La Maison de Pilate - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1859

La Maison de Pilate darmowy ebook

Paul Féval (père)

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka La Maison de Pilate - Paul Féval (père)

La suite du Roi des gueux. Les personnages dont le lecteur a fait connaissance dans le premier volume, continuent d'oeuvrer pour eux-memes, mais n'ont-ils pas tous le meme but: se venger de leurs ennemis et prendre le pouvoir?

Opinie o ebooku La Maison de Pilate - Paul Féval (père)

Fragment ebooka La Maison de Pilate - Paul Féval (père)

A Propos
Partie 1
Chapitre 1 - LES FAVORIS DU ROI
Chapitre 2 - LE VOYANT
Chapitre 3 - HUSSEIN LE NOIR

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.


Chapitre 1 LES FAVORIS DU ROI

Au-dessous du portrait de Charles-Quint, dans la chambre du roi, un joli perroquet vert et pourpre mordillait son perchoir de bois exotique, aiguisant son bec lourd, montrant a demi sa langue cylindrique, et radotant sa leçon éternelle :

– Philippe est grand ! il est grand, Philippe !

Deux autres perroquets vivants, de moindre taille, et sans doute moins avancés aussi dans la faveur royale, partageaient une cage voisine.

Enfin cinq perroquets, empaillés avec soin, étaient la placés sous verre.

Un tombeau ! Encore tous les favoris décédés n’ont-ils pas un local aussi décent que feu les perroquets du roi Philippe, ni une épitaphe si bien tournée. L’armoire funebre ou reposaient les restes de ces volatiles politiques était en bois précieux et sculptée splendidement. Chacun de ses rayons, au nombre de cinq, soutenait un mausolée d’architecture simple et noble, portant a son sommet un bâton sur lequel perchait la bete.

Le nom du mort était inscrit en lettres d’or sur le frontispice du monument, et au-dessous du nom quelques paroles bien senties exposaient les vertus et les talents du défunt.

Philippe le Grand avait bon cour pour ses perroquets, il avait porté le deuil de Tamerlan, le premier ara bleu qu’on eut vu en Espagne, et le trépas prématuré de Cléopâtre, perruche patagonne au dos jaune et vert, lui avait arraché des larmes.

Il était jeune alors. L’âme s’endurcit a ces séparations nécessaires, au fur et a mesure qu’on avance dans la vie. Hélas ! les rois comme les autres hommes, fussent-ils grands a l’instar de Philippe d’Autriche, laissent leur route dans la vie jonchée de fleurs funéraires et de rameaux de cypres ! Quand mourut le roi Pélage, jaco d’espece commune, mais éloquent a miracle, Philippe IV concentra sa douleur au-dedans de lui-meme. Ses yeux resterent secs, et il eut le courage d’assister le lendemain a une course de taureaux.

Mais, si épais que soit le calus formé par l’exercice de vivre, c’est-a-dire de souffrir, il est des destins si tragiques et des péripéties tellement attendrissantes, que la source tarie des larmes renaît tout a coup.

Les cours de pierre peuvent etre touchés par cette verge de Moise qui arracha l’onde aux entrailles du roc, et alors ce sont des torrents qui jaillissent ! Beau Cid, superbe microglosse, géant aux ailes d’azur coupées de larges flammes ! fiere Chimene, perruche a queue en fleche, dont les flancs zébrés rayonnaient toutes les nuances de l’aurore ! le meme fléau, une dysenterie cruelle, fruit d’un déjeuner imprudent, vous ravit a tous deux la lumiere !

Vous vous aimiez, et les pépins perfides d’une grenade trop verte vous précipiterent ensemble aux sombres bords ! comme s’il eut fallu prouver une fois de plus que ni la jeunesse, ni la beauté, ni la gloire elle-meme, ne peuvent arreter ton bras, ô Mort, moissonneuse infatigable !

Deux accolades de feuillages reliaient entre eux les monuments du Cid et de Chimene ; Chimene tenait dans son bec le bout d’une guirlande de roses dont l’autre extrémité allait se suspendre aux mandibules du Cid. Tendre et poétique embleme ! Leur épitaphe commune relatait qu’ils étaient morts d’indigestion en répétant : Philippe est grand !…

Mais parlons des vivants. Le perroquet régnant avait nom Almanzor. C’était une perruche dite d’Alexandre, ce genre ayant été apporté des Indes par le conquérant macédonien.

Almanzor avait un corps de forme parfaite, mesurant a peu pres vingt pouces de long. Son dos était d’un vert intense et brillant dont la nuance allait s’éclaircissant des flancs au ventre ; ses pieds écaillés montraient du sang sous leur peau ; son bec, gros, dur, solide, et qui semblait arrondi au polissoir, s’entourait a sa base d’une sorte de cire ou étaient percées en spirales les cavités de ses narines.

Sa langue épaisse avait au bout un balai de fibres cartilagineuses. Un collier d’un rose vif, tirant sur le feu a son sommet, entourait sa nuque et rejoignait le demi-collier noir qui faisait une cravate a sa gorge en s’évasant sur les deux côtés du cou.

Le haut de ses ailes était marqué d’une tache rouge foncé qui rappelait ce coup de fard que les coquettes expérimentées savent piquer sous leurs paupieres pour se donner du regard.

Tout cela sans défaut et purement irréprochable. Almanzor était beau ; il le savait. Il regardait avec un dédain melé de haine les deux perroquets en cage qui grandissaient et le menaçaient.

Louis XIV n’aimait a voir ni le Dauphin ni les tours Saint-Denis ; Almanzor, moins délicat ou moins libre du choix, vivait entre ses successeurs et sa future armoire.

Un sombre demi-jour régnait dans la chambre royale, abritée de toutes parts contre les rayons du soleil. C’était une piece tres vaste, en forme de carré long, dont les fenetres donnaient d’un côté sur la cour des Marionnettes, de l’autre sur la place du Palais. Au centre, un bassin de marbre contenait un jet d’eau dont la gerbe répandait de suaves et fraîches senteurs.

Entre les deux fenetres et comme par contraste au raffinement de ce luxe oriental, un calvaire était figuré dans une niche prise sur l’épaisseur du mur. Cette gigantesque page de sculpture, dont les personnages en haut-relief avaient tous la grandeur naturelle, étaient de marbre noir, entourée d’une balustrade d’ébene dont les marches recouvertes de coussins, étaient le prie-Dieu du roi.

Midi venait de sonner a l’horloge du palais. Un silence complet régnait dans les jardins et sur la place voisine. La ville dormait. La-bas, le mouvement ou le bruit qui se fait a ces heures du milieu du jour a toute l’étrangeté des bruits et des mouvements nocturnes. Un spectre choisirait midi, dans l’Espagne du Sud, pour soulever la pierre de sa tombe.

L’homme qui se promenait de long en large dans la chambre du roi, lentement et d’un pas mal assuré, avait bien un peu la physionomie de spectre. C’était une maigre charpente osseuse aux épaules chétives, a l’échine voutée, qui s’enveloppait d’un geste frileux dans une simarre de soie noire.

Sa figure était pâle, décharnée, mais régulierement belle quant au dessin des traits, et douée d’une accentuation froide et fiere. L’oil brillait bien, le front se relevait noblement sous les boucles rares d’une chevelure déja ravagée ; la moustache épaisse tordait jusqu’aux oreilles ses poils longs et durs.

Son cou, qui sortait nu de son ample collerette, avait des attaches molles, malgré l’absence de chair ; on eut dit que les vertebres en étaient détendues.

Les mains, les joues, la peau du crâne qui se montrait sous les cheveux avaient une blancheur maladive, les reins continuaient le dos sans cambrure ; au bout de jambes greles, d’énormes pieds noueux s’allongeaient.

Cet homme n’était pas seul dans le réduit royal.

Un autre personnage, que nous eussions reconnu du premier coup d’oil aux draperies de cachemire noir frangé d’argent qui lui enveloppaient la tete, était accroupi sur des coussins en face du calvaire et fermait les yeux dans une attitude indolente. Hussein le Noir, malgré la chaleur, n’avait point découvert son visage. On aurait pu le croire endormi profondément, si de temps a autre un éclair subit ne se fut allumé dans l’ombre sous sa coiffure.

– Si la reine s’occupait des affaires de l’État, dit le promeneur, de cette voix grele que nous avons entendue déja au travers des portes entr’ouvertes, lors de l’arrivée mystérieuse de Hussein le Noir, je la renverrais a son neveu, Louis de France… Que penses-tu de ce jeune paon qui passe sa vie a faire la roue devant l’Europe, ami Hussein ?

– Quand je regarde du côté de la France, répondit Hussein, je ne vois que Richelieu.

– Que penses-tu donc du cardinal ? demanda le roi qui s’arreta devant Almanzor et lui tendit son poignet.

Almanzor quitta aussitôt son perchoir, et dit en s’installant sur les bras de son maître :

– Il est grand, Philippe !

– Je pense que Richelieu doit avoir un bon magicien, répondit l’Arabe avec gravité.

Le roi se prit a rire. Il avait naturellement l’esprit caustique, et parfois ses sarcasmes ne manquaient pas de finesse.

– Crois-tu que Charles-Quint, mon aieul, eut un sorcier a son service, Sidi ? murmura-t-il en caressant du revers de son doigt la gorge du perroquet.

– Il en eut et il n’en eut pas, repartit silencieusement l’arabe ; il en eut un la veille de Pavie ; il en manqua le jour ou François quitta sa prison.

– Et le jour ou il abdiqua, Sidi ?

– Le jour ou le captif brise sa chaîne, Sire, c’est Dieu lui-meme qui le conseille et qui l’appuie.

– A ton sens le pouvoir royal est donc une chaîne ?

– Pour les grands monarques, oui ; pour les petits, non.

– Suis-je pour toi un grand monarque, Sidi ?

– Les brutes elles-memes le proclament, fit l’Arabe en s’inclinant.

Les trois perroquets, en effet, glapissaient en chour leur refrain.

Le regard du roi exprima une velléité de défiance. Il fit un pas vers Hussein le Noir et prononça d’un ton sec :

– Je ne te paye pas pour me flatter, paien ? Que pourrait ajouter ta voix aux acclamations de tout un peuple ?

Hussein le Noir s’inclina froidement et croisa ses bras sur sa poitrine.

– Le chien est peu de chose aupres de son maître, dit-il ; cependant, a l’heure du danger, le chien prévient et défend puisqu’il aboie et puisqu’il mord… Mon royal seigneur a du, cette nuit, etre tourmenté par un reve.

La physionomie de Philippe changea incontinent d’expression.

– C’est vrai… murmura-t-il.

– Un reve bizarre, poursuivit le Mauresque. Pendant que vous dormez, je veille, seigneur. Mes calculs, qui ont tous rapport a vous, mettent mon esprit éveillé en contact avec votre sommeil, je vous vois, mais confusément et au travers d’un brouillard.

– Je me représente tres bien cela, dit Philippe. Saurais-tu dire quel était mon reve ?

– Non… mon attention, au moment ou j’essayais de percer la brume, a été violemment détournée…

– Par quoi ?

– Par un choc interne, correspondant a la pensée de votre premier ministre, le comte-duc.

– Ah ! ah ! fit le roi, on dit que dans les hôtelleries de France chaque chambre a sa sonnette qui correspond a un numéro d’ordre placé a l’office, de sorte que les valets peuvent aller tout droit et du premier coup a celui qui appelle… C’est un arrangement merveilleux !… Ton esprit a des numéros et des sonnettes comme les hôtelleries de France.

– J’aurais cherché longtemps une image si bien appropriée, Sire…

– On me trouverait de l’esprit, meme en France, c’est certain !… Almanzor m’a tout l’air de couver une maladie… Et pourquoi la sonnette du comte-duc a-t-elle tinté dans ton cerveau, ami Hussein ?

– Parce que le comte-duc s’occupait de vous.

– C’est son emploi.

– En s’occupant de vous, royal Seigneur, le comte-duc était cette nuit en dehors de son emploi.

– Serais-tu son ennemi, paien ?

– Je suis l’ami et le serviteur de Votre Majesté.

Le roi remit Almanzor sur son perchoir, et demeura un instant pensif.

– Explique-moi mon reve, dit-il tout a coup… J’étais statue… j’étais ma propre statue montée sur un cheval de bronze, au milieu de la place de l’Amirauté, a Valladolid. Le canon grondait aux abords du palais de Philippe III, mon pere ; il y avait des dames aux fenetres qui laissaient pendre leurs guirlandes jusque sur le pavé ; le peuple entier descendait dans la rue, allant, venant, se pressant, acclamant ; c’était une fete publique, la fete de ma statue… J’ai vu le comte-duc qui apportait une couronne de lauriers ; il achevait de la tresser en marchant… J’ai vu un autre homme… mais celui-la, je ne distinguais point son visage, qui restait dans l’ombre d’un large sombrero. Cet homme tenait entre ses mains un serpent, qu’il enroulait aussi pour m’en faire une couronne.

Le roi s’arreta.

Hussein le Noir murmura dans sa barbe :

– Allah est Dieu unique !

– Tu mens, mécréant ! s’écria Philippe ; ton Allah est tout simplement le démon. Que dis-tu de mon reve ?

L’africain méditait.

– Je dis, prononça-t-il avec lenteur et apres un silence, que votre reve concorde avec mes visions… L’esprit nous a dit a tous deux la meme chose, a moi dans la veille, a vous dans le sommeil.

– Parle en bon espagnol, et dépeche !

– Je parlerai, royal seigneur, de façon a ce que Votre Majesté puisse me comprendre ; mais je suivrai dans ma réponse l’ordre qui me conviendra… Nous avons le temps ; l’émeute ne commencera qu’apres la nuit tombée.

– L’émeute ! répéta le roi qui devint pâle.


Chapitre 2 LE VOYANT

Mais Hussein le Noir se laissait aller au courant de ses méditations.

– Quand le choc interne m’eut forcé de diriger ma pensée vers le comte-duc, votre ministre, reprit-il, j’éprouvai un grand trouble, parce qu’une puissance hostile a la mienne combattait mon effort… Je connus aussitôt que le comte-duc travaillait en compagnie du maragut Moghrab, initié comme moi aux sciences australes et aux calculs planétaires… Je traçai aussitôt dans l’espace un cercle idéal, champ clos de la lutte qui allait avoir lieu, et j’appelai au combat spirituel la pensée ennemie.

Le maragut est fort, mais je suis plus fort que le maragut. Je le terrassai au bout de quelques minutes, et sa volonté vaincue livra passage a mon regard. Voici ce que je vis, royal seigneur : Gaspard et son sorcier étaient debout aupres d’une table de marbre, dans une maison de la rue de l’Infante. Sur la table de marbre un cadavre se couchait. Le maragut, a l’aide de son poignard, pratiquait une incision ronde dans la poitrine du mort, et lui arrachait le cour.

– Horrible sacrilege ! balbutia Philippe tout tremblant.

Hussein le Noir n’avait rien perdu de sa froide impassibilité.

– Il est d’étranges détours dans ces vagabondes excursions de l’esprit, poursuivit-il ; des affinités imprévues le sollicitent au passage, comme le voisinage du pôle fait dévier l’aiguille aimantée de la boussole au dire des navigateurs. Pendant que je cherchais a reconnaître le cadavre étendu sur la pierre, votre nom prononcé a frappé mon oreille… Royal seigneur, les souvenirs de jeunesse ne se réveillent-ils jamais en vous ?… ne revoyez-vous point quelquefois les francs et joyeux sourires des amis de votre adolescence ?

– A quoi a trait cette question ? demanda le roi avec brusquerie.

– Au détour que fit mon esprit dans sa route et qui m’empecha de reconnaître le cadavre.

Le roi passa la main sur son front.

– Mon esprit se fatigue a te suivre, paien, dit-il ; tu fais expres de m’égarer dans un dédale d’impossibilités.

– J’explique votre reve a ma façon, Sire, et je m’engage a rendre mon explication plus claire que le jour.

– Joseph n’en dit si long au Pharaon d’Égypte, murmura le roi.

– Le Pharaon d’Égypte, répliqua Hussein, n’avait entrevu dans son reve que la destinée de son peuple… Vous avez vu votre propre destinée, royal seigneur.

Par un violent effort de volonté, Philippe arreta le tremblement de sa levre. Il se redressa : un éclair de fierté s’alluma dans son regard.

– Paien, dit-il, ma destinée est dans la main de Dieu. Ne crains pas d’etre clair.

– J’ai vu une épée, prononça lentement l’africain ; j’ai vu une bourse lourde pleine d’or anglais…

– On m’a dit cela déja ! murmura le roi qui frémit. Buckingham veut etre vice roi d’Espagne, a ce qu’on prétend ! Et qui donc prononçait mon nom ?

– L’homme qui tendait la bourse.

Il y eut un silence. Philippe alla jusqu’au calvaire, puis revint.

– Je ne vois rien la-dedans, dit-il en affectant un grand calme, rien qui se rapporte a mon reve… Dis-moi le nom de ces deux hommes ?

– Ce sont deux autres noms qui me viennent, royal seigneur. Point de colere. Je subis en ce moment le pouvoir de l’esprit. Vous auriez, a l’heure qu’il est, deux puissants, deux indomptables défenseurs, si les deux prisonniers de Alcala et de Ségorbe avaient recouvré la liberté par vous et pour vous.

– Crois-tu qu’ils soient mes ennemis ?

– Ils doivent l’etre.

– Peux-tu porter sur eux ta seconde vue ?

– Je le puis.

– A l’instant meme ?

– C’est fait… Elle est sur Hernan de Medina-Celi.

Philippe ne put dissimuler un vif mouvement de curiosité.

– Prends garde, dit-il, je puis contrôler la réponse, cette fois… Ou vois-tu Hernan ?

– Dans un trou noir, étroit, humide, répondit l’africain sans hésiter.

– Un cachot ?… demanda le roi, fermant les yeux a demi.

– Royal seigneur, n’etes-vous donc pas las de m’éprouver ?… C’est malgré vous que vous avez confiance en moi… Les bourgeois de Séville savent depuis hier au soir que le bon duc est dans son palais ; pourquoi voulez-vous que je l’ignore ?

– Les bourgeois de Séville sont mieux informés que moi, gronda Philippe avec mauvaise humeur ; je n’ai appris cela que ce matin ! Mais quel est ce trou noir, humide, ou tu vois le duc Hernan ?

– Un corridor… un couloir… Il prete l’oreille… il épie… Qui peut-il ainsi épier ?

– Sa femme est-elle encore belle ? demanda le roi négligemment.

– Par Mahomet ! s’écria l’Africain, la folie seule excuse le blaspheme… Pas de colere, royal seigneur. Écoutez et recueillez précieusement toutes mes paroles… Je ne saurais peut-etre pas vous le répéter a mes heures de calme… Ce qui est obscur deviendra lumineux… Ce que vous ne pouvez comprendre aujourd’hui dessillera vos yeux demain… Recueillez précieusement chaque mot qui tombe de mes levres… Ce sera pour vous comme un phare a l’heure prochaine de la tempete.

– D’ou viendra-t-elle, la tempete ?

– De tous les coins du ciel… Il y a deux portes, l’une en face de l’autre, la-bas pres de l’abreuvoir d’Abdallah, dans le quartier incendié… L’une s’ouvre a l’intérieur des jardins de Pilate, l’autre donne entrée chez l’homme qui vous a demandé audience ce matin, le boucher Trasdoblo…

Je cherche, royal sire ; ne m’interrompez pas… je cherche… L’autre prisonnier, celui que vous aimiez le mieux quand vous étiez tout jeune encore et quand votre cour savait battre…

– Don Luiz… murmura le roi, don Luiz de Haro !… Le vois-tu ?

– Je le vois ! répondit Hussein le Noir avec solennité.

– Ou est-il ?

– A Séville.

– En quelle partie de Séville ?

– Roi, prononça l’Africain a voix basse, quand vous verrez celui-la face a face, l’éclair aura fui, la foudre aura résonné.

– Me frappera-t-il ?

– L’esprit glisse, emporté par un mouvement qui ne saurait s’arreter jamais… c’est un souffle. Je vois une tombe dans un humble cimetiere, au fond de l’Estramadure… Elles étaient belles, n’est-ce pas, royal sire, les deux amies, les deux sours, Eleonor de Tolede, Isabel d’Aguilar ?

– Ces histoires sont publiques, murmura le roi, dont l’agitation grandissait et se montrait malgré tous ses efforts ; on a pu te les raconter.

– Sire, repartit Hussein le Noir, le saint Thomas de vos Écritures crut quand il eut vu, quand il eut touché. Il n’y a plus rien que de la poussiere sous cette pauvre tombe… L’enfant sait-il seulement que cette croix plantée dans l’herbe abrite les ossements de sa mere ?

– Ah ! fit le roi, y a-t-il un fils ?

– Je ne sais… je vois la-bas, au lieu que j’indiquais naguere, pres de l’abreuvoir de Cid-Abdallah, un vaillant et fier jeune homme… Reconnaîtriez-vous don Luiz, royal seigneur ?

– Oui, de par Dieu !

– L’âge est un masque… Apres vingt ans, c’est le fils qui a le visage du pere… Tout marche : Dieu l’a voulu… Je vois le cour au travers de la poitrine… il bat bien ! il a la fievre d’honneur et de valeur, il a la fievre d’amour… Je vois la poitrine au travers des vetements. Le médaillon pend a une chaîne de cuivre… Rude enfance ! indigente jeunesse ! Par le prophete, je lis la devise : Para aguijar a haron. Que le vieux don Luis soit mort ou vivant, voici un chevalier ! sa mere sera vengée !

En parlant ainsi, Hussein le Noir s’animait sans le vouloir sans doute, et meme sans le savoir. Il y avait dans sa voix des vibrations étranges, et ses deux mains, toujours croisées sur sa poitrine, tremblaient.

Son attitude était du reste celle de la contemplation. Sous l’étoffe noire de son turban on devinait son regard perdu dans le vide.

Le roi faisait effort pour suivre en ses détours brusques et imprévus cette parole vagabonde. Tout oracle a ses privileges. Le roi écoutait et se recueillait. Tous ces mysteres l’attiraient en sollicitant violemment sa curiosité. Nous ne voudrions pas affirmer que son intelligence indolente et capricieuse n’ajouta pas beaucoup de désordre au pele-mele déja si désordonné de ces divagations, mais enfin il travaillait de son mieux a comprendre.

Avait-il réellement foi ? Oui et non. C’était, en toutes choses, une nature indécise et débilitée par la maladie du caprice, renaissant toujours et sans cesse satisfait.

Il croyait, puisqu’il avait de la sueur aux tempes ; mais il se révoltait contre sa confiance, heureux de faire l’esprit fort vis-a-vis de lui meme et de mettre un habit sceptique a ses enfantines crédulités.

Qu’il eut réellement le don de la seconde vue ou que ce fut un effronté comédien, cet Hussein le Noir avait le tort de dépenser ici trop de talent ou trop d’enthousiasme. Il dépassait le but. Philippe d’Autriche eut été subjugué a beaucoup moins de frais par un charlatan plus vulgaire.

On peut dire qu’il avait la conscience de ce fait, et que son effort tendait a rabaisser son vol plutôt qu’a le diriger vers des espaces supérieurs.

– Royal Seigneur, reprit-il en rappelant son calme, vous m’avez comblé de bienfaits ; mon coffre est plein d’or, et je respire librement cet air de Séville mortel a mon pere.

Que ne puis je vous montrer a nu le miroir prodigieux ou mon regard plonge en ce moment ! que ne puis-je traduire pour vous le chaos inspiré de mes pensées !… Je vois tout !… votre destinée est la comme un livre dont toutes les pages, passé, présent, avenir, tournent au vent d’une volonté surhumaine… Je ne peux pas tout vous dire, un vouloir bien plus fort que le mien parle par ma bouche, disant plus ou disant moins que je ne voudrais dire… Ma langue est forcée de suivre les bizarres séries des visions qui m’entraînent. Je ne suis pas a moi : tout mon etre vibre comme un instrument sonore entre les mains d’un bon ou d’un mauvais génie.

C’est une nuit, une nuit ou passent des ombres lumineuses. Je les nomme au moment ou je les vois.

Moncade, voila une noble race ! Quel deuil ! Savez-vous le serment qu’ils ont fait ?… Royal seigneur la mesure est comblée ! La main de Charles-Quint, votre aieul, se briserait elle-meme en voulant arreter le colosse ébranlé. Je vois une vierge sur son lit de mort, un vieillard a cheveux blanc, un vieillard que la foudre a touché. Savez-vous le serment qu’ils ont fait, royal sire ? Etes-vous souverain seigneur dans les Espagne ? Ines de Guzman, la fille du traître, est innocente devant Dieu, c’est vrai, mais n’essayez pas d’arreter le traître dans sa chute, ou sa chute vous entraînera…

– Est-ce donc Moncade qui est a la tete de ce complot ? demanda Philippe.

– Roi, répondit Hussein, une révolution n’a ni commencement, ni fin, ni tete, ni queue… Souviens-toi de ton reve… Ou étaient la tete et la queue du serpent dont l’inconnu voulait te faire une couronne ?

Philippe ferma son poing blanc et faible.

– Je briserai les rebelles ! dit-il.

Hussein la Noir se leva. Sa longue robe flottante faisait sa taille gigantesque. Philippe, quoi qu’en put dire Almanzor, semblait un enfant aupres de lui, Philippe le Grand !

– Écoutez, prononça l’Africain d’une voix tout a coup assourdie ; profitez ! les peuples ne savent pas qu’ils peuvent s’attaquer aux rois. Jusqu’a présent, clameurs et menaces ne vont qu’aux favoris. On respecte Dieu dans le maître… Ouvrez l’écluse avant que le torrent n’ait appris que la digue elle-meme peut etre franchie !…

Pour le coup, le roi bâilla largement. Il regarda le prophete d’un air ennuyé, et lui dit :

– Tu baisses, mon brave Hussein !… On m’a parlé de Soliman, le sorcier de la reine…

Sous l’ombre qui abritait son visage, le sourire du Mauresque eut un inexprimable dédain.

Le roi reprit :

– Vois si Almanzor n’a pas quelques mouvements de fievre… depuis deux jours il m’inspire d’assez vives inquiétudes.


Chapitre 3 HUSSEIN LE NOIR

Le roi s’assit a son tour sur les coussins, tandis que Hussein le Noir se dirigeait vers le perchoir du perroquet favori. Les favoris, quand ils sont perroquets, ne peuvent avoir qu’un vice, la gourmandise. Le superbe Almanzor était gourmand ; il mangeait beaucoup de bonnes choses et buvait du malaga comme un diable. Cela lui procurait des lourdeurs d’estomac qui aigrissaient positivement son caractere. Quand ses digestions éprouvaient des difficultés, il devenait sombre, quinteux, reveche ; il ne levait plus la patte au commandement du roi ; il allait meme, parfois, jusqu’a refuser de dire : Philippe est grand !

La faveur a toujours sa raison d’etre, tres directe et tres prochaine ; si nous ajoutons que, le plus souvent, cette raison d’etre est puérile, brutale, ou purement extravagante, nous aurons, a peu de choses pres, monographié la faveur.

Le favori peut s’émanciper dans tous les sens, hormis un seul : s’il lui arrive de négliger, ne fut-ce qu’un instant, le dada qui est son cheval de bataille, tout est perdu. Il coute généralement cher, on l’a comme meuble de luxe. Que diriez-vous d’une boîte a musique qui deviendrait muette ?

Le pouvoir d’une maîtresse a sa source dans un sentiment viril ; l’influence d’un ami est fondée sur l’une des plus nobles propensions du cour humain. Il n’y a rien de tout cela dans l’omnipotence du favori ; elle naît de l’égoisme du maître. Que le favori soit homme, épagneul ou perroquet, c’est toujours un jouet ; il est chargé d’amuser le maître. Tous les maîtres n’ont pas la meme maniere de s’amuser.

Ce brave Barbe-Bleue d’Henri VIII avait un favori chargé de nouer la loi comme une corde autour du cou de ses femmes ; Caracalla, sportman antique, fouettait son consul quadrupede ; d’autres (Dieu nous garde des énumérations savantes !) faisaient autrement et mieux encore. A chacun son caprice : Philippe IV voulait etre grand ; Almanzor, perroquet, et son ministre, homme d’État, étaient ses favoris au meme titre et a la condition expresse de lui chanter le meme refrain :

« Philippe est grand ! Il est grand, Philippe ! »

Un soir, a Madrid, Almanzor avait mangé des boulettes de volailles en si grande abondance, qu’il était sur le point d’étouffer. C’était pitié de le voir, en bas de son perchoir, couché sur le flanc et en proie a des convulsions terribles.

Les médecins du roi, appelés en toute hâte, lui tâterent le pouls, l’ausculterent avec soin, et commencerent entre eux une mémorable dispute sur la question de savoir si le malheureux animal se mourait d’une pléthore stomacale, d’une congestion au foie ou d’un épanchement au cerveau.

Ces trois avis prévalaient, mais il y en avait d’autres. Les médecins du roi, au nombre de douze, se renvoyerent toutes les injures contenues dans le vocabulaire espagnol, et formulerent douze ordonnances dont chacune avait assurément son mérite, mais qui se contrariaient de fond en comble.

L’un voulait purger, l’autre saigner, l’autre trépaner, l’autre appliquer un séton, l’autre infliger des moxas, l’autre prodiguer des vésicatoires, l’autre… Et notez qu’ils ont fait de triomphants progres depuis lors !

Cependant Almanzor râlait, la bete infortunée ! Philippe, au désespoir, promettait monts et merveilles a qui le sauverait.

Ce que voyant, les différentes opinions médicales, désirant avancer les choses, se prirent aux cheveux sincerement, défendant chacune son principe avec les armes que la nature, notre mere, nous a données. Il y eut des yeux contusionnés, des dents broyées, des perruques foulées aux pieds. La question avançait, Almanzor ne bougeait plus, quand vint un charlatan, un homme qui n’avait pas meme de besicles, un misérable, un Maure ! D’ou sortait-il ? Le fait est qu’il prit Almanzor inanimé entre ses mains, qu’il le massa d’une certaine façon, qu’il insuffla sans mot dire son estomac et ses reins, et qu’il le rendit au roi sain et sauf.

Les douze docteurs se retirerent en proie a une indignation bien naturelle. Le roi fut enchanté doublement : il cherchait un sorcier pour se faire aimer des dames. Ce Maure qui ressuscitait les perroquets était manifestement un sorcier. Le roi lui demanda, séance tenante, un philtre qui put rendre folle d’amour la belle duchesse de l’Infantado, sa cousine, femme de Diégo Mendoze et Silva, comte de Réal et marquis de Santillane. Le Maure promit de composer un philtre. Au moment ou il prenait congé, le roi lui demanda son nom et sa demeure.

– Je me nomme Hussein le Noir, répondit le Maure ; la voute du ciel est mon toit. Je suis ici aujourd’hui ; demain je serai ailleurs. L’esprit est libre comme le vent.

– Mais si j’ai besoin de toi ? objecta Philippe.

– M’as-tu fait demander ce soir… et pourtant je suis venu… Quand tu auras besoin de moi, je le saurai avant toi-meme… et je viendrai… Au revoir !…

Telle fut l’entrée premiere de Hussein le Noir aupres du roi d’Espagne. Nos mémoires ne disent pas que le philtre promis ait rendu folle d’amour la belle duchesse de l’Infantado. Philippe IV n’était pas heureux dans ses velléités de séduction. Ce qui est certain, c’est que le Maure finit par prendre sur son esprit un empire d’espece singuliere. Ils ne se touchaient par aucun côté.

Le roi était tout petit. Le Maure avait une certaine grandeur, et sa parole absorbait bien souvent des hauteurs ou l’intelligence de Philippe était incapable de le suivre ; mais, de maniere ou d’autre, l’effet restait produit. Philippe admirait Hussein le Noir ; il le craignait, il croyait en lui.

Aujourd’hui la parole de l’Africain avait entamé Philippe plus encore qu’a l’ordinaire.

C’était de parti pris qu’il essayait de se réfugier tout au fond de son indolence ; Philippe était plutôt un homme déplorablement amoindri qu’un homme mal doué. Il offrait, dans toute sa malheureuse perfection, le type du prince de la décadence, engourdi par la malaria morale qui plane sur ces époques funestes, et n’essaye meme pas de remonter le fatal courant. Mais s’il fuyait le combat, il avait du moins vaguement conscience de sa chute, semblable a ces malades crispés par le ver mortel de la consomption qui jettent un voile souriant sur l’avenir en deuil, et ne désesperent qu’a leurs heures.

Les acclamations du perroquet et du ministre favori enivraient Philippe vingt-neuf jours chaque mois. Le trentieme il voyait l’abîme.

Pendant qu’Hussein le Noir s’occupait d’Almanzor, Philippe d’Autriche prit une mandoline posée a terre aupres des coussins et en tira quelques accords aigrelets ; puis d’une voix de femme, il chanta un couplet de romance française. Il s’écoutait avec un plaisir infini ; ses yeux roulaient langoureusement, et, a son insu peut-etre, son corps chétif avait pris sous sa simarre d’aspect clérical une pose de troubadour.

– Si je n’avais été roi, dit-il, altéré sans cesse de louange, comme tous ces etres neutres et débiles qu’on nomme si durement des enfants gâtés, j’aurais gagné ma fortune en chantant ainsi de ville en ville… As-tu remarqué ma voix, paien ?

– Non, répliqua le Maure ; je me moquerais d’un chanteur ambulant qui jouerait au roi.

– Et tu te moques d’un roi qui joue au ménestrel ! Vous autres barbares, vous ne pouvez avoir les délicatesses de nos civilisations… comment trouves-tu Almanzor ?

– Malade, royal sire…

Philippe repoussa du pied la mandoline qu’il avait posée a terre aupres de lui.

– S’il doit languir, j’aime mieux le voir empaillé, dit-il ; j’ai le cour tendre, je souffre de la souffrance d’autrui… Laisse Almanzor et viens ça, paien. Tes philtres ne sont pas efficaces… La marquise d’Andréjar me tient toujours rigueur.

L’Africain déposa le perroquet sur le perchoir. Almanzor, gaillard, et tout ranimé, fit entendre son refrain, prononcé d’une voix haute et claire. Philippe se leva, joyeux comme un enfant, et courut a lui.

– Je l’aime quand il est bien portant, dit-il en couvrant de baisers le brillant plumage de l’oiseau ; ah ! ah ! trésor !… Philippe est grand !… Comme vous dites bien cela !… Non, non, non, nous ne vous ferons pas empailler, bijou ! non, non, non !

Hussein le Noir le contemplait avec un dédain melé de tristesse.

– Ou est l’endroit sensible ? murmura-t-il, ou est le défaut de cette cuirasse d’inertie ?…

– Pourquoi, interrompit brusquement Philippe, pourquoi Andréjar ne m’aime-t-elle pas, tu dois savoir cela.

– Je le sais, seigneur royal.

– Dis-le, paien, je te l’ordonne !

– Le meilleur talisman d’un roi pour conquérir les cours, prononça lentement l’Africain, c’est d’etre roi.

– Par les cinq plaies, infidele ! se récria Philippe, ton audace va-t-elle jusqu’a m’outrager ? Me donnes-tu a entendre que je ne suis pas roi ?

– Mon audace va jusqu’a vous servir… Les philtres sont des armes : on peut leur opposer d’autres armes… J’ai su pénétrer dans le boudoir de la belle marquise pour voir quel obstacle brisait nos enchantements.

– As-tu trouvé l’obstacle ?

– Je l’ai trouvé, royal seigneur.

– Quel est-il ?

Hussein le Noir releva le coin de son bernuz et prit dans son sein un large placard de parchemin plié en quatre. Il le développa sous les yeux du roi. C’était un exemplaire enluminé de ce dessin satirique ou l’on voyait les principaux ministres des puissances européennes, la pioche a la main, creusant un fossé.

Le favori, en grand costume, dirigeait les travaux. Une légende qui sortait de sa bouche, comme cela se voit dans maintes estampes anciennes et comme cela se voit encore dans les caricatures ou John Bull prodigue le sel de cuisine de sa pesante gaieté, cette légende portait la rubrique si connue : « Allez toujours ! plus on lui ôte, plus il est grand ! »

Philippe IV jeta les yeux sur le parchemin. Il devint plus bleme que la toile de sa collerette.

– Ceci est infâme ! s’écria-t-il d’une voix étranglée ; ceci est séditieux, impie, calomnieux !… Ce sont des rebelles, par la passion de Notre-Seigneur !… Je les chercherai, je les trouverai, je les mettrai a la question ! Je les brulerai tout vifs ! Je leur arracherai la chair avec des cordes !

Il y avait du tigre dans les tressaillements de sa face et dans la lueur sanglante que sa prunelle rayonnait.

Mais tout son pauvre corps tremblait. La force manquait sous cette colere. Rien n’est hideux et répugnant comme la rage impuissante.

– C’est l’obstacle, dit froidement Hussein le Noir ; j’ai trouvé cette estampe sur le guéridon de la marquise.

– Elle sera châtiée ! gronda le roi… elle sera châtiée séverement !

– Et le complice ?… murmura Hussein.

– Que veux-tu dire ?

– Celui qui apporte l’estampe…

– Mais que fait donc l’Inquisition ?

– Elle fait son métier, sire. Elle mene ses processions, elle emplit ses cachots, elle allume ses buchers… Si quelqu’un s’avisait de mettre au jour contre le saint-office une raillerie pareille a celle qui attriste aujourd’hui Votre Majesté, toutes nos places publiques flamberaient, et, depuis les frontieres de France jusqu’au détroit, l’Espagne sentirait le roussi.

– Penses-tu donc que l’Inquisition soit plus forte que le roi ?

– Le roi catholique sait cela mieux qu’un pauvre musulman, répondit le Maure.

La tete pâle de Philippe IV se pencha sur sa poitrine.

– Le Saint-Tribunal est le soutien de la foi, prononça-t-il a voix basse et du ton que l’on met a répéter une leçon. C’est la meilleure colonne de notre autorité royale…

Puis changeant d’accent brusquement et avec une moue d’enfant maussade :

– Comme cela les dames de notre cour méprisent le roi.

Hussein le Noir eut peine a réprimer un sourire, tant il y avait de puérile naiveté dans la révolte de ce pauvre orgueil.

– Sire, répliqua-t-il, le don de tout voir et de tout entendre est parfois funeste. Pour etre heureux il ne faut pas soulever certains voiles. L’expérience trop complete desseche le cour et endolorit l’esprit… J’ai découvert autour de Votre Majesté tant de trahisons et tant de perfidies que je suis tenté de marcher les yeux fermés désormais, comme ces mules de voyage qu’on aveugle pour qu’elles aient le pied sur au bord des précipices.

– Ceci est infâme, répéta le roi, dont les doigts maigres et blancs froisserent convulsivement l’estampe.

– Il y a, croyez-moi, des choses plus infâmes encore…

– Serais-tu capable, paien, de découvrir l’auteur de cette insulte ?… Cinquante onces d’or pour toi, si tu me livres son nom !

– J’en donnerais cent pour le soustraire a votre vengeance, royal seigneur. Celui qui a tracé ce dessin grossier n’est qu’un misérable instrument, un maigre loup que la faim a poussé hors du bois… Je ne m’attaque qu’aux lions.

– Est-ce un lion, celui qui a laissé cette estampe chez la marquise ?

Le roi fit cette question d’une voix altérée.

– Il en porte la peau, du moins, répondit l’Africain. C’est ce fils de bâtard qui traîne le nom de Haro d’orgie en orgie.

– Don Juan !… je l’ai fait comte.

– Il va partout, disant que vous le ferez duc.

– Don Juan ! le neveu du ministre !

– Et le neveu de Zuniga ! et le neveu du commandant de vos gardes !… Par Mahomet, seigneur, vous etes un prince bien entouré !

– Je te défends d’invoquer ton faux prophete devant moi, paien ! murmura Philippe qui se signa.

Il ajouta, en se tournant vers Almanzor acharné a son refrain :

– Tais-toi, bete stupide ! L’idée me vient que, toi aussi, tu me railles… Paien, la preuve de ce que tu avances ?

– Hier matin, dimanche, répondit Hussein le Noir, a l’heure ou ce lieu de débauche, la maison du Sépulcre, vomit au dehors ses hôtes hâves et abetis par l’ivresse, j’ai traversé la place de Jérusalem… La fleur de votre cour était sous le porche des Delicias, royal seigneur. Une litiere a débouché, tournant l’angle du parvis de Saint-Ildefonse. Elle était portée par deux negres vetus de blanc…

– Mes negres ! fit le roi avec abattement ; ingrate marquise !… Mais elle passait peut-etre son chemin, comme toi, paien.

– Ce n’était pas la marquise qui était dans la litiere, Majesté.

– Ah ! sa camériste sans doute… ce sont des messageres de perdition !

– La marquise n’en est pas aux messages. La litiere s’arreta devant le porche, et ce fut don Juan de Haro, comte de Palomas, qui sauta sur les dalles.

La tete du roi s’appuya languissante sur sa main.

– Je n’ai pas d’amis… murmura-t-il en un long soupir.

– Vous en aviez autrefois, sire, prononça avec lenteur l’Africain.

– La reine ne m’a jamais aimé…

– La reine est une noble femme ; la reine est la fille d’un conquérant, la sour d’un grand roi, la tante d’un jeune héros.

L’Espagne a été pour elle une prison austere et jalouse. Il faut aimer pour etre aimé ; avez vous aimé la reine ?

Hussein le Noir s’arreta brusquement. Le regard du roi, qui était fixé sur lui, avait une expression étrange.

– Tu parles parfois comme un chrétien ! murmura Philippe dont les sourcils étaient froncés.

– Quel chrétien vous a jamais parlé comme je le fais, royal sire !…

– Silence ! je réfléchis… J’ai oui dire, et tu l’as dit toi-meme : Richelieu et Buckingham ont des affidés a Séville… C’est a cause de sa fidélité a ma personne qu’on déteste si universellement le comte-duc… Tu es trahi : tu as laissé voir ta haine, tu es l’ennemi du ministre.

Un mot vint a la levre de l’Africain, mais il se ravisa. Il croisa ses mains sur sa poitrine et reprit son immobilité premiere.

– Tu l’as calomnié ! poursuivit le roi, qui s’animait : je passe pour un esprit faible, car les adversaires de la foi ne m’ont pas épargné en Europe… Tu es venu… D’ou es-tu venu ?… L’enfer le sait !… Tu es venu aupres de moi pour me tenter… J’ai peu de serviteurs fideles ; tu veux les éloigner de moi… A quelle solde es tu, espion ? Si tu étais roi, et que je fusse Hussein le Noir, quel supplice m’infligerais-tu ?

– Si j’étais roi ! répéta le Maure, dont l’oil eut un éclat sauvage ; mais tu as raison, sire, j’ai parlé comme un chrétien, émoussé le fer de mon glaive ; au lieu de frapper droit et haut, j’ai pris un détour et j’ai courbé mon échine, croyant passer plus aisément la ou les partisans rampent…

Châtie-moi, si tu veux, mais auparavant je réparerai ma faute : sire, ton fares est un traître et conspire contre toi !

– La preuve ! donne la preuve !

– Fais arreter Cuchillo le toréador, Pedro Gil l’auditeur, les trois saltarines Carmen, Ximena et Serafina, l’alguazil majeur Diégo Solaz, Caparrosa le gueux, don Pascual, le commandant de tes gardes ; le président de l’audience de Séville, don Baltazar de Alcoy, et don Bernard de Zuniga, ton premier secrétaire d’État, tu auras la preuve !

Philippe demeura un instant comme abasourdi, puis il se prit a parcourir la chambre de nouveau d’un pas nerveux et saccadé.

Hussein le Noir s’était rapproché de la fenetre donnant sur la cour des marionnettes.

Tout a coup il se fit dans la cour un grand bruit de voix, l’africain tourna machinalement la tete et tressaillit aussitôt de tous ses membres.

– Que veut dire cela ?… murmura-t-il en proie a un étonnement profond.

Deux gitanos déguenillés traversaient la cour, portant une litiere noire que chacun dans Séville connaissait pour appartenir au comte-duc.

Ils arreterent la chaise au milieu de la cour, et ouvrant la portiere, ils déposerent sur les dalles un sac qui semblait rempli de sable ou de son, dont le ventre était maculé d’une large tache d’un rouge sombre.

La figure de Hussein le Noir exprimait une surprise croissante.

– Ce Bobazon n’a-t-il pas fait son devoir ? pensa-t-il.

Une demi-douzaine de valets du palais entouraient la chaise et toisaient les deux gitanos, que notre africain connaissait sans doute, car il prononça tout bas leurs noms :

– Ismail ! Sélim !

Il était apparent qu’on avait voulu leur barrer le passage. Ils semblaient venir de loin. Leurs joues basanées ruisselaient de sueur.

– Ceci, répétaient-ils a ceux qui les entouraient, est pour Son Excellence le comte-duc.

Le sabre levé du garde qui veillait aupres de la fontaine les avait forcés enfin de s’arreter.

– Royal seigneur, dit Hussein le Noir, de toutes les accusations que j’ai portées contre ton ministre, laquelle te paraît la plus invraisemblable ?

– Qui mettraient-ils a ma place ? pensa tout haut le roi, c’est impossible ?

– Je te demande, roi, insista l’africain, laquelle de mes calomnies te semble la plus grossiere ?

– Aucun de tes mensonges ne m’a ébranlé, répondit Philippe, et c’est peut-etre parce que tu as commencé par le plus extravagant de tous… ton cadavre auquel on a arraché le cour…

– Veuillez approcher, mon royal Sire, interrompit l’africain.

Le roi vint jusqu’a la fenetre.

En ce moment, Ismail, le gitano, disait a haute voix, accomplissant sa commission en conscience :

– Il nous a été ordonné de faire savoir a Sa Grâce le comte-duc, que ce sac contient ce que tous les alguazils de Séville cherchent en vain depuis vingt-quatre heures.

– Roi, dit Hussein le Noir, parlant avec emphase et se redressant de toute sa hauteur, voila ce que je t’ai affirmé pour l’avoir vu avec les yeux de l’esprit. Le sacrilege a été commis dans la maison du forgeron de la rue de l’Infante… Si tu avais envoyé des émissaires au lieu que je t’avais désigné, a l’abreuvoir de Cid-Abdallah, derriere les jardins de Pilate, tu aurais saisi la preuve matérielle du crime.

– Oui, dit Philippe incrédule et railleur, mais il n’est plus temps, n’est-ce pas ? la preuve du crime a disparu… Tu vois cela par dessus les maisons ou au travers des murailles, avec les yeux de ton esprit.

– Je vois avec les yeux de mon corps, répliqua l’africain d’une voix stridente, que la preuve s’est déplacée par ma volonté… Tu ne voulais pas aller a elle, Allah permet qu’elle soit venue vers toi.

Il rabattit son voile sur son visage, et, soulevant les planchettes de la jalousie, il frappa dans ses mains.

– Que fais tu, paien ? balbutia le roi ; on va te voir !…

– Si vous ne voulez pas que je parle, Sire, répliqua Hussein, parlez vous-meme, et ordonnez qu’on apporte dans vos appartements le sac qui est étendu la sur le pavé de la cour.

Ismail et Sélim avaient eu le temps d’échanger avec le maure deux signes rapides. Celui-ci s’effaça pour faire place au roi, qui s’approchait de la fenetre.

Le roi jeta dans la cour un regard surpris et déja effrayé.

Un instant, ce qui lui restait de bons sens se révolta avec une soudaine énergie.

– Paien ! dit-il d’une voix sombre, tu dois etre le principal acteur de cette sanglante comédie !

– Ma tete répond de mon accusation, repartit Hussein ; ce sac contient le cadavre d’un criminel ; on l’a volé a la potence, ou il manque depuis un jour et une nuit. Le sacrilege fut commis par le maragut Moghrab, sur l’ordre du comte-duc.

Le regard du roi était comme fasciné par cette tache d’un rouge brun qui marquait le dessous du sac.

– C’est la place du cour ! murmura l’africain.

Le roi blemit, pret a se trouver mal.

Quelques minutes apres, le sac avec sa marque sanglante gisait sur la mosaique de la chambre royale. Philippe tremblait comme une femme ; Hussein, immobile et froid, se tenait debout a ses côtés. Tous les deux se taisaient.

Philippe est grand ! radotait le perroquet Almanzor au milieu de ce silence.

Ce pauvre diable de larron qu’on avait décroché du gibet aurait été bien étonné si on lui eut raconté de son vivant ses aventures posthumes.

Hussein referma le sac, qu’il avait dénoué lui-meme, et le traîna dans une embrasure. Les rideaux retomberent et le cacherent. Le roi poussa un long soupir de soulagement.

– C’est une horrible profanation, murmura-t-il ; nous ferons rendre les derniers devoirs a ce malheureux… nous fonderons des messes… Je verrai longtemps cet affreux spectacle dans mon sommeil !…

Il se laissa choir sur son siege et mit sa tete entre ses mains.

– A qui me fier ? reprit-il d’une voix gémissante ; je suis habitué au comte-duc. Voila vingt ans que je le vois autour de moi ! Il sait ce qu’il me faut. Tu ne te doutes pas de ce que c’est, paien. Former un ministre ! J’aime mieux abdiquer ! J’abdiquerai comme Charles-Quint, mon aieul.

– Charles-Quint avait un fils, interrompit Hussein.

– Tais-toi ! Penses-tu que je ne sois pas un profond politique ? Je fiancerai ma fille au frere du roi de France… J’irai au fond d’un cloître… C’est un bel exemple a donner au monde… Mais je les ferai pendre auparavant !…

Combien sont-ils ?… Par le suaire saint ! il leur faut des sorciers comme a Philippe ! Cela prouve de mauvais desseins. Le comte-duc a un sorcier ; Zuniga, ce vieillard imbécile, a un sorcier… Ce perroquet me rompt les oreilles !… Ferai-je la sieste ou signerai-je tout de suite l’ordre de les arreter ? Si tu étais chrétien, misérable infidele, par saint Antoine, je te ferais mon premier ministre !…

– Louis de Haro n’est pas mort… prononça l’africain, si bas que le roi eut peine a l’entendre.

Les yeux de celui-ci battaient chargés de sommeil.

– Ah ! ah ! fit il, un rebelle !… Nous réfléchirons, paien.

– Et Medina-Celi est libre… ajouta Hussein.

– Hernan !… Je l’ai offensé… Quinze ans de rancune… Je tordrai le cou a ce perroquet s’il continue… La reine protege les Sandoval, mais elle est Française : je ne peux pas me fier a elle pour le choix de mon gouvernement…

Du papier, une plume, de l’encre ! Par le Calvaire ! je vais montrer de la vigueur. On saura qui je suis. Je n’ai pas besoin de conseillers, moi ! Je me détermine seul, par la connaissance profonde que j’ai des choses et des hommes. Que pese le comte-duc contre ma volonté souveraine ? Je ne veux pas de ces sorcelleries… Je n’en veux pas ! C’est seulement pour un mauvais dessein qu’on peut essayer ainsi de forcer le cours des événements a l’aide du sacrilege. J’ai oui dire qu’en perçant le cour d’un homme mort on peut tuer un homme vivant.

Hussein le Noir avait ouvert un meuble et plaçait devant lui encre, plume et vélin.

Le roi s’était animé en parlant. Les veines de son front se gonflaient, et tout ce qu’il avait de sang colorait son visage.

Il saisit la plume et la trempa dans l’écritoire d’un geste convulsif.

Mais, au moment de tracer le premier mot, il parut se raviser. Il regarda l’Africain en dessous, et dit avec une sorte de timidité.

– On ne peut pas te refuser cela, Sidi, tu es un homme habile… je parie que si tu voulais bien, tu saurais me dire ce que Gaspar et son maragut ont trouvé dans le cour de ce pauvre malheureux.

– Ils y ont trouvé ce qu’ils cherchaient, prononça Hussein sechement.

Puis, comme le roi fixait sur lui ses regards réveillés par une curiosité d’enfant, il ajouta :

– Ne m’interrogez pas sur ce sujet, je vous prie, royal Seigneur !

– Pourquoi cela, Sidi.

– Parce que l’heure va sonner bientôt ou vous aurez besoin de tout votre courage.

– Est-ce donc une menace pour moi ? demanda Philippe déja consterné.

Hussein le Noir, cette fois, fut quelque temps avant de répondre.

– Attaquer vaut toujours mieux que de se défendre, prononça-t-il enfin sentencieusement. Royal sire, vous qui etes un des plus grands hommes de guerre des temps modernes, vous savez que l’assiégé est toujours vaincu… Combattez en rase campagne, croyez-moi, ne vous laissez pas investir !

Philippe cligna de l’oil, en homme qui a profondément compris.

Sa plume courut sur le vélin.

Tout en écrivant il disait :

– Il y a des motifs… des motifs sérieux… Le comte-duc a laissé faire la révolution de Portugal ; chaque fois qu’il chante victoire, nous perdons une ville ou un corps d’armée… Il éternise la résistance en Catalogne… pour se rendre nécessaire… Oui… c’est la politique des ministres : se rendre nécessaire… Je vais le claquemurer dans une forteresse, de par Dieu ! quoiqu’un ordre d’exil fut peut-etre suffisant… Non, n’est-ce pas ?… Pourquoi montrer de la mollesse ?… Si on lui faisait son proces comme traître a la couronne ? ou bien comme ayant eu des rapports avec Satan… C’est plus simple… on agit ainsi en France dans le proces du Concini… Que me conseilles-tu, voyons paien, que me conseilles-tu ?

– L’exil laisse la liberté d’action, répondit Hussein ; Louis de Haro et Medina-Celi se sont échappés de leurs forteresses.

Philippe abandonna la plume.

– La mort… murmura-t-il. Qui aurait jamais deviné cela ?… Le comte-duc condamné par moi !

La plume traça encore quelques mots, puis il la rejeta définitivement.

– C’est écrit !… dit-il, pendant que ses yeux se fermaient malgré lui ; mais qui donc m’a parlé d’émeutes dans Séville ! La ville est calme ; tous les magistrats affirment qu’il n’y eut jamais de peuple plus heureux… Le comte-duc avait du bon…

Sa langue était alourdie déja par le sommeil. Il avait dépassé l’heure de la sieste, mais le tyrannique pouvoir de l’habitude reprenait le dessus.

L’oil de Hussein, avide et perçant, darda un regard par dessus son épaule. Le seing du roi était au bas du vélin, Hussein reprit aussitôt son attitude impassible.

– Plus tard, poursuivit Philippe ; je verrai… j’aviserai… Il faut de la vigueur… mais il faut du calme… On m’a parlé d’émeutes… Le comte-duc est tres bon pour les émeutes… apres l’émeute, il sera toujours temps.

En parlant, il froissait le vélin. Ses yeux se fermaient. Le perroquet Almanzor, favori parfait, voyant que son maître s’appretait a dormir, fit treve a son refrain et mit sa tete sous son aile.

Derriere le fauteuil du roi, Hussein restait debout, silencieux et immobile. Ses yeux étaient fixés sur le papier que Philippe tenait a la main.

Les idées du roi vacillaient. Il prononça encore quelques paroles confuses, puis il s’affaissa tout a fait vaincu par le sommeil.

Sa main pendait sur le bras de son fauteuil. Tandis qu’il balbutiait ces derniers mots inintelligibles et sans suite, ses doigts amollirent leur pression et le papier fut sur le point de tomber. Hussein se pencha en avant. Il guettait comme le chat qui va se ruer sur la souris.

Mais, par un mouvement involontaire, la main du roi se resserra fortement tout a coup. Le papier, écrasé par cette crispation convulsive, cria. Hussein se redressa et croisa de nouveau ses bras sur sa poitrine.

Il attendait.

Il attendit longtemps sans manifester la moindre impatience. L’Alcazar s’éveillait peu a peu. Les bruits de voix et de pas montaient au travers des jalousies, coupant le monotone murmure des fontaines. Sous le feuillage, les oiseaux réveillés chantaient, et l’heure de la méridienne était écoulée.

Du côté de la ville, un murmure sourd venait, Hussein, qui jusqu’alors n’avait pas perdu de vue le papier, preta l’oreille. Son regard se détourna un instant pour interroger la sombre perspective de la rue qui faisait face a l’Alcazar. La rue était déserte, mais la sourde rumeur allait sans cesse augmentant.

Vous eussiez deviné un sourire sous l’ombre de son bernuz.

Il fit un pas. Du bout des doigts, il prit délicatement le papier, essayant de le faire glisser hors de l’étreinte qui le retenait, sans réveiller le roi.

Mais la main du roi endormi était un étau. Le papier résista. Hussein ne renouvela point sa tentative. Il entoura d’une main le poignet du roi ; de l’autre, il s’empara de la plume qui était encore sur la table.

Vous l’auriez pris d’abord pour un médecin qui tâte le pouls a son malade, tant il y allait avec précaution ; mais bientôt l’aspect des choses changea. Les mours arabes étaient encore populaires, a cette époque, dans le midi de l’Espagne. Quiconque eut observé en ce moment Hussein le Noir aurait compris qu’il mettait en ouvre un stratageme arabe.

Les voleurs des chevaux se servent de cette ruse pour faire tomber la bride que l’africain tient toujours a la main pendant son sommeil.

Hussein opéra d’abord une pression légere, mais croissante, sur le poignet du roi. En meme temps, a l’aide des barbes retroussées de la plume, il chatouilla faiblement le dessous du bras, la naissance de la paume et l’entre-deux des premieres phalanges. Philippe rendit une plainte faible dans son sommeil. Cela fit corps avec ses songes. Il ouvrit la main vivement pour se défendre contre ce malaise, auquel son reve attribuait sans doute une cause.

Le papier glissa sur le tapis.

Hussein le Noir ne se baissa pas tout de suite pour le ramasser, mais son regard eut un éclair triomphant. Il diminua graduellement la pression et jeta la plume, désormais inutile. Les murmures de la ville s’enflaient et devenaient semblables a de lointaines clameurs.

Le poignet du roi fut posé sur le bras du fauteuil avec précaution. Il dormait plus profondément que jamais.

Hussein se saisit du vélin comme d’une proie et le fit disparaître immédiatement sous les plis de son bernuz.

Puis il gagna la porte et dit au vieux Cosmo Baieta qui rôdait au dehors :

– Le roi sommeille ; il vous ordonne de veiller pres de lui jusqu’a son réveil.

Cosmo entra aussitôt dans la chambre royale, dont l’africain referma la porte sur lui.

Hussein, débarrassé de ce témoin, se dirigea d’un pas rapide vers l’appartement du comte-duc.