La Quittance de minuit - Tome I - L’héritiere - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1846

La Quittance de minuit - Tome I - L’héritiere darmowy ebook

Paul Féval (père)

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Opis ebooka La Quittance de minuit - Tome I - L’héritiere - Paul Féval (père)

Ce roman nous conte l'histoire d'une famille pauvre, les MacDiarmid, descendante des anciens rois d'Irlande dirigée par un patriarche fier, partisan du pacifiste, Daniel O'Connell. Les huit fils se sont engagés contre l’avis de leur pere dans une organisation secrete qui lutte contre la présence anglaise en Irlande par des actions violentes. On assiste a la tragédie de cette famille perdant ses membres les uns apres les autres, pourchassés par les forces britanniques. Féval construit son roman sans progression chronologique, traduisant ainsi les troubles de la société irlandaise touchées de plein fouet par la grande famine et les premiers soubresaut des mouvements d’indépendance. (Source Wikipédia.)

Opinie o ebooku La Quittance de minuit - Tome I - L’héritiere - Paul Féval (père)

Fragment ebooka La Quittance de minuit - Tome I - L’héritiere - Paul Féval (père)

A Propos
PROLOGUE – LES MOLLY-MAGUIRES
A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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PROLOGUE – LES MOLLY-MAGUIRES

I – REPAS IRLANDAIS

Le vieux Mac-Diarmid avait une ferme de sept acres sur les bords du lac Corrib, a quelques milles de Galway. Sa maison était assise a quatre ou cinq cents pieds au-dessus du niveau du lac, sur le versant du dernier mont de la chaîne des Mamturks, qui domine l’extrémité occidentale de la province de Connaught, en Irlande.

Les joyeux bouquets d’arbres qui l’entouraient d’une verte ceinture, sur le flanc de la montagne nue, lui donnaient un aspect d’aisance et de bonheur. Elle était plus grande que ne le sont d’ordinaire les habitations des fermiers irlandais, surtout dans cette pauvre province de Connaught, ou l’homme vit et meurt dans des cabanes indignes de servir d’asile a des brutes.

La maison de Mac-Diarmid était composée d’une construction principale, qui avait sans doute formé dans l’origine une habitation complete, et de deux petits bâtiments ajoutés apres coup. Pour fixer tout de suite les idées de nos lecteurs, nous dirons que les trois parties de ce rustique édifice n’égalaient pas ensemble en valeur l’étable d’une ferme anglaise. C’était, a l’ouest du Connaught, une demeure presque opulente : en tout autre lieu de la terre, c’eut été un misérable réduit.

Il était environ sept heures du soir, et le mois de novembre commençait. La nuit se faisait noire. Dans la piece principale du logis de Mac-Diarmid, il y avait deux ou trois jattes fumantes sur une table de bois raboteux, qu’éclairaient deux chandelles de jonc. Autour de ce repas plus que frugal s’asseyait le vieux fermier avec ses huit fils et une jeune fille. Au bas bout de la table, il y avait une enfant, un serviteur et un homme en haillons, qui dévorait.

La piece était grande ; elle n’avait d’autres meubles que les sieges qui entouraient la table. Ces sieges étaient de deux sortes : de courts billots pour les fils et les serviteurs ; pour le vieillard et la jeune fille, des chaises de bois en forme de baquet[1]. A la gauche du vieillard, une troisieme chaise pareille a la sienne demeurait vide. A la muraille pendait un dressoir presque entierement dégarni, et, au-dessus de la cheminée fumeuse, deux fusils rouillés croisaient leurs canons.

A droite de la table, qui n’occupait pas exactement le centre de la piece, une corde tendue allait d’une muraille a l’autre. Derriere cette corde une autre réunion prenait aussi son repas du soir. C’était d’abord une vache d’assez belle venue, qui semblait ménager l’herbe rare étalée parcimonieusement devant elle, et qui jetait de temps a autre vers la famille des regards amis. C’étaient ensuite trois moutons a longues laines, qui dormaient entassés dans un coin. C’était enfin un grand porc noir qui fourrait son museau en grognant dans des résidus de chanvre et d’épluchures de pommes de terre.

Ces hôtes divers étaient la chez eux, et n’essayaient point de franchir la limite imposée a leurs ébats.

Sous la table, entre l’homme aux haillons et les membres de la famille, deux forts chiens de montagne, serviteurs privilégiés, prenaient leur part au repas.

Dans les jattes, il y avait des pommes de terre bouillies, dont la pulpe farineuse sortait a travers leurs pellicules crevassées. Devant chaque convive se trouvait un gobelet de bois, et ça et la se dressaient des pots larges et ronds, de forme a peu pres cylindrique, qui contenaient la boisson favorite des Irlandais du Connaught, le rude et brulant poteen. Le vieillard et la jeune fille avaient des gobelets d’étain. Aupres de la premiere, une cruche de gres contenait de l’eau pure.

Si les meubles manquaient, il y avait profusion d’ornements aux murailles. A la faible lueur des chandelles de jonc, on voyait surgir de tous côtés les tetes enluminées d’une douzaine de saints, et les pâles figures de quelques victimes des luttes politiques, a qui le pieux souvenir de leurs freres avait fait une histoire et une célébrité. Saints et martyrs formaient un cordon sans fin, et s’alignaient le long du mur, de maniere a remplacer presque une tapisserie. Sous les estampes on pouvait déchiffrer d’interminables légendes, les unes en vers, les autre en prose, qui racontaient la vie du saint représenté.

On voyait la saint Patrick, le patron de l’Irlande, le compagnon de saint Germain et de Lupus, le fondateur du noble archeveché d’Armagh ; on voyait saint Janvier, saint Martin, saint Gérald, et le fameux Finn-Bar, le saint a la blanche chevelure. Toutes ces vénérables images étaient entourées d’un nombre plus ou moins considérable de rameaux bénits aux grandes fetes de l’année catholique ; les plus illustres, saint Patrick et saint Finn-Bar, avaient comme un cadre vert de buis et de laurier.

Quant aux héros politiques, on remarquait parmi eux John Keogh, le ferme et vaillant précurseur d’O’Connell ; Wolf Tone, le chef des Irlandais-Unis ; Michel Lamb, le pere des Phéniens ou Fenyans de Donmore, et une foule d’obscurs martyrs, a qui la poésie nationale a tressé de belles couronnes.

Cette vaste salle, malgré la naive profusion des estampes grossieres collées a ses murailles, malgré la pauvreté du repas offert a ses hôtes, malgré meme le voisinage des animaux domestiques, qui faisait de l’une de ses moitiés une étable, conservait en son aspect une sorte de grandeur sauvage. Cela tenait un peu a la piece elle-meme, dont la charpente élevée se perdait dans l’obscurité, et beaucoup a la noble mine des convives assemblés autour de la table.

Le vieux Miles Mac-Diarmid était un vieillard de grande taille, a la physionomie sévere ; son front large et chauve gardait autour des tempes d’épaisses masses de cheveux blancs. Son regard était impérieux dans sa douceur. Il y avait sur son visage, ou la vieillesse avait mis peu de rides, comme une auréole de patriarcale puissance. Lorsqu’il parlait, chacun se taisait ; chaque mot qui sortait de sa bouche, tombait comme un oracle sur la famille attentive. Les regards de ses fils, en se tournant vers lui, s’imprégnaient de respect et d’amour ; et lorsque Ellen Mac-Diarmid levait vers lui ses grands yeux noirs aux reflets d’or, qui revaient tristement, elle essayait de sourire.

Ellen avait vingt ans. Elle était grande, et son front pur, ou se reflétait comme en un beau miroir l’inquiétude de son âme pensive, avait pour couronne les nombreux anneaux d’une magnifique chevelure. Ses traits gardaient, dans leur exquise proportion, le caractere de la race.

Sous les contours harmonieux de sa joue on devinait la saillie de ses pommettes ; et la ligne fiere de ses sourcils surplombait au-dessus de l’oil, dont elle ombrageait les rayons trop vifs. Ellen avait du etre gaie aux jours de son enfance ; elle savait encore sourire, et son sourire était bien doux ; mais quelque chose, dans la hautaine beauté de son visage, parlait de fatigue et de souffrance.

Il y avait un reve au fond de ce cour ; la vierge avait perdu le repos des heures d’ignorance. Autour de ses grands yeux des larmes avaient déja coulé.

Et, pour pleurer, Ellen avait du bien souffrir : car elle était forte, et son âme se dressait contre la douleur, aussi vaillante que le cour d’un homme.

Son costume, bien qu’il ne ressemblât point a celui des ladies, n’était pas non plus en rapport exact avec la pauvre apparence de la ferme et les vetements des convives. Les neuf Mac-Diarmid, en effet, portaient tous l’uniforme du paysan irlandais : veste ronde en étoffe de laine légerement plucheuse, dont la couleur noirâtre a de rouges reflets ; culotte courte, d’un jaune cendré ; bas de toile bleue, sur lesquels se lacent des brodequins en cuir non tanné.

Ce costume, nous n’avons pas besoin de le dire, est celui des laboureurs aisés. La majeure partie des habitants des campagnes n’a guere pour vetements que d’informes haillons, et pour chaussure que la peau de ses pieds. Les Mac-Diarmid pouvaient se considérer comme riches dans un pays ou le dénument est la loi commune.

Ellen portait un justaucorps de laine noire élégamment coupé, qui faisait valoir les gracieuses richesses de sa taille. Sa jupe, de meme couleur, drapait ses longs plis avec une mollesse qu’eut enviée une femme a la mode. Elle avait la tete nue, et un fichu de batiste se nouait autour de son cou. Derriere elle, sur le dossier de sa chaise en forme de baquet, sa mante rouge s’étendait, humide encore de la promenade du soir.

Parmi les fils de Mac-Diarmid, quatre avaient atteint l’âge viril ; les quatre autres étaient des jeunes gens de dix-huit a vingt-cinq ans. Presque tous ressemblaient a leur pere d’une façon frappante ; mais on reconnaissait sur leurs visages, a des degrés différents, la pétulance et la fougue irlandaises. Le vieillard lui-meme, malgré sa sérénité patriarcale, n’échappait point entierement au caractere hibernien. Si quelque émotion soudaine venait a la traverse de son calme habituel, son oil bleu brillait tout a coup sous la ligne blanche de ses sourcils ; les mots se pressaient rapides sur sa levre, et ses gestes précipités semblaient vouloir devancer sa parole.

L’aîné des Mac-Diarmid s’asseyait a table le plus pres d’Ellen. Il restait néanmoins séparé d’elle par un large espace, comme si l’étiquette de famille eut défendu a tout autre qu’au vieillard de s’approcher de la belle jeune fille. C’était un homme de trente-deux ans environ, au visage rude et passionné, a la tete chevelue, qui paraissait doué d’une grande vigueur de corps. Il se nommait Mickey ; ses freres lui parlaient avec déférence, comme au chef futur de la maison.

Le second, qui avait nom Morris, eut passé par tout pays pour un fort remarquable cavalier. Il avait sous son grossier costume un air noble et dégagé, qui semblait appeler de plus riches habits. Cette grande mine, soit dit en passant, est moins rare qu’on ne pense en Irlande : la partialité anglaise a fatigué sa plume et son pinceau a caricaturer les pauvres Irlandais ; mais John Bull, en définitive, n’a pas eu le pouvoir de se faire plus beau que son voisin, et nous voudrions parier que son rouge visage serait le plus laid des deux, si on lui ôtait son bouf et son ale pour le mettre pendant six cents ans au régime du gâteau de paille d’avoine. Morris avait un large front de penseur. Son regard était profond et vif. Il y avait de la distinction dans son sourire. Peut-etre était-il moins vigoureux de corps que son aîné Mickey, mais son visage annonçait une intelligence supérieure et une indomptable puissance de volonté.

On eut dit que ces huit jeunes gens étaient une élite choisie parmi les plus beaux fils de l’Irlande, et que Morris était le premier parmi eux. Les cinq freres qui venaient apres lui, étaient de robustes garçons, joyeux et vifs, a la parole leste, au geste prompt, qui dépechaient leurs pommes de terre avec un appétit plein de gaieté. Ils s’appelaient Natty, Sam, Owen, Dan et Larry. Aux fetes de Galway, de Kilkerran et d’Oranmore, leurs shillelahs(bâtons) avaient une haute renommée, et il n’était aucun d’eux qui n’eut felé en sa vie quatre ou cinq tetes d’orangiste pour l’acquit de sa conscience.

Le plus jeune des huit Mac-Diarmid qui avait a peine dix-huit ans, s’appelait Jermyn. Il était beau comme ses freres, mais sa figure avait une douceur timide. De longs cheveux blonds tombaient en boucles abondantes sur la ratine brune qui couvrait ses épaules ; ses grands yeux bleus reveurs cherchaient a la dérobée le regard d’Ellen, qui ne le voyait point. Il parlait peu, et son silence faisait contraste avec les façons étourdies de ses freres, qui, a l’exception de Morris ; se disputaient incessamment la parole.

En somme, quelles que fussent les différences qui existaient entre les fils de Diarmid, ils se rapprochaient par un caractere commun de force et de beauté. L’énergie brulait dans tous ces hardis regards ; l’audace était sur tous ces fronts. Il y avait la une vie abondante, un trésor inépuisable de jeunesse et de vaillance.

Apres Jermyn, un espace vide restait, comme entre Mickey et la chaise d’Ellen. Au dela de ce vide, s’asseyait Peggy, une enfant de treize a quatorze ans, qui remplissait aupres d’Ellen une position intermédiaire entre l’amie et la suivante. Le voisin de cette enfant était Joyce, le valet de ferme ; le voisin de Joyce était Pat, l’homme en haillons.

Pat avait une figure maigre, ou brillaient deux yeux malins et vifs outre mesure. Ses cheveux fauves se hérissaient sur son crâne pointu. Il était petit et grele ; il mangeait avec avidité.

En tout autre pays du monde, on aurait pris Pat pour un mendiant. Ici ce pouvait etre un laboureur a gages ou meme un petit tenancier. Ces deux dernieres qualités, du reste, sont loin d’exclure la premiere, et, dans le malheureux Connaught, laboureurs et fermiers sont réduits bien souvent a demander l’aumône.

Pat complétait le cordon qui entourait la table et rejoignait presque la chaise vide placée aupres du vieux Miles Mac-Diarmid.

Les jattes de bois qui contenaient les pommes de terre étaient presque épuisées ; la faim s’apaisait ; les cruches de poteen devenaient plus légeres. On causait, on riait, et, n’eut été la présence du vieillard, on serait arrivé bien vite a ne plus pouvoir s’entendre. Mais, la gravité accoutumée du vieux Miles avait ce soir-la quelque chose de triste.

Il avait a peine approché son gobelet d’étain de ses levres, et sa premiere pomme de terre, entamée, restait presque intacte devant lui.

Cette mélancolie du chef de la famille, partagée d’ailleurs par Ellen et par Jermyn, le plus jeune des Diarmid, mettait du froid dans la gaieté générale. On avait demandé des chansons a Pat ; Pat avait mal chanté. On avait énuméré les plus beaux coups de bâton donnés et reçus dans le mois ; on avait parlé des derniers meetings ; on avait, meme bu a la santé de Daniel O’Connell, le « Grand Libérateur » : il ne restait plus rien a faire.

– Pere, dit Morris en un moment de silence, je sais ce qui vous rend triste. C’est aujourd’hui que nous devions avoir des nouvelles, mais il y a eu tempete en mer ces jours-ci : nous aurons des nouvelles demain.

Le vieux Miles jeta un regard furtif vers la chaise vide qui était a côté de lui. Puis ses yeux se baisserent.

– Dieu le veuille ! murmura-t-il. Vous avez peut-etre bien agi, mon fils : l’honneur de notre Jessy est sauvé. Mais n’avez-vous pas suspendu un malheur au-dessus de sa tete ?

Il y eut un instant de silence. Une émotion profonde, combattue par la vigueur d’une volonté de fer, était sur le visage de Morris.

– Il le fallait ! prononça-t-il tout bas. Le siege qui restait vide a la gauche du vieillard appartenait a Jessy. Jessy O’Brien était la fille orpheline de la sour de Miles, qui l’aimait comme une enfant chérie. Les huit freres voyaient en elle une sour, a l’exception de Morris, dont elle était naguere la fiancée.

– Oui, reprit le vieillard, il le fallait. Mais la pauvre Jessy était notre joie ! Maintenant, au lieu du simple vetement de nos filles, elle porte de riches habits et des pierreries… Elle est la femme de lord George Montrath… un fier seigneur ! Chaque fois que sa lettre tarde a venir, je crois que Dieu a cessé de la protéger, et que la menace de son sort est accomplie.

– Ne parlez pas ainsi, pere ! dit Mickey, dont le gros poing heurta violemment la table.

– Lord George n’oserait ! ajouta Owen.

Toute trace de gaieté avait disparu. Les huit freres fronçaient le sourcil. Leurs regards étaient sombres, comme si ces noms de Jessy et de lord George Montrath, jetés a l’improviste, avaient mis a la fois dans tous leurs cours une meme pensée de colere.

– Milord n’oserait pas ! répéterent-ils d’une seule voix.

– Et s’il osait ?… ajouta Morris, dont le regard contenait une menace terrible.

Il n’acheva pas, mais chacun le comprit. Ellen s’était emparée de la main du vieillard.

– Mac-Diarmid, dit-elle, Jessy est heureuse et pense a nous. Pauvre sour ! elle a tant souffert ! Dieu lui doit maintenant du bonheur.

Ce fut comme un vent de consolation qui passa sur le front plissé des huit freres. Jermyn rougit et baissa les yeux ; sa poitrine battit au son de cette douce voix qui savait le chemin de son cour.

– Ma noble cousine, répliqua Miles avec un regard ou il y avait une affection profonde et aussi du respect, vous aviez pour Jessy la tendresse d’une sour. Je vous remercie de lui avoir gardé un bon souvenir. Quand vous parlez d’espoir, Ellen, l’espoir, docile, revient vers nous.

Il se pencha, et, levant en meme temps la main d’Ellen, il la toucha de ses levres.

Pour un homme initié aux mours familieres et sans façon des Irlandais, cette action aurait eu quelque chose de tout a fait extraordinaire. Mais celui-la l’aurait facilement expliquée, qui a pu observer la tendance des Irlandais a pousser jusqu’au culte certains respects traditionnels.

Ellen reçut cet hommage comme on accepte un tribut légitime. Elle prit les mains de son vieux parent et les serra entre les siennes.

– Tout ce oui touche Mac-Diarmid m’est bien cher, dit-elle : n’ai-je pas trouvé dans cette demeure un pere tendre et des freres qui m’aiment ?

Il se fit un murmure autour de la table. Tous les visages exprimerent l’élan d’un dévouement sans bornes ; melé toujours a une forte dose de respect. Jermyn seul n’osa point lever les yeux, et une larme se montra entre les longs cils de ses paupieres.

– Allons ! mes chéris, s’écria Owen, gai garçon qui ne s’accommodait guere de la mélancolie commune, trinquons en l’honneur de la noble Héritiere qui nous appelle ses freres ! Sur ma foi ! il y aurait du plaisir a se faire tuer pour elle !

Jermyn mit la main sur son cour.

– Du plaisir et de l’honneur ! ajouta Mickey. Pere ; vous ne pouvez refuser d’emplir votre gobelet.

Le vieillard se versa une rasade, et chacun se leva pour porter la santé d’Ellen, – l’Héritiere.

– Morris, reprit Miles en se rasseyant, vous avez été a Galway. Quelles nouvelles ?

Il y eut un rapide et imperceptible regard échangé entre les jeunes gens, et Morris répondit :

– Rien que je sache, pere.

– Eh bien ! Morris, s’écria le vieillard, dont l’oil bleu s’alluma, vous n’etes pas si avancé que moi. Nous vivons dans un misérable temps, mes enfants. Voici que les orangistes relevent leur banniere et recommencent leurs assemblées maudites !

– Les brigands ! dit Mickey.

– Les scélérats ! appuya Owen.

– Les coquins sans cour !

Il sembla qu’une étincelle électrique eut fait le tour de la table. Le rouge était venu sur tous les visages ; tous les yeux flamboyaient, tous les bras s’agitaient ; le noble front d’Ellen elle-meme avait pris une expression étrange.

Jermyn, qui la considérait a la dérobée, restait seul en dehors de ce mouvement. Un sourire erra sur sa levre lorsqu’il vit l’expression indignée du beau visage de sa cousine.

– Elle ne l’aime pas ! Murmura-t-il.

– Faith ! grommela le pauvre Pat ; les diables qu’ils sont, veulent nous étrangler tous jusqu’au dernier ! Mais il n’y a pas de tete protestante qui soit aussi dure qu’un shillelah, mes vrais amis…

Cela dit, Pat engloutit une énorme pomme de terre qu’il ne s’était point donné la peine de peler.

– Oui, enfants, reprit le vieillard, les protestants, nos éternels ennemis, se dressent de nouveau contre nous mais il est une chose plus déplorable, encore et plus indigne.

– Quoi donc ? demanderent a la fois les jeunes gens.

Miles releva sa haute taille ; sa mobile physionomie prit une expression de sévere dédain. Il était un des plus vieux et des plus fermes soutiens du Repeal[2]. O’Connell était son Dieu. Il voulait vaincre, mais seulement en une lutte légale, et regardait l’agitation pacifique comme la planche de salut de l’Irlande. Ses fils avaient été élevés dans cette foi. Miles leur avait appris a maudire en meme temps les tyrans saxons (les Anglais) et ces hommes égarés qui, faibles contre leur martyre, se réfugiaient dans la violence. Il n’aurait point su dire s’il haissait plus un orangiste qu’un ribbonman(membre des sociétés secretes). Miles devait croire que ses huit fils partageaient avec lui ces sentiments.

– Il y a, poursuivit-il, que nos freres viennent en aide encore une fois aux orangistes et se font nos plus cruels adversaires ; il y a que des bandes de traîtres sans aveu recommencent les sanglants exploits des Whiteboys et des Pieds-Noirs. Des gens qui viennent on ne sait d’ou, et qui se cachent sous le nom de Mollies, attirent a eux les fous et les faibles, pour les enrôler dans leur armée incendiaire…

– J’ai entendue parler de cela, interrompit froidement Mickey.

– Les Molly-Maguires, ajouta Morris d’un ton respectueux mais ferme, sont des Irlandais et des catholiques, mon pere !

– Est-ce bien un Diarmid qui parle ainsi ? s’écria le vieillard en recouvrant soudain toute la fougueuse vivacité du caractere national. Taisez-vous, Morris ! Les brigands qui déshonorent l’Irlande ne sont pas des Irlandais. Et si vous vous souveniez des paroles de notre pere O’Connell[3]

– Je m’en souviens, dit Morris, et je les trouve séveres.

Miles devint pâle d’indignation.

– Tais-toi ! dit-il a voix basse, ou j’aurai honte d’etre ton pere !

La belle figure du second des Mac-Diarmid ne perdit point son expression de tranquille respect. Il ne prononça plus une parole. Ses freres baissaient la tete et semblaient souffrir de cette scene.

Le regard d’Ellen allait de l’un a l’autre, inquiet et perçant. On eut dit qu’elle lisait sur tous ces fronts comme en un livre, et qu’elle sondait le fond de tous ces cours.

Pat avait pris un air humble et contrit, sous lequel se montrait la queue d’un malin sourire. Il grommelait :

– Och ! arrah ! faith ! ma bouchal ! musha ! et ces mille autres interjections dont la loquacité irlandaise fait un usage immodéré.

Et il mangeait sournoisement une quantité considérable de pommes de terre non pelées.

Le vieux Miles ne prit point garde a la sombre attitude de ses fils, et se sentit désarmé par ce docile silence qui succédait a la discussion bruyante. Il tendit la main a Morris au travers de la table.

– Mon beau gars, dit-il d’un ton radouci, vous etes trop jeune pour parler comme il faut de ces choses. Je sais bien que les tetes légeres des garçons de votre âge ne comprennent rien a la sagesse des vieillards. C’est sur cela que comptent les coquins de Mollies et leurs pareils. Buvez un coup, Morris, mon fils, et ne gardez point rancune a votre pere.

Morris serra la main du vieillard avec effusion, et son noble visage exprima énergiquement toute la vivacité de sa tendresse filiale.

– Merci, pere ! dit-il.

Et, comme si le bienfait eut été commun, les autres Mac-Diarmid répéterent :

– Merci, pere !

– Och ! murmura Pat en essuyant ses yeux qui ne pleuraient point : ça fait grand plaisir de voir de si braves chrétiens ! Que Dieu vous bénisse tous, mes chéris !

– Quant a ces scélérats de Mollies, reprit Miles, leurs façons ne sont point nouvelles. Moi qui ai vu les Enfants-Blancs, les Cours-de-Chene, les Cours-d’Acier, les Enfants de lady Clare, les Dogues du Grand-Fenyan, les Rockistes, les Fils de la mere Terry, les Pieds-Blancs, les Pieds-Noirs, Ies Garavats et dix autres troupes de coquins, portant des noms inventés par le diable, je sais depuis cinquante ans leurs manieres : ils brulent, ils pillent…

– Ils brulent, interrompit Morris, ils ne pillent pas.

– Je te dis qu’ils pillent ! s’écria le vieux Miles. Tu n’as pas encore trente ans, toi : comment saurais-tu cela mieux que moi qui cours dans ma soixante-douzieme année ? Les connais-tu, pour les défendre ? Voila trois ou quatre mois que nous avons entendu prononcer pour la premiere fois ce nom de Molly-Maguires. C’étaient d’abord quelques misérables bandits venus du Sud et habillés en femmes… toujours la meme histoire ! Puis de pauvres gens du Connaught se sont laissé prendre a l’espoir de la vengeance, et, malgré les ordres sacrés du Libérateur, on a rallumé la torche ! Et voila que Londres nous envoie de nouveau des habits rouges, et que les dragons apprennent encore une fois les chemins de la montagne !

Il s’arreta un instant, puis il reprit en passant la main sur son front :

– C’est un malheureux temps que celui ou les fils de Diarmid trouvent des paroles pour défendre les ennemis d’O’Connell !

 

Sam, Owen, Dan et Larry regarderent Morris en dessous, comme s’ils eussent redouté une réponse trop vive. Mais Morris conservait sa déférence calme, et ses yeux, fixés sur son vieux pere, ne perdaient point leur expression d’affectueux respect.

– Que Dieu garde Daniel O’Connell ! répliqua-t-il : c’est le plus grand des Irlandais.

Une bénédiction a l’adresse du Libérateur courut de bouche en bouche tout autour de la table, et ne s’arreta qu’au pauvre Pat, qui avait la bouche trop pleine pour y pouvoir mettre une bénédiction.

– A la bonne heure ! reprit Miles Mac-Diarmid, dont les yeux bleus rassérénés brillerent ; a la bonne heure, enfants ! Soyez surs qu’il viendra dans quelques mois pour les élections de Galway, et qu’il fera rentrer sous terre ces suppôts de Satan, quel que soit le nom qu’il leur plaise de prendre ! En attendant, comme je vous le disais, ils n’ont point changé de manieres depuis cinquante ans. J’ai vu aujourd’hui dans les rues de Galway des placards tout pareils a ceux des Whiteboys, a ceux des Claristes, a ceux des Rockistes et autres bandits du temps passé. C’est écrit avec du sang et c’est timbré d’un cercueil !

La petite Peggy frissonna. Ellen releva ses beaux yeux noirs, dont la prunelle transparente montra ses sombres reflets d’or.

– Que Jésus ait pitié de nous ! grommela Pat. Un cercueil vaut un autre cachet, apres tout. Et… Dieu vous bénisse, Mac-Diarmid, mon chéri !

– Et que disent ces placards ? demanda Mickey.

– Ils condamnent un homme a mort, répondit Miles.

La paupiere d’Ellen trembla légerement.

– Et ils annoncent l’incendie de la grande ferme de Luke Neale, le middleman.

Owen frissonna et baissa les yeux. Son frere Morris lui serra la main a la dérobée. Les autres parlaient tous a la fois.

– Un usurier sans pitié ! s’écria Larry.

– Une sangsue insatiable !

– Un orangiste enragé !

– Un assassin !

– Un diable ! s’écria le vieux Miles, c’est bien vrai ! Mais, pour punir un misérable, doit-on attirer de nouveaux malheurs sur le pays ? Souvenez-vous des paroles du Libérateur !…

– Le Libérateur est un homme, dit Morris a demi-voix : Dieu seul est infaillible.

Le vieillard n’entendit point cette réflexion.

– Et puis, reprit-il, une si belle ferme !

– Musha ! j’en sais quelque chose, puisque : j’y gagne mon pauvre pain ! appuya Pat d’une voix lamentable ; la plus belle ferme du comté ! un bijou comme il n’y en a pas au paradis ! une ferme aussi belle, on peut l’affirmer, que le château de Diarmid lui-meme !

– La paix, Pat ! dit le vieillard avec tristesse. Ce n’est pas ici qu’il faut parler du château de Diarmid.

Il se fit un silence autour de la table. Morris avait froncé ses noirs sourcils. Les paupieres d’Ellen s’étaient de nouveau baissées.

– Le jour viendra, dit Jermyn a demi-voix, ou l’on pourra parler du château de Diarmid devant la noble Héritiere !

L’oil de l’adolescent brilla un instant au feu d’un enthousiasme soudain ; puis son front se rougit, comme s’il avait eu honte de sa hardiesse.

– Et l’homme ? demanda Ellen tout bas en s’adressant au vieillard.

– Quel homme ? dit celui-ci.

– L’homme qu’on doit assassiner.

– Celui-la est un cour dur, répondit le vieux Miles lentement. Il a fait bien du mal a nos freres égarés. Ils veulent se venger, ils ont tort peut-etre ; mais la vieille loi d’Irlande est sang pour sang. Que Dieu ait pitié de lui !

Ellen était devenue pâle, et Jermyn pâlissait a la regarder.

– Dites-moi son nom, mon pere, murmura-t-elle.

– Ma noble fille, répondit le vieillard, vous le connaissez : c’est le major Percy Mortimer.

Elle se tut. Sa physionomie demeura immobile, et un regard indifférent n’y eut remarqué aucun signe d’émotion. Et pourtant Jermyn, qui la considérait attentivement, devint plus pâle encore. Ses sourcils se froncerent.

– Elle l’aime ! pensa-t-il. Oh ! je vois bien qu’elle l’aime !

Au nom du major, Morris était devenu pensif.

Pat buvait a petites gorgées un grand gobelet de poteen.

– Une belle ferme et un beau soldat ! murmura-t-il entre ses dents ; et ça peut se faire d’un coup, j’en donne ma parole sacrée ! puisque le major est a la ferme de Luke Neale.

– Mais c’est trop penser a tout cela, reprit le vieux Miles brusquement.

Il se leva et poursuivit en souriant :

– Il n’y a ici ni Molly-Maguires ni orangistes ; nous sommes tous de bons Irlandais, dévoués a la cause du Rappel, et nous pouvons prier Dieu, puisque nos consciences sont tranquilles. A genoux, mes enfants ! la noble Héritiere va nous réciter l’oraison du soir.

Les convives se leverent et se dirigerent un a un vers un grossier crucifix de faience suspendu a la muraille, au-dessus d’une coquille contenant de l’eau bénite. Ils tremperent tour a tour leurs doigts dans la coquille et firent dévotement le signe de la croix.

Ellen s’était levée, elle aussi. Son beau visage était couvert d’une pâleur mate ; ses yeux se fixaient a terre, et les lignes de sa bouche tremblaient sous l’effort qu’elle faisait pour garder le calme de sa physionomie. Ses premiers pas chancelerent ; mais elle parvint a gagner le bénitier sans exciter l’attention, et se signa pieusement comme les autres.

Tout le monde s’agenouilla, chacun choisissant le saint vers lequel l’appelait sa dévotion particuliere. Puis, au milieu du silence profond qui régnait maintenant dans la salle, la voix tremblante d’Ellen s’éleva pour réciter en latin la priere catholique.

A mesure qu’elle avançait dans l’oraison, sa voix s’affermissait et devenait plus calme ; mais il était trop tard, et Jermyn, au lieu de prier, répétait au fond de son cour :

– Elle l’aime, mon Dieu ! je vois bien qu’elle l’aime !

L’oraison se poursuivait cependant. Le vieux Mac-Diarmid et les huit freres répondaient en chour aux versets sacrés. On pria longuement pour Daniel O’Connell, le libérateur de l’Irlande ; on pria pour Jessy, la fille et la sour bien-aimée, dont le bonheur était en péril loin de la patrie ; on pria pour les pauvres Irlandais persécutés, et l’on pria pour les protestants, leurs persécuteurs.

Lorsque l’écho des dernieres paroles d’Ellen se tut, chacun resta encore a genoux quelques minutes, élevant son cour vers Dieu.

L’heure du repos était venue.

Ellen prit une des chandelles de jonc, et sortit par une porte située au fond de la salle, qui communiquait a l’un des bâtiments ajoutés apres coup au corps de logis principal, et dont nous avons parlé déja. Cette maisonnette servait de chambre a coucher a Ellen et a Peggy.

Une porte parallele a la premiere conduisait a la seconde maisonnette, qui était la retraite du vieillard. Les huit Mac-Diarmid, Joyce et les hôtes qui demandaient un abri au vieux Miles, couchaient dans la salle commune.

Au moment ou le vieillard souhaitait la bonne nuit a ses fils, le pauvre Pat, qui avait fait un petit somme durant la priere, s’approcha doucement de Jermyn et lui glissa quelques mots a l’oreille en souriant. Le jeune homme tressaillit de la tete aux pieds ; il s’appuya au mur pour ne point tomber a la renverse. Pat sourit encore et toucha l’épaule d’Owen ; il prononça également deux ou trois paroles a son oreille.

Owen tressaillit comme son jeune frere.

Pat s’approcha successivement, et sans etre vu, des six autres freres, auxquels il glissa son avertissement mystérieux. Morris, auquel il s’adressa le dernier, ne laissa paraître aucune émotion sur son fier visage ; seulement une tristesse grave éteignit le feu de son regard.

– C’est bien, répondit-il.

– Ma bouchal ! grommela Pat, je crois bien que c’est bien ! musha ! bonne nuit, mes chéris ! J’ai de la route a faire, moi. Et qui sait si je dormirai d’ici demain matin ?

Il sortit en entassant avec volubilité un véritable monceau de bénédictions.

Joyce s’était étendu sur la paille jetée en un coin de la salle. Les animaux qui étaient au dela de la corde, avaient fini leur repas et dormaient. Les deux grands chiens de montagne s’étaient couchés sous la table. Les huit freres se serrerent la main sans s’adresser la parole. Le silence et l’obscurité régnerent dans la maison de Diarmid.