La Bande Cadet - Les Habits Noirs - Tome VIII - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1875

La Bande Cadet - Les Habits Noirs - Tome VIII darmowy ebook

Paul Féval (père)

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Opis ebooka La Bande Cadet - Les Habits Noirs - Tome VIII - Paul Féval (père)

La Bande Cadet, dont l'action centrale se déroule en 1853, conjugue a la recherche du fameux trésor, une nouvelle entreprise des Habits noirs contre la succession de Clare, et des substitutions d'identité compliquées, que le dénouement seul débrouille.

Opinie o ebooku La Bande Cadet - Les Habits Noirs - Tome VIII - Paul Féval (père)

Fragment ebooka La Bande Cadet - Les Habits Noirs - Tome VIII - Paul Féval (père)

A Propos

Prologue – Le salon aux quatre fenetres
II - Entrez, madame
III - Angele
IV - Le parrain d’Angele

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes :

* Les Habits Noirs

* Cour d’Acier

* La rue de Jérusalem

* L’arme invisible

* Maman Léo

* L’avaleur de sabres

* Les compagnons du trésor

* La bande Cadet


Prologue – Le salon aux quatre fenetres

I - La rue Culture

 

Un soir d’hiver de l’année 1840, par un froid noir et mouillé, un pauvre homme entra au poste de la rue Culture-Sainte-Catherine. C’était une bonne figure naive et un peu étonnée. Il portait un costume bourgeois tres râpé, avec un tablier de garçon pharmacien, dont la grande poche bâillait sur son estomac. Dans cette poche, il y avait un paquet assez volumineux, ficelé dans du papier d’emballage.

Il demanda la permission de se chauffer au poele ; ce qui lui fut volontiers accordé. Le jour s’en allait tombant au-dehors, et dans l’intérieur du corps de garde la nuit était tout a fait venue. On n’avait pas encore allumé le quinquet.

Quand le pauvre homme s’en alla, personne ne s’aperçut qu’il n’y avait plus de paquet dans la poche de son grand tablier.

A quelques pas du corps de garde s’élevait une maison d’assez grand aspect et fermée sur le devant par un mur. On l’appelait l’hôtel Fitz-Roy. Le dernier duc de Clare (celui qui portait le titre de prince de Souzay) l’avait habité un temps avec la princesse sa femme. On disait qu’ils étaient séparés maintenant.

Et la maison restait déserte, au point que, depuis le déces d’un vieux concierge, qui était resté la comme un chien dans sa niche apres le départ des maîtres, on n’avait pas vu une seule fois la porte cochere rouler sur ses gonds.

Du haut en bas de l’hôtel, hiver comme été, les contrevents fermés masquaient les croisées, ce qui mettait le quartier en mauvaise humeur. Les marchands d’alentour disaient, non sans raison :

– C’est comme si on avait dans la rue un monument du Pere-Lachaise. Qu’ils vendent ou qu’ils louent ! Il y a de quoi mettre la-dedans douze ménages de rentiers ou une fabrique de bronzes, qui ferait aller le commerce.

Ce fut dans une allée étroite et sombre, située vis-a-vis de l’hôtel Fitz-Roy, que se réfugia l’homme au paquet en sortant du corps de garde. Peut-etre était-ce tout uniment pour se mettre a l’abri, car la pluie tombait. Nous devons dire pourtant que, dans cette espece de guérite, il avait plutôt l’air d’un factionnaire qui fait le guet.

Ajoutons qu’il n’était pas seul. Dans une autre allée, également obscure, qui s’ouvrait au-dela de l’hôtel Fitz-Roy, un autre individu se garait aussi de la pluie. Il avait, celui-la, un cigare a paille entre les levres, un vieux chapeau gris pelé posé de travers sur des cheveux plats, d’un jaune déteint, et une redingote de forme « élégante » qui ne valait guere mieux qu’un haillon. Cela se voyait aux lueurs d’un réverbere que le vent balançait juste au-dessus de lui.

Cela ne se vit pas longtemps. Aussitôt que l’homme du corps de garde et lui eurent échangé de loin un signe, ils s’enfoncerent l’un et l’autre dans la nuit de leurs guérites.

Au bout d’un quart d’heure environ, un parapluie tout ruisselant tourna l’angle de la rue Saint-Antoine. Il protégeait, tant bien que mal, un homme d’aspect modeste et déja âgé, qui tenait par la main une toute petite fille.

Le chapeau gris siffla et dit entre haut et bas :

– Échalot !

L’autre répondit par un coup de sifflet pareil et grommela :

– On y est, Amédée, fidele au poste jusqu’a la mort ! L’homme au parapluie et la petite fille, passant devant le corps de garde, s’éclairerent un instant a la lueur du quinquet. L’enfant était tout en noir comme son pere. Elle se pressait contre lui en trottinant et babillait en riant, malgré le froid qui rougissait ses joues.

Échalot, notre homme au paquet, la regardait d’un air bon enfant.

– Quand Saladin aura cet âge-la, dit-il, vous verrez qu’il sera encore plus mignon !… Tiens ! on ne voit plus Amédée. Méfiance ! c’est bien le papa Morand avec sa petite Tilde.

Il se rejeta dans l’ombre vivement.

Le vieux et sa fillette arrivaient en face de la porte cochere de l’hôtel. Ils s’arreterent.

Alors eut lieu une chose qui avait presque la valeur d’un événement, et qui, certes, eut attiré sur leur seuil tous les boutiquiers du quartier, en dépit meme du mauvais temps, s’ils en avaient eu connaissance.

Mais personne ne bougea, parce que personne ne savait.

Papa Morand, comme Échalot l’appelait, donna le parapluie a tenir a sa petite en disant :

– Soyez sage, mademoiselle Tilde, et ne vous mouillez pas.

En meme temps, il tira de sa poche deux grosses clefs, dont l’une fut aussitôt introduite dans la maîtresse serrure de la porte cochere. Ce n’était pas le tout ; Échalot, qui regardait avec une curiosité avide, pensa judicieusement :

– Ça a du rouiller rude depuis le temps !

Et, en effet, la main tremblante du vieux avait beau s’efforcer, le pene résistait.

– Faudra l’accoucheur ! pensait déja Échalot. Voyons ! fourre quelque chose dans la boucle, papa !

Comme s’il eut suivi cette suggestion muette, le vieux passa la seconde clef en travers dans la garde de la premiere, et, s’en servant comme d’un levier, appuya a deux mains. Le pene sauta.

– Bravo ! fit Échalot. Au loquet !

Morand tâtait déja le trou du « cordon » avec sa seconde clef. Ce ne fut, cette fois, ni long, ni difficile. La lourde porte roula en gémissant sur ses gonds rouillés, montrant une large ouverture, silencieuse et sombre comme le seuil du néant.

– Viens vite, dit-il a la fillette, nous n’avons que le temps. Mais au lieu d’obéir, la petite fille recula épouvantée.

– Je ne veux pas ! balbutia-t-elle, j’ai peur.

– Peur de quoi, sottinette ?

– Est-ce que je sais ? Des revenants.

– Dame ! fit Échalot, l’endroit est bon pour ça.

Et il frissonna un peu pour son propre compte avant d’ajouter :

– Quoique c’est des betises. Les morts n’ont ni pied ni patte pour se promener.

Avec une impatience sénile, Morand saisit le bras de la fillette, qui cria. Il la poussa en avant.

– Veux-tu bien te taire ! ordonna-t-il.

– On ne nous a meme pas vus ! murmura-t-il en essuyant son front qui ruisselait de sueur sous la pluie glacée.

En cela, nous savons qu’il se trompait. A peine la porte de l’hôtel s’était-elle refermée que l’homme au chapeau gris s’élança hors de sa cachette. C’était, dans toute la force du terme, un gaillard de mauvaise mine, suant la misere prétentieuse, le vice fanfaron et la hideuse élégance du dandy crotté jusqu’a l’échine. En ce genre, Paris renferme des trésors ; c’est au plus profond de ses boues que grouille le pur type de don Juan, laid, dépenaillé, mais toujours vainqueur.

Échalot vint a la rencontre de son collegue et lui tendit la main avec cordialité :

– Ça va-t-il un peu, Amédée, depuis trois jours qu’on ne t’a vu ? Similor (c’était le nom de famille d’Amédée) lui donna le doigt.

Il avait des gants !

– Tu l’as reconnu, c’est bien lui ? demanda-t-il.

– Parbleu ! répondit Échalot. D’ailleurs, il est déja venu ce matin avant le jour, avec un bois de lit, des matelas et deux paniers, du vin et de la mangeaille… Mais tu ne t’informes seulement pas de Saladin ?

Similor haussa les épaules.

– Je t’en ai confié les soins matériels, répliqua-t-il, tu es bon pour ça. Moi, je m’occupe de son avenir. Quand il aura l’âge d’une éducation libérale, je m’en charge.

– Sais-tu ou je l’ai mis ?

– Ça m’est égal…

– Tu n’as pas le cour d’un pere, Amédée, interrompit Échalot avec reproche, pour ton fils naturel, dont je ne suis, moi, que la nourrice et l’adoptif. Je l’ai mis dans le giron du gouvernement, ici pres… et qu’au lieu de fumer des havanes a tuyau, tu pourrais bien contribuer pour un sou a son lait. Je n’ai pas de fortune, tu le sais bien.

– Voila ! dit brusquement Similor, marque la nourriture, on te soldera plus tard. Je ne peux pas m’habituer aux détails du ménage. Et parlons affaires : tu es de planton, ici, jusqu’a nouvel ordre.

– Dis-moi au moins de quoi il retourne, supplia Échalot ; est-ce que c’est vraiment les Habits Noirs ?…

La main de Similor s’appuya sur sa bouche comme un bâillon.

– Malheureux ! s’écria-t-il, en pleine rue ! des mysteres comme ça !

– Ça m’a échappé, balbutia Échalot.

– On te pardonne pour une fois, dit Similor, mais de la prudence ! Il mit trois points d’exclamation apres ce mot et poursuivit :

– Moi, je vas jusqu’a l’estaminet de l’Épi-Scié dire a M. Tupinier que le vieux et la petite sont arrivés. Il tient a moi a cause de ma capacité, quoique ça le taquine de me voir réussir mieux que lui aupres des dames.

– On chercherait longtemps, dit Échalot avec une admiration tendre et profonde, un quelqu’un doué de tous tes divers avantages. Si tu avais seulement une idée de sensibilité pour moi, ton meilleur ami, et pour ton fils que j’allaite…

Échalot était long quand il parlait des choses du cour. Le bel Amédée le coupa tout net d’une tape sur l’épaule et conclut :

– Reste donc ici, bonhomme, et des que la voiture se montrera, pique une course jusqu’a L’Épi-Scié. Tu demanderas…

– M. Tupinier, parbleu !

– Du tout ! Tu demanderas moi, Amédée Similor, dont l’importance grandit tous les jours. Tu sais ? Quand ça ne sera plus possible de nous entre-tutoyer, on te fera signe.

Il tourna le dos et s’éloigna dans la direction du boulevard. Échalot, resté seul, le suivit des yeux jusqu’au détour de la rue.

– Pour le truc de s’habiller toujours comme un flamboyant, dit-il en secouant la tete avec mélancolie, ça y est ; pour le bagout aussi, et l’imagination déréglée, et la couleur des cheveux a la mode, et l’effronterie aupres du sexe, et tout ce qui fait mon envie pareillement : il a les succes d’Adonis dans l’antiquité ! Mais pour avoir de ce qui bat sous le gilet, un brin de cour, quoi jamais ! Il ignore les entraînements de la nature dans le foyer domestique. On dit que c’est nécessaire pour gravir plus a son aise l’échelle de l’ambition et des bénéfices. Tant pis, alors ! moi, j’aime mieux ignorer les jouissances de l’amour-propre que de les acheter au prix de mon âme sensible ! Je vas toujours allaiter Saladin.

Il rentra au corps de garde et retrouva son paquet de papier ficelé dans le coin ou il l’avait laissé. Il le prit et l’ouvrit par le haut comme on fait pour les cornets de poivre. Aussitôt quelque chose remua et cria dans le papier.

– Tais ton bec, Saladin, petite drogue ! dit Échalot avec les tendres inflexions d’une mere, ce n’est pas le moment de rager quand on t’apporte la goutte !

Il tira en meme temps une cornue en verre de la grande poche de son tablier, et une énorme bouche d’enfant sortant du paquet en saisit le goulot pour boire avidement.

C’était Saladin, fils naturel de Similor et adoptif d’Échalot.

Les gens du corps de garde s’approcherent et firent cercle.

Dans la cour de l’hôtel Fitz-Roy, le papa Morand essayait de faire entendre raison a la petite fille qui pleurait, saisie par une de ces terreurs d’enfant que rien ne peut calmer, sinon le grand jour. Ce qui l’entourait n’avait en soi rien de particulierement effrayant : c’était une cour, herbue comme une prairie, ayant a droite la loge du concierge, a gauche, les écuries, et, au fond, l’hôtel, ou l’on montait par un perron dont les marches disparaissaient sous de hautes touffes de plantes desséchées.

Le vieux entra dans la loge et tâtonna longtemps, étourdi qu’il était par les cris de sa petite. Il trouva enfin par terre, aupres de la cheminée, une lanterne, et, tout aussitôt, frottant une allumette chimique, il éclaira l’intérieur de la loge, ou pas un seul meuble ne restait.

L’enfant se tut, mais resta serrée contre lui, promenant a la ronde son regard curieux et farouche.

– Tu vois bien qu’il n’y a pas de revenants, dit le vieillard en essayant de sourire.

Mais l’enfant répondit :

– Puisque je les ai vus tous pendant qu’il faisait noir !

Tenant d’une main son parapluie, car l’averse glacée redoublait, et de l’autre la lanterne, le vieux sortit de la loge et traversa la cour. La petite Tilde suivait en le tenant par le pan de sa redingote, mais elle trébuchait a chaque pas parce que l’herbe avait déchaussé les pavés. Ils arriverent au perron dont les marches disjointes tremblaient, et ils monterent a travers la foret des plantes seches. Le vieux avait maintenant un gros trousseau de clefs a sa ceinture.

Il ouvrit la porte qui donnait sur le perron et entra dans le vestibule humide et froid ou il n’y avait rien, sinon un objet qui arracha a l’enfant un cri de terreur.

C’était le squelette d’un lévrier de la grande espece, disséqué par le temps comme aurait pu faire le plus habile préparateur, et couché sur les dalles noires et blanches a quelques pas du seuil.

– C’est certain que j’aurais du ranger César, grommela le vieillard entre ses dents.

Il ferma le parapluie, déposa la lanterne et traîna la carcasse du chien dans un angle du vestibule en ajoutant :

– Ne faites pas la méchante, mademoiselle Tilde, César ne vous mordra pas si vous etes sage. C’était une bonne et belle bete quand il était en vie. Il avait mangé une fois un des bouvreuils de ce coquin de Jaffret, je parie que c’est lui qui l’aura laissé enfermer dans le temps… Ah ! il en a passé du temps, depuis ce soir-la !

Il reprit la lanterne et monta l’escalier. Sa figure, éclairée maintenant, semblait moins vieille que sa tournure. Elle exprimait la douceur, l’entetement et une certaine faiblesse d’esprit.

La petite Tilde montait derriere lui toute frissonnante. Elle ne disait plus rien, mais son minois intelligent trahissait avec énergie les sentiments d’effroi confus que lui inspirait cette maison morte.

Ici, en effet, tout était mort, et le squelette du noble ami des anciens maîtres, le chien César, couché en travers du seuil, pouvait servir d’enseigne aux désolations de la demeure abandonnée.

L’enfant et son conducteur traverserent plusieurs chambres vides dont les tapisseries tombaient en lambeaux ; rien n’y restait, pas meme un siege. Les pas marquaient dans une poussiere épaisse, et, malgré l’abri des contrevents clos, le vent du dehors entrait par les vitres brisées. Aucun obstacle ne s’était présenté depuis le vestibule. Toutes les portes étaient ouvertes.

Dans la quatrieme piece du premier étage, M. Morand s’arreta enfin devant une porte fermée, et, pendant qu’il cherchait une clef dans le trousseau, il dit a la petite :

– Ici, vous n’aurez plus peur, mademoiselle Tilde. Vous aurez un bon feu pour vous réchauffer et un gâteau si vous me faites une risette.

Il poussa la porte. Nous devons avouer que la lueur de la lanterne éclaira faiblement une piece qui ne ressemblait en rien a celles qu’on venait de traverser. C’était une vaste salle, percée de quatre fenetres au-devant desquelles tombaient des draperies sombres, mais belles. Des sieges de forme tres ancienne s’alignaient autour des murailles recouvertes de magnifiques boiseries ou pendaient de grands cadres aux dorures foncées. Au-dessus des portraits qu’on distinguait a peine, a tel point que les rayons de la lanterne étaient submergés par la nuit, des écussons se penchaient, allumant quelques étincelles aux sculptures de leurs cartouches.

Au fond, le bon feu annoncé, qui avait du bruler plantureusement, il est vrai, mais dont les tisons consumés allaient s’éteignant sous les cendres, couvait dans une haute et large cheminée de marbre sculpté, supportant un miroir de Venise entouré d’une bordure monumentale.

Parmi toutes ces choses, grandes comme les souvenirs d’autrefois, deux objets modernes, mesquins mais propres, étonnaient le regard. C’était d’abord un lit d’acajou tout battant neuf et qui semblait sortir d’un magasin a bon marché de la rue de Cléry ; c’était ensuite un maigrelet guéridon, du meme acajou plaqué, de la meme provenance archibourgeoise, supportant un plateau a thé, une volaille froide, des gâteaux, une carafe et plusieurs bouteilles.

La figure de M. Morand devint plus grave, s’il est possible, quand il franchit le seuil de cette piece. Il se découvrit d’un geste involontaire : on eut dit qu’il entrait dans une église.

– Est-ce beau, Tilde, ma coquinette ? demanda-t-il.

L’enfant ouvrait de grands yeux curieux mais fâchés. Certes, elle ne trouvait la rien de beau, sinon l’acajou luisant du lit et de la tablette. Elle ne regardait pas meme les gâteaux.

M. Morand l’enleva dans ses bras et la mit dans un fauteuil énorme, ou elle disparut comme une mauviette qu’on servirait sur un de ces grands plats d’argent, mesurés par l’appétit de nos peres a la taille des boucliers chevaleresques. M. Morand roula le fauteuil contre un guéridon, sucra un verre de vin, rapprocha les gâteaux et dit :

– Fais la dînette, si tu veux ; moi, je vais travailler.

Et, retroussant ses manches, il se mit aussitôt, en effet, a besogner avec une activité extraordinaire. D’abord, il empila des buches dans le foyer ou le feu rallumé flamba. Ensuite, saisissant un balai, il nettoya vigoureusement le parquet, avant d’épousseter les meubles a tour de bras. La sueur découlait de son front, mais il ne s’en apercevait pas. Il parlait tout seul, disant :

– Ça m’a fait plaisir de revoir les émaux de Clare ! L’enfant ne sait pas ce que veut dire ce soleil d’or qui rayonne sur champ d’azur… Elle est ici chez elle entourée de ses aieux. Mais, j’ai presque honte de regarder mes aieux et mes aieules… Ah ! ah ! les descendants des rois ne valent pas cher a l’heure qu’il est !

Il eut un rire amer, et, soulevant le matelas, il déploya pour faire le lit une vigueur qu’on n’eut jamais devinée, a voir son pauvre corps exténué.

– Fitz-Roy ! Fitz-Roy ! grondait-il d’une voix entrecoupée par ses efforts ; fils de roi ! fils de roi ! c’est mon nom, c’est le sien. Et pourquoi aurait-elle peur dans la maison de ses peres ? J’ai cherché une place de concierge pour lui donner du pain, et je ne l’ai pas trouvée. Fils de roi ! Fitz-Roy ! Nous étions bien riches et bien puissants !

Il alluma les bougies des candélabres et celles du lustre, faisant ainsi surgir les personnages des tapisseries, ressuscitant les grands seigneurs qui s’appuyaient dans les cadres sur la garde de leurs épées, et les belles dames souriantes dont la main tenait une rose ou un éventail. Tout s’animait a ce jour nouveau. Le brocart des meubles étincelait et le soleil d’or, répété a satiété dans les armoiries, semblait secouer sa chevelure de rayons. La magnifique pendule fut remontée et mise a l’heure qu’il était a la pauvre montre d’argent de Morand : huit heures.

Quand il eut achevé, il promena son regard tout autour de la chambre en tamponnant son crâne baigné de sueur et dit :

– C’est comme autrefois, M. le duc peut venir !

Puis, se tournant vers l’enfant qu’il avait oubliée et voyant qu’elle n’avait pas meme touché au vin sucré ni aux gâteaux, il vint vers elle avec colere.

– Pourquoi ne manges-tu pas, petite bete ? lui demanda-t-il durement. Dans les yeux effarouchés de Tilde une larme vint :

– Puisqu’on a froid dans les os, ici, dit-elle : viens-nous-en chez nous, j’aime mieux notre grenier…

En ce moment, au corps de garde de la rue Culture, Échalot retirait le goulot ébréché de la cornue du « bec » de Saladin rassasié, et répondait avec bonté aux hommes du poste qui l’interrogeaient curieusement.

– C’est vrai, disait-il, qu’en laissant mon paquet a l’hasard d’un établissement militaire, j’aurais du prévenir le caporal qu’on ne s’assît pas dessus, pouvant le blesser puisqu’il est en vie…

– Éveillé comme une souris, le vilain môme ! interrompit le caporal. En a-t-il une caverne !

Échalot referma le haut du paquet dont le papier était percé de petits trous et y mit deux épingles.

– Les trous, dit-il, c’est pour la faculté de la respiration. Tel que vous le voyez, ce pierrot-la sera marquis, ou prince, c’est sa destinée et il en a tous les papiers, conservés dans un lieu mystérieux par suite du malheur de ses ancetres. Les personnes intéressées a persécuter sa jeunesse m’ont offert ma fortune pour verser trois gouttes de mort-aux-rats dans son lait, mais plutôt mourir…

Le militaire est romanesque, on ouvrait des yeux tout ronds autour de lui. Cependant le caporal demanda :

– Qu’est-ce que vous faites de votre état, vous, l’homme ? Vous avez comme ça un air qui ne me paraît pas conforme.

Échalot répondit, en remettant son paquet fermé dans sa grande poche :

– Outre l’allaitage de Saladin et l’amitié de Similor, qui est avec moi comme Oreste et Pylade, je m’adonne a l’intrigue sans jamais manquer a l’honneur !

Il avait l’air a la fois modeste et fier en prononçant ces paroles remarquables. Les hommes du poste s’entre-regarderent et le caporal se toqua le front en disant tout bas :

– Ça me fait l’effet qu’il ne l’a pas inventé !

Les autres éclaterent de rire. Échalot avait compris. Sa physionomie étonnée et naive exprima la plus vive indignation. Il allait répondre du haut de sa dignité offensée, quand un bruit de roues se fit entendre au-dehors.

Aussitôt, il s’élança vers le seuil.

– La voix du devoir m’appelle, dit-il, je ne vous en veux pas : l’énigme de ma conduite est au-dessus de votre portée. A vous revoir ; si je repasse dans le quartier, j’entrerai vous dire un petit bonjour, rapport a Saladin, qui aime votre température.

Quand il fut sorti, toutes les voix demanderent en chour :

– Qu’est-ce que c’est que cet oiseau-la ?

Le caporal répondit avec un bienveillant dédain :

– Sur qu’il n’a pas l’extérieur d’un assassin du gouvernement ! Le bruit de roues venait d’une grande berline de voyage marchant au pas de quatre chevaux. Elle s’arreta devant l’hôtel Fitz-Roy et le cocher cria :

– Porte, s’il vous plaît !

Échalot avait déja repris sa faction dans l’allée d’en face.

Les deux battants de la porte cochere s’ouvrirent. La berline fut introduite dans la cour ou le papa Morand se tenait avec sa lanterne.

Un domestique a livrée sombre descendit du siege, et deux autres, habillés pareillement, quitterent la berline, d’ou l’on retira, non sans peine, un malade qui était aussi pâle qu’un mort. A ce malade, le vieux Morand dit en s’inclinant avec respect :

– Monsieur le duc, je vous salue, soyez le bienvenu dans votre maison.

Le malade répondit par un signe de tete a peine perceptible.

Les trois domestiques, auxquels se joignit Morand, placerent le matelas du malade sur une civiere, et on lui fit ainsi monter le perron.

La petite Tilde suivait, portant la lanterne.


II - Entrez, madame

 

Le cocher, pendant cela, refermait la grande porte.

Ce fut seulement alors qu’Échalot montra sa figure effarée a l’ouverture de sa guérite. Un instant, il resta bouche béante a regarder la porte close, puis il dit :

– J’ai tout vu par suite de mon habileté, mais ce que ça signifie, je n’en sais rien. Vois-tu, Saladin, c’est des mysteres et problemes que le traître de l’Ambigu n’y connaîtrait goutte ! On croit savoir, pas vrai, qu’Amédée est l’auteur de tes jours avec Ida, que ma passion a toujours respectée de son vivant : ah bien ! ça n’empeche que ton pere légitime est peut-etre parmi ces gens-la, et que tu as droit a son héritage plein d’opulence. Y a de l’argent au fond de tous les mysteres, quoiqu’on y trouve parfois la mort, quand on n’a pas la maniere de s’en servir. Viens faire notre rapport ; a L’Épi-Scié, tu verras jouer la poule.

En prononçant ces derniers mots, Échalot, qui méprisait les éclaboussures, pataugeait déja a pleine course dans la direction de la place Royale.

La rue Culture était déserte sous la pluie glacée. Les boutiques, d’aspect modeste et a peine éclairées, montraient a travers leurs vitres la salle de vente ou nul client ne s’attardait, les demoiselles engourdies au comptoir et tout au fond, dans le trou de famille, les patrons pelotonnés autour du maigre foyer.

Il paraît qu’on fait fortune au Marais comme ailleurs, dans le commerce, mais on n’en a pas l’air.

On y est curieux outre mesure et dans la proportion meme de l’ennui silencieux qui semble planer sur cette ville grise qui est, dans Paris, a cent lieues de Paris, si quelque moniteur secourable eut entrouvert chaque porte et glissé la nouvelle du mystérieux événement : la visite nocturne faite par quelques vivants a la maison morte, ni le froid ni la pluie n’auraient empeché tous les seuils de se peupler comme en un jour de révolution. Du fond des allées obscures, une fourmiliere humaine eut jailli a bas bruit, singuliere foule qui sent le moisi et le renfermé, cohue bavarde, mais timide, qui met une sourdine a ses clameurs et ne semble pas chez soi au grand air.

J’ai vu cela parfois quand le canon parle dans Paris pour une fete ou pour une bataille, quand l’heure est annoncée ou l’on aperçoit la queue de la comete, quand le premier vent d’une « affaire Tropmann » éveille des frémissements terribles et joyeux dans ces profondeurs ou Le Petit Journal lui-meme est trop cher… Aucun quartier n’est si abondamment habité que ce Marais désert. J’ai vu toutes les fenetres de tous les étages s’entrouvrir a la fois, montrant des collections non décrites, des choses, des hommes, des femmes si absolument invraisemblables que le Tour du Monde n’oserait en donner la gravure.

En tout cela tranquille, discret, rangé, un peu cauteleux meme, comme si une loi d’acier, forçant la décence et proscrivant le bruit, pesait spécialement sur cette contrée qui dort entre les cris de la place de la Bastille, les violons du pays des écoles et l’éternelle farandole des boulevards.

Le bien vient en dormant, dit le proverbe, mais encore faut-il s’éveiller pour le prendre. Je ne sais pas de comete a queue, ni d’émeute, ni d’affaire Tropmann qui fussent capables d’intéresser la rue Culture a l’égal de l’énigme posée depuis des années : l’abandon de cette grande maison qui, par tous les jours de l’année, du matin jusqu’au soir, jetait son défi a la curiosité publique.

Eh bien ! le mot de la charade venait de passer dans la rue en berline a quatre chevaux, et personne ne s’en doutait ! La porte incessamment fermée (combien de regards la guettaient d’ordinaire !) s’était ouverte, et nul ne le savait. Le corps de garde inutile n’avait pas envoyé ses hommes avec des clairons pour annoncer la grande nouvelle. La berline a quatre chevaux était entrée ; les deux battants de la lourde porte étaient retombés sur l’énigme, et, le froid aidant, la pluie, la somnolente paresse des soirs d’hiver, pas un ni pas une, dans la rue Culture, ne savait que le bonheur était la : charade, énigme, rébus, drame noir comme ceux de la Porte-Saint-Martin, et auxquels on aurait pu assister gratis !

Quand sonnerent les neuf heures au clocher de l’église Saint-Paul, un mouvement se fit. Les dernieres boutiques boulonnerent leurs clôtures. La pluie tombait toujours, monotone et froide, mais qui eut dénoncé la présence du drame, derriere ce mur noir au-dela duquel l’hôtel Fitz-Roy sommeillait, comme tous les autres soirs de la vie, a l’abri de ses contrevents barricadés ?…

Dans le grand salon aux quatre fenetres, le malade de la berline était couché sur le lit d’acajou, placé, sans carrée ni rideaux, a droite de la cheminée. Aupres de lui, sur la table de nuit, était une cassette ouverte et vide.

On avait éteint le lustre, sur son ordre sans doute, et un vieux paravent se dressait entre la lumiere des candélabres et son regard.

Son visage, couvert de pâleur, restait ainsi dans l’ombre.

Il était jeune encore ; ses cheveux noirs abondants et bouclés, épars sur l’oreiller, faisaient un cadre a sa figure presque livide, aux traits réguliers et fiers, mais dont la maigreur éveillait l’idée d’une fin prochaine.

Il y avait surtout cette ligne inquiete et désolée qui abaisse les coins de la bouche en allongeant la levre supérieure. Les yeux, cependant, restaient calmes dans leurs orbites agrandies.

Ce mourant, car aucun autre mot ne pouvait le mieux désigner, s’appelait William-Henry Fitz-Roy Stuart de Clare, prince de Souzay. Il n’avait pas plus de trente ans. Depuis quelques mois seulement, il était duc de Clare par la mort du général pair de France du meme nom, et chef de cette noble maison, devenue française apres la déchéance du roi Jacques Stuart, dont le premier Fitz-Roy était, dit-on, le fils naturel.

Il y avait une demi-heure environ que M. le duc de Clare avait été apporté sur son matelas, a travers les chambres ravagées. Depuis lors, il n’avait pas bougé, couché qu’il était la sur le dos, les yeux ouverts et fixes.

Les valets a la livrée sombre s’étaient retirés.

Il ne restait dans le salon que M. Morand et Tilde, qui s’était cachée, curieuse, mais tremblante, dans un pli de draperie le plus loin possible du lit d’agonie.

La pendule sonna. Une étincelle s’alluma dans les prunelles mornes du malade, pendant qu’il comptait les coups frappés par le timbre au nombre de neuf.

– C’est l’heure, dit-il d’une voix creuse et dont le son fit tressaillir la petite fille dans son coin et Morand dans son fauteuil.

C’était la premiere parole que M. le duc de Clare, prince de Souzay eut prononcée.

Il ajouta :

– Elle va venir.

Morand se leva et se rapprocha du lit, aupres duquel il se tint désormais debout, dans une attitude triste et soumise.

M. le duc tourna vers lui son regard qui était bienveillant et doux.

– Mon cousin, dit-il, j’ai beaucoup souffert, c’est vrai, puisque j’en vais mourir, mais cela ne m’excuse point de vous avoir oublié.

– Prince, répondit Morand qui baisa une de ses mains pâles avec un respect melé de tendresse, vous ne me devez rien et je ne me plains pas.

– Si fait, Stuart, vous etes mon parent et vous n’etes pas riche. Vous m’aimiez quand j’étais enfant…

– Et je vous aime encore, prince, du meilleur de mon cour !

– Je le crois, je l’espere… N’avez-vous pas une fille, Morand ? La petite Tilde s’entortilla dans le rideau pendant que son pere répondait :

– Grâce a Dieu, si fait, prince. L’enfant est tout ce qui me reste en ce monde.

Les paupieres lourdes du malade retomberent. Sa pensée avait tourné.

– Elle sera riche, murmura-t-il comme par maniere d’acquit. Elle est Stuart de Clare comme moi, je veux qu’elle soit riche.

Puis il ajouta, en élevant la voix :

– Moi aussi, j’ai un fils !

– Assurément, mon cousin… commença Morand.

Mais le malade l’interrompit d’un geste douloureux, et prononça si bas qu’on eut peine a l’entendre :

– Ai-je un fils ?… Il y eut un silence.

Le malade avait fermé tout a fait les yeux et sa respiration râlait sourdement dans sa poitrine.

Au bout d’un instant, il répéta :

– Ai-je un fils ? Puis il demanda :

– Morand, mon cousin, combien de minutes la pendule marque-t-elle apres neuf heures ?

Morand fit le tour du paravent, regarda et répondit :

– Cinq minutes.

– Elle est en retard, dit le malade, et je me sens bien faible.

– Voulez-vous prendre un doigt de vin, prince ?

– Non…

Ses levres continuerent de remuer lentement, mais sans produire aucun son. Morand crut comprendre qu’il demandait un médecin.

– Nous en avons un qui demeure pres d’ici, dit-il, un savant et un saint ; je ne l’ai jamais vu, mais tout le monde sait le nom du Dr Abel Lenoir.

Ce nom produisit sur le malade un effet extraordinaire. Il se leva tout d’une piece comme si une décharge d’électricité l’eut dressé sur son séant et son visage bleme prit une expression si effrayante que Tilde se colla au mur en poussant un cri de terreur.

– Pardonnez-moi, balbutia Morand, je n’ai pas voulu…

– Ai-je un fils ? prononça pour la troisieme fois le mourant qui se laissa retomber sur son oreiller.

Au bout d’un instant, il demanda encore :

– Combien de minutes apres neuf heures ?

– Huit, répondit Morand.

– Avez-vous pris soin de tenir ouverte la porte qui est au bout du jardin ?

– Oui, prince. J’ai obéi en cela comme en tout ce qu’ordonnait votre lettre.

– Huit minutes, dit tout bas le malade, et je lui avais écrit : « Je me meurs… »

Il s’interrompit et sembla tendre l’oreille.

– Écoutez ! fit-il.

Le papa Morand écouta, mais il n’entendit rien.

– C’est que vous n’etes pas pour mourir, dit M. de Clare avec son morne sourire. Allez, mais non pas dans la chambre voisine. Soyez au rez-de-chaussée ; je ne veux pas qu’on entende ce qui sera dit ici.

– Cependant, objecta Morand, si vous aviez besoin…

Le gland d’un cordon de sonnette pendait au coin de la cheminée. M. de Clare montra qu’il pouvait l’atteindre en étendant le bras.

Morand sortit, et Tilde, délivrée, se précipita sur ses pas.

Des que M. le duc fut seul, il recommença a preter l’oreille, et bien qu’aucun bruit appréciable ne se fît, il éleva la voix pour dire :

– Entrez, madame !

Et tout aussitôt s’ouvrit la porte qui faisait face a celle par ou Morand était sorti.


III - Angele

 

Une femme parut sur le seuil, et s’y arreta pour jeter un regard dans le salon. Elle était grande et admirablement gracieuse dans sa taille dont une robe noire dessinait les contours. Un voile épais de dentelle noire retombait sur son visage, et pourtant je ne sais quel rayonnement de jeunesse et de beauté traversa l’atmosphere lugubre du salon.

Vénus ne se déguise pas, a dit le poete latin : incessu patuit dea ; un mouvement la trahit, un geste la dévoile. Ainsi en est-il de tous les chefs-d’ouvre de Dieu. Cachez une rose et son parfum la dénoncera.

Mais dans le vers de Virgile, Vénus marche, et c’est a son allure divine qu’elle est reconnue : celle-ci, la femme arretée au seuil, ne bougeait pas ; le charme étrange dont je viens de parler s’épandait de son immobilité meme.

– Angele ! murmura le malade dont l’oil eut une lueur ardente, pendant que ses pauvres joues pâles reprenaient une nuance de vie, approchez-vous de moi. Je vous remercie d’etre venue.

Elle traversa aussitôt la chambre d’un pas rapide, mais silencieux. La panthere, cette créature charmante et terrible, marche sur des coussinets de velours. Le malade tremblait comme l’enfant qui a désiré violemment et qui voit tout a coup surgir son souhait accompli.

Elle s’arreta a deux pas du chevet de son mari (car cette femme était Mme la princesse de Souzay, duchesse de Clare depuis la mort du général), a la place meme ou Morand était naguere.

Elle n’avait pas encore parlé, mais tout en elle disait la profonde émotion qui la poignait.

– Angele ! répéta le malade comme s’il eut éprouvé a prononcer ce nom une volupté mortelle qui l’exaltait et le brisait a la fois, approchez-vous.

Elle obéit.

– Donnez-moi votre main.

Elle obéit encore, mais quand le malade voulut porter cette main a ses levres, elle la retira, disant tout bas :

– Ne faites pas cela, monsieur le duc !

Il répondit, et son accent était plein de prieres :

– Ne voyez-vous pas que je vais mourir ?

L’étoffe de la robe et le voile eurent un frémissement.

– Je voudrais, dit-elle, de sa voix grave et harmonieuse comme un chant, prolonger votre vie au prix de la mienne !

Un sourire incrédule erra sur les levres de M. de Clare, qui murmura :

– Vous serez libre apres ma mort. Elle baissa la tete et ne répliqua point.

– Que je vous voie encore une fois ! dit-il. Aussitôt, elle leva son voile.

Ce fut comme un éblouissement dans cette chambre de deuil : un front de jeune fille, tout radieux de noble candeur sous la richesse d’une adorable chevelure blonde, de cette nuance qui brule et rafraîchit la bouche dans le baiser ; un regard de femme, doux et tranchant comme le fil de ces lames damasquinées ou l’acier mat étincelle d’or, un nez droit, ailé délicatement, une bouche sérieuse ou se devinaient les enchantements du sourire, un cou flexible aux lignes caressantes, et sur tout cela le charme éclatant, qui ne se définit pas, le charme de l’épanouissement accompli, mais tout jeune, prodiguant le trésor de ses premiers parfums.

Son âge ? L’aîné de ses fils avait douze ans, mais il y a un miracle de jeunesse dans la parfaite beauté. Et celle-ci était « belle a la folie » comme avait dit M. le prince de Souzay, qui n’était pas encore duc de Clare, en la voyant pour la premiere fois.

Belle de toutes les beautés, réguliere et piquante, pleine en meme temps de tendresses et de fiertés, rieuse et digne, hautaine avec des souplesses imprévues ; elle avait tout, jusqu’a la gentillesse qui semblait si fort au-dessous d’elle.

Quand elle releva son voile, deux larmes suspendues a ses longs cils roulerent sur la pâleur veloutée de ses joues.

Le duc laissa échapper un gémissement. La joie douloureuse qu’il éprouva était trop forte pour lui. Il ferma ses paupieres éblouies.

– Vous etes plus belle que mes souvenirs de bonheur ! dit-il, parlant pour lui-meme avec la voix de l’extase. Je me suis reproché souvent de vous avoir aimée ; qui donc aurait pu ne pas vous aimer ?…

« Mais vous avez souffert, vous aussi, Angele ? s’interrompit-il en la contemplant de nouveau.

– Oui, dit-elle, je souffre, c’est vrai.

– Cela vous serait-il un soulagement si je vous pardonnais avant de mourir ?

D’un mouvement rapide comme l’éclair elle se pencha et mit un baiser sur sa main. Il en eut un choc dont la violence l’épuisa, et il pleura a son tour, balbutiant :

– Si vous aviez eu confiance en moi, comme nous aurions été heureux !

Elle se redressa, son émotion n’existait plus.

– Jamais, prononça-t-elle froidement, je ne vous ai trompé, monsieur le duc. Si j’accepte votre pardon avec reconnaissance, c’est que j’ai été votre malheur, mais cela, en dehors de ma volonté et malgré moi.

Pour la seconde fois, le malade ferma les yeux. Au bout d’un instant, il demanda :

– Mon fils est-il vivant ?

– Oui, dit-elle.

– Et le vôtre ?

– Oui.

C’était le meme mot, mais l’accent était si différent que M. de Clare retomba tout au fond de sa mortelle tristesse. Il dit :

– Je pourvoirai au sort de votre fils, madame.

– Je ne vous ai rien demandé, répondit-elle.

– C’est vrai, vous etes fiere pour lui. Celui-la, vous l’aimez, mais l’autre… Mon fils est condamné. Il n’a jamais eu de pere, et il n’aura pas de mere, Angele ! Angele ! Je vous hais et je vous maudis !

Angele ne pleurait plus, mais sa belle tete pensive s’inclinait.

– Prince, dit-elle, vous ne savez rien de moi. Votre fils est mon fils, Dieu m’est témoin que je veux remplir mes devoirs de mere. Je suis ici pour cela. Vous vous trompez en croyant me hair, et vous n’avez pas le droit de me maudire.

Sa voix parlait de haut, mais avec des inflexions d’une douceur angélique. Tout a coup, ses genoux fléchirent d’un brusque mouvement et le malade étonné la vit prosternée a son chevet. Il voulut protester, elle lui ferma la bouche d’une main amie, qu’il baisa malgré lui passionnément.

– William, reprit-elle, ce n’est plus pour implorer votre pardon, c’est pour vous accorder le mien ; c’est aussi pour que vous m’entendiez de plus pres et que votre regard voie mieux au-dedans de mon âme. J’étais la fiancée d’un homme qui m’aimait ardemment ; et que je croyais aimer ; j’étais sa femme devant Dieu, et c’est envers lui que je suis criminelle, car nous avions un fils. L’homme dont je parle, et dont autrefois il vous peinait d’entendre prononcer le nom…

– Abel Lenoir ! interrompit M. de Clare avec amertume.

– Abel Lenoir, poursuivit-elle, ne reculait pas devant notre union, au contraire. Quelque chose en lui est plus grand que son amour, c’est le devoir…

– Vous l’aimiez, celui-la !

– Plut a Dieu que je l’eusse aimé comme il méritait d’etre aimé ! Je suis femme. Peut-etre la noblesse, la sainteté plutôt de ce cour ou jamais n’entra une pensée égoiste ou mauvaise, était-elle par trop au-dessus de moi…

– Qui donc aimiez-vous, alors ? interrompit M. de Clare.

– Mon fils, répondit-elle en baissant les yeux, le petit enfant qui était dans son berceau entre nous deux…

– Et vous avez abandonné son pere ! s’écria le duc.

Il s’était relevé sur le coude ; l’indignation rendait une force a sa voix.

Angele courba la tete dans sa douleur humiliée. En elle, la sincérité du repentir s’imposait comme une évidence. Elle était si merveilleusement belle ainsi que le duc se renversa en arriere, vaincu par une angoisse d’amour.

– Oui, dit-elle, répétant la parole déja prononcée : envers lui, je fus criminelle, et lui, mais lui seulement aurait le droit de me maudire…

– Qu’importe ? Je le hais. L’avez-vous revu ?

– Jamais, et ce n’est pas de lui que je viens vous entretenir, mais de vous. J’en appelle a vos souvenirs, William. Vous étiez beau, brillant, vous aviez cette couronne de passions et de folies qui nous attire, dit-on, nous autres femmes ; vous étiez noble presque autant qu’un roi, et riche a réaliser les souhaits des contes de fées. Quand notre mauvais sort nous plaça en face l’un de l’autre, quel accueil reçutes-vous !

M. de Clare garda le silence.

– Avez-vous oublié, continua Angele, que bien des fois, ah ! plus de cent fois, je vous ai dit : il y a un secret qui me sépare de vous !…

– Je croyais que c’était un prétexte, balbutia le duc, j’avais si grande terreur de n’etre pas aimé !

– Vous étiez aimé, William, comment pourrai-je vous dire cela ? aimé d’une autre tendresse, mais plus vivement peut-etre qu’Abel. J’étais bien enfant : avais-je seize ans révolus ? Vous m’apparaissiez comme un soleil ; mais a travers vos rayons, je voyais au moins des taches. Toutes les curiosités de mon âge et toutes les frayeurs aussi étaient éveillées par vous en moi. Cependant, et c’est ici qu’il faut m’écouter, je n’aurais jamais consenti a devenir votre femme sans les conseils du marquis…

– Votre pere, dit M. de Clare avec une nuance de mépris.

– Oh !… fit Angele en se redressant de son haut. Il y avait dans sa voix de l’horreur et du dégout.

– M. le marquis de Tupinier n’est-il pas votre pere ?

– Non, grâce au ciel ! cette honte, cette douleur me sont au moins épargnées.

– Alors, comment ai-je pu le croire si longtemps ?

Les paroles se pressaient sur les levres d’Angele, on voyait bien qu’elle était sure de vaincre pourvu qu’il lui fut permis de plaider ; mais depuis quelques minutes, son regard, attaché a celui du malade, suivait avec inquiétude le progres visible de sa faiblesse.

– Monsieur le duc, demanda-t-elle, ne voulez-vous point prendre un instant de repos ? La fatigue vous accable.

– Parlez, répondit M. de Clare, dont la voix seche et sourde allait s’éteignant ; si je n’ai plus beaucoup de temps, ne le dépensez pas au moins en subterfuges.

Angele sembla se recueillir et dit :

– Je parlerai, vous saurez enfin ce qui me regarde, mais j’abrégerai, je vous en préviens, parce que je ne suis pas venue ici pour moi.

– Voulez-vous dire que vous etes venue pour moi ?

– Je ne mentirai pas, monsieur le duc, vous etes mon mari, et malgré vos torts, je garde pour vous une respectueuse affection. Mais je suis venue surtout pour mon fils, pour celui de mes fils qui vous appartient et qui, a ce titre, doit etre, apres vous, le prince de Souzay et le duc de Clare.


IV - Le parrain d’Angele

 

– Vous ne m’avez jamais parlé que d’amour, reprit Angele, jusqu’au jour ou j’ai consenti a vous suivre en Écosse, ou nous fumes mariés malgré la volonté de votre famille. Consultez votre mémoire ; en ce temps-la, chaque fois que j’essayais d’entamer une explication, vous me fermiez la bouche parce qu’il vous semblait que je voulais opposer des prétextes a l’accomplissement de vos désirs. J’appelais M. le marquis de Tupinier mon parrain parce que je suis, en effet, sa filleule. Il vous a dit peut-etre qu’il était mon pere…

– Il me l’a dit, affirma le malade.

– Je devine dans quel but. Vous lui avez compté des sommes importantes…

– Passez ! cet homme est un misérable.

– Bien plus misérable encore que vous ne pouvez le croire. Ce fut chez lui qu’on me conduisit quand je sortis de pension, ou j’avais appris la mort de mon pere et de ma mere ; je venais d’atteindre ma dixieme année ; depuis lors, je n’ai pas connu d’autre famille que lui. Ce fut Abel qui me sauva de ses premieres tentatives, et, sans le marquis, je serais la femme d’Abel…

– Et heureuse, interrompit le duc avec une ironique amertume.

– Peut-etre… Le marquis détestait deux fois Abel, qui était pauvre et bon, et brave. Abel lui faisait peur, et on ne pouvait rien tirer de lui. Vous, il vous haissait aussi, mais vous étiez riche, et sa cupidité vous choisit.

« Vous savez de quelle race nous sommes. Le marquis était entré dans le monde par la bonne porte, il avait une fortune honorable et un nom sans tache, il était apparenté noblement : vous vous faisiez honneur d’etre notre cousin, monsieur le duc.

« A l’époque de notre mariage, rien ne restait de tout cela qu’une apparence a laquelle peu de gens se trompaient, et j’ai cru souvent que votre erreur a vous était volontaire. Le marquis était tombé tres bas ; il a descendu encore quelques degrés depuis ce temps-la et sa chute sera plus profonde encore. Ne me demandez pas quel vice l’a précipité, il les a tous et le crime ne l’arreterait pas : dans la boue de cette âme, il y a du sang.

« Pour la réalisation de ses projets, et il en avait de plusieurs sortes, il avait du me témoigner des mon enfance une extreme bonté. J’avoue que j’avais été heureuse de quitter le couvent pour sa maison, je l’aimais bien, il me gâtait. Son indignation quand il découvrit le pauvre roman de ma jeunesse fit beaucoup d’impression sur moi. Il eut l’adresse d’éloigner Abel au moyen d’une fausse lettre de moi, ou j’étais censée le congédier en lui reprochant d’avoir abusé de mon ignorance, et, profitant aussitôt de ce départ, il accusa son absence de trahison.

« Quand je vous vis pour la premiere fois, je me croyais abandonnée. Et je ne peux pas vous dire quelle reconnaissance je gardais a mon parrain, a mon tuteur, a l’homme enfin qui me tenait lieu de pere, pour sa mansuétude et sa tendre indulgence. Cela me donna confiance en lui. Il me dit : « Ta réhabilitation est désormais l’affaire de ma vie. Si tu suis exactement mes conseils, ton passé est mort, je te mettrai a meme de faire le bonheur d’un honnete homme, et ton fils sera heureux. »

« Ah ! je ne m’en défends pas, ce grand, ce fougueux amour que je lisais dans vos yeux m’attira comme un charme. Je fus entraînée vers vous par la violence meme de votre passion. Et puis, pourquoi ne pas le dire : j’eus envie d’etre princesse. Le brillant de votre existence me séduisit irrésistiblement…

« Et un soir que le marquis rentra ivre, je fus obligée de me protéger moi-meme… Sa maison, des lors, me fit horreur, et je vis dans la vôtre un refuge.

« Aussitôt, cependant, que le marquis se fut dévoilé a moi, je cessai de croire a ses conseils, et le besoin me prit de vous ouvrir mon cour ; mais il avait tendu autour de vous ses filets comme autour de moi ; il vous avait fait peur de tout retard, de toute explication. Et moi aussi, j’avais peur maintenant, car si vous me manquiez, désormais, je retombais en sa puissance.

« Nous fumes mariés par le pretre écossais, et mon parrain, le lendemain de la noce, réclama de moi impudemment le prix de son entreprise…

« Vous frémissez, William, le prix était double. Je le vois encore au moment ou il me dit, sans perdre son insolent sourire :

« – Il me faut les deux clefs : celle de ta chambre et celle de sa caisse, sans cela, gare a toi, ma petite princesse d’amour !… »

« Je vins a vous, je vous dis tout, il était trop tard. Vous saviez mon histoire…

« – C’était lui, qui me l’avait dite ! murmura le duc, et je n’y croyais pas !

Son visage décomposé trahissait en ce moment une souffrance intolérable. Sur son front, qui avait des teintes plombées, la sueur froide ruisselait.

Angele se pencha, et son mouchoir essuya cette sueur, qui parlait de mort plus haut que tous les autres symptômes.

Le duc retint le mouchoir a deux mains ; il en aspira le parfum avec une avidité qui faisait frayeur et compassion.

– Je mourrai en t’aimant ! balbutia-t-il. Puis, cherchant sa respiration, qui le fuyait :

– Si tu m’avais aimé, Angele, toi, mon reve et mes délices ! toi, la folie de mes sens et de mon âme, Angele ! Angele ! mon cour, mon ivresse ! Ah ! si tu m’avais seulement aimé !

Elle pâlit, parce qu’elle pensa :

– Il va mourir.

Et elle poursuivit, de ce ton doux et froid qu’elle avait au commencement de l’entrevue :

– Vous me demandiez alors ce que je ne pouvais pas donner, vous futes impitoyable…

– Pour moi-meme encore plus que pour vous, madame, acheva le duc, qui sembla s’éveiller d’un songe. Je quittai la maison que j’avais choisie pour en faire mon paradis, et je me plongeai, a corps perdu, dans l’infernale orgie ou j’ai enfin trouvé la mort. Il a fallu du temps pour accomplir ce suicide…

– Vous étiez si jeune ! soupira Angele, dont la voix tremblait a son insu, et si fort… et si beau !

Le malade joignit les mains et dit avec un accent de priere :

– Alors, répondez-moi, je vous en supplie, comme si j’étais agenouillé a vos pieds ; c’est le vou d’un cour qui va cesser de battre, et qui ne battait que pour vous, madame ! Répondez-moi, vous qui ne m’avez jamais menti, je le proclame a ce dernier moment : pourquoi n’avez-vous pas pu m’aimer ?

A cette question, Angele se troubla. Une nuance rose vint a sa joue.

– Pourquoi ? répéta-t-elle.

– Soyez franche comme toujours, dit le malade, qui la dévorait du regard.

Et c’était chose terrible a voir que la flamme concentrée dans les yeux de ce visage morne, comme la derniere étincelle se réfugie plus brillante a l’extrémité de la meche qui va s’éteindre.

– Eh bien ! dit Angele a voix basse, jamais je ne m’étais adressé a moi-meme cette question, voila pourquoi j’hésite. J’interroge ma conscience pour vous dire la vérité vraie, puisque vous souhaitez l’entendre. Je n’ai pas aimé Abel plus que vous, je l’affirme, peut-etre l’ai-je aimé moins que vous.

– Qui donc avez-vous aimé ! s’écria le duc, tout vibrant de fievre, qui ?

Elle n’hésita pas, cette fois, et répondit :

– Personne.

Et, en vérité, il y avait dans la miraculeuse beauté de cette femme quelque chose d’intact et de froid qui appuyait son dire et répétait : « Personne ! »

– Vous ne me croyez pas, reprit-elle en laissant glisser autour de sa belle bouche un demi-sourire tout plein de mélancolie, je ne regarde pas souvent du côté de mon passé, qui est si triste. Je n’ai aimé (de la façon que vous entendez) ni mon bon Abel, qui laisse dans ma pensée un doux, un exquis souvenir, ni vous, qui aviez surpris pourtant mon imagination comme un prince des contes de fées ; Abel était mon ami, et vous, avant de me délaisser, deux fois mere que j’étais, vous viviez en esclave, prosterné a mes genoux.

– Et depuis lors ?

Le sourire d’Angele eut d’orgueilleux rayons.

– J’avais mon fils, dit-elle.

– Lequel ? demanda le duc.

– J’avais mes deux enfants, rectifia Angele avec un peu de confusion.

– Lequel ? répéta M. de Clare, dont les yeux demi-clos la couvraient d’un regard intense. Duquel parliez-vous quand vous avez dit : « J’avais mon fils. »

Elle prit son parti vaillamment, et répondit, apres un silence :

– Je parlais de celui qui n’est qu’a moi et qui n’a que moi, de mon aîné, de mon premier…

Elle s’interrompit tout a coup pour ajouter :

– Et tenez ! voila mon secret. Je n’ai pas pu vous le dire il n’y a qu’une minute, parce que je ne le connaissais pas moi-meme : je ne pouvais aimer que mon maître. Cet enfant commande, j’obéis ; voila pourquoi je l’adore !

Les sourcils du malade se froncerent, et il sembla faire un grand effort pour murmurer cette question :

– Et l’autre lui obéit aussi ?

– Ils s’aiment, répliqua Angele : ils seront de bons freres.

M. le duc de Clare, qui semblait calme depuis quelques instants, s’agita et fit effort pour se retourner sur sa couche.

– Vous n’aimez qu’un de vos fils, madame, prononça-t-il d’un ton profondément courroucé, vous etes une mauvaise mere !

– Et cependant, répondit-elle presque humblement, je suis ici pour l’autre, pour celui que, selon vous, je n’aime pas, et qui n’a pas besoin qu’on l’aime, car il a tout ce que l’autre n’a pas : un grand nom, une grande fortune ; il sera heureux en cette vie, et glorieux, si son pere ne l’abandonne pas en mourant comme mon mari vivant m’a rejetée loin de lui. J’étais coupable, moi, a tout le moins de mon silence ; monsieur le duc, votre fils est innocent.

Elle ne voyait plus le visage du malade, tourné maintenant vers la ruelle du lit. Comme il ne répliquait point, elle poursuivit :

– Je ne demande rien pour moi, je n’accepterais rien pour l’autre.

Je viens réclamer pour votre fils son titre et sa fortune. Si vous ne m’avez pas bassement abusée, je suis votre femme légitime. Je viens chercher mon acte de mariage, dressé selon la coutume écossaise, et l’acte de naissance de votre enfant : les avez-vous ?

– Je les ai, répondit le malade.

– Donnez-les-moi.

Cette fois, M. de Clare garda le silence.

– Donnez-les-moi, répéta Angele, si vous ne voulez pas que l’enfant soit comme la mere, sans ressources et sans nom !

Un spasme secoua le corps du malade qui appela faiblement :

– Morand ! mon cousin Morand !

Il ajouta, en essayant vainement de se relever sur le coude :

– C’est fini ! je me meurs…

– William ! dit Angele épouvantée, avez-vous une potion ? Que voulez-vous ?

Son regard cherchait autour de la chambre.

De la poitrine du mourant sortit ce gémissement qui est arraché par tout effort désespéré. Il se retourna si brusquement qu’Angele fut obligée de le retenir pour l’empecher de tomber hors du lit.

Il la repoussa avec une sorte d’horreur.

– Je souffre l’enfer ! cria-t-il en cet éclat de voix strident que sonne parfois l’agonie. Morand ! Tardenois ! Larsonneur ! Jaffret ! a moi ! chassez cette femme !… Vous, ne me touchez pas ! Vous me déchirez et vous me brulez !… Je n’ai jamais vu mon fils ! je ne sais pas si j’ai un fils… ou est-il ?

– Je l’ai caché…

– Pour le dépouiller peut-etre…

– William ! William !…

– Mon fils !… ou est mon fils ? Un médecin ! Je meurs !…

– Je vais chercher l’enfant ! s’écria Angele en courant comme une folle vers la porte. Un médecin ! un médecin !

Le duc de Clare était retombé immobile et muet.

Angele ouvrit violemment la porte par ou elle était entrée quelques instants auparavant et se heurta contre un homme qui semblait la aux écoutes.

– Le marquis ! fit-elle en reculant comme si on l’eut frappée au visage : mon parrain !

– Chérie, dit l’homme avec le mauvais sourire des coquins qui ont toute honte bue, voila le médecin ! je me suis fait docteur sur mes vieux jours, vois un peu comme ça se rencontre !

Et, la prenant a bras-le-corps, il planta sur ses levres un retentissant baiser.