Le Roi des gueux - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1859

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Paul Féval (père)

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Opis ebooka Le Roi des gueux - Paul Féval (père)

Durant le regne de Philippe IV, deux femmes venant d'Estremadure entrent a Séville, de nuit. Elles ne savent pas encore que de nombreuses intrigues et complots les y attendent...

Opinie o ebooku Le Roi des gueux - Paul Féval (père)

Fragment ebooka Le Roi des gueux - Paul Féval (père)

A Propos
Partie 1 - LE DUC ET LE MENDIANT
Chapitre 1 - UNE NUIT A SÉVILLE
Chapitre 2 - LA PLACE DE JÉRUSALEM

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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Partie 1
LE DUC ET LE MENDIANT


Chapitre 1 UNE NUIT A SÉVILLE

En ce temps, Séville était encore la reine des Espagnes, malgré la suprématie politique accordée par Philippe II a Madrid la parvenue. La capitale nouvelle avait la cour et donnait son nom aux actes de la diplomatie péninsulaire depuis la fin du regne de Charles-Quint ; mais, pour le peuple espagnol, Séville restait toujours la ville royale. Ses mosquées transformées en basiliques, son palais maure qui ne le cede qu’a l’Alhambra, ses campagnes fécondes et embaumées, son fleuve magnifique, sa gloire resplendissante, jetaient un facile défi a ce pauvre et aride coteau, baigné par ce ruisseau bourbeux, le Mançanerez, ou s’étageaient les vaniteuses masures madrilenes, comme le mendiant de Castille redresse son incorrigible fierté sous les lambeaux de sa cape criblée.

Ce n’était pas de Madrid qu’on aurait pu chanter, de Bilbao a Tarifa l’Africaine, et de Valence a Lisbonne, capitale d’un tout jeune royaume :

Quien no ha visto a Sevilla

No ha visto a maravilla.

(Qui n’a vu Séville n’a vu de merveille.)

Philippe IV aimait Séville. Au moins une fois chaque année, les riches tentures de l’Alcazar voyaient le jour et secouaient leur poussiere pour feter la bienvenue du souverain. Ce prince, aussi malheureux que faible, avait déja perdu le Portugal, qui avait proclamé son indépendance et choisi pour roi, Jean de Bragance, héritier par les femmes de Jean Ier ; il était en train de perdre la Catalogne, et ses ambassadeurs, comme ses armées, pliaient partout devant le génie ennemi de Richelieu ; mais il ne puisait dans ses revers aucune résolution mâle.

Son ministre favori était chargé de voir, d’entendre, de penser et d’agir pour lui. Fuyant les affaires, cherchant le plaisir, il fermait incessamment l’oreille au grand murmure de la nation espagnole, qui accusait hautement le ministre d’impéritie ou de trahison.

Partout fermentait le mécontentement. Les provinces, ruinées par la guerre et attaquées dans leurs privileges constitutionnels par les capricieuses réformes du favori, commençaient a refuser la taxe. Les séditions se multipliaient, éclatant a la fois sur les points les plus opposés du royaume. A Madrid, a Valladolid, a Tolede, on avait vu des processions moqueuses courir les rues, lors du dernier carnaval, escortant une banniere ainsi blasonnée, contre toutes les regles de la science héraldique : « De sable, au fossé du meme », avec cette devise cruelle qui faisait allusion aux pertes récentes de Philippe IV et au surnom de Grand que le ministre favori lui avait décerné de sa propre autorité : Plus on lui prend, plus il est grand.

A Séville enfin, a Séville, si fiere de son titre de ciudad leal (cité loyale), on avait trouvé, placardée a la porte de l’Alcazar, une variante plus insolente encore du meme theme. Au lieu de l’écusson, c’était une estampe représentant toujours le fossé symbolique autour duquel se groupaient cinq fossoyeurs : l’Anglais, le Français, le Hollandais, le Portugais et le Catalan. La légende amendée portait : Agrandissement de la Maison d’Autriche.

La cour se divertissait cependant, et les dernieres courses de Saragosse avaient été splendides.

La nuit du 28 au 29 septembre 1641 avait été marquée a Séville par un mouvement inaccoutumé. Apres les réjouissances de la Saint-Michel, dont l’hermandad d’Andalousie et le bureau du saint-office avaient permis la prolongation jusqu’a onze heures avant minuit, tous les logis s’étaient fermés comme d’habitude, et de la Juiverie silencieuse au bruyant quartier des Gitanos, au-dela du fleuve, la ville était devenue muette. C’est a peine si les serenos, dormant debout et balançant leur petite lanterne au bout de la longue hallebarde, entendaient ça et la, dans leur promenade solitaire, quelque chant attardé derriere les jalousies tombées des maisons de délices, tolérées, moyennant larges finances, par la Tres Illustre Audience. Il suffisait alors d’un petit coup frappé aux carreaux pour faire taire romances et guitares.

Mais entre deux et trois heures du matin on aurait pu entendre au dela des murailles du nord, le bruit d’une nombreuse cavalcade arrivant par la route de Lerena ; la Puerta del Sol, ou se voit encore ce beau soleil peint a la détrempe avec sa chevelure ébouriffée de rayons d’or, leva sa herse et ouvrit ses deux battants a l’appel impérieux de deux cavaliers de la Tres Sainte Confrérie parlant au nom du roi catholique.

Trois gardes et un alferez moitié endormis se rangerent sous la voute au port d’armes, apres avoir lancé pour la forme le : Qui vive ? auquel il fut répondu :

– Sauf-conduit royal !

L’alferez jeta un coup d’oil sur le parchemin déplié a la lueur des torches que portaient les deux premiers cavaliers. Il mit aussitôt la main a la demi-salade qui lui couvrait la tete, et se recula respectueusement.

La cavalcade s’engagea sous la voute.

Elle était composée d’un nombre assez considérable de gens armés qui semblaient, pour la plupart, des serviteurs de noble maison, et de cinq ou six femmes, dont deux, montées sur de superbes genets et voilées de la tete aux pieds, étaient évidemment des personnes de haute qualité. Autant qu’on en pouvait juger sous l’ampleur de leurs voiles, l’une atteignait déja le milieu de la vie, tandis que l’autre était une toute jeune fille. Les duegnes et suivantes qui les accompagnaient avaient des mules pour monture.

La cavalcade venait de loin, sans doute. Les manteaux des gens de l’escorte étaient tout gris de poussiere.

Les archers de la confrérie s’engagerent les premiers dans la rue étroite et tortueuse qui fait suite a la porte du Soleil. Leurs torches éclairaient en passant les maisons hautes et sombres qui semblaient toutes s’incliner en avant, a cause des appentis sur consoles qui s’ajoutent d’étage en étage aux logis de l’Espagne méridionale, et qui donnent aux rues l’aspect uniforme d’une voute a gradins renversée, fendue a sa clef pour laisser voir une étroite bande du ciel. D’autres contrées cherchent des armes contre le froid ; ici, tout est calculé pour détourner les rayons trop ardents du soleil.

Le pas des chevaux allait tantôt sonnant, tantôt s’étouffant, selon que la voie capricieuse était ferrée de petits cailloux ou défoncée et recouverte d’un épais tapis de poudre. La rue tournait a chaque instant. La lueur des torches prolongeait l’ombre grele des portiques musulmans, ou arrachait quelque faible étincelle aux bizarres magnificences des fenetres mauresques ; puis tout a coup, derriere ces légeres et féériques perspectives, se carrait le lourd profil d’une maison espagnole.

Pas une parole n’était prononcée dans l’escorte. De temps en temps, sur son passage, quelque croisée curieuse s’ouvrait, car ce n’était point chose ordinaire que de voir semblable cortege dans les rues de Séville, a cette heure. Au travers des planchettes de quelque jalousie baissée, un long regard suivait les deux torches qui échevelaient dans la nuit leurs flammes fumeuses et rouges.

Qu’était-ce ? Une mystérieuse cérémonie du saint-office ? La maison du comte-duc venant rejoindre le roi ?

On ne savait. Les cavaliers étaient trop peu nombreux pour escorter la reine. Et d’ailleurs, pourquoi la fille de Henri IV de France, aimée et respectée du peuple espagnol, eut elle choisi les heures nocturnes pour faire son entrée dans la loyale cité de Séville ?

On ne savait, en vérité. Les fenetres se refermaient. La cavalcade muette poursuivait son chemin.

Apres un quart d’heure de marche environ, les deux archers de la confrérie s’arreterent en meme temps a l’entrée d’une petite place de forme irréguliere, fermée d’un côté par une massive construction d’aspect monumental et sombre, de l’autre par des arcades mauresques dont quelques-unes tombaient en ruine.

L’extrémité opposée de la place s’ouvrait sur une rue courte et large, dont le développement laissait voir le portail gothique d’une église.

L’un des archers dit :

– C’est bien ici la maison de Pilate. Voici le Sépulcre a gauche. Nous sommes sur la place de Jérusalem.

– Si la senora duchesse n’a pas eu a se plaindre de ses fideles serviteurs, ajouta l’archer en portant la main a son morion de cuir, nous nous recommandons a sa munificence.

La plus âgée des deux dames voilées jeta une bourse, qui fut adroitement saisie au passage.

Et les deux archers, a l’unisson :

– Que Dieu, la Vierge et tous les saints soient a tout jamais les protecteurs de sa seigneurie, tres noble, tres illustre et tres généreuse !

En Espagne, les superlatifs ne coutent pas plus qu’en Italie.

– Frappez, Savinien ! ordonna celle qu’on appelait la duchesse.

Un vieux valet, armé jusqu’aux dents et portant sur l’épaule gauche une rondache du temps du Cid Campéador, descendit de cheval et s’avança vers la porte principale de ce grand bâtiment noir désigné sous le nom de « la maison de Pilate. » Il souleva un énorme marteau de fer ciselé qui, retombant de son poids sur la plaque, fit retentir tous les échos des alentours.

L’escorte entiere, a ce moment, avait quitté la rue et se développait sur la place.

– Je me nomme Pablo Guttierez, et je suis de Santarem, dit celui des deux archers qui avait parlé le premier. Mon camarade a nom Sancho tout court et sa naissance est un secret de famille ; il est de Ségorbe. Que la tres illustre senora duchesse daigne ne point oublier les noms de ses fideles serviteurs, au cas ou ils auraient besoin de sa protection puissante.

Ils s’inclinerent tous les deux jusque sur le garrot de leurs chevaux ; mais, au lieu de s’éloigner apres ce salut, ils leverent leurs torches et se prirent a compter a voix haute le nombre des serviteurs composant l’escorte.

La duchesse dit :

– Savinien, frappez plus fort.

Le vieux valet obéit a tour de bras, et l’on entendit dans la cour intérieure, ou patio, les aboiements essoufflés d’un vieux chien.

– Zamore a entendu, murmura la duchesse, d’une voix changée par l’émotion.

En ce moment Pablo Guttierez s’écria :

– Il y avait quinze hommes d’escorte a la porte du Soleil ; je n’en trouve plus que treize. La senora duchesse peut-elle m’expliquer ce mystere ?

Sancho, l’autre archer, comptait a haute voix de un jusqu’a treize.

– Que veut dire cela ? demanda la duchesse ; ne manque-t-il aucun de nos hommes ?

– Aucun ! répondit un grand beau cavalier vetu en gentilhomme et qui avait l’honneur d’etre le premier écuyer de sa seigneurie, mais il y avait ces deux voyageurs…

– Quels voyageurs ? fit la duchesse avec impatience. Frappez plus fort, Savinien !

La porte antique sonna une troisieme fois sous les coups répétés du marteau.

– On y va, Vierge sainte ! gronda une voix cassée dans la cour. Les Maures ont-ils repris Séville ?

Pendant cela, Osorio, le premier écuyer, répondit a sa noble maîtresse :

– S’il plaît a Votre Seigneurie, je parle de ces deux voyageurs qui nous suivent depuis Valverde. Peut-etre, pour traverser la campagne de Séville qui n’est pas sure, s’étaient-ils glissés parmi notre escorte.

La plus jeune des deux dames n’avait pas encore prononcé une parole. Elle était immobile sur son joli cheval. Elle détourna la tete aux derniers mots d’Osorio, et se dirigea vers la porte, dont la grosse serrure criait. La duchesse voulut suivre cet exemple ; mais les deux archers, sans rien perdre de leurs formes respectueuses, lui barrerent formellement le passage.

– Tres puissante senora, dit Pablo Guttierez, nous étions honnetement couchés dans nos lits, au Berrocal, mon camarade et moi, quand l’alguazil mayor nous a requis de vous faire escorte jusqu’a la maison de Pilate, au haut de la rue des Caballerizas, a Séville. Nous retournons de ce pas au Berrocal. Faudra-t-il garder le silence, ce qui est pécher par omission et mérite, pénitence marquée au neuvieme titre de la formule ? Faut-il avouer a l’alguazil mayor que, dans ces malheureux temps de troubles, nous avons fait ouvrir nuitamment la porte de Séville a deux inconnus, mal intentionnés peut-etre ?

Les deux battants de la porte grinçaient en roulant sur leurs gonds, le vieux chien geignait ; en se hâtant, la voix cassée de l’intérieur dit, avec cette emphase qui ne manque jamais aux discours andalous :

– Entrez, qui que vous soyez, et tous tant que vous etes. Chez Medina-Celi, la porte s’ouvre a toute heure. Le maître est prisonnier, la maîtresse est dans l’exil, mais la maison reste, et jamais on n’a demandé a l’hôte que Dieu envoie : Qui etes-vous ?

C’était une grande femme, un peu courbée par l’âge. La lueur des torches montrait ses cheveux gris épais, ses traits rudement accusés et l’éclat perçant de ses yeux noirs.

– Osorio, commanda la duchesse, donnez encore dix pistoles a ces bons chrétiens, pour le repos de leur conscience, et qu’ils retournent d’ou ils sont venus.

Il paraît que Pablo Guttierez et meme Sancho tout court n’en demandaient pas davantage, car ils ne protesterent plus, et, a peine le premier écuyer leur eut-il compté les pistoles, qu’ils tournerent bride en appelant sur lui toutes les bénédictions célestes.

La jeune dame, cependant, passait a cheval la porte haut-voutée de la maison de Pilate. La senora duchesse la suivait de pres. Vous eussiez vu sur le seuil cette grande femme a la taille courbée, qui, redressée a demi et la bouche entr’ouverte, soulevait d’une main sa lanterne, tandis que son autre main étreignait sa poitrine. Ses jambes tremblaient violemment. Le vieux chien rampait jusque sous les jambes des chevaux et poussait des hurlements étranges.

– Est-ce que tu es fou, toi aussi, Zamore ? murmura la vieille, dont l’oil dur se mouilla.

La duchesse écarta son voile. Le rayon de la lanterne frappa ses traits mélancoliques et fatigués par la souffrance, mais qui gardaient une admirable beauté.

– Zamore se souvient, Catalina, dit-elle.

Un grand cri s’étouffa dans la gorge de la vieille femme. Elle se laissa choir sur ses genoux, tandis que la lanterne s’échappait de ses mains. Zamore, qui avait entendu son nom, se redressa sur ses quatre pattes et jappa en tendant le cou. Il parvint a lécher la main que sa noble maîtresse abaissait vers lui en se retenant au pommeau de la selle.

Mais Catalina s’était relevée.

– Pascual ! Pedro ! Antonio ! cria-t-elle tout a coup d’une voix vibrante et rajeunie, hors du lit, fainéants, a votre devoir ! Zamore l’a reconnue le premier : les chiens ont une âme. Que Dieu soit remercié ! Que la Vierge sainte soit bénie ! J’ai tant prié pour votre retour, senora de mon cour, ô ma chere maîtresse ! Bonjour, Savinien ! je te reconnais bien, malgré ta barbe grise… Hola ! Pedro ! Antonio ! les deux Pascual ! malheureux ! Des torches pour recevoir celle qui est la premiere apres Dieu dans votre maison ! Salut, seigneur Osorio ! Vous etes parti enfant, vous revenez homme…

– Et celle-ci ! s’interrompit-elle en se précipitant sur la main de la plus jeune des deux dames, qu’elle baisa avec une tendresse dévote, est-ce ma petite Isabel, la fille de mon lait, mon amour, mon orgueil ? Jésus mort pour nous ! on grandit donc aussi dans l’exil ?

Elle chancela, brisée par son émotion.

Toute l’escorte avait maintenant franchi le seuil. La plupart des cavaliers et toutes les femmes suivantes avaient déja mis pied a terre.

C’était une cour vaste, mais assombrie par les hautes constructions qui l’entouraient. L’herbe y croissait entre les dalles. Aux lueurs nocturnes qui tombent incessamment du ciel pur dans ces sereines contrées, on apercevait la perspective confuse de deux portiques a basses et lourdes arcades. Au fond, le corps de logis arretait la vue par ses lignes massives et d’une grandeur étrange.

Sous le cloître de gauche, trois clartés s’allumerent a la fois ; quatre hommes s’élancerent a demi-nus : un vieillard et trois jeunes gens.

– Que t’avais-je dit, Catalina ? s’écria le vieux en se hâtant a larges enjambées, j’avais revé de nuages s’écartant pour nous laisser voir le soleil ! On n’a pas prononcé le nom de ceux qui viennent, mais qu’est notre soleil, sinon Medina-Celi ? A genoux, enfants ! plus pres, sous le pas du cheval ! Les Nunez font cela pour leur senora et pour la reine.

Les torches éclairaient la scene de leurs éclats rouges et vacillants. Les quatre Nunez étaient agenouillés : Pascual le vieillard, les trois jeunes gens (Pascual IIe, Pedro et Antonio) ; Catalina pressait la main de la jeune dame contre ses levres.

Celle-ci releva son voile, a l’exemple de sa mere, et découvrit cette fine et merveilleuse beauté des fleurs de l’Andalousie. Le genou d’Osorio lui servait d’étrier ; elle tomba, leste et gracieuse, dans les bras frémissants de sa nourrice.

La duchesse descendit a son tour et donna sa belle main aux baisers pieux des Nunez. Il y a un charme dans le retour, quelles que soient d’ailleurs les causes concomitantes de tristesse. Les gens de l’escorte étaient joyeux ; peu a peu, la cour s’emplissait de bruits ou perçaient déja quelques rires.

– Silence ! ordonna la duchesse ; l’exil est fini, mais la proscription n’est pas levée. Cette maison n’est-elle pas toujours veuve de son maître ?

Comme pour preter plus de force a ses paroles, la flamme des torches éclairait ses longs vetements de deuil.

– Nul n’a le droit de se réjouir ici, ajouta-t-elle, tant que la dure captivité pesera sur notre seigneur le duc.

La cour était muette. On entendait la brise nocturne dans le feuillage sonore des grands vieux orangers plantés le long des cloîtres.

Éléonore de Tolede, duchesse de Medina-Celi, reprit en s’adressant aux Nunez :

– Mes bons amis, vous n’étiez pas prévenus ; peut-etre n’y a-t-il point d’appartements préparés pour nous recevoir ?

Catalina se redressa.

– Qu’avions-nous donc a faire, dit-elle, nous, vos serviteurs, sinon a espérer votre retour ? Dieu merci ! l’homme a encore le bras robuste, et les enfants sont de bons cours. Les chambres sont comme au moment du départ ; vous n’y trouverez meme pas l’odeur de l’absence. Chaque matin, depuis quinze ans, l’air a pénétré derriere les draperies des alcôves ; chaque soir, le soleil couchant a souri au travers des jalousies entr’ouvertes. La poussiere du lendemain ne s’est pas ajoutée a celle de la veille. C’était notre devoir et notre bonheur ; nous faisions comme si le logis eut gardé ses nobles hôtes… et nous disions parfois : A quelque heure du jour ou de la nuit qu’ils arrivent, ils trouveront tout ce qu’ils ont laissé : des murs sains, des couches fraîches et des serviteurs dévoués.

Autour de ses levres et sur la bouche des quatre Nunez, il y avait le meme sourire.

La duchesse leur donna de nouveau sa main, et dit plus gaiement :

– On nous aime donc encore ? Merci, bonnes gens… Messieurs, retirons-nous.

Pascual se dirigea aussitôt vers l’entrée d’honneur, qu’il ouvrit a deux battants. Le vieux Zamore alla se poster aupres du seuil pour mendier une caresse au passage. La duchesse, appuyée sur le bras d’Osorio et suivie par ses femmes, ouvrit la marche. On pénétra sous le vestibule aux piliers orientaux, aux peintures murales naivement éclatantes. Tout était comme la nourrice l’avait annoncé. Ces revenants auraient pu croire que leur absence n’avait été qu’un reve, si les années écoulées ne laissaient apres elle des témoignages trop certains. La duchesse Éléonore avait quitté ces lieux dans tout l’éclat de sa jeunesse fiere et heureuse, emportant dans ses bras jusqu’a la litiere de voyage un tout petit enfant, son espoir, son trésor. Elle revenait maintenant, la duchesse Éléonore, toujours belle, mais belle de cette austere et douce beauté qui couronne le front des meres.

Et l’enfant d’autrefois était cette adorable jeune fille d’aujourd’hui, a la taille souple et haute.

Catalina, la nourrice, avait eu raison de le dire, on grandit aussi dans l’exil. Mais voyez ces plantes qui nous viennent de loin et qui croissent sevrées du soleil natal. Parmi les suaves rayonnements de la jeunesse et derriere le charme qui couronnait le front d’Isabel, vous eussiez entrevu je ne sais quelles vagues mélancolies.

La duchesse parcourut, grave et muette, ces imposantes galeries qui lui parlaient de tant de souvenirs. Arrivée a la porte de sa chambre, elle déposa un baiser sur la joue froide d’Isabel, et passa le seuil, pressée qu’elle était sans doute de se donner tout entiere a sa méditation.

Isabel avait le cour serré. Aurait-elle su dire pourquoi ? Peut-etre, car les plis de son voile avaient tressailli quand on avait attiré l’attention de sa mere sur ces deux voyageurs mystérieux, melés furtivement a l’escorte, puis furtivement disparus.

Son appartement était dans le meme corridor que celui de sa mere. C’était Catalina qui lui servait de guide : les Nunez distribuaient les serviteurs et gens de l’escorte dans les diverses parties des communs.

– Voici notre chambre, nina… commença-t-elle.

Puis, se reprenant :

– Noble senorita, voici la chambre ou nous dormions toutes deux.

Elle ouvrit la porte, Isabel, accordant a peine a l’ameublement un regard distrait, gagna précipitamment la fenetre.

Et cependant l’ameublement avait pour elle un intéret tout particulier. La piece principale était un berceau de métal ciselé, orné de ses tentures a la fois riches et charmantes. Le long des murs, tapissés de cuir cordouan, des multitudes de jouets s’amoncelaient. Dans le berceau il y avait une poupée étendue.

Était-ce le dernier jeu d’Isabel enfant ? Était-ce un mélancolique amusement de la pauvre nourrice ?

– Senorita, dit celle-ci tristement, vous étiez trop jeune : vous ne vous souvenez de rien !

Et comme Isabel pensive restait a la fenetre, dont elle avait soulevé les rideaux :

– Ceci est votre petit lit, senora. Vous teniez la dedans, et il était bien trop grand pour vous. Voici vos joujoux, la poupée que vous aimiez le mieux, le gitano… le contrebandier… le moine… et ce char mignon dans lequel je vous traînais sous les lauriers roses, la-bas, autour de la fontaine. Est-ce que vous vous trouvâtes plus heureuse dans cette Estramadure ou il n’y a déja plus de cactus vermeils ni de lentisques a l’ombrage parfumé ?

– Bonne nourrice, dit Isabel, je me suis toujours souvenue de vous, mais tout le reste est sorti de ma mémoire.

– De moi ! s’écria Catalina ; rien que de moi ! Sainte Vierge, je fais vou de tresser une couronne en fil d’or pour la tete de votre divin fils ! La nina se souvenait de moi ! Si vous saviez comme je vous aimais, senorita… et comme je vous aime ! Une fois, dans les premiers temps de votre absence, j’avais fait un reve… car je revais toujours de vous… je vous avais vue tout habillée de blanc dans une barque abandonnée au cours du Guadalquivir…

– Catalina, interrompit brusquement la jeune fille, qu’y a-t-il sous cette fenetre ? la nuit est sombre et je ne peux distinguer les objets.

Un gros soupir souleva la poitrine de la nourrice.

– Il y a la place, noble senorita, répondit-elle, la place de Jérusalem avec la rue des Cabellerizas a gauche, la rue Impériale a droite ; en face, l’arcade mauresque sous laquelle vous aimiez tant voir danser les gitanos.

– Et par quelle rue sommes-nous arrivés cette nuit ? interrompit encore Isabel, nous venons de la porte du Soleil.

– Vous etes arrivés par la rue des Cabellerizas, senorita.

– Merci, bonne Catalina. Nous nous reverrons demain. Je veux causer avec vous souvent. Ou est la chambre d’Encarnacion ?

La nourrice jeta un regard jaloux sur une fillette a l’oil de feu, aux cheveux plus noirs que le jais, qui disposait déja dans un coin de la piece les bagages de sa jeune maîtresse.

– N’avez-vous donc point de duegne ? demanda-t-elle vivement.

L’idée lui venait sans doute de se proposer pour cet important office.

– Il ne m’est pas encore arrivé de sortir sans ma mere, répondit Isabel, qui répéta : Ou est la chambre d’Encarnacion ?

Catalina montra du doigt une porte communiquant avec la ruelle du grand lit.

– A demain donc, bonne nourrice, dit Isabel ; la fatigue m’accable, je sens que j’ai besoin de sommeil.

En un clin d’oil Catalina prépara le lit. Encarnacion ne lui disputa point cet honneur. Le regard de la bonne femme fit le tour de la chambre, puis elle se retira apres avoir baisé encore une fois le bout des doigts de sa nina.

Isabel resta un instant debout devant la croisée.

– C’était l’heure… murmura-t-elle, sans savoir qu’elle parlait.

La voix d’Encarnacion lui donna un sursaut.

– Senora, disait la soubrette d’un petit air innocent, avez-vous pris garde a cette singuliere aventure : deux hommes melés a notre escorte ? Et il paraît qu’ils nous suivaient depuis longtemps. Moi, je ne regarde jamais ni a droite ni a gauche… surtout en voyage, les cavaliers sont si hardis ! Mais Maria soutient que l’un des deux est un beau jeune homme, malgré son pauvre harnois, et que ses yeux étaient bien souvent fixés sur…

Elle n’acheva pas, en dépit de sa bonne envie. Le doigt d’Isabel désigna la porte ouverte dans l’alcôve.

– Retirez-vous, ma fille, dit la belle Medina ; je n’ai plus besoin de vous.

Encarnacion se hâta de faire une profonde révérence et sortit sans répliquer. Mais le diable n’y perdait rien. Encarnacion se dit, avant de réciter sa priere du soir :

– En entrant, elle a couru a la fenetre. Elle a demandé ce qu’il y avait sous le balcon. J’ai vu son visage s’éclairer quand elle a su que la croisée ne donnait point sur les cours intérieures. Elle a un secret… Ma mere, qui a servi vingt ans, d’abord camériste de la Cabral, puis en qualité de duegne des filles de Miraflores, ma mere s’y connaît et m’a dît : Tâche d’avoir le secret de ta maîtresse.

Isabel était accoudée contre l’appui du balcon. Sa tete charmante s’inclinait sur son épaule, ses beaux cheveux, que n’emprisonnait plus la dentelle, tombaient a longs flots sur son sein. Son regard se perdait dans la nuit du dehors.

– C’était l’heure, répéta-t-elle entraînée par reverie ; j’entendais son pas de bien loin. Le feuillage des myrtes s’agitait… mon cour se prenait a battre…

– Mon cour bat, s’interrompit-elle en posant sa main sur sa poitrine ; jamais je ne l’avais attendu si longtemps… j’ai peur.

Dans le silence, une étrange musique montait par bouffées. C’était une séguidille exécutée sur la mandoline aiguë, qu’accompagnaient les sons lourds et mous de la guitare. Parfois, un bruit de voix confuses étouffait le concert. Puis encore tout se taisait.

– Et pourtant, reprit la belle Medina, il est a Séville… S’il était venu a Séville pour une autre que moi !

Une ombre se détacha des piliers mauresques qui faisaient face a sa fenetre. Des pas sonnerent sur le pavé de la place. Isabel rentra précipitamment et souffla sa lumiere. Le vieux chien Zamore aboya sourdement dans la cour.

– C’est lui, pensait Isabel ; soyez bénie, mere de Dieu, c’est pour moi qu’il est venu !

Quand elle se rapprocha de la fenetre pour soulever de nouveau le coin de la jalousie, l’ombre était au milieu de la place. L’âme de la jeune fille passa tout entiere dans ses yeux, qui essayerent de percer les ténebres.

– La-bas ? murmura-t-elle indécise et inquiete ; il me semblait plus grand que cela… plus svelte…

D’autres pas retentirent sur le pavé de la rue Impériale. L’ombre siffla. Une grosse voix répondit a cet appel :

– Bien, bien, seigneur Pedro Gil ! J’ai joué a cache-cache avec un diable de garde de nuit qui me serrait les talons. Cela m’a retardé. Je baise les mains de votre seigneurie !

La jalousie d’Isabel retomba. Elle gagna sa couche a pas lents et s’agenouilla devant son prie-Dieu.

Celui qu’elle attendait ne s’appelait pas Pedro Gil.


Chapitre 2 LA PLACE DE JÉRUSALEM

La place était restée déserte apres l’entrée de la cavalcade dans la cour de la maison de Pilate. Les deux archers de la confrérie s’étaient éloignés au trot de leurs chevaux, dans la direction de la Macarena, quartier des hôtelleries populaires. Le silence régnait de nouveau dans la maison de Pilate et aux alentours. Aucun bruit ne s’élevait de la ville endormie, sauf ce concert mystérieux et intermittent dont nous avons parlé déja. Les sons de la mandoline et de la guitare semblaient partir d’une grande maison mauresque a laquelle appartenaient ces arcades qui faisaient face aux croisées d’Isabel. Les bruits de voix qui éclataient parfois et troublaient l’harmonie sortaient également de ce logis, dont les portes et les fenetres étaient cependant honnetement closes.

Il n’y avait point de lune au ciel, qui resplendissait de toutes ses étoiles comme un immense dais dont l’azur, a la fois limpide et sombre, se parsemerait de prodigieux diamants. Tous les poetes l’ont dit : ces nuits de l’Espagne méridionale ont un éclat autre et plus grand que l’orgueil de nos meilleurs jours.

Les façades noires des maisons environnantes se détachaient sur ce lumineux firmament. Toutes les lueurs étaient au ciel, laissant l’ombre propice a la terre.

L’air était tiede. Par intervalles une brise paresseuse passait, chargée de senteurs tropicales. Son souffle faisait plaintivement crier la girouette de Saint-Ildefonse, cette église gothique qui fermait la perspective du côté du sud et dont le minaret parlait encore de la domination arabe.

De temps en temps, au lointain, on voyait glisser une lueur, et la voix monotone des gardes de nuit psalmodiait ce mot : sereno, qui est devenu leur nom.

Il fait beau, sereno, toujours beau. Chez nous, s’il y avait des gens chargés comme autrefois de crier le temps qu’il fait, la nuit, on les appellerait les hommes de la pluie.

Tout en haut du clocher de Saint-Ildefonse, un grondement sonore se fit. C’était la vieille horloge qui se mettait en train de sonner l’heure. Elle était enrouée et infirme comme Zamore, et moins fidele que lui, car elle avait mesuré le temps aux musulmans comme aux chrétiens. Apres un râle préparatoire, qui dura une demi-minute, elle tinta trois coups felés ; ce fut comme un signal. A droite, a gauche, devant, derriere, de loin et de pres, les cent et quelques églises de la ville pieuse sonnerent trois heures en un feu de file irrégulier. La voix aigre des petits clochers de chapelle grinçait parmi le tonnerre des bourdons des grandes paroisses, et, pour surcroît, les trompes de la cathédrale, de la Caridad, de Saint-Jean-de-Dieu et de la Merced, entonnerent leurs annonces supplémentaires, sonnant un mot rauque et prolongé pour chaque coup de cloche. Cela dura dix bonnes minutes, et tous les dormeurs de Séville durent savoir en reve l’heure qu’il était.

Deux hommes arrivaient au bout de la rue des Caballerizas (écuries) au moment ou l’horloge de Saint-Ildefonse s’ébranlait. Ils étaient a pied, tenant leurs chevaux par la bride. Bete et gens avaient sur le corps une épaisse couche de poussiere.

L’un des nouveaux arrivants était un cavalier a la démarche jeune et fiere ; l’autre, un paysan a courte taille qui, cependant, ne semblait manquer ni d’agilité ni de force. Vous eussiez dit le maître et le valet, sans l’extreme simplicité du costume de celui qui, par sa tournure et la noblesse de son visage, eut pu passer pour un maître. Il portait, il est vrai, un pourpoint taillé a la mode des gentilshommes, mais en gros cuir de buffle, et le ceinturon qui soutenait sa rapiere n’était qu’une simple courroie non vernie. Son manteau, son feutre et ses bottes éperonnées accusaient de longs services, et la plume qui ornait alors si coquettement la coiffure de tous les jeunes gens de bonne maison faisait défaut a sa visiere.

Le valet avait en comparaison, un accoutrement moins maigre et mieux étoffé. Il portait le costume des rustres de l’Estramadure : sombrero a bords étroits, veste et soubreveste de fustan brun, aux coutures recouvertes d’un rude galon de laine ; culottes courtes, guetres de toiles, rejoignant les espadrilles ou cothurnes de gros chanvre tressé.

– Seigneur don Ramire, dit avec tristesse ce bon garçon, qui tirait la bride de son bidet d’un air découragé, l’Espagnol est sobre de sa nature, mais Dieu lui a donné un estomac comme a tous les autres habitants de l’univers. Depuis Arracena, ou j’ai mangé un oignon poivré et bu un verre d’eau claire, je ne me souviens pas d’avoir rien mis sous ma dent.

– La paix ! fit don Ramire qui tendit vivement l’oreille.

Le cri du sereno, s’ajoutant au chour des horloges, retentissait de l’autre côté de la place, dans la rue Impériale.

Ramire jeta un regard inquiet tout autour de lui.

– La police est taquine et inquiete a Séville, murmura-t-il ; on dit cela. Nous n’avons pas de sauf-conduit. Fais entrer les deux chevaux sous cette voute, et pas un mot.

– Si cette voute menait seulement a une hôtellerie ! soupira Bobazon en obéissant.

La voute était percée sous la derniere maison de la rue, avant d’arriver a la place. Elle menait a une fontaine commune placée a l’entrée de la cour. Il n’y avait pas trace d’hôtellerie.

Bobazon attacha les deux brides au robinet de la fontaine et s’assit sur la pierre. Don Ramire était resté en dehors ; il se cachait a demi derriere la saillie de la voute. De la il pouvait voir la sombre façade de la maison de Pilate.

Son regard chercha une lumiere, de croisée en croisée : toutes les fenetres étaient uniformément couvertes de leurs jalousies, et derriere les jalousies aucune lueur ne brillait.

– La chambre qu’on lui a choisie donne peut-etre sur les jardins, pensa-t-il.

Puis, se reprenant :

– Je suis fou ! Elles n’ont pas encore eu le temps de gagner leurs appartements.

On voit que ce beau don Ramire avait ses préoccupations comme l’honnete Bobazon, son compagnon d’aventures.

La lanterne du sereno se balançait a l’autre bout de la place. C’était un grand diable de Castillan, long comme la hampe de sa hallebarde, et plus maigre. Il vint d’un pas indolent jusqu’aux arcades mauresques, derriere lesquelles le concert se taisait en ce moment pour faire place a de joyeux murmures entrecoupés de rires. Il prit sa lanterne a la main et donna un grand coup de sa hallebarde contre les volets fermés.

Les cris et les rires s’éteignirent. Le volet massif s’ouvrit, et une voix discrete demanda :

– Qui va la ?

Puis, tout de suite apres :

– Ah ! c’est vous déja, bon Esequiel. Est-il donc trois heures du matin ?

– Le temps vous passe, seigneur Galfaros, répondit le garde ; Dieu veuille que vous soyez bien préparé a l’heure qui vient tôt ou tard pour nous tous. Renvoyez vos chalands ou payez les redevances.

– C’est ruineux, Esequiel, mon ami, fit dolemment le seigneur Galfaros ; sur l’honneur de mon nom, je serai obligé de fermer boutique.

– Un demi-peceta pour l’audience, compta le garde ; trois réaux pour le saint-office, un cuarto pour moi, pauvre malheureux, cela fait en tout cinq réaux et un quarto, ou vingt-six cuartos et un misérable ochavo, ou cent-six petits maravédis de Philippe III, dont Dieu ait l’âme !

– Pour une heure, Esequiel ! A couper huit heures de nuit noire, cela fait deux cent-dix cuartos de bon cuivre, ou quarante-deux réaux, ou plus de deux douros et demi… c’est ruineux ?

– Encore etes-vous petit cousin d’un familier, seigneur Galfaros. On vous protege. Allons, payez ou fermez !

– Le seigneur Galfaros tira de la vaste poche de sa soubreveste un boursicot de cuir et se prit a compter des pieces de monnaie sur l’appui de sa fenetre.

– Vous avez bonne société, cette nuit ? demanda Esequiel.

– Assez, puisqu’il plaît a Dieu, Saint Antoine, mon respecté patron, protege et bénit mon pauvre établissement. Nous avons a souper les danseuses basques et quelques jeunes seigneurs. Voila votre affaire, ami Esequiel.

– Auberge au soleil et cabaret au clair de lune, dit le garde en recomptant soigneusement la monnaie. Vous devez gagner votre pesant d’or, seigneur Galfaros. Il manque mon cuarto.

– Pas possible ! donnez…

– Donnez vous-meme ! Voudriez-vous faire tort a un pere de famille ?

– Vous l’avez reçu, Esequiel, soyez juste !

– On parle de reviser l’édit des plaisirs, qui date de 1421… c’est trop vieux. Sur les renseignements que je fournirai, on pourrait bien vous taxer au double, seigneur Galfaros.

– Tenez, bon Esequiel, tenez : deux cuartos au lieu d’un. Faites-moi dégrever plutôt, nous partagerons la différence.

– Jusqu’au revoir, seigneur Galfaros, et grand merci.

– La bonne nuit ! seigneur Esequiel, on ne vous reverra que trop tôt.

Le volet fut refermé. Le sereno remit sa lanterne au bout de sa pique, et poursuivit sa promenade paresseuse apres avoir jeté son cri sempiternel :

– La paix de Dieu ! trois heures ! beau temps !

Notre jeune voyageur avait attendu avec impatience la fin de cet entretien. Tant que le colloque avait duré, son regard était resté braqué sur les croisées closes de la maison de Pilate. Il s’enfonça sous la voute pour laisser passer le sereno. Quand le pas de celui-ci se fut étouffé au détour de la rue, il appela doucement :

– Bobazon !

Le brave rustre ne répondit que par un ronflement sonore. Notre jeune homme se dirigea vers lui a tâtons, et le trouva commodément étendu sur le pavé qui entourait la fontaine. Il dormait de tout son cour, la tete entre les quatre pattes de son bidet.

Don Ramire ne jugea point a propos de troubler ce paisible sommeil. Il regagna la rue, et ne put retenir un cri de joie en voyant qu’une fenetre s’était éclairée dans la noire façade du palais de Medina-Celi. La lueur faible brillait au travers d’une jalousie baissée, mais l’oil d’un amoureux perce de bien autres obstacles.

Et ce beau don Ramire était amoureux a en perdre l’esprit.

Notez qu’a son costume il était aisé de voir qu’il n’avait guere autre chose a perdre.

Avez-vous parfois regardé au travers d’une jalousie ?

Les lignes se brisent de tablette en tablette et présentent un dessin tremblé que tous les Roméo connaissent. C’est joli, parce que tout est joli qui touche aux jeunes amours. Ces formes demi-voilées offrent un vaporeux aspect. On a en quelque sorte l’effet mystérieux du masque de velours, non plus sur le visage seulement, mais du haut en bas, et il faut l’oil de Lindor pour appliquer a coup sur le nom de Rosine a cette étrange silhouette coupée par bandes, comme les figures émaillées argent et sable qu’on voit sur les vieux écussons.

La premiere idée de don Ramire fut de s’élancer, car il se disait : Elle est la. Elle m’attend.

La lampe allumée a l’intérieur projetait tres distinctement le profil d’une femme sur les planchettes de la jalousie.

Il n’y avait meme pas de doute dans l’esprit de don Ramire : c’était Isabel.

Mais était-elle seule ? La-bas tout au bout de l’Estramadure, de l’autre côté du Tage, au pied de la sierra Gala, quand don Ramire rôdait, la nuit, autour de cet antique château de Penamacor, il y avait un signal. Ce serait péché mortel pour un amant espagnol que d’oublier sa guitare. La guitare chante dans les nuits étoilées de ce poétique pays, comme la chouette ou le hibou dans nos nuits déshéritées. On ne fait pas attention a la guitare. En écoutant la guitare, les duegnes se retournent entre leurs draps et disent : « Voila l’amour qui passe ! » absolument comme nos bergers, bien clos dans le bercail, se rient du loup qui hurle impuissant au dehors.

Certes, le loup en hurlant montre peu de prudence, mais cela ne l’empeche point de croquer la dîme du troupeau.

Peut-etre les amoureux espagnols, qui sont les plus délicats, les plus chevaleresques, les plus discrets du monde, feraient-ils mieux d’abandonner la guitare. C’est une grave question. Quoi qu’il en soit, entre don Ramire et cette charmante Isabel la guitare avait joué un grand rôle. Elle vous l’a dit. Il y avait un bosquet de myrtes.

Car c’était bien don Ramire que cette adorable Isabel attendait cette nuit, au lieu de ce Pedro Gil qui s’était montré tout a coup sur la place.

C’était bien don Ramire et son valet Bobazon, le digne garçon, qui avaient pénétré dans Séville a la faveur de l’escorte. Nous dirons quelque jour au lecteur les petits incidents de cette odyssée.

Il y avait donc un bouquet de myrtes. Don Ramire annonçait son arrivée par un accord de guitare. Encore une fois, dans cette heureuse Espagne, on ne sait point d’expédient plus adroit. Isabel était prévenue, et quand ses femmes avaient achevé leur tâche, elle venait au balcon tremblante et tout émue.

Oh ! ces nuits embaumées ! ce silence des jardins amoureux ! ces rares paroles qui allaient descendant et montant, comme les boules d’or des jongleurs ! ces soupirs, ces extases !

Tous ces chers enfantillages de la premiere tendresse !

Il était haut, ce balcon. Outre la guitare, l’Espagne produisit de tout temps l’échelle de soie, mais le pauvre Ramire n’avait que sa guitare.

Comme il regrettait sa guitare aujourd’hui ! Le scrupule le prenait. Encarnacion était peut-etre encore aupres de sa maîtresse. Il n’osait mettre le pied dans cette place déserte, de peur d’éveiller les soupçons de la camériste. Et cependant Isabel attendait ; elle pouvait se lasser d’attendre, quitter la fenetre et la refermer, en l’accusant, lui, Ramire, de paresse ou d’indifférence. Il hésitait.

Mais le raisonnement venait ici en aide au désir ; il allait surmonter sa crainte, lorsqu’un homme sortit de l’ombre des arcades mauresques.

Celui-la s’était sans doute aussi caché pour éviter la rencontre du garde de nuit. Il fit quelques pas sur la place d’un air indécis et inquiet : l’oil de Ramire, désormais habitué a l’obscurité, pouvait détailler son costume et sa personne.

Il portait le costume andalous et le sombrero rabattu. Il était petit, large d’épaules, mais étroit par la base. Malgré sa longue épée, dont la pointe soulevait les pans de son manteau, son aspect n’était rien moins que belliqueux. Ramire se dit tout de suite : Ce doit etre un scribe du conseil des vingt-quatre ou quelque étudiant de bonne maison.

Ramire se trompait, mais pas de beaucoup. Le promeneur de nuit avait en effet l’honneur d’etre oidor a l’audience royale de Séville depuis une couple d’années. Le comte-duc d’Olivarez en personne lui avait fait obtenir cet emploi par haine des Medina-Celi, dont le seigneur Pedro Gil avait été l’intendant infidele.

Le seigneur Pedro Gil avait été chassé du château de Penamacor, par la duchesse Éléonore, dont il épiait les démarches tout en lui volant ses revenus. On disait que la duchesse avait en main les preuves de ses nombreuses malversations, et qu’elle aurait pu l’envoyer au gibet. On ajoutait que le seigneur Pedro Gil était entré pauvre au service des Medina ; on l’accusait d’avoir payé par la plus noire ingratitude les bienfaits de cette noble famille.

Ceux qui parlaient ainsi avaient sans doute raison, quant a la moralité du fait ; mais pour ce qui est du gibet, ils avaient tort. Sous Philippe IV, s’il n’était pas tres malaisé d’envoyer un innocent a la potence, on éprouvait en revanche des difficultés majeures des qu’il s’agissait de museler seulement le plus enragé coquin du monde pour peu que ce coquin fut soutenu. Or, le seigneur Pedro Gil avait pour patrons Gaspar de Guzman, ministre favori, et don Bernard de Zuniga, premier secrétaire d’État. Il y avait de la marge entre lui et la corde.

Quoi qu’il en soit, le seigneur Pedro Gil, logé a l’enseigne de tous les ingrats, détestait mortellement ses anciens bienfaiteurs. Il avait juré de leur faire payer cher l’humiliation qu’il avait, disait-il, reçue de la duchesse Éléonore.

Il parvint au milieu de la place de Jérusalem et se prit a écouter attentivement. Les pas lourds du veilleur de nuit se perdaient au lointain. Aucun autre son ne venait des rues environnantes ; on aurait cru la ville morte sans la gaie musique des danses aragonaises qui avaient repris dans l’honnete maison du seigneur Galfaros. La mandoline et la guitare y faisaient assaut de prestesse, jouant une jota dont la mesure courait a vous faire perdre haleine.

Pedro Gil tendait l’oreille dans la direction de la rue Impériale.

– Le coquin me ferait-il faux bond ? grommela-t-il ; trois heures et un quart bientôt. Et de la lumiere aux croisées de la maison de Pilate ! ajouta-t-il en se tournant vers la fenetre d’Isabel.

Sa voix avait une singuliere expression de rancune.

– Il est temps, reprit-il, faisant involontairement quelques pas vers la rue Impériale.

Ramire s’était avancé a pas de loup jusqu’a la premiere arcade mauresque régnant le long du cabaret qui portait ce nom de deuil : le Sépulcre. Il n’entendait rien assurément du monologue prononcé ou seulement pensé par son compagnon de promenade. Une seule chose prenait pour lui quelque signification : c’était le regard lancé par le seigneur Pedro Gil a la fenetre éclairée. Ramire avait surpris ce regard.

Peu d’instants apres, il vit la lumiere s’éteindre derriere la jalousie d’Isabel.

L’idée lui vint que ce mystérieux rôdeur avait un but pareil au sien. Dans un cour espagnol, la jalousie jaillit au moindre choc, comme l’étincelle que la pierre tranchante et dure arrache a l’acier. Des qu’elle a jailli, elle trouve tout autour d’elle des éléments plus inflammables que l’amadou meme. Ramire tira d’instinct son épée ; il sortit a demi de l’ombre ou il se cachait, et sa bouche s’ouvrait pour défier hautement son prétendu rival, lorsque le pavé de la rue Impériale sonna sous un pas pesant et a la fois précipité. Le coup de sifflet de Pedro Gil retentit ; la grosse voix que nous avons entendue répondit, et la jalousie soulevée d’Isabel produisit un léger bruit en retombant.

Tout cela se fit en un clin d’oil.

Un grand et gros gaillard, vetu d’une casaque courte qui dessinait les proportions athlétiques de sa taille, déboucha sur la place. Il avait son manteau brun roulé et jeté sur l’épaule.

– Moins de bruit, Trasdoblo ! murmura Pedro Gil, depuis cette nuit, les vieux murs ont ici des oreilles.

– Qu’ils écoutent, les vieux murs, répliqua le nouveau venu ; ils m’entendront louer saint Antoine de Padoue, mon tres respecté patron, et souhaiter longue vie au roi don Philippe, notre seigneur. Voila ! Il n’y a pas de mal… a moins qu’ils ne soient hérétiques, les vieux murs, et séditieux, auquel cas, avec l’aide de la Vierge, moi Trasdoblo (et mon nom n’a pas honte de moi, que je sache), je contribuerai a les démolir de tout mon cour !

Ce grand Trasdoblo vous débitait ces simples et loyales paroles d’une voix retentissante, qui éveillait a la fois tous les échos de la place de Jérusalem. Son larynx était puissant, mais son débit avait de l’embarras, parce que le trop d’épaisseur de sa langue le rendait un peu begue. Le seigneur Pedro Gil le prit sans façon sous le bras et l’entraîna vers les arcades en disant :

– Si nous n’avions a parler que du roi don Philippe, ou de saint Antoine de Padoue, ce serait bien, mon brave garçon, mais…

– Nous avons donc a parler d’autre chose ?

– Tais-toi, d’abord, si tu veux savoir, et tenons-nous le plus loin possible de ces fenetres closes, dont l’une était éclairée tout a l’heure.

– Bah ! s’écria Trasdoblo ; il y a quelqu’un dans la maison de Pilate ?

– Il y a beaucoup de monde, répondit Pedro Gil.

– La duchesse est revenue peut-etre ? C’est mon vieil homme de pere qui la fournissait. Une maison de plus de vingt pistoles par semaine. Si la duchesse est revenue, nous tuerons un bouf de plus tous les mercredis soir.

– La duchesse est revenue, dit froidement l’ancien intendant de Medina-Celi.

Trasdoblo frappa ses deux grosses mains l’une contre l’autre. Ce mouvement découvrit un objet brillant qui pendait a sa ceinture. C’était beaucoup plus large et beaucoup moins long qu’une épée, Devinons, puisque ce Trasdoblo parlait de tuer des boufs : c’était un énorme coutelas de boucher.

Trasdoblo était en effet un de ceux qui pesaient le plus dans la confrérie des bouchers de Séville.

Pedro Gil et lui venaient d’entrer sous les arcades ; Ramire n’avait eu que le temps de se dissimuler derriere son pilier. Ils marchaient côte a côte sur le sol poudreux de cette sorte de cloître. Ils parlaient beaucoup plus bas.

Le vaillant boucher avait sans doute compris les nécessités de la situation. Il adoucissait tant qu’il pouvait les éclats de sa voix de tonnerre.

Mais ce cloître était sonore : la voute formait écho d’un bout a l’autre du Sépulcre. Don Ramire, placé comme il l’était a l’une des extrémités de ce conduit acoustique, entendit des l’abord presque toutes les paroles échangées.

Au premier moment, dominé qu’il était par son dépit et son impatience, il ne donna qu’une médiocre attention a l’entretien de ces deux étrangers.

Le nom de Pedro Gil l’avait bien frappé quelque peu ; il savait partie de son histoire ; mais, en somme, qu’importaient a un chevalier errant tel que lui les intrigues subalternes d’un pareil coquin ?

Deux minutes ne n’étaient pas écoulées qu’il était cependant tout oreilles. Sa colere avait disparu ; son amour lui meme était pour un instant oublié.

Il se faisait petit derriere son pilier, tournant l’angle de la maçonnerie quand les deux interlocuteurs s’approchaient, avançant la tete au contraire et sortant presque entierement de son abri quand ils remontaient vers l’extrémité opposée.

Si quelque lueur l’eut éclairé tout a coup, vous l’auriez vu tout pâle, la bouche contractée, les yeux brulants. Il retenait son souffle. A de certains moments, une secousse nerveuse agitait son corps de la tete aux pieds.

Le seigneur Pedro Gil avait parlé le premier.

– Connais-tu le bon duc de Medina-Celi, honnete Trasdoblo ? avait-il demandé.

– J’avais douze ans quand il fut mis dans la forteresse, répondit le boucher : mon pere aurait donné son sang pour lui.

– C’était un saint ! et c’était un hidalgo ! prononça l’ancien intendant avec emphase ; ce n’est pas lui qui aurait fait du tort a un ancien serviteur ! mais les femmes…

– Si vous le voulez bien, seigneur Pedro Gil, interrompit Trasdoblo, qui pensait a la fourniture de la maison de Pilate, – nous mettrons ce sujet de côté.

– Je le veux d’autant mieux, mon brave ami, que ce sujet n’a aucun rapport avec celui qui va nous occuper. Il s’agit pour toi de ta fortune : la fourniture de l’Alcazar, celle du comte-duc, celle de don Bernard de Zuniga, le premier secrétaire d’État, celle de don Pascual de Haro, commandant des gardes et celle de don Baltazar de Zuniga y Alcoy, président de l’audience d’Andalousie.

– Toutes les cinq a la fois ? balbutia Trasdoblo ébloui.

– Ni plus ni moins, mon vaillant. Que penses-tu de l’aubaine ?

Le boucher ne répondit pas tout de suite. Il se gratta l’oreille ; son regard inquiet essaya de percer l’obscurité pour interroger la physionomie de l’ancien intendant.

– Je pense, murmura-t-il enfin, que le roi et ses deux ministres ne passent pas beaucoup de temps chaque année a Séville.

– Et n’y a-t-il pas toujours du monde a l’Alcazar, Trasdoblo ? Toujours du monde au palais de Zuniga et d’Olivares ? Et n’as-tu pas envie d’etre procureur juré de ta confrérie ?

– Que faut-il faire ? demanda brusquement le boucher.

– Voila la pierre d’achoppement ! prononça Pedro Gil avec gravité ; le salaire les affriande, mais la besogne leur fait peur.

– Vous vous trompez, seigneur Pedro Gil. Je songe seulement qu’il y a besogne et besogne. Pour peu que la vôtre convienne a un honnete homme et a un chrétien…

La main de l’ancien intendant pesa sur son bras.

Ils étaient arretés tous deux a quelques pas du pilier derriere lequel se cachait don Ramire.

– Ami Trasdoblo, prononça l’ancien intendant d’un ton froid, mais en accentuant chaque parole : nous savons que tu es un chrétien et un honnete homme ; mais avant de répondre a ta question, nous avons charge de t’en poser une autre : Ami Trasdoblo, ton coutelas de boucher est-il aussi bien affilé aujourd’hui qu’il était la nuit du vendredi-saint de l’an 1637 ?

Le gros homme recula comme s’il eut reçu un choc violent au visage.

Pedro Gil gardait ses bras croisés sur sa poitrine. Il poursuivit paisiblement :

– Nous sommes tous des honnetes gens et des chrétiens. Ami Trasdoblo, ce fut un coup bien frappé que celui qui trancha l’artere du pauvre Beltran Salda, ton beau-frere, le peaussier de la rue de l’Amour-de-Dieu.

La tete du boucher tomba sur sa poitrine.

– J’ai donné bien de l’argent au chapitre de la cathédrale, balbutia-t-il ; on a dit bien des messes a Notre-Dame du Carmel ; j’ai bien prié la Vierge et les saints pour le salut de son âme…

– C’est preuve de bon cour, ami Trasdoblo, mais si le coup dont nous parlons avait été asséné d’un bras moins ferme, nous nous serions adressé a un autre que toi.

– M’accuserait-on ?… commença le boucher.

– Du tout ! l’accusation suppose un doute ; nous n’avons pas l’ombre d’un doute… ami Trasdoblo, c’est moi qui suis chargé de cette affaire, en ma qualité d’auditeur second…

– Ayez pitié de moi, seigneur Pedro Gil ! s’écria le géant dont les genoux fléchirent.

– A la bonne heure ! fit l’ancien intendant ; tout a l’heure tu sentais le roussi. Mais du moment que tu te rends a discrétion… Voyons ! auras-tu le bras ferme, l’oil juste, le cour solide, s’il s’agit de frapper pour le service du roi ?

– Pour le service du roi, oui, seigneur.

– Tu trembles ? fit Pedro Gil en se rapprochant de lui.

– Seigneur, je ne suis pas un homme de guerre.

– N’as-tu du courage que contre tes proches ?

– Seigneur, le pauvre Beltran nous avait fait tort dans la succession du drapier Trasdoblo, notre oncle ; j’avais du sang dans les yeux quand je portai ce malheureux coup. Dites-moi le nom de celui qu’il faut frapper pour le service du roi.

– Il n’a pas de nom, répondit Pedro Gil.

– Quel est son crime ?

– Il a conspiré contre don Philippe d’Espagne.

– Que ses enfants soient maudits ? Est-il ici, a Séville ?

– Tout pres de Séville.

– Qui me le désignera ?

– La main de Dieu : il viendra lui-meme se présenter a toi.

– Est-il jeune ?

– Entre les deux âges.

– Est-il noble ?

– Chez nous, il n’y a pour conspirer que les grands.

– Et… quand faudrait-il ?…

– Aujourd’hui.

– Sitôt, Vierge sainte ! Serai-je seul ?

– Tu trembles trop. Tu auras une armée.

Trasdoblo releva la tete, et un large soupir soulagea sa poitrine.

– Et, reprit-il encore, ou devrai-je me rendre ?

– A ton devoir ordinaire ; n’est-ce pas toi qui fournis la forteresse de Alcala de Guadaira ?

– Si fait, seigneur.

– Tu y vas trois fois la semaine.

– Trois fois, seigneur.

– Et c’est aujourd’hui ton jour ?

– Seigneur, c’est aujourd’hui.

Il y eut un silence. Don Ramire avait peine a étouffer le bruit de son souffle dans sa poitrine oppressée.

Trasdoblo reprit :

– Ce sera sur la route ?

– Non, répondit Pedro Gil, n’interroge plus, écoute. Le charnier ou tu déposes ta viande est dans la premiere cour, en dedans des petits murs ?

– Exactement, seigneur, c’est la que nous abattons.

– Tu as la clef de la poterne qui donne entrée dans cette premiere cour ?

– Seigneur, de pere en fils, nous l’avons, depuis cinquante ans.

– Tu peux m’introduire par la quatre ou cinq braves déguisés en garçons bouchers…

– Y songez-vous, seigneur ? c’est dans la forteresse meme ! On dit que la cellule du bon duc de Medina-Celi donne de ce côté…

– Il vous faudrait de l’artillerie, interrompit Pedro Gil, pour forcer la tour ou le bon duc est renfermé ; ne t’inquiete point du bon duc et réponds.

– Seigneur, je puis faire ce que vous me demandez en risquant ma tete.

– Si tu ne le fais pas, ami Trasdoblo, ta tete sera coiffée du bonnet de flammes au prochain auto-da-fé : choisis !

– Je le ferai, seigneur… pour le service du roi.