Maman Léo - Les Habits Noirs - Tome V - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1869

Maman Léo - Les Habits Noirs - Tome V darmowy ebook

Paul Féval (père)

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Opis ebooka Maman Léo - Les Habits Noirs - Tome V - Paul Féval (père)

Suite de «L'arme invisible».

Opinie o ebooku Maman Léo - Les Habits Noirs - Tome V - Paul Féval (père)

Fragment ebooka Maman Léo - Les Habits Noirs - Tome V - Paul Féval (père)

A Propos

Chapitre 1 - Théâtre Universel et National
Chapitre 2 - Choix d’un tire-l’oil
Chapitre 3 - L’affaire Remy d’Arx
Chapitre 4 - D’ou maman Léo sortait

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes :

* Les Habits Noirs

* Cour d’Acier

* La rue de Jérusalem

* L’arme invisible

* Maman Léo

* L’avaleur de sabres

* Les compagnons du trésor

* La bande Cadet


Chapitre 1 Théâtre Universel et National

 

Paris avait son manteau d’hiver ; les toits blancs éclataient sous le ciel brumeux, tandis que, dans la rue, piétons et voitures écrasaient la neige grisâtre.

C’était un des premiers jours de novembre, en 1838, un mois apres la catastrophe qui termine notre récit, intitulé L’Arme invisible. La mort étrange du juge d’instruction Remy d’Arx, avait jeté un étonnement dans la ville, mais a Paris les étonnements durent peu, et la ville pensait déja a autre chose.

Ce temps est si pres de nous qu’on hésite, en vérité, a dire qu’il ne ressemblait pas tout a fait au temps présent, et pourtant il est bien certain que les changements opérés dans Paris par ces trente dernieres années valent pour le moins l’ouvre d’un siecle.

La publicité des journaux existait ; on la trouvait meme énorme, presque scandaleuse : elle n’était rien absolument aupres de ce qu’elle est aujourd’hui.

On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que nous avons, en 1869, cent carrés de papier imprimés quotidiennement contre dix publiés en 1838.

Ainsi en est-il pour le mouvement prodigieux des démolitions et des constructions.

Sous le regne de Louis-Philippe, Paris tout entier s’irritait ou se réjouissait, selon les gouts de chacun, a la vue de cette humble percée, la rue de Rambuteau, qui passerait maintenant inaperçue.

Les uns s’extasiaient sur la hardiesse de cette ouvre municipale, les autres prophétisaient la banqueroute prochaine de la ville : c’était la grande bataille d’aujourd’hui qui commençait par une toute petite escarmouche.

Je ne sais pas au juste combien d’années on mit a parfaire cette malheureuse rue de Rambuteau, qui devait etre droite et qui eut un coude, célebre dans les annales judiciaires, mais cela dura terriblement longtemps, et pendant plusieurs hivers, l’espace compris entre l’église Saint-Eustache et le Marais fut completement impraticable.

On n’allait pas vite alors en fait de bâtisse ; ceux qui ont le tort et le chagrin d’etre assez vieux pour avoir vu ces choses, peuvent se rappeler quatre ou cinq baraques de saltimbanques, établies a demeure dans un grand terrain, vers l’endroit ou la rue Quincampoix coupe la rue de Rambuteau, et qui formerent la, pendant deux ans au moins et peut-etre plus, une petite foire permanente.

Le matin du 5 novembre 1838, par le temps noir et froid qu’il faisait, on achevait la construction de la plus grande de ces baraques, située en avant des autres et qui avait sa façade tournée vers le chemin boueux conduisant a la rue Saint-Denis.

Les gens du quartier qui allaient a leurs affaires ne donnaient pas beaucoup d’attention a l’érection de ce monument, mais trois ou quatre gamins, renonçant aux billes pour réchauffer leurs mains dans leurs poches, rôdaient au-devant du perron en planches qui montait a la galerie, et s’entretenaient avec intéret de l’ouverture prochaine du Grand Théâtre Universel et National, dirigé par Mme Samayoux, premiere dompteuse des capitales de l’Europe.

On parlait surtout de son lion, qui était arrivé, la veille, dans une caisse énorme, percée de petits trous, et qui avait rugi pendant qu’on le déballait.

La porte de la baraque était, bien entendu, fermée pour cause d’installation et d’aménagements intérieurs. Un large écriteau disait meme sur la devanture : « Le public n’entre pas ici. »

Mais comme nous avons l’honneur d’etre parmi les amis de la célebre dompteuse, nous prendrons la liberté de soulever le lambeau de toile goudronnée qui servait de portiere, et nous entrerons chez elle sans façon.

C’était un carré long, tres vaste, et qu’on achevait de couvrir en clouant les planches de la toiture. Il n’y avait point encore de banquettes dans la salle, mais le théâtre était déja installé en partie, et des ouvriers, juchés tout en haut de leurs échelles, peignaient les frises et le manteau d’Arlequin.

D’autres barbouilleurs s’occupaient du rideau étendu sur le plancher meme de la scene.

Au centre de la salle, un poele de fonte ronflait, chauffé au rouge ; aupres du poele, une petite table supportait trois ou quatre verres, des chopes et un album de dimension assez volumineuse, dont la couverture en carton était abondamment souillée.

L’un des verres restait plein ; les deux autres, a moitié bus, appartenaient a Mme veuve Samayoux, maîtresse de céans, et a un homme de haute taille, portant la moustache en brosse et la redingote boutonnée jusqu’au menton, qui se nommait M. Gondrequin.

Le troisieme verre, celui qui était plein, attendait M. Baruque, collegue de M. Gondrequin, qui travaillait en ce moment au haut de l’échelle.

M. Gondrequin et M. Baruque étaient deux artistes peintres bien connus, on pourrait meme dire célebres parmi les directeurs des théâtres forains. Ils appartenaient au fameux atelier Cour d’Acier, d’ou sont sortis presque tous les chefs-d’ouvre destinés a tirer l’oil au-devant des baraques de la foire.

M. Baruque, petit homme de cinquante ans, maigre, sec et froid, abattait la besogne ; son surnom d’atelier était Rudaupoil.

M. Gondrequin, dit Militaire, quoiqu’il n’eut jamais servi, a cause de sa tournure et de ses prédilections pour les choses martiales, donnait le coup du maître au tableau, « le fion », et se chargeait surtout d’embeter la pratique.

Il mettait son foulard en coton rouge dans la poche de côté de sa redingote, et en laissait passer un petit bout a sa boutonniere – par mégarde -, ce qui le décorait de la Légion d’honneur.

Il avait du brillant et de l’agrément dans l’esprit, malgré sa manie de jouer a l’ancien sous-officier, et se vantait volontiers d’avoir attiré bien des kilometres de commande a l’atelier par la rondeur aimable de son caractere.

Il disait volontiers de lui-meme :

– Un vrai troupier, quoi ! solide, mais séduisant ! Honneur et gaieté ! Ra, fla, joue, feu, versez, boum !

En ce moment, il venait d’ouvrir l’album graisseux et montrait a Mme Samayoux, dont la bonne grosse figure avait une expression de mélancolie, des sujets de tableaux a choisir pour orner le devant de son théâtre.

Dans tout le reste de la baraque, c’était une activité confuse et singulierement bruyante ; on faisait tout a la fois ; les principaux sujets de la troupe, transformés en tapissiers, clouaient des guenilles autour des murailles ou disposaient en faisceaux des gerbes d’étendards, non conquis sur l’étranger.

Jupiter, dit Fleur-de-Lys, jeune Noir qui avait été fils de roi dans son pays et décrotteur aupres de la Porte-Saint-Martin, exerçait un talent naissant qu’il avait sur le tambour ; Mlle Colombe cassait les reins de sa petite sour et lui désossait proprement les rotules. L’enfant avait de l’avenir.

Elle pouvait déja rester trois minutes la tete contre-passée en arriere entre ses deux jambes, et jouer ainsi un petit air de trompette.

Pendant la fanfare, Mlle Colombe essayait quelques coups de sabre avec un pauvre diable a laideur prétentieuse, que coiffait un chapeau gris planté de côté sur ses cheveux jaunes et plats.

Celui-la se tenait assez bien sous les armes. Quand Mlle Colombe reprenait sa petite sour, il allait a deux grosses filles rougeaudes qui déjeunaient avec deux énormes tranches de pain beurrées de raisiné, et leur donnait des leçons de danse américaine.

– Plus tard, disait-il aux deux rougeaudes, qui suivaient ses indications avec une paresse maussade, quand le succes aura récompensé vos efforts, vous pourrez vous vanter d’avoir eu les leçons d’un jeune homme qui en possede tous les brevets de pointe, contre-pointe, entrechats, respect aux dames, honneur et patrie, et vous pourrez passer partout rien qu’en disant : Nous sommes les éleves du seul Amédée Similor !

Le lecteur se souvient peut-etre des deux postulants qui s’étaient présentés a Léocadie Samayoux, dans son ancienne baraque de la place Valhubert, le soir meme de l’arrivée de Maurice Pages revenant d’Afrique.

Léocadie, tout entiere a la joie de revoir son lieutenant, avait renvoyé les deux candidats avec l’enfant que le pauvre Échalot portait dans sa gibeciere, mais l’offre de ce brave garçon, consentant a jouer le rôle de phoque pour nourrir son petit, avait touché le cour sensible de la dompteuse.

Au moment de se lancer dans les grandes affaires et de monter « une mécanique » comme on n’en avait jamais vu en foire, Léocadie, qui se réfugiait dans l’ambition pour fuir ses peines de cour, s’était souvenue de ses protégés.

La famille entiere, composée des deux peres et de l’enfant, était engagée, et nous n’avons vu encore qu’une faible portion des services qu’on attendait de Similor, artiste a tout faire.

Quant a Échalot, malgré sa modestie, ses talents s’étaient affirmés déja.

En sa qualité d’ancien apothicaire, il avait entrepris a forfait la guérison du lion rhumatisant et podagre, qui arrivait, non point de Londres, mais de l’infirmerie des chiens a Clignancourt.

Le lion était la comme tout le monde. Il n’avait plus de cage, une simple ficelle attachait sa vieillesse caduque a un clou fiché dans les planches.

Il avait du etre magnifique autrefois, ce seigneur des déserts africains ; c’était un mâle de la plus grande taille, mais on aurait pu le prendre maintenant pour un monstrueux amas d’étoupes, jetées pele-mele sur un lit de paille.

Il n’avait plus forme animale, et végétait misérablement dans la paresse de son agonie.

Échalot lui avait pourtant mis deux ou trois vésicatoires qu’il soignait selon toutes les regles de l’art et dont il favorisait l’effet par des sinapismes convenablement appliqués.

A portée du noble malade, il y avait un baquet plein de tisane.

Loin de se borner a ces attentions, Échalot avait fabriqué un vaste bonnet de nuit dont il coiffait la tete de son lion pour la protéger contre les fraîcheurs nocturnes ; de plus, il lui mettait du coton dans les oreilles.

Mais comme en définitive l’établissement de Mme Samayoux n’était pas un hôpital, Échalot préparait aussi son lion pour l’heure prochaine ou il devait etre offert en spectacle a la curiosité des Parisiens. A l’insu de Mme Samayoux, et pour faire une surprise a cette excellente patronne, il modelait en secret avec du mastic une mâchoire formidable, destinée a remplacer les dents que le lion avait perdues.

Il s’était procuré en outre plusieurs queues de vache, a l’aide desquelles il espérait bien boucher adroitement les plaques chauves que l’âge avait faites dans la criniere de son lion.

Ah ! c’était un garçon utile ! et la générosité de la dompteuse a son égard devait etre bien récompensée. Depuis une semaine qu’il faisait partie de la maison, il avait déja reprisé presque toutes les chaussettes de sa patronne et remis un bec a l’autruche ; en outre, par un procédé dont il était l’inventeur, il espérait enfler la tete du jeune Saladin, son nourrisson, sans lui faire le moindre mal, et donner a ce cher enfant une apparence si monstrueuse que la vue seule en vaudrait dix centimes : deux sous.

– J’ai besoin de faire travailler mon imagination, disait cependant Mme Samayoux, causant avec Gondrequin-Militaire ; ça me désennuie de mes souvenirs et de mes regrets. Quoi ! vous ne pouvez pas dire que ces deux enfants-la, Maurice et Fleurette, se sont bien conduits a mon égard ?

– Fixe ! répliqua Gondrequin, les yeux a quinze pas devant soi, qui signifie immobile ! Je n’ai pas été officier, mais j’en ai la bonne humeur guerriere. Pour l’ingratitude, elle est dans la nature, et quand je vous vis a l’occasion de votre dernier tableau, que le blanc-bec était alors chez vous pour le trapeze et la perche, vous soupiriez déja gros au vis-a-vis de lui dans une voie qui ressemblait a Mme Putiphar. Ra, fla !

– C’est le fruit de la calomnie, répondit Mme Samayoux en levant les yeux au ciel ; je ne dis pas que mon âme a été incapable d’un reve, mais Maurice n’y a jamais obtempéré, et je suis restée pure avec lui comme la fleur d’oranger… Et quand je pense que voila plus d’un mois sans avoir entendu parler de lui ni de Fleurette ! L’adresse qu’il m’avait donnée m’a sorti de la tete, et la petite, qui est une demoiselle comme vous savez, m’avait bien défendu d’aller la demander chez sa marquise ou duchesse ; en sorte que tout ce que j’ai pu faire ç’a été d’écrire, mais on ne m’a pas répondu. S’est-il passé quelque chose pendant que j’étais a la fete des Loges ? je n’ai entendu parler de rien, et depuis mon retour, ma grande affaire avec la ville me casse la tete… Ah ! on a bien tort de s’attacher !

– Pas accéléré, interrompit Gondrequin, marche ! attaquons le tableau de front et sur les deux flancs pour vous tirer de vos idées noires. Nous disons donc qu’il aura neuf compartiments, trois sur trois, avec huit médaillons ménagés, quatre dans les coins et quatre dans les échancrures du milieu, selon l’idée de M. Baruque, qui ne vaut rien pour tirer l’oil, mais qui vous dispose un ensemble a la papa, personne ne peut dire le contraire… Qu’est-ce qu’il vous faut pour le compartiment du milieu ? Voulez-vous l’explosion de la machine infernale du boulevard du crime, affaire Fieschi et Nina Lassave, dont voici le diminutif au n° 1 du livre d’échantillon ! Regardez voir ! la contemplation n’en coute rien. Droite ! gauche ! Marquez le pas !

Léocadie se pencha sur l’album, et, pendant le silence qui eut lieu, on put entendre la voix de M. Baruque, disant dans les frises :

– C’est des affaires qu’on étouffe avec soin, parce qu’il y a dedans des riches et des nobles, mais il n’en est pas moins vrai que le juge d’instruction a été empoisonné comme un rat, rue d’Anjou-Saint-Honoré, ni vu ni connu, et qu’on a arreté le jeune homme avec la demoiselle en flagrant délit d’arsenic.


Chapitre 2 Choix d’un tire-l’oil

 

Mme Samayoux ne pretait point attention a ce qui se disait autour d’elle ; son bon gros visage, ordinairement si joyeux, exprimait un véritable chagrin.

– Ça doit faire un crâne effet, dit-elle, en regardant la premiere page de l’album d’échantillons, ou se trouvait un croquis représentant l’explosion de la machine infernale du boulevard du Temple.

C’était alors un événement tout récent, et l’attentat de Fieschi restait dans tous les souvenirs.

– Quant a l’effet, répondit Gondrequin, j’en signe mon billet. C’est chargé a mitraille des tire-l’oil comme ça, et on pourrait tout de meme vous l’arranger a bon compte.

Un profond soupir gonfla la vaste poitrine de la veuve.

– Le prix ne fait pas grand-chose, répliqua-t-elle ; j’en ai dépensé, de l’argent, dans mes négociations avec la ville, pour mon terrain et le droit de bâtir ici une baraque a demeure ! Dans les temps, quand j’avais Maurice et Fleurette, la peinture était du superflu ; la bonne société se donnait rendez-vous chez moi, n’importe ou, a Paris ou dans la banlieue, malgré mon tableau, qui était du temps de feu Samayoux, et qui avait couté quarante francs, d’occasion. Il n’y a pas a dire : de s’attacher, c’est des betises ! je ne leur demandais pas d’etre toujours fourrés a la baraque, ces deux enfants-la, pas vrai ? mais une petite visite par-ci, par-la, d’amitié…

– En douze temps, la charge ! interrompit Gondrequin, quoiqu’on peut la précipiter en quatre mouvements. Il y en a bien qui ont été au régiment et qui ne gardent pas l’air si troupier que moi. A bas la mélancolie ! Si vous ne craignez pas la dépense, on peut vous faire des choses extraordinaires qui ne se sont jamais vues dans la capitale.

– C’est mon idée, murmura la dompteuse, qui détourna la tete pour essuyer une larme ; j’ai déja bien commencé, allez, et mon saint-frusquin va vite ; mais il faut que tout soit a cuire et a bouillir ici ! Je veux faire des folies et prodigalités, quoi ! pour m’étourdir le cour. Il n’y a rien de trop beau pour moi, je veux etre la premiere des premieres !

– Alors, s’écria Gondrequin-Militaire avec enthousiasme, ce n’est pas encore assez flambant ! Il manque du monde la-dedans, je vas y remettre des gardes municipaux et des généraux avec un tire-l’oil spécial exécuté par moi-meme, la, sur le devant, premier plan ! l’idée me monte au cerveau que j’ai l’envie d’éternuer : un jeune gamin de Paris qu’a trouvé la mort dans la circonstance et est coupé en deux par l’explosion, que ses parents ramassent les morceaux de lui en pleurant, savoir le papa les jambes et la maman le reste, entourés par la foule.

– Saquédié ! dit maman Samayoux en s’animant un peu, voila une idée gentille, par exemple ! Ce qui me chiffonne, c’est que je n’aurai pas de machine infernale a montrer a l’intérieur.

– On ne peut pas tout avoir, maman, repartit Gondrequin ; droite, gauche… a un autre !

Il tourna la seconde page de l’album.

– Va de l’avant au rideau, ordonnait en ce moment M. Baruque, de sa position élevée, et remets du safran dans le sceau. L’or est trop rouge la-bas, a droite, eh ! Peluche !

– Dans l’Audience, reprit un des barbouilleurs, qui en était toujours a l’histoire d’assassinat, on dit que le juge d’instruction a eu le temps de faire son testament avant de mourir.

Un autre ajouta :

– Le lieutenant d’Afrique a essayé de se tuer.

Un autre encore :

– Et la demoiselle est folle.

– Bouchez vos becs généralement partout ! commanda Gondrequin-Militaire ; on ne s’entend pas !

– Ah ça ? demanda de loin Mlle Colombe, qui remettait sa petite sour en cerceau, elle ne finira donc jamais, cette histoire-la, qu’on la radote dans tous les coins de Paris ?

S’il y eut une réponse, Mlle Colombe ne l’entendit pas, car la petite sour venait d’emboucher sa trompette, et la terrible fanfare éclata entre ses jambes.

Quand le silence se fit, on put ouir la voix douce et patiente d’Échalot, qui disait :

– Sois pas méchant, Saladin, petite drogue, c’est pour ton bien, et on ne peut pas éduquer un enfant sans qu’il ait un peu de misere dans son bas-âge.

Saladin, l’héritier indivis du brillant Similor et du modeste Échalot, criait comme un beau diable. Ce qu’on appelait son éducation était, en définitive, une assez rude chose. Échalot l’accommodait en monstre, et, a l’aide d’une baudruche collée d’une certaine façon autour de ses tempes, puis peinte en couleur de chair et munie de petits cheveux, puis encore soufflée a l’aide d’un tuyau de plume, il donnait a la tete de l’enfant d’effrayantes proportions.

– T’es douillet, reprenait le pere nourricier sans se fâcher, que dirais-tu ! donc si on t’arrachait une dent au pistolet ? Il n’y a pas, pour attirer le monde, comme les encéphales qu’est bien réussis, et un phénomene vivant de ton âge n’est pas embarrassé de gagner ses trois francs par jour… Attends voir que j’aille aider M. Daniel a se retourner.

M. Daniel, c’était le lion invalide.

Similor, a l’autre bout de la baraque, faisait treve a sa leçon pour rentrer dans son rôle d’incorrigible séducteur.

– Je possede des occasions favorables par-dessus les yeux, disait-il aux deux rougeaudes ; mais ça m’est inférieur d’en attacher d’autres victimes a mon char, dont la liste est si nombreuse. L’intéret de deux amours comme vous est de fréquenter a leurs débuts un jeune homme connu par son truc et qui a ses entrées partout, meme dans les sociétés chantantes !

– Le second échantillon, disait Gondrequin a Mme Samayoux, est les animaux divers sortant de l’arche a la suite du déluge ; ça convient assez pour votre ménagerie, et je vous mettrai au milieu en costume de premiere dompteuse, avec quelques seigneurs de la cour de Portugal… Ça ne vous va pas ? emballé ! Passons au troisieme, qui est coupé en deux : a droite, Le Passage de la Bérésina ou les Frimas de la Russie sous l’Empire,hommage a la troupe française ; a gauche, Les Enfants d’Edouard immolés par l’usurpateur Cromwell, qui coupe également la tete a Anne de Boulen, sa femme, et a l’infortunée Marie Stuart : ça plaît, parce que ça rappelle plusieurs succes a différents théâtres historiques.

Ici, M. Baruque descendit de l’échelle et vint boire son verre de vin.

En le déposant vide sur la table, il déclama d’une belle voix de basse-taille qu’il avait :

– Le voila, ce poignard, qui du sang de son maître…

– Du bon poussier de mottes, pas cher ! cria aussitôt Peluche.

Jupiter, dit Fleur-de-Lys, exécuta un roulement sur son tambour. Mlle Colombe se précipita au centre de la salle en brandissant sa petite sour, qui jouait de la trompette ; les deux éleves de Similor arriverent en marchant sur les mains, et Gondrequin-Militaire, toujours pret a favoriser la gaieté, entonna la Marseillaise.

Il y eut alors branle-bas général. La troupe Samayoux, occupée a des travaux d’intérieur, se mela impétueusement aux rapins de l’atelier Cour d’Acier, et une gigue infernale souleva la poussiere de la baraque.

– Trois minutes de chauffage gymnastique ! hurlait M. Baruque, qui battait la semelle tout seul a cause de sa dignité.

Gondrequin tapait a tour de bras sur la grosse caisse et disait :

– L’artiste et le soldat est le meme dans la fougue de son divertissement. Allume partout ! chaud ! chaud !

Du sein de la danse effrénée, les cris des divers animaux de la création, imités a miracle par les rapins de l’atelier Cour d’Acier, s’élevaient, formant un épouvantable concert. Similor criait dans le porte-voix, M. Baruque agitait la cloche, Saladin, effrayé, poussait des vagissements, et M. Daniel, le lion vieillard, pris a la gorge par la poussiere, avait une quinte de toux convulsive.

Au milieu de cette allégresse folle, deux personnes restaient calmes : c’était Mme Samayoux d’abord, dont rien ne pouvait guérir la mélancolie, et c’était ensuite Échalot, fort empeché a calmer son fils d’adoption et sa bete malade.

– Halte ! commanda Gondrequin au bout des trois minutes réglementaires, on ne choisit pas sa vocation ; sans ça, j’aurais l’épaulette et la croix d’honneur. A la besogne, et brossons comme des tigres, apres les vacances du plaisir !

Le calme se rétablit aussitôt, car il n’y a rien au monde de plus docile que ces pauvres grands enfants, quand on sait les conduire. M. Baruque remonta a son échelle, et le balayage des barbouilleurs reprit son cours.

– Ah ! murmura Mme Samayoux, qui fit une grimace en achevant son verre, pour moi, la boisson a désormais gout de fiel, et c’est surtout quand les autres s’amusent que je ressens la blessure de mon âme ulcérée. Il y a des moments ou j’ai idée de partir pour l’Amérique, ou les grands artistes français sont portés en triomphe par les sauvages, mais la gloire elle-meme d’avoir mon orgueil satisfait ne me remonterait pas le cour. Voyons voir aux tableaux.

– Avec ça, répliqua Gondrequin, que je n’ai pas aussi ma peine d’avoir pourri dans le civil, quand l’uniforme était mon reve. Fixe ! je sais dompter mes regrets, imitez mon exemple. Voici une page bien intéressante, ou sont détaillés les tours de force et d’adresse : Auriol et sa spécialité, la suspension aérienne, la boule, les couteaux, le trapeze, la perche…

La dompteuse mit sa tete entre ses mains et se prit a sangloter.

– Maurice ! balbutia-t-elle, Fleurette !

Gondrequin tourna la page vivement et grommela :

– J’ai fait une boulette ! C’est vrai que le petit était pour le trapeze et la bichette pour la suspension. Une, deux, demi-tour a droite, ra, fla, voici le massacre de la Saint-Barthélémy, avec Charles IX, dont les veines de son sang lui sortent en vers rongeurs tout autour du corps pour prix de son crime, et la mort de Coligny, célébrée par Voltaire ; voici la chevre savante de M. Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, accompagnée de Quasimodo et des tours de l’église, d’apres nature, aupres desquelles travaille la Esméralda, restée pure malgré son commerce ; voici la peche du crocodile dans les fleuves de l’Amazone, compliquée par le boa constrictor se nourrissant d’un mouton tout entier sans le mâcher, et l’enlevement des petits d’une négresse par l’orang-outang du Brésil, de la Plata ; voici l’éruption du Vésuve a la lumiere de la lune, et la mort de la famille du bandit, ensevelie sous les laves, pendant que le pecheur napolitain retire paisiblement ses filets en chantant la barcarolle ; le Janus moderne ou l’homme aux deux figures, l’une devant, l’autre derriere, avec la particularité qu’il est privé de nombril depuis le jour de sa naissance, et qu’on peut voir en perspective l’albinos buvant le sang du chat sauvage, le squelette vivant et l’oiseau a tete de bouf…

Il y avait longtemps que Mme Samayoux n’écoutait plus. Elle posa sa main sur l’album et dit :

– Assez ! faites le tableau comme vous l’entendrez.

Puis elle ajouta d’une voix sourde :

– Je ne sais pas si je me suis trompée, mais j’ai cru entendre prononcer le nom du juge Remy d’Arx et le mot : assassinat.

– Parbleu ! fit Gondrequin, qui referma son album avec rancune, c’est de l’histoire ancienne ! M. Baruque et les autres ne font que parler de cela depuis deux heures d’horloge !


Chapitre 3 L’affaire Remy d’Arx

 

La dompteuse était pâle autant que le hâle rubicond de ses joues pouvait le permettre. Il y avait dans ses yeux un effroi farouche.

– Je l’avais averti, murmura-t-elle entre ses dents serrées, plutôt dix fois qu’une !

Elle essaya de boire, mais son verre fut reposé sur la table sans qu’elle y eut trempé ses levres.

Gondrequin-Militaire, voyant qu’elle ne disait plus rien, rouvrit son album et voulut continuer le détail de ses échantillons, car il avait au plus haut degré la double conviction du commerçant et de l’artiste. Le contenu de son cahier graisseux était pour lui la plus utile et la plus mâle expression de la peinture au dix-neuvieme siecle.

– J’ai idée, fit-il avec son gros rire content, que vous n’étiez pas bien proche parente avec M. le juge d’instruction, maman Léo. Ou en étions-nous ? Le Janus moderne… non, c’est fait. Voila un vrai tire-l’oil, tenez ! la catastrophe du pont d’Angers, choisissant pour craquer l’instant ou deux bataillons du 67e y passent dessus avec armes et bagages, musique en tete, tout le monde aux fenetres, bateaux a vapeur et surprise des passagers…

La dompteuse le regarda d’un air si singulier qu’il resta bouche béante.

– Il y a deux heures qu’on parle de cela, dites-vous ! prononça-t-elle avec effort. Le juge Remy d’Arx a donc vraiment été assassiné ?

– Quant a cela, oui, maman, et voila plus d’un mois qu’il est enterré.

– Par qui ?

– Dame… par les pompes funebres, je suppose.

Le visage de la veuve Samayoux devint écarlate et ses yeux lancerent un éclair.

– Par qui assassiné ? s’écria-t-elle d’une voix tremblante de colere ; est-ce que tu vas te moquer de moi, vitrier de malheur !

Militaire devint plus rouge que la dompteuse ; car, entre gens sanguins, la colere se gagne avec une rapidité folle.

– Vitrier ! répéta-t-il en fermant les poings ; est-ce que nous avons gardé quelque chose ensemble, dites donc, la mere ?

Mais il s’arreta et porta sa main renversée a son front, pour figurer le salut du troupier. Au beau milieu de son courroux, d’ailleurs légitime, l’idée qu’il allait perdre une bonne pratique avait surgi.

– Respect au beau sexe ! dit-il ; une invective tombant de la bouche d’une dame n’a pas les memes inconvénients que si elle avait été proférée par un interlocuteur de mon sexe. Rompez les rangs, puisque vous n’etes pas de bon poil, maman Léo ; je n’ai jamais porté l’uniforme, mais j’en ai la galanterie… A la vôtre tout de meme.

Il vida son verre. Mme Samayoux laissa tomber sa tete sur sa main.

– Assassiné !… dit-elle encore.

– C’est donc ça qui vous chiffonne ? reprit Gondrequin rendu a toute sa sérénité. J’avais eu un petit moment l’idée d’en faire un tableau, mais ça n’a pas eu le retentissement nécessaire pour l’effet. Les détails manquent, et je ne sais pas pourquoi la chose n’a pas eu le succes qu’elle méritait dans Paris. Je lis mon journal tous les soirs, en prenant ma demi-tasse, et j’ai cru d’abord qu’on allait avoir du joli, car les faits divers avaient l’air de mélanger cette histoire-la a celle de M. Mac Labussiere, Meilhan et consorts, connus sous le nom des Habits Noirs ; mais l’arret est rendu maintenant dans l’affaire des Habits Noirs, qui doivent etre partis pour leurs destinations respectives, et n’ayant plus fantaisie de profiter de la chose pour en faire un tire-l’oil, j’ai retourné a mes affaires. La commande tient toujours, pas vrai, maman ?

La dompteuse fit un signe de tete affirmatif et pensa tout haut :

– Comment savoir la vérité ?

– Il n’y a pas commere comme M. Baruque, répondit Gondrequin en se rapprochant ; les hirondelles de palais, ça vient quelquefois en foire, et le juge en question n’était pas a l’abri de courir la prétentaine, témoin l’endroit ou on lui a fait avaler sa langue. Si vous etes immiscée a son passé par hasard, interrogez M. Baruque, et ce sera comme si vous aviez lu toutes les pieces qui sont au greffe.

– Monsieur Baruque ! appela Léocadie d’une voix faible.

– Hola ! hé ! Rudaupoil ! appuya Gondrequin. Obligeance a l’égard des dames ! arrive ici !

– Le voila, ce poignard…, répliqua M. Baruque, dit Rudaupoil, qui descendit aussitôt de son échelle et vint a l’ordre, son pinceau d’une main, son godet de l’autre.

Aussitôt qu’il eut quitté les sommets d’ou il surveillait le travail de ses subordonnés, l’activité de ceux-ci se ralentit comme par enchantement.

– Voila ! fit M. Baruque, qu’est-ce qu’on me veut ? Ne laissons pas sécher l’ouvrage.

Il s’interrompit pour ajouter :

– Vous avez l’air toute tapée, maman Léo !

– Dites-moi tout ce que vous savez, répliqua celle-ci en faisant effort pour se redresser ; ne me cachez rien, je vous en prie.

Et Gondrequin-Militaire, mettant les points sur les i, exposa que la patronne voulait connaître a fond l’affaire Remy d’Arx.

M. Baruque jeta derriere lui ce regard qui savait compter les coups de pinceau donnés en une minute.

– C’est que, objecta-t-il, tout va languir, et nous ne sommes pas ici pour nous amuser.

– C’est moi qui paye, dit Léocadie presque rudement.

– Arme a volonté, en avant, marche ! commanda Militaire.

– Moi, ça m’est égal, dit Baruque, roule ta bosse ! je crois que je connais assez bien cette histoire-la. Il y a donc que M. Remy d’Arx était un jeune homme de bonne vie et mours, au commencement, et qu’on lui reprochait meme, dans son monde, qu’il avait la timidité d’une demoiselle et pensionnaire ; mais pas du tout ! Les choses changent bien vite, quand un quelqu’un a le malheur de faire des mauvaises connaissances, et je vas vous dire, tout de suite, moi, le fin mot du pourquoi que l’instruction ne marche pas : c’est qu’on a trouvé des indices drôles tout a fait, comme quoi, par exemple, le défunt juge d’instruction, qui dînait chez les ministres et fréquentait la meilleure société, avait nonobstant des accointances avec le gredin des gredins, Coyatier, dit le marchef, qu’on n’a pas revu depuis ce temps-la aux environs de la barriere d’Italie… Cherche !

– Hein ? fit ici Baruque en s’interrompant, que vous avais-je annoncé ? Je n’en ai pas encore raconté bien long, et les voila tous qui font cercle comme a la parade !

Les peintres, en effet, du côté de la scene, et les saltimbanques des deux sexes, du fond de la salle, s’étaient rapprochés en meme temps.

Il n’y avait pour garder leur place que le lion valétudinaire et le jeune Saladin, qui s’était endormi entre les pattes du monstre, a force de pleurer.

– Ça m’est égal, qu’on travaille ou qu’on ne travaille pas, allez !

– Droite ! gauche ! fit Gondrequin, pas accéléré !

– Il y a bien des gens, reprit M. Baruque, qui font semblant de voir plus loin que le bout de leur nez et qui disent comme quoi que les Habits Noirs de la cour d’assises, M. Mac Labussiere, M. Meilhan et le baron de Castres, étaient des bandits de six liards a côté des finauds de Fera-t-il jour demain. Mais quoi ! ceux-la c’est comme le serpent de mer : tout le monde en parle et personne ne les a jamais vus. Moi, j’ai mon idée, et elle a deux tetes, mon idée, comme le veau phénomene. Je me dis : De deux choses l’une : ou bien le juge Remy d’Arx était un Habit-Noir…

– Oh ! fit-on a la ronde.

Le poing fermé de Mme Samayoux frappa la table pour imposer le silence.

– Il n’y a pas de oh ! continua M. Baruque. Pour qu’on ne les trouve jamais, ces lapins-la, il faut bien qu’ils soient protégés quelque part… ou bien encore, et c’est la seconde tete de mon veau, le défunt, qui passait pour un rude limier, était tombé sur la piste de la bande. Ceux-la qui s’y connaissent disent que jamais chien n’est revenu de la chasse de ces sangliers-la.

« C’est sur que Paris est bavard et qu’il y a des propos qui vont et viennent. J’étais tout moutard a l’atelier Cour d’Acier, la premiere fois que j’ai oui parler de cet ogre qu’on appelle le Pere-a-tous, et on en parle encore, quoique ma barbe soit devenue grise.

« Je suis curieux, moi, j’ai guetté pour voir si l’ogre viendrait enfin devant la justice, et quand j’ai oui parler pour la premiere fois de la bande des Habits Noirs, j’entends celle du mois dernier, je me suis dit a moi-meme : Ma vieille, tu vas te payer le journal du soir sept fois par semaine. J’en ai fait la dépense, mais vas-y voir ! Ce n’était pas trop ennuyeux, il y en avait parmi ces clampins-la qui ne manquaient pas du mot pour rire, seulement du Pere-a-tous et du Fera-t-il jour demain pas l’ombre ! c’était un ramassis de filous ordinaires, et si j’étais a la place des vrais Habits Noirs, je les attaquerais en contrefaçon au tribunal de commerce.

Ici Baruque, dit Rudaupoil, s’arreta, trouvant son dernier mot joli et pensant avoir droit a quelque marque d’approbation.

– Apres ! fit Mme Samayoux sechement. Vous ne me dites rien de ce que je veux savoir.

– Qu’est-ce que vous voulez savoir, maman Léo ? demanda M. Baruque un peu désappointé. Je vous préviens que l’instruction a l’air de patauger pas mal, et que le fin mot de l’histoire est encore tout au fond du pot au noir.

La dompteuse hésita avant de répondre ; elle avait les yeux baissés et ses levres blemes frémissaient.

Quand elle parla enfin, chacun put remarquer la profonde altération de sa voix.

– Il y a la-dedans une jeune fille, dit-elle, et un jeune homme…

– Ah ça ! s’écria M. Baruque, d’ou sortez-vous donc, si vous en etes encore la !

– Je veux savoir, prononça lentement la dompteuse au lieu de répondre, les noms du jeune homme et de la jeune fille qui sont accusés d’avoir assassiné le juge d’instruction Remy d’Arx.


Chapitre 4 D’ou maman Léo sortait

 

Le sentiment généralement éprouvé par l’assistance était une compassion assez vive pour l’ignorance inconcevable de maman Léo.

Il n’est pas permis, en effet, d’ignorer certaines choses, et, selon les couches sociales, ces choses qu’on n’a pas le droit d’ignorer changent.

En haut, la chose est, le plus souvent, un vaudeville, dont les personnages sont invariablement M. le duc ou M. le comte, Mlle la comtesse ou Mme la duchesse, outre monsieur Arthur, qui peut avoir tous les noms de bapteme du calendrier.

Ce vaudeville est toujours le meme, et toujours tres amusant, a ce qu’il paraît, car son succes se prolonge sempiternellement.

En bas, c’est un drame qui varie un peu plus que le vaudeville élégant, mais ou il faut cependant un élément immuable : le sang.

Au lieu de repasser la chronique de l’adultere, enrichi de diamants, qui fait les délices des grands, les petits radotent avec une fidélité pareille la chanson favorite du crime.

Cela n’empeche pas la vertu d’etre fort considérée chez nous, mais on n’en parle jamais.

Ce qu’il faut savoir, sous peine d’excommunication, c’est, si on est du beau monde, la hauteur exacte du dernier saut périlleux de la princesse, et, si on est du pauvre monde, ce sont les détails circonstanciés du meurtre de la rue Pagevin, de la rue Mauconseil ou de la rue Thévenot, avec le nombre des coups donnés, la nature de l’outil employé, la place des trous faits dans le corps, la largeur des ecchymoses et la posture que la victime gardait quand on l’a trouvée, déja froide, les membres convulsionnés dans leur raideur, les cheveux hideusement brouillés, gluants et collés au carreau.

Voila quels sont nos appétits au dix-neuvieme siecle.

A Paris, comme en province, les marchands de livres ne demandent plus aux jeunes écrivains s’ils ont du talent, ils leur ordonnent tout uniment de rassasier le monstrueux idiotisme de cette gourmandise populaire.

M. Baruque avait demandé, dans son étonnement bien naturel :

– Ah ça ! d’ou sortez-vous donc, maman Léo, si vous en etes encore la ?

Et quoique la bonne femme fut une reine absolue dans sa masure, l’auditoire avait presque souri.

Similor, l’homme au chapeau gris et aux cheveux jaunes, n’était pas seulement un type tres réussi de don Juan, il possédait a l’état latent l’étoffe d’un courtisan.

– La patronne, dit-il entre haut et bas, mais de maniere a etre entendu, aux deux rougeaudes ses éleves, la patronne n’a pas l’air, mais elle travaille de cabinet, comme moi ; quand les grandes idées pareilles a celles qui lui emplissent le cerveau se trémoussent dans une coloquinte, on ne peut pas faire attention a toutes les vulgarités journalieres qui occupent la fainéantise de notre population.

Échalot le regarda d’un air attendri et murmura :

– Quelle dorure de langue ! Ah ! si j’avais son talent ! mais tout le monde ne peut pas jouir des memes facultés.

– Silence dans les rangs ! ordonna Gondrequin-Militaire.

Mme Samayoux elle-meme crut devoir une explication a l’étonnement de ses sujets.

– Le garçon dit vrai, murmura-t-elle en accordant un geste approbateur a la flatterie de l’adroit Similor, ma tete travaille et ça fait mon malheur. Vous avez raison, vous aussi, monsieur Baruque, je reviens de loin, de trop loin. Ça semble aujourd’hui que je suis une étrangere au sein de ma patrie, puisque je ne sais rien de la nouvelle du moment que les plus naifs paraissent en avoir connaissance. C’est comme ça, entendez-vous, je ne sais rien de rien, sinon ce que je viens de saisir a la volée, et je vas vous dire une chose : si j’en avais su seulement, depuis le temps, gros comme le bout du petit doigt, je saurais tout, car ça intéresse la tranquillité de mon existence.

Involontairement, le cercle se rapprocha et l’on put entendre des voix qui chuchotaient :

– Est-ce que la patronne serait mélangée a ces affaires-la ?

– Commence donc par le commencement, reprit la dompteuse en s’adressant toujours a M. Baruque ; les noms !

Gondrequin-Militaire, qui était une bonne âme, lui prit la main, qu’il serra a tour de bras.

– C’est l’instant, c’est le moment, dit-il tout bas, fixe ! et tenez-vous ferme dans les rangs, maman ; je n’ignorais de rien, mais le cour m’a manqué, quoi ! et j’aime mieux que la commotion vous vienne de Rudaupoil.

– On n’a jamais imprimé les noms tout au long sur le journal, reprit M. Baruque, qui bourrait sa pipe avec tranquillité. Dieu merci ! on prend des gants dans cette affaire-la, parce que ça touche a des familles huppées. Le feu juge lui-meme est ordinairement couché dans les feuilles publiques en abrégé. La demoiselle a nom Valentine de V…, connaissez-vous ça ?

– Oui et non, répondit Léocadie ; je n’ai jamais su le nom, mais la personne…

Sa voix tremblait. Gondrequin lui serra la main en répétant :

– Fixe ! et du courage !

– Pour le jeune homme, continua M. Baruque en s’asseyant sur la table, on met Maurice P…

– Bien ! dit Mme Samayoux, qui se tenait immobile et droite ; merci, monsieur Baruque !

– Vous etes une fiere femme ! murmura Gondrequin.

– Et ici, poursuivit encore Baruque, ce n’est pas bien malin de compléter le nom, puisque les journaux l’avaient imprimé tout entier a l’occasion du premier meurtre.

Cette fois Mme Samayoux chancela sur son siege.

– Le premier meurtre !… balbutia-t-elle.

Il y eut un mouvement dans l’auditoire, ou quelques-uns crurent que l’ignorance de la dompteuse était jouée.

– Le premier meurtre ! dit-elle encore d’une voix ou il y avait des larmes ; mes enfants, je vous ai menés a la baguette quelquefois, c’est vrai, mais le métier veut cela, vous savez bien. Ne vous vengez pas, je suis trop malheureuse !

Elle fut interrompue par un sanglot qui souleva brusquement sa poitrine.

Les yeux de Gondrequin battaient par l’effort qu’il faisait pour ne point pleurer. Échalot, le pauvre diable, passait tour a tour ses deux manches sur ses yeux baignés de larmes.

Les autres étaient partagés entre l’émotion inattendue et la curiosité excitée violemment.

Mme Samayoux avait croisé ses deux mains sur ses genoux ; elle parlait désormais pour elle-meme et peut-etre n’avait-elle plus conscience des phrases entrecoupées qui tombaient de ses levres.

– Ça semble cocasse, disait-elle de sa pauvre voix brisée, mais c’est comme ça, que voulez-vous ? Je ne lisais plus le journal depuis que le journal ne pouvait plus me parler de lui. Ah ! du temps qu’il était dans l’Algérie, le journal apportait tous les jours quelque chose de bon ; il aurait fait un héros, ce cher enfant-la, sans l’amour qui le tenait. Alors, comme le journal était muet, car toutes les autres choses et rien c’est tout de meme pour moi, j’avais défendu de l’acheter… C’est de l’eau que je voudrais : une goutte d’eau.

Mais c’était l’eau qui manquait dans la baraque. Une des jeunes filles alla en chercher un verre a la fontaine de la rue St-Denis. Mme Samayoux poursuivait :

– Vous me direz qu’on n’a pas besoin des journaux pour apprendre ; on cause avec celui-ci ou avec celle-la, n’est-ce pas ? eh bien ! moi, je ne causais plus. Ça me faisait mal de causer. Rien que de voir les gens gais, j’étais plus triste… et voila comme ça s’est passé, tenez, je veux vous le dire : il était revenu, je lui avais cuit son souper en riant et en pleurant…

– Le fricandeau ! murmura Similor, dont les narines s’enflerent.

Échalot ajouta :

– Le petit Saladin avait grand-soif ce soir-la ; c’est elle qui nous donna de quoi remplir la bouteille.

– J’eus toute une bonne soirée, continua Mme Samayoux, je pense bien que ce sera ma derniere bonne soirée. On bavarda. Ah ! si vous saviez comme il l’aime ! J’avais des pressentiments, c’est vrai, je lui dis : Petit, prends garde ! Mais il était fou de joie parce qu’il allait la revoir, et le nom de Remy d’Arx…

Elle s’arreta comme effrayée.

– Quand il fut parti, reprit-elle, la maison me sembla vide. Ils devaient venir tous les deux le lendemain… et un autre encore, mais personne ne vint et j’en fus presque contente. Le jour d’apres, je devais partir pour les Loges ; au lieu de retarder le déménagement, je le pressai : j’avais besoin de fuir ; il me semblait que, loin d’eux, je serais plus tranquille. J’avais peur, ah ! c’est bien vrai ce que je vous dis la, j’avais peur d’entendre parler d’eux, et pourtant je cherchais a me rappeler mes prieres que je disais du temps ou j’étais jeune fille au pays de Saint-Brieuc, et ce que j’en pouvais rattraper dans ma mémoire, je le récitais a mains jointes pour leur bonheur !…

Elle trempa ses levres dans le verre d’eau qu’on lui apportait.

– Voila pourquoi je ne sais rien, mes pauvres enfants, acheva-t-elle, voila comment j’ai besoin qu’on me dise tout. Ce qu’il y a de plus impossible au monde, voyez-vous, c’est que Maurice soit coupable.

Elle s’arreta encore, parce qu’un mouvement d’incrédulité avait agité l’auditoire.

Ses yeux firent le tour du cercle, ou tous les regards étaient baissés.

– Vous ne croyez pas cela, vous, reprit-elle sans colere ; les juges feront peut-etre comme vous, et je suis une bien pauvre femme pour aller contre l’idée de tout le monde. Mais c’est égal, contre l’idée de tout le monde j’irai !… Parlez maintenant, monsieur Baruque, si c’est un effet de votre complaisance, et ne craignez pas de me faire du mal ; rien ne peut me tuer, désormais, puisque j’ai entendu ce que vous avez dit sans mourir.