Les Compagnons du trésor - Les Habits Noirs - Tome VII - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1872

Les Compagnons du trésor - Les Habits Noirs - Tome VII darmowy ebook

Paul Féval (père)

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Opis ebooka Les Compagnons du trésor - Les Habits Noirs - Tome VII - Paul Féval (père)

Les deux derniers tomes de ce cycle criminel ont pour theme central la recherche frénétique du trésor des Habits noirs, caché jalousement par le colonel Bozzo. Dans les Compagnons du trésor se trouve entrelacée a cette quete la sanglante loi de succession de la famille Bozzo, dont l'ancetre est Fra Diavolo: le fils doit tuer le pere pour lui succéder, a moins que le pere ne tue le fils. L'architecte Vincent Carpentier, qui a construit la cache du trésor pour le colonel Bozzo, est poursuivi par l'idée fixe de la retrouver. Son fils adoptif, le jeune peintre Reynier, découvre par hasard qu'il est le petit-fils du colonel Bozzo...

Opinie o ebooku Les Compagnons du trésor - Les Habits Noirs - Tome VII - Paul Féval (père)

Fragment ebooka Les Compagnons du trésor - Les Habits Noirs - Tome VII - Paul Féval (père)

A Propos

Partie 1 - Étonnante aventure de Vincent Carpentier
Chapitre 1 - La santé de Vincent
Chapitre 2 - Au dessert
Chapitre 3 - Voyage mystérieux
Chapitre 4 - Le commencement de la besogne
Chapitre 5 - Naissance d’une idée fixe
Chapitre 6 - La maison de Vincent
Chapitre 7 - Fanchette

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes :

* Les Habits Noirs

* Cour d’Acier

* La rue de Jérusalem

* L’arme invisible

* Maman Léo

* L’avaleur de sabres

* Les compagnons du trésor

* La bande Cadet


Partie 1
Étonnante aventure de Vincent Carpentier


Chapitre 1 La santé de Vincent

 

Vers le commencement du regne de Louis-Philippe, au milieu de Paris, agité par les conspirations républicaine et légitimiste, il y avait une maison, austere et calme comme un cloître.

Le bruit et le mouvement l’entouraient, car elle était située non loin du Palais-Royal, a quelques pas du passage Choiseul, ou se réunissaient alors, dans le meme local, une goguette de « joyeux » vaudevillistes et un des plus célebres parmi les conciliabules politiques. Mais ni l’écho des harangues, ni le refrain des chansons n’arrivaient jusqu’a cet asile, respecté a l’égal d’un sanctuaire et que la solitude de la rue Thérese semblait abriter contre tous les tapages de la comédie humaine : clameurs de colere ou cris de plaisir.

Ah ! qu’il était glorieux alors, le toupet du roi-citoyen ! Et son chapeau gris ! Et son parapluie ! Je ne crois pas qu’il y ait eu de souverain plus populaire que Louis-Philippe d’Orléans. Son portrait était a la fois dans tous les journaux a images et sur toutes les murailles, un portrait qui représentait magistralement une grosse poire, déguisée par une paire de favoris anglais et qui était d’une frappante ressemblance.

On s’amusait avec ce cher roi, tout doucement, sans fiel, a la bonne franquette ; on l’appelait « M. Chose » ou « M. Untel », ou encore « La meilleure des républiques » ; son fils aîné n’était connu que sous le nom de Poulot ; on avait fait a sa sour la réputation de boire des petits verres : tout le monde lui tapait amicalement sur le ventre, en l’accusant de voler aux Tuileries comme dans un bois et d’avoir accroché, par une nuit bien noire, le cou de son vieil oncle, le dernier Bourbon-Condé, a l’espagnolette d’une fenetre de Saint-Leu pour procurer une position au petit duc d’Aumale, charmant enfant d’ailleurs et fort intelligent.

C’était le bon temps. La Mode, Le Charivari, La Caricaturegagnaient un argent fou ; l’hiver, les gamins faisaient des citrouilles de neige qui étaient encore le portrait du roi et qu’on décorait de la fameuse légende : Gros-gras-bete.

N’est-ce pas la le comble de la popularité ?

Il n’y avait a Paris qu’un seul homme plus caressé, plus vilipendé que le roi. C’est un philanthrope, connu sous le nom du « Petit-Manteau-Bleu » et dont les cinq parties du monde se moquaient a cour joie parce qu’il distribuait des soupes aux pauvres dans le quartier des Halles.

Le fait de distribuer des soupes constitue-t-il donc un crime ou une incongruité ? Je ne sais pas, mais j’ai toujours vu ceux qui donnent suspectés, mis a la question et en définitive exécutés par ceux qui ne donnent pas.

C’est tout simple.

Ceux qui ne donnent pas forment l’immense majorité.

Mais voyez, cependant, le pouvoir de la vraie, de la haute vertu : dans cette paisible maison de la rue Thérese habitait un saint vieillard, qui faisait bien autre chose que de distribuer des soupes. Il avait institué lui tout seul, et grâce a sa fortune considérable, un établissement de secours qui fonctionnait régulierement comme les bureaux de l’assistance publique.

Seulement il fonctionnait bien mieux : nul n’aura de peine a me croire.

Peu a peu, quelques personnes éminentes, mais discretes, s’étaient jointes a ce vieillard pour former l’admirable commandite de la charité.

C’était un service organisé ; la maison avait ses visiteurs, chargés du contrôle, ses employés qui recevaient et classaient les demandes.

Ici, du matin jusqu’au soir, on travaillait a donner, comme ailleurs on s’efforce pour recevoir.

Cela se faisait sans faste ni affichage, mais cela se faisait au vu et au su de tout le monde.

Eh bien ! que ceci soit dit a la louange de Paris, loin d’insulter le colonel Bozzo-Corona, patron de ce merveilleux office, Paris l’honorait et le respectait, ainsi que son intelligent secrétaire général M. Lecoq de la Périere. Paris daignait ne point s’opposer a leur ouvre, d’autant plus utile qu’elle s’adressait, disait-on, a une classe d’indigents a qui le malheur conseille trop souvent le crime.

Le colonel Bozzo et son auxiliaire, actif, adroit comme un diplomate de la police, sondaient les profondeurs de la grande ville pour y plonger le bienfait.

Paris n’est pas toujours content quand on le sauvegarde ; mais par hasard Paris se laissait ici protéger sans se fâcher, et l’hôtel de la rue Thérese était partout en odeur de vénération.

Le samedi 2 octobre 1835, un peu apres cinq heures du soir, un vieillard de haute taille, enveloppant sa maigreur frileuse dans une ample douillette, quittait le rez-de-chaussée de l’hôtel, occupé par les bureaux et montait d’un pas pénible et lent le grand escalier conduisant aux appartements du premier étage.

Il s’appuyait au bras d’un homme jeune encore, a la physionomie hardie et gaie, qui portait gaillardement un costume taillé a la derniere mode, en fort beau drap, mais ou les couleurs se choquaient selon une gamme un peu trop voyante.

C’était le colonel Bozzo et son fidele alter ego, M. Lecoq, qui venaient de quitter leur travail quotidien, chacun d’eux pouvait dire assurément comme Titus : « Je n’ai pas perdu ma journée. »

Le colonel semblait parvenu déja aux dernieres limites de l’âge : nous disons déja parce qu’il devait vivre encore longtemps ; mais nous ajoutons que ceux qui le connaissaient depuis vingt ans ne l’avaient point vu vieillir.

Sous la restauration, on lui donnait plus de quatre-vingts ans déja.

M. Lecoq était entre la trentieme et la quarantieme année, solidement pris dans sa taille robuste, et portant sur ses épaules carrées une figure un peu commune, mais singulierement avisée. Ses lunettes d’or lui allaient comme si c’eut été un trait de son visage, et l’on eut été fâché de le rencontrer sans le gros paquet de breloques qui battait sur son pantalon écossais, enflé a la ceinture par un commencement d’embonpoint.

– Nous avons distribué 4329 francs aujourd’hui, dit Lecoq, pendant que le colonel soufflait entre la premiere et la seconde volée.

– C’est samedi, fit observer le vieillard, en façon d’apologie.

– C’est égal, je trouve que c’est raide. En temps de paix, il n’y a pas de plaisir a payer la solde de l’armée.

– En temps de guerre, bonhomme, on regagne le double d’un seul coup.

– Je ne dis pas non, mais les affaires chôment. Voila plus de deux cent mille francs qui filent depuis la derniere histoire.

– La derniere histoire nous a rapporté deux cent mille francs. Lecoq secoua la tete.

– Je ne dis pas non, répéta-t-il, mais le temps vaut aussi de l’argent, et voila six mois au moins que nous perdons. Chômage complet.

Le vieillard mit sur la marche son pied chaussé de pantoufles fourrées.

– Ta ta ta ta ! fit-il, le temps ! Je vivrai vieux, l’Amitié, et toi aussi.

Il ne faut pas se presser. Je rumine en ce moment une affaire… Ma derniere affaire ! Lecoq éclata de rire.

– Pourquoi ris-tu, bonhomme ? demanda le colonel.

– Parce que, répondit Lecoq, depuis que j’ai l’âge de raison, papa, toutes les affaires que vous ruminez sont votre derniere affaire. Vous l’avez faite deux cents fois.

– Elle finira bien par venir, l’Amitié, murmura le vieillard avec mélancolie, ma vraie derniere affaire ! Nous sommes tous mortels, meme moi. Montons, bonhomme, et appuie-moi comme il faut. Ma petite Fanchette m’occupe aussi, elle a l’âge de se marier. Quel amour d’enfant ! et si bonne !

Lecoq ne répondit pas.

– Comment la trouves-tu ? demanda le colonel.

– Bien, fit Lecoq sechement.

– Tu la détestes, elle te le rend : sans cela, je te l’aurais donnée en mariage.

– Merci ! dit encore Lecoq. J’aime la vie de garçon. D’ailleurs, je ne viens plus qu’en seconde ligne, papa. Votre favori est maintenant ce précieux Vincent Carpentier, architecte manqué, dont vous avez brossé la veste pleine de plâtre. Est-ce lui qui va payer les fleurs d’oranger a Mlle Francesca Corona ?

Le colonel regarda Lecoq. Ses yeux, dont la prunelle n’avait plus qu’une transparence trouble, semblable a celle de la corne, prirent tout a coup un étrange éclat.

– Il ne faut pas envier mon ami Vincent, murmura-t-il. Mon ami Vincent a un rude ouvrage.

En meme temps, il tourna le bouton de la porte.

Au bruit que fit la sonnette d’alerte quand la porte s’ouvrit, une toute jeune fille aux yeux brillants et grands jusqu’a paraître disproportionnés, a la taille déja riche et d’une souplesse un peu lascive, au front rieur, inondé par un torrent de boucles soyeuses, plus noires que l’ébene, s’élança hors d’une chambre voisine et atteignit d’un bond le vieillard, qui fit semblant d’avoir peur de tant de pétulance.

– Quelque jour, dit-il, tu me casseras, Fanchette, ma chérie !

– Mademoiselle Francesca est agile et belle comme la tigresse du Jardin des Plantes, ajouta Lecoq, qui salua.

– Est-ce que je t’ai fait mal, grand-pere ? demanda l’éblouissante créature qu’on appelait ainsi Francesca et Fanchette.

– Jamais, fillette : tes mains, tes yeux, ta voix, ton sourire, tout en toi est plus doux que velours.

Fanchette le baisa sur les deux joues, et dit en se tournant vers Lecoq :

– Vous le faites trop travailler. Dînez-vous a la maison ? Je ne le suppose pas, car M. Vincent Carpentier est au salon. Je l’aime bien celui-la, a cause de son bijou de petite fille, Irene, quel joli nom !

Lecoq lui avait cédé le bras du colonel, qui murmura en riant :

– Tu as des façons d’inviter qui mettent les gens a la porte, mignonne ; mais tu dis vrai : l’Amitié n’aurait pas pu rester aujourd’hui.

– Congédié deux fois, s’écria celui-ci avec une gaieté forcée. Vous n’avez rien a me dire, patron ?

– Rien, bonsoir !

– Ah ! si fait ! se reprit le colonel en abandonnant brusquement le bras de Fanchette. Va, mignonne, et fais servir le dîner. Servirais-tu bien de maman a cette petite Irene si… si…

Il prononça ce monosyllabe par deux fois.

Fanchette s’était arretée et ses grands yeux se fixaient sur lui.

– Il y a des gens, reprit le vieillard d’un ton compatissant, qui semblent bien portants et qui ont des maladies mortelles.

Les sourcils froncés de Lecoq se détendirent. Le colonel venait d’échanger avec lui un regard. Fanchette s’écria en joignant les mains :

– Comment ! quelle maladie ! Ma petite chérie resterait orpheline !…

– Pas un mot a Vincent ! ordonna le colonel avec gravité. On peut tuer un malheureux en lui révélant son état. Sois prudente.

Des que Fanchette fut partie, Lecoq dit :

– Patron, je vous remercie. Vous avez bien fait de me rassurer. Nous étions deux ou trois a croire que ce Vincent allait nous couper l’herbe sous le pied.

– Ingrat ! fit le colonel. Toi qui es mon enfant ! toi qui es mon héritier présomptif, car mon testament est en regle.

– Avez-vous envie de me faire pleurer ? interrompit Lecoq, non sans ironie ; il faut la mort avant l’héritage, et nous voulons vous conserver toujours. Mais nous voudrions aussi etre fixés sur le chiffre du capital social…

– Le trésor ? interrompit le colonel a son tour, et ses yeux ternes eurent pour la seconde fois un rayonnement bizarre. Vous serez riches, riches, riches ! Je ne dépense pas un sou pour moi. Je ferai une affaire pour doter ma Fanchette. Tout est a vous, tout ! Bonsoir, l’Amitié !

– Encore un mot, fit Lecoq. Ce Vincent est condamné ?

– J’en ai peur, mon fils. Il fera jour un de ces matins, et j’aurai besoin de quelqu’un pour payer la loi A te revoir !

M. Lecoq, qui avait déja ouvert la porte, lui envoya un baiser et sortit en disant :

– Papa, vous etes un amour !

Le colonel ferma sur lui le verrou. Il était seul dans l’antichambre.

Il se redressa et sa physionomie changea.

Un nuage de méditation profonde qui contrastait avec la bonhomie sénile dont il faisait son masque ordinaire, assombrit et plissa son front.

Quand il marcha vers la porte de la salle a manger, ce fut d’un pas ferme et presque viril.

Mais avant de franchir le seuil, sans y songer et par la force de l’habitude qui est le génie des comédiens, il courba de nouveau sa taille, et reprit l’attitude tremblotante des centenaires.

Dans la salle a manger, deux convives l’attendaient : Fanchette et ce Vincent Carpentier dont il a été déja parlé plusieurs fois.

Vincent était un homme de trente-cinq ans environ, beau de visage, mais gardant les marques d’une longue souffrance morale.

Fanchette et lui causaient aupres de la fenetre donnant sur un jardin étroit, mais planté de beaux arbres qui allaient se dépouillant.

Fanchette disait :

– Grand-pere ne me refuse jamais rien, vous savez. Je veux qu’Irene soit ma petite amie. Et quand elle aura l’âge, nous la doterons – grand-pere est si riche et si généreux ! – pour qu’elle épouse ce brave garçon de Reynier, qui sera alors un beau jeune homme tout a fait.

Elle était femme par la taille et par la beauté, mais son cour restait enfant. Quelques mois plus tard, elle devait s’appeler la comtesse Francesca Corona et apprendre le malheur avec la vie.

– Je sais l’histoire de Vincent ! s’écria-t-elle en courant au vieillard pour le guider jusqu’a la table, je la sais toute. Elle est bien triste et bien touchante. Pere, bon pere, pourquoi tardes-tu a lui donner beaucoup d’argent ?

Le colonel lui montra du doigt Vincent, qui rougissait.

– Parce que, répondit-il, Vincent est de ceux a qui on ne donne rien, surtout de l’argent. Ils aiment mieux le gagner.

Il prit la main de Vincent qui le saluait avec un respect reconnaissant et la secoua rondement.

– Pas vrai, compagnon ? ajouta-t-il. Nous sommes fiers comme Artaban ? Cette poupée est aussi grande que pere et mere, mais elle met encore ses jolis petits pieds dans le plat. Voyons, trésor, sers-nous le potage. Asseyez-vous, Carpentier, ma vieille ! D’architecte vous etes tombé maçon, nous vous tendrons l’échelle pour que vous regrimpiez architecte. J’ai un appétit d’enragé aujourd’hui.

Fanchette effleura son crâne d’un de ces baisers rapides que les fillettes seules et les oiseaux savent becqueter, puis elle mit une demi-cuillerée de soupe dans le creux d’une assiette, et le colonel dit en la recevant de ses mains :

– On voit bien que nous parlons de maçons. Tu me sers une pleine écuelle, comme a la gargotte !

– Voyez-vous, monsieur Carpentier, reprit Fanchette en lui tendant sa part de potage, c’est le bon Dieu qui vous a fait rencontrer grand-pere. Il se moquera bien un peu de vous comme de moi, comme de tout le monde, mais le malheur disparaît quand il s’en mele…

– Dis tout de suite que je suis la Providence, interrompit le colonel, la bouche pleine. Le potage est bon, mais il ne faut pas le faire payer trop cher. Eh ! Vincent, ma chatte, voulez-vous que je renvoie cette gamine-la ? Elle va nous gener pour parler affaires.

Vincent Carpentier, qui était vraiment un simple compagnon maçon, mais qui n’en avait ni le costume ni la tournure, éprouvait en ce moment une grande émotion.

– Si vous me venez en aide, monsieur, dit-il, pour recouvrer la position que j’ai perdue, ne le devrai-je pas un peu a cette chere demoiselle ?

– Mais du tout ! mais du tout ! voulut affirmer le vieillard, je ne fais jamais rien de ce qu’elle veut…

– D’abord, interrompit Fanchette, qui lui jeta son bras charmant autour du cou, je ne veux pas m’en aller. Et puis, pere, vous etes un méchant ! Et encore vous mentez comme un arracheur de dents, car tout le monde sait bien que je vous mene par le bout du nez !

Le colonel l’attira sur son cour et l’y tint un instant serrée.

– Vous avez une chere petite fille, monsieur Carpentier, dit-il avec une émotion qui semblait involontaire, et vous savez comme on adore ces démons-la.

Fanchette, qui avait sa bouche tout contre l’oreille du vieillard, murmura :

– Pere, regarde-le donc bien. Mais je ne lui trouve pas l’air si malade.

– Sangodémi ! s’écria le colonel, nous ne sommes pas ici pour nous attendrir. Mangeons, mes bijoux ! J’espere que notre camarade Vincent va etre content de moi au dessert.

Par-dessus la tete blanche du colonel, Fanchette avait les yeux fixés sur le visage de son hôte.

– Pere ne m’a pas répondu, pensait-elle ; moi je trouve que M. Carpentier a bonne mine, mais pere s’y connaît mieux que moi… Pauvre petite Irene !


Chapitre 2 Au dessert

 

En vérité, dans cette maison, tout était respectable. Le dîner était servi avec une abondante simplicité, et les domestiques eux-memes vous avaient tournure de ces vieux valets qu’on admire dans les images de La Morale en action.

Le colonel ne buvait que de l’eau, mais sa main tremblante et en meme temps guillerette remplissait souvent le verre de Vincent Carpentier. Quant a Fanchette, elle mangeait et gazouillait comme un oiseau.

– Il faut que tu saches tout, pere, disait-elle. Jamais il ne te racontera son histoire comme a moi. Ils ont été d’abord bien heureux, j’entends sa femme et lui. Elle s’appelait Irene comme la petite bien-aimée. Elle était belle, belle, mais belle ! et toute jeune. Monsieur Vincent avait un cabinet. Il faisait pas mal d’affaires pour un débutant, mais crac, voila que madame Irene devient pâle et qu’elle commence a tousser, quelques mois apres avoir mis au monde la mignonne, qui est tout son portrait. Les médecins viennent et ordonnent les eaux, puis l’Italie ; on ne travaille plus. Et, vois-tu, ce n’est pas son argent que monsieur Vincent aurait voulu donner, c’est son sang, c’est sa vie…

– Pauvre monsieur Vincent ! interrompit le colonel, qui réussit assez bien a dissimuler un bâillement. Voila un bien grand malheur !

– Cela dura trois ans, continua Fanchette. Madame Irene mit tout ce temps-la a souffrir et a mourir. Quand monsieur Vincent revint en France tout seul et en deuil, il avait deux enfants a nourrir, parce qu’il ramenait avec sa fille, un joli petit garçon que madame Irene aimait bien et qu’ils avaient rencontré en Italie. Il a pour nom Reynier, il sera bientôt un jeune homme. Pour les élever tous les deux, Reynier et la petite Irene, monsieur Vincent reprit la truelle et travailla de ses mains…

– Mignonne, fit le colonel en repoussant son assiette, tu racontes comme un ange. Quelle heure est-il ?

– Et bien heureux encore de l’avoir rencontré, ce Reynier ! continua Fanchette avec l’impétueuse obstination des enfants a qui on veut enlever la parole. Tu crois toujours tout savoir, pere, et c’est ce qui te trompe. Reynier n’est pas une charge maintenant, Reynier garde la maison, Reynier fait le ménage, il apprend a lire et a écrire a ma petite Irene. Ah ! s’il trouvait a travailler pour soulager son ami ! Tiens ! regarde ! Monsieur Vincent a les larmes aux yeux, et tout a l’heure il me disait : cet enfant-la est la bénédiction de Dieu dans ma maison. Sans lui, qui garderait ma chérie ? Je n’ai aucune inquiétude tant qu’il est pres d’elle. C’est un homme pour la force et surtout pour le courage. Pour les soins, pour la tendresse, c’est une femme. Il me semble que je laisse ma petite Irene avec une sour aimée. Il a dit mieux que cela ! n’est-ce pas, monsieur Vincent, vous avez dit : « Il me semble que je la laisse avec sa mere ! »

Vincent tourna vers elle un regard reconnaissant, mais il dit :

– C’est trop parler de moi et de mes affaires, mademoiselle.

– Du tout, du tout, fit le colonel, ça m’amuse. Fanchette est la maîtresse ici, pas vrai, trésor ? Elle s’assoirait sur la tete du bon papa-gâteau, si elle voulait. Je n’ai plus qu’elle a aimer, monsieur Vincent, aussi…

– Aussi, tu vas me renvoyer, pere, interrompit la fillette, dont le visage pétillait de spirituelle bonté, je lis cela dans tes yeux. Eh bien ! je vais etre obéissante et me sauver tout de suite, si vous voulez me permettre quelque chose, monsieur Vincent et toi. Va, ce n’est pas toi qui feras le plus grand sacrifice. Je veux que Reynier aille au college et Irene en pension. Est-ce dit ?

Elle s’était levée et ses levres roses restaient suspendues au-dessus du front du grand-pere.

– C’est dit, répliqua celui-ci.

Parmi la douce pluie de baisers qui tomba sur le crâne du colonel, Fanchette demanda encore :

– Et vous, monsieur Vincent ?

– Oh ! moi, répliqua ce dernier dont les yeux étaient mouillés, si je voyais assurée l’éducation de ces chers enfants…

– C’est promis, dit le colonel avec une visible impatience. Fais monter le café, Minette, et va lire Robinson Crusoé. Si plus tard tu es abandonnée dans une île déserte, c’est toi qui seras contente de savoir comment t’y prendre pour avoir un parapluie en peau de bete !

Fanchette secoua la main de monsieur Vincent comme un petit homme et disparut.

Le vieillard se renfonça dans son fauteuil, amena les manches de sa douillette et tourna ses pouces d’un air méditatif.

– Mon compagnon, demanda-t-il apres un silence et de sa voix la plus paisible, que feriez-vous si votre fille, a l’âge de ma Fanchette, aimait un coquin sans foi ni loi ?

– Un coquin ! s’écria Vincent avec une véritable épouvante : aimé de cet adorable enfant ! Mademoiselle Francesca !

Le domestique entra et servit le café.

– J’ai presque envie de faire un petit extra, dit le colonel en se parlant a lui-meme. J’ai dîné comme un loup, je vais tremper un canard dans votre tasse. Allez ! Giampietro, nous n’avons plus besoin de rien.

Le valet se retira.

– Giampietro est un Sicilien, reprit le colonel. Cela veut dire Jean-Pierre, a Catane. A Naples, les Jean sont des Giovan. Mon cocher s’appelle Giovan-Battista. Nous venons tous un peu d’Italie, ici.

Il mit la moitié d’un morceau de sucre dans la fumée qui s’élevait au-dessus de la tasse de Vincent, et répéta :

– Que feriez-vous ? Vincent hésita.

– Le tueriez-vous, demanda encore le colonel.

La cuiller tomba des mains de Vincent. Le vieillard se mit a rire bonnement.

– J’étais tres drôle dans le temps, murmura-t-il, j’avais le mot pour rire. Buvez votre café pendant qu’il est chaud, mon camarade. Chacun de nous a ses chagrins et ses embarras, c’est certain. Voulez-vous que je vous dise ? vous etes un ambitieux maté et rentré, mais au fond vous avez des désirs de tous les diables.

Ses yeux rencontrerent ceux de Vincent, qui portait la demi-tasse a ses levres. Vincent eut comme un frisson. Le vieillard grignotait son petit morceau de sucre.

– Cela va m’agiter, reprit-il, je le sais bien, mais je ne suis pas pret de me mettre au lit. Nous avons a travailler tous les deux cette nuit.

L’effroi se lisait de plus en plus distinctement dans le regard de Vincent.

– Ah ça ! ah ça ! mon compagnon, demanda tout a coup le colonel, est-ce que j’ai affaire a une poule mouillée ?

– Vous avez parlé de tuer un homme…, balbutia Vincent. Le colonel eut un petit rire sec et sourd.

– Sangodémi ! s’écria-t-il, le drôle se tuera bien tout seul. Sois tranquille, et laisse-moi te tutoyer, ça m’est plus commode. Nous disons donc que la petite Irene sera mise dans une bonne pension et que le jeune Reynier ira au college, Fanchette le veut, tu peux choisir le college et la pension, mon ami Vincent…

– Comment vous remercier, monsieur ?… voulut interrompre Carpentier, dont la joie colorait les joues pâles.

– Que sais-tu si tu as a me remercier ? demanda froidement le vieillard.

Carpentier resta interdit.

– Un homme comme vous, assurément, balbutia-t-il, ne peut rien m’ordonner que d’honorable.

– Parbleu ! fit le vieillard avec mauvaise humeur ; il y a des instants, mon compagnon, ou on vous croirait bete comme un chou. Ne vous fâchez pas : je passe bien pour un hypocrite, moi, parce que je dépense mon argent ailleurs qu’a l’Opéra ou a la Bourse. Je n’ai encore jamais assassiné personne, ma chatte, et ce serait commencer bien tard… Ne t’excuse pas et regarde-moi, bonhomme, dans le blanc des yeux, comme on dit. Tu plais a Fanchette, tant mieux pour toi ! cela te portera bonheur. Ta figure est brave et bonne ; j’ai assez d’ennemis pour ne pas dédaigner un ami. Tu es ambitieux, je te l’ai déja dit ; le savais-tu ?

La fixité de sa prunelle avait rabattu les paupieres de Vincent, dont la figure exprimait un véritable malaise.

– Aujourd’hui, continua le colonel, tu travailles de tes mains, tu travailles dur pour ton pain et le pain des tiens, mais il y a des heures dans ta vie ou tu as désiré, ou tu as espéré ardemment la fortune. Réponds franc.

– C’est vrai, prononça tout bas Carpentier. Ma femme était si belle, et je l’aimais d’un si profond amour !

– Ta fille sera belle !

– Je vous en prie, monsieur, interrompit Carpentier, dites-moi ce que vous voulez de moi. Vous me donnez la fievre.

Le colonel ne répondit que par un petit signe de tete amical. Il agita la sonnette posée a portée de sa main sur la table.

– Giampietro, dit-il au domestique qui revenait, Giovan-Battista finira son dîner dans une demi-heure. Qu’il attelle tout de suite.

– Mon bon, reprit-il en s’aidant de l’épaule de Carpentier pour se lever, vous allez redevenir un architecte, c’est moi qui vous le dis. Si je ne marchais pas droit dans cette affaire-la, Fanchette me mettrait en pénitence. Vous me bâtirez peut-etre un château, un hôtel, une cathédrale ; mais, pour le moment, vous etes maçon : je n’ai besoin, ce soir, que de votre marteau et de votre truelle.

– Ce soir ? répéta Carpentier de plus en plus étonné. Il ajouta :

– Je n’ai pas mes outils.

Le colonel lui caressa le menton comme on fait aux enfants qui raisonnent.

– Descendons toujours, dit-il, nous causerons en chemin. Ma poule, la loterie ne paye plus les quines. J’en ai gagné un du temps qu’on les payait encore, et Mme la marquise de Pompadour voulut me voir a cause de cela. C’était une assez jolie coquine. Je ne dis pas que vous soyez tombé tout a fait sur un quaterne en butant contre ce vieux Mathusalem de colonel Bozzo, mais, enfin, c’est un lot, un bon lot a la loterie. Ce qui me déplairait, voyez-vous, ce serait la paresse – ou la défiance –, ou encore la curiosité. Cette petite Irene, a ce qu’il paraît, sera belle a éblouir. C’est mauvais d’etre belle pour la fille d’un pauvre. Quand je fais travailler, je fournis les outils.

Ils avaient gagné déja le vestibule et l’on entendait dans la cour les piétinements du cheval qu’on attelait.

Vincent restait pensif.

Au moment d’ouvrir la porte extérieure, le vieillard s’arreta pour le regarder fixement :

– Bonhomme, reprit-il, si le cour ne t’en dit pas, il est encore temps de donner ta démission. J’ai un secret que tu ne connaîtras jamais.

– Il s’agit de cacher quelque chose ? demanda Carpentier a voix basse.

Le vieux répondit avec son bizarre sourire :

– Quelque chose… ou quelqu’un… on ne sait pas.

Le cheval, attelé, piaffait. Giovan-Battista monta sur son siege tandis que le valet de pied se tenait debout a la portiere.

– Marchons, dit Vincent ; ce n’est pas de vous que j’ai défiance, car vous n’avez jamais fait que le bien ; c’est de moi. En ma vie, chaque fois que j’ai joué, j’ai perdu.

– Alors, fit le vieillard, c’est le moment de lancer votre va-tout, mon camarade. La veine doit vous guetter depuis le temps.

Il s’interrompit pour dire a son cocher :

– Giovan, ta soupe n’aura pas le temps de refroidir. Mene-nous grand train rue des Bons-Enfants, a la seconde porte du passage Radziwill. Quand nous serons descendus, tu t’en reviendras sans demander ton reste.

Le coupé partit et mit juste trois minutes a gagner la rue des Bons-Enfants. Cette route se fit en silence.

Le colonel et son compagnon entrerent dans ce passage humide et malpropre qui fait si grande honte au Palais-Royal. Des qu’ils furent descendus, Giovan toucha son cheval et le coupé disparut.


Chapitre 3 Voyage mystérieux

 

Vincent et son compagnon étaient seuls a l’entrée du passage Radziwill, non loin des fiacres qui stationnent le long du mur de la Banque.

Le colonel Bozzo grelottait un peu dans sa douillette, mais il avait l’air tout guilleret.

– Bonhomme, dit-il, ça ressemble a une aventure. Je ne m’amuse pas souvent, sais-tu ! J’ai couru le guilledou autrefois avec ce beta de Richelieu, qui n’était pas vilain garçon, mais a qui je soufflais ses duchesses. Il y a quatre-vingts ans de cela, sais-tu ? et je ne m’en porte pas plus mal. Seulement, je me suis rangé avec le temps. Va chercher ce fiacre qui est le troisieme en commençant par la baraque, et qui a des lanternes vertes : celui dont le cocher dort.

Vincent obéit. Quand il eut aidé le colonel a monter dans le fiacre, celui-ci abaissa la glace de devant et dit au cocher :

– Rue de Seine, devant le passage du Pont-Neuf. Bon train.

– Et gai, gai, gai ! ajouta-t-il en relevant la glace. Il ne fait pas une chaleur étouffante. Dis donc, j’espere que tu n’as aucune haine personnelle contre la famille de ce pauvre vieux Charles X, qui s’ennuie sur la terre étrangere ? C’était un grand chasseur.

– Si je croyais que ce fut une affaire politique…, interrompit vivement Carpentier.

– Serais-tu content ou fâché, bonhomme ?

– Je vous supplie de me parler franc, monsieur. S’agit-il de sauver un infortuné ?

– Je vais d’abord, répondit le colonel, dont la joyeuse humeur semblait augmenter, vous mettre hors d’état de répondre vous-meme a vos questions, mon ami Vincent. Nous ne sommes pas ici au catéchisme. La peste ! vous interrogez comme un juge !

Il avait ouvert sa douillette et tenait a la main une piece de soie pliée. Elle était étroite, mais longue deux ou trois fois comme un cache-nez.

– Donnez votre tete, poursuivit le vieillard, ma parole d’honneur, je m’amuse !

Vincent le regarda et eut presque un sourire.

– Sur mon honneur aussi, murmura-t-il, comme s’il eut voulu répondre a quelque scrupule de sa conscience, je crois que vous avez de bons desseins.

– Allons, merci ! fit le colonel en posant le premier double de soie sur les yeux de son compagnon, vous avez l’obligeance de ne pas me croire un coquin. C’est déja quelque chose. Ne bougez pas. J’ai connu le grand-pere de Mme la duchesse de Berry quand je demeurais a Naples. La voila qui s’est mise dans un bel embarras !

Vincent fit un mouvement. Toute la France s’occupait alors de la veuve du duc de Berry, qui fuyait traquée par la police de son oncle Louis-Philippe, apres sa malheureuse tentative en Vendée.

– Ne bougez pas, répéta le colonel. Les révolutions sont de drôles de mécaniques. Louis-Philippe ou ses fils conspireront a leur tour dans quinze ou vingt ans. Moi, j’aimerais mieux etre sur le siege d’un fiacre comme notre cocher que de m’asseoir sur le trône. C’est la misere. Et pourtant, combien de gens se damnent pour avoir cette place-la ! Je parie que vous n’y voyez déja plus.

– Plus du tout, répondit Vincent.

– C’est égal, je vais utiliser le restant de ma soie.

Depuis que Carpentier était aveuglé par son bandeau, la physionomie du colonel avait changé, et quoique ses mains gardassent un tremblement tres accusé, il opérait avec une remarquable adresse.

– Il est sur, reprit-il, que quand un brave garçon peut répondre au commissaire : « Fouillez-moi plutôt ! je ne sais rien de rien », cela le met diantrement a son aise. Moi qui parle, du temps du roi Murat, je suis resté onze jours et onze nuits dans une cachette au château de Monteleone. On n’est pas la comme a la noce, mais cela vaut mieux que de passer devant une haute cour de justice, pas vrai, bibi ?

– Il s’agit donc d’une cachette ? demanda Vincent.

– Qu’est-ce que tu penses de Louis XVII, toi, bonhomme ? fit le vieillard au lieu de répondre. Voila une malheureuse créature ! Moi, mes cheveux grisonnaient déja quand le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette allerent a l’échafaud. J’en ai vu couler de l’eau sous le pont ! Je sais des tas de choses. Il y a un Bonaparte, fils de la reine Hortense qui était une jolie femme, ou le diable m’emporte ! Il est majeur de l’année derniere. Ah ! ah ! on joue la poule autour des Tuileries ! Je connais au moins quatre ou cinq billes numérotées, sans compter celle de la République. Et, veux-tu savoir ?… A ce jeu-la on passe souvent par une cachette avant d’entrer dans la chambre du trône… C’est fait ! Colin-Maillard, combien de doigts ?

Le fiacre tournait le coin de l’Institut pour entrer dans la rue de Seine.

– Ce bandeau est épais comme la mort, pensa tout haut Carpentier.

– Tant mieux, ma chatte ! Tu as été bien gentil. Maintenant, nous allons te faire un bout de toilette, a cause des passants qui s’étonneraient de voir la tete d’un brave garçon empaquetée comme celle d’une momie. C’est genant, les passants !

Il déplia le caban qu’il avait apporté sous son bras.

– Passe ta main droite d’abord, dit-il. J’en sue a grosses gouttes, moi, tu sais ! La gauche maintenant. Bon. Je te colle le capuchon, et ni vu ni connu ! S’il y a des curieux, j’en serai quitte pour avouer que tu as été opéré de la cataracte par un des premiers spécialistes de la capitale, et j’ajouterai : Quelle joie quand on levera l’appareil et que ce cher ami reverra la lumiere !

Le fiacre s’arretait devant le passage. Vincent était comme étourdi par ce bizarre babil.

Le colonel descendit assez lestement. Ce n’était plus le meme homme, depuis que, grâce au bandeau, il échappait aux regards de son compagnon.

Il paya le cocher et lui dit :

– Mon brave, aidez-moi a déballer mon pauvre diable de fils, qui a pris froid et que j’ai emmailloté de mon mieux. Ce sont les jeunes maintenant qui sont infirmes. Heureusement que nous n’allons pas loin. Nous sommes du passage.

– Il fait frisquet, ce soir, répondit le cocher en soutenant Carpentier des deux mains. Je n’avais pas remarqué la-bas que le voyageur était malade. C’est de le fourrer dans son lit tout de suite avec une tasse de vin chaud par-dessus.

Dans le passage, le colonel prit le bras de son prétendu fils, dont la tete était completement cachée par le capuchon du caban.

– Je fais semblant de te soutenir, dit-il, mais tiens-moi ferme, car il y a longtemps que je n’ai fourni pareille course a pied. Nous allons jusqu’a la station de voitures qui est sur le quai pres du pont Neuf.

– Pourquoi avoir changé de fiacre ? demanda Vincent.

– Parce que tu aurais pu prendre le numéro de celui que nous venons de quitter. Tu vois que je suis franc, voila mon caractere. Ce soir, tu n’as peut-etre pas fait attention au numéro, parce que ta curiosité n’était pas encore éveillée, mais demain…

– Nous recommencerons donc demain ?

– Dans une demi-heure, tu seras en face de la besogne, et c’est toi qui me diras a vue de nez combien de jours il te faudra pour l’accomplir… Attention ! il y a un pas : soutiens-moi.

Ils traverserent la rue Mazarine et prirent le trottoir étroit de la rue Guénégaud.

Le colonel affectait maintenant de peser sur le bras de son compagnon, qui se laissait guider machinalement et marchait tout pensif.

Tout homme, placé en face d’un probleme, cherche a résoudre.

Le scrupule et l’inquiétude avaient dominé jusqu’a présent dans l’esprit honnete de Vincent Carpentier.

Les rébus politiques que le vieillard venait de lui jeter comme un leurre avaient occupé vivement son imagination.

Maintenant la curiosité naissait et du premier coup elle prenait les proportions d’une idée fixe.

Le cerveau de Vincent travaillait déja, cherchant un moyen de voir et de savoir.

On eut dit que le regard du colonel, perçant l’étoffe épaisse du caban, la soie des bandelettes et la boîte du crâne, lisait comme en un livre la pensée intime de son compagnon.

– J’en étais sur, grommela-t-il. Ça ne pouvait pas manquer d’arriver. Vous voila parti, mon camarade, vous courez apres le mot de l’énigme. Ce serait tant pis pour vous si vous le trouviez ; mais soyez tranquille, nous y mettrons bon ordre.

Il s’arreta devant la porte latérale de la Monnaie pour reprendre haleine, quoique sa physionomie ne trahît aucun signe de fatigue.

– C’est loin, murmura-t-il. Sous l’Empire, je faisais encore une bonne demi-lieue sans m’essouffler ; mais en 1820, j’ai eu mon premier coquin de rhumatisme… Eh avant, marche ! Parmi ceux qui vont et qui viennent ici autour, il y en aura encore plus d’un qui arrivera avant moi au Pere-Lachaise. A quoi penses-tu, bonhomme ?

– Je pense, répondit Vincent, a ma petite Irene, qui m’attend, et a ce cher enfant, Reynier, qui me la garde.

– Tu as raison, voila de sages pensées. En quelques jours, tu peux leur gagner tout un avenir, a ces deux bébés-la.

Il appela un cocher qui ruminait sur son siege, se fit ouvrir la voiture et y poussa Carpentier en disant :

– Case-toi bien dans le coin et ne te découvre pas. Un peu de patience, nous allons bientôt etre chez nous.

Puis il s’éloigna de la portiere pour parler au cocher.

De ce qui fut dit ainsi, Vincent ne put rien entendre, quoiqu’il pretât l’oreille avidement.

Au bout d’une demi-minute, le colonel revint et monta a son tour.

– Menez-nous rondement, l’ami, fit-il pendant qu’on refermait la portiere, vous aurez pour boire.

Des qu’il fut assis, il se frotta les mains, disant avec une expression de bien-etre :

– Ça fait plaisir de se reposer, hein, mon neveu ? Demain soir nous prendrons le passage Vendôme, ou un autre qui soit tout pres d’une station : je suis moulu !

Le cocher fouetta ses chevaux qui partirent au grand trot. Vincent se disait :

– On doit pouvoir se rendre compte de la direction et de la distance en faisant bien attention aux détours.

Et il tint son esprit en arret.

Chacun sait qu’une voiture, en tournant, fait éprouver une sensation au voyageur, surtout si le coude du voyageur est en communication avec la paroi.

Deux minutes ne s’étaient pas écoulées que Vincent eut la preuve matérielle de ce fait.

On tourna a droite et il en eut completement conscience.

– Est-ce le pont des Saints-Peres ou le pont Royal ? demanda-t-il.

– Voila ! fit le colonel en riant bonnement, tu calcules déja comme un malheureux ! Je parie cinquante centimes avec toi que, dans une demi-heure, tu ne sauras pas si tu es sur la route de Versailles ou sur le chemin de Saint-Denis.

– Nous sortirons donc de Paris ? s’écria involontairement Carpentier.

– Peut-etre oui, peut-etre non, bonhomme ! Le premier chien qui voudra de ta langue, je la lui donne. Tout ce que tu pourras répondre a ceux qui te demanderont des renseignements sur ton excursion, c’est qu’on ne t’a pas fait franchir la frontiere de la France, ta patrie, bordée au nord par la Flandre et le Brabant, a l’est par la Suisse, au sud par la Méditerranée, a l’ouest par l’Océan. Tiens ! je vais te faire une importante confidence : nous sommes dans la rue Saint-Honoré ; allons-nous vers les Halles ou vers le Roule ? Hé ! bonhomme ?

Carpentier ne répondit pas tout de suite. Quand il prit la parole, ce fut pour dire :

– Vous etes plus qu’un honnete homme, vous passez pour un saint, et a l’âge que vous avez, on se tient pret a paraître devant Dieu. S’il n’y avait que moi, j’aurais a choisir, mais retrouverais-je jamais une pareille occasion pour mes pauvres enfants ? J’ai cherché a deviner ou nous allons, c’est vrai, mais j’y renonce. Vogue la galere ! Le colonel lui tapa la joue paternellement.

– Toi, murmura-t-il, tu es un finaud, mais tu ne m’endormiras pas. La voiture se mit a rouler sans bruit sur la terre douce. C’était une avenue ou une grande route.

Un fort quart d’heure s’était écoulé depuis le départ. Carpentier pensa.

– Si dans dix minutes nous retrouvons les cahots, ce sera le pavé de Neuilly : j’en suis sur : nous sommes dans les Champs-Élysées.

Les cahots revinrent au bout de cinq minutes. Apres un autre quart d’heure, le fiacre se mit a tourner fréquemment dans des rues raboteuses et montantes.

– Devine devinaille, dit tout a coup le colonel : sommes-nous a Montmartre ou dans le quartier Mouffetard ? Paris est grand, surtout avec la banlieue.

A ce moment meme, la voiture s’arreta.

Le colonel fit descendre le cocher, qui aida Vincent a mettre pied a terre. Il n’y eut ni marteau retentissant sur une plaque, ni bruit, ni sonnette agitée. Une clef tourna dans une serrure qui sonna la rouille.

– Etes-vous content du pourboire, l’ami ? demanda le colonel. Quinze sous ! si vous aviez beaucoup de pratiques comme cela, c’est vous qui rouleriez dans votre carrosse !

Une fois la porte franchie, Vincent eut de la terre molle sous les pieds, puis du sable. Il fit encore quelques pas sur l’herbe. Suivant toute apparence, on était a la campagne.

– Attention, dit le colonel, nous sommes au perron. Leve la patte ! Vincent compta quatre marches et une seconde porte fut ouverte. Elle devait etre tres étroite, car le colonel s’effaça pour passer, et néanmoins le caban de Vincent frôla le mur. Le frôlement ne fut pas instantané, comme il arrive d’ordinaire quand on passe un seuil : il dura le temps qu’il fallait pour donner a penser que le mur était d’une épaisseur exceptionnelle.

– A l’escalier maintenant, bibi, dit encore le vieillard ; il est roide et j’aurai une courbature ; mais je dormirai la grasse matinée demain matin, et quand il s’agit de faire le bien, vois-tu, je n’écoute guere la plainte de mes vieux os.

Il monta l’escalier qui était a vis et dont les dernieres marches lui arracherent plus d’un gémissement.

A diverses reprises, la main de Vincent toucha les parois de la cage. Elles étaient humides.

Le colonel s’arreta enfin et poussa un long soupir de soulagement.

– N, i, ni, c’est fini, murmura-t-il. J’aurais de la peine a monter tout en haut des tours de Notre-Dame. Entrez, mon camarade, nous voici sur le terrain, et vous n’avez plus qu’a vous mettre en besogne.

Tout en parlant, il avait ouvert une troisieme serrure.

Aussitôt que Vincent eut franchi cette derniere porte, il sentit autour de lui une atmosphere tiede et lourde comme s’il fut entré dans une serre chaude.


Chapitre 4 Le commencement de la besogne

 

Le vieillard sembla renaître en respirant cet air étouffant. Sa voix redevint gaillarde et il repoussa la porte avec bruit, disant :

– Hein, bibi, il fait bon ici ? Ne laissons pas perdre la chaleur. Donne ta tete, le bandeau n’est plus de saison. Tu crois peut-etre que tu vas te trouver dans un palais de fées ? A cet égard, je suis muet. Je veux que tu aies le plaisir de la surprise.

Il défaisait lentement les bandelettes. Quand le dernier pli tomba, Carpentier resta comme étourdi.

Il lui parut qu’une immensité blanche et lumineuse l’entourait de tous côtés.

Il ferma ses yeux éblouis.

– Ou suis-je ? s’écria le vieillard enchanté, tu aurais du dire : Ou suis-je ? C’était le mot de la situation. A la Porte St Martin, quand on amene le jeune Dr William pour l’accouchement clandestin de Mme la duchesse et qu’on lui ôte son foulard, il dit toujours : Ou suis-je ? Ma chatte, ce n’est pas de la neige qui te blesse la vue. Nous avons vingt degrés au-dessus de zéro, grâce a un bon poele que tu ne vois pas, mais que tu peux entendre ronfler. Tes yeux vont s’accoutumer peu a peu a tout ce linge que j’ai tendu moi-meme pour que, le cas échéant, tu puisses te retrouver dans cette chambre, sans reconnaître les lieux. Allons, rouvre tes lanternes, nous ne sommes pas venus pour nous amuser.

Ce fut le mot « linge » qui releva les paupieres de Carpentier.

Il regarda de nouveau et vit qu’en effet il se trouvait dans une sorte de tente cubique comme une boîte, dont les quatre pans latéraux et le plafond étaient formés par des draps de lit tendus au moyen de cordages.

Sur le parquet ou le carreau qu’on ne voyait point, il y avait une natte de jonc.

Le tout était éclairé par deux lampes de fort calibre qui pendaient a la voute invisible.

Carpentier resta muet. Il se disait en lui-meme :

– Quel étrange entassement de précautions !

– Oui, oui, oui, fit par trois fois le vieillard, qui jouissait évidemment de sa surprise, c’est moi-meme qui ai arrangé tout cela, moi seul, et c’est bien arrangé. Il faudrait que vous fussiez un sorcier, mon camarade, pour deviner ce qu’il y a ici a droite, a gauche, au-dessus et au-dessous. C’est un taudis ou c’est un palais, je permets a votre imagination de travailler tant qu’elle voudra. Vous allez voir un carré de muraille toute nue. C’est moi qui ai enlevé ce qu’il y avait dessus. Était-ce du papier a six sous le rouleau ? une tapisserie des Gobelins ? ou une boiserie sculptée et dorée ? Rien qu’a regarder votre figure, je m’amuse comme un bienheureux.

Ceci était la vérité meme. Le colonel frottait ses mains desséchées l’une contre l’autre avec une joie d’enfant, et les mille rides de son visage s’entrecroisaient, tandis qu’il riait de tout son cour.

Dans l’espace carré, ménagé entre les quatre tentures, il n’y avait qu’un seul meuble : un grand vieux fauteuil a oreillettes, rapetassé en maints endroits et qui semblait sortir d’une boutique de bric-a-brac.

Le colonel s’y était plongé en laissant échapper un gloussement de volupté.

– C’est moi qui l’ai acheté, dit-il encore, c’est moi qui l’ai apporté. Nul n’entrera jamais ici que toi et moi. Ah ! si j’avais pu percer moi-meme cette bonne grosse muraille et la creuser comme une calebasse pour y établir mon joli petit nid, je t’aurais soufflé ta besogne ! Il n’y a pas de Fanchette qui tienne, tu n’aurais rien eu… ou plutôt, j’aurais trouvé un autre moyen d’élever tes petits et de mettre un peu de foin dans tes bottes. Mais il faut un homme du métier pour m’installer cela. Je veux un bijou de cachette : un écrin tout capitonné de satin, comme ceux ou l’on met dormir les perles… Et la fille des rois ne vaut-elle pas toutes les perles du monde ?… La fille d’Henri IV et de Saint Louis !

Il quitta sa posture paresseuse et souleva un coin de la tenture qui était derriere le fauteuil. Par cette fente, le regard agile de Vincent, plongeant avidement, découvrit, a une demi-douzaine de pas, un autre plan de tentures blanches qui semblait collé a la muraille.

La main du vieillard tâtonna et rencontra l’anse d’une caisse assez volumineuse qu’il essaya d’attirer ; mais il ne put.

– Aide-moi, dit-il, ce sont tes outils.

La caisse fut charriée au milieu de l’espace libre. Carpentier enleva le couvercle. Elle contenait le systeme complet des instruments de son état, tout neufs et tout brillants, depuis les truelles graduées jusqu’aux marteaux, tranchants comme des haches, et aux ciseaux a froid dont l’acier trempé rendait au regard des lampes des gerbes d’étincelles.

– Cela te suffit-il ? demanda le colonel.

– Oui, répondit Vincent, pour démolir ou pour bâtir. Je suis pret ; tracez-moi ma besogne.

Le doigt du colonel désigna le plan de tenture qui était a sa droite.

Il y avait la, ce que Carpentier n’avait pas encore remarqué, une piece de toile en carré long, figurant une porte et rattachée a la draperie principale par des épingles.

– Ôte les épingles, ordonna le colonel.

Carpentier obéit. La piece de toile, en tombant, découvrit un mur nu, formé de superbes pierres de taille. A cette vue Carpentier s’écria :

– Nous sommes donc ici dans une forteresse ?

– Mon bon, répliqua le colonel, la ville de Paris a eu successivement cinq ou six enceintes, destinées a soutenir des sieges. Lisez Dulaure, ce n’est pas un écrivain de premiere force, mais il abonde en renseignements curieux. Des restes de ces enceintes existent en nombre d’endroits, sur les deux rives de la Seine, rue Saint-Sauveur, a la Porte aux Peintres, rue Saint-Jacques, rue Sainte Marguerite, cul-de-sac Contrescarpe et ailleurs. En outre, Montmartre, Vaugirard, Chaillot, possedent des débris de castels enclavés dans des propriétés particulieres. Quant au quartier du Marais, il est plein d’antiquailles absolument respectables. Que nous soyons en ce moment ici ou la, peu importe : la chose certaine, c’est que le mur qui vous fait face a deux metres quatre-vingt-cinq centimetres d’épaisseur. C’est assez pour y fabriquer notre boîte, je suppose ?

– Oui, répondit Vincent, qui était pensif, c’est assez.

– Alors, entame la croute du pain pour enlever la mie. Y es-tu ?

– Je voudrais savoir, dit Vincent, s’il y a a craindre quelque chose pour le bruit ?

– Tu peux tailler, marteler, cogner comme une douzaine d’emballeurs. Tu es chez le marquis de Carabas : j’ai acheté les champs avec la maison, et tu emploierais la mine pour faire ton trou qu’on ne t’entendrait pas. Voila !

Chaque parole prononcée se gravait dans la mémoire de Vincent.

C’était un esprit solitaire et chercheur. En sa vie, malgré le métier manuel auquel le sort l’avait réduit, il avait travaillé par la pensée encore plus que par les bras.

Tout probleme le provoquait, et en ce moment, sans que sa volonté y fut pour rien, sa tete s’emplissait de calculs a perte de vue pour dégager l’inconnue de l’équation proposée.

Il prit une craie et traça sur le mur le parallélogramme qui devait etre, selon lui, la porte de la cachette.

– C’est beaucoup trop haut et beaucoup trop large, dit le colonel. Je serai l’architecte, puisque tu n’as aucune idée de la chose. Nous avons des niches tres bien entendues, dans l’Italie du Sud ; mais ce que j’ai vu de mieux, c’est la boîte de granit ou les moines de l’abbaye d’Orval, la-bas, de l’autre côté de Sedan, abritaient le célebre trésor de leur communauté. Qu’on veuille sauvegarder des calices d’or chargés de pierreries, un homme condamné a mort ou une reine dans l’embarras, c’est toujours la meme chose, pas vrai ? Ceux pour qui il y va de la vie peuvent bien se baisser un peu pour entrer. Efface cela. Ta baie ne doit avoir que la surface d’une pierre de taille, car elle sera fermée par une pierre de taille : un metre de haut sur deux pieds de large.

A l’aide de la regle, Vincent rectifia son premier projet, en ayant soin de suivre les rainures de deux pierres superposées. Le colonel approuva, cette fois.

– Pas mal, fit-il. Je suppose qu’on vienne sonder avec des crosses de fusil ou des maillets, il faut que la porte sonne franc comme le reste de la muraille.

Vincent choisit un ciseau et un marteau. Au moment ou il allait donner le premier coup, une pendule qui semblait distante de quelques pas a peine mit en branle sa sonnerie.

Vincent s’arreta pour écouter. Le timbre frappa neuf heures.

– A minuit, tu feras réveillon, si tu veux, dit le colonel. Nous avons de la viande, du pain et du vin.

Puis, s’interrompant :

– Innocent ! Tu te creuses la cervelle ! Tu te demandes ou tu as entendu cette voix-la ; car les cloches ont une voix comme le monde, et je reconnaîtrais entre mille le carillon de Saint François de Catane. Ma derniere maîtresse demeurait derriere l’église. Il y a de cela soixante ans. Je veux que le diable me caresse, si tu as jamais entendu ma vieille horloge, que j’ai achetée avec le reste des bragas oubliés dans la masure. Elle va bien. Pour plus de sureté, je la vendrai quand nous aurons fini, ou mieux encore, tiens, je t’en ferai cadeau. Tu dois aimer les curiosités : tu la mettras sur ta cheminée.

Vincent martelait. Le vieillard était gai comme pinson et regardait sauter les petits éclats de pierre.

Toutes les cinq minutes, il atteignait sa tabatiere d’or, ornée du portrait de l’empereur de Russie, mais c’était seulement pour en flairer le contenu a distance avec sensualité.

Ainsi faisait-il pour toutes choses. A table, il regardait le vin en savourant la fumée des mets. Vous l’auriez nourri avec le prix du chenevis que mange un petit oiseau en cage.

D’aucun bien que l’argent achete, il ne pouvait jouir.

Et dans ce corps usé, chancelant comme une ruine, vivait une passion terrible. L’argent l’attirait. Il allait a l’argent avec une fougue plus ardente que celle de l’homme robuste dont l’argent peut satisfaire les désirs puissants, la vaste gourmandise, la soif insatiable.

Il aimait l’or pour l’or, cet etre caduc, condamné a l’éternelle abstinence. Ce sont la les grands avares, dont nulle mesure ne peut borner l’insatiable convoitise. Ils prennent l’or comme les vampires sucent le sang, pour le cuver au fond d’un froid cercueil.

On en a vu qui avaient cette préoccupation profonde comme une folie, de garder leur or, meme au-dela du dernier jour…

Tout en tournant ses pouces minces et secs avec un air de béatitude, le colonel disait :

– Tu travailles bien, je suis content de t’avoir choisi. Voila un éclat de granit qui est aussi gros qu’un pain d’un sou. Quand le revetement sera percé, nous irons plus vite, parce que nous trouverons les moellons. Prends garde d’écorcher les pierres voisines. Sais-tu que la princesse sera la comme dans son boudoir ? Le revers donne sur la campagne, nous pratiquerons des fissures qui donneront de l’air. Repose-toi. Je ne t’offre pas de fumer une pipe, parce que l’odeur du tabac me fait tousser ; veux-tu boire une goutte ?

Vincent essuya son front ou la sueur perlait.

– Etes-vous fixé sur les proportions que vous voulez donner a la chambre ? demanda-t-il.

– Deux metres de large, répondit le vieillard sans hésiter, trois metres de long, sept pieds de hauteur. Cela nous fournira un cube de quatorze metres. Les meilleurs spécialistes s’accordent a professer que quatorze metres cubes d’air sont suffisants pour alimenter la respiration d’un adulte… Pourquoi fronces-tu le sourcil, ami ?

– Parce que je ne sais pas, répliqua Vincent avec tristesse, si je travaille la a un asile ou a un cachot. J’ai peur.


Chapitre 5 Naissance d’une idée fixe

 

Quand la pendule invisible sonna trois heures apres minuit, c’est-a-dire apres que le travail de Vincent Carpentier eut duré six grandes heures, le colonel, qui était réveillé comme une souris, se redressa dans son fauteuil.

– Voila un bon petit commencement de besogne, dit-il ; assez pour aujourd’hui, mon ami. La pierre est minée tout autour, et demain nous l’arracherons comme une grosse dent. Je suis content de toi, sais-tu ? Allons a dodo !

Carpentier passa son mouchoir sur son front mouillé et reprit ses habits.

La pierre avait en effet sur ses quatre côtés une entaille profonde ou le ciseau le plus long disparaissait presque.

Le poele avait cessé de ronfler depuis longtemps.

Le colonel eut un frisson quand il se mit sur ses pieds.

– Pourvu que je ne m’enrhume pas ! grommela-t-il. Tu ne croirais pas que dans mon adolescence, vers 1750, j’ai été condamné comme poitrinaire par le fameux Borhaave. J’en ai rappelé ; mais je prends des précautions depuis ce temps-la. Ma mere n’en fait plus, eh ! garçon.

Vincent le regardait tout en boutonnant son paletot.

C’était, ce Vincent, un esprit gravement reveur, capable de s’exalter a la mode allemande, mais qui ne riait guere. Pourtant, a ces derniers mots, sa bouche sérieuse se dérida.

– Patron, dit-il, je jurerais que vous n’avez aucun mauvais dessein.

– Moi aussi, répliqua le colonel. Je t’aime pour ta nigauderie, ma poule ! Tu dois etre un homme de talent. Les architectes et les peintres qui ont de l’esprit ne font que des âneries. Donne ta tete. Notre séance m’a beaucoup diverti.

Carpentier se laissa bander les yeux comme la veille au soir. Le vieillard éteignit les deux lampes avec soin et guida son compagnon jusqu’a l’escalier. Vincent l’entendit refermer la porte.

On traversa de nouveau le terrain mou et le petit espace ou il y avait de l’herbe, puis la derniere porte qui, dans la pensée de Carpentier, donnait sur une rue du village, fut franchie.

– Hola, rôdeur ! appela le vieillard, apres avoir drapé le caban de Vincent.

A une cinquantaine de pas, les roues d’une voiture sonnerent aussitôt sur le pavé.

– Tu vas bruler la route, Lantimeche, dit encore le colonel. Le marchand de sable a passé. J’ai une envie de dormir qu’un enfant en pleurerait !

Il poussa Vincent jusqu’au marchepied et le fit monter.

L’instant d’apres, la voiture s’ébranla.

Le colonel donna une tape sur la joue de Vincent et dit :

– Ce que je voudrais savoir au juste, c’est ce qu’il y a dans cette caboche-la. Dois-tu en dévider, des suppositions ! Faisons un somme.

Il s’accota dans un coin et ne parla plus.

Au bout d’un quart d’heure, la voiture s’arreta, la portiere s’ouvrit, et une voix demanda :

– Avez-vous quelque chose a déclarer ?

– J’ai a déclarer, répondit le colonel réveillé en sursaut, que l’octroi de Paris est une institution recommandable qui fait regretter aux voyageurs les landes de la Basse-Bretagne et meme les steppes de la Tartarie. La civilisation a des hontes abominables.

La portiere fut refermée, et la voix du préposé dit :

– Allez !

Une demi-heure apres, la voiture s’arretait de nouveau.

– Descendons, mon camarade, dit le colonel, nous sommes arrivés. Carpentier obéit. Il entendit la monnaie sonner dans la main du cocher, qui dit « merci », et fouetta ses chevaux. Le colonel lui cria :

– Demain matin, au meme endroit et a la meme heure, Lantimeche !

Carpentier restait seul au milieu de la rue. Cette voix du cocher, qui venait de dire « merci » l’avait frappé. Son imagination s’efforçait de plus en plus.

Il n’eut pas le temps de réfléchir beaucoup. Le colonel revint a lui et lui enleva son bandeau.

Carpentier reconnut alors la rue Neuve-des-Petits-Champs et la grille fermée du passage Choiseul.

On entendait encore la voiture qui roulait dans la direction du Palais-Royal.

– J’aurai le temps de la rejoindre peut-etre, pensa Vincent, dont le cour battait.

Mais le colonel s’appuya familierement sur son bras et dit :

– Bonhomme, j’espere bien que tu ne vas pas me laisser comme cela dans la rue. Je commence a ne plus etre si ingambe qu’a vingt-cinq ans. Reconduis-moi jusque chez moi.

Impossible d’écarter une requete pareille, car le pauvre vieux tremblotait de la tete aux pieds. On prit la rue Ventadour pour gagner la rue Thérese, sur laquelle s’ouvrait la porte cochere de l’hôtel Bozzo-Corona.

Quand le marteau eut été soulevé, le colonel donna une cordiale poignée de main a Vincent et lui dit :

– Allez vous coucher, mon brave camarade, et dormez bien. Dans la journée, de maniere ou d’autre, vous entendrez parler de moi. Sans autre avis, huit heures sonnant, soyez a l’hôtel ; nous retournerons ensemble a ma maison de campagne.

La porte cochere était ouverte et le concierge accourait. Le colonel ponctua sa phrase par un signe de tete caressant et disparut.

Le premier soin de Vincent fut de prendre ses jambes a son cou et de regagner la rue Neuve-des-Petits-Champs a pleine course.

C’était, de sa part, un mouvement irréfléchi, car il va sans dire qu’au moment ou il se retrouva en face du passage Choiseul, le bruit de la voiture avait cessé de se faire entendre.

– Elle est loin, si elle court encore, pensa-t-il. Le vieux connaît son affaire et ne néglige aucune précaution. Il ne me reste plus qu’a suivre son conseil et je vais me coucher.

Vincent Carpentier, comme ceux qui sont pauvres, avait choisi son logis loin du centre. Il demeurait derriere l’École militaire, quartier beaucoup plus désert alors qu’aujourd’hui et ou les loyers étaient a tres bas prix. Renonçant a l’espoir de rejoindre la voiture dans le dédale des rues de Paris, il prit le chemin des Champs-Élysées.

Nous devons dire au lecteur qu’il n’avait pas, a proprement parler, défiance du colonel. Le colonel se présentait a son esprit comme un etre bienfaisant, engagé par certaines circonstances inconnues dans une mystérieuse entreprise. Ce qui le tenait, c’était l’étrange et invincible fantaisie qui prend chacun de nous en face d’une charade dont le mot habilement déguisé, se dérobe au premier effort de notre intelligence.

Chaque homme, en pareille occurrence, établit une gageure avec lui-meme, et plus la solution fuit, plus on s’acharne a la poursuivre.

Une fois dans la grande avenue des Champs-Élysées, Vincent se mit a regarder tout autour de lui, comme s’il eut essayé de reconnaître des choses qu’il n’avait pas vues.

Il écouta pour saisir un son qui put etre un jalon. Il flaira le vent, puis il eut un ricanement qui raillait sa propre impuissance.

Il tourna a gauche par l’allée des Veuves qui est maintenant l’avenue Montaigne.

Bien habile qui devinerait pourquoi un préfet alsacien, écolier en fait d’histoire et d’art, s’est avisé un jour de changer les noms pittoresques ou historiques qui marquaient la géographie de notre vieux Paris.

Biffer un nom, c’est assassiner un souvenir ; mais ces parvenus aiment de passion a voir sur leurs plâtres blancs des étiquettes neuves.

Et ce préfet qui dédaignait la légende parisienne, a fait d’ailleurs de grandes choses.

Paris est une solitude a ces heures matinales. Vincent traversa la Seine sans rencontrer âme qui vive. Il s’arreta devant le Champ-de-Mars et dit tout haut, emporté par le labeur de sa méditation :

– Je suis sur d’avoir reconnu la voix du cocher qui a prononcé ce mot : « Merci ! » dans la rue Neuve-des-Petits-Champs. J’en suis sur !

Au lieu de suivre l’avenue latérale qui longe le champ de manouvres, il s’engagea dans le terrain meme.

Si on lui eut demandé pourquoi, peut-etre n’aurait-il point su répondre.

Et pourtant il avait un but, ou plutôt un instinct le poussait.

Arrivé au milieu du champ, il planta sa canne en terre et y attacha son mouchoir flottant comme pour figurer un drapeau.

Cela fait, il hésita un peu, honteux qu’il était de son projet puéril.

Mais la fantaisie fut la plus forte, et il dit d’un ton décidé :

– Je veux voir !

Voir quoi ? C’était comme un défi qu’il se portait a lui-meme. Il concentra résolument sa pensée et noua sa cravate en bandeau sur ses yeux, disant encore :

– Si je tombais juste, que croirais-je ?

Il marcha droit devant lui, a tâtons, ne se détournant ni pour les mares, ni pour les aspérités du sol, mais se reportant aux impressions subies par lui dans la voiture, et reproduisant avec un soin minutieux les angles qu’il croyait avoir décrits, non plus en allant mais en revenant de la maison de campagne du colonel.

Il opérait de mémoire, en agissant ainsi, une réduction proportionnelle sur le temps écoulé et la distance parcourue.

Cela n’avait pas le sens commun. On sait que, meme en droite ligne, ces courses a l’aveuglette manquent constamment le but.

Et pourtant, il dépensa a ce jeu un quart d’heure tout entier, pendant lequel son intelligence resta tendue passionnément comme si sa vie meme eut dépendu de la justesse de son calcul.

Quand il s’arreta, l’expérience étant, a son sens, achevée, son cour battait.

Il arracha son bandeau et porta son regard au loin, cherchant le jalon qu’il avait planté.

Le Champ-de-Mars était clair. La lune glissait au ciel derriere un écran de nuées légeres qui semblaient courir et se poursuivre gaiement.

Vincent ne vit rien pourtant dans la direction ou son regard allait. Il se railla encore lui-meme et pensa en riant :

– Je suis fou !

Mais au meme moment, il se retourna pour interroger les autres directions et poussa un cri de stupéfaction en voyant son drapeau a deux pas de lui.

En étendant le bras, il aurait pu le toucher.

Il sentit que ses joues devenaient froides et que tous ses nerfs tressaillaient, tandis qu’il murmurait malgré lui :

– Est-ce le hasard, ou bien aurais-je deviné juste ?

– Allons, allons, dit-il en haussant les épaules, je suis fou ! fou a lier !

Et il reprit sa route vers l’École militaire a pas lents, la tete courbée sous le poids des pensées qui se melaient dans son esprit comme un chaos.

Vincent Carpentier était un honnete homme, mais les ambitions de sa jeunesse avaient été déçues.

Il avait revé la fortune autrefois, peut-etre la renommée, et tout au fond de son obscurité, la main glacée de la misere le tenait a la gorge.

L’image de sa fille passa devant ses yeux dans la nuit. Il adorait cette blonde petite Irene qui était tout le portrait de sa mere adorée.

Il vit aussi Reynier, un noble enfant, qui s’était fait le serviteur de son indigence.

A Paris, personne n’ignore le prix que peut valoir un secret.

Mais, je le répete, Carpentier était un honnete homme ; il pensa :

– Le colonel a justement promis de mettre Irene en pension et Reynier au college. Ai-je le droit de juger celui que toute la ville regarde comme un saint ?

Il tournait l’angle occidental de l’école et pressait le pas pour regagner enfin sa demeure, lorsqu’une pensée le frappa et l’arreta comme si la main d’un homme robuste l’eut saisit en arriere par le collet.

– Je me souviens ! s’écria-t-il en touchant son front, qui ruisselait. La voix ! la voix du cocher qui a dit : « Merci ! » c’est la meme, j’en suis sur, il me semble que je l’entends encore, la meme qui avait dit a la barriere : « Avez-vous quelque chose a déclarer ? »

Il s’interrompit tout tremblant d’émotion.

– Mais alors, fit-il, la barriere ? Il n’y avait pas de barriere. Le cocher jouait le rôle du préposé. La voiture n’est pas sortie de Paris. Mon épreuve de tout a l’heure, loin d’etre une folie ridicule, a dit la vérité. Nous sommes partis d’un point pour y revenir. Je connais le point d’arrivée, cela me donne le point de départ…

Ses bras tombaient le long de ses flancs et sa tete pendait sur sa poitrine. Il dit encore :

– Qu’y a-t-il derriere ce masque de bonhomie sénile ? Je ne devine pas l’énigme de ce visage qui rit, mais qui fait peur. Je n’ai jamais rien vu de pareil a ce vieillard. Mon instinct me crie qu’il creuse un trou pour abriter son trésor. Pourquoi ai-je la sueur froide au front ? Suis-je sur la trace d’un crime ?


Chapitre 6 La maison de Vincent

 

L’aube commençait a poindre quand Vincent Carpentier arriva devant son pauvre logis.

Il habitait les combles d’une petite maison isolée et entourée de terrains vagues. Il n’y avait point de concierge.

Le rez-de-chaussée était une buvette borgne, a l’enseigne de la Grande-Obuse.

Les autres étages abritaient des employés des chantiers voisins. C’est le quartier du bois et de la houille. On y trouve, dans la meme rue, le chantier du Grenadier-Français, le chantier du Vrai-Grenadier-Français, le chantier du Nouveau-Grenadier-Français, et enfin le chantier du Seul-Grenadier-Français.

Celui-la est plus effronté que la Grande-Obuse elle-meme.

Vincent ouvrit la porte extérieure a l’aide de son loquet et monta l’escalier aux marches déjetées. Son logement était composé de deux chambrettes et d’un petit grenier dans lequel couchait Reynier, cet enfant dont nous avons déja parlé bien des fois.

Ordinairement, Vincent rentrait de son travail vers huit heures du soir ; on soupait en famille, et chacun allait se mettre au lit pour se lever de bon matin, le lendemain ; mais la veille Vincent était sorti avec ses habits des jours de fete, en prenant soin d’annoncer qu’il rentrerait peut-etre tard.

Les deux enfants l’avaient attendu, malgré sa défense, et leur veillée s’était prolongée jusqu’a minuit, sans autre tristesse que l’inquiétude causée par l’absence de leur pere : car Irene et Reynier ne s’ennuyaient jamais ensemble.

Irene avait dix ans. Elle apprenait l’état de brodeuse.

Reynier venait d’atteindre sa seizieme année. Il étudiait la sculpture sur bois chez un maître et la peinture tout seul.

En outre, il faisait tout a la maison, depuis le ménage jusqu’a la cuisine, qui, a la vérité, n’était pas des plus compliquées.

C’était déja un grand jeune homme par la taille. Les dames du commerce de chauffage qui habitaient le premier et le second le trouvaient beau garçon, et ce n’était, de leur part, que justice. Il avait une figure douce et remarquablement intelligente qui s’encadrait dans de grands cheveux noirs bouclés, moelleux et lourds comme de la soie.

La lumiere arrachait des reflets fauves a cette brune chevelure que les dames du bois flotté lui auraient enviée si elles ne l’avaient trouvée merveilleusement a sa place sur cette tete d’adolescent si charmante et si bonne.

Reynier, en effet, était surtout bon, cela sautait aux yeux.

Les maris des voisins disaient meme qu’il était bete. Pourquoi ? Mystere !

La bonté qui rayonne sur un visage inspire chez nous un tout autre sentiment que l’admiration. Nous sommes ainsi faits dans le commerce du bois et ailleurs. Cela peut empecher un jeune homme d’avancer.

La méchanceté a plus de défense. On ne l’aime pas, mais on la craint.

Je parle des mâles. Les femmes jugent mieux.

Loin de détester les agneaux, elles les mangent.

Elles ouvraient toutes leurs fenetres, les voisines des premiers étages, quand Reynier chantait dans sa mansarde. Il chantait bien, d’une voix pure et grave qui faisait vibrer le cour.

Une fois, Mme Putifat, la compagne grassouillette du cordeur qui demeurait au second, avait abordé Reynier dans l’escalier pour lui demander l’heure.

Reynier n’avait pas de montre.

Mme Putifat s’était informée du lieu de sa naissance. Reynier n’en savait trop rien.

Il se souvenait d’avoir été petit enfant, de l’autre côté de Venise, dans l’Italie autrichienne, avec des nomades qui étamaient les casseroles et disaient la bonne aventure.

C’était, dans toute la rigueur du terme, a la grâce de Dieu qu’il avait vécu, accomplissant ici et la ces humbles travaux qu’on dédaigne a l’égal de la mendicité : faquin a Venise, décrotteur a Milan, je ne sais quoi a Naples, jusqu’au moment ou il avait rencontré Mme Carpentier, pauvre belle créature qu’il revoyait dans ses reves avec l’auréole de la mort.

Il avait veillé aupres du lit d’agonie en berçant la petite Irene dans ses bras. Et il était devenu membre de la famille le jour triste ou Vincent et lui, seuls tous deux, avaient suivi le char qui menait la jeune mere au champ de repos.

Certes, Reynier n’avait point raconté tout cela a Mme Putifat, la voisine qui causait dans les escaliers ; aussi Mme Putifat, partageant franchement l’avis de l’autre sexe, regardait-elle Reynier comme un imbécile.

Cela ne l’inquiétait point.

Il ne le savait pas, et pourtant il savait bien des choses.

Irene prétendait qu’il savait tout.

Irene n’avait pas eu d’autre professeur pour apprendre a lire et a écrire. Ou donc Reynier l’avait-il appris lui-meme ? Il avait bien quelques vieux livres sur la planche de son grenier, mais il racontait de belles histoires qui n’étaient point dans ces livres.

Quand Irene était embarrassée pour sa broderie, Reynier, dont les mains étaient adroites comme celles d’une fée, se jouait de la difficulté.

Plus d’une fois, Vincent s’était moqué de lui, pour l’avoir trouvé maniant l’aiguille.

Mais quand Vincent avait a remuer un objet trop lourd, il appelait Reynier, a qui aucun fardeau ne résistait.

Cet enfant de quinze ans était fort comme un athlete.

Reynier ne gagnait rien chez son sculpteur en bois, et pourtant il avait quelque argent, car il faisait souvent des petits cadeaux de toilette a Irene. Son costume était toujours propre et porté avec une élégance native.

Apres son pere, Irene aimait Reynier. Reynier aimait Irene avant tout.

Vincent nous a dit comment cet amour se présentait a ses yeux, Reynier servait de mere a Irene.

En rentrant chez lui, ce matin, Vincent Carpentier trouva sa petite fille endormie. Elle couchait dans la premiere piece et son lit blanc recevait en plein les rayons confus que le crépuscule envoyait par la fenetre, située au levant.

Quelque chose s’était brisé dans l’etre de Vincent a la mort de sa femme. Son ambition personnelle n’était plus, du moins, il le croyait. S’il jetait encore un regard vers l’avenir, c’était pour sa fille.

Elle souriait dans le creux de l’oreiller, jolie et belle délicieusement. Impossible de rever une plus gracieuse enfant. Ses cheveux blonds épars jouaient autour de son front angélique.

Vincent, penché au-dessus d’elle, l’admirait tendrement, cherchant, trouvant les mélancoliques ressemblances qui faisaient revivre pour lui la mere dans l’enfant.

Et je ne sais comment dire que cette contemplation ne l’empechait point de songer aux événements de cette nuit, dont la trace semblait déja en lui ineffaçable.

Au contraire, la charmante fillette, endormie et riant a un reve, entrait tout naturellement dans sa méditation troublée, ou passaient le vieillard frileux, le voyage tout plein de mystere, la cachette qu’on était en train de creuser pour une destination inconnue : des craintes et des espoirs, vagues les uns comme les autres, mais qui envahissaient de plus en plus son esprit.

Sa levre effleura le front de l’enfant et laissa tomber ces deux mots, énigmatiques comme sa pensée :

– Qui sait ? sa mere a peut-etre payé toute la dette de malheur…

Vincent passa le seuil de la seconde chambre, qui était la sienne.

Ses sourcils se froncerent quand son regard tomba sur les vetements d’ouvrier, tout blancs de plâtre, pendus a la muraille aupres du pauvre lit.

– Pour elle, dit-il encore, j’ai travaillé de mes mains. L’aurais-je fait pour moi-meme ?

Il jeta son paletot sur le dos d’une chaise avec une sorte de colere.

– Je suis las ! pensa-t-il tout haut. Est-ce la peine de vivre pour manger du pain amer ? Mes camarades ont défiance de moi parce qu’ils devinent bien que je ne suis pas un des leurs. Les riches me dédaignent, les pauvres ne veulent pas de moi. Je suis seul jusqu’au désespoir.

Son regard se tourna par hasard vers le fond de la chambre, ou un étroit escalier de quatre marches conduisait a une petite porte en sapin, mal jointe.

Sous la porte, la ligne du seuil était faiblement lumineuse.

Vincent remit la manche de sa redingote qu’il venait de dépouiller.

– Reynier n’est pas couché ! murmura-t-il. Cet enfant-la se tue.

Il traversa la chambre sans bruit et poussa la porte de sapin qui donnait acces dans une cellule mansardée dont la lucarne s’ouvrait sur les derrieres de la maison.

Il y avait place pour une table, une chaise et une couchette tout juste, mais, en revanche, la lucarne regardait un large et bel horizon a droite, les amphithéâtres de Chaillot et de Passy, en face Saint-Cloud, par-dessus le bois de Boulogne, et a gauche, dans le lointain, Meudon, entre les bosquets riants de Bellevue et les coteaux ombreux de Clamart.

Une lampe était sur la table, couverte de papiers, parmi lesquels brillait une plaque de métal, attaquée déja par le burin.

Devant la plaque, Reynier était assis, mais le sommeil l’avait vaincu, et sa tete pendait sur son épaule.

La lumiere de la lampe frappait d’aplomb ce visage d’adolescent aux lignes presque féminines, mais a l’expression virile. Nous l’avons dit : ce qui frappait dans Reynier, c’était la bonté, mais la bonté rayonnait surtout dans son regard intelligent et brave.

En ce moment, ses paupieres closes, frangées de longs cils soyeux, masquaient son regard. Sous la grâce juvénile des contours une énergie puissante perçait.

Vincent, arreté sur le seuil, car on n’aurait pu faire plus d’un pas dans l’intérieur de la mansarde, se mit a contempler Reynier comme s’il ne l’eut jamais vu. Et, en effet, il est des heures ou l’on voit pour la premiere fois ceux avec qui on a vécu longtemps.

L’habitude empeche de déchiffrer le livre de la physionomie humaine. Nul ne connaît ses enfants.

Vincent avait souri d’abord en portant les yeux sur la planche gravée. Reynier cachait ce travail a l’aide duquel il payait les petits présents qu’il faisait a Irene et a son pere d’adoption lui-meme. C’était la nuit qu’il maniait le burin.

De la planche, le regard de Vincent alla aux dessins et aux livres, puis revint vers le dormeur lui-meme.

Chose singuliere, l’idée de Vincent persistait aupres de Reynier comme elle s’était obstinée au chevet d’Irene.

Il songeait a sa nuit. Il se disait :

– C’était bien la meme voix, j’en jurerais. « Avez-vous quelque chose a déclarer ?… Merci… » Mon souvenir est net… mais se peut-il que la beauté d’un enfant puisse ressembler ainsi a la décrépitude d’un vieillard ?

Certes, un curieux, placé aux écoutes, aurait eu de la peine a deviner le sens de cette phrase, qui n’avait aucun lien possible avec la précédente.

Vincent lui-meme s’étonna de l’avoir prononcée, car il ajouta :

– Décidément, je deviens fou ! Ce front ridé comme un parchemin antique me poursuit. Je vois partout ce sourire pétrifié, mais narquois, cette gaieté qui fait peur, cette bonhomie qui donne froid a la pensée…

Il posa sa main sur l’épaule de Reynier, qui s’éveilla en sursaut.

– Mon drôle, dit-il en jouant la sévérité, je t’avais défendu de travailler la nuit.

– Que Dieu soit loué, pere, répondit l’adolescent, j’avais crainte d’un malheur en ne vous voyant pas revenir, je suis resté a l’ouvrage en vous attendant… Pourquoi me regardez-vous ainsi, pere ?

Les yeux de Vincent restaient, en effet, fixés sur lui et trahissaient une préoccupation singuliere.

Il pensait :

– Je ne suis pas fou. La ressemblance existe. Les rides n’y font rien.

Il ajouta tout haut :

– N’essaye pas de mentir, garçon. Ou aurais-tu pris ce talent si tu ne travaillais pas la nuit ? Je ne connais pas de meilleur cour que le tien ; mais il ne faut jamais se cacher, meme pour bien faire.

Sa main se baignait dans les cheveux touffus de Reynier, qui baissait la tete comme un coupable.

– Couche-toi, reprit Vincent. Les choses vont changer. C’est moi seul qui dois donner le bien-etre a ma maison. Toi, je ne sais pas ou tu monteras, quand je vais te procurer les moyens d’apprendre. Peut-etre que tu deviendras célebre.

– Est-ce qu’il faudra vous quitter, pere ? demanda Reynier. Au lieu de répondre, Vincent Carpentier murmura :

– Il y a des souvenirs d’enfance qui dorment et qu’un mot fait renaître. Tu ne connais rien de ta famille, mais tu m’as dit une fois qu’au fond, tout au fond de ta mémoire, il y avait l’image confuse d’un riche salon, ou s’asseyaient, devant une grande cheminée pleine de feu, un vieillard grelottant et une belle dame en deuil. Le nom du colonel Bozzo-Corona n’éveille-t-il rien en toi ? Je dis : Bozzo-Corona.

Vincent répéta ces cinq syllabes avec le pur accent d’Italie. Un instant Reynier parut se recueillir, puis il répondit :

– Ce nom n’éveille rien en moi, mon pere.


Chapitre 7 Fanchette

 

Le lendemain, vers dix heures du matin, la maison de Vincent Carpentier, d’ordinaire si tranquille, s’emplit de gaieté et de bruit.

A la porte de la rue, pauvre rue et pauvre porte, deux beaux chevaux piaffaient, attelés a une caleche armoriée.

Sur le siege de la caleche, Giovan-Battista, le cocher napolitain du colonel Bozzo, trônait, et, sur l’arriere-marche, Giampietro, le valet de pied sicilien, se tenait debout.

C’était la charmante Francesca Corona, autrement dite Fanchette, qui venait voir sa petite amie Irene et son protégé Reynier, de la part du colonel, et, par conséquent, les mains pleines de bienfaits, car le saint vieillard de la rue Thérese était la Providence faite homme.

Francesca, toute jeune qu’elle était, allait seule, comme une dame, dans les équipages de son aieul. Le monde l’acceptait ainsi et lui faisait meme un mérite de son originalité capricieuse et hardie.

Le monde ne demande jamais mieux que de bénir les travers des heureux, quitte a prendre sa revanche sur les vertus du malheur.

Francesca passait a bon droit pour etre une des plus riches héritieres de Paris. Elle avait droit d’excentricité ! Elle aurait eu droit d’insolence, mais Dieu sait qu’elle n’usait point de ce dernier privilege.

C’était une tete étourdie et un cour d’or. On s’étonnait parfois des mélancolies qui voilaient tout a coup le rayon de son sourire, car il n’y avait autour d’elle que des motifs de joie.

Quand elle était triste ainsi, elle était plus belle.

Mais ce n’était pas le poids d’un secret qui courbait son front reveur. Elles ont souvent des pressentiments, les jeunes filles, a l’âge ou l’enfant devient femme.

Elle n’avait point de secret. Elle allait devenir comtesse sans changer de nom, en épousant son cousin, le comte Corona, brillant cavalier qu’elle croyait aimer.

Tout était rose pour elle dans la vie. Il aurait fallu etre fou pour la plaindre, soit dans le présent, soit dans l’avenir.

Elle n’avait qu’un ennemi, ce M. Lecoq, que le colonel appelait familierement l’Amitié. Que pouvait contre elle le caprice haineux d’un subalterne ?

C’était par elle que les portes de l’hôtel Bozzo s’étaient ouvertes pour Vincent Carpentier. Irene aussi faisait l’aumône avec la bourse de son frere Reynier. Un jour que mademoiselle Fanchette, en veine de zele charitable, courait les greniers au lieu d’aller au bois, elle avait rencontré Irene au chevet d’une vieille femme de la rue Saint-Dominique du Gros-Caillou.

Irene, comme le Petit Chaperon rouge, apportait a sa pauvre voisine un petit pot et un petit pain.

Les impressions de Francesca étaient soudaines comme des éclairs. Jamais elle n’avait vu si mignonne fillette. La pauvre voisine eut quatre ou cinq pieces d’or d’un coup, et mademoiselle Francesca enleva Irene pour la manger de baisers en la reconduisant a sa demeure.

Elle voulut monter les trois étages, elle donna une poignée de main a Reynier en lui reprochant toutefois d’etre trop joli pour un garçon, elle jura que Vincent Carpentier ne resterait plus maçon et qu’il redeviendrait architecte.

– Grand-pere, dit-elle, ne me refuse rien, et tout ce que veut grand-pere arrive.

Ces deux affirmations étaient exactement vraies. Des le jour suivant Carpentier fut présenté au colonel Bozzo, qui l’interrogea, parut touché de son malheur et promit de l’aider a remonter sa position. Nous avons vu le résultat de cette promesse.

Ce matin, Fanchette était une messagere de bonheur. Irene chiffonnait déja la belle robe de mérinos gris perle, le manteau pareil et le petit chapeau a fleurs que Fanchette venait de lui apporter.

C’était Fanchette qui avait habillé Irene, et avec quelle joie !

Irene était pendue a son cou et souriait a Reynier, qui avait les larmes aux yeux.

Mais des trois c’était encore Fanchette qui était la plus contente.

Elle tambourinait a la porte fermée de Vincent et criait :

– Allons, monsieur Carpentier, debout, vous etes un paresseux ! La fortune vient en dormant, c’est connu, mais il faut au moins s’éveiller pour la recevoir.

Vincent avait dormi péniblement, comme il arrive quand la courbature morale s’ajoute a la fatigue du corps. Le sommeil l’avait surpris au plus fort de ses calculs a perte de vue, qui s’étaient prolongés confusément en un reve lourd et maladif.

Il se leva, brisé, mais cherchant encore, avec l’entetement de la fievre, la solution du probleme posé par les événements de la nuit précédente.

La voix de Fanchette, si douce pourtant, le blessa au premier abord parce qu’elle lui rapportait la pensée d’une sorte de complicité.

Il était mécontent de lui-meme et inquiet ; il se disait :

– Y a-t-il au monde une excuse pour ce fait de se laisser mettre un bandeau sur les yeux ? J’ai vendu ma clairvoyance : Suis-je encore un honnete homme ?

Mais des qu’il eut ouvert sa porte, le sourire contagieux de Fanchette entra chez lui comme ce rayon de soleil qui dissipe le cauchemar nocturne. Rien ne pouvait se cacher derriere Fanchette, sinon la grâce et la bonté. Elle était si heureuse de bien faire !

– Monsieur Vincent, dit-elle, vous etes pâle comme si vous aviez dansé toute la nuit. Je ne sais pas comment vous vous y etes pris avec le bon pere, mais il est coiffé de vous jusqu’aux oreilles. Il était dans ma chambre a neuf heures, ce matin, pour me parler de votre Irene et de votre Reynier. Nous allons partir pour le couvent, pour le college. Je veux voir tout ce monde-la moi-meme et contenter une bonne fois l’envie que j’ai de jouer a la maman.

– Est-ce que tu veux aller en pension, Irene ? demanda Carpentier d’un ton ou il y avait de l’amertume.

– Irene, est-ce que tu veux nous quitter ? ajouta Reynier. L’enfant s’arracha des bras de Fanchette. Son regard, tout a l’heure si joyeux, avait pris une expression farouche.

– Mademoiselle Francesca, dit encore Vincent, nous étions bien pauvres ici, mais nous étions heureux.

– Et croyez-vous que j’aimais a apprendre quand j’étais petite ? s’écria Fanchette. C’est décidé : Irene ira au couvent ou a la pension, cela m’est bien égal : elle ira ou se donne la belle, la bonne éducation, et si Reynier s’y oppose, c’est qu’il ne l’aime pas, voila tout.

Elle tendit sa main a Reynier, qui y mit ses levres, mais ne répondit point.

– Nous étions heureux ici, répéta Vincent, dont le regard fit le tour de la chambre indigente : qui sait ou nous allons ?

Il était en proie a une émotion plus vive et surtout plus douloureuse que la situation ne semblait le comporter.

– Et si c’est Irene qui ne veut pas aller en pension, continua Fanchette, c’est qu’elle n’aime ni son pere ni son frere !

La petite fille se jeta au cou de Vincent. Reynier dit :

– Elle apprend si vite et si bien ! J’ai souvent fait ce reve qu’elle aurait l’éducation d’une demoiselle.

– Veux-tu ?…, balbutia Vincent dans le baiser qu’il donnait a sa fille.

L’enfant répondit, les yeux fixés sur Reynier :

– Oui, pere, si vous le voulez tous les deux.

Il y eut un silence pendant lequel mademoiselle Fanchette s’assit sur le pied du lit en fronçant ses jolis sourcils pour cacher l’envie qu’elle avait de pleurer.

– Lequel des trois est le moins sage ? fit-elle.

– C’est moi, répliqua brusquement Carpentier. On devrait vous recevoir ici comme l’ange du salut, mademoiselle Francesca. Je sais ce qu’il y a en moi. Si votre aieul me remet le pied a l’étrier, ma fille sera riche, j’en réponds. Il faut qu’elle soit élevée pour cela. Qui sait, d’ailleurs, jusqu’ou montera notre Reynier ? Et la femme d’un grand artiste ne doit pas etre la premiere venue…

– Alors, s’écria Fanchette, qui essayait de railler par-dessus son attendrissement, on les a fiancés au berceau comme un prince et une princesse, ces deux amours-la ?

Elle s’empara d’Irene, dont l’enfantine fierté se révoltait contre cette moquerie, et l’assit de force sur ses genoux en ajoutant :

– Tu sais, chérie, jamais il n’y a eu de prince ni de princesse si gentils que vous deux. Ne te fâche pas.

– Moi, prononça tout bas Reynier, ce n’est pas sa beauté que j’aime, ce ne sera pas son esprit ou sa science que j’aimerai. C’est elle, et ce sera elle ! Jamais je n’aurai qu’un amour en ma vie.

Les yeux de Francesca brillerent, puis se baisserent.

Elle aussi avait un fiancé dont l’image évoquée passa devant elle, rapide comme l’éclair. Elle pensa :

– Si l’amour est ainsi, je ne suis pas aimée.

– Et toi, murmura-t-elle a l’oreille d’Irene, est-ce que tu sens déja ton cour ?

– Moi, repartit la petite, je veux bien travailler et etre savante pour le faire plus heureux.

– Alors, en route, décida mademoiselle Fanchette. Vous etes de drôles de gens. Je suis fiere comme si j’avais réussi dans une ambassade.

Carpentier avait passe sa redingote. Il offrit son bras a Francesca pour descendre l’escalier. Irene et Reynier venaient par-derriere en se tenant par la main.

Les deux enfants étaient graves et muets. Carpentier dit a Fanchette :

– Mademoiselle, je vous demande pardon, il n’a pas été assez question entre nous de ma reconnaissance.

Francesca l’arreta d’un geste.

– Vous parlerez de cela au bon pere, fit-elle. Voulez-vous que je sois franche ? Vous aviez l’air de songer a vous-meme presque autant qu’aux deux petits.

– Je vais etre seul, et je me connais, répondit Vincent a voix basse. Quand je suis seul, je songe.

– Vous aurez moins de temps que vous ne croyez a donner a vos reves, repartit Fanchette en riant. Bon pere veut vous avoir tout a lui. Qu’avez-vous donc fait ensemble la nuit derniere. Est-ce un secret ?

Comme Vincent hésitait, elle ajouta :

– Notre maison en est pavée. Avez-vous une pension préférée pour Irene ?

– Celle ou ma femme avait été élevée, rue de Picpus. Elle était restée l’amie des bonnes dames qui lui avaient servi de mere.

– C’est bien. Montez, mes enfants.

– Du reste, continua Vincent pendant que Reynier et Irene prenaient place dans la caleche, nous allons voir, avant de nous engager…

– La volonté du pere, interrompit Fanchette, est que tout soit fini ce matin.

– Ce matin ! répéta Carpentier, mais c’est impossible ! Le trousseau… Il y a des préliminaires…

– Vous vous trompez, interrompit la jeune fille a son tour. Tout se fait comme par enchantement avec le nom du colonel Bozzo-Corona.

Une heure apres, en effet, on quittait la maison de la rue de Picpus ou Irene, comblée de caresses, restait aux mains des bonnes dames qui n’avaient point oublié sa mere. Grâce a Fanchette, la séparation ne fut pas trop douloureuse. Reynier se cacha pour pleurer.

En sortant, il dit a Vincent :

– Pere, vous la reverrez tant que vous voudrez, moi non. Puisqu’un moyen m’est offert d’étudier selon ma vocation, je ne veux choisir qu’une école, qui est Rome.

– Bravo ! s’écria Fanchette. Voila ce que j’appelle parler ! Vincent courba la tete. Reynier lui prit les deux mains, qu’il attira contre son cour, et dit encore :

– Pere, si j’ai ce grand bonheur d’etre aimé d’elle, il faut que je meure a la tâche ou que je lui donne la gloire avec la fortune.

Vincent Carpentier le pressa sur sa poitrine en silence, et Fanchette donna l’ordre au cocher de bruler le pavé jusqu’a la rue Thérese. Le colonel, en effet, devait etre consulté sur ce nouveau projet qui ne rentrait pas dans les pleins pouvoirs confiés a mademoiselle Fanchette. Le colonel fut charmant.

– La petite sera traitée a la pension comme une princesse, dit-il, et je vais donner au jeune homme les lettres qui le mettront la-bas dans la position d’un fils de roi. Puisque tu t’intéresses a ces pauvres gens, chérie, je veux que tout change autour d’eux, comme si une bonne fée était entrée dans leur taudis par le tuyau de la cheminée.

Comme Fanchette le remerciait avec effusion, il ajouta :

– J’aime les choses qui vont a la baguette. Dépense tout l’argent que tu voudras. Que le jeune garçon ait un bon trousseau dans des malles neuves, et que sa place soit arretée a la poste pour ce soir. Va, trésor, tu n’as que le temps !

Il avait bien le droit de parler fées et baguettes, ce vieil homme a qui rien ne résistait. Reynier partit pour Marseille par le courrier du soir, avec des lettres de recommandations adressées aux personnages les plus influents de l’État pontifical.

Reynier était soutenu par la fievre de la premiere aventure. La plus lourde part de tristesse fut pour Vincent, a l’heure de la séparation.

En revenant a l’hôtel, Francesca lui dit, et c’est a peine s’il y prit garde, tant il avait le cour serré :

– Quand bon pere est généreux avec quelqu’un, ce quelqu’un-la doit regarder ou il met le pied. Vous avez éveillé déja bien des jalousies, et les envieux ne dorment jamais. Méfiez-vous.

A la meme heure que la veille, et avec le meme luxe de précautions, Vincent Carpentier fut conduit au lieu inconnu ou sa tâche de chaque nuit devait désormais s’accomplir.

– Travaillons ferme, mon camarade, lui dit gaiement le colonel quand ils furent installés dans la chambre tendue de blanc. Il faut que je sois content de vous comme vous etes content de moi, je l’espere. Les deux enfants sont casés, vous voila tout a moi. Si vous ne commettez pas le péché de notre mere Eve en cueillant justement le seul fruit qui vous soit défendu, vous deviendrez le chef puissant d’une famille heureuse.

Trois heures sonnant, le travail cessa. On remonta en voiture, et, apres quelques minutes de voyage, il y eut un arret pendant lequel la voix de la nuit précédente demanda :

– Avez-vous quelque chose a déclarer ?

Seulement, a mesure que les représentations d’une comédie se succedent, la mise en scene se perfectionne. Cette fois, quand on descendit du fiacre, le cocher ne dit pas « merci » en recevant son pourboire.

Comme la premiere fois, le colonel dénoua lui-meme le bandeau de Vincent, qui fut tout étonné de se trouver au milieu de bâtisses inachevées, dans une rue qu’il ne reconnut point.

– C’est ton nouveau quartier, bibi, dit le colonel. Excellent pour un architecte ! Donnez-moi le bras.

Au bout de quelques pas, ils arriverent devant une petite maison neuve, a la porte de laquelle stationnait le fameux coupé, conduit par Giovan-Battista.

– Sonne, dit encore le colonel, je t’ai mis la-dedans une perle de domestique, Roblot ; c’est moi qui l’ai formé, mais tu le changeras si tu veux ; ne te gene pas. C’est ta maison, en attendant mieux. Bonsoir, bibi, a demain !

Vincent, introduit par son valet modele, demanda tout de suite sa chambre a coucher.

Il refusa les offres de service de Roblot et se laissa choir dans son fauteuil au coin du feu.

Son regard abattu ne fit meme pas le tour de la chambre, toute fraîche et toute coquette.

La pendule sonna plusieurs fois avant qu’il songeât a gagner son lit.

– C’est une idée extravagante, murmura-t-il enfin. J’ai conscience d’un danger mortel. Irene et Reynier m’auraient peut-etre arreté ; mais je ne les ai plus, me voila seul. Cet homme a eu tort de me laisser seul !