La Fée des greves - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1850

La Fée des greves darmowy ebook

Paul Féval (père)

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka La Fée des greves - Paul Féval (père)

En ce 15e siecle, entre le Mont-Saint-Michel et celui de Tombelaine, un brouillard blanchâtre et cotonneux recouvre parfois la baie. Malheur a l'impudent égaré dans cet univers de désespérance. Le sable se dérobe lentement sous ses pieds et l'ensevelit inexorablement. Les habitants des villages voisins paysans ou pecheurs de coques, n'évoquent pas sans frémir cette mort terrifiante dans les sables mouvants. Ils parlent aussi de La Fée des greves, avec son manteau d'azur que certains ont vu marcher sur les eaux les soirs de brouillard. Ainsi débute une extraordinaire aventure dans un paysage d'eaux dormantes, de brumes et de sortileges, ou se melent l'amour et la haine, l'héroisme et la trahison.

Opinie o ebooku La Fée des greves - Paul Féval (père)

Fragment ebooka La Fée des greves - Paul Féval (père)

A Propos
Chapitre 1 - La cavalcade.
Chapitre 2 - Deux porte-bannieres.
Chapitre 3 - Fratricide.

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

Chapitre 1 La cavalcade.

Si vous descendez de nuit la derniere côte de la route de Saint-Malo a Dol, entre Saint-Benoît-des-Ondes et Cancale, pour peu qu’il y ait un léger voile de brume sur le sol plat du Marais, vous ne savez de quel côté de la digue est la greve, de quel côté la terre ferme. A droite et a gauche, c’est la meme intensité morne et muette. Nul mouvement de terrain n’indique la campagne habitée ; vous diriez que la route court entre deux grandes mers.

C’est que les choses passées ont leurs spectres comme les hommes décédés ; c’est que la nuit évoque le fantôme des mondes transformés aussi bien que les ombres humaines.

Ou passe a présent le chemin, la mer roula ses flots rapides. Ce marais de Dol, aux moissons opulentes, qui étend a perte de vue son horizon de pommiers trapus, c’était une baie. Le mont Dol et Lîlemer étaient deux îles, tout comme Saint-Michel et Tombelene. Pour trouver le village, il fallait gagner les abords de Châteauneuf, ou la mare de Saint-Coulman reste comme une protestation de la mer expulsée.

Et, chose merveilleuse, car ce pays est tout plein de miracles, avant d’etre une baie, c’était une foret sauvage !

Une foret qui n’arretait pas sa lisiere a la ligne du rivage actuel, mais qui descendait la greve et plantait ses chenes géants jusque par dela les îles Chaussey.

La tradition et les antiquaires sont d’accord ; les manuscrits font foi : la foret de Scissy couvrait dix lieues de mer, reliant la falaise de Cancale, en Bretagne, a la pointe normande de Carolles, par un arc de cercle qui englobait le petit archipel.

Quelque jour, on fera peut-etre l’histoire de ces prodigieuses batailles ou la mer, tout a tour victorieuse et vaincue, envahit le domaine terrestre en conquérant, puis se dérobe, fugitive, et se creuse dans les mysteres de l’abîme une retraite plus profonde.

Au soleil, la digue fuit devant le voyageur, selon une ligne courbe qui attaque la terre ferme au village du Vivier.

Pour quiconque est étranger a la mer, cette digue semble ou superflue, ou impuissante. Le bas de l’eau est si loin et les marées sont si hautes ! Peut-on se figurer que cette barre bleuâtre qui ferme l’horizon va s’enfler, glisser sur le sable marneux, franchir des lieues et venir !

Venir de si loin, la mer ! pour s’arreter, docile, devant quelques pierres amoncelées et clapoter au pied de la chaussée comme la bourgeoise naiade d’un étang !

Involontairement on se dit : Si la marée fait une fois ce grand voyage du bas de l’eau a la digue, que seront quatre ou cinq pieds de sable et de roche pour arreter son élan ?

Mais la mer vient choquer les roches de la digue, et la digue reste debout depuis des siecles, protégeant toute une contrée conquise sur l’Océan.

Vers le centre de la courbe on aperçoit au lointain, comme dans un mirage, le Mont-Saint-Michel et Tombelene. Huit lieues de greve sont entre ce point de la digue et le Mont.

De ce lieu, qui s’éleve a peine de quelques metres au-dessus du niveau de la mer, l’horizon est large comme au faîte des plus hautes montagnes. Au nord, c’est Cancale avec ses pecheries qui courent en zig-zag dans les lagunes ; a l’est, la chaîne des collines allant de Châteauneuf au bout du promontoire breton ; au sud-est, le magnifique château de Bonnaban, bâti avec l’or des flottes malouines et tombé depuis en de nobles mains ; au sud, le Marais, Dol, la ville druidique, le mont Dol ; a l’ouest, les côtes normandes, par dela Cherrueix, si connu des habitués de Chevet, et Pontorson le vieux fief de Bertrand Du Guesclin.

Oeuvre des siecles intermédiaires, la digue semble placée la symboliquement, entre le château moderne et la forteresse antique. Au Mont-Saint-Michel, vieux suzerain des greves, la gloire du passé ; au brillant manoir qui n’a point d’archives, le bien-etre de la civilisation présente. Au milieu de ses riches futaies le roi des guérets regarde le roi tout nu des sables. Tous deux ont la mer a leurs pieds.

Mais le château moderne, prudent comme notre âge, s’est mis du bon côté de la digue.

Personne n’ignore que les abords du Mont-Saint-Michel ont été, de tout temps, fertiles en tragiques aventures.

Son nom lui-meme (le Mont-Saint-Michel au péril de la mer) en dit plus qu’une longue dissertation.

Les gens du pays portent, de nos jours, a trente ou quarante le nombre des victimes ensevelies annuellement sous les sables.

Peut-etre y a-t-il exagération. Jadis la croyance commune triplait ce chiffre.

La chose certaine, c’est que les routes qui rayonnent autour du Mont, variant d’une marée a l’autre et ne gardant pas plus la trace des pas que l’Océan ne conserve sur sa surface mobile la marque du sillage d’un navire, il faut toujours se fier a la douteuse intelligence d’un guide, et mettre son âme aux mains de Dieu.

On va de Cherrueix au Mont-Saint-Michel a travers les tangues,les lises et les paumelles[1], coupées d’innombrables cours d’eau qui rayent l’étendue des greves ; on y va des Quatre-Salines et de Pontorson : ceci pour la Bretagne.

Les routes principales de Normandie sont celles des Pontaubault, d’Avranches et de Genet.

Suivant les coquetiers et les pecheurs, la route de Pontorson est seule sans danger.

Encore y a-t-il plus d’une triste histoire qui prouve que cette route-la meme, en temps de marée, ne rend pas tous les voyageurs que sa renommée de sécurité lui donne.

Le 8 juin 1450, toutes les cloches de la ville d’Avranches sonnerent a grande volée, pendant que les portes du château s’ouvraient pour donner issue a une nombreuse et noble cavalcade.

Il était onze heures du matin.

Tout ce qu’Avranches avait de dames et de bourgeoises se penchait aux fenetres pour voir passer le duc François de Bretagne, se rendant au pelerinage du Mont-Saint-Michel.

Un coup de canon, tiré du Mont, a l’aide d’une de ces pieces énormes en fer soudé et cerclé, qui lançaient des boulets de granit, avait annoncé le bas de l’eau, tout expres pour monseigneur le duc et sa suite.

Et ce n’était pas trop faire, que de mettre ces canons au service du riche duc, car ceux qui les avaient pris aux Anglais étaient des gens de Bretagne.

Bien peu de temps auparavant, le duc François avait envoyé les sieurs de Montauban et de Chateaubriand, avec René de Coëtquen, sire de Combourg, au secours du Mont-Saint-Michel, assiégé par les Anglais. A cette époque, le roi Charles VII, de France, avait déja regagné une bonne part de son royaume, et rejeté Henri d’Angleterre loin du centre. Mais les côtes de la Manche restaient au pouvoir des hommes d’outre-mer, et le Mont-Saint-Michel était, depuis Granville jusqu’a Pontorson, le seul point ou flottât encore la banniere des fleurs de lis.

Montauban, Chateaubriand, Combourg et bien d’autres Bretons passerent le Couesnon, pendant que cinq navires malouins, commandés par Hue de Maurever, doublaient la pointe de Cancale et entraient dans la baie. Il resta deux mille Anglais morts sur les tangues, entre le Mont et Tombelene.

A l’heure ou le duc François sortait du château d’Avranches, les Anglais ne gardaient plus en France que Calais, le comté de Guines et le petit rocher de Tombelene ou ils avaient bâti une forteresse imprenable.

Mais ce n’était point pour célébrer une victoire déja ancienne que le duc de Bretagne se rendait au monastere du Mont-Saint-Michel, comblé de ses bienfaits. François faisait le pelerinage pour obtenir du ciel le repos et le salut de l’âme de monsieur Gilles, son frere, mort a quelque temps de la au château de la Hardouinays. Un service solennel se préparait dans l’église placée sous l’invocation de l’archange. Guillaume Robert, procureur du cardinal d’Estouteville, trente-deuxieme abbé de Saint-Michel, avait promis de faire de son mieux pour cette fete de la piété fraternelle.

Le service était commandé pour midi.

François, ayant a ses côtés son favori Arthur de Montauban, Malestroit, Jean Budes, le sire de Rieux et Yvon Porhoët, bâtard de Bretagne, descendit la ville au pas de son cheval et gagna la porte qui s’ouvrait sur la riviere de Sée. Les sires de Thorigny et Du Homme, chevaliers normands, l’accompagnaient pour l’honneur de la province.

Derriere le duc, a peu pres au centre de l’escorte, six nobles demoiselles, trois Normandes, trois Bretonnes, chevauchaient en grand deuil. Parmi elles nous ne citerons que Reine de Maurever, la fille unique du vaillant capitaine Hue, vainqueur des Anglais.

Le visage de Reine était voilé comme celui de ses compagnes. Mais quand la gaze funebre se soulevait au vent qui venait du large, on apercevait l’ovale exquis de ses joues un peu pâles et la douce mélancolie de son sourire.

Reine avait seize ans. Elle était belle comme les anges.

Une fois son regard croisa celui d’un jeune gentilhomme, fierement campé sur un cheval du Rouennais, a la housse d’hermine, et qui portait la banniere du deuil, aux armes voilées de Bretagne, avec le chiffre de feu monsieur Gilles.

Ce gentilhomme avait nom Aubry de Kergariou, bonne noblesse de Basse-Bretagne, et tenait une lance dans la compagnie du bâtard de Porhoët.

Quand le voile de Reine retomba, Aubry donna de l’éperon et gagna d’un temps la tete du cortege ou était sa place marquée aupres du porte-étendard ducal.

On arrivait a la barriere de la ville. Ceux qui étaient superstitieux remarquerent ceci ; Aubry ne put arreter sa monture assez a temps pour garder le passage libre a son compagnon, l’homme a la cotte d’hermine. Ce fut la banniere funebre qui passa la premiere.

Sur les remparts et dans la rue, la foule criait :

– Bretagne-Malo ! Bretagne-Malo ! Et quatre gentilshommes, portant a l’arçon de leurs selles de vastes aumônieres, jetaient de temps a autre des poignées de monnaies d’argent et répondaient :

– Largesse du riche Duc ! On dit que les bonnes gens de Normandie ont toujours fidelement aimé le numéraire. En cette occasion, ils firent grand accueil a la munificence ducale et se battirent a coups de poings dans le ruisseau, comme de braves cours qu’ils étaient. Tout le monde fut content, excepté un laid paien a la tete embéguinée de guenilles, qui n’avait eu pour sa part de l’aubaine que des horions et pas un carolus. Le pauvre homme se releva en colere.

– Duc ! dit-il au moment ou François passait devant lui, encore une poignée d’écus pour que Dieu t’oublie ! François tourna la tete et poussa son cheval.

D’ordinaire et pour moindre irrévérence, il eut donné de son gantelet sur la tete du pataud.

– Les six hommes d’armes du corps ! cria Goulaine, sénéchal de Bretagne, en s’arretant au dedans de la porte.

Les six hommes d’armes du corps étaient en quelque sorte les chevaliers d’honneur de la cérémonie. Ils devaient suivre immédiatement la banniere et mener le deuil.

C’étaient Hue de Maurever, pere de Reine, qui avait été l’écuyer et l’ami du prince défunt ; Porhoët, pour le sang de Bretagne ; Thorigny, pour la Normandie ; La Hire, pour le roi Charles ; Chateaubriand, Le Begue et Mauny.

Les cinq derniers se présenterent.

– Ou est le sire de Maurever ? demanda Goulaine. Il se fit un mouvement dans l’escorte, car cela semblait étrange a chacun que Monsieur Hue, le vaillant et le fidele, manquât a l’heure sainte sous la banniere de son maître trépassé. Un murmure courut de rang en rang. Chacun répétait tout bas la question du sénéchal :

– Ou est le sire de Maurever ? Son absence était comme une accusation terrible. Contre qui ? Personne n’osait le dire ni peut-etre le penser. Mais du sein de la foule, la voix du vieux paien normand s’éleva de nouveau aigre et moqueuse.

Le grigou disait :

– Que Dieu t’oublie, duc ! que Dieu t’oublie ! Le duc François eut le frisson sur sa selle. Reine, tremblante, avait serré son voile autour de son visage. François se redressa tout pâle, il fit signe a Montauban de prendre la place vide de Maurever, et le cortege passa au milieu des acclamations redoublées.


Chapitre 2 Deux porte-bannieres.

Au sortir de la porte d’Avranches, ce fut un spectacle magique et comme il n’est donné d’en offrir qu’a ces rivages merveilleux.

Un brouillard blanc, opaque, cotonneux, estompé d’ombres comme les nuages du ciel, s’étendait aux pieds des pelerins depuis le bas de la colline jusqu’a l’autre rive de la baie, ou les maisons de Cancale se montraient au lointain perdu.

De ce brouillard, le Mont semblait surgir tout entier, resplendissant de la base au faîte, sous l’or ruisselant du soleil de juin.

Vous eussiez dit qu’il était bercé mollement dans son lit de nuées, cet édifice unique au monde ! et quand la brume s’agitait, baissant son niveau sous la pression d’un souffle de brise, vous eussiez dit que le colosse, grandi tout a coup, allait toucher du front la voute bleue :

La ville de Saint-Michel, collée au roc et surmontant le mur d’enceinte, la plate-forme dominant la ville, la muraille du château couronnant la plate-forme, le château hardiment lancé par-dessus la muraille, l’église perchée sur le château, et sur l’église l’audacieux campanile égaré dans le ciel !

Mais il est des instants ou l’oil s’arrete avec indifférence sur la plus splendide de toutes les féeries. On ne voit pas, parce que l’esprit est ailleurs.

Le cortege qui accompagnait François de Bretagne au monastere descendait la montagne lentement. Chacun était silencieux et morne.

Ces mots bizarres, prononcés par le grigou, coiffé de lambeaux : « Duc, que Dieu t’oublie ! » étaient dans la mémoire de tous.

Et tous remarquaient l’absence de Monsieur Hue de Maurever, écuyer du prince défunt, absence qui était d’autant plus inexplicable que les domaines de Maurever se trouvaient dans le voisinage immédiat de Pontorson, a quelques lieues d’Avranches.

Or, en ce monde, il y a presque toujours une clef pour les choses inexplicables.

Quand il s’agit de criminels ordinaires, cette clef se dépose sur la table d’un greffe. Des juges s’assemblent. On pend un homme.

Quand il s’agit des puissants de la terre, personne n’ose toucher a cette clef, et le mot de l’énigme reste enfoui dans les consciences.

Si l’escorte du duc François se taisait, ce n’était pas qu’on n’y eut rien a se dire. C’est que nul n’osait ouvrir la bouche sur le sujet qui occupait tous les esprits.

Une partie de la foule avait suivi le cortege ; la foule n’avait pas pour se taire les memes raisons que les hommes d’armes.

Et Dieu sait qu’elle s’occupait du riche duc pour son argent !

Il y en avait, dans la foule, qui prononçaient le mot sacrilegeen parlant de ce somptueux pelerinage.

A l’entrée de la greve, douze guides prirent les devants pour sonder les lises et reconnaître les cours d’eau.

Le brouillard s’éclaircissait. Un coup de vent balaya les sables.

La cavalcade prit le trot, comme cela se fait sur les tangues, ou la rapidité de la marche diminue toujours le danger.

Aubry de Kergariou et l’homme a la cotte d’hermine, qui se nommait Méloir, tenaient toujours la tete de la procession.

– …Si mon frere me genait, dit Méloir, continuant une conversation a voix basse, mon frere serait mon ennemi. Et mes ennemis, je les tue. Le duc a bien fait !

– Tais-toi, cousin, tais-toi ! murmura Aubry scandalisé.

Les chevaux, lourdement équipés, hésitaient sur les sables mouvants de la Sée. Les guides crierent :

– Au galop ! messeigneurs ! La cavalcade se lança et franchit l’obstacle. Méloir était toujours aux côtés d’Aubry de Kergariou.

– Moi, dit-il, j’ai le double de ton âge, mon cousin. On me traite toujours en jouvenceau, parce que j’aime trop les dés et le vin de Guienne. Mais demain mes cheveux vont grisonner ; je suis sage. Écoute : pour la dame de mes pensées, je ferais tout, excepté trahir mon seigneur, voila ma morale !

– Elle est donc bien belle, ta dame, mon cousin Méloir ? demanda Aubry avec distraction.

Les yeux du porte-étendard brillerent sous la visiere de son casque.

– C’est la plus belle ! répliqua-t-il avec emphase. C’était un homme de haute taille et de robuste apparence, qui portait comme il faut sa pesante armure. Sa figure eut été belle sans l’expression de brutale effronterie qui déparait son regard. Du reste, il se faisait tort a lui-meme en disant qu’il commencerait a grisonner demain, car sa chevelure abondante et bouclée s’échappait de son casque en meches plus noires que le jais.

Il pouvait avoir trente-cinq ans.

Aubry atteignait sa vingtieme année.

Aubry était grand, et l’étroite cotte de mailles qui sonnait sur ses reins n’ôtait rien a la gracieuse souplesse de sa taille. Ses cheveux châtains, soyeux et doux tombaient en boucles molles sur ses épaules. Sa moustache naissait a peine, et la rude atmosphere des camps n’avait pas encore hâlé sa joue. Aubry était beau. Il avait le cour d’un chevalier.

Méloir avait un pere normand et une mere bretonne, Méloir ne valait pas beaucoup moins que le commun des hommes d’armes. La lance était légere comme une plume dans sa main. Quant a la chevalerie, ma foi ! Méloir ne s’en souciait pas plus que d’un gobelet vide.

Nous disons un gobelet d’étain. Il était brave parce que ses muscles étaient forts, et fidele parce que son maître était puissant. En prononçant ces mots : C’est la plus belle, Méloir s’était retourné involontairement et son regard avait cherché dans la cavalcade le groupe de six jeunes filles qui suivait immédiatement le duc. Aubry fit comme lui.

Puis Aubry et lui se regarderent.

– Elles sont six, dit Méloir, exprimant la pensée commune ; nous avons cinq chances contre une de ne pas nous rencontrer !

– Tu as dit que c’était la plus belle ! repartit Aubry a voix basse.

– Je l’ai dit. Et je te dis, mon cousin Aubry, que je serais fâché de te trouver sur mon chemin.

Les cloches du Mont s’ébranlerent, en meme temps que les portes du monastere s’ouvraient pour donner passage aux moines qui venaient au-devant de François de Bretagne.

La portion des curieux qui était restée sur les remparts d’Avranches voyait maintenant le cortege ducal, et la foule qui le suivait comme une tache sombre sur la brillante immensité des greves.

Il restait un quart de lieue a faire pour atteindre la base du roc.

– Haut les bannieres, hommes d’armes ! cria monsieur le sénéchal de Bretagne.

On était devant le Mont ; Méloir et Aubry releverent brusquement leurs hampes qui s’étaient inclinées dans le feu de la discussion. La banniere du couvent, qui portait la figure de l’archange, brodée sur fond d’or et l’écusson au revers, avec la fameuse devise du Mont-Saint-Michel : Immensi tremor Ocean[2], s’abaissa par trois fois. Guillaume Robert, procureur du cardinal-abbé, mit ses pieds dans le sable de la greve pour recevoir le prince, et les moines firent haie sur le roc.

En ce moment, ou chacun descendait de cheval, il y eut dans l’escorte beaucoup de confusion ; la cohue qui était a la suite poussait en avant pour sortir de la greve. Le sable foulé se couvrait d’eau, et c’est a peine si les dames du deuil trouverent chacune un cavalier galant pour préserver leurs pieds délicats.

Aubry sentit une main légere qui touchait son épaule.

Il se retourna, Reine de Maurever était aupres de lui.

– Que Dieu vous bénisse, Aubry, dit la jeune fille dont la voix était triste et douce. Je sais que vous m’aimez… Écoutez-moi. Avant qu’il soit une heure, mon pere va risquer sa vie pour remplir son devoir.

– Sa vie ! répéta Aubry ; votre pere ! Et ses yeux couraient dans la foule pour chercher l’absent.

– Ne cherchez pas, Aubry, reprit encore la jeune fille ; vous ne trouveriez point. Mais écoutez ceci : celui qui défendra mon pere sera mon chevalier.

– Hommes d’armes ! en avant ! dit monsieur le sénéchal. Reine sauta sur le sable et se confondit avec ses compagnes. Aubry chancelait comme un homme ivre.

– Allons, mon petit cousin, lui dit Méloir : il n’y a pas de quoi tomber malade. N’est-ce pas que c’est bien la plus belle ?

Ce grand Méloir avait sous sa moustache un sourire méchant.

– Que veux-tu dire ? balbutia Aubry.

– Rien, rien, mon cousin.

– Est-ce que ce serait ?…

– Mort diable ! tu as une épée. Quand nous serons en terre ferme, il sera temps de causer de tout cela. Aubry le regarda en face.

– Il y a deux moyens d’etre heureux, reprit le porte-enseigne d’un ton doctoral : se faire aimer et se faire craindre. Un brave garçon n’a pas toujours le choix. Mais quand l’un des deux moyens lui échappe, il garde l’autre. Attention, mon cousin ; baisse ta hampe et reve tout seul. Moi, j’ai a réfléchir.

Méloir prit les devants. On passait sous la herse. Le chour des moines chantait le Dies irae en montant l’escalier a pic qui donne entrée dans le château.


Chapitre 3 Fratricide.

François de Bretagne et sa suite, arrivés a la porte d’entrée du couvent de Saint-Michel, étaient a vingt-cinq toises environ du niveau de la greve.

François prit la tete du cortege et posa le premier son pied sur les marches de l’escalier.

Cet escalier, dont les degrés de pierre vont se plongeant dans un demi-jour obscur, s’ouvre entre les deux tourelles de défense, droites et hautes, percées chacune de deux créneaux séparés par une embrasure couverte, et conduit a la salle des gardes.

Il faut parler au passé quand il s’agit des hommes. Mais, pour les pierres, on peut employer le présent, car ces merveilles en granit sont debout, et c’est a peine si les fous furieux de 93, les Vandales de tous les âges, et quatre siecles accumulés ont pu mutiler quelques statues pieuses, écorcher quelques saints contours. Par exemple, le plâtre, plus fort que les révolutions et que les années ; le plâtre, arme favorite d’Attila-directeur, et d’Erostrate-entrepreneur de maçonnerie ; a rafraîchi bien des vieilleries.

Mais il n’est pas besoin d’aller si loin de Paris pour voir de quoi le plâtre est capable !

Laissons le plâtre. Et pour cela, décidément, parlons au passé.

Vis-a-vis de l’escalier, une vaste cheminée que surmontait l’écusson abbatial, tenait le centre de la salle des gardes.

L’écusson du cardinal Guillaume d’Estouteville, trente-deuxieme abbé de Saint-Michel, existe encore dans la nef et dans la salle des chevaliers. Il était écartelé : aux premier et dernier, burellé d’argent et de sable, au lion rampant du meme, accolé d’or, armé et lampassé de gueules sur le tout ; aux deuxieme et troisieme, de gueules a deux fasces d’or, – l’écu timbré d’un chapeau de cardinal de gueules et lambrequins de meme, surmonté de la croix archiépiscopale. En cour, l’écu de France a la bande de gueules pour brisure.

Dans cette salle des gardes, monseigneur l’éveque de Dol, qui devait officier, attendait son souverain avec le prieur de Saint-Michel et les chanoines de Coutances.

Le prieur prit la gauche de Guillaume Robert, qui représentait le cardinal-abbé, et livra les clés au servant chargé d’ouvrir les portes.

Pour arriver a l’église de l’abbaye de Saint-Michel, on ne marchait pas, on montait toujours.

Il fallut d’abord traverser le grand réfectoire, énorme piece de style roman, ou la sobriété des détails fait naître une sorte de grandeur pesante qui impose et qui étonne, les dortoirs, de meme style, qui regnent au-dessus, et la salle des chevaliers.

Elle était bien nommée, celle-la ! fiere et robuste comme ces géants qui s’habillaient de fer ! lourde, mais bien campée sur ses vigoureux piliers et respirant, du sol a sa voute, la majesté rude du soldat chrétien.

Comme style, c’était le roman arrivant au gothique, le pilier obese se faisant plus musculeux, le cintre caressant la naissance de l’ogive.

Ils monterent encore, lentement, les moines chantant les hymnes de mort, les hommes d’armes silencieux et recueillis, les femmes voilées, le duc pâle.

Le duc pâle, qui tremblait sous les voutes froides, et qui murmurait au hasard une priere.

Son cour ne savait pas que sa bouche parlait a Dieu.

Et Dieu n’écoutait pas.

Au-dessus de la salle des chevaliers, le cloître.

L’Aire de Plomb, comme on l’appelait, parce que la cour, comprise entre les quatre galeries, était recouverte en plomb, pour protéger la voute de la salle inférieure.

A mesure qu’on montait, le roman disparaissait pour faire place au gothique, car l’histoire architecturale du Mont-Saint-Michel a ses pages en ordre, dont les feuillets se déroulent suivant l’exactitude chronologique.

Le soleil de midi éclairait le cloître, qui apparut aux pelerins dans toute sa riche efflorescence : Un carré parfait, a trois rangs de colonnettes isolées ou reliées en faisceaux qui se couronnent de voutes ogivales, arretées par des nervures délicates et hardies.

Le prodige ici, c’est la variété des ornements dont le motif, toujours le meme, se modifie a l’infini dans l’exécution, et brode ses feuilles ou ses fleurs de mille façons différentes, de telle sorte que la symétrie respectée laisse le champ libre a la plus aimée de nos sensations artistiques : celle que fait naître la fantaisie.

Aussi, cette échelle de soixante pieds que nous venons de gravir, depuis la base des tourelles jusqu’a l’aire de plomb, en passant par la salle des gardes, le grand réfectoire, le dortoir, la salle des chevaliers, le cloître, avait-elle reçu, des visiteurs éblouis, le nom générique de la Merveille.

A l’angle nord du cloître, il y avait un tronc de bois sculpté, devant lequel monsieur le prieur s’arreta en faisant sonner son bât.

– Monsieur Gilles de Bretagne dit-il, dont Dieu ait l’âme en sa miséricorde, mit dans ce tronc quarante écus nantais, en l’an trente-sept, le quatrieme jour de février.

François prit une poignée d’or dans son escarcelle, la jeta dans le tronc, se signa et passa.

La procession tourna l’angle du cloître pour gagner la basilique.

Mais ce n’est pas le grand soleil qu’il faut a cette architecture sarrasine pour qu’elle répande tout ce qui est en elle de mystérieux et de pieux. Ses grâces un peu bizarres, ses effets imprévus en quelque sorte romanesques, ont plus besoin d’ombre encore que de lumiere.

Et cela est si vrai, que nous assombrissons a plaisir les vitraux de nos cathédrales, afin que le jour glisse a la fois moins clair et plus chaud dans ces forets de granit qui ont leurs racines sous le marbre de la nef et qui entrelacent a la voute leurs branches feuillées ou fleuries.

La basilique de Saint-Michel n’était pas entierement bâtie a l’époque ou se passe notre histoire. Le couronnement du chour manquait ; mais la nef et les bas côtés étaient déja clos. L’autel se dressait sous la charpente meme du chour qui communiquait avec le dehors par les travaux et les échafaudages.

Le duc François s’arreta la. Il ne monta point l’escalier du clocher qui conduit aux galeries, au grand et au petit Tour des fous et enfin a cette fleche audacieuse ou l’archange saint Michel, tournant sur sa boule d’or, terrassait le dragon a quatre cents pieds au-dessus des greves[3] .

Les tentures funebres cachaient la partie du chour inachevée. Les moines se rangerent en demi-cercle, autour de l’autel.

La grosse cloche du monastere tinta le glas.

Les six dames du deuil s’agenouillerent sur des coussins de velours, derriere le dais qu’on avait tendu pour le duc François.

Jeanne de Bruc et Yvonne-Marie de Coëtlogon occuperent les deux premiers coussins. Elles représentaient madame Isabelle d’Écosse, duchesse régnante et Françoise de Dinan, veuve du prince décédé.

Parmi les gentilshommes, Malestroit représentait monsieur Pierre de Bretagne, frere du duc, et le vaillant Jean Budes, souche de la maison de Guébriant, se mit aux lieu et place d’Arthur de Bretagne, connétable de Richemont, absent pour le service du roi de France.

Aux frises tendues de noir, la devise de Bretagne courait en festons sans fin, montrant, tantôt l’un, tantôt l’autre de ses quatre mots héroiques : Malo mori quam faedari.[4]

La foule emplissait les bas côtés.

Dans la nef, les hommes d’armes étaient debout, séparés de leur souverain et des religieux par la balustrade du chour.

Cette obscurité que nous demandions tout a l’heure pour les ouvres de l’art gothique, la basilique de Saint-Michel l’avait a profusion ce jour-la. Le noir des tentures, couvrant la demi-transparence des vitraux, laissait a peine passer quelques rayons, et la lueur des cierges luttait victorieusement contre ces pâles clartés.

Il régnait sous la voute une tristesse grave et profonde.

Et aussi, mais nul n’aurait su dire pourquoi, une sorte de mystique terreur.

L’office commença.

François était juste en face du cercueil vide qui figurait la biere absente, pour les besoins de la cérémonie.

On dit qu’il tint les yeux baissés constamment et que son regard ne se tourna pas une seule fois vers le drap noir ou des lettres d’argent dessinaient le chiffre de son frere.

Les moines récitaient les oraisons d’une voix lente et cadencée. La foule et les chevaliers répondaient.

On dit que pas une fois les levres décolorées de François ne s’ouvrirent pour laisser tomber les répons.

On dit encore qu’a plusieurs reprises son corps chancela sur le noble siege que lui avaient préparé les moines.

On dit enfin que lors de l’absoute sa main laissa échapper le goupillon bénit…

Mais ce fut pendant l’absoute que se passa la scene étrange et mémorable qui sans doute fit oublier les détails qui l’avaient précédée.

Cette scene, la basilique de Saint-Michel en gardera éternellement le souvenir.

Le doigt de Dieu toucha ce front que ne pouvait atteindre le doigt de la justice humaine.

Au moment ou le duc François se levait pour jeter l’eau sainte sur le catafalque, et comme monsieur le sénéchal de Bretagne jetait ce cri sous la voute sonore :

– Hommes d’armes ! a genoux ! Au moment ou les six chevaliers du deuil, baissant la pointe de l’épée, entraient dans le chour pour se ranger autour du cénotaphe, un moine parut tout a coup derriere le cercueil vide. Personne n’aurait su dire d’ou sortait ce religieux, car toutes les stalles restaient remplies et nul mouvement ne s’était fait a l’entour du chour. Le moine se dressa de toute sa hauteur, développant la bure raide de sa robe et ne montrant qu’une main qui tenait un crucifix de bois.

– Arriere, duc ! prononça-t-il d’une voix retentissante. Le duc François s’arreta. Reine de Maurever trembla sous son voile. Aubry tressaillit. Il avait reconnu cette voix. Dans le chour et dans la nef on se regardait. La stupéfaction était sur tous les visages. Cependant monseigneur l’éveque de Dol ne bougeait pas. Procureur, prieur et religieux durent imiter son exemple. Le moine inconnu tourna le cénotaphe et vint a la rencontre du duc.

– Que veux-tu ? balbutia ce dernier.

– Je viens a toi de la part de ton frere mort, répondit le moine. Un frisson courut dans toutes les veines.

Méloir seul semblait curieux plutôt qu’effrayé. Il s’avança jusqu’a la balustrade pour mieux voir. Aubry l’y avait précédé.

– Qui es-tu ? prononça encore le duc François, dont la voix défaillait.

Le moine, au lieu de répondre cette fois, jeta en arriere le large capuchon de son froc et découvrit une tete de vieillard, énergique et calme, couronnée de longs cheveux blancs.

Un nom passa aussitôt de bouche en bouche. On disait :

– Hue de Maurever ! l’écuyer de M. Gilles ! Méloir hocha sa tete coiffée de fer, comme on fait quand le mot longtemps cherché d’une énigme vous apparaît a l’improviste. Aubry, qui respirait a peine, se tourna vers l’endroit de la nef ou les dames étaient agenouillées. Reine était immobile. Les draperies de son voile semblaient taillées dans le marbre. Le prétendu moine, cependant, avait le front haut et l’oil assuré. Il regardait en face François de Bretagne dont les paupieres se baissaient. Sa voix se fit grave, et son accent plus solennel.

– En présence de la Trinité sainte, reprit-il, et devant tous ceux qui sont ici, pretres, moines, chevaliers, écuyers, hommes-liges, servant d’armes, bourgeois et manants, moi, Hugues de Maurever, seigneur du Roz, de l’Aumône et de Saint-Jean-des-Greves, parlant pour ton frere Gilles, assassiné lâchement, je te cite, François de Bretagne, mon seigneur, a comparaître, dans le délai de quarante jours, devant le tribunal de Dieu !

Le vieillard se tut. Sa main droite, qui tenait un crucifix, s’éleva. Sa main gauche sortit du froc entrouvert et jeta aux pieds de François un gantelet de buffle que chacun put reconnaître pour avoir appartenu au malheureux prince dont on fetait les funérailles.

Pour se rendre compte de l’effet foudroyant produit par cette scene, il faut quitter le milieu sceptique ou nous vivons et secouer l’atmosphere de prose lourde qui nous entoure ; il faut se reporter au lieu et au temps. Le quinzieme siecle croyait : la religion entrait alors dans la vie de tous, et il n’était guere de cour qui ne se serrât au seul mot de miracle.

Cela se passait au Mont-Saint-Michel, le rocher lugubre, cerné par la mort.

Cela se passait dans la basilique en deuil, devant le cercueil de celui-la meme qui appelait son frere assassin aux pieds de la justice supreme.

Autour du cénotaphe, flanqué de ses quatre rangées de cierges, cinquante moines s’alignaient, impassibles, montrant leurs rigides visages dans cette ombre étrange que fait la profonde cagoule.

L’autel seul rayonnait sur le fond mat des draperies noires.

Et dans la nuit de la nef, parmi la cohue confuse des colonnes, sous les ogives enchevetrant a l’infini leurs nervures, éclairées vaguement par quelques rayons rougeâtres échappés aux vitraux, l’acier des armures jetait ça et la ses austeres reflets…

Il y eut deux ou trois secondes de silence morne, pendant lesquelles une terreur écrasante pesa sur l’assemblée.

Allait-on voir le spectre soulever ses funebres voiles ?

Puis il se fit un grand mouvement. Les armures sonnerent dans la nef ; les six chevaliers escaladerent la balustrade, et les moines quittant leurs stalles en désordre, s’élancerent au milieu du chour.

Cela, parce que le duc de Bretagne, apres avoir chancelé comme s’il eut reçu un coup de masse sur le crâne, était tombé a la renverse sur le marbre.

On le releva.

Quand il rouvrit les yeux, Hue de Maurever avait disparu ; et tout ce que nous venons de raconter aurait pu passer pour un songe, sans le gantelet de buffle qui était toujours la, témoin irrécusable du terrible ajournement.

Par ou le faux moine s’était-il enfui ?

Chacun se fit cette question, mais nul n’y sut répondre.

Le duc François, livide comme un cadavre, parcourut des yeux sa suite frémissante.

– Cet homme a menti, messieurs, dit-il, je le jure a la face de Saint-Michel ! Une voix tomba de la voute et répondit :

– C’est toi qui mens, mon seigneur, je le jure a la face de Dieu ! On vit un objet sombre qui se mouvait dans la galerie conduisant a l’escalier du clocher. Le sang monta aux yeux de François qui se redressa.

– Cent écus d’or a qui me l’amenera ! s’écria-t-il.

Reine sentit son cour s’arreter. Personne ne bougea. Le duc repoussa du pied le gantelet avec fureur. Son regard qui cherchait un aide, tomba sur Aubry de Kergariou, debout derriere la balustrade.

– Avance ici, toi ! commanda-t-il.

Aubry ficha sa banniere dans les degrés qui séparaient la nef du chour et franchit la balustrade.

– Mon cousin de Poroët, reprit le duc, m’a dit souvent que tu étais la meilleure lance de sa compagnie. Veux-tu etre chevalier ?

– Mon pere l’était ; je le deviendrai avec l’aide de mon patron, répliqua Aubry.

– Tu le seras ce soir, si tu m’amenes cet homme mort ou vivant.

Les yeux d’Aubry se tournerent vers la nef. Il vit Méloir qui souriait méchamment. Il vit les deux blanches mains de Reine qui se joignaient sous son voile.

Aubry tira son épée, la baisa et la jeta devant le duc. Apres quoi, il croisa ses bras sur sa poitrine. Le duc recula. Ce coup le frappa presque aussi violemment que l’accusation meme de fratricide. On entendit glisser entre ses levres blemes ces mots prophétiques :

– Je mourrai abandonné ! Mais avant qu’il eut eu le temps de reprendre la parole, le bruit d’une seconde banniere, fichée dans le bois des marches, retentit sous la voute silencieuse.

Méloir franchit la balustrade a son tour.

Il mit un genou en terre devant le duc.

– Mon seigneur, dit-il, celui-la est un enfant ; moi je suis un homme ; je poursuivrai le traître Maurever, et je le trouverai, fut-il chez Satan !

– Donc tu seras chevalier ! s’écria le duc.

Le soir, en traversant les greves pour regagner Avranches, le futur chevalier Méloir avait pour mission de garder le pauvre Aubry qui était prisonnier d’État.

– Mon cousin, disait-il, nous voila en partie. Elle t’aime, mais elle me craint. Je ne changerais pas mes dés contre les tiens.