Le Bossu - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1857

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Opis ebooka Le Bossu - Paul Féval (père)

Un grand classique du roman de cape et d'épée. Vous connaissez tous l'histoire de Lagardere, par les multiples films qui ont été faits. Pourquoi ne pas lire l'original ?...

Opinie o ebooku Le Bossu - Paul Féval (père)

Fragment ebooka Le Bossu - Paul Féval (père)

A Propos
LE PETIT PARISIEN
DEUXIEME PARTIE – L’HÔTEL DE NEVERS
TROISIEME PARTIE – LES MÉMOIRES D’AURORE




A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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LE PETIT PARISIEN

PREMIERE PARTIE – LES MAÎTRES EN FAIT D’ARMES

I – La Vallée de Louron

Il y avait autrefois une ville en ce lieu, la cité de Lorre, avec des temples paiens, des amphithéâtres et un capitole.

Maintenant, c'est un val désert ou la charrue paresseuse du cultivateur gascon semble avoir peur d'émousser son fer contre le marbre des colonnes enfouies. La montagne est tout pres. La haute chaîne des Pyrénées déchire juste en face de vous ses neigeux horizons, et montre le ciel bleu du pays espagnol a travers la coupure profonde qui sert de chemin aux contrebandiers de Venasque. A quelques lieues de la, Paris tousse, danse, ricane et reve qu'il guérit son incurable bronchite aux sources de Bagnéres-de-Luchon ; un peu plus loin, de l'autre côté, un autre Paris, Paris rhumatisant, croit laisser ses sciatiques au fond des sulfureuses piscines de Baréges-les-Bains. Éternellement, la foi sauvera Paris, malgré le fer, la magnésie ou le soufre !

C'est la vallée de Louron, entre la vallée d'Aure et la vallée de Barousse, la moins connue peut-etre des touristes effrénés qui viennent chaque année découvrir ces sauvages contrées ; c'est la vallée de Louron avec ses oasis fleuries, ses torrents prodigieux, ses roches fantastiques et sa riviere, sa brune Clarabide, sombre cristal qui se meut entre deux rives escarpées avec ses forets étranges et son vieux château vaniteux, fanfaron, invraisemblable comme un poeme de chevalerie.

En descendant la montagne, a gauche de la coupure, sur le versant du petit pic Véjan, vous apercevez d'un coup d'oil tout le paysage.

La vallée de Louron forme l'extreme pointe de la Gascogne. Elle s'étend en éventail entre la foret d'Ens et ces beaux bois du Fréchet qui rejoignent, a travers le val de Barousse, les paradis de Mauléon, de Nestes et de Campan. La terre est pauvre ; mais l'aspect est riche.

Le sol se fend presque partout violemment. Ce sont des gaves qui déchirent la pelouse, qui déchaussent profondément le pied des hetres géants, qui mettent a nu la base du roc ; ce sont des rampes verticales, fendues de haut en bas par la racine envahissante des pins. Quelque troglodyte a creusé sa demeure au pied, tandis qu'un guide ou un berger suspend la sienne au sommet de la falaise.

Vous diriez l'aire isolée et haute de l'aigle.

La foret d'Ens suit le prolongement d'une colline qui s'arrete tout a coup, au beau milieu de la vallée, pour donner passage a la Clarabide.

L'extrémité orientale de cette colline présente un escarpement abrupt ou nul sentier ne fut jamais tracé. Le sens de sa formation est a l'inverse des chaînes environnantes. Elle tendrait a fermer la vallée, comme une énorme barricade jetée d'une montagne a l'autre, si la riviere ne l'arretait court.

On appelle dans le pays cette section miraculeuse le Hachaz (le coup de hache). Il y a naturellement une légende ! mais nous vous l'épargnerons. C'était la que s'élevait le capitole de la ville de Lorre, qui sans doute a donné son nom au val de Louron. C'est la que se voient encore les ruines du château de Caylus-Tarrides.

De loin, ces ruines ont un grand aspect. Elles occupent un espace considérable, et, a plus de cent pas du Hachaz, on voit encore poindre parmi les arbres le sommet déchiqueté des vieilles tours. De pres, c'est comme un village fortifié. Les arbres ont poussé partout dans les décombres, et tel sapin a du percer, pour croître, une voute en pierres de taille. Mais la plupart de ces ruines appartiennent a d'humbles constructions ou le bois et la terre battue remplacent bien souvent le granit.

La tradition rapporte qu'un Caylus-Tarrides (c'était le nom de cette branche, importante surtout par ses immenses richesses) fit élever un rempart autour du petit hameau de Tarrides, pour protéger ses vassaux huguenots apres l'abjuration d'Henri IV. Il se nommait Gaston de Tarrides, et portait titre de baron. Si vous allez aux ruines de Caylus, on vous montrera l'arbre du baron.

C'est un chene. Sa racine entre en terre au bord de l'ancienne douve qui défendait le château vers l'occident.

Une nuit, la foudre le frappa.

C'était déja un grand arbre ; il tomba au choc et se coucha en travers de la douve. Depuis lors, il est resté la, végétant par l'écorce, qui seule est restée vive a l'endroit de la rupture. Mais le point curieux, c'est qu'une pousse s'est dégagée du tronc, a trente ou quarante pieds des bords de la douve. Cette pousse a grandi ; elle est devenue un chene superbe, un chene suspendu, un chene miracle, sur lequel deux mille cinq cents touristes ont déja gravé leur nom.

Ces Caylus-Tarrides se sont éteints, vers le commencement du dix huitieme siecle, en la personne de François de Tarrides, marquis de Caylus, l'un des personnages de notre histoire. En 1699, M. le marquis de Caylus était un homme de soixante ans. Il avait suivi la cour au commencement du regne de Louis XIV, mais sans beaucoup de succes, et s'était retiré mécontent. Il vivait maintenant dans ses terres avec la belle Aurore de Caylus sa fille unique. On l'avait surnommé, dans le pays, Caylus- Verrou. Voici pourquoi : Aux abords de sa quarantieme année, M. le marquis, veuf d'une premiere femme qui ne lui avait point donné d'enfants, était devenu amoureux de la fille du comte de Soto-Mayor, gouverneur de Pampelune. Ines de Soto-Mayor avait alors dix-sept ans. C'était une fille de Madrid, aux yeux de feu, au cour plus ardent que ses yeux. Le marquis passait pour n'avoir point donné beaucoup de bonheur a sa premiere femme, toujours enfermée dans le vieux château de Caylus, ou elle était morte a vingt-cinq ans. Ines déclara a son pere qu'elle ne serait jamais la compagne de cet homme, Mais c'était bien une affaire, vraiment, dans cette Espagne de drames et des comédies, que de forcer la volonté d'une jeune fille ! Les alcades, les duegnes, les valets coquins et la sainte inquisition n'étaient, au dire des vaudevillistes, institués que pour cela ! Un beau soir, la triste Ines, cachée derriere sa jalousie, dut écouter pour la derniere fois la sérénade du fils cadet du corrégidor, lequel jouait fort bien de la guitare. Elle partait le lendemain pour la France avec M. le marquis. Celui-ci prenait Ines sans dot, et offrait en outre a M. de Soto-Mayor je ne sais combien de milliers de pistoles.

L'Espagnol, plus noble que le roi et plus gueux encore que noble, ne pouvait résister a de semblables façons.

Quand M. le marquis ramena au château de Caylus sa belle Madrilene long voilée, ce fut une fievre générale parmi les jeunes gentilshommes de la vallée de Louron. Il n'y avait point alors de touristes, ces lovelaces ambulants qui s'en vont incendier les cours de province partout ou le train de plaisir favorise les voyages au rabais ! mais la guerre permanente avec l'Espagne entretenait de nombreuses troupes de partisans a la frontiere, et M. le marquis n'avait qu'a se bien tenir.

Il se tint bien ; il accepta bravement la gageure. Le galant qui eut voulu tenter la conquete de la belle Ines aurait du d'abord se munir de canons de siege. Il ne s'agissait pas seulement d'un cour : le cour était a l'abri derriere les remparts d'une forteresse. Les tendres billets n'y pouvaient rien, les douces oillades y perdaient leurs flammes et leurs langueurs, la guitare elle-meme était impuissante. La belle Ines était inabordable. Pas un galant, chasseur d'ours, hobereau ou capitaine, ne put se vanter seulement d'avoir vu le coin de sa prunelle.

C'était se bien tenir. Au bout de trois ou quatre ans, la pauvre Ines repassa enfin le seuil de ce terrible manoir. Ce fut pour aller au cimetiere. Elle était morte de solitude et d'ennui. Elle laissait une fille.

La rancune des galants vaincus donna au marquis ce surnom de Verrou. De Tarbes a Pampelune, d'Argeles a Saint-Gaudens, vous n'eussiez trouvé ni un homme, ni une femme, ni un enfant, qui appelât M. le marquis autrement que Caylus-Verrou.

Apres la mort de sa seconde femme, il essaya encore de se remarier, car il avait cette bonne nature de Barbe-Bleue qui ne se décourage point ; mais le gouverneur de Pampelune n'avait plus de filles, et la réputation de M. de Caylus était si parfaitement établie, que les plus intrépides parmi les demoiselles a marier reculerent devant sa recherche.

Il resta veuf, attendant avec impatience l'âge ou sa fille aurait besoin d'etre cadenassée. Les gentils hommes du pays ne l'aimaient point, et malgré son opulence il manquait souvent de compagnie. L'ennui le chassa hors de ses donjons. Il prit l'habitude d'aller chaque année a Paris, ou les jeunes courtisans lui empruntaient de l'argent et se moquaient de lui.

Pendant ses absences, Aurore restait a la garde de deux ou trois duegnes et d'un vieux châtelain.

Aurore était belle comme sa mere. C'était du sang espagnol qui coulait dans ses veines. Quand elle eut seize ans, les bonnes gens du hameau de Tarrides entendirent souvent, dans les nuits noires, les chiens de Caylus qui hurlaient.

Vers cette époque, Philippe de Lorraine, duc de Nevers, un des plus brillants seigneurs de la cour de France, vint habiter son château de Buch, dans le Jurançon. Il atteignait a peine sa vingtieme année, et, pour avoir usé trop tôt de la vie, il s'en allait mourant d'une maladie de langueur.

L'air des montagnes lui fut bon : apres quelques semaines de vert, on le vit mener ses équipages de chasse jusque dans la vallée de Louron.

La premiere fois que les chiens de Caylus hurlerent la nuit, le jeune duc de Nevers, harassé de fatigue, avait demandé le couvert a un bucheron de la foret d'Ens.

Nevers resta un an a son château de Buch. Les bergers de Tarrides disaient que c'était un généreux seigneur.

Les bergers de Tarrides racontaient deux aventures nocturnes qui eurent lieu pendant son séjour dans le pays, Une fois, on vit, a l'heure de minuit, des lueurs a travers les vitraux de la vieille chapelle de Caylus.

Les chiens n'avaient pas hurlé ; mais une forme sombre, que les gens du hameau commençaient a connaître pour l'avoir aperçue souvent, s'était glissée dans les douves apres la brune tombée. Ces antiques châteaux sont tous pleins de fantômes.

Une autre fois, vers onze heures de nuit, dame Marthe, la moins âgée des duegnes de Caylus, sortit du manoir par la grand porte, et courut a cette cabane de bucheron ou le jeune duc de Nevers avait naguere reçu l'hospitalité. Une chaise portée a bras traversa peu apres le bois d'Ens. Puis des cris de femme sortirent de la cabane du bucheron. Le lendemain, ce brave homme avait disparu. Sa cabane fut a qui voulut la prendre. Dame Marthe quitta aussi, le meme jour, le château de Caylus.

Il y avait quatre ans que ces choses étaient passées. On n'avait plus oui parler jamais du bucheron ni de dame Marthe. Philippe de Nevers n'était plus a son manoir de Buch. Mais un autre Philippe, non moins brillant, non moins grand seigneur, honorait la vallée de Louron de sa présence. C'était Philippe Polyxene de Mantoue, prince de Gonzague, a qui M. le marquis de Caylus prétendait donner sa fille Aurore en mariage.

Gonzague était un homme de trente ans, un peu efféminé de visage, mais d'une beauté rare au demeurant.

Impossible de trouver plus noble tournure que la sienne.

Ses cheveux noirs, soyeux et brillants, s'enflaient autour de son front plus blanc qu'un front de femme, et formaient naturellement cette coiffure ample et un peu lourde que les courtisans de Louis XV n'obtenaient guere qu'en ajoutant deux ou trois chevelures a celle qu'ils avaient apportée en naissant. Ses yeux noirs avaient le regard clair et orgueilleux des gens d'Italie. Il était grand, merveilleusement taillé ; sa démarche et ses gestes avaient une majesté théâtrale.

Nous ne disons rien de la maison d'ou il sortait.

Gonzague sonne aussi haut dans l'histoire que Bouillon, Este ou Montmorency. Ses liaisons valaient sa noblesse.

Il avait deux amis, deux freres, dont l'un était Lorraine, l'autre Bourbon. Le duc de Chartres, neveu propre de Louis XIV, depuis duc d'Orléans et régent de France, le duc de Nevers et le prince de Gonzague étaient inséparables. La cour les nommait les trois Philippe. Leur tendresse mutuelle rappelait les beaux types de l'amitié antique.

Philippe de Gonzague était l'aîné. Le futur régent n'avait que vingt quatre ans, et Nevers comptait une année de moins.

On doit penser combien l'idée d'avoir un gendre semblable flattait la vanité du vieux Caylus. Le bruit public accordait a Gonzague des biens immenses en Italie ; de plus, il était cousin germain et seul héritier de Nevers, que chacun regardait comme voué a une mort précoce. Or, Philippe de Nevers, unique héritier du nom, possédait un des plus beaux domaines de France.

Certes, personne ne pouvait soupçonner le prince de Gonzague de souhaiter la mort de son ami ; mais il n'était pas en son pouvoir de l'empecher, et le fait certain est que cette mort le faisait dix ou douze fois millionnaire.

Le beau-pere et le gendre étaient a peu pres d'accord.

Quant a Aurore, on ne l'avait meme pas consultée.

C'était par une belle journée d'automne, en cette année 1699.

Louis XIV se faisait vieux, et se fatiguait de la guerre.

La paix de Ryswick venait d'etre signée ; mais les escarmouches entre partisans continuaient aux frontieres, et la vallée de Louron, entre autres, avait bon nombre de ces hôtes incommodes.

Dans la salle a manger du château de Caylus, une demi-douzaine de convives étaient assis autour de la table amplement servie. Le marquis pouvait avoir ses vices ; mais du moins traitait-il comme il faut.

Outre le marquis, Gonzague et Mlle de Caylus, qui occupaient le haut bout de la table, les assistants étaient tous gens de moyen état et a gages. C'était d'abord dom Bernard, le chapelain de Caylus, qui avait charge d'âmes dans le petit hameau de Tarrides, et tenait, en la sacristie de sa chapelle, registre des déces, naissances et mariages ; c'était ensuite dame Isidore, du mas de Gabour, qui avait remplacé dame Marthe dans ses fonctions aupres d'Aurore ; c'était, en troisieme lieu, le sieur Peyrolles, gentilhomme attaché a la personne du prince de Gonzague.

Nous devons faire connaître celui-ci, qui tiendra sa place dans notre récit.

M. de Peyrolles était un homme entre deux âges, a figure maigre et pâle, a cheveux rares, a stature haute et un peu voutée. De nos jours, on se représenterait difficilement un personnage semblable sans lunettes ; la mode n'y était point. Ses traits étaient comme effacés, mais son regard myope avait de l'effronterie. Gonzague assurait que Peyrolles se servait fort bien de l'épée qui pendait gauchement a son flanc. En somme, Gonzague le vantait beaucoup : il avait besoin de lui.

Les autres convives, officiers de Caylus, pouvaient passer pour de purs comparses.

Mlle Aurore de Caylus faisait les honneurs avec une dignité froide et taciturne. Généralement, on peut dire que les femmes, voire les plus belles, sont ce que leur sentiment les fait. Telle peut etre adorable aupres de ce qu'elle aime, et presque déplaisante ailleurs. Aurore était de ces femmes qui plaisent en dépit de leur vouloir et qu'on admire malgré elles-memes.

Elle avait le costume espagnol. Trois rangs de dentelles tombaient parmi le jais ondulant de ses cheveux.

Bien qu'elle n'eut pas encore vingt ans, les lignes pures et fieres de sa bouche parlaient déja de tristesse ; mais que de lumiere devait faire naître le sourire autour de ses jeunes levres ! et que de rayons dans ses yeux largement ombragés par la soie recourbée des longs cils.

Il y avait bien des jours qu'on n'avait vu un sourire autour des levres d'Aurore.

Son pere disait : – Tout cela changera quand elle sera madame la princesse.

A la fin du second service, Aurore se leva et demanda la permission de se retirer. Dame Isidore jeta un long regard de regret sur les pâtisseries, confitures et conserves qu'on apportait. Son devoir l'obligeait de suivre sa jeune maîtresse. Dés qu'Aurore fut partie, le marquis prit un air plus guilleret.

Prince, dit-il, vous me devez ma revanche aux échecs… Etes vous pret ?

Toujours a vos ordres, cher marquis, répondit Gonzague.

Sur l'ordre de Caylus, on apporta une table et l'échiquier. Depuis quinze jours que le prince était au château, c'était bien la cent cinquantieme partie qui allait recommencer.

A trente ans, avec le nom et la figure de Gonzague, cette passion d'échecs devait donner a penser. De deux choses l'une : ou il était bien ardemment amoureux d'Aurore, ou il était bien désireux de mettre la dot dans ses coffres.

Tous les jours, apres le dîner comme apres le souper, on apportait l'échiquier. Le bonhomme Verrou était de quatorzieme force. Tous les jours Gonzague se laissait gagner une douzaine de parties, a la suite desquelles Verrou, triomphant, s'endormait dans son fauteuil, sans quitter le champ de bataille, et ronflait comme un juste, C'était ainsi que Gonzague faisait sa cour a Mlle Aurore de Caylus.

Monsieur le prince, dit le marquis en rangeant ses pieces, je vais vous montrer aujourd'hui une combinaison que j'ai trouvée dans le docte traité de Cessolis. Je ne joue pas aux échecs comme tout le monde, et je tâche de puiser aux bonnes sources. Le premier venu ne saurait point vous dire que les échecs furent inventés par Attalus, roi de Pergame, pour divertir les Grecs durant le long siege de Troie. Ce sont des ignorants ou des gens de mauvaise foi qui en attribuent l'honneur a Palamede… Voyons, attention a votre jeu, s'il vous plaît.

Je ne saurais vous exprimer, monsieur le marquis, répliqua Gonzague, tout le plaisir que j'ai a faire votre partie.

Ils engagerent. Les convives étaient encore autour d'eux.

Apres la premiere partie perdue, Gonzague fit signe a Peyrolles, qui jeta sa serviette et sortit. Peu a peu le chapelain et les autres officiers l'imiterent, Verrou et Gonzague resterent seuls.

Les Latins, reprenait le bonhomme, appelaient cela le jeu de latrunculi, ou petits voleurs. Les Grecs le nommaient latrikion. Sarrazin fait observer, dans son excellent livre…

Monsieur le marquis, interrompit Philippe de Gonzague, je vous demande pardon de ma distraction ; me permettez-vous de relever cette piece ?

Par mégarde, il venait d'avancer un pion qui lui donnait partie gagnée. Verrou se fit un peu tirer l'oreille ; mais sa magnanimité l'emporta.

Relevez, dit-il, monsieur le prince ; mais n'y revenez point, je vous prie. Les échecs ne sont point un jeu d'enfant. – Gonzague poussa un profond soupir. – Je sais, je sais, poursuivit le bonhomme d'un accent goguenard, nous sommes amoureux…

A en perdre l'esprit, monsieur le marquis !.

Je connais cela, monsieur le prince. Attention au jeu !

Vous ne m'achevâtes point hier, dit Gonzague en homme qui veut secouer de pénibles pensées, l'histoire de ce gentilhomme qui voulut s'introduire dans votre maison…

Ah ! rusé matois ! s'écria Verrou, vous essayez de me distraire ; mais je suis comme César, qui dictait cinq lettres a la fois. Vous savez qu'il jouait aux échecs ?… Eh bien, le gentilhomme eut une demi douzaine de coups d'épée la-bas, dans le fossé. Pareille aventure a eu lieu plus d'une fois ; aussi la médisance n'a jamais trouvé a mordre sur la conduite de mesdames de Caylus.

Et ce que vous faisiez alors en qualité de mari, monsieur le marquis, demanda négligemment Gonzague, le feriez-vous comme pere ?

Parfaitement, reprit le bonhomme ; je ne connais pas d'autre façon de garder les filles d'Eve… Schah moto, monsieur le prince ! comme disent les Persans. Vous etes encore battu.

Il s'étendit dans son fauteuil.

De ces deux mots schah moto, continua-t-il en s'arrangeant pour dormir sa sieste, qui signifient le roi est mort, nous avons fait échec et mat suivant Ménage et suivant Frere. Quant aux femmes, croyez-moi, de bonnes rapieres autour de bonnes murailles, voila le plus clair de la vertu ! Il ferma les yeux et s'endormit. Gonzague quitta précipitamment la salle a manger.

Il était a peu pres deux heures apres midi. M. de Peyrolles attendait son maître en rôdant dans les corridors.

Nos coquins ? fit Gonzague dés qu'il l'aperçut.

Il y en a six d'arrivés, répondit Peyrolles.

A l'auberge de la Pomme d'Adam, de l'autre côté des douves.

Qui sont les deux manquants ?

Maître Cocardasse junior, de Tarbes, et frere Passepoil, son prévôt.

Deux bonnes lames ! fit le prince. Et l'autre affaire ?

Dame Marthe est présentement chez Mlle de Caylus.

Par ou est-elle entrée ?

Par la fenetre basse de l'étuve qui donne dans les fossés, sous le pont.

Gonzague réfléchit un instant, puis il reprit : – As-tu interrogé dom Bernard ?

Il est muet, répondit Peyrolles.

Cette dame Marthe doit savoir ou est le registre… Il ne faut pas qu'elle sorte du château.

Gonzague se promenait a grands pas.

Je veux lui parler moi-meme, murmura-t-il, mais es-tu bien sur que mon cousin de Nevers ait reçu le message d'Aurore ?

C'est notre Allemand qui l'a porté.

Et Nevers doit arriver ?

Ils étaient a la porte de l'appartement de Gonzague.

Au château de Caylus, trois corridors se coupaient a angle droit : un pour le corps de logis, deux pour les ailes en retour.

L'appartement du prince était situé dans l'aile occidentale, terminée par l'escalier qui menait aux étuves.

Un bruit se fit dans la galerie centrale. C'était dame Marthe qui sortait du logis de Mlle de Caylus.

Peyrolles et Gonzague entrerent précipitamment chez ce dernier, laissant la porte entrebâillée.

L'instant d'apres, dame Marthe traversait le corridor d'un pas fugitif et rapide. Il faisait plein jour ; mais c'était l'heure de la sieste, et la mode espagnole avait franchi les Pyrénées. Tout le monde dormait au château de Caylus.

Dame Marthe avait tout sujet d'espérer qu'elle ne ferait point de fâcheuse rencontre.

Comme elle passait devant la porte de Gonzague, Peyrolles s'élança sur elle a l'improviste, et lui appuya fortement son mouchoir contre la bouche, étouffant ainsi son premier cri. Puis il la prit a bras le corps, et l'emporta, demi-évanouie, dans la chambre de son maître.


DEUXIEME PARTIE – L’HÔTEL DE NEVERS

I – La maison d’or

Louis XIV était mort depuis deux ans, apres avoir vu s'éteindre deux générations d'héritiers, le Dauphin et le duc de Bourgogne. Le trône était a son arriere-petit-fils, Louis XV enfant. Le grand roi s'en était allé tout entier. Ce qui ne manque a personne apres la mort lui avait manqué.

Moins heureux que le dernier de ses sujets, il n'avait pu donner force a sa volonté supreme. Il est vrai que la prétention pouvait sembler exorbitante : disposer par acte olographe de vingt ou trente millions de sujets ! Mais combien Louis XIV vivant aurait pu oser davantage ! Le testament de Louis XIV mort n'était, a ce qu'il paraît, qu'un chiffon sans valeur. On le déchira bel et bien.

Personne ne s'en émut, sinon ses fils légitimés.

Pendant le regne de son oncle, Philippe d'Orléans avait joué au bouffon, comme Brutus. Ce n'était pas dans le meme but. A peine eut-on crié a la porte de la chambre funebre : Le roi est mort, vive le roi ! que Philippe d'Orléans jeta le masque. Le conseil de régence institué par Louis XIV roula dans les limbes. Il y eut un Régent qui fut le duc d'Orléans lui-meme. Les princes jeterent les hauts cris, le duc du Maine s'agita, la duchesse sa femme clabauda ; la nation, qui ne s'intéressait guere a tous ces bâtards savonnés, demeura en paix.

Sauf la conspiration de Cellamare, que Philippe d'Orléans étouffa en grand politique, la Régence fut une époque tranquille.

Ce fut une étrange époque. Je ne sais si on peut dire qu'elle ait été calomniée. Quelques écrivains protestent ça et la contre le mépris ou généralement on la tient, mais la majorité des porte-plumes cria haro ! avec un ensemble étourdissant. Histoire et mémoires sont d'accord.

En aucun autre temps, l'homme, fait d'un peu de boue, ne se souvint mieux de son origine. L'orgie régna, l'or fut Dieu.

En lisant les folles débauches de la spéculation acharnée aux petits papiers de Law, on croit en vérité assister aux goguettes financieres de notre âge. Seulement, le Mississipi était l'appât unique. Nous avons maintenant bien d'autres amorces ! La civilisation n'avait pas dit son dernier mot. Ce fut l'art enfant, mais un enfant sublime.

Nous sommes au mois de septembre de l'année 1717. Dix-neuf ans se sont écoulés depuis les événements que nous venons de raconter aux premieres pages de ce récit. Cet inventeur qui institua la banque de la Louisiane, le fils de l'orfevre Jean Law de Lauriston, était alors dans tout l'éclat de son succes et de sa puissance. La création de ses billets d'État, sa banque générale, enfin sa Compagnie d'Occident, bientôt transformée en Compagnie des Indes, faisaient de lui le véritable ministre des finances du royaume, bien que M. d'Argenson eut le portefeuille.

Le Régent, dont la belle intelligence était profondément gâtée par l'éducation d'abord, ensuite par les exces de tout genre, le Régent se laissa prendre, dit-on, de bonne foi, aux splendides mirages de ce poeme financier. Law prétendait se passer d'or et changer tout en or.

Par le fait, un moment arriva ou chaque spéculateur, petit Midas, put manquer de pain avec des millions en papier dans ses coffres.

Mais notre histoire ne va pas jusqu'a la culbute de l'audacieux Écossais, qui, du reste, n'est point un de nos personnages. Nous ne verrons que les débuts éblouissants de sa mécanique.

Au mois de septembre 1717, les actions nouvelles de la Compagnie des Indes, qu'on appelait des filles, par opposition aux meres qui étaient les anciennes, se vendaient a cinq cents pour cent de prime.

Les petites-filles, créées quelques jours plus tard, devaient avoir une vogue pareille. Nos aieux achetaient pour cinq mille livres tournois, en beaux écus sonnants, une bande de papier gris sur lequel était gravée promesse de payer mille livres a vue, Au bout de trois ans, ces orgueilleux chiffons valurent quinze sous le cent. On en faisait des papillotes, et telle petite maîtresse frisée a la bichon pouvait avoir cinq ou six cent mille livres sous sa cornette de nuit.

Philippe d'Orléans avait pour Law les complaisances les plus exagérées. Les mémoires du temps affirment que ces complaisances n'étaient point gratuites. A chaque création nouvelle, Law faisait la part du feu, c'est-a-dire la part de la cour. Les grands seigneurs se disputaient cette curée avec une repoussante avidité.

L'abbé Dubois, car il ne fut archeveque de Cambrai qu'en 1720, cardinal et académicien qu'en 1722, l'abbé Guillaume Dubois venait d'etre nommé ambassadeur en Angleterre. Il aimait les actions, qu'elles fussent meres, filles ou petites-filles, d'une affection sincere et imperturbable.

Nous n'avons rien a dire des mours du temps, qui ont été peintes a satiété, La cour et la ville prenaient follement leur revanche du rigorisme apparent des dernieres années de Louis XIV. Paris était un grand cabaret avec tripot et le reste. Si une grande nation pouvait etre déshonorée, la Régence serait comme une tache indélébile a l'honneur de la France. Mais sous combien de gloires magnifiques le siecle a venir devait cacher cette imperceptible souillure !

C'était une matinée d'automne, sombre et froide. Des ouvriers charpentiers, menuisiers et maçons montaient par groupes la rue Saint-Denis, portant leurs outils sur l'épaule. Ils arrivaient du quartier Saint-Jacques, ou se trouvaient, pour la plupart, les logis des manouvres, et tournaient tous ou presque tous le coin de la petite rue Saint-Magloire. Vers le milieu de cette rue, presque en face de l'église du meme nom, qui existait encore au centre de son cimetiere paroissial, un portail de noble apparence s'ouvrait, flanqué de deux murs a créneaux aboutissant a des pignons chargés de sculptures. Les ouvriers passaient la porte cochere, et entraient dans une grande cour pavée qu'entouraient de trois côtés de nobles et riches constructions. C'était l'ancien hôtel de Lorraine, habité sous la Ligue par M. le duc de Mercour. Depuis Louis XIII, il portait le nom d'hôtel de Nevers. On l'appelait maintenant l'hôtel de Gonzague.

Philippe de Mantoue, prince de Gonzague, l'habitait.

C'était sans contredit, apres le Régent et Law, l'homme le plus riche et le plus important de France. Il jouissait des biens de Nevers a deux titres différents : d'abord comme parent et présomptif héritier, ensuite comme mari de la veuve du dernier duc, Mlle Aurore de Caylus.

Ce mariage lui donnait en outre l'immense fortune de Caylus-Verrou, qui s'en était allé dans l'autre monde rejoindre ses deux femmes.

Si le lecteur s'étonne de ce mariage, nous lui rappellerons que le château de Caylus était isolé, loin de toute ville, et que deux jeunes femmes y étaient mortes captives, Il est des choses qui ne se peuvent expliquer que par la violence physique ou morale. Le bonhomme Verrou n'y allait pas par quatre chemins, et nous devons etre fixés suffisamment sur la délicatesse de M. le prince de Gonzague.

Il y avait dix-huit ans que la veuve de Nevers portait ce nom. Elle n'avait pas quitté le deuil un seul jour, pas meme pour aller a l'autel.

Le soir des noces, quand Gonzague vint a son chevet, elle lui montra d'une main la porte ; son autre main appuyait un poignard contre son propre sein.

Je vis pour la fille de Nevers, lui dit-elle, mais le sacrifice humain a des bornes. Faites un pas, et je vais attendre ma fille a côté de son pere.

Gonzague avait besoin de sa femme pour toucher les revenus de Caylus. Il salua profondément et s'éloigna.

Depuis ce soir, jamais une parole n'était tombée de la bouche de la princesse en présence de son mari. Celui-ci était courtois, prévenant, affectueux. Elle restait froide et muette. Chaque jour, a l'heure des repas, Gonzague envoyait le maître d'hôtel prévenir madame la princesse.

Il ne se serait point assis avant d'avoir accompli cette formalité, C'était un grand seigneur. Chaque jour, la premiere femme de madame la princesse répondait que sa maîtresse, souffrante, priait monsieur le prince de la dispenser de se mettre a table. Cela, trois cent soixante-cinq fois par an pendant dix-huit années.

Du reste, Gonzague parlait tres souvent de sa femme, et en termes tout a fait affectueux. Il avait des phrases toutes faites qui commençaient ainsi : « Madame la princesse me disait… » ou bien : « Je disais a madame la princesse… » Et il plaçait ces phrases volontiers. Le monde n'était point dupe, tant s'en fallait ; mais il faisait semblant de l'etre, ce qui est tout un pour certains esprits forts.

Gonzague était un esprit tres fort, incontestablement habile, plein de sang-froid et de hardiesse. Il avait dans les manieres la dignité un peu théâtrale des gens de son pays ; il mentait avec une effronterie voisine de l'héroisme, et, bien que ce fut le plus éhonté libertin de la cour, en public chacune de ses paroles était marquée au sceau de la rigoureuse décence. Le Régent l'appelait son meilleur ami.

Chacun lui savait tres bon gré des efforts qu'il faisait pour retrouver la fille du malheureux Nevers, le troisieme Philippe, l'autre ami d'enfance du régent. Elle était introuvable ; mais comme il avait été impossible de constater son déces, Gonzague restait le tuteur naturel, a plus d'un titre, de cette enfant qui sans doute n'existait plus. Et c'était en cette qualité qu'il touchait les revenus de Nevers.

La mort constatée de Mlle de Nevers l'aurait rendu héritier du duc Philippe ; car la veuve de ce dernier, tout en cédant a la pression paternelle en ce qui concernait le mariage, s'était montrée inflexible pour tout ce qui regardait les intérets de sa fille. Elle s'était mariée en prenant publiquement qualité de veuve de Philippe de Nevers ; elle avait, en outre, constaté la naissance de sa fille dans son contrat de mariage. Gonzague avait probablement ses raisons pour accepter tout cela. Il cherchait depuis dix-huit ans, la princesse aussi. Leurs démarches, également infatigables bien qu'elles fussent suscitées par des motifs bien différents, étaient restées sans résultat.

Vers la fin de cet été, Gonzague avait parlé pour la premiere fois de régulariser cette position, et de convoquer un tribunal de famille qui put régler les questions d'intérets pendantes. Mais il avait tant a faire, et il était si riche ! Un exemple : tous ces ouvriers que nous venons de voir entrer a l'ancien hôtel de Nevers étaient a lui ; tous les charpentiers, les menuisiers, les maçons, les terrassiers, les serruriers. Ils avaient mission de mettre l'hôtel sens dessus dessous. Une superbe demeure pourtant, et que Nevers apres Mercour, Gonzague lui-meme apres Nevers, s'étaient plu a embellir. Trois corps de logis, ornés d'arcades pyramidales figurées sur toute la longueur du rez-de-chaussée, avec une galerie régnante au premier étage, une galerie formée d'entrelacs sarrasins qui faisaient honte aux guirlandes légeres de l'hôtel de Cluny, et laissaient derriere eux bien loin les basses frises de l'hôtel de la Trémoille. Les trois grandes portes, taillées en cintre surbaissé dans le plein de l'ogive pyramidale, laissaient voir des péristyles restaurés par Gonzague dans le style florentin, de belles colonnes de marbre rouge coiffées de chapiteaux fleuris, debout sur leurs socles larges et carrés, chargés de quatre lions accroupis aux angles. Au-dessus de la galerie, le corps de logis faisant face au portail avait deux étages de fenetres carrées ; les deux ailes, de meme hauteur pourtant, ne portaient qu'un étage aux croisées hautes et doubles, terminées, au-dessus du toit, par des pignons a quatre pans en façon de mansardes. A l'angle rentrant formé par le corps de logis et l'aile orientale, une merveilleuse tourelle se collait, supportée par trois sirenes dont les queues s'entortillaient autour du cul-de-lampe.

C'était un petit chef-d'ouvre de l'art gothique, un bijou de pierre sculptée. L'intérieur, restauré savamment, offrait une longue série de magnificences : Gonzague était orgueilleux et artiste a la fois.

La façade qui donnait sur le jardin datait de cinquante ans a peine.

C'était une ordonnance de hautes colonnes italiennes supportant les arcades d'un cloître régnant. Le jardin, immense, ombreux et peuplé de statues, allait rejoindre a l'est, au sud et a l'ouest les rues Quincampoix, Aubry-le- Boucher et Saint-Denis.

Paris n'avait pas de palais plus princier. Il fallait donc que Gonzague, prince, artiste et orgueilleux, eut un bien grave motif pour bouleverser tout cela. Voici le motif qu'avait Gonzague.

Le Régent, au sortir d'un souper, avait accordé a M. le prince de Carignan le droit d'établir en son hôtel un colossal office d'agent de change. La rue Quincampoix chancela un instant sur la base vermoulue de ses bicoques.

On disait que M. de Carignan avait le droit d'empecher tout transport d'actions signé ailleurs que chez lui.

Gonzague fut jaloux. Pour le consoler, au sortir d'un autre souper, le Régent lui accorda, pour l'hôtel de Gonzague, le monopole des échanges d'actions contre marchandises, C'était un cadeau étourdissant. Il y avait la-dedans des montagnes d'or.

Ce qu'il fallait d'abord, c'était faire de la place pour tout le monde, puisque tout le monde devait payer et meme tres cher. Le lendemain du jour ou la concession fut octroyée, l'armée des démolisseurs arriva, On s'en prit d'abord au jardin. Les statues prenaient de la place et ne payaient point, on enleva les statues ; les arbres ne payaient point et prenaient de la place, on abattit les arbres.

Par une fenetre du premier étage, tendue de hautes tapisseries, une femme en deuil vint et regarda d'un oil triste l'ouvre de dévastation.

Elle était belle, mais si pâle que les ouvriers la comparaient a un fantôme. Ils se disaient entre eux que c'était la veuve du feu duc de Nevers, la femme du prince Philippe de Gonzague. Elle regarda longtemps. Il y avait en face de sa croisée un orme plus que séculaire, ou les oiseaux chantaient chaque matin, saluant le renouveau du jour, l'hiver comme l'été. Quand le vieil orme tomba sous la hache, la femme en deuil ferma les draperies sombres de la croisée. On ne la revit plus.

Elles tomberent, toutes ces grandes allées ombreuses au bout desquelles se voyaient les corbeilles de rosiers avec l'énorme vase antique trônant sur son piédestal. Les corbeilles furent foulées, les rosiers arrachés, les vases jetés dans un coin du garde-meuble, Tout cela tenait de la place, toute cette place valait de l'argent. Beaucoup d'argent, Dieu merci ! Savait-on jusqu'ou la fievre de l'agio pousserait chacune de ces loges que Gonzague allait faire construire ? On ne pouvait désormais jouer que la, et tout le monde voulait jouer. Telle baraque devait se louer assurément aussi cher qu'un hôtel.

A ceux qui s'étonnaient ou qui se moquaient de ces ravages, Gonzague répondait : – Dans cinq ans, j'aurai deux ou trois milliards.

J'acheterai le château des Tuileries a Sa Majesté Louis quinzieme, qui sera roi et qui sera ruiné.

Ce matin ou nous entrons pour la premiere fois a l'hôtel, l'ouvre de dévastation était a peu pres achevée. Un triple étage de cages en planches s'élevait tout autour de la cour d'honneur. Les vestibules étaient transformés en bureaux, et les maçons terminaient les baraques du jardin. La cour était littéralement encombrée de loueurs et d'acheteurs.

C'était aujourd'hui meme qu'on devait entrer en jouissance : c'était aujourd'hui qu'on devait ouvrir les comptoirs de la Mabon d'or, comme déja on l'appelait.

Chacun entrait comme il voulait ou a peu pres dans l'intérieur de l'hôtel. Tout le rez-de-chaussée, tout le premier étage, sauf l'appartement privé de madame la princesse, étaient aménagés pour recevoir marchands et marchandises. L'âcre odeur du sapin raboté vous saisissait partout a la gorge ; partout vos oreilles étaient offensées par le bruit redoublé du marteau. Les valets ne savaient auquel entendre. Les préposés a la vente perdaient la tete.

Sur le perron principal, au milieu d'un état-major de marchands, on voyait un gentilhomme chargé de velours, de soie, de dentelles, avec des bagues a tous les doigts et une superbe chaîne en orfevrerie autour du cou. C'était Peyrolles, confident, conseiller intime et factotum du maître de céans. Il n'avait pas vieilli beaucoup. C'était toujours le meme personnage maigre, jaune, vouté, dont les gros yeux effrayés appelaient la mode des lunettes. Il avait ses flatteurs et le méritait bien, car Gonzague le payait cher.

Vers neuf heures, au moment ou l'encombrement diminuait un peu, par suite de cette genante sujétion de l'appétit a laquelle obéissent meme les spéculateurs, deux hommes qui n'avaient pas précisément tournure de financiers passerent le seuil de la grande porte, a quelques pas l'un de l'autre. Bien que l'entrée fut libre, ces deux gaillards n'avaient pas l'air bien pénétrés de leur droit. Le premier dissimulait tres mal son inquiétude sous un grand air d'impertinence ; le second, au contraire, se faisait aussi humble qu'il le pouvait. Tous deux portaient l'épée, de ces longues épées qui vous sentaient leur estafier a trois lieues a la ronde.

Il faut bien l'avouer, ce genre était un peu démodé. La régence avait extirpé le spadassin. On ne se tuait plus guere, meme en haut lieu, qu'a coups de friponneries.

Progres patent et qui prouvait en faveur de la mansuétude des mours nouvelles.

Nos deux braves s'engagerent cependant dans la foule, le premier jouant des coudes sans façon, l'autre se glissant avec une adresse de chat au travers des groupes, trop occupés pour prendre souci de lui.

Cet insolent qui s'en allait frottant ses coudes troués contre tant de pourpoints neufs portait de mémorables moustaches a la crâne, un feutre défoncé qui se rabattait sur ses yeux, une cotte de buffle, et des chausses dont la couleur premiere était un probleme. La rapiere en verrouil relevait le pan déchiré du propre manteau de don César de Bazan. Notre homme venait de Madrid.

L'autre, l'estafier humble et timide, avait trois poils blondâtres hérissés sous son nez crochu. Son feutre, privé de bords, le coiffait comme l'éteignoir coiffe la chandelle.

Un vieux pourpoint, rattaché a l'aide de lanieres de cuir, des chausses rapiécées, des bottes béantes, complétaient ce costume, qui eut demandé pour accompagnement une écritoire luisante bien mieux qu'une flamberge. Il en avait une pourtant, une flamberge, mais qui, modeste autant que lui, battait humblement ses chevilles.

Apres avoir traversé la cour, nos deux braves arriverent a peu pres en meme temps a la porte du grand vestibule, et tous deux, s'examinant du coin de l'oil, eurent la meme pensée.

Voici, se dirent-ils chacun de son côté, voici un triste sire qui ne vient pas pour acheter la Maison d'or !


TROISIEME PARTIE – LES MÉMOIRES D’AURORE

I – La maison aux deux entrées

C'était dans cette étroite et vieille rue du Chantre, qui naguere salissait encore les abords du Palais-Royal. Elles étaient trois, ces ruelles qui allaient de la rue Saint-Honoré a la montagne du Louvre : la rue Pierre-Lescot, la rue de la Bibliotheque et la rue du Chantre; toutes les trois noires, humides, mal hantées; toutes les trois insultant aux splendeurs de Paris, étonné de ne pouvoir guérir cette lepre honteuse qui lui faisait une tache en plein visage. De temps en temps, de nos jours surtout, on entendait dire : « Un crime s'est commis la-bas, dans les profondeurs de cette nuit que le soleil lui-meme ne perce qu'aux beaux jours de l'été. » Tantôt c'était une pretresse de la Vénus boueuse assommée par des brigands en goguette. Tantôt c'était quelque pauvre bourgeois de province dont le cadavre se retrouvait scellé dans un vieux mur. Cela faisait horreur et dégout. L'odeur ignoble de ces tripots venait jusque sous les fenetres de ce charmant palais, demeure des cardinaux, des princes et des rois.

Mais la pudeur du Palais-Royal lui-meme date-t-elle de si loin ? Et nos peres ne nous ont-ils pas dit ce qui se passait dans les galeries de bois et dans les galeries de pierre ?

Maintenant, le Palais-Royal est un bien honnete carré de maçonnerie.

Les galeries de bois ne sont plus. Les autres galeries forment la promenade la plus sage du monde entier. Paris n'y vient jamais. Tous les parapluies des départements s'y donnent rendez-vous. Mais, dans les restaurants a prix fixe qui foisonnent aux étages supérieurs, les oncles de Quimper ou de Carpentras se plaisent encore a rappeler les étranges moeurs du Palais Royal de l'Empire et de la Restauration. L'eau leur vient a la bouche, a ces oncles, tandis que les nieces timides dévorent le somptueux festin a deux francs, en faisant mine de ne point écouter.

Maintenant, a la place meme ou coulaient ces trois ruisseaux fangeux du Chantre, Pierre-Lescot et la Bibliotheque, un immense hôtel, conviant l'Europe a sa table de mille couverts, étale ses quatre façades sur la place du Palais-Royal, sur la rue Saint-Honoré alignée, sur la rue du Coq élargie, sur la rue de Rivoli allongée. Des fenetres de cet hôtel on voit le Louvre neuf, fils légitime et ressemblant du vieux Louvre. La lumiere et l'air s'épandent partout librement; la boue s'en est allée on ne sait ou, les tripots ont disparu; la lepre hideuse, soudainement guérie, n'a pas meme laissé de cicatrices.

Mais ou donc demeurent a présent les brigands et leurs dames ?

Au dix-huitieme siecle, ces trois rues que nous venons de flétrir dédaigneusement étaient déja fort laides; mais elles n'étaient pas beaucoup plus étroites ni plus souillées que la grande rue Saint-Honoré, leur voisine. Il y avait sur leurs voies mal pavées quelques beaux portails : des hôtels nobles ça et la, parmi les masures.

Les habitants de ces rues étaient tout pareils aux habitants des carrefours voisins : en général de petits bourgeois, merciers, revendeurs ou tailleurs de coupe. Il se rencontrait dans Paris beaucoup plus vilains endroits.

A l'angle de la rue du Chantre et de la rue Saint-Honoré, s'élevait une maison de modeste apparence, proprette et presque neuve. L'entrée était par la rue du Chantre : une petite porte cintrée au seuil de laquelle on arrivait par un perron de trois marches. Depuis quelques jours seulement, cette maison était occupée par une jeune famille dont les allures intriguaient passablement le voisinage curieux, C'était un homme, un jeune homme, du moins si l'on s'en rapportait a la beauté toute juvénile de son visage, au feu de son regard, a la richesse de sa chevelure blonde encadrant un front ouvert et pur, Il s'appelait maître Louis, et ciselait des gardes d'épée. Avec lui demeurait une toute jeune fille, belle et douce comme les anges, dont personne ne savait le nom.

On les avait entendus se parler. Ils ne se tutoyaient point et ne vivaient point en époux. Ils avaient pour serviteurs une vieille femme qui ne causait jamais, et un garçonnet de seize a dix-sept ans qui faisait bien ce qu'il pouvait pour etre discret. La jeune personne ne sortait jamais, au grand jamais, si bien qu'on aurait pu la croire prisonniere, si, a toute heure, on n'avait entendu sa voix fraîche et jolie qui chantait des cantiques ou des chansons.

Maître Louis sortait au contraire fort souvent, et rentrait meme assez tard dans la nuit. En ces occasions, il ne passait point par la porte du perron. La maison avait deux entrées : la seconde était par l'escalier de la propriété voisine. C'était par la que maître Louis revenait en son logis.

Depuis qu'ils étaient habitants de la maison, aucun étranger n'en avait passé le seuil, sauf un petit bossu a figure douce et sérieuse, qui entrait et sortait sans mot dire a personne, toujours par l'escalier, jamais par le perron.

C'était une connaissance particuliere a maître Louis, sans doute, et les curieux ne l'avaient jamais aperçu dans la salle basse ou se tenait la jeune fille avec la vieille femme et le garçonnet, Avant l'arrivée de maître Louis et sa famille, personne ne se souvenait d'avoir rencontré ce bossu dans le quartier. Aussi intriguait-il la curiosité générale presque autant que maître Louis lui-meme, le beau et taciturne ciseleur. Le soir, quand les petits bourgeois du voisinage bavardaient au pas de leurs portes, apres la tâche finie, on était bien sur que le bossu et les nouveaux habitants de la maison faisaient les frais de l'entretien. Qui étaient-ils ? d'ou venaient-ils ? et a quelle heure mystérieuse ce maître Louis, qui avait les mains si blanches, taillait-il ses gardes d'épée ?

La maison était ainsi aménagée : une grande salle basse avec la petite cuisine a droite, sur la cour, et la chambre de la jeune fille ouvrant sa croisée sur la rue Saint-Honoré; dans la cuisine, deux soupentes, une pour la vieille Françoise Berrichon, l'autre pour Jean Marie Berrichon son petit-fils. Tout ce rez-de-chaussée n'avait qu'une sortie : la porte du perron, Mais, au fond de la salle basse, tout contre la cuisine, était adossé un escalier a vis qui montait a l'étage supérieur.

L'étage supérieur était composé de deux chambres; celle de maître Louis, qui s'ouvrait sur l'escalier, et une autre qui n'avait ni issue ni destination connue. Cette deuxieme chambre était constamment fermée a clef. Ni la vieille Françoise, ni Berrichon, ni meme la charmante jeune fille, n'avaient pu obtenir la permission d'y entrer. A cet égard, maître Louis, le plus doux des hommes, se montrait d'une rigueur inflexible.

La jeune fille, cependant, eut bien voulu savoir ce qu'il y avait derriere cette porte close; Françoise Berrichon en mourait d'envié, bien que ce fut une femme discrete et prudente. Quant au petit Jean Marie, il aurait donné deux doigts de sa main pour mettre seulement son oeil a la serrure. Mais la serrure avait par-derriere une plaque qui interceptait le regard. Une seule créature humaine partageait, au sujet de cette chambre, le secret si bien gardé de maître Louis : c'était le bossu. On avait vu le bossu entrer dans la chambre et en sortir. Mais comme tout ce qui se rapportait a ce mystere devait etre inexplicable et bizarre, chaque fois que le bossu rentrait dans la chambre, on en voyait bientôt sortir maître Louis, Réciproquement apres l'entrée de maître Louis, le bossu parfois sortait tout a coup. Jamais personne n'avait pu réunis ces deux amis inséparables.

Parmi les voisins curieux était un poete, habitant naturellement le dernier étage de la maison. Ce poete, apres avoir mis son esprit a la torture expliqua aux commeres de la rue du Chantre que, a Rome, les pretresses de Vesta, Ops, Rhée ou Cybele, la bonne déesse, fille du ciel et de la terre, femme de Saturne et mere des dieux, étaient chargées d'entretenir un feu sacré qui jamais ne devait s'éteindre. En conséquence, au dire du poete, ces demoiselles se relayaient : quand l'une veillait au feu, l'autre allait a ses affaires. Le bossu et maître Louis devaient tres certainement avoir fait entre eux quelque pacte analogue. Il y avait la-haut quelque chose qu'on ne pouvait quitter d'une seconde. Maître Louis et le bossu montaient la garde a tour de rôle aupres de ce quelque chose-la. C'étaient deux manieres de vestales, sauf le sexe et le bapteme. La version du poete ne fut pas sans avoir du succes. Il passait pour etre un peu fou; désormais on le regarda comme un parfait idiot. Mais on ne trouva point d'explication meilleure que la sienne.

Le jour meme ou avait lieu en l'hôtel de M. de Gonzague cette solennelle assemblée de famille, vers la brune, la jeune fille qui tenait la maison de maître Louis était seule dans sa chambrette. C'était une jolie petite piece toute simple, mais ou chaque objet avait son éloquence et sa propreté recherchée. Le lit, en bois de merisier, s'entourait de rideaux de percale éclatant de blancheur.

Dans la ruelle, un petit bénitier pendait, couronné d'un double rameau de buis. Quelques livres pieux sur des rayons attenant a la boiserie, un métier a broder, des chaises, une guitare sur l'une d'elles, a la fenetre un oiseau mignon dans une cage, tels étaient les objets meublant ou ornant cet humble et gracieux réduit. Nous oublions pourtant une table ronde, et sur la table quelques feuilles de papiers éparses. La jeune fille était en train d'écrire.

Vous savez comme elles abusent de leurs yeux, les jeunes folles ! laissant courir leur aiguille ou leur plume bien longtemps apres le jour tombé. On n'y voyait presque plus, et la jeune fille écrivait encore.

Les derniers rayons du jour arrivant par la fenetre, dont les rideaux venaient d'etre relevés, éclairaient en plein son visage, et nous pouvons dire du moins comme elle était faite. C'était une rieuse, une de ces douces filles dont la gaieté rayonne si bien qu'elle suffit toute seule a la joie d'une famille. Chacun de ses traits semblait fait pour le plaisir; son front d'enfant, son nez aux belles narines roses, sa bouche dont le sourire montrait la parure nacrée. Mais ses yeux revaient, de grands yeux d'un bleu sombre, dont les cils semblaient une longue frange de soie. Sans le regard pensif de ses beaux yeux, a peine lui eussiez-vous donné l'âge d'aimer. Elle était grande, sa taille était un peu trop frele.

Quand nul ne l'observait, ses poses avaient de chastes et délicieuses langueurs.

L'expression générale de sa figure était la douceur; mais il y avait dans sa prunelle, brillant sous l'arc de ses sourcils noirs dessinés hardiment, une fierté calme et vaillante. Ses cheveux, noirs aussi, a chaud reflet d'or fauve; ses cheveux longs et riches, si longs qu'on eut dit parfois que sa tete s'inclinait sous leur poids, ondulaient en masses larges sur son cou et sur ses épaules, faisant a son adorable beauté un cadre et une auréole.

Il y en a qui doivent etre aimées ardemment, mais un seul jour; il y en a d'autres qu'on chérit longtemps d'une tranquille tendresse. Celle-ci devait etre aimée passionnément et toujours. Elle était ange, mais surtout femme.

Son nom, que les voisins ignoraient, et que dame Françoise et Jean Marie Berrichon avaient défense de prononcer depuis l'arrivée a Paris, était Aurore, Nom prétentieux et sot pour une belle demoiselle des salons, nom grotesque pour une fille a mains rouges ou pour une tante dont la voix chevrote, nom ravissant pour celles qui peuvent l'enlacer, comme une fleur de plus, a leur diademe de chere poésie. Les noms sont comme les parures, qui écrasent les unes et que les autres rehaussent.

Elle était la toute seule. Quand l'ombre du crépuscule lui cacha le bout de sa plume, elle cessa d'écrire et se mit a rever. Les mille bruits de la rue arrivaient jusqu'a elle et ne l'éveillaient point. Sa belle main blanche était dans ses cheveux, sa tete s'inclinait, ses yeux regardaient le ciel.

C'était comme une muette priere.

Elle souriait a Dieu.

Puis, parmi son sourire, une larme vint, une perle, qui un moment trembla au bord de sa paupiere pour rouler ensuite lentement sur le satin de sa joue.

– Comme il tarde ! murmura-t-elle.

Elle rassembla les pages éparses sur la table, et les serra dans une petite cassette qu'elle poussa derriere le chevet de son lit.

– A demain ! dit-elle, comme si elle eut pris congé d'un compagnon de chaque jour.

Puis elle ferma sa fenetre et prit sa guitare, dont elle tira quelques accords au hasard. Elle attendait. Aujourd'hui, elle avait relu toutes ces pages enfermées maintenant dans la cassette. Hélas ! elle avait le temps de lire. Ces pages contenaient son histoire, ce qu'elle savait de son histoire.

L'histoire de ses impressions, de son coeur.

Pourquoi avait-elle écrit cela ? Les premieres lignes du manuscrit répondaient a cette question. Aurore disait : « Je commence d'écrire un soir ou je suis seule, apres avoir attendu tout le jour. Ceci n'est point pour lui. C'est la premiere chose que je fais qui ne lui soit point destinée. Je ne voudrais pas qu'il vît ces pages ou je parlerai de lui sans cesse, ou je ne parlerai que de lui. Pourquoi ?

Je ne sais pourquoi : j'aurais peine a le dire.

« Elles sont heureuses, celles qui ont des compagnons a qui confier le trop-plein de leur âme : peine et bonheur.

Moi, je n'ai point d'amie; je suis seule, toute seule; je n'ai que lui. Quand je le vois, je deviens muette. Que lui dirais-je ! Il ne me demande rien.

« Et pourtant ce n'est pas pour moi que je prends la plume. Je n'écrirais pas si je n'avais l'espoir d'etre lue, sinon de mon vivant, au moins apres ma mort. Je crois que je mourrai bien jeune. Je ne le souhaite pas : Dieu me garde de le craindre ! Si je mourais, il me regretterait, moi je le regretterais meme au ciel. Mais, d'en haut, je verrais peut-etre le dedans de son coeur. Quand cette idée me vient je voudrais mourir.

« Il m'a dit que mon pere était mort. Ma mere doit vivre.

Ma mere, j'écris pour vous. Mon coeur est a lui tout entier, mais il est tout a vous aussi. Je voudrais demander a ceux qui le savent le mystere de cette double tendresse. Avons-nous donc deux coeurs ?

« J'écris pour vous. Il me semble qu'a vous je ne cacherais rien, et que j'aimerais a vous montrer les plus secrets replis de mon âme. Me trompé-je ? Une mere n'est-elle pas l'amie qui doit tout savoir, le médecin qui peut tout guérir ?

« Je vis une fois, par la fenetre ouverte d'une maison, une jeune fille agenouillée devant une femme a la beauté douce et grave. L'enfant pleurait, mais c'étaient de bonnes larmes; la mere, émue et souriante, se penchait pour baiser ses cheveux. Oh ! le divin bonheur, ma mere ! je crois sentir votre baiser sur mon front. Vous aussi, vous etes bien douce et bien belle ! Vous aussi vous devez savoir consoler en souriant ! Ce tableau est toujours dans mes reves. Je suis jalouse des larmes de la jeune fille, Ma mere, si j'étais entre vous et lui, que pourrais-je envier au ciel ?

« Moi, je ne me suis agenouillée jamais que devant un pretre. La parole d'un pretre fait du bien, mais c'est par la bouche des meres que parle la voix de Dieu.

« M'attendez-vous, me cherchez-vous, me regrettez-vous ? Suis-je dans vos prieres du matin et du soir ? Me voyez-vous, vous aussi, dans vos songes ?

« Il me semble, quand je pense a vous, que vous devez penser a moi. Parfois, mon coeur vous parle; m'entendez-vous ? Si l'on m'accorde jamais ce grand bonheur de vous voir, ma mere chérie, je vous demanderai s'il n'était pas des instants ou votre coeur tressaillait sans motif. Je vous dirai : C'est que vous entendiez le cri de mon coeur, ma mere !

« … Je suis née en France; on ne m'a pas dit ou. Je ne sais pas mon âge au juste; mais je dois avoir aux environs de vingt ans. Est-ce reve, est-ce réalité ? Ce souvenir, si c'en est un, est si lointain et si vague ! Je crois me rappeler parfois une femme au visage angélique, qui penchait son sourire au-dessus de mon berceau. Était-ce vous, ma mere ?

« … Puis, dans les ténebres, un grand bruit de bataille.

Peut-etre la nuit de fievre d'un enfant. Quelqu'un me portait dans ses bras. Une voix de tonnerre me fit trembler.

Nous courumes dans l'obscurité.

J'avais froid.

« Il y eut une brume autour de tout cela. Mon ami doit tout savoir; mais, quand je l'interroge sur mon enfance, il sourit tristement et se tait.

« Je me vois pour la premiere fois distinctement habillée en petit garçon, dans les Pyrénées espagnoles. Je menais paître les chevres d'un quintero montagnard qui nous donnait sans doute l'hospitalité. Mon ami était malade, et j'entendais dire souvent qu'il mourrait. Je l'appelais alors mon pere. Quand je revenais le soir, il me faisait mettre a genoux pres de son lit, joignant lui-meme mes petites mains, et me disait en français : « – Aurore, prie le bon Dieu que je vive.

« Une nuit le pretre vint lui apporter l'extreme-onction.

Il se confessa et pleura. Il croyait que je ne l'entendais pas, il dit : « – Voila ma pauvre petite fille qui va rester seule.

« – Songez a Dieu, mon fils ! exhortait le pretre.

« – Oui, mon pere; oh ! oui, je songe a Dieu. Dieu est bon; je ne m'inquiete point de moi. Mais ma pauvre petite fille qui va rester seule sur la terre. Serait-ce un grand péché, mon pere, que de l'emmener avec moi ?

« – La tuer ! se récria le pretre avec épouvante; mon fils, vous avez le délire.

« Il secoua la tete et ne répondit point. Moi je m'approchai tout doucement.

« – Ami Henri, dis-je en le regardant fixement (et si vous saviez, ma mere, comme sa pauvre figure était maigre et hâve), ami Henri, je n'ai pas peur de mourir, et je veux bien aller avec toi au cimetiere.

« Il me prit dans ses bras que brulait la fievre. Et je me souviens qu'il répétait : « – La laisser seule ! La laisser toute seule !

« Il s'endormit, me tenant toujours dans ses bras. On voulait m'arracher de la, mais il eut fallu me tuer. Je pensais : « – S'il s'en va, on m'emportera avec lui.

« Au bout de quelques heures, il s'éveilla. J'étais baignée de sa sueur.

« – Je suis sauvé, dit-il.

« Et, me voyant serrée contre lui, il ajouta : « – Beau petit ange, c'est toi qui m'as guéri !

« … Je ne l'avais jamais bien regardé. Un jour, je le vis beau comme il est et comme je le vois toujours depuis.

« Nous avions quitté la ferme du quintero pour aller un peu plus avant dans le pays. Mon ami avait repris ses forces et travaillait aux champs comme un manoeuvre. J'ai su depuis que c'était pour me nourrir.

« C'était dans une riche alqueria des environs de Venasque, Le maître cultivait la terre et vendait en outre a boire aux contrebandiers.

« Mon ami m'avait bien recommandé de ne point sortir du petit enclos qui était derriere la maison, et de ne jamais entrer dans la salle commune. Mais, un soir, des seigneurs vinrent manger a l'alqueria, des seigneurs qui arrivaient de France, J'étais a jouer avec les enfants du maître dans le clos. Les enfants voulurent voir les seigneurs, je les suivis étourdiment. Ils étaient deux a table, entourés de valets et de gens d'armes : sept en tout. Celui qui commandait aux autres fit un signe a son compagnon. Tous deux me regarderent. Le premier seigneur m'appela et me caressa, tandis que l'autre allait parler tout bas au maître de la métairie.

« Quant il revint, je l'entendis qui disait : « – C'est elle !

« – A cheval ! commanda le grand seigneur.

« En meme temps, il jeta au maître de l'alqueria une bourse pleine d'or.

« A moi il me dit : « – Viens jusqu'aux champs, petite, viens chercher ton pere.

« Le voir un instant plus tôt, moi, je ne demandais pas mieux.

« Je montai bravement en croupe derriere un des gentilshommes.

« La route pour aller aux champs ou travaillait mon pere, je ne la savais pas. Pendant une demi-heure, j'allais, riant, chantant, me balançant au trot du grand cheval.

J'étais heureuse comme une reine !

« Puis, je demandai : « – Arriverons-nous bientôt aupres de mon ami ?

« – Bientôt, bientôt, me fut-il répondu. Et nous allions toujours.

Le crépuscule du soir venait. J'eus peur. Je voulus descendre de cheval.

Le grand seigneur commanda : « – Au galop !

« Et l'homme qui me tenait me mit sa main sur la bouche pour étouffer mes cris. Mais tout a coup, a travers champs, nous vîmes accourir un cavalier qui fendait l'espace comme un tourbillon. Il était sur un cheval de labour, sans selle et sans bride; ses cheveux allaient au vent avec les lambeaux de sa chemise déchirée. La route tournait autour d'un bois taillis, coupé par une riviere; il avait traversé la riviere a la nage et coupé le taillis.

« Il arrivait, il arrivait. Je ne reconnaissais pas mon pere si doux et si calme, je ne reconnaissais pas mon ami Henri toujours souriant pres de moi. Celui-la était terrible, beau comme un ciel d'orage. Il arrivait, D'un dernier bond, le cheval franchit le talus de la route et tomba épuisé. Mon ami tenait en main le soc de sa charrue.

« – Chargez-le ! cria le grand seigneur.

« Mais mon ami l'avait prévenu. Le soc de charrue, brandi a deux mains, avait frappé deux coups. Deux valets armés d'épées étaient tombés par terre et gisaient dans leur sang, et, a chaque fois que mon ami frappait, il criait : « – J'y suis ! j'y suis ! Lagardere ! Lagardere !

« L'homme qui me tenait voulait prendre la fuite; mais mon ami ne l'avait pas perdu de vue. Il l'atteignit en passant par-dessus les corps des deux valets, et l'assomma d'un coup de soc. Je ne m'évanouis pas, ma mere. Plus tard, je n'aurais pas été si brave, peut-etre. Mais pendant toute cette terrible bagarre, je tins mes yeux grands ouverts, agitant mes petites mains tant que je pouvais en criant : « – Courage, ami Henri ! courage ! courage !» Je ne sais pas si le combat dura plus d'une minute. Au bout de ce temps, il avait enfourché la monture de l'un des morts, et la lançait au galop, me tenant dans ses bras.

« Nous ne retournâmes point a l'alqueria. Mon ami me dit que le maître l'avait trahi. Et il ajouta : « – On ne peut se bien cacher que dans une ville.

« Nous avions donc intéret a nous cacher. Jamais je n'avais réfléchi a cela. La curiosité s'éveillait en moi en meme temps que le vague désir de lui tout devoir. Je l'interrogeai ! il me serra dans ses bras en me disant : « – Plus tard, plus tard.

« Puis, avec une nuance de mélancolie : « – Es-tu donc fatiguée déja de m'appeler ton pere ?

« Il ne faut pas etre jalouse, ma mere chérie. Il a été pour moi toute la famille : mon pere et ma mere a la fois.

Ce n'est pas de ta faute si tu n'étais pas la.

« Mais quand je me souviens de mon enfance, j'ai les larmes aux yeux. Il a été bon, il a été tendre, et tes baisers, ma mere, n'auraient pas pu etre plus doux que ses caresses.

Lui si terrible ! lui si vaillant ! Oh ! si tu le voyais, comme tu l'aimerais !


II – Cocardasse et Passepoil

L'un enfourchait un vieux cheval de labour a longs crins mal peignés, a jambes cagneuses et poilues ; l'autre était assis sur un âne, a la maniere des châtelaines voyageant au dos de leur palefroi.

Le premier se portait fierement, malgré l'humilité de sa monture, dont la tete triste pendait entre les deux jambes, Il avait un pourpoint de buffle, lacé, a plastron taillé en cour, des chausses de tiretaine piquées, et de ces belles bottes en entonnoir si fort a la mode sous Louis XIII. Il avait en outre un feutre rodomont et une énorme rapiere.

C'était maître Cocardasse junior, natif de Toulouse, ancien maître en fait d'armes de la ville de Paris, présentement établi a Tarbes, ou il faisait maigre chere.

Le second était d'apparence timide et modeste. Son costume eut pu convenir a un clerc râpé : un long pourpoint noir, coupé droit comme une soutanelle couvrait ses chausses noires, que l'usage avait rendues luisantes. Il était coiffé d'un bonnet de laine soigneusement rabattu sur ses oreilles, et pour chaussures, malgré la chaleur accablante, il avait de bons brodequins fourrés.

A la différence de maître Cocardasse junior, qui jouissait d'une riche chevelure crépue, noire comme une toison de negre et largement ébouriffée, son compagnon collait a ses tempes quelques meches d'un blond déteint.

Meme contraste entre les deux terribles crocs qui servaient de moustaches au maître d'armes et trois poils blanchâtres hérissés sur le long nez du prévôt.

Car c'était un prévôt, ce paisible voyageur, et nous vous certifions qu'a l'occasion il maniait vigoureusement la grande vilaine épée qui battait les flancs de son âne. Il se nommait Amable Passepoil. Sa patrie était Villedieu en basse Normandie, cité qui le dispute au fameux cru de Condé-sur-Noireau pour la production des bons drilles.

Ses amis l'appelaient volontiers frere Passepoil, soit a cause de sa tournure cléricale, soit parce qu'il avait été valet de barbier et rat d'officine chimique avant de ceindre l'épée. Il était laid de toutes pieces, malgré l'éclair sentimental qui s'allumait dans ses petits yeux bleus clignotants quand une jupe de futaine rouge traversait le sentier. Au contraire, Cocardasse junior pouvait passer par tous pays pour un tres beau coquin.

Ils allaient tous deux, cahin-caha, sous le soleil du Midi.

Chaque caillou de la route faisait broncher le bidet de Cocardasse, et, tous les vingt-cinq pas, le roussin de Passepoil avait des caprices.

Eh donc ! mon bon, dit Cocardasse avec un redoutable accent gascon, voila deux heures que nous apercevons ce diable de château sur la montagne maudite. Il me semble qu'il marche aussi vite que nous.

Passepoil répondit, chantant du nez selon la gamme normande : – Patience ! patience ! nous arriverons toujours assez tôt pour ce que nous avons a faire la-bas.

Capédédiou ! frere Passepoil, fit Cocardasse avec un gros soupir, si nous avions un peu de conduite, avec nos talents, nous aurions pu choisir notre besogne…

Tu as raison, ami Cocardasse, répliqua le Normand ; mais nos passions nous ont perdus.

Le jeu, caramba ! le vin…

Et les femmes ! ajouta Passepoil en levant les yeux au ciel., Ils longeaient en ce moment les rives de la Clarabide, au milieu du val de Louron. Le Hachaz, qui soutenait comme un immense piédestal les constructions massives du château de Caylus, se dressait en face d'eux.

Il n'y avait point de remparts de ce côté. On découvrait l'antique édifice, de la base au faîte et, certes, pour des amateurs de grandioses aspects c'eut été ici une halte obligée.

Le château de Caylus, en effet, couronnait dignement cette prodigieuse muraille, fille de quelque grande convulsion du sol dont le souvenir s'était perdu. Sous les mousses et les broussailles qui couvraient ses assises, on pouvait reconnaître les traces de constructions paiennes.

La robuste main des soldats de Rome avait du passer par la. Mais ce n'étaient que des vestiges, et tout ce qui sortait de terre appartenait au style lombard des dixieme et onzieme siecles. Les deux tours principales, qui flanquaient le corps de logis au sud-est et au nord-est, étaient carrées et plutôt trapues que hautes. Les fenetres, toujours placées au dessus d'une meurtriere étaient petites, sans ornement, et leurs cintres reposaient sur de simples pilastres dépourvus de moulures. Le seul luxe que se fut permis l'architecte consistait en une sorte de mosaique.

Les pierres, taillées et disposées avec symétrie, étaient séparées par des briques saillantes.

C'était le premier plan, et cette ordonnance austere restait en harmonie avec la nudité du Hachaz. Mais derriere la ligne droite de ce vieux corps de logis, qui semblait bâti par Charlemagne, un fouillis de pignons et de tourelles suivait le plan ascendant de la colline et se montrait en amphithéâtre. Le donjon, haute tour octogone, terminé par une galerie byzantine a arcades tréflées, couronnait cette cohue de toitures, semblable a un géant debout parmi des nains.

Dans le pays, on disait que le château était bien plus ancien que les Caylus eux-memes.

A droite et a gauche des deux tours lombardes, deux tranchées se creusaient. C'étaient les deux extrémités des douves, qui étaient autrefois bouchées par des murailles afin de contenir l'eau qui les emplissait.

Au-dela des douves du nord, les dernieres maisons du hameau de Tarrides se montraient parmi les hetres. En dedans, on voyait la fleche de la chapelle, bâtie au commencement du treizieme siecle dans le style ogival, et qui montrait ses croisées jumelles avec les vitraux étincelants de leurs quintes feuilles de granit.

Le château de Caylus était la merveille des vallées pyrénéennes.

Mais Cocardasse junior et frere Passepoil n'avaient point le gout des beaux-arts. Ils continuerent leur route, et le regard qu'ils jeterent a la sombre citadelle ne fut que pour mesurer le restant de la route a parcourir. Ils allaient au château de Caylus, et, bien que, a vol d'oiseau, une demi-lieue a peine les en séparât encore, la nécessité ou ils étaient de tourner au Hachaz les menaçait d'une bonne heure de marche.

Ce Cocardasse devait etre un joyeux compagnon, quand sa bourse était ronde ; frere Passepoil lui-meme avait sur sa figure naivement futée tous les indices d'une bonne humeur habituelle ; mais aujourd'hui ils étaient tristes, et ils avaient leurs raisons pour cela.

Estomac vide, gousset plat, perspective d'une besogne probablement dangereuse. On peut refuser semblable besogne, quand on a du pain sur la planche.

Malheureusement pour Cocardasse et Passepoil, leurs passions avaient tout dévoré. Aussi Cocardasse disait : – Capédédiou ! je ne toucherai plus ni une carte ni un verre !

Je renonce pour jamais a l'amour ! ajoutait le sensible Passepoil.

Et tous deux bâtissaient de beaux reves bien vertueux sur leurs futures économies.

J'acheterai un équipage complet ! s'écria Cocardasse avec enthousiasme, et je me ferai soldat dans la compagnie de notre petit Parisien.

Moi de meme, appuyait Passepoil, soldat ou valet du major chirurgien.

Ne ferais-je pas un beau chasseur du roi ?

Le régiment ou je prendrais du service serait sur, au moins, d'etre saigné proprement.

Et tous deux reprenaient : – Nous verrions le petit Parisien ! Nous lui épargnerions bien quelque horion de temps en temps.

Il m'appellerait encore son vieux Cocardasse !

Il se moquerait du frere Passepoil, comme autrefois.

Tron de l'air ! s'écria le Gascon en donnant un grand coup de poing a son bidet, qui n'en pouvait mais, nous sommes descendus bien bas pour des gens d'épée, mon bon ; mais a tout péché miséricorde ! Je sens qu'avec le petit Parisien je m'amenderais.

Passepoil secoua la tete tristement.

Qui sait s'il voudra nous reconnaître ? demanda-t-il en jetant un regard découragé sur son accoutrement.

Eh ! mon bon ! fit Cocardasse, c'est un cour que ce garçon-la !

Quelle garde ! soupira Passepoil, et quelle vitesse !

Quelle tenue sous les armes ! et quelle rondeur !

Te souviens-tu de son coupé de revers en retraite ?

Te rappelles-tu ses trois coups droits, annoncës dans l'assaut chez Delespine ?

Un vrai cour ! Heureux au jeu, toujours, capédédiou ! et qui savait boire !

Et qui tournait la tete des femmes !

A chaque réplique, ils s'échauffaient. Ils s'arreterent d'un commun accord pour échanger une poignée de main. Leur émotion était sincere et profonde.

Mordioux ! fit Cocardasse, nous serons ses domestiques s'il veut, le petit Parisien, n'est-ce pas, mon bon ?

Et nous ferons de lui un grand seigneur ! acheva Passepoil ; comme ça, l'argent du Peyrolles ne nous portera pas malchance.

C'était donc M. de Peyrolles, l'homme de confiance de Philippe de Gonzague, qui faisait voyager ainsi maître Cocardasse et frere Passepoil.

Ils connaissaient bien ce Peyrolles, et mieux encore M. de Gonzague son patron. Avant d'enseigner aux hobereaux de Tarbes ce noble et digne art de l'escrime italienne, ils avaient tenu salle d'armes a Paris, rue Croix-des-Petits- Champs, a deux pas du Louvre. Et, sans le trouble que les passions apportaient dans leurs affaires, peut-etre qu'ils eussent fait fortune, car la cour tout entiere venait chez eux.

C'étaient deux bons diables, qui avaient fait sans doute, en un moment de presse, quelque terrible fredaine. Ils jouaient si bien de l'épée ! Soyons cléments, et ne cherchons pas trop pourquoi, mettant la clef sous la porte un beau jour, ils avaient quitté Paris comme si le feu eut été a leurs chausses.

Il est certain qu'a Paris, en ce temps-la, les maîtres en fait d'armes se frottaient aux plus grands seigneurs. Ils savaient souvent le dessous des cartes mieux que les gens de cour eux-memes. C'étaient de vivantes gazettes. Jugez si Passepoil, qui en outre avait été barbier, devait en connaître de belles ! En cette circonstance, ils comptaient bien tous deux tirer parti de leur science. Passepoil avait dit, en partant de Tarbes : – C'est une affaire ou il y a des millions. Nevers est la premiere lame du monde apres le petit Parisien. S'il s'agit de Nevers, il faut qu'on soit généreux ! Et Cocardasse n'avait pu qu'approuver chaudement un discours si sage.

Il était deux heures apres midi quand ils arriverent au hameau de Tarrides, et le premier paysan qu'ils rencontrerent leur indiqua l'auberge de la Pomme d'Adam.

A leur entrée, la petite salle basse de l'auberge était déja presque pleine. Une jeune fille, ayant la jupe éclatante et le corsage lacé des paysannes de Foix, servait avec empressement, apportant brocs, gobelets d'étain, feu pour les pipes dans un sabot, et tout ce que peuvent réclamer six vaillants hommes apres une longue traite accomplie sous le soleil des vallées pyrénéennes.

A la muraille pendaient six fortes rapieres avec leur attirail.

Il n'y avait pas la une seule tete qui ne portât le mot spadassin écrit en lisibles caracteres. C'étaient toutes figures bronzées, tous regards impudents, toutes effrontées moustaches. Un honnete bourgeois, entrant par hasard en ce lieu, serait tombé de son haut, rien qu'a voir ces profils de bravaches.

Ils étaient trois a la premiere table, aupres de la porte ; trois Espagnols, on pouvait le juger a la mine. A la table suivante, il y avait un Italien, balafré du front au menton, et vis-a-vis de lui un coquin sinistre dont l'accent dénonçait l'origine allemande. Une troisieme table était occupée par une maniere de rustre a longue chevelure inculte qui grasseyait le patois de Bretagne.

Les trois Espagnols avaient nom Saldagne, Pinto et Pépé, dit el Matador, tous trois escrimadores, l'un de Murcie, l'autre de Séville, le troisieme de Pampelune.

L'Italien était un bravo de Spolete ; il s'appelait Giuseppe Faënza. L'Allemand se nommait Staupitz, le bas Breton Joël de Jugan. C'était M. de Peyrolles qui avait rassemblé toutes ces lames ; il s'y connaissait.

Quand maître Cocardasse et frere Passepoil franchirent le seuil du cabaret de la Pomme d'Adam, apres avoir mis leurs pauvres montures a l'étable, ils firent tous deux un mouvement en arriere a la vue de cette respectable compagnie. La salle basse n'était éclairée que par une seule fenetre, et, dans ce demi-jour, la pipe mettait un nuage. Nos deux amis ne virent d'abord que les moustaches en croc saillant hors des maigres profils, et les rapieres pendues a la muraille. Mais six voix enrouées crierent a la fois : – Maître Cocardasse !

Frere Passepoil ! Non sans accompagnement de jurons assortis : juron des États du Saint-Pere, juron des abords du Rhin, juron de Quimper.

Corentin, juron de Murcie, de Navarre et d'Andalousie.

Cocardasse mit sa main en visiere au-dessus de ses yeux.

As pas pur ! s'écria-t-il, todos camaradas ?

Tous des anciens ! traduisit Passepoil, qui avait la voix encore un peu tremblante.

Ce Passepoil était un poltron de naissance que le besoin avait fait brave. La chair de poule lui venait pour un rien ; mais il se battait mieux qu'un diable.

Il y eut des poignées de main échangées, de ces bonnes poignées de main qui broient les phalanges ; il y eut grande dépense d'accolades : les pourpoints de soie se frotterent les uns contre les autres ! le vieux drap, le velours pelé entrerent en communication. On eut trouvé de tout dans le costume de ces intrépides, excepté du linge blanc.

De nos jours, les maîtres d'armes, ou, pour parler leur langue, MM. les professeurs d'escrime, sont de sages industriels, bons époux, bons peres, exerçant honnetement leur état.

Au dix-septieme siecle, un virtuose d'estoc et de taille était une maniere de Mondor, favori de la cour et de la ville, ou bien un pauvre diable obligé de faire pis que pendre pour boire son soul de mauvais vin a la gargote. Il n'y avait pas de milieu, Nos camarades du cabaret de la Pomme d'Adam avaient eu peut etre leurs bons jours. Mais le soleil de la prospérité s'était éclipsé pour eux tous. Ils étaient manifestement battus par le meme orage.

Avant l'arrivée de Cocardasse et de Passepoil, les trois groupes distincts n'avaient point lié familiarité. Le Breton ne connaissait personne. L'Allemand ne frayait qu'avec le Spolétan, et les trois Espagnols se tenaient fierement a leur écot. Mais Paris était déja un centre pour les beaux-arts.

Des gens comme Cocardasse junior et Amable Passepoil, qui avaient tenu table ouverte dans la rue Croix des-Petits- Champs, au revers du Palais-Royal, devaient connaître tous les fendants de l'Europe. Ils servirent de traits d'union entre les trois groupes, si bien faits pour s'apprécier et s'entendre. La glace fut rompue, les tables se rapprocherent, les brocs se melerent, et les présentations eurent lieu dans les formes.

On connut les titres de chacun. C'était a faire dresser les cheveux ! Ces six rapieres accrochées a la muraille avaient taillé plus de chair chrétienne que les glaives réunis de tous les bourreaux de France et de Navarre.

Le Quimpérois, s'il eut été Huron, aurait porté deux ou trois douzaines de perruques a sa ceinture ; le Spolétan pouvait voir vingt et quelques spectres dans ses reves ; l'Allemand avait massacré deux gaugraves, trois margraves, cinq rhingraves et un landgrave : il cherchait un burgrave.

Et ce n'était rien aupres des trois Espagnols, qui se fussent noyés aisément dans le sang de leurs innombrables victimes. Pépé le tueur (el Matador) ne parlait jamais que d'embrocher trois hommes a la fois.

Nous ne saurons rien dire de plus flatteur a la louange de notre Gascon et de notre Normand : ils jouissaient de la considération générale dans ce conseil de tranche-montagnes.

Quand on eut bu la premiere tournée de brocs et que le brouhaha des vanteries se fut un peu apaisé, Cocardasse dit ; – Maintenant, mes mignons, causons de nos affaires.

On appela la fille d'auberge, tremblante au milieu de ces cannibales, et on lui commanda d'apporter d'autre vin.

C'était une grosse brune un peu louche. Passepoil avait déja dirigé vers elle l'artillerie de ses regards amoureux ; il voulut la suivre pour lui parler, sous prétexte d'avoir du vin plus frais ; mais Cocardasse le saisit au collet.

Tu as promis de maîtriser tes passions, mon bon, lui dit-il avec dignité.

Frere Passepoil se rassit en poussant un gros soupir. Des que le vin fut apporté, on renvoya la maritorne avec ordre de ne plus revenir.

Mes mignons, reprit Cocardasse junior, nous ne nous attendions pas, frere Passepoil et moi, a rencontrer ici une si chere compagnie, loin des villes, loin des centres populeux ou généralement vous exercez vos talents…

Oimé ! interrompit le spadassin de Spolete ; connais-tu des villes ou il y ait maintenant de la besogne, toi, Cocardasse, caro mio ?

Et tous secouerent la tete en hommes qui pensent que leur vertu n'est point suffisamment récompensée.

Puis Saldagne demanda : – Ne sais-tu point pourquoi nous sommes en ce lieu ?

Le Gascon ouvrait la bouche pour répondre, lorsque le pied de frere Passepoil s'appuya sur sa botte.

Cocardasse junior, bien que chef nominal de la communauté, avait l'habitude de suivre les conseils de son prévôt, qui était un Normand prudent et sage.

Je sais, répliqua-t-il, qu'on nous a convoqués…

C'est moi, interrompit Staupitz.

Et que, dans les cas ordinaires, acheva le Gascon, frere Passepoil et moi, nous suffisons pour un coup de main.

Carajo ! s'écria le Tueur, quand je suis la, d'habitude, on n'en appelle point d'autres.

Chacun varia ce theme suivant son éloquence ou son degré de vanité ; puis Cocardasse conclut : – Allons-nous donc avoir affaire a une armée ?

Nous allons avoir affaire, répondit Staupitz, a un seul cavalier.

Staupitz était attaché a la personne de M. de Peyrolles, l'homme de confiance du prince Philippe de Gonzague.

Un bruyant éclat de rire accueillit cette déclaration.

Cocardasse et Passepoil riaient plus haut que les autres : mais le pied du Normand était toujours sur la botte du Gascon.

Cela voulait dire : « Laisse-moi mener cela. » Passepoil demanda candidement : – Et quel est donc le nom de ce géant qui combattra contre huit hommes ?

Dont chacun, sandiéou ! vaut une demi-douzaine de bons drilles ! ajouta Cocardasse.

Staupitz répondit : – C'est le duc Philippe de Nevers.

Mais on le dit mourant ! se récria Saldagne.

Poussif ! ajouta Pinto.

Surmené, cassé, pulmonaire ! acheverent les autres.

Cocardasse et Passepoil ne disaient plus rien.

Celui-ci secoua la tete lentement, puis il repoussa son verre. Le Gascon l'imita.

Leur gravité soudaine ne put manquer d'exciter l'attention générale.

Qu'avez-vous ? qu'avez-vous donc ? demanda-t-on de toutes parts.

On vit Cocardasse et son prévôt se regarder en silence.

Ah ça ! que diable signifie cela ? s'écria Saldagne ébahi.

On dirait, ajouta Faënza, que vous avez envie d'abandonner la partie.

Mes mignons, répliqua gravement Cocardasse, on ne se tromperait pas beaucoup.

Un tonnerre de réclamations couvrit sa voix.

Nous avons vu Philippe de Nevers a Paris, reprit doucement frere Passepoil ; il venait a notre salle. C'est un mourant qui vous taillera des croupieres !.

A nous ! se récria le chour.

Et toutes les épaules de se hausser avec dédain.

Je vois, dit Cocardasse, dont le regard fit le tour du cercle, que vous n'avez jamais entendu parler de la botte de Nevers.

On ouvrit les yeux et les oreilles.

La botte du vieux maître Delapalme, ajouta Passepoil, qui mit bas sept prévôts entre le bourg du Roule et la porte Saint-Honoré.

Fadaises que ces bottes secretes ! s'écria le Tueur.

Bon pied, bon oil, bonne garde, ajouta le Breton, je me moque des bottes secretes comme du déluge !.

As pas pur ! fit Cocardasse junior avec fierté ; je pense avoir bon pied, bon oil et bonne garde, mes mignons…

Moi aussi, appuya Passepoil.

Aussi bon pied, aussi bonne garde, aussi bon oil que pas un de vous…

A preuve, glissa Passepoil avec sa douceur ordinaire, que nous sommes prets a en faire l'essai, si vous voulez.

Et cependant, reprit Cocardasse, la botte de Nevers ne me paraît pas une fadaise. J'ai été touché dans ma propre académie… Eh donc !.

Touché en plein front, entre les deux yeux, et trois fois de suite…

Et trois fois, moi, entre les deux yeux, en plein front !.

Trois fois, sans pouvoir trouver l'épée a la parade ! Les six spadassins écoutaient maintenant, attentifs.

Alors, dit Saldagne, qui se signa, ce n'est pas une botte secrete, c'est un charme.

Le bas Breton mit sa main dans sa poche, ou il devait bien avoir un bout de chapelet.

On a bien fait de nous convoquer tous, mes mignons, reprit Cocardasse avec plus de solennité. Vous parliez d'armée, j'aimerais mieux une armée. Il n'y a, croyez-moi, qu'un seul homme au monde capable de tenir tete a Philippe de Nevers, l'épée a la main.

Et cet homme ? firent six voix en meme temps.

C'est le petit Parisien, répondit Cocardasse.

Ah ! celui-la, s'écria Passepoil avec un enthousiasme soudain, c'est le diable !.

Le petit Parisien ? répétait-on a la ronde ; il a un nom, votre petit Parisien ?

Un nom que vous connaissez tous, mes maîtres : il s'appelle le chevalier de Lagardere.

Il paraîtrait que les estafiers connaissaient tous ce nom, en effet, car il se fit parmi eux un grand silence.

Je ne l'ai jamais rencontré, dit ensuite Saldagne.

Tant mieux pour toi, mon bon, répliqua le Gascon ; il n'aime pas les gens de ta tournure.

C'est lui qu'on appelle le beau Lagardere ? demanda Pinto.

C'est lui, ajouta Faënza en baissant la voix, qui tua les trois Flamands sous les murs de Senlis ?

C'est lui, voulut dire Joël de Jugan, qui…

Mais Cocardasse l'interrompit en prononçant avec emphase ces seuls mots : – Il n'y a pas deux Lagardere !


III – Les trois Philippe

L'unique fenetre de la salle basse du cabaret de la Pomme d'Adam donnait sur une sorte de glacis planté de hetres, qui aboutissait aux douves de Caylus. Un chemin charretier traversait le bois et aboutissait a un pont de planches jeté sur les fossés, qui étaient tres profonds et tres larges. Ils faisaient le tour du château de trois côtés, et s'ouvraient sur le vide au-dessus du Hachaz.

Depuis qu'on avait abattu les murs destinés a retenir l'eau, le dessechement s'était opéré de lui-meme, et le sol des douves donnait par année deux magnifiques récoltes de foin destiné aux écuries du maître.

La seconde récolte venait d'etre coupée. De l'endroit ou se tenaient nos huit estafiers, on pouvait voir les faneurs qui mettaient le foin en bottes sous le pont. A part l'eau qui manquait, les douves étaient restées intactes. Leur bord intérieur se relevait en pente roide jusqu'au glacis.

Il n'y avait qu'une seule breche, pratiquée pour donner passage aux charrettes de foin. Elle aboutissait a ce chemin qui passait devant la fenetre du cabaret.

Du rez-de-chaussée au fond de la douve, le rempart était percé de nombreuses meurtrieres ; mais il n'y avait qu'une ouverture capable de donner passage a une créature humaine. C'était une fenetre basse située juste sous le pont fixe qui avait remplacé depuis longtemps le pont-levis.

Cette fenetre était fermée d'une grille et de forts contrevents.

Elle donnât de l'air et du jour a l'étuve de Caylus, grande salle souterraine qui gardait des restes de magnificence.

On sait que le Moyen Age, dans le Midi principalement, avait poussé tres loin le luxe des bains.

Trois heures venaient de sonner a l'horloge du donjon.

Ce terrible matamore qu'on appelait le beau Lagardere n'était pas la en définitive, et ce n'est pas lui qu'on attendait ; aussi, nos maîtres en fait d'armes, le premier saisissement passé, reprirent bientôt leur forfanterie.

Eh bien, s'écria Saldagne, je vais te dire, ami Cocardasse. Je donnerais dix pistoles pour le voir, ton chevalier de Lagardere.

L'épée a la main ? demanda le Gascon, apres avoir bu un large trait et fait claquer sa langue. Eh bien, ce jour-la, mon bon, ajouta-t-il gravement, sois en état de grâce, et mets-toi a la garde de Dieu !.

Saldagne posa son feutre de travers, On ne s'était encore distribué aucun horion : c'était merveille. La danse allait peut-etre commencer, lorsque Staupitz, qui était a la fenetre, s'écria : – La paix, enfants ! voici M. de Peyrolles, le factotum du prince de Gonzague. Celui-ci arrivait en effet par le glacis ; il était a cheval.

Nous avons trop parlé, dit précipitamment Passepoil, et nous n'avons rien dit. Nevers et sa botte secrete valent de l'or, mes compagnons, voila ce qu'il faut que vous sachiez. Avez-vous envie de faire d'un coup votre fortune ?

Pas n'est besoin de dire la réponse des compagnons de Passepoil.

Celui-ci poursuivit : – Si vous voulez cela, laissez agir maître Cocardasse et moi. Quoi que nous disions a ce Peyrolles, appuyez-nous.

C'est entendu ! s'écria-t-on en chour.

Au moins, acheva frere Passepoil en se rasseyant, ceux qui n'auront pas ce soir le cuir troué par l'épée de Nevers pourront faire dire des messes a l'intention des défunts, Peyrolles entrait.

Passepoil ôta le premier son bonnet de laine bien révérencieusement.

Les autres saluerent a l'avenant.

Peyrolles avait un gros sac d'argent sous le bras. Il le jeta bruyamment sur la table en disant : – Tenez, mes braves, voici votre pâture ! Puis, les comptant de l'oil : – A la bonne heure, reprit-il, vous voila tous au grand complet ! Je vais vous dire en peu de mots ce que vous avez a faire.

Nous écoutons, mon bon monsieur de Peyrolles, repartit Cocardasse en mettant ses deux coudes sur la table ; eh donc ! Les autres répéterent : – Nous écoutons.

Peyrolles prit une pose d'orateur.

Ce soir, dit-il, vers huit heures, un homme viendra par ce chemin que vous voyez ici, juste sous la fenetre. Il sera a cheval ; il attachera sa monture aux piliers du pont, apres avoir franchi la levre du fossé.

Regardez, la, sous le pont, apercevez-vous une croisée basse, fermée par des contrevents de chene ?

Parfaitement, mon bon monsieur de Peyrolles, répondit Cocardasse ; as pas pur ! nous ne sommes pas aveugles.

L'homme s'approchera de la fenetre…

Et, a ce moment-la, nous l'accosterons ?

Poliment, interrompit Peyrolles avec un sourire sinistre ; et votre argent sera gagné.

Capédédiou ! s'écria Cocardasse, ce bon monsieur de Peyrolles, il a toujours le mot pour rire !.

Assurément ; mais vous ne nous quittez pas encore, je suppose ?

Mes bons amis je suis pressé, dit Peyrolles en faisant déja un mouvement de retraite.

Comment ! s'écria le Gascon, sans dire le nom de celui que nous devons… accoster ?

Cocardasse cligna de l'oil ; tout aussitôt un murmure mécontent s'éleva du groupe des estafiers. Passepoil surtout se déclara formalisé.

Sans meme nous avoir appris, poursuivit Cocardasse, quel est l'honnete seigneur pour qui nous allons travailler ?

Peyrolles s'arreta pour le regarder. Son long visage eut une expression d'inquiétude.

Que vous importe ? dit-il, essayant de prendre un air de hauteur.

Cela nous importe beaucoup, mon bon monsieur de Peyrolles.

Puisque vous etes bien payés ?

Peut-etre que nous ne nous trouvons pas assez bien payés, mon bon monsieur de Peyrolles.

Qu'est-ce a dire, l'ami ?

Cocardasse se leva, tous les autres l'imiterent.

Capédédiou ! mon mignon, dit-il en changeant de ton brusquement, parlons franc. Nous sommes tous ici prévôts d'armes, et, par conséquent, gentilshommes. Moi surtout qui suis Gascon, saumonné de Provençal ! Nos rapieres (et il frappa sur la sienne qu'il n'avait point quittée), nos rapieres veulent savoir ce qu'elles font.

Voila ! ponctua frere Passepoil, qui offrit courtoisement une escabelle au confident de Philippe de Gonzague.

Les estafiers approuverent chaudement du bonnet.

Peyrolles parut hésiter un instant.

Mes braves, dit-il, puisque vous avez si bonne envie de savoir, vous auriez bien pu deviner. A qui appartient ce château ?

A M. le marquis de Caylus, sandiéou ! un bon seigneur chez qui les femmes ne vieillissent pas. A Caylus-Verrou, le château. Apres ?.

Parbleu ? la belle finesse ! fit bonnement Peyrolles ; vous travaillez pour M. le marquis de Caylus.

Croyez-vous cela, vous autres ? demanda Cocardasse d'un ton insolent.

Non, répondit frere Passepoil.

Non, répéta aussitôt la troupe docile.

Un peu de sang vint aux joues creuses de Peyrolles.

Comment, coquins ! s'écria-t-il.

Tout beau ! interrompit le Gascon ; mes nobles amis murmurent…

Prenez garde ! Discutons plutôt avec calme et comme des gens de bonne compagnie. Si je vous comprends bien, voici le fait : M. le marquis de Caylus a appris qu'un gentilhomme beau et bien fait pénétrait de temps en temps, la nuit, dans son château, par cette fenetre basse.

Il sait que Mlle Aurore de Caylus, sa fille, aime ce gentilhomme…

C'est rigoureusement vrai, dit encore le factotum.

Selon vous, monsieur de Peyrolles ! Vous expliquez ainsi notre réunion a l'auberge de la Pomme d'Adam.

D'autres pourraient trouver l'explication plausible ; mais, moi, j'ai mes raisons pour la trouver mauvaise. Vous n'avez pas dit la vérité, monsieur de Peyrolles.

Par le diable ! s'écria celui-ci, c'est trop d'impudence !

Sa voix fut étouffée par celle des estafiers, qui disaient : – Parle, Cocardasse ! parle ! parle ! Le Gascon ne se fit point prier.

D'abord, dit-il, mes amis savent comme moi que ce visiteur de nuit, recommandé a nos épées, n'est pas moins qu'un prince…

Un prince ! fit Peyrolles en haussant les épaules.

Cocardasse continua : – Le prince Philippe de Lorraine, duc de Nevers.

Vous en savez plus long que moi, voila tout ! dit Peyrolles.

Non pas, capédédiou ! Ce n'est pas tout. Il y a encore autre autre chose, et cette autre chose-la, mes nobles amis ne la savent peut etre point. Aurore de Caylus n'est pas la maîtresse de M. de Nevers.

Ah !… se récria le factotum.

Elle est sa femme ! acheva le Gascon résolument.

Peyrolles pâlit et balbutia : – Comment sais-tu cela, toi ?

Je le sais, voila qui est certain. Comment je le sais, peu vous importe. Tout a l'heure, je vais vous montrer que j'en sais bien d'autres. Un mariage secret a été célébré, il y a tantôt quatre ans, a la chapelle de Caylus, et, si je suis bien informé, vous et votre noble maître…

Il s'interrompit pour ôter son feutre d'un air moqueur, et acheva : – Vous étiez témoins, monsieur de Peyrolles.

Ou en voulez-vous venir avec tous ces commérages ? demanda-t-il seulement.

A découvrir, répondit le Gascon, le nom de l'illustre patron que nous servons cette nuit.

Nevers a épousé la fille malgré le pere, dit Peyrolles.

M. de Caylus se venge. Quoi de plus simple ?

Rien de plus simple, si le bonhomme Verrou savait.

Mais vous avez été discrets. M. de Caylus ignore tout…

Capédédiou ! le vieux matois se garderait bien de faire dépecher ainsi le plus riche parti de France ! Tout serait arrangé des longtemps, si M. de Nevers avait dit au bonhomme : « Le roi Louis veut me faire épouser Mlle de Savoie, sa niece ; moi, je ne veux pas ; moi, je suis secretement le mari de votre fille. » Mais la réputation de Caylus-Verrou l'a effrayé, le pauvre prince. Il a craint pour sa femme, qu'il adore…

La conclusion ? interrompit Peyrolles.

La conclusion, c'est que nous ne travaillons pas pour M. de Caylus.

C'est clair ! dit Passepoil.

Comme le jour, gronda le chour.

Et pour qui pensez-vous travailler ?

Pour qui ! ah ! ah ! sandiéou ! pour qui ? Savez-vous l'histoire des trois Philippe ? Non ? je vais vous la dire en deux mots. Ce sont trois seigneurs de bonne maison, vivadiou ! L'un est Philippe de Mantoue, prince de Gonzague, votre maître, monsieur de Peyrolles, une altesse ruinée, traquée, qui se vendrait au diable a bien bon marché ; le second est Philippe de Nevers, que nous attendons ; le troisieme est Philippe de France, duc de Chartres. Tous trois beaux, ma foi ! trois jeunes et brillants.

Or, tâchez de concevoir l'amitié la plus robuste, la plus héroique, la plus impossible, vous n'aurez qu'une faible idée de la mutuelle tendresse que se portent les trois Philippe.

Voila ce qu'on dit a Paris. Nous laisserons de côté, s'il vous plaît, pour cause, le neveu du roi. Nous ne nous occuperons que de Nevers et de Gonzague, que de Pythias et de Damon.

Eh ! morbleu ! s'écria ici Peyrolles, allez-vous accuser Damon de vouloir assassiner Pythias !.

Eh donc ! fit le Gascon, le vrai Damon était a son aise, le Damon du temps de Denys, tyran de Syracuse ; et le vrai Pythias n'avait pas six cent mille écus de revenu.

Que notre Pythias, a nous, possede, interrompit Passepoil, et dont notre Damon est l'héritier présomptif.

Vous sentez, mon bon monsieur de Peyrolles, poursuivit Cocardasse, que cela change bien la these ; j'ajoute que le vrai Pythias n'avait point une aimable maîtresse comme Aurore de Caylus, et que le vrai Damon n'était pas amoureux de la belle, ou plutôt de sa dot.

Voila ! conclut pour la seconde fois frere Passepoil.

Cocardasse prit son verre et l'emplit.

Messieurs, reprit-il, a la santé de Damon… je veux dire de Gonzague, qui aurait demain six cent mille écus de revenu, Mlle de Caylus et sa dot, si Pythias… je veux dire Nevers, s'en allait de vie a trépas cette nuit !.

A la santé du prince Damon de Gonzague, s'écrierent tous les spadassins, frere Passepoil en tete.

Eh donc ! que dites-vous de cela, monsieur de Peyrolles ? ajouta Cocardasse triomphant.

Reveries ! gronda l'homme de confiance, mensonges !.

Le mot est dur. Mes vaillants amis seront juges entre nous. Je les prends a témoin.

Tu as dit vrai, Gascon, tu as dit vrai ! fit-on autour de la table.

Le prince Philippe de Gonzague, déclama Peyrolles, qui essaya de faire de la dignité, est trop au-dessus de pareilles infamies pour qu'on ait besoin de le disculper sérieusement.

Alors, asseyez-vous, mon bon monsieur de Peyrolles, dit-il.

Et, comme le confident résistait, il le colla de force sur une escabelle, en reprenant : – Nous allons arriver a de plus grosses infamies, Passepoil ?

Cocardasse ! répondit le Normand.

Puisque M. de Peyrolles ne se rend pas, a ton tour de precher, mon bon ! Le Normand rougit jusqu'aux oreilles, et baissa les yeux.

C'est que, balbutia-t-il, je ne sais pas parler en public.

Veux-tu marcher ! commanda maître Cocardasse en relevant sa moustache ; as pas pur ! ces messieurs excuseront ton inexpérience et ta jeunesse.

Je compte sur leur indulgence, murmura le timide Passepoil.

Et, d'une voix de jeune fille interrogée au catéchisme, le digne prévôt commença : – M. de Peyrolles a bien raison de tenir son maître pour un parfait gentilhomme. Voici le détail qui est parvenu a ma connaissance ; moi, je n'y vois point de malice, mais de méchants esprits pourraient en juger autrement. Tandis que les trois Philippe menaient joyeuse vie a Paris, si joyeuse vie, que le roi Louis menaça d'envoyer son neveu dans ses terres… je vous parle de deux ou trois ans, j'étais au service d'un docteur italien, éleve du savant Exili, nommé Pierre Garba.

Pietro Garba et Gaëte ! interrompit Faënza ; je l'ai connu. C'était un noir coquin ! Frere Passepoil eut un doux sourire.

C'était un homme rangé, reprit-il, de mours tranquilles, affectant de la religion, instruit comme les gros livres, et qui avait pour métier de composer des breuvages bienfaisants qu'il appelait la liqueur de longue vie.

Les spadassins éclaterent de rire tous a la fois.

As pas pur ! fit Cocardasse, tu racontes comme un Dieu ! Marche !

M. de Peyrolles essuya son front, ou il y avait de la sueur.

Le prince Philippe de Gonzague, reprit Passepoil, venait voir tres souvent le bon Pierre Garba.

Plus bas ! interrompit le confident comme malgré lui.

Plus haut ! s'écrierent les braves.

Tout cela les divertissait infiniment, d'autant mieux qu'ils voyaient au bout une augmentation de salaire.

Parle, Passepoil ; parle, parle ! firent-ils en resserrant leur cercle.

Et Cocardasse, caressant la nuque de son prévôt, dit d'un accent tout paternel : – Lou couquin a du succes, capédédiou !.

Je suis fâché, poursuivit frere Passepoil, de répéter une chose qui paraît déplaire a M. de Peyrolles ; mais le fait est que le prince de Gonzague venait tres souvent chez Garba, sans doute pour s'instruire, En ce temps-la, le jeune duc de Nevers fut pris d'une maladie de langueur.

Calomnie ! fit Peyrolles, odieuse calomnie ! Passepoil demanda candidement : – Qui donc ai-je accusé, mon maître ?

Et, comme le confident se mordit la levre jusqu'au sang, Cocardasse ajouta : – Ce bon M. de Peyrolles n'a plus le verbe si haut, non.

Vous me laisserez me retirer, je pense ! dit-il avec une rage concentrée.

Certes, fit le Gascon, qui riait de bon cour, et, de plus, nous vous ferons escorte jusqu'au château. Le bonhomme Verrou doit avoir fini sa sieste ; nous irons nous expliquer avec lui.

Peyrolles retomba sur son siege. Sa face prenait des tons verdâtres.

Cocardasse, impitoyable, lui tendit un verre.

Buvez pour vous remettre, dit-il, car vous n'avez pas l'air a votre aise. Buvez un coup. Non ? Alors, tenez-vous en repos, et laissez parler le petit couquin de Normand, qui preche mieux qu'un avocat en la grand chambre.

Frere Passepoil salua son chef de file avec reconnaissance, et reprit : – On commençait a dire partout : « Voici ce pauvre jeune duc de Nevers qui s'en va. » La cour et la ville s'inquiétaient. C'est une si noble maison que ces Lorraine !

Le roi s'informa de ses nouvelles.

Philippe, duc de Chartres, était inconsolable…

Un homme plus inconsolable encore, interrompit Peyrolles, qui réussit a prendre un accent pénétré, c'était Philippe, prince de Gonzague !.

Dieu me garde de vous contredire ! fit Passepoil, dont l'aménité inaltérable devrait servir d'exemple a tous les gens qui discutent. Je crois bien que le prince Philippe de Gonzague avait beaucoup de chagrin ; la preuve c'est qu'il venait tous les soirs chez maître Garba, déguisé en homme de livrée, et qu'il lui répétait toujours d'un air découragé : « C'est bien long, docteur, c'est bien long ! » Il n'y avait pas, dans la salle basse du cabaret de la Pomme d'Adam, un homme qui ne fut un meurtrier, et pourtant chacun tressaillit.

Toutes les veines eurent froid. Le gros poing de Cocardasse frappa la table. Peyrolles courba la tete et resta muet.

Un soir, poursuivit frere Passepoil en baissant la voix comme malgré lui, un soir, Philippe de Gonzague vint de meilleure heure, Garba lui tâta le pouls ; il avait la fievre.

« Vous avez gagné beaucoup d'argent au jeu », lui dit Garba qui le connaissait bien. Gonzague se prit a rire et répondit : « J'ai perdu deux mille pistoles. » Mais il ajouta tout de suite apres : « Nevers a voulu faire assaut aujourd'hui a l'académie, il n'est plus assez fort pour tenir l'épée.

Alors, murmura le docteur Garba, c'est la fin. Peut-etre que demain… » Mais, se hâta d'ajouter Passepoil d'un ton presque joyeux, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Le lendemain, précisément, Philippe, duc de Chartres, prit Nevers dans son carrosse, et fouette cocher pour la Touraine ! Son Altesse amenait Nevers dans ses apanages.

Comme maître Garba n'y était point, Nevers y fut bien. De la, cherchant le soleil, la chaleur, la vie, il passa la Méditerranée et gagna le royaume de Naples. Philippe de Gonzague vint trouver mon bon maître et le chargea d'aller faire un tour de ce côté. J'étais a préparer ses bagages, lorsque malheureusement, une nuit, son alambic se fela. Il mourut du coup, le pauvre docteur Pierre Garba, pour avoir respiré la vapeur de son élixir de longue vie !.

Ah ! l'honnete Italien ! s'écria-t-on a la ronde.

Oui, dit frere Passepoil avec simplicité, je l'ai bien regretté, pour ma part ; mais voici la fin de l'histoire.

Nevers fut dix-huit mois hors de France. Quand il revint a la cour, ce ne fut qu'un cri : Nevers avait rajeuni de dix ans ! Nevers était fort, alerte, infatigable ! Bref, vous savez tous que, apres le beau Lagardere, Nevers est aujourd'hui la premiere épée du monde entier.

Frere Passepoil se tut, apres avoir pris une attitude modeste, et Cocardasse conclut : – Si bien que M. de Gonzague s'est cru obligé de prendre huit prévôts d'armes pour avoir raison de lui seul… As pas pur ! Il y eut un silence. Ce fut M. de Peyrolles qui le rompit.

Ou tend ce bavardage ? demanda-t-il. A une augmentation de salaire ?

Considérable, d'abord, répliqua le Gascon. En bonne conscience, on ne peut prendre le meme prix pour un pere qui venge l'honneur de sa fille, et pour Damon qui veut hériter trop tôt de Pythias.

Soit, répondit Peyrolles sans hésiter.

En second lieu, que nous fassions tous partie de la maison de Gonzague apres l'affaire.

Soit ! dit encore le factotum.

Vous demandez trop… commença Peyrolles.

Pécaire ! s'écria Cocardasse en s'adressant a Passepoil ; il trouve que nous demandons trop !

Soyons juste ! dit le conciliant prévôt. Il se pourrait que le neveu du roi voulut venger son ami, et alors…

En ce cas, répliqua Peyrolles, nous passons la frontiere, Gonzague rachete ses biens d'Italie, et nous sommes tous en sureté la-bas.

Cocardasse consulta du regard frere Passepoil d'abord, puis ses acolytes.

Le Gascon ne la prit pas. Il frappa sur son épée, et ajouta : – Voici le tabellion qui me répond de vous, mon bon monsieur de Peyrolles. As pas pur ! vous n'essayerez jamais de nous tromper, vous ! Peyrolles, libre désormais, gagna la porte.

Si vous le manquez, dit-il sur le seuil, rien de fait.

Cela va sans dire ; dormez sur vos deux oreilles, mon bon monsieur de Peyrolles ! Un large éclat de rire suivit le départ du confident ; puis toutes les voix joyeuses s'unirent pour crier : – A boire ! a boire !


IV – Le petit Parisien

Il était a peine quatre heures de relevée. Nos estafiers avaient du temps devant eux. Sauf Passepoil, qui avait trop regardé la maritorne louche et qui soupirait fort, tout le monde était joyeux.

On buvait dans la salle basse du cabaret de la Pomme d'Adam, on criait, on chantait. Au fond des douves de Caylus, les faneurs, apres la chaleur passée, activaient le travail, et liaient en bottes la belle récolte de foin.

Tout a coup un bruit de chevaux se fit sur la lisiere du bois d'Ens, et, l'instant d'apres, on entendit des cris dans la douve.

C'étaient les faneurs qui fuyaient en hurlant les coups de plat d'épée d'une troupe de partisans. Ceux-ci venaient au fourrage, et certes ils ne pouvaient trouver ailleurs de plus noble fenaison.

Nos huit braves s'étaient mis a la fenetre de l'auberge pour mieux voir.

Les drôles sont hardis ! dit Cocardasse junior.

Venir ainsi jusque sous les fenetres de M. le marquis ! ajouta Passepoil.

Combien sont-ils ? Trois, six, huit…

Juste autant que nous !

Pendant cela, les fourrageurs faisaient leur provision tranquillement, riant et prodiguant les gorges chaudes. Ils savaient bien que les vieux fauconneaux de Caylus étaient muets depuis longtemps.

C'étaient encore des justaucorps de buffle, des feutres belliqueux et de longues rapieres ; de beaux jeunes hommes pour la plupart, parmi lesquels deux ou trois paires de moustaches grises ; seulement, ils avaient, de plus que nos prévôts, des pistolets a l'arçon de leurs selles, Leur accoutrement n'était du reste point pareil. On reconnaissait dans ce petit escadron les uniformes délabrés de divers corps réguliers.

Il y avait deux chasseurs de Brancas, un canonnier de Flandres, un miquelet d'au-dela des monts, un vieil arbalétrier qui avait du voir la Fronde, Le surplus avait perdu son cachet, comme sont les médailles frustes. Le tout pouvait etre pris pour une belle et bonne bande de voleurs de grand chemin.

Et, de fait, ces aventuriers, qui se décoraient du nom de volontaires royaux, ne valaient guere mieux que des bandits.

Quand ils eurent achevé leur besogne et chargé leurs chevaux, ils remonterent le chemin charretier. Leur chef, qui était un des deux chasseurs de Brancas, portant les galons de brigadier, regarda tout autour de lui, et dit : – Par ici, messieurs, voici justement notre affaire.

Il montrait du doigt le cabaret de la Pomme d'Adam.

Bravo ! crierent les fourrageurs.

Mes mitres, murmura Cocardasse junior, je vous conseille de décrocher vos épées.

En un clin d'oil, tous les ceinturons furent reboudés, et les prévôts d'armes, quittant la fenetre, se mirent autour des tables, Cela sentait la bagarre d'une lieue. Frere Passepoil souriait paisiblement sous ses trois poils de moustache.

Nous disions donc, commença Cocardasse afin de faire bonne contenance, que le meilleur moyen de tenir la garde a un prévôt gaucher, ce qui est toujours fort dangereux…

Hola ! fit en ce moment le chef des maraudeurs, dont le visage barbu se montra a la porte ; l'auberge est pleine, enfants !.

Il faut la vider, répondirent ceux qui le suivaient, C'était simple, c'était logique. Le chef, qui se nommait Carrigue, n'eut point d'objections a faire. Ils descendirent tous de cheval et attacherent effrontément leurs montures chargées de foin aux anneaux qui étaient au mur du cabaret.

Jusque-la, nos prévôts n'avaient pas bougé.

Ça ! dit Carrigue en entrant le premier, qu'on déguerpisse, et vite ! il n'y a place ici que pour les volontaires du roi, On ne répondit point. Cocardasse se tourna seulement vers les siens, et murmura : – De la tenue, enfants ! Ne nous emportons pas, et faisons danser en mesure messieurs les volontaires du roi.

Les gens de Carrigue encombraient déja la porte.

Eh bien ! fit celui-ci, que vous a-t-on dit ?

Les maîtres d'armes se leverent et saluerent poliment.

Priez-les, dit le canonnier de Flandres, de passer par les fenetres.

En meme temps il prit le verre plein de Cocardasse, et le porta a ses levres.

Carrigue disait cependant : – Ne voyez-vous pas, mes rustres, que nous avons besoin de vos brocs, et de vos tables et de vos escabelles ?

As pas pur ! fit Cocardasse junior, nous allons vous donner tout cela, mes mignons.

Il écrasa le broc sur la tete du canonnier, tandis que frere Passepoil envoyait sa lourde escabelle dans la poitrine de Carrigue.

Les seize flamberges furent au vent au meme instant.

C'étaient tous gens d'armes solides, braves et batailleurs par gout. Ils allaient avec ensemble et de bon cour.

On entendait le ténor Cocardasse dominer le tumulte par son juron favori.

Vivadiou ! servez-les ! servez-les ! disait-il.

A quoi Carrigue et les siens répondirent en chargeant tete baissée.

En avant ! Lagardere ! Lagardere ! Ce fut un coup de théâtre. Cocardasse et Passepoil, qui étaient au premier rang, reculerent, et mirent la table massive entre les deux armées.

As pas pur ! s'écria le Gascon ; bas les armes partout ! Il y avait déja trois ou quatre volontaires fort maltraités.

L'assaut ne leur avait point réussi, et ils ne voyaient que trop désormais a qui ils avaient affaire.

Qu'avez-vous dit la ? reprit frere Passepoil dont la voix tremblait d'émotion ; qu'avez-vous dit la ?

Les autres prévôts murmuraient et disaient : – Nous allions les manger comme des mauviettes !.

La paix ! fit Cocardasse avec autorité, Et s'adressant aux volontaires en désarroi : – Répondez franc, dit-il, pourquoi avez-vous crié Lagardere ?

Parce que Lagardere est notre chef, répondit Carrigue.

Le chevalier Henri de Lagardere ?

Notre petit Parisien ! notre bijou ! roucoula frere Passepoil qui avait déja l'oil humide.

Un instant, fit Cocardasse ; pas de méprise ! Nous avons laissé Lagardere a Paris, chevau-léger du corps.

Eh bien, riposta Carrigue, Lagardere s'est ennuyé de cela. Il n'a conservé que son uniforme, et commande une compagnie de volontaires royaux, ici dans la vallée.

Alors, dit le Gascon, halte-la ! les épées au fourreau !

Vivadiou ! les amis du petit Parisien sont les nôtres, et nous allons boire ensemble a la premiere lame de l'univers.

Bien, cela ! fit Carrigue, qui sentait que sa troupe l'échappait belle.

Messieurs les volontaires royaux rengainerent avec empressement.

N'aurons-nous pas au moins des excuses ? demanda Pépé le Tueur, fier comme un Castillan.

Tu auras, mon vieux compagnon, répondit Cocardasse, la satisfaction de te battre avec moi, si le cour t'en dit ; mais, quant a ces messieurs, ils sont sous ma protection. A table ! du vin ! Je ne me sens pas de joie. Eh donc !.

Il tendit son verre a Carrigue.

J'ai l'honneur, reprit-il, de vous présenter mon prévôt Passepoil, qui, soit dit sans vous offenser, allait vous enseigner une courante dont vous n'avez pas la plus légere idée. Il est, comme moi, l'ami dévoué de Lagardere.

Et il s'en vante ! interrompit frere Passepoil.

Quant a ces messieurs, poursuivit le Gascon, vous pardonnerez a leur mauvaise humeur. Ils vous tenaient, mes braves ; je leur ai ôté le morceau de la bouche…

toujours sans vous offenser. Trinquons.

On trinqua. Les derniers mots, adroitement jetés par Cocardasse, avaient donné satisfaction aux prévôts, et messieurs les volontaires ne semblaient point juger a propos de les relever. Ils avaient vu de trop pres l'étrille.

Pendant que la maritorne, presque oubliée par Passepoil, allait chercher du vin frais a la cave, on transporta escabelles et tables sur la pelouse, car la salle basse du cabaret de la Pomme d'Adam n'était réellement plus assez grande pour contenir cette vaillante compagnie.

Bientôt tout le monde fut a l'aise et commodément attablé sur le glacis.

Parlons de Lagardere, s'écria Cocardasse ; c'est pourtant moi qui lui ai donné sa premiere leçon d'armes.

Il n'avait pas seize ans, mais quelles promesses d'avenir !.

Il en a a peine dix-huit aujourd'hui, dit Carrigue, et Dieu sait qu'il tient parole.

Malgré eux, les prévôts prenaient intéret a cette maniere de héros dont on leur rebattait les oreilles depuis le matin.

Ils écoutaient, et personne parmi eux ne souhaitait plus se trouver en face de lui ailleurs qu'a table.

Oui, n'est-ce pas, continua Cocardasse en s'animant, il a tenu parole ? Pécairé ! il est toujours beau, toujours brave comme un lion !.

Toujours heureux aupres du beau sexe ! murmura Passepoil en rougissant jusqu'au bout de ses longues oreilles.

Toujours évaporé, poursuivit le Gascon, toujours mauvaise tete ?

Bourreau des crânes, et si doux avec les faibles !.

Casseur de vitres, tueur de maris ! Ils alternaient, nos deux prévôts, comme les bergers de Virgile : Arcades ambo.

Jetant l'or par les fenetres !

Tous les vices, capédédiou !

Un cour… un cour d'or ! Ce fut Passepoil qui eut le dernier mot. Cocardasse l'embrassa avec effusion.

A la santé du petit Parisien ! a la santé de Lagardere !

Carrigue et ses hommes leverent leurs tasses avec enthousiasme. On but debout. Les prévôts n'en purent point donner le démenti.

Mais, par le diable ! reprit Joël de Jugan, le bas Breton, en posant son verre, apprenez-nous donc au moins ce que c'est que votre Lagardere !

Les oreilles nous en tintent, ajouta Saldagne. Qui est-il ? d'ou vient-il ? que fait-il ?

Mon bon, répondit Cocardasse, il est gentilhomme aussi bien que le roi ; il vient de la rue Croix-des-Petits-Champs ; il fait des siennes.

Etes-vous fixés ? Si vous en voulez plus long, versez a boire, Passepoil lui emplit son verre, et le Gascon reprit, apres s'etre un instant recueilli : – Ce n'est pas une merveilleuse histoire, ou plutôt cela ne se raconte pas. Il faut le voir a l'ouvre. Quant a sa naissance, j'ai dit qu'il était plus noble que le roi, et je n'en démordrai pas ; mais, en somme, on n'a jamais connu ni son pere ni sa mere. Quand je l'ai rencontré, il avait douze ans ; c'était dans la cour des Fontaines, devant le Palais Royal. Il était en train de se faire assommer par une demi-douzaine de vagabonds plus grands que lui. Pourquoi ?

Parce que ces jeunes bandits avaient voulu dévaliser la petite vieille qui vendait des talmouses sous la voute de l'hôtel Montesquieu. Je demandai son nom : « Le petit Lagardere.

Dans le pignon ruiné de l'ancien hôtel de Lagardere, au coin de la rue Saint-Honoré.

Deux plutôt qu'un : il plonge au Pont-Neuf, il se désosse dans la cour des Fontaines. As pas pur ! voila deux beaux métiers ! » « Vous autres, étrangers, s'interrompit ici Cocardasse, vous ne savez pas quelle profession c'est que de plonger au Pont-Neuf. Paris est la ville des badauds. Les badauds de Paris lancent du parapet du Pont-Neuf des pieces d'argent dans la riviere, et il y a des enfants intrépides qui vont chercher ces pieces d'argent au péril de leur vie. Cela divertit les badauds. Vivadiou ! entre toutes les voluptés la meilleure est de bâtonner une de ces bagasses de bourgeois ! Et ça ne coute pas cher.

« Quant au métier de désossé, on en voit partout. Lou petit couquin de Lagardere faisait tout ce qu'il voulait de son corps : il se grandissait, il se rapetissait ; ses jambes étaient des bras, ses bras étaient des jambes, et il me semble encore le voir, sandiéou ! quand il singeait le vieux bedeau de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui était bossu par-devant et par-derriere.

« Va bien ! eh donc ! je le trouvais gentil, moi, ce petit homme, avec ses cheveux blonds et ses joues roses. Je le tirai des mains de ses ennemis, et je lui dis : « Couquin ! veux-tu venir avec moi ? » « Il me répondit : « Non, parce que je veille la mere Bernard. » La mere Bernard était une pauvre mendiante qui s'était arrangé un trou dans le pignon en ruine. Le petit Lagardere lui apportait chaque soir le produit de ses plongeons et de ses contorsions.

« Alors je lui fis un tableau complet des délices d'une salle d'armes.

Ses beaux yeux flamboyaient. Il me dit avec un gros soupir : « – Quand la mere Bernard sera guérie, j'irai chez vous.

« Et il s'en alla. Ma foi ! je n'y songeai plus.

« Trois ans apres, Passepoil et moi, nous vîmes arriver a notre salle un grand chérubin timide et tout embarrassé.

« – Je suis le petit Lagardere, nous dit-il ; la mere Bernard est morte.

« Quelques gentilshommes qui étaient la eurent envie de rire. Le grand chérubin rougit, baissa les yeux, se fâcha, et les fit rouler sur le plancher. Un vrai Parisien, quoi ! mince, souple, gracieux comme une femme, mais dur comme du fer.

« Au bout de six mois, il eut querelle avec un de nos prévôts, qui lui avait méchamment rappelé ses talents de plongeur et de désossé, Sandiéou ! le prévôt ne pesa pas une once.

« Au bout d'un an, il jouait avec moi comme je jouerais avec un de messieurs les volontaires du roi… soit dit sans les offenser.

« Alors il se fit soldat. Il tua son capitaine ; il déserta.

Puis il s'engagea dans les Enfants-Perdus de Saint-Luc, pour la campagne d'Allemagne. Il prit la maîtresse de Saint-Luc ; il déserta. M. de Villars le fit entrer dans Fribourg-en-Brisgaw ; il en sortit tout seul, sans ordre, et ramena quatre grands diables de soldats ennemis liés ensemble comme des moutons. Villars le fit cornette ; il tua son colonel ; il fut cassé. Pécairé ! quel enfant !

« Mais M. de Villars l'aimait. Et qui ne l'aimerait ? M. de Villars le chargea de porter au roi la nouvelle de la défaite du duc de Bade. Le duc d'Anjou le vit, le voulut pour page. Quand il fut page, en voici bien d'une autre ! Les dames de la Dauphine se battirent pour l'amour de lui, le matin et le soir. On le congédia.

« Enfin la fortune lui sourit ; le voila chevau-léger du corps.

Capédédiou ! je ne sais pas si c'est pour un homme ou pour une femme qu'il a quitté la cour ; mais si c'est une femme, tant mieux pour elle ; si c'est un homme, de profundis !

Cocardasse se tut et lampa un grand verre. Il l'avait bien mérité.

Passepoil lui serra la main en maniere de félicitation.

Le soleil s'en allait descendant derriere les arbres de la foret. Carrigue et ses gens parlaient déja de se retirer, et l'on allait boire une derniere fois au bon hasard de la rencontre, lorsque Saldagne aperçut un enfant qui se glissait dans les douves et tâchait évidemment de n'etre point découvert.

C'était un petit garçon de treize a quatorze ans, a l'air craintif et tout effaré. Il portait le costume de page, mais sans couleurs, et une ceinture de courrier lui ceignait les reins.

Saldagne montra l'enfant a ses compagnons.

Parbleu ! s'écria Carrigue, voila un gibier que nous avons déja couru. Il a éreinté nos chevaux tantôt. Le gouverneur de Venasque a des espions ainsi faits, et nous allons nous emparer de celui-ci.

D'accord, répliqua le Gascon ; mais je ne crois pas que ce jeune drôle appartienne au gouverneur de Venasque. Il y a d'autres anguilles sous roche de ce côté-ci, monsieur le volontaire, et ce gibier-la est pour nous, soit dit sans vous offenser.

Chaque fois que le Gascon prononçait cette formule impertinente, il regagnait un point aupres de ses amis les prévôts.

On arrivait de deux manieres au fond du fossé : par la route charretiere et par un escalier a pic pratiqué a la tete du pont. Nos gens se partagerent en deux troupes, et descendirent par les deux chemins a la fois. Quand le pauvre enfant se vit ainsi cerné, il n'essaya point de fuir, et les larmes lui vinrent aux yeux. Sa main se plongea furtivement sous le revers de son justaucorps.

Mes bons seigneurs ! s'écria-t-il, ne me tuez pas. Je n'ai rien ! je n'ai rien ! Il prenait nos gens pour de purs et simples brigands. Ils en avaient bien l'air.

Ne mens pas, dit Carrigue, tu as passé les monts, ce matin ?

Moi ? fit le page ; les monts ?

Au diable ! interrompit Saldagne ; il vient d'Argeles en ligne directe ; n'est-ce pas, petit ?

D'Argelés ! répéta l'enfant.

Son regard, en meme temps, se dirigeait vers la fenetre basse qui se montrait sous le pont.

As pas pur ! lui dit Cocardasse, nous ne voulons pas t'écorcher, jeune homme. A qui portes-tu cette lettre d'amour ?

Une lettre d'amour ? répéta encore le page.

Passepoil s'écria : – Tu es né en Normandie, ma poule.

Et l'enfant de répéter : – En Normandie, moi ?

Il n'y a qu'a le fouiller, opina Carrigue.

Oh ! non ! non ! s'écria le petit page en tombant a genoux, ne me fouillez pas, mes bons seigneurs ! C'était souffler sur le feu pour l'éteindre. Passepoil se ravisa et dit : – Il n'est pas du pays ; il ne sait pas mentir !

Comment t'appelles-tu ? interrompit Cocardasse.

Berrichon, répondit l'enfant sans hésiter.

Le page resta muet. Estafiers et volontaires qui l'entouraient commençaient a perdre patience. Saldagne le saisit au collet, tandis que tout le monde répétait : – Voyons, réponds ! qui sers-tu ?

Penses-tu, petit bagasse, reprit le Gascon, que nous ayons le temps de jouer avec toi ! Fouillez-le, mes mignons, et finissons-en.

On vit alors un singulier spectacle : le page, tout a l'heure si craintif, se dégagea brusquement des mains de Saldagne, et tira de son sein, d'un air résolu, une petite dague qui ressemblait bien un peu a un jouet. D'un bond, il passa entre Faënza et Staupitz, prenant sa course vers la partie orientale des fossés. Mais frere Passepoil avait gagné maintes fois le prix de la course aux foires de Villedieu. Le jeune Hippomene, qui conquit en courant la main d'Atalante, ne détalait pas mieux que lui. En quelques enjambées il eut rejoint le Berrichon.

Celui-ci se défendit vaillamment. Il égratigna Saldagne avec son petit poignard ; il mordit Carrigue, et. lança de furieux coups de pied dans les jambes de Staupitz. Mais la partie était trop inégale, Berrichon, terrassé, sentait déja pres de sa poitrine la grosse main des estafiers, lorsque la foudre tomba au milieu de ses persécuteurs.

La foudre ! Carrigue s'en alla rouler a trois ou quatre pas, les jambes en l'air ; Saldagne pirouetta sur lui-meme et cogna le mur du rempart ; Staupitz mugit et s'affaissa comme un bouf assommé ; Cocardasse lui-meme, Cocardasse junior fit la culbute et embrassa rudement le sol. Eh donc ! C'était un seul homme qui avait produit ce vacarme en un clin d'oil, et pour ainsi dire du meme coup.

Un large cercle se fit autour du nouveau venu et de l'enfant. Pas une épée ne sortit du fourreau. Tous les regards se baisserent.

Lou couquin ! grommela Cocardasse qui se relevait en frottant ses côtes.

Il était furieux, mais un sourire naissait malgré lui sous sa moustache.

Le petit Parisien ! fit Passepoil, tremblant d'émotion ou de frayeur.

Les gens de Carrigue, sans s'occuper de celui-ci, qui gisait étourdi sur le sol, toucherent leurs feutres avec respect, et dirent : – Le capitaine Lagardere.

Les gens de Carrigue, sans s’occuper de celui-ci, qui gisait étourdi sur le sol, toucherent leurs feutres avec respect, et dirent :

– Le capitaine Lagardere !