qui montait derriere lui pour mettre le verrou.

— Quand tu vas etre la-haut, dit-elle, pour ne pas perdre ton temps, tu moudras une somme de grain ou deux.

— Par le vent qu'il fait ! une veille de fete gardée !

— Il le faut, prononça la douairiere d'un ton péremptoire.

La trappe ouverte retomba ; le gros verrou entra de force dans sa gâche ; douairiere Le Brec redescendit les degrés de l'échelle et entraîna Marianne vers la seconde chambre.

— Ouvre la porte, Fanchette, dit-elle.

La seconde chambre était plongée dans une obscurité complete. Sans doute que la vieille femme s'attendait a cela, car elle ne fit aucune observation.

— Fanchette, dit-elle seulement, si tu fais comme on te commandera, ton fils Josille grandira et deviendra fort… Approche, je ne suis pas seule.

Fanchette vint dans l'ombre et reconnut Marianne.

— La demi-sour ! pensa-t-elle, la demi-sour du défunt Treguern ! »

Marianne entra. Douairiere parla bas a Fanchette assez longtemps. Elle dit en sortant :

— Je sais que l'autre est la ; sois adroite !

Puis elle resta dehors ou le vent soufflait avec une violence croissante ; de larges gouttes de pluie commençaient a tomber. Douairiere Le Brec rejeta la capuche de sa mante en arriere pour que le vent et l'eau du ciel pussent rafraîchir sa tete qui brulait.

Elle se mit de l'autre côté du chemin, au pied du talus, et demeura immobile, appuyée sur son grand bâton blanc. Elle regardait le moulin aux fenetres duquel une lueur pâle s'alluma ; Guillaume, obéissant, venait de donner les ailes au vent d'orage qui les saisit furieusement. Douairiere était immobile et pensait :

— Ils sont deux enfants du meme jour et du meme sang : lequel sera comte ?… Gabriel ! Gabriel ! ou peut-il etre a cette heure et pourquoi tarde-t-il ainsi ! »

Ses levres se crisperent, tandis qu'elle murmurait :

— Si je pouvais prier !

Mais, presque aussitôt, son front affaissé se releva, et son oil défia la sombre nuit du ciel. Le premier éclair déchirant les nuages illumina son visage orgueilleux qui semblait provoquer la toute-puissance de Dieu. Un coup de tonnerre prolongea au loin sur la lande ses échos graves et sourds.

Quand la foudre se tut, on put entendre au revers de la montée, sur la route de Redon, une voix mâle et sonore qui chantait a tue-tete, malgré le tonnerre et malgré la pluie, une joyeuse chanson d'Ille-et-Vilaine. Douairiere Le Brec crut rever. La route de Redon était la devant elle ; mais il faisait noir maintenant comme dans une cave, et les objets disparaissaient a la distance de quinze pas. Du fond de ces ténebres partit un double éclat de rire bien franc, et une autre voix se joignit a la premiere pour répéter a plein gosier le refrain de la ronde :

Veux-tu boire, j'ai de l'iau,

Plein ma seille, plein mon siau,

Jean, ma pauv' vieille ;

Digue, digue, digue diguedou !

J'nai point d' l'iau, j'ai du bon cidre doux

Plein mon siau, plein ma seille !

— Il faut etre le diable pour chanter en ce moment ! grommela Guillaume Féru, qui grelottait derriere la saillie de sa fenetre et qui suivait avec épouvante le mouvement désordonné de sa machine.

— On dirait la voix du gars Étienne qui est parti soldat, pensait la vieille femme. Pourquoi revient-il ici, lui qui a encore cinq ans a faire la guerre ?

— Dame Le Brec ! s'écria le meunier, voici l'arbre qui va se rompre et les meules qui vont éclater comme verre. Au nom de Dieu, faut-il amener ?

— Laisse l'arbre se rompre, Guillaume Féru, répondit la vieille femme, et les meules éclater comme verre.

Guillaume fit le signe de la croix et se coucha sur un sac de farine. Ceux qui arrivaient par la route de Redon se rapprochaient. Douairiere Le Brec traversa le chemin, changé en torrent ; l’eau fangeuse et couverte d'une écume jaunâtre lui montait jusqu'aux genoux. Elle s'accroupit contre le mur, sur la terre mouillée. Les joyeux compagnons, qui narguaient la tempete en chantant, étaient maintenant si pres qu'on pouvait les voir avancer dans l'ombre.

— Eh bien ! s'écria l'un deux avec une imperturbable gaîté, on ne peut dire que nous amenons le beau temps au pays, mon Mathurin !

— Pourvu que nous n'ayons pas perdu notre route, mon Étienne ! répliqua Vautre. Attends donc ! j'aperçois une lumiere…

— Digue diguedou, bon cidre doux ! voila une lumiere qui vient fort a propos ! mais entends-tu ce tapage ?

Ils s'arreterent.

— Je crois que c'est un moulin… commença Mathurin.

— Parbleu ! répondit Étienne, voila que je me reconnais ! Nous sommes dans le chemin qui descend a la Pierre-des-Paiens, et c'est le moulin de Guillaume Féru.

— Quel diable de sabbat fait-il donc la dedans, ce soir, le pere Guillaume ?

— Si tu veux le savoir et te sécher un peu, nous n'avons qu'a frapper a la porte.

Mathurin hésita un instant. Douairiere Le Brec retenait son souffle.

— Quand il tomberait des obus et des baionnettes, dit enfin Mathurin, la premiere maison ou j'entrerai cette nuit sera la maison de ma bonne femme de mere. C'est ici que nous allons nous séparer, ami Étienne. Tu vas tout droit, moi je tourne a gauche. Embrassons-nous, et au revoir !

La voix d'Étienne s'imprégna de mélancolie.

— C'est vrai, dit-il, toi, tu as une mere.

Un second éclair brilla en ce moment ; la lande inondée sortit de l'ombre. Douairiere Le Brec vit a quelques pas d'elle, sur le sommet du coteau, deux jeunes gens vetus de l'uniforme qui se tenaient embrassés. C'étaient deux beaux soldats ; mais a l'épaule de l'un d'eux pendait une manche vide.

Les yeux de douairiere Le Brec s'ouvrirent tout grands.

— Oh ! dit-elle en respirant avec force, Étienne, l'ami de Treguern, a perdu son bras droit : Gabriel a du bonheur !

L'éclair était passé.

— Bonne chance ! dit Mathurin.

— Bonne chance ! répondit Étienne.

Mathurin prit le sentier qui conduisait a la foret, Étienne appuya contre son épaule le bâton qui soutenait son petit paquet de voyage et se dirigea tout droit vers la porte du moulin.