Le Cavalier Fortune - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1869

Le Cavalier Fortune darmowy ebook

Paul Féval (père)

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Opis ebooka Le Cavalier Fortune - Paul Féval (père)

Aidé par sa bonne étoile, Le Cavalier Fortune recherche son bonheur et celui de ses proches depuis l'Espagne jusqu'a Paris. Une histoire romanesque a souhait, avec des personnages hauts en couleur comme seul Féval sait les faire vivre.

Opinie o ebooku Le Cavalier Fortune - Paul Féval (père)

Fragment ebooka Le Cavalier Fortune - Paul Féval (père)

A Propos
Partie 1 - LA CONSPIRATION EN DENTELLES
Chapitre 1 - Ou Fortune établit qu'il a une étoile.
Chapitre 2 - Ou Fortune cherche son souper.
Chapitre 3 - Ou Fortune boit du vin de Xéres.
Chapitre 4 - Ou l'on appelle pour la premiere fois Fortune : « M. le duc ».
Chapitre 5 - Ou Fortune trouve les cheveux, l'épaule et l'emplâtre du rousseau.

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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Partie 1
LA CONSPIRATION EN DENTELLES


Chapitre 1 Ou Fortune établit qu'il a une étoile.

– Monseigneur, dit Fortune, nous autres Français nous n'avons point la vanterie des Espagnols. S'il y a chez nous un défaut, c'est que nous ne savons pas nous faire valoir suffisamment. Je suis brave, mes preuves sont faites, et quant a la prudence, j'en ai en vérité a revendre. A Paris, comme a Florence, a Turin et dans d'autres villes capitales, mon adresse passe en proverbe, et c'est justice, car aussitôt que j'entreprends une affaire elle est dans le sac. En me choisissant, Votre Éminence a eu la main heureuse : je lui en fais mon sincere compliment.

C'était un magnifique garçon, a la taille élégante et robuste a la fois. Il disait tout cela en souriant, debout qu'il était, dans une attitude noble mais respectueuse, incliné a demi devant un personnage aux traits séveres et fortement accentués qui portait le costume de pretre.

Il avait, lui, notre beau jeune homme, l'accoutrement d'un cavalier d'Espagne.

La plume de son feutre, qu'il tenait a la main et dont les bords étaient relevés a la Castillane, balayait presque le sol.

L'expression de son visage était douce, franche, mais légerement moqueuse, et ses traits auraient péché par une délicatesse un peu efféminée, sans une belle moustache soyeuse et noire, qui relevait ses crocs galamment tordus jusqu'au milieu de sa joue.

Il y avait un singulier contraste entre cette figure jeune et charmante, ou s'étalait en quelque sorte effrontément toute l'insouciance d'une jeunesse aventureuse, et le front maladif de ce pretre qui semblait courbé sous les fatigues de la pensée.

Ce pretre était un Italien, fils de jardinier, ancien sonneur de la cathédrale de Plaisance, présentement cardinal, grand d'Espagne de premiere classe et ministre d'État du roi Philippe V.

Il avait nom Jules Alberoni, et voulait refaire en plein dix-huitieme siecle la grande monarchie de Charles-quint.

La Suede, une portion de l'Italie, toute l'Allemagne du sud, la Turquie et jusqu'a la Russie, qui naissait a peine a l'existence politique, étaient pour lui les éléments d'une redoutable ligue sous laquelle il voulait écraser la France et l'Angleterre : La France, qu'il revait province espagnole, et l'Angleterre, ou il prétendait réintégrer les Stuarts, sous cette condition que l'Église protestante serait anéantie.

On était en 1717. Alberoni entrait dans sa cinquante cinquieme année et atteignait le faîte de sa puissance politique.

Dans toute l'Europe, les connaisseurs pariaient pour lui contre l'Angleterre et la France.

Outre ces ennemis du dehors, la France avait en effet contre elle, a ce moment, les vices compromettants du régent, les menées des fils légitimes de Louis XIV et les troubles de la province de Bretagne. Quant a l'Angleterre, le parti des Stuarts y semblait si puissant en Écosse et aussi en Irlande, que la présence seule du chevalier de Saint-Georges, fils du roi Jacques, devait suffire, selon la croyance générale, a déterminer une révolution.

Il nous reste a dire que la scene se passait a l'ancien palais d'été de la princesse des Ursins, dans la campagne de Alcala de Hénares, pres de Madrid.

L’oil pensif et demi-clos du cardinal interrogeait avec distraction la riante physionomie de son jeune compagnon.

Quand celui-ci eut achevé l'énumération de ses mérites, le cardinal dit entre haut et bas :

– Avec cela, seigneur cavalier, vous regorgez de modestie ?

– On s'accorde a le reconnaître, Monseigneur, répondit Fortune avec une entiere bonne foi.

Et il salua militairement.

Un sourire ou il y avait de la bonhomie vint aux levres pâles du Premier ministre.

– S'il vous plaît, seigneur cavalier, poursuivit-il, ou avez-vous pris ce nom de Fortune ?

– J'étais certain, répliqua notre jeune homme, que Votre Éminence le remarquerait. Il sonne bien et plaît a tout le monde. Je ne l'ai pas pris, on me l'a donné. Dans le cours de mes voyages, j'ai été poursuivi par une chance si constamment heureuse, que les gens se disaient : « Voici un jeune homme qui est né coiffé, assurément ! »

– Vous etes gentilhomme ? demanda ici le cardinal.

– Il y a cent a parier contre un, oui, Monseigneur. Ma figure et ma tournure en sont d'assez bons garants, je suppose. Mais il y a autour de ma naissance un nuage que je n'ai encore eu ni le temps ni l'occasion de dissiper. Au demeurant, cela ne m'inquiete point : certain ou, a peu pres, d'etre le fils d'un marquis ou d'un duc, il m'importe assez peu de savoir au juste, quel est ce duc ou ce marquis. J'ai le caractere admirablement fait et ne me nourris jamais de mélancolie. Pour en revenir a mon nom, ce fut en Italie, je crois, qu'on me le preta pour la premiere fois… oui bien, a Milan, voici de cela deux ou trois années. Je fus attaqué sur le tard, dans une petite rue qui est derriere la cathédrale ; les voleurs me jugeant sur la mine avaient cru faire un excellent coup, car on jurerait a me voir que j'ai des doublons pleins les poches.

« J'étais seul contre une demi-douzaine de coquins, et perdis pied apres m'etre vaillamment défendu. L'histoire est assez piquante, ne vous impatientez pas, Monseigneur. Couché dans mon sang sur le pavé et ne pouvant plus me défendre, je sentis les coquins mettre leurs mains dans mes goussets, ou il n'y avait absolument rien. Ils blasphémerent comme des ruffians qu'ils étaient, et s'en allerent fort mécontents ; mais au moment ou le dernier se relevait, un objet heurta ma poitrine et rendit un son harmonieux.

« Une bourse fort bien garnie, ma foi, et que le bandit avait sans doute dérobé a quelqu'un de moins heureux, mais de plus riche que moi, venait de glisser hors de sa poche. C'était un cadeau que ce scélérat me faisait malgré lui… J'avais oublié de dire a Monseigneur que je me promenais ainsi de nuit parce que mon hôtelier, pour une misérable dette de quatorze ducats, m'avait envoyé coucher a la belle étoile. La bourse contenait cinquante doubles pistoles, mais je n'en eus pas besoin pour rentrer a mon logis. Une jalousie se releva tout aupres du lieu ou j'étais tombé, une fenetre s'ouvrit, et une voix plus douce que celle des anges… »

La main du cardinal, seche et blanche comme un ivoire sculpté, fit un geste, et notre jeune homme s'inclina en ajoutant :

– Monseigneur, mon histoire pourrait etre racontée devant une carmélite. J'en abrégerai néanmoins les détails. La jeune dame était de la cour, et Votre Éminence sait par expérience comme on monte vite a la cour, quand on a du bonheur et du génie. Sans la méchante humeur du mari, qui était un homme a courte vue et qui me fit jeter peu de temps apres dans un cul de basse-fosse, je serais a présent un personnage considérable, voila le fait certain.

– Singulier dénouement, murmura le prélat, pour une aventure qui vous mérita le nom de Fortune !

– J'en demande pardon a Votre Éminence ! s'écria vivement le jeune cavalier. Je n'ai pas tout dit : le jour meme ou j'entrai en prison, mon logis brula misérablement depuis les caves jusqu'aux greniers. Sans la jalousie maladroite de cet excellent seigneur, c'en était fait de moi ! En prison, d'ailleurs, je fis la connaissance d'un gentilhomme qui commandait une bande dans l'Apennin. Nous rompîmes nos chaînes ensemble, et, voyez la filiere ! ce hasard me conduisit jusqu'a Rome sous prétexte d'y etre pendu. Je dis tout a Monseigneur, sachant que les vrais politiques aiment a employer les gens qui ont une étoile. On me pendit en effet, mais la corde cassa, et Sa Sainteté ayant eu la curiosité de me voir, défendit qu'on recommençât avec une corde neuve.

« J'avais fait impression sur le pere commun des fideles par ma tournure galante et mon agréable caractere : au lieu d'etre pendu, feu le petit collet[1], et Dieu sait ou je serais parvenu dans cette voie nouvelle si le protonotaire apostolique n'avait eu une niece.

« Je m'éveillai un matin au château Saint-Ange, et il faudrait etre aveugle pour ne pas reconnaître la l'influence de mon étoile : ma vocation est l'épée, et huit jours de plus j'avais la tonsure !

« Au lieu de cela et en moitié moins de temps, une personne charitable qui venait visiter les prisonniers, eut pitié de ma jeunesse et me donna la clef des champs. Je gagnai la mer et pris passage comme matelot a bord d'un navire qui revenait en France. Les corsaires algériens nous aborderent en face de l'île de Sardaigne, et me voila l'esclave des infideles.

« Mon étoile, Monseigneur ! Pendant qu'on m'emmenait captif au pays africain, la peste était a Marseille !

« De fil en aiguille et pour ne pas ennuyer Votre Éminence, je ne suis pas un bien grand sire, mais j'ai passé au travers de tous les dangers imaginables sans y laisser ma peau et subi tous les malheurs sans y perdre mon bonheur ; j'ai vécu la-dedans comme la salamandre au milieu des flammes… Si bien qu'hier je me trouvais sur le pavé de Madrid, sans feu ni lieu, avec un pourpoint troué et des bottes qui n'avaient plus de semelles, lorsqu'on a crié au voleur au coin de la rue de Tolede. Tout le monde courait, j'ai fait comme tout le monde, et les archers de la Sainte-Harmandad, me choisissant d'un coup d'ail au milieu de la foule, m'ont mis la main au collet pour me conduire en prison.

« Mon étoile ! Il n'y aurait pas eu un homme sur cent pour gagner ce lot a la loterie : Comme je m'en allais assez triste entre quatre hallebardiers, ne parlant déja plus, tant j'étais las de protester de mon innocence, j'ai senti un doigt qui touchait mon épaule.

« On n'est pas fier dans ces moments la ! Je me suis retourné paisiblement et j'ai reconnu La Roche-Laury, l'ancien écuyer de M. de Vendôme qui fut, je crois, Monseigneur, un peu le bienfaiteur de Votre Éminence… car vous etes venu de loin, vous aussi, et apres moi je ne connais personne qui put mériter si bien ce joli nom de Fortune !

« – Corbac, s'écria La Roche-Laury, je ne me trompais pas ! C’est cet innocent de Raymond !

« On m'appelait ainsi avant mon aventure du voleur, qui me fit cadeau de cinquante doubles pistoles.

« Je vis tout de suite a la contenance de mes gardiens que La Roche-Laury était maintenant un homme d'importance.

« – En es tu venu a couper les bourses dans le ruisseau, Fortune, mon pauvre Fortune ? dit-il encore.

« Et comme je protestai, il écarta mes hallebardiers pour me tirer a part.

« – Ce serait pitié de te voir pendu, me dit-il, tu es plus beau garçon que jamais. Veux-tu jouer un jeu a te faire casser le cou ?

« Monseigneur, La Roche-Laury pourra témoigner que je ne demandai meme pas ce qu'on pouvait gagner a ce jeu.

« Mon premier mot fut celui-ci :

« – La mule du pape ! Ou sont les cartes pour jouer a ce jeu ?

« – Il n'y a ni cartes, ni dés, me répondit La Roche-Laury.

« - Mes drôles, ajouta-t-il en s'adressant aux hallebardiers, allez pecher d'autre poisson, je réponds de ce gentilhomme.

« Mon étoile ! J'eus a souper au lieu d'aller en prison, La Roche-Laury m'acheta un pourpoint presque neuf, des chausses qui peuvent encore faire un bon usage, des bottes d'excellent cuir et meme quelques bouts de dentelles. Cette nuit, par la morbleu ! j'ai couché sur un lit de plume, et ce matin on m'a donné un cheval sur lequel j’ai fait huit lieues a franc étrier pour venir vers Votre Éminence et lui dire : Ordonnez, j'obéirai !

Ayant ainsi parlé, le cavalier Fortune se redressa et attendit.

Les yeux demi fermés du cardinal rejoignirent completement leurs paupieres.

Vous avez l'habitude de jurer ? murmura-t-il.

Corbac ! gronda Fortune, La Roche-Laury m'avait pourtant bien prévenu de ne point dire devant vous : La mule du pape.

Il y eut un silence pendant lequel le ministre sembla profondément réfléchir :

– Allez dîner, dit-il.

Fortune s'inclina.

– Apres dîner, poursuivit le cardinal, vous ferez un tour de promenade.

Nouveau salut de Fortune.

– Ensuite de quoi, reprit le ministre, vous vous mettrez au lit, s'il vous plaît.

– Tout cela, pensa notre cavalier, ne me paraît pas la mer a boire !

Le cardinal rouvrit les yeux et ajouta :

– Demain matin vous partirez.

Fortune était tout oreilles. Il attendit quelques instants, puis voyant que l’Éminence ne parlait plus, il se hasarda a demander :

– Pour quel pays, Monseigneur ?

Albéroni, moitié de grand homme, comédien a l'instar de tous les gens d'Italie, aimait passionnément la mise en scene. Il étudiait sans cesse l'histoire du cardinal de Richelieu et, ne pouvant mieux faire, il imitait avec soin les allures mystérieuses de son modele.

– Avant de vous coucher, ajouta-t-il a voix basse, vous vous promenerez sur la route de Madrid. S'il vous arrivait de rencontrer un quidam ayant l'épaule droite plus haute que la gauche, un taffetas vert sur l’oil et des cheveux blonds, évitez de l'entretenir ou de vous battre avec lui ; ne suivez aucune femme, défense de boire, de jouer et de jurer.

Sa blanche main montra la porte ; Fortune se confondit en révérence et sortit a reculons.

Au moment ou il passait le seuil, le cardinal lui dit encore :

– Votre gîte est a l'auberge des Trois-Mages, porte de l'Escurial.

Fortune se rendit fidelement a l'hôtellerie indiquée et y dîna en conscience. Il se promena sur la route de Madrid et n'eut point la peine d'éviter conversation ou bataille avec le quidam aux épaules inégales, orné d'un taffetas vert sur l’oil et coiffé de cheveux blonds crépus, car il ne rencontra personne a qui ce signalement remarquable put etre appliqué.

Il ne but ni ne joua, parce qu'il n'avait pas un quarto dans sa poche.

Il ne suivit point la seule femme qui croisa son chemin, attendu qu'elle était vieille et laide, et s'il jura un tantinet, ce fut a lui tout seul : la mule du pape !

Il était intrigué : son imagination travaillait. Quelle allait etre sa besogne ? En tout cas, il se disait que Son Éminence aurait bien pu lui donner quelques quadruples en avance sur le marché.

Il rentra, soupa, se coucha et dormit comme un juste.

Au petit jour, l'hôtelier des Trois-Mages entra dans sa chambre et lui dit :

– Le cheval de votre seigneurie est sellé et bridé, voici l'heure de partir.

Fortune sauta hors de son lit et fut pret en un clin d’oil.

Il pensait :

– Au moment de quitter l'auberge, il faudra bien que je sache ou je vais…

Sur le seuil il retrouva l'hôtelier. C'était un Asturien jaune et noir qui pleurait de la bile.

– Seigneur cavalier, lui dit-il, je ne vous demande rien pour vos deux repas et votre gîte.

– Et n'etes-vous point chargé, au contraire, de me donner quelque chose ? demanda Fortune.

L'Asturien montra en un sourire ses dents qui avaient la couleur du chocolat d'Espagne, célebre alors dans l'univers entier.

– Montez, dit-il en désignant du doigt le cheval tout harnaché.

– Par la sambleu ! s'écria Fortune, je veux bien monter, mais ou irai-je ?

L'hôtelier lui tint l'étrier avec un respect ironique, et, quand Fortune fut en selle, lui dit :

– Route de Guadalaxara. Vous irez jusqu'a la cinquieme borne militaire, et vous attacherez votre cheval a l'anneau scellé dans la borne.

– Et puis ? Demanda Fortune.

– Vous attendrez, répondit l'asturien. Que Dieu protege Votre Seigneurie dans la foret !


Chapitre 2 Ou Fortune cherche son souper.

C'était une gaie matinée de printemps.

Il faisait froid, comme il arrive souvent dans la campagne de Madrid, et Fortune regrettait que La Roche-Laury, sa providence, n'eut point songé a joindre un manteau a son pourpoint et a son haut-de-chausses.

Le jour était encore incertain.

Fortune, chevauchant du côté de la route ou étaient les bornes militaires, voyait du côté droit un autre cavalier qui allait bon pas sur une grande mule.

Ce cavalier avait un manteau et fredonnait entre ses dents des airs que Fortune aurait pris pour des refrains de France si l'on n'eut point été en Castille.

Quoique Fortune, selon sa propre appréciation, et comme il l'avait franchement avoué au cardinal, fut un garçon sans défauts, il céda aux conseils de la faiblesse humaine et pressa le pas de son cheval pour voir un peu la figure de ce voyageur qui pouvait devenir un compagnon de route.

Mais l'autre, entendant le bruit du trot dans la poussiere, souffleta les oreilles de sa mule, qui aussitôt allongea.

En meme temps, il ramena sur son visage les plis du manteau que Fortune lui enviait.

Fortune prit le petit galop, la mule aussi, de sorte que la distance restait toujours a peu pres la meme entre nos deux voyageurs.

–Tete-bleu ! pensa Fortune, qui n'était pas endurant de sa nature, ce croquant pense-t-il m'en donner a garder ?

Et il piqua des deux.

Mais la mule prit aussitôt le grand galop.

Fortune, mordu au jeu, donna de l'éperon comme un diable, et ce fut bientôt entre les deux voyageurs une véritable course au clocher.

Pendant cela, le jour grandissait. Fortune se disait, commençant a distinguer la tournure de l'homme a la mule :

– Voici un gaillard mal bâti, ou que je meure ! Il a des cheveux qui coifferaient bien un jocrisse sur le Pont-neuf. Quand je vais l'atteindre, je lui demanderai un peu pourquoi il m'a fait courir ainsi.

Son cheval, vivement poussé, gagnait du terrain ; l'autre voyageur, qui craignait d'etre vaincu dans cette lutte de vitesse, tourna la tete pour la premiere fois, afin de voir qui le poursuivait ainsi. Ce fut un coup de théâtre.

Fortune serra le mors de son cheval, qui s'arreta court.

Il venait d'apercevoir sur l’oil droit de l'homme a la mule une large bande de taffetas vert.

– Sang de moi ! s'écria-t-il, j'aurais du deviner cela depuis longtemps ! épaules dépareillées et perruque rousse ne me suffisaient-elles pas sans l'emplâtre ? Je n'ai rien a faire de ce coquin, puisque j'ai défense de causer avec lui et de me battre contre lui !

Ce coquin, comme l'appelait Fortune, était animé sans doute de sentiments pareils, car apres avoir regardé notre cavalier, non seulement il continua de fuir a fond de train, mais encore il se jeta hors de la route et disparut derriere un bouquet de chenes-lieges qui rejoignait le Hénares.

Fortune reprit sa marche au pas.

Le soleil commençait a rougir les vapeurs de l'horizon.

Fortune en était encore a se demander quel diable de fringale avait pris l'homme a la mule, lorsqu'il aperçut la cinquieme borne militaire entre Alcala et Guadalaxara.

Fortune descendit de cheval, attacha sa monture a l'anneau de fer scellé dans la borne et s'assit sur le parapet du pont.

A l'autre bout du parapet, un moine en robe brune, rattachée aux reins par une corde écrue, regardait couler l'eau.

L'arrivée de Fortune ne sembla point troubler sa méditation.

Un long quart d'heure se passa, et Fortune commençait a perdre patience, lorsqu'au sommet de la côte en pente douce qu'il venait de descendre pour arriver jusqu'au pont, un cortege se montra.

C'étaient deux mules honnetement caparaçonnées, entre lesquelles une litiere de voyage se balançait.

Quatre vigoureux arriéros, le fouet a la main, l'espingole en bandouliere, accompagnaient les mules deux a droites, deux a gauche.

Le moine quitta aussitôt sa posture méditative et vint droit a Fortune.

Il entrouvrit son froc et mit sur la borne un sac d'argent en disant :

– Cavalier, voici de quoi payer les frais de votre voyage dans la foret.

– A la bonne heure ! s'écria Fortune, je vais savoir enfin ou je vais !

– Vous allez coucher a Guadalaxara, répondit le moine. Gardez-vous seulement en chemin d'un certain personnage qui est bossu de l'épaule droite, rousseau de cheveux et qui porte un taffetas sur l’oil.

– je l'ai vu, le personnage, riposta vivement Fortune ; au lieu de me garer de lui, ne serait-il pas plus court de l'assommer ?

Le moine mit un doigt sur sa bouche.

Les deux mules, la litiere et les quatre arriéros armés jusqu'aux dents arrivaient a la tete du pont.

– « Alto ahi ! » commanda le moine sans élever la voix.

Quoi qu'il eut pu faire, Fortune n'avait pas encore distingué son visage, perdu dans l'ombre d'une profonde cagoule.

Le cortege s'arreta aussitôt.

Le moine dit encore, en s'adressant a Fortune :

– Cavalier, regardez de tous vos yeux et ne perdez rien de ce que vous allez voir.

Il marcha en meme temps vers la chaise suspendue dont la portiere s'ouvrit, découvrant une jeune femme – ou une jeune fille – au teint pâle et a la physionomie intelligente.

Fortune resta ébloui par le regard que l'inconnue lui jeta.

Le moine échangea quelques rapides paroles avec la jeune dame de la litiere, puis la portiere se referma et le cortege reprit sa marche.

– Qu'avez-vous vu ? demanda le moine a Fortune.

– Une figure de jolie femme, répondit celui-ci, seulement je ne l'ai pas vue assez longtemps.

– La reconnaîtriez-vous si vous veniez a vous rencontrer avec elle ?

– Pour cela, oui.

– Dans un mois comme aujourd'hui ?

– Dans un an, s'il me faut attendre jusque-la.

Le moine dit :

– C'est bien.

Et il ajouta :

– Si quelqu'un vous parle de la Française, vous saurez qu'il s'agit d'elle.

– Bien, dit Fortune a son tour, je le saurai. Apres ?

Le moine croisa ses bras sur sa poitrine.

– Cavalier, répondit-il, vous vous arreterez au Taureau-Royal, qui est la premiere posada en entrant a Guadalaxara par le faubourg de Madrid. Que Dieu vous protege dans la foret !

A ces mots, il tourna le dos et prit a pas lents le chemin de Alcala.

Fortune resta un moment abasourdi.

C'était la troisieme fois qu'on lui parlait de « la foret ».

Les forets sont rares en Espagne.

Mais comme Fortune n'était pas homme a se creuser la tete longtemps ni a délibérer outre mesure, il versa sur le parapet le contenu du sac a lui remis par le moine et se mit a compter son argent avec plaisir.

Il y avait deux cents douros de vingt réaux chacun, ce qui formait a peu pres mille livres tournois en argent de France.

– Ce cardinal, pensa Fortune, est un homme de sens ; il m'a payé en argent et non point en or, parce qu'il s'est dit : « Avec un gaillard comme ce joli garçon de Fortune, les grosses pieces vont plus vite que les petites. » En somme, le cadeau me parait suffisant pour aller jusqu'a la couchée.

Quand il eut remis les douros dans le sac, il revint vers son cheval pour le détacher, et dirigea ses yeux vers la route qui lui restait a parcourir.

Au beau milieu du chemin, a un demi-quart de lieue, il y avait un homme immobile qui semblait suivre ses mouvements avec une attention toute particuliere.

De si loin on ne pouvait pas distinguer l'emplâtre de taffetas vert, et pourtant Fortune crut reconnaître le rousseau a l'épaule contrefaite.

Une chose étrange changea son doute en certitude aussitôt que l'homme vit le regard de Fortune fixé sur lui, il tourna bride, quitta la route battue et disparut dans la campagne.

Fortune se remit en selle et poussa incontinent son cheval.

Ce n'était pas pour rejoindre le rousseau, bien que la fuite de ce dernier lui donnât vaguement envie de l'atteindre.

Il se disait tout bonnement :

– Les mules de la Française vont au pas, les arriéros sont a pied : en trottant cinq minutes je rejoindrai la litiere, et ce sera bien le diable si la belle inconnue ne met pas un peu le nez dehors, car on doit étouffer dans cette boîte.

Fortune trotta pendant dix minutes, puis il galopa pendant un quart d'heure, mais il ne vit ni mules, ni chaise, ni muletiers.

Il arriva de bonne heure a la posada du Taureau-Royal, qui était située a l'entrée meme de la ville.

Fortune laissa sa monture a l'écurie du Taureau-Royal, pénétra dans la ville pour chercher son souper.

A quelques pas de la posada, il fut abordé par un bourgeois d'honnete mine, qui le salua avec respect et lui dit.

– Seigneur cavalier, n'auriez-vous point rencontré sur votre route un homme monté sur une mule, avec des cheveux rouge carotte, une épaule démise et un emplâtre sur l'oil gauche ?

– Non, répondit Fortune, il porte l'emplâtre sur l’oil droit.

Le bourgeois lui adressa un aimable sourire.

– Son Éminence, reprit-il a voix basse, sait choisir ses serviteurs, et vous avez tout ce qu'il faut pour traverser la foret.

Bonhomme ! s'écria Fortune vivement, allez-vous enfin me dire quelle est ma besogne et ou se dirige mon voyage ?

Le sourire du bourgeois devint plus malicieux et il répondit :

– Vous ne trouveriez pas dans toute la ville de Guadalaxara, qui est pourtant capitale de province, un seul cabaret pour manger un morceau de lard frais, sur le gril ; mais Michel Pacheco, le marchand de futaine, a bien reçu votre lettre et sa maison est toujours a la meme place sur le parvis de l'église Saint-Gines.

– Je veux que Dieu me damne… commença Fortune.

Mais il n'eut point l'occasion d'achever, parce que le bourgeois, se bouchant les oreilles a deux mains, partit comme si toute la sainte Inquisition eut été a ses trousses.

Fortune s'adressa au premier passant venu et lui demanda ou était le meilleur cabaret.

– Il y a celui de Guttierez, répondit le passant, ou il vint une moitié de mouton la quinzaine passée ; il y a aussi celui de Raphaël Nunez, dont les deux poules pondent de temps a autre ; mais si vous voulez manger un oignon doux, cuit a point sur la braise, allez chez jean de La Vega, et vous m'en direz des nouvelles !

Le passant suivit son chemin.

Fortune se mit a écouter son estomac qui criait misere et songea mélancoliquement a tous les bons endroits qu'on rencontre dans tous les coins de Paris, cette capitale de l'hospitalité.

Il pénétra plus avant dans la ville majestueuse et bien bâtie, dont les sombres maisons ne laissaient sortir aucune odeur de cuisine.

Plusieurs invocations qu'il adressa a son étoile n'eurent aucun résultat.

Chemin faisant il avait mis le nez a la porte des divers cabarets indiqués par le passant charitable, mais le mouton de la quinzaine passée était mangé, les deux poules n'avaient point pondu, et Fortune n'aimait pas les oignons doux cuits dans la braise.

La principale maison du parvis, située vis-a-vis du portail de l'église, avait une apparence tout a fait respectable.

L'enseigne disait en caracteres creusés profondément et vieux comme la maison elle-meme : «Michel Pacheco, marchand de futaine ».

Une femme voilée et dont les épaules gracieuses s'enveloppaient dans une mantille de dentelle noire sortit de l'église, escortée par une duegne qui portait son livre de prieres.

On ne voyait rien de son visage, et peut-etre qu'en ce moment notre cavalier affamé eut préféré une tranche de bouf a la plus délicieuse aventure du monde.

Mais comme la tranche de bouf manquait, Fortune se complut a regarder la taille harmonieuse et l'élégante démarche de la jeune femme.

Car elle était jeune, il l'eut juré sur son salut.

Elle passa tout pres de lui, et, comme il touchait son feutre pour lui adresser un galant salut, une voix aigrelette se fit entendre sous les coiffes de la duegne, disant :

–Vous etes en retard : on vous attend, fleur d'amour !

En ce moment, l'angélus sonna a la tour de l'église et vingt fenetres s'ouvrirent tout autour de la place, montrant des hommes et des femmes qui faisaient dévotement le signe de la croix.

Fortune suivait des yeux l'inconnue qui se dirigeait vers la maison faisant face au portail.

Au second étage de cette meme maison une fenetre s'était ouverte, et Fortune poussa un cri d'étonnement en y voyant paraître la perruque rousse et les épaules difformes de son mystérieux ennemi, l'homme a la bande de taffetas vert sur l’oil.

Celui-ci se signa comme les autres ; mais a la vue de Fortune, il fit une grimace de colere et referma précipitamment la croisée, a l'instant meme ou la dame voilée et sa duegne entraient dans la maison.

Ce fut alors seulement que le nom de Michel Pacheco, gravé au-dessus de la porte, frappa les yeux de Fortune.

– Que je sois pendu, grommela-t-il, si le bourgeois de tantôt n'avait pas raison ! Ce misérable coquin de rousseau a bien vraiment son emplâtre sur l’oil gauche, a moins que l'exces de mon appétit ne me donne la berlue… Mais que disait-il donc avec ma lettre que ce Michel Pacheco, marchand de futaine, a reçue ? Je n'ai point écrit de lettre…

– A la fin ! a la fin ! s'écria une voix de basse-taille derriere lui, voici mon excellent ami et frere le cavalier Fortune, qui vient chercher son manteau et sa soupe !

Fortune se retourna et vit un petit homme tout habillé de brun, maigre, chétif, chauve comme la lune, qui s'élançait vers lui impétueusement, les bras ouverts.

Quoi qu'il en eut, il ne put éviter la plus chaude accolade qu'il eut reçue a brule-pourpoint en sa vie.

– Voila du temps que nous ne nous sommes vus, reprit le petit homme, sincerement attendri ; mon logis n'est pourtant pas bien difficile a trouver ; Vous n'aviez qu'a demander, mon cher fils, l'église Saint-Gines. Depuis que l'église est bâtie, les Pacheco vendent de la futaine en face du portail. Mais mieux vaut tard que jamais ; entrez, cousin, la soupe est au chaud, et nous allons trinquer a la prospérité de notre famille.


Chapitre 3 Ou Fortune boit du vin de Xéres.

Aussitôt qu'il eut passé le seuil du marchand de futaine, les vapeurs d'une marmite, ou mijotait l'« olla podrida » mélangée selon le grand art des cordons bleus Castillans, vinrent gonfler ses narines.

L'« olla podrida », ou pot pourri, un peu démodée aujourd'hui était, on le sait, le pot-au-feu des âges héroiques en Espagne. Pélage en était nourri, et le Cid campéador l'aimait a la folie.

Le petit et noir Michel Pacheco, comme s'il eut deviné les désirs de son hôte, le fit entrer tout de suite dans une salle a manger assez vaste.

La table était servie et portait a son centre une soupiere qui s’entourait de six assiettes rangées comme si on eut attendu un nombre égal de convives.

Cependant, outre le marchand de futaine, il n'y avait qu'une femme maigre et tres longue qui portait le menton a un bon demi-pied au-dessus de la tete de Michel Pacheco, son mari.

– Voici notre bien cher parent, dit le petit marchand de futaine en lui présentant Fortune dans les formes ; accueillez-le comme il faut, je vous prie, Concepcion, mon trésor. Vous pouvez l'embrasser sans que les malveillants y trouvent a redire.

Puis, se tournant vers le cavalier, il ajouta :

– Voici Concepcion Pacheco, ma compagne, qui a fait le bonheur de ma vie ; vous pouvez l'embrasser sans offenser la morale.

Ceci sautait aux yeux comme un axiome.

On aurait pu meme aller plus loin au gré de Fortune et affirmer que le fait d'embrasser Concepcion, le trésor, était une affligeante et cruelle pénitence.

Mais Fortune eut passé par-dessus bien d'autres dangers pour arriver jusqu'a la soupiere.

Concepcion, ayant été embrassée, prononça avec lenteur et méthode un bénédicité aussi long qu'elle-meme, puis on prit place autour de la table.

– Sers, mon diamant, dit le marchand de futaine, notre cousin a un appétit de voyageur.

Concepcion, obéissante, plongea aussitôt la cuiller dans le potage et emplit jusqu'au bord une assiette que Fortune dévorait des yeux !

– Domingo ! dit-elle tout bas.

Un Noir parut a la porte et traversa la chambre de ce pas furtif qui appartient aux gens de sa couleur.

Concepcion lui tendit l'assiette sans ajouter une parole et le Noir disparut.

La meme cérémonie eut lieu pour la seconde et pour la troisieme assiette.

Fortune n'eut que la quatrieme. Il est vrai de dire qu'il en trouva le contenu excellent et qu'il l'expédia en un clin d’oil.

– Ah ça ! s'écria-t-il, retrouvant toute sa gaillarde humeur a la derniere cuillerée, la mule du pape ! Mon cher cousin et ma chere cousine, je ne me plains pas de l'absence du rousseau, je me console de celle de la duegne, mais pourquoi ne voyons-nous pas la jeune dame ?

Concepcion leva sur lui ses yeux mornes, et le petit Pacheco, glissant sa main sous la table, lui pinça la cuisse jusqu'a lui arracher un cri de douleur.

– Trop parler nuit, murmura-t-il a son oreille.

Puis il se tourna vers celle qui avait fait le bonheur, de sa vie, et de son autre main il se toucha le front, comme pour lui dire :

– Le pauvre cousin est un peu fou. Quel malheur !

Concepcion, satisfaite, reprit sa raide impassibilité.

Plusieurs fois pendant le repas, qui fut meilleur et plus abondant que ne le comportait la coutume en Espagne, Fortune essaya de rompre le silence ; mais Conception semblait muette, et, quant au petit Pacheco, il vous avait des réponses a couper la conversation la mieux engagée.

Apres le dessert, Conception se leva et récita les « Grâces ».

– Ma perle, lui dit le petit marchand, nous ne reverrons pas notre parent de sitôt ; fais-nous monter un flacon de vin d'Andalousie.

Les yeux éteints de Conception se fixerent sur Fortune avec une expression singuliere. Notre cavalier crut y voir une sorte de compassion. Mais la longue femme, apres l'avoir salué en cérémonie, sortit sans prononcer une parole.

Le noir Domingo apporta presque aussitôt apres le flacon de vin andalou.

– Fermez les portes, s'écria le petit marchand, qui se frottait les mains avec transport. Dieu merci, nous voila libres, et nous allons passer une agréable soirée ! Concepcion est un joyau avec qui j'ai coulé des jours filés de soie et d'or, mais sait-on ce qu'elle va faire chaque matin au bureau du Saint-Office ?… Buvez de ce vin en confiance, mon camarade, le duc de Médina Coeli ne possede pas toutes les vignes de la campagne de Xéres… Hé ! hé !

Il avait rempli jusqu'au bord le verre de Fortune.

– Quel temps ! continua-t-il avec une croissante volubilité ; quel pays ! quelles mours ! que de mysteres ! Les pavés nous espionnent, mon ami, les murailles aussi, et aussi les girouettes qui sont sur le clocher des églises. Y a-t-il longtemps que vous connaissez le frere Pacôme ?

Fortune, qui était en train de boire, éloigna le verre de ses levres.

– Le frere Pacôme ? répéta-t-il.

– Faites donc l'ignorant ! s'écria le petit marchand sur un ton de caresse. Vous grelottiez ce matin avant d'arriver au pont du Hénares, sous Alcala, et je suis chargé de vous tailler un manteau dans ma meilleure piece de futaine.

– Voila, dit notre cavalier, une attention délicate, et je suppose que ce frere Pacôme est le moine qui regardait couler l'eau sur le parapet du pont.

– Saint Antoine de Padoue, priez pour nous ! gronda Michel Pacheco ! Comment trouvez-vous mon vin, seigneurie ?

– Excellent !

– On ne sait jamais a qui l'on parle. Vous etes peut-etre un grand d'Espagne… avez-vous défiance de moi ?

– Pas le moins du monde, répondit Fortune, qui tendit son verre.

– Alors, déboutonnons-nous, je vous prie, comme d'honnetes cours que nous sommes. Ou allez-vous de ce pas, seigneur cavalier ?

– Je veux mourir sans confession, répondit Fortune, si j'en sais le premier mot.

Michel Pacheco se signa.

– Vous jurez comme un hérétique de France, murmura-t-il.

– Et j'espérais bien, ajouta Fortune, que vous alliez m'apprendre le but de mon voyage. On m'a parlé d'une foret…

Pacheco sourit et rapprocha son siege.

– Bienheureux saint Jacques de Compostelle, dit-il avec ferveur, quel pays ! quel temps ! tout est espion : les choses et les hommes ! les arbres de la campagne et les oiseaux du ciel ! Est-ce que vous n'en avez pas rencontré sur votre route ?

– Si fait, répartit vivement Fortune, je parie que le rousseau en est un.

Michel Pacheco sourit encore et ajouta tout bas :

– Le petit rousseau qui a une épaule plus haute que l'autre ?

– Et un taffetas vert sur l’oil, acheva Fortune.

Le marchand lui versa un troisieme verre en disant :

– C'en est un, et tout particulierement dangereux.

– Alors, pourquoi diable est-il dans votre maison ? s'écria Fortune. La mule du pape ! voila qui est louche !

Michel Pacheco se leva et alla ouvrir toutes les portes pour voir s'il y avait quelqu'un derriere.

– Chut ! fit-il en revenant. Prudence est mere de longue vie. Les murs ont des oreilles, et on n'est jamais brulé en place publique pour avoir gardé le silence.

Fortune passa la main sur ses paupieres qui battaient.

– On dirait que j'ai sommeil, pensa-t-il tout haut ; encore un verre de vin pour me réveiller, s'il vous plaît.

Il avait la langue un peu épaisse.

– Oui, certes, reprit-il en regardant au travers de son xéres jaune et limpide comme une topaze, c'est un singulier pays, et je donnerais bien quelques ducats pour voir au fond de mon aventure… Dites-moi, cousin, cette jeune femme voilée qui sortait de l'église et qui est entrée chez vous avec sa duegne me trotte par la tete. J'ai cru reconnaître la Française.

Le marchant de futaine fit un soubresaut a ce nom.

– Etes-vous donc aussi de cette affaire-la, mon camarade ? dit-il en joignant les mains.

– Quelle affaire ? interrogea Fortune, sang de moi ! je voudrais bien savoir de quelle affaire je suis.

Michel Pacheco baissa les yeux et ne répondit point !

Du reste, a dater de ce moment, il eut peu de frais a faire pour soutenir la conversation.

Pendant quelques minutes, Fortune lutta contre le pesant sommeil qui s'emparait de lui. Il battit la campagne, parlant de son manteau, de son cheval et de la posada du Taureau-Royal, qu'il voulait regagner ; puis ayant encore essayé de se lever, il chancela et s'étendit commodément sur le carreau, ou il ronfla bientôt comme une toupie.

Michel Pacheco s'agenouilla aupres de lui et se mit a le fouiller fort dextrement, retournant avec soin chacune de ses poches.

Il déposa le sac de deux cents douros en lieu sur et sans y attacher une grande importance. Ce n'était point cela évidemment qu'il cherchait.

– Pas un papier ! grommela-t-il. Son Éminence est un fin compere. Moi, qui sers les deux parties a la fois, je marque un point a Son Éminence.

Il ouvrit un placard ménagé dans le mur et y prit un volumineux paquet de hardes noires.

Puis il appela Domingo.

Quand le negre fut venu a l'ordre, il lui dit :

– Tu vas faire la toilette de ce cavalier des pieds a la tete, et ne te gene pas pour le tourner et retourner comme si c'était mannequin, il n'y a point de danger qu'il s'éveille.

Fortune s'éveilla pourtant, mais ce fut seulement le lendemain matin, et dans une position si extraordinaire qu'il crut etre le jouet d'un cauchemar.

Il avait froid ; sa tete était lourde ; quelque chose trottinait sous lui, quelque chose qui n'était point son bon cheval.

Sur cette monture qui lui sembla d'abord étroite et basse comme une chevre, deux robustes mains le soutenaient a droite et a gauche.

Il voulut lever les doigts pour frotter ses yeux troublés, ses deux bras s'embarrasserent dans un vetement flottant et large qu'il n'avait point coutume de porter.

Sa premiere pensée fut pour le manteau promis par son hôte Michel Pacheco, l'excellent marchand de futaine ; mais cela ne ressemblait point a un manteau de cavalier, et d'ailleurs il n'y avait dessous ni pourpoint ni soubreveste.

– Par tous les diables d'enfer ! s'écria Fortune, qu'est-ce que c'est que cette mascarade ?

Une voix gutturale répondit a sa droite :

– « Virgen immaculada. »

Tandis qu'a sa gauche un organe fluté prononçait :

– « Sin peccado concebida. »

Les yeux de Fortune se dessillerent, pour le coup : il se vit en rase campagne monté sur un âne de la pire espece et portant le costume d'un Pere de la Foi : soutanelle de cure, fendue aux hanches, chausses de panne, manteau droit sur lequel retombait un rabat empesé.

Il était coiffé, en outre, de cet immense chapeau que la comédie de Beaumarchais a rendu si populaire : le couvre-chef de Bazile.

Deux Peres de la Foi, portant exactement le meme costume que lui et comme lui montés sur des ânes, l'accompagnaient.

– Par la morbleu ! dit-il, ceci passe les bornes et n'était point dans mes conventions avec M. le cardinal.

– Mon frere, prononça gravement le padre qui était a sa droite, il vous a été enjoint de ne pas jurer.

– Et il vous avait été enjoint de ne point boire, ajouta le padre qui était a sa gauche.

– Mais enfin, s'écria Fortune, saurai-je au moins ce qu'on attend de moi ?

Le padre de gauche dit :

– « Virgen immaculada. »

Et le padre de droite repartit :

– « Sin peccado concebida. »

Et tous deux, en meme temps, entrouvrant leurs manteaux de bure, montrerent d'énormes pistolets tromblons passés dans leurs cordelieres.

D'instinct, Fortune tâta sa ceinture, ou il n'y avait rien, sinon un rosaire.

La route se poursuivit désormais en silence.

Vers les dix heures du matin, la caravane fit halte un peu au-dela du bourg de Hita, dans une venta villageoise qui semblait fort misérable, mais ou l'on trouva un déjeuner abondant.

Les deux Peres de la Foi, compagnons de Fortune, ne prononcerent pas une parole en prenant leur repas, mais firent preuve d'un mémorable appétit.

Une fois remontés sur les ânes, le padre de droite et le padre de gauche prirent en main des rosaires d'une longueur démesurée, en avertissant Fortune qu'il avait le droit, lui aussi, de se livrer a ce délassement.

On dîna vers deux heures apres midi. Il semblait que les bons Peres eussent un maréchal des logis invisible qui préparait pour eux d'excellents repas dans des endroits impossibles.

A cinq heures du soir, aux environs de la petite ville de Jadraque, ou devait se faire la couchée, nos voyageurs rencontrerent pour la premiere fois les mouvements de terrain qui annonçaient la chaîne de la Guadarrama.

C'était dans un fond pittoresque. La route passait sur un vieux pont romain qui traversait l'inévitable Hénares.

Au-dela du pont, le paysage se relevait, gravissant déja des croupes escarpées.

Un homme montait la rampe, chevauchant au trot sur une grande mule. Il se retourna au bruit que faisaient nos voyageurs, et Fortune, qui l'avait déja reconnu a ses épaules difformes et a ses cheveux roux, put voir sur son oil le fameux emplâtre de taffetas vert.

– Mes Peres, s'écria-t-il, quelle que soit l'entreprise ou nous sommes engagés ensemble, défiez-vous de ce misérable, c'est le plus dangereux de tous les espions !

Le rousseau s'était arreté au sommet de la côte et dirigeait vers le pont un regard curieux.

Mais en ce moment des pas de chevaux firent sonner les cailloux de la route, obligeant Fortune et ses deux compagnons a regarder derriere eux.

Un tourbillon de poussiere arrivait, rapide comme le vent.

Du nuage, se dégagerent une femme d'abord, vetue en amazone, puis quatre gentilshommes.

Ils couraient a bride abattue.

Au moment ou ils traversaient le pont, dépassant nos voyageurs, le vent souleva le voile de l'amazone, et Fortune ne put retenir un cri.

Il avait reconnu le charmant visage de la dame mystérieuse qui s'était montrée la veille a la portiere de la chaise.

Et il eut juré que la Française lui avait adressé en passant un gracieux sourire.


Chapitre 4 Ou l'on appelle pour la premiere fois Fortune : « M. le duc ».

Ce bon Michel Pacheco était payé pour ne point tromper quand il parlait d'espions échelonnés sur la route. Il ajoutait des profits politiques a son commerce de futaine, servant le roi et la ligue tour a tour, comme il convient a un marchand obligeant qui ne veut mécontenter aucune de ses pratiques.

Une comédie, qui rappelait par de certains côtés les finesses cousues de fil blanc de la Fronde, se jouait entre Paris et Madrid, et tout le long du chemin il y avait des gens qui, comme Michel Pacheco, sans savoir au juste de quoi il s'agissait, connaissaient supérieurement les masques.

On faisait du mystere a foison, car une conspiration qui ne se donnerait point la joie de la mise en scene périrait d'ennui des le début.

C'était une gageure établie de gouvernement a gouvernement. Philippe V envoyait en France des torches et des poignards ; le régent surveillait, en Espagne meme, la marche de cette contrebande, afin de l'arreter plus surement a la frontiere.

Philippe V avait a Paris son ambassadeur, Antoine Giudice, duc de Giovenazzo, prince de Cellamare, qui eut l'honneur de laisser son nom a la conspiration, et une multitude d'affidés secondaires parmi lesquels les mémoires et les romans ont noté surtout l'abbé de Porto-Carrero. Il avait en outre la faction des princes légitimés, a la tete de laquelle était Mme la duchesse du Maine. Il avait enfin les mécontents de Bretagne, croisés contre la régence du duc d'Orléans sous le nom des chevaliers de la Mouche-a-miel. A Rome, la princesse des Ursins travaillait pour lui malgré ses quatre-vingt ans et, en Angleterre, le comte de Mar levait une armée a ses gages.

Le régent n'avait garde de rester en arriere ; il savait par cour l'Espagne et les Espagnols.

On ne devine pas au premier abord pourquoi ce pays austere et ces gens sobres sont si faciles a acheter, mais l'expérience prouve qu'il suffit de montrer une poignée de doublons pour avoir la-bas deux poignées de traîtres.

Le régent entretenait des intelligences dans la maison meme du cardinal Albéroni.

Il n'était pas, dit-on, sans échanger quelque correspondance secrete avec Elisabeth Farnese, seconde femme de Philippe V.

En ce temps, les Italiens, peu a peu éliminés de France, avaient envahi l'Espagne, comme on peut le voir par ces quatre noms, les seuls que nous avons encore prononcés : Albéroni, Farnese, Giudice de Cellamare et la princesse des Ursins (Orsini).

Le régent, trop fin pour compromettre son ambassadeur ordinaire, avait a Madrid M. de Goyon en qualité de diplomate privé, et le Génois Ferrari qui tenait ses caisses d'achats et de ventes…

Les bons serviteurs comme Michel Pacheco avaient un compte chez Ferrari et un autre a la caisse du cardinal.

Et la comédie marchait d'un pas paisible, les courriers se croisaient en chemin avec les espions : on allait, on venait, on se déguisait, on se perdait, on se retrouvait. Il arrivait meme quelquefois qu'on échangeait par exces de zele quelques coups d'épingles ou quelques coups d'épée.

Nous savons que Fortune avait son étoile, et notre inquiétude pour lui dans cette petite guerre est assez mince.

Il arriva a Siguenza sous son respectable costume de Pere de la Foi et traversa la sierra entre ses deux saints compagnons.

Le surlendemain, en s'éveillant dans une bonne auberge de la ville de Soria, il se trouva seul. Le padre de droite et le padre de gauche avaient disparu sans meme lui dire en façon d'adieu : « Virgen immaculada, sin peccado concebida. »

Aupres de son lit il y avait un brillant costume de cavalier.

Il sauta tout joyeux hors de ses draps et se hâta de faire sa toilette.

A peine eut-il passé son pourpoint que le maître de l'hôtellerie entra, suivi d'une demi-douzaine d'alguazils.

– Voici, dit l'hôtelier en montrant du doigt notre ami Fortune, le gentilhomme que vous devez conduire a la prison de Tudela. Faites votre devoir !

La premiere pensée de Fortune fut de se défendre ; mais un petit alférez, gros comme le poing et qui semblait fort méchant, montra sa tete imberbe derriere les alguazils et s'écria d'une voix flutée :

– Qu'on le saisisse ! qu'on le désarme ! qu'on le garrotte !

Au lieu de tirer son épée, Fortune se mit a regarder de tous ses yeux le petit alférez qui semblait sourire derriere ses sourcils froncés.

Il ressemblait trait pour trait a la jolie dame de la litiere, a l'amazone dont le vent avait soulevé le voile sur le pont romain de Hénares.

Fortune se laissa appréhender au corps sans résistance, on le hissa a cheval avec les menottes aux mains, et le petit alférez, dont le visage enfantin s'abritait maintenant sous un large sombrero, prit la tete de l'escorte.

On se mit en route pour Tudela. En chemin, ce diable de rousseau – le plus dangereux des espions signalés par Michel Pacheco – toujours bossu d'une épaule, toujours monté sur une grande mule et toujours portant un taffetas vert a l’oil, semblait suivre de loin la caravane.

Plusieurs fois Fortune remarqua que le coquin riait en lui jetant des regards sournois.

Il lui semblait que l'épaule bossue avait changé de côté, comme autrefois l'emplâtre avait passé d'un oil a l'autre.

Mais Fortune ne se souvenait pas bien si la bosse, dans l'origine, était a droite ou a gauche, de meme qu'il avait oublié si au début le taffetas sur l’oil était a gauche ou a droite.

Les infirmités de ce coquin de rousseau allaient et venaient. C'était véritablement une créature fantastique.

On s'arreta pour dîner a Cervera, apres avoir descendu les dernieres pentes de la Sierra Oncala.

Comme toujours depuis que la route était commencée, la chere fut bonne, malgré le misérable état de la posada ou le repas se prenait.

Les alguazils avaient apporté un honnete panier de provisions qui contenait quelques bouteilles de délicieux vin des Açores.

Fortune mangea de grand appétit et eut le plaisir de voir par la fenetre le rousseau, ce vil scélérat, qui frottait une gousse d'ail sur une croute de pain sec.

Le petit aférez, qui dînait seul a une table pour le décorum de son grade, ne mangeait pas plus qu'un oiseau et trempait a peine ses jolies levres dans l'or liquide du madere.

C'était bien la Française : Fortune n'en pouvait douter.

Et, comme il ne la quittait point des yeux, il s'aperçut deux ou trois fois que la charmante personne détournait ses regards de lui avec un certain trouble. Sans etre fat, Fortune avait conscience de ses avantages. Il se dit :

– Cette aimable demoiselle et moi nous serons une paire d'amis avant la fin du voyage. je connais mon étoile.

Cela vint plus tôt qu'il ne le pensait.

Au moment ou l'on remontait a cheval le petit alférez s'approcha de lui sans faire semblant de rien et murmura :

– Pauvre cher duc, vous n'etes pas au bout de vos peines…

« En route, ajouta-t-il de sa gentille voix, et veillez bien sur le prisonnier.

Ce misérable rousseau était en train de se jucher sur sa grande mule.

On se remit en marche.

Pour le coup, Fortune se demanda si ses oreilles n'avaient point tinté.

Mais non, il avait entendu ; la Française avait dit : Mon cher duc…

Le soir, a Tudela, au lieu d'aller en prison il coucha dans le taudis de l'un des alguazils qui lui procura le lendemain matin une perruque grise et une robe de pénitent dont il s'affubla pour gagner Tafalla.

Il fit la route de Tafalla a Pampelune en mendiant.

La Française ne se montrait plus, mais a chaque détour du chemin, il voyait cette odieuse grande mule au-dessus de laquelle les cheveux ardents du rousseau semblaient flamboyer sous les rayons du soleil.

A Pampelune on le déguisa en paysanne navarraise, et ce fut ainsi qu'il franchit la chaîne des Pyrénées par la vallée de Roncevaux.

Il était en France.

La premiere figure qu'il vit sur le sol de la patrie fut celle du rousseau, qui le regardait passer, par la fenetre du corps de garde de la frontiere.

A cent pas du corps de garde, une escouade de contrebandiers le dépassa en courant ventre a terre.

Il y avait parmi ces contrebandiers un tout petit cavalier qui souleva son large chapeau en passant aupres de lui…

C'était la Française qui lui jeta ces mots rieurs :

– A bientôt, madame la duchesse !

En meme temps, un villageois a cheveux blancs, qui arrivait au pas de son bidet, lui dit par derriere :

– N'etes-vous point la fermiere de M. de La Roche-Laury, ma fille ? Montez en croupe derriere moi ; on peut faire de mauvaises rencontres dans la foret et je suis chargé de vous conduire ou vous devez aller.

Notez qu'il n'y avait pas trace de foret.

Fortune ne se fit point prier.

Ils arriverent sur le tard a Saint-Jean-Pied-de-Port ; le vieux paysan frappa a la porte d'une grande maison située sous la citadelle.

On ouvrit, et le rousseau s'élança dehors pour prendre aussitôt ses jambes a son cou et se perdre dans les petites ruelles qui descendaient vers la ville.

Le villageois et Fortune furent introduits par un valet en livrée dans une vaste salle ou se tenait une jeune femme vetue a la derniere mode de la cour de France.

Il suffit a Fortune d'un coup d’oil pour reconnaître en elle le petit contrebandier, l'alférez imberbe, l'amazone et la voyageuse de la litiere.

Il pensait bien que le mystere allait enfin s'expliquer et songeait meme a demander pourquoi on l'avait appelé une fois monsieur le duc, une fois madame la duchesse.

Mais la Française, en se levant pour saluer les deux nouveaux venus, posa rapidement son doigt mignon sur sa belle bouche.

Elle tendit son front, que le vieux villageois baisa.

– Monseigneur, demanda-t-elle, permettez-vous que j'expédie ce bon garçon avant de recevoir vos ordres ?

Fortune ouvrait de grands yeux.

Le mystere, au lieu de s'éclaircir, épaississait son voile.

Ce paysan, qu'on appelait monseigneur, répondit :

– Faites, ma toute belle, j'ai le temps d'attendre.

Il s'assit.

La Française vint a Fortune et, s'armant d'une paire de ciseaux, trancha en un tour de main tous les lacets de sa basquine navarraise.

Elle l'en dépouilla ensuite fort adroitement.

Fortune restait planté devant elle comme un mai, et la charmante fille ne se faisait point faute de malicieusement sourire.

Elle s'assit aupres d'une table ou était la lampe et se mit a découdre la basquine du haut en bas.

Entre l'étoffe et la doublure, il y avait plusieurs papiers.

L'étonnement de Fortune augmentait en meme temps que sa curiosité.

– La mule du pape ! pensait-il, j'étais commissionnaire sans le savoir.

Et il devinait sur les levres moqueuses de la jolie dame ses mots déja prononcés :

– Pauvre cher duc !

Quand la Française eut achevé sa besogne, elle s’assembla les papiers et sortit, non sans adresser a Fortune un signe de tete presque caressant.

Notre cavalier resta seul avec le villageois a barbe blanche.

Celui-ci desserra enfin les dents et dit, en tournant paisiblement ses pouces :

– Si Son Altesse Royale madame la duchesse du Maine vous demande des nouvelles de l'Armada, vous lui direz qu'il y a cent navires de guerre dans les eaux de Cadix et que sous un mois ils peuvent croiser entre Brest et Lorient. Si elle daigne s'informer du cardinal de Polignac, vous lui répondrez qu'il va reprendre sous peu le chemin de Paris !

– Je vais donc a Paris ! s'écria Fortune. Sang de moi ! voila une bonne nouvelle !

La Française rentrait en ce moment. Elle tenait d'une main un paquet assez volumineux, de l'autre une de ces cannes a long bout de cuivre que les compagnons du tour de France portaient dans leurs voyages, alors comme aujourd'hui.

La Française remit a Fortune le paquet et la canne. – Vous allez en effet a Paris, lui dit-elle, par Mont-de-Marsan, Bergerac, Périgueux, Limoges, Châteauroux, Romorantin, Orléans, Fontainebleau et Melun. Tel est votre itinéraire, dont, sous aucun prétexte, il ne vous sera permis de vous écarter. Ceux a qui vous devez obéissance sont contents de vous, mais mon devoir est de vous prévenir que votre traversée d'Espagne n'était qu'un jeu d'enfant aupres des périls qui vous attendent en France, si vous ne suivez pas avec une aveugle obéissance les instructions qui vous seront données en chemin. Vous etes pauvre et sans appui dans le monde…

Ici, la Française fit une légere pause. Sa mine espiegle avait une expression a peindre.

– Il vous importe, poursuivit-elle en retenant a grand'peine son rire qui voulait éclater, il vous importe, jeune et passablement tourné comme vous l'etes, de gagner tout d'un coup ce qu'il faut pour vous assurer un honnete établissement. Si vous arrivez a bon port, ce qui dépend de vous, une généreuse récompense vous attend ; si, au contraire, vous tombez dans les pieges qui vous seront tendus, si vous vous laissez prendre, vous n'aurez a compter sur personne. Les puissants protecteurs qui vous seraient acquis en cas de succes rentreront sous terre dans l'hypothese d'une défaite. Engagés comme ils le sont dans une entreprise de premiere importance, il ne leur serait pas permis de se compromettre pour venir en aide a un humble serviteur tel que vous.

Ici, nouveau sourire, et la belle jeune femme n'avait pas besoin de se gener, car monseigneur, le villageois a barbe blanche, tournait le dos et semblait completement étranger a l'entretien.

Nous devons confesser que ce sourire de la Française intriguait Fortune outre mesure et le faisait donner au diable.

Fortune n'était pas éloigné de croire que cette charmante créature, toute pétillante de vivacité et d'esprit, en savait sur lui plus long que lui-meme.

Il n'était pas tres ferré sur l'histoire authentique de sa naissance, et son imagination avait bâti souvent de superbes châteaux sur la base de l'inconnu.

Le vieux villageois s'agita sur son fauteuil.

– Avons-nous fini, ma toute belle ? murmura-t-il avec un peu d'impatience.

– Pas encore, Monseigneur, répondit la jeune dame, il ne faut négliger aucune recommandation.

– Vertu Dieu ! gronda le bonhomme, si vous en racontez aussi long que cela a chacun de ces braves garçons, votre journée ne doit pas suffire a ce fastidieux catéchisme !

Les beaux yeux de la Française, fixés sur Fortune, disaient clairement :

– Monseigneur ne sait pas devant qui il parle !


Chapitre 5 Ou Fortune trouve les cheveux, l'épaule et l'emplâtre du rousseau.

La Française reprit, continuant l'éducation de Fortune :

– Je n'ai pas a vous cacher, mon ami, que Son Éminence a d'autres messagers que vous sur la route de Paris. Vous n'emportez rien d'ici en fait de dépeches, sinon ce signe (elle montra la canne de compagnon) qui vous servira en meme temps de défense et de passeport. Vos dépeches vous seront remises en chemin, peut-etre sans que vous vous en doutiez. A chaque couchée, vous recevrez les instructions pour l'étape du lendemain. N'ayez pas l'air de fuir les espions que vous rencontrerez a foison sur votre route, aucun d'eux ne vous connaît, vous pourrez passer a visage découvert.

Cette fois, Fortune protesta. Il y en a au moins un qui me connaît ! dit-il. Lequel ? demanda la jeune dame.

– Vous pourriez peut-etre m'apprendre son nom que j'ignore, repartit Fortune avec humeur ; m'est avis que votre confrérie contient plus d'un pelerin qui ménage la chevre et le chou. Celui dont je parle est bossu de l'épaule gauche ou de la droite, a son choix, borgne de l’oil gauche ou de l’oil droit, a sa fantaisie, et porte sur la tete au lieu de cheveux les plus vilains poils que j'ai vus jamais a la queue d'une vache rousse… il sortait d'ici quand je suis entré.

La jeune femme, cette fois, parvint a prendre son sérieux.

– Celui-la, dit-elle, vous ne le rencontrerez plus jamais !

– Est-ce ainsi ? murmura notre cavalier tout joyeux, car il traduisait cette réponse a sa maniere, l'aurait-on expédié dans l'autre monde ce soir ? La nuit est noire et cette bourgade de Saint-Jean-Pied-de-Port a l'aspect qu'il faut pour ces sortes d'exécutions. La mule du pape ! le coquin me genait, et je dis que c'est la une excellente affaire !

La jeune dame poursuivit sans ajouter aucune allusion a ce sujet :

– Prudence et discrétion ! ne jouez pas, ne buvez pas, ne vous querellez pas !

– Son Éminence m'a déja chanté cette antienne, grommela Fortune. Sang de moi ! il y a beaux temps que je ne jure plus.

– Faites le plus de diligence que vous pourrez, continua la Française, votre récompense sera de mille pistoles, mais il y aura mille autres pistoles de prime pour celui qui arrivera le premier…

– J'ai fini, Monseigneur, s'interrompit-elle.

Puis elle dit encore, en conduisant Fortune vers la porte :

– Si vous ne recevez pas en chemin d'autres messages, vous entrerez a Paris par le village de Bercy et vous vous rendrez au quartier des Halles, dans la rue des Bourdonnais, ou vous demanderez le logis du sieur Guillaume Badin, premiere basse de viole a l'Opéra, et vous lui remettrez cette canne, en disant, souvenez-vous bien de cela : « Voici une gaule que j'ai coupée dans la foret. »

Fortune répéta, pour graver ces mots dans sa mémoire :

– Voici une gaule que j'ai coupée dans la foret.

– Maintenant, reprit la jeune dame avec le plus beau de ses sourires, bon voyage, ami Fortune, et que Dieu vous protege !

Elle prit en meme temps la main de notre cavalier, qui sentit fort bien la pression des plus adorables doigts qu'il eut jamais admirés.

Il ne put s'empecher de murmurer, rouge de plaisir et de crainte :

– Madame, me sera-t-il donné de vous revoir ?

La Française resta un instant sans répondre, puis elle le poussa dehors d'un geste enjoué en disant, si bas qu'il eut peine a l'entendre :

– Duc, vous jouez votre rôle admirablement !

La porte se referma.

Fortune se trouva seul dans un corridor obscur, ou une main prit la sienne dans l'ombre.

– Venez, lui fut-il dit.

C'étaient encore une main et une voix de femme.

On lui fit traverser une assez longue galerie dont les fenetres donnaient sur un terrain planté d'arbres, puis, brusquement, on l'introduisit dans une chambre bien éclairée, petite et tendue de couleur claire, qui ressemblait en vérité a un boudoir.

Son guide était une maniere de soubrette au minois éveillé, a l'allure essentiellement parisienne.

– Vous m'avez cru bien vieille, dit-elle en riant, la-bas sur le parvis de l'église Saint-Gines ?

– A Guadalaxara ! s'écria Fortune ; c'était vous la duegne ? et vous demeuriez chez ce coquin de Pacheco qui m'a endormi pour me déguiser en pretre apres m'avoir volé les douros du cardinal !

– Ne me parlez pas de ces Espagnols, répliqua la soubrette, avares comme des fourmis et voleurs commes des pies ! Il y en a deux ou trois qui m'ont fait la cour et je croyais bien avoir mes étrennes ; je t'en souhaite ! ils ont joué de la guitare sous ma fenetre, et puis c'était tout ; d'ailleurs, ils sentent l'échalote !

Fortune, voyant sa compagne en si belle humeur, voulut tirer d'elle quelque renseignement au sujet de la Française et de ce villageois qu'elle appelait monseigneur.

Mais la soubrette avait sa leçon faite ; elle répondit seulement :

– Il n'y a pas beaucoup de paysannes navarraises qui soient aussi jolies que vous, savez-vous ? la place ou était votre moustache est douce comme velours. Je pense bien que vous faites l'innocent, et comment n'en sauriez-vous pas plus long que moi ?

– Je te jure… commença Fortune.

– Cela ne vous coute rien de jurer, a vous !…vous avez fait tant de serments !… Voila, c'est un rude voyage, apres tout, mais on peut bien souffrir un peu pour etre prince !

Fortune n'en était pas a deviner qu'on le prenait ici pour un grand seigneur déguisé. Cette méprise le flattait, mais il aurait voulu savoir le nom du sosie qu'il avait dans les hautes régions de la cour.

– Mademoiselle, reprit la soubrette, a bien parlé de vous le long du chemin.

– Alors, c'est une demoiselle ? dit Fortune.

– Ou une dame, répliqua la soubrette, vous comprenez que chacun de nous s'en tire comme il peut. Elle a dit : « Je veux qu'il ait au moins ses aises pour cette nuit, et que demain il puisse faire sa toilette comme s'il était en son hôtel de la rue Croix-des-Petits-Champs… »

« On a fait ce qu'on a pu, ajouta-t-elle en promenant son regard autour de la chambre, et vous nous excuserez s'il manque quelque chose : Saint-Jean-Pied-de-Port n'est pas Paris !

Elle déposa sur la table un objet qui rendit un son argentin, fit une leste révérence et disparut.

Fortune resta seul.

Il regarda en premier lieu l'objet qui avait sonné sur la table : c'était une bourse élégante et passablement garnie.

Le boudoir était en vérité fort galant. La toilette surtout, équipée de mousseline rose, contenait, outre les savons et les essences, une multitude d'instruments dont notre ami Fortune, qui n'était pas un sybarite, n'aurait point su deviner l'usage.

Le lit était coquet, moelleux, tout drapé de lampas et de dentelles.

Fortune ne s'avoua pas cela, mais il espérait vaguement que, cette nuit, une jolie main gratterait peut-etre a la porte…

Et certes il ne songea meme pas a dénouer le paquet que lui avait remis la Française.

C'était son costume du lendemain, il savait cela, et, d'apres la façon dont on le traitait, son costume ne pouvait etre que convenable.

Une fois franchie la frontiere de France, le danger, comme on le lui avait dit, pouvait etre plus sérieux, mais au moins le temps était passé des comédies malséantes et des déguisements ridicules.

Il allait redevenir lui-meme, et pour faire les deux cents lieues qui le séparaient encore de Paris, il allait sans nul doute trouver un bon cheval a la porte de cette maison hospitaliere.

Fortune se mit au lit en songeant ainsi. Jamais il ne s'était étendu sur de pareils matelas, qui sentaient l'ambre, et ou son corps enfonçait comme s'il se fut plongé dans un bain.

Il avait eu d'abord la pensée de se tenir éveillé a tout événement, mais au bout de trois minutes il ronflait comme un clairon.

Aucune aventure galante ne vint l'éveiller, aucune main douce ou rude ne gratta a sa porte, et quand il s'éveilla, le lendemain, il faisait déja grand soleil.

Au fond du lit, ou il y avait une glace drapée de guipure, le cordon d'une sonnette pendait.

Il sonna, plutôt que de sauter hors de son lit pour commencer sa toilette.

Ce fut un petit vieillard qui entra : un israélite au nez crochu comme un bec de perroquet.

– Qui etes-vous ? lui demanda Fortune.

– Le maître de céans, répondit le petit homme, et je croyais que la dame aurait pris pour elle cette chambre que je loue aux voyageuses de distinction.

– Ou est la dame ?

– Elle est partie de grand matin avec toute sa suite. J'espere, mon gentilhomme, que vous allez en faire autant, car la maison est a louer, et vous ne voudriez pas faire perdre a un pere de famille l'occasion de gagner sa vie.

« Mais, s'interrompit le juif, dont le regard inquisiteur avait fait le tour de la chambre, a quel sexe appartenez-vous, s'il vous plaît ? Je ne vois ici que des vetements de femme.

– Apportez-moi ceci, répondit Fortune en désignant le paquet qui lui avait été remis la veille au soir ; cette enveloppe contient mes véritables habits.

Le petit vieillard obéit, et Fortune dénoua l'étoffe qui entourait le paquet.

Aussitôt que les coins de l'enveloppe tomberent, le petit juif s'élança vers le lit comme un furieux.

– Misérable ! s'écria-t-il, osez-vous bien apporter dans une chambre qui coute un écu tournoi par jour de semblables vilénies !

Fortune, a vrai dire, était aussi indigné que lui.

Le paquet contenait un costume de compagnon maçon, usé, déchiré et tout souillé de plâtre.

Fortune n'aurait pas cru qu'il put regretter sa jupe de paysanne navarraise !

– Hola ! bonhomme ! s'écria-t-il, voici qui passe la permission ! Vous devez avoir de pres ou de loin des accointances avec ces gens-la. Je veux que le diable m'emporte si je consens jamais a revetir ces guenilles.

Le Juif se prit a le considérer curieusement.

Il y aurait peut-etre quelque chose a gagner, grommela t-il entre haut et bas, en amenant ici monsieur le bailli et les gens de la sénéchaussée.

Fortune n'entendit point cela, mais le regard cauteleux du bonhomme parlait aussi, et Fortune comprit son langage.

– N'etes-vous point de la bande ? s'écria-t-il en bondissant hors des draps. Alors je vous retiens comme otage et vous allez me servir de valet de chambre !

Son puéril courroux était dissipé ; il rentrait dans le sentiment de sa situation.

En un clin d’oil, avec l'aide du vieux juif qui le secondait bon gré mal gré, Fortune eut revetu son déguisement nouveau.

Il prit la bourse, il n'oublia pas la canne, il enferma son hôte dans le boudoir, et l'instant d'apres, franchissant les portes de Saint-Jean-Pied-de-Port, il s'engageait a grands pas sur la route de Mauléon.

– A tout prendre, se disait-il déja consolé, car il avait un excellent caractere, je n'ai pas a quereller mon étoile. Ces habits ne sont pas somptueux, mais je ne rencontrerai personne de connaissance qui puisse m'en faire rougir, et du diable si un pareil accoutrement ne me met pas a l'abri des voleurs ? J'aurais mieux aimé voyager a cheval, mais le temps est beau et j'ai de bonnes jambes : tout est probablement pour le mieux : j'ai donné dans l’oil, c'est certain, a la charmante demoiselle : elle a choisit ces guenilles dans mon intéret : figurons-nous seulement que nous sommes en temps de carnaval !

« La mule du pape ! s'interrompit-il, je crois que je mourrais de honte si ses grands yeux moqueurs étaient en ce moment sur moi !

Il suivait la route montueuse aussi vite qu'un cheval au trot.

Il dépassa Mauléon et poussa son étape jusqu'a Orthez, ou un compagnon menuisier l'aborda dans la rue pour lui offrir l'hospitalité.

Ainsi en fut-il le lendemain a Mont-de-Marsan, de la part d'un compagnon tailleur de pierre.

Le surlendemain, meme aventure a la troisieme couchée.

Tout allait droit ; il n'y avait pas un pli, pas un obstacle, pas un détour.

Il lui arrivait bien souvent de souper avec de riches bourgeois et meme avec des gentilshommes.

Deux ou trois fois il fut conduit dans des presbyteres, le compagnon qui l'accostait se trouvant etre un pretre ou un abbé.

Une chose qui doit etre notée, c'est que, selon la promesse de sa protectrice inconnue, de Saint-Jean-Pied-de-Port a Paris, Fortune ne rencontra pas une seule fois le rousseau.

On s'était débarrassé sans aucun doute de cet odieux personnage.

Du reste, cette charmante personne qu'on appelait la Française, était également devenue invisible.

Tout alla bien jusqu'a Melun et meme jusqu'au bon bourg de Montgeron, situé au dela de Lieu saint.

Il ne s'était point battu, il n'avait point bu outre mesure et s'il avait juré, peu importait, puisqu'il n'était plus en Espagne.

Le naufrage a lieu quelquefois tout pres du port.

A Montgeron, qui était la derniere étape, Fortune ne fut conduit ni dans une maison bourgeoise, ni dans un château, ni dans un presbytere ; on le mena tout uniment a l'auberge ou il se trouva entouré de joyeux vivants.

Lors de son arrivée, le maître de l'auberge lui avait dit qu'il ne pourrait avoir sa chambre avant minuit parce qu'elle était occupée par un voyageur, lequel avait dormi toute la journée et devait se remettre en route pour Paris vers les onze heures du soir.

Il faisait chaud et les routes étaient assez sures, depuis qu'on avait mis a la raison la bande de Cartouche ; il n'était point rare de voir les piétons faire leur étape la nuit pour éviter l'ardeur du soleil.

Fortune, n'ayant pas le choix, puisque l'auberge était pleine a regorger, accepta la chambre, et pour tuer le temps se réunit aux joyeux vivants qui étaient dans la salle commune.

Le temps fut tué tant et si bien que quand on vint chercher Fortune, vers minuit, pour le mener a sa chambre, il avait la tete lourde, les yeux éblouis et le diable dans sa poche.

De toutes ses économies il ne lui restait pas un écu.

– Voila bien mon étoile ! dit-il a ses compagnons en leur souhaitant la bonne nuit gaiement. S'il m'était survenu pareille déconvenue entre Limoges et Orléans, par exemple, j'aurais pu éprouver de l'humeur ; mais ici, a deux pas de Paris, vogue la galere ! je me soucie de mon boursicot perdu comme d'une guigne !

Il monta a sa chambre en chantant. Sous les draps blancs qu'on venait d'y mettre, le lit du voyageur était encore tiede.

Fortune commença a se déshabiller paisiblement et il allait se fourrer sous la couverture, lorsqu'un objet attira tout a coup son attention et sembla fasciner son regard.

C'était une perruque rousse, tombée a terre et sur laquelle la lampe jetait un vif rayon.

Fortune, demi nu qu'il était, se jeta sur cette perruque comme sur une proie.

Il l'avait reconnue d'un coup d’oil.

Mais quand il l'approcha de la lumiere pour l'examiner mieux, il vit sur la table une bande de taffetas vert formant emplâtre, aux deux extrémités de laquelle se rattachaient des ficelles.

En meme temps son pied foula un objet de consistance molle qu'il ramassa.

C'était une sorte de tampon de forme oblongue, fait avec des chiffons et de l'étoupe.

Fortune aurait eu de la peine a reconnaître la nature de ce dernier objet s'il n'y avait eu la perruque rousse et l'emplâtre.

Les trois objets réunis ne lui laissaient pas l'ombre d'un doute : il avait devant les yeux l'épaule, la tignasse. l'emplâtre de son ennemi le rousseau.

– La mule du pape ! s'écria-t-il en devenant tout pâle c'est lui qui a dormi dans ce lit !… et il est en route vers Paris !… Si je n'arrive pas avant lui aux barrieres, le scélérat est capable de me dénoncer et de me faire pendre !