Le Fils du diable – Tome II - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1846

Le Fils du diable – Tome II darmowy ebook

Paul Féval (père)

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Suite du tome I...

Opinie o ebooku Le Fils du diable – Tome II - Paul Féval (père)

Fragment ebooka Le Fils du diable – Tome II - Paul Féval (père)

A Propos
QUATRIEME PARTIE. – LE CABARET DES FILS AYMON
II. – Larifla.
III. – Les Quatre Fils Aymon.
IV. – L’amour.
V. – Bonnet-Vert et Blaireau.
VI. – Polyte.
A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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QUATRIEME PARTIE. – LE CABARET DES FILS AYMON

I. – Affaire conclue.

Nous reprenons notre histoire ou nous l’avons laissée ; nous sommes encore au Temple, le soir du lundi gras de l’année 1844.

Les cabarets qui avoisinent le marché faisaient tous bonne recette. Bien que le lundi-gras soit un jour de relâche entre les bombances du dimanche et l’orgie consacrée du mardi, il fait partie du carnaval et demande a etre arrosé, ne fut-ce que modérément.

En conséquence, on buvait comme il faut tout autour du Temple ; le cidre et le petit vin blanc prodiguaient leurs flots aqueux. Les cabarets a la mode regorgeaient de chalands, ni plus ni moins que la veille, et déversaient le trop plein de leurs pratiques sur les guinguettes moins illustres, qui prenaient ainsi part a l’aubaine.

C’était a peu pres l’heure ou madame de Laurens descendait l’escalier roide et glissant de Batailleur, pour gagner la place de la Rotonde. Comme nous l’avons dit, elle s’était arretée un instant au bout de la rue du Petit-Thouars, parce qu’elle avait cru reconnaître, a la lueur des réverberes, Franz, traversant la place d’un pas rapide et se glissant dans une obscure allée.

Petite était une femme forte, et ces frayeurs vulgaires qui ont coutume d’arreter son sexe ne la genaient nullement : elle avait intéret a joindre Franz, et sans la voix de l’idiot Geignolet qui vint jeter sa monotone chanson dans les ténebres de l’allée, Petite se fut engagée intrépidement dans cette route inconnue.

Le chant de l’idiot arreta son premier mouvement. Était-ce bien Franz d’ailleurs ? Ces lueurs vacillantes qui tombent des réverberes sont sujettes a tromper. Comme elle hésitait, son regard se tourna vers le bâtiment de la Rotonde et ses yeux demeurerent fixés sur un point lumineux qui brillait dans l’ombre du péristyle.

Elle n’hésita plus ; on eut dit que cette lumiere aperçue l’attirait comme un aimant.

Elle traversa la place et s’arreta devant la boutique du bonhomme Araby. Au moment ou elle collait son oil aux fentes de la devanture, un équipage élégant débouchait au carrefour du château d’eau et s’engageait dans la rue du Temple. Le cocher arreta ses fringants chevaux a la hauteur de l’église Sainte-Elisabeth ; le laquais abaissa le marchepied et un homme dont le costume disparaissait sous un manteau en caoutchouc descendit sur le trottoir.

– Attendez moi, dit-il.

Le laquais referma la portiere et se promena de long en large devant l’église. Le cocher, infatigable dormeur comme tous ses pareils, s’arrangea sur son siége et entama un somme.

Le maître remonta le trottoir durant quelques pas et tourna l’angle de la rue de Vendôme.

Il était vetu comme un jeune homme, et la coupe écourtée de son imperméable dénotait de sérieuses prétentions a l’anglomanie. Sa démarche voulait etre vive et leste. Sous les petits bords de son chapeau, on voyait briller les boucles d’une abondante chevelure. On ne voyait que cela, parce que les collets de son caoutchouc, relevés britanniquement, cachaient la majeure partie de son visage.

La rue de Vendôme, qui doit son nom au dernier grand-prieur de la langue de France, marque encore l’une des frontieres de l’ancien domaine des chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Bien qu’elle confine au Paris bruyant et marchand, elle est déja du Marais, et son tranquille silence fait contraste avec le fracas affairé du boulevard voisin. Entre elle et ce groupe de théâtres qui se disputent les faveurs inconstantes du peuple parisien, il n’y a qu’une étroite ligne de maisons ; mais c’est comme un monde ; les habitants de ces demeures touchent d’un côté a la foule, de l’autre au désert.

Notre homme suivit la rue de Vendôme, rasant de pres les murailles et se donnant les airs d’un personnage en bonne fortune. Il ne pouvait point toutefois, malgré sa grande envie, ôter a son pas une roideur lourde. Les plis droits de son caoutchouc dissimulaient mal une obésité déja tres-prononcée, et ses efforts n’aboutissaient qu’a lui donner la tournure d’un ci-devant jeune homme.

Cette tournure est éminemment dangereuse en temps de carnaval, et les gens tres-gais sont, par nature, impitoyables pour les beaux Narcisses parvenus a la cinquantaine. Mais notre homme n’avait a redouter aucune rencontre fâcheuse dans la voie solitaire qu’il avait choisie. Quelques cris joyeux et railleurs arrivaient jusqu’a lui par le passage Vendôme, cet indigent corridor qui veut singer les élégances des galeries fashionables : c’était tout. Le passage se montrait presque aussi désert que la rue, et la lumiere du gaz y prenait une teinte mélancolique pour éclairer ses bazars dédaignés.

A l’angle des rues de Vendôme et du Puits, notre homme tourna court et redescendit vers le Temple. Le vent souleva en ce moment les pans rigides de son petit manteau, qui flotterent en rendant un bruit de parchemin, et découvrirent son vetement de dessous lequel était un paletot blanc.

M. le chevalier de Reinhold essaya d’abord de contenir les mouvements désordonnés de son imperméable, mais le vent faisait rage et il fut obligé de reporter sa sollicitude sur son petit chapeau, dont la perte eut pu entraîner celle de sa chevelure.

Il poursuivit sa route en grondant et ne s’arreta que devant les rideaux quadrillés du cabaret de la Girafe.

Le comptoir de Johann était plein comme l’ouf. La Girafe s’asseyait a son poste plus ronde, plus grosse, plus rouge, plus souriante que jamais ; elle versait le vin de champagne avec des façons si avenantes, et dans des canons si évidemment rincés, que ses pratiques ne pouvaient point se lasser de boire. Elle avait pour chacun, l’enchanteresse, quelques petits mots de baragouin français-allemand, qui donnaient soif comme autant de pincées de poivre.

Son mari, le marchand de vin Johann, se tenait debout a l’autre extrémité de la salle et daignait converser avec la partie grave de l’assemblée.

C’était la un grand honneur, car Johann passait pour avoir du foin dans ses bottes et ne causait vraiment point avec le premier venu.

Parmi son auditoire se trouvaient deux ou trois de nos convives allemands de la veille ; mais la plupart manquaient : il n’y avait la ni le brave Hermann, ni le bon marchand d’habits Hans Dorn, ni Fritz le sombre courrier de Bluthaupt. L’assemblée se composait en majeure partie de gens inconnus et que nous n’avons point intéret a connaître. Nous citerons seulement deux des buveurs privilégiés qui s’échauffaient aux sourires de la Girafe.

Le premier était un gros garçon a la physionomie épaisse, a la tournure lourde, un pétras, comme on dit au Temple et ailleurs, qui se plantait droit et silencieux devant le comptoir avec tout le flegme germanique. Ce garçon était tres blond, tres-charnu, tres-rose et semblait parfaitement préservé de pensées. Il s’appelait Nicolas : c’était le neveu de Johann, ce propre neveu pour lequel le cabaretier avait convoité la main de Gertraud, et qui était par conséquent la cause de l’animadversion conçue par Johann contre les pauvres Regnault ; car Jean, le joueur d’orgue, malgré sa misere, barrait la route a Nicolas.

Le second était un petit homme de cinquante a cinquante-cinq ans, dont le crédit semblait parfaitement assis dans la maison. Ce petit homme avait la réputation d’etre un peu agent de police ; cela lui donnait de la considération : il avait nom Romain dit Batailleur. A une époque déja fort éloignée, il avait noué avec une jeune fille du quartier des Halles un de ces mariages transitoires qui se passent de la mairie et de l’église. Le divorce avait eu lieu entre eux depuis longtemps, mais cette union avait donné a la jeune fille le droit extra-légal de porter le beau nom de Batailleur.

Elle en usait. Elle était devenue une des notabilités du Temple. Son ancien mari était tout fier d’elle ; il eut donné beaucoup pour redevenir son seigneur et maître. Il eut résigné pour elle ses fonctions politiques ; il eut planté la le gouvernement de grand cour, pour redevenir simple marchand de frivolités.

Mais il n’était plus temps : le malheureux Romain tournait en vain autour de son ex-femme, qui le tenait rigoureusement a distance. Il en était réduit aux inutiles regrets du passé. Bien qu’il fut jovial et bon vivant, personne n’ignorait la blessure de son cour ; son chagrin se faisait jour malgré lui, et quand le petit vin blanc le rendait plus expansif, il avait coutume de commencer ses histoires par cette formule a la fois orgueilleuse et tout imprégnée de mélancolie attendrissante :

– Du temps que j’étais l’époux de madame Batailleur…

A la vue de la foule qui encombrait le cabaret de la Girafe, M. le chevalier de Reinhold était resté indécis et comme décontenancé. D’ordinaire, l’établissement de Johann ne péchait point par trop de chalands. Le chevalier avait coutume de parvenir jusqu’a lui incognito, et quand il ne le faisait point mander a l’hôtel, leurs conférences avaient lieu dans cette chambre réservée ou nous avons assisté au repas des Allemands.

Mais aujourd’hui c’était le lundi-gras : le salon de société se trouvait plein comme le comptoir lui-meme. Le chevalier, qui venait de glisser son regard a travers les carreaux poudreux, y avait vu une nombreuse et belle compagnie, des dames du Temple avec leurs sigisbés, des chineurs en goguette, et dans un coin le brillant Polyte, favori de madame Batailleur, qui consommait les vingt-cinq sous octroyés par sa reine.

Le chevalier savait qu’il était parfaitement connu dans le Temple. Le jeu qu’il y jouait ne l’entourait pas d’une popularité tres-grande, et il répugnait a se montrer en public, ce soir-la surtout, qui venait apres un jour d’échéance.

Il ne savait pas exactement le compte des saisies opérées dans la journée ; mais les saisies ne manquaient jamais aux époques de payement, et l’indigence connue de ses pauvres clients ne lui laissait aucun doute a cet égard.

Les groupes de buveurs lui cachaient Johann, qui se trouvait a l’extrémité la plus reculée de la piece. Dans le premier moment il ne se sentit point le courage d’affronter cette foule hostile, et d’instinct il fit quelques pas en arriere pour regagner son équipage. Mais la réflexion le retint. Il fallait qu’il parlât a Johann. Bien que l’intrépidité ne fut point son fort, il se fit honte a lui-meme et revint se placer devant la porte du cabaret, en ayant soin de se tenir dans l’ombre.

Il resta la durant plusieurs minutes, cherchant a distinguer son factotum dans l’atmosphere fumeuse du comptoir, et se garant de son mieux contre les rayons du gaz qui traversaient la rue étroite.

Un mouvement qui se fit parmi les buveurs démasqua enfin la figure reveche du cabaretier Johann. Le chevalier enfonça son chapeau sur ses yeux, releva davantage le collet de son caoutchouc, et traversa la rue en trois enjambées.

Il entra. Malgré ses précautions, tout le monde le reconnut du premier coup d’oil. Un murmure sourd se fit dans la salle.

– Le bausse !… c’est le bausse ! prononçait-on a demi-voix.

Mais ce murmure n’avait absolument rien de menaçant, et Reinhold avait eu grand tort de craindre.

Parmi la jalousie du pauvre contre le riche, il y a un respect étrange que la passion elle-meme, a ses heures de paroxysme, ne peut pas secouer sans peine. Si la haine légitime et l’esprit de vengeance se joignent a la jalousie, il y a explosion parfois, mais c’est rare.

Et encore faut-il des circonstances agglomérées. En these générale, le pauvre n’ose pas. Quand il se fâche une fois, c’est de la fievre et de la rage ; il frappe alors a l’aveugle, et ses vrais ennemis savent éviter ses coups.

A peine le chevalier fut-il entré dans le cabaret de Johann, que sa frayeur passa comme par enchantement. Il vit sa force. Toutes les tetes se découvrirent humblement autour de lui ; un seul et meme sourire, modeste, soumis, adulateur, vint a toutes les bouches. La Girafe éleva son énorme corpulence au-dessus du comptoir, dessina un triple salut et retomba, écrasée sous le poids de son respect.

– Johann ! s’écria-t-elle, oh ! Johann… c’est monsieur le chevalier !

Le marchand de vin avait déja quitté le groupe dont il faisait partie, et s’avançait vers Reinhold, la casquette a la main.

Le chevalier prit un air d’empereur ; son regard parcourut les rangs de l’assemblée émue et saisie de vénération.

– Bonsoir, Lotchen, ma grosse mere, dit-il a la Girafe qui devint cramoisie de joie ; voila de bons garçons qui fetent le lundi-gras !… Ça me fait plaisir de voir le peuple s’amuser !… J’aime le peuple !… Versez un verre de vin a tous ces braves gens, Lotchen, afin qu’ils boivent a ma santé.

Il avait pris la pose de Henri IV prononçant le fameux vou de la poule au pot.

L’assemblée s’agita, respectueuse et reconnaissante.

Le chevalier sortit d’un pas royal, en faisant signe a Johann de le suivre.

– C’est un brave homme tout de meme ! s’écria Romain dit Batailleur, en vidant son verre de vin. – De loin, ça semble des tigres, dit le neveu Nicolas d’un air niais ; de pres, c’est des bons enfants !…

Deux ou trois voix s’éleverent pour protester, objectant qu’on avait saisi le jour meme, a la requete du chevalier, une demi-douzaine de pauvres marchandes du Temple.

Mais la Girafe, indignée, frappa son broc d’étain contre le plomb du comptoir, et s’écria dans un élan inspiré :

– C’est des gueuses qui n’ont pas le moyen de payer leurs dettes !… Faudrait-il pas prendre des gants avec ça ! – Excusez ! appuya Batailleur, quand j’étais l’époux de madame, ça se trouvait aussi qu’on avait par-ci par-la de mauvaises pratiques… Eh bien ! je dis qu’on les faisait marcher, quoi donc ! – Quoi donc !… répéta le neveu Nicolas. – Parbleu ! conclut l’assemblée ; il faut de l’exactitude dans le commerce ! – Et puis, ça fait du bien aux bons sujets qui ont de quoi, reprit Batailleur ; tenez, il y a la place de la mere Regnault, la-bas au coin de la Rotonde, qui est fameuse pour les refaçonnés… Si j’étais encore avec madame, je prendrais cette place-la tout de suite. – Pauvre bonne femme Regnault ! murmurerent quelques âmes trop tendres.

La Girafe haussa les épaules.

– On dit qu’on va la mettre en prison ! a son âge ! – Peuh ! fit l’époux Batailleur. Il y a trente ans que la mere Regnault encombre cette place-la ; chacun son tour.

M. de Reinhold et Johann étaient tous les deux dans la rue et s’entretenaient a voix basse.

– Il y en a eu cinq de mises a la porte, disait le marchand de vin ; sur les cinq, j’en vois trois qui payeront, parce qu’elles ont des nippes… Les deux autres n’ont rien… et savez-vous que maman Regnault nous doit beaucoup d’argent, monsieur le chevalier ?

– Nous parlerons de cela plus tard, interrompit Reinhold. J’ai une affaire d’importance a mettre entre vos mains. – Mais celle-la n’est pas indifférente !… et comme je me suis laissé dire que la mere Regnault avait quelque part, dans le haut monde, de bonnes accointances, ma foi ! j’ai fait exécuter le jugement…

– Elle est arretée ? dit le chevalier avec une certaine vivacité. – Non pas… elle se cache… mais il fera jour demain !

Le chevalier s’arreta court, en ce moment, et se posa en face de son factotum. Johann voulut poursuivre l’entretien ; mais il fut interrompu par un geste de Reinhold, qui lui serra le bras en le regardant fixement.

– Vous devez avoir de bonnes économies, Johann ? dit le chevalier ; mais vous n’etes pas encore ce qu’on appelle un homme riche… – Tant s’en faut ! commença le maître de la Girafe. – D’un autre côté, reprit Reinhold, vous voici arrivé a un certain âge… Vous avez bien cinquante-cinq ans, n’est-ce pas, Johann ? – Cinquante-sept ans, vienne le mois de juin ! – Eh bien ! mon brave garçon, quand on a cet âge-la, il n’est plus temps de mettre les sous de côté, un a un… il faut renoncer a faire fortune, ou faire fortune tout d’un coup…

Johann baissa les yeux pour examiner le chevalier en dessous.

– Pourquoi me dites-vous cela ? murmura-t-il. – Parce que vous etes un homme sage, Johann, répliqua Reinhold avec un sourire flatteur ; parce que vous savez voir le bon côté des choses… et que je vous crois un serviteur dévoué. – Vous avez quelque rude besogne a faire faire, monsieur le chevalier ! – Du tout !… Quelques mesures a prendre… Une demi-douzaine de gaillards a trouver… C’est une affaire ou vous n’auriez point a travailler personnellement, Johann… Je tiens trop a vous, mon bon ami, pour vous exposer ainsi a l’avant-garde… Il y a donc du danger ? demanda le marchand de vin. – Oui et non… En France, ce serait dur… Mais en Allemagne… – Ah ! ah ! fit Johann, l’affaire est en Allemagne ?…

Le chevalier se prit a rire.

– Une occasion de revoir le pays ! dit-il. – Et que ferait-on ?

Le chevalier ne répondit pas tout de suite. Il regarda autour de lui pour se bien convaincre que nulle oreille curieuse n’était a portée de l’entendre ; puis il se rapprocha de son interlocuteur.

– Il s’agit de l’enfant, dit-il. – Ah !… fit Johann, qui prit un air attentif et curieux ; vous avez donc de ses nouvelles ? – Il est a Paris. – Je vous l’avais bien dit, l’autre fois ! – Ami Johann, ne vous vantez pas !… vous n’avez pas fait bon guet en cette occasion… Que m’avez-vous appris ? Rien du tout !… Et cependant, il y a longtemps déja que le petit bonhomme est au milieu de nous, et ce serait bien le diable si vos camarades allemands n’en savaient pas quelque chose ! – Je puis vous certifier… – A la bonne heure !… votre dévouement ne fait pas pour moi l’ombre d’un doute… mais etes-vous bien sur que ces brutes allemandes n’ont pas pris quelque défiance ?… – De moi ? s’écria Johann. Allons donc !… ils me croient entiché comme eux de la mémoire de Bluthaupt… S’ils ne m’ont rien dit, c’est qu’ils n’en savent pas plus long que moi. – Tant mieux ! – Mais comment avez-vous appris vous-meme ?… – Ceci est une autre affaire, et l’histoire serait longue. L’important, c’est que nous l’avons appris et qu’il ne nous reste aucun doute a cet égard… Il y a plus : comme la diligence est la mere de toutes les vertus, nous avons manouvré sans perdre de temps et joué une premiere partie. – Et vous l’avez perdue ? – Nous avions beau jeu ! dit le chevalier avec un accent de regret ; mais la chance était contre nous… Le petit homme se porte fort bien, et nous en restons pour nos peines.

Johann releva son regard sur le chevalier et fit un geste significatif.

– Fi donc ! s’écria Reinhold répondant a ce geste. Vous autres bonnes gens, vous ne revez que coups de couteau… C’est trop dangereux, ami Johann, je n’en use pas. – Quand on veut en finir… voulut dire le marchand de vin. – Quand on veut entrer, interrompit Reinhold, il n’est pas absolument nécessaire d’enfoncer la porte ! J’avais trouvé un peu mieux que cela… un bon petit duel avec un maître d’armes. – Tonnerre ! dit Johann, suffoqué d’admiration ; c’était pourtant fameux ! – Pas trop mauvais !… mais l’homme propose et le diable dispose… La partie est remise, il s’agit de jouer mieux.

Ils étaient a l’embouchure de la rue du Puits, a quelques pas seulement des baraques du Temple, sous lesquelles régnaient le silence et les ténebres. Le chevalier jeta une seconde fois son regard dans la nuit ; les trottoirs étaient déserts ; rien ne s’agitait dans l’ombre du marché vide.

Par exces de précaution, il attira Johann au centre du pavé, a égale distance des maisons de la rue du Petit-Thouars et des baraques du Temple ; puis il mit sa bouche tout contre l’oreille du marchand de vin et reprit la parole a voix basse.

Il parla durant deux ou trois minutes sans s’arreter.

Quand il eut achevé, Johann baissa la tete d’un air d’hésitation.

– Me comprenez-vous ? demanda le chevalier. – C’est assez clair comme ça ! répliqua Johann. – Eh bien ? – Eh bien !… il y a des juges en Allemagne comme en France… et je n’ai qu’une tete entre mes deux épaules, monsieur le chevalier. – Laissez donc ! reprit Reinhold, vous connaissez le pays mieux que moi, et vous savez tres-bien… – Il y a des ressources, c’est la vérité… mais, voyez-vous, malgré mes cinquante-sept ans, je n’ai pas encore envie de m’en aller dans l’autre monde. – Qui parle de cela ? – Les faits… On a vu de ces histoires finir tres-mal, vous savez bien… et je crois qu’il vaut mieux mettre de côté sou a sou quelques années encore, que de risquer un coup si chanceux.

Le chevalier ne savait trop si Johann marchandait ou refusait ; il le considérait attentivement et tâchait de son mieux a lire la vérité sur sa physionomie ; mais la physionomie triste et seche de l’ancien écuyer de Bluthaupt était un livre fermé.

Johann restait maintenant froid et silencieux. Le chevalier commençait a désespérer.

– Allez-vous donc me refuser ? demanda-t-il enfin. – Ma foi, monsieur le chevalier, répliqua Johann, ça me fait cet effet-la… Encore si vous disiez ce que vous comptez donner !…

Reinhold se frappa le front, en éclatant de rire.

– Ami Johann, dit-il, vous etes le seul Allemand d’esprit que j’aie jamais rencontré !… Sans vous, j’allais oublier le principal !… Vous devez bien avoir, n’est-ce pas, une cinquantaine de mille francs placés quelque part ? – A peu pres. – Eh bien ! cette affaire-la vous complétera les mille écus de rente… Vous voyez que je ne marchande pas !… les autres seront payés convenablement et par votre canal, ce qui vous permettra peut-etre de faire encore quelque bon bénéfice… Cela vous va-t-il ?

Le visage de l’Allemand n’exprima ni joie ni aucune autre émotion quelconque.

– Tope ! dit-il seulement en avançant la main, je fais l’affaire.


II. – Larifla.

Reinhold et son premier ministre Johann étaient désormais parfaitement d’accord sur le fait principal ; restaient les difficultés d’exécution.

Ils se promenaient côte a côte maintenant sur le trottoir, causant a voix basse et discutant le fort et le faible de l’entreprise.

– C’est difficile, disait Johann en attirant le chevalier vers son cabaret ; au Temple, on trouve encore pas mal d’honnetes garçons qui n’ont pas de préjugés… Pour une bonne petite affaire ou il ne s’agirait que de police correctionnelle, je connais vingt sujets, tous tres-capables… il n’y aurait que l’embarras du choix… mais pour une grande affaire, ce n’est pas le quartier… ils ne tiennent pas cet article-la… et vous sentez bien, bausse, qu’on ne peut pas s’avancer ici a la légere. – Je le crois bien ! répliquait Reinhold ; mais cherchons. – Cherchons ! cherchons !… Quand il n’y a pas, il n’y a pas… et puis vous avez cette coquine de condition de savoir l’allemand, qui rend la chose encore plus malaisée. – Vous sentez bien que c’est indispensable… – Je ne dis pas non. – Il faut qu’ils puissent s’acclimater dans le pays et jouer au besoin leur rôle de paysans du Wurzbourg. – Sans doute, mais… – Ami Johann, cherchons.

Ils arrivaient devant la porte de la Girafe ; Johann attira le chevalier de l’autre côté de la rue, et se mit a compter de l’oil les buveurs rassemblés dans son cabaret.

A mesure que son regard passait de l’un a l’autre, il hochait la tete avec mauvaise humeur.

– Voila bien trois ou quatre Allemands qui feraient notre affaire, grommelait-il ; mais allez donc leur parler de la chose !… Hans Dorn le saurait des ce soir, et le procureur du roi descendrait chez moi demain matin. – Mais ce Hans Dorn lui-meme, demanda le chevalier, ne pourrait-on pas l’acheter ?…

Johann leva sur lui un regard stupéfait.

– Acheter Hans Dorn ! murmura-t-il, c’est le mulet le plus obstiné qui soit dans le Temple… Vous etes bien riche, monsieur le chevalier, mais vous vous ruineriez vingt fois avant d’avoir eu seulement un petit morceau de Hans Dorn !… A part les Allemands, je ne vois rien chez moi qui puisse vous convenir… Le pere Batailleur est un vieux coquin qui a fait tous les métiers, et qui ne reculerait peut-etre pas devant notre affaire ; mais c’est un Parisien pur sang, qui n’a jamais perdu de vue le dôme des Invalides, et qui ne sait guere d’autre langue que l’argot du Temple. – Et ce beau-fils ? demanda Reinhold en montrant du doigt Polyte, qui sortait apres avoir jeté ses vingt-cinq sous sur le comptoir.

Johann haussa les épaules énergiquement.

– Ça ! dit-il, c’est un feignant qui sent l’eau de Cologne… ça va sucer un cure-dent sur le boulevard, pour faire croire que ça a dîné chez Deffieux.

Deffieux est le Café de Paris de ces latitudes.

Polyte avait épuisé la carte de la Girafe ; il remontait fierement vers les théâtres, en écartant la poitrine et en faisant belle cuisse, pour imiter ces jeunes mannequins entretenus par les tailleurs, qui encombrent, aux heures fashionables, le boulevard de Gand, et que les gens de bonne foi prennent pour des boutures de pairs de France.

– Et ce gros garçon qui cause avec votre femme ? demanda encore Reinhold, en indiquant le neveu Nicolas. – Ceci est une autre paire de manches, répondit Johann en se redressant avec dignité, c’est mon propre neveu !… un enfant élevé comme il faut, et qui connaît le prix des sous : ça fera son chemin… mais ce n’est pas moi qui voudrais l’embaucher pour notre besogne, monsieur le chevalier. – Mais enfin, dit ce dernier, qui prendre ?

Johann se gratta le front sous sa casquette, d’un air sérieusement embarrassé.

– C’est malaisé, grommela-t-il ; si nous étions seulement la-bas, derriere Notre-Dame ou du côté des Gobelins, nous n’aurions qu’a choisir… – Allons-y, dit Reinhold. – Allez-y !… Quant a moi, je ne me risque pas si loin de mon établissement… On me connaît dans le Temple, j’y ai mes coudées franches, c’est tres-bien ; mais de l’autre côté de l’eau, j’ai oui dire qu’ils sont enrégimentés et qu’il ne fait pas bon les flairer de trop pres quand on n’a pas le mot de passe. – Romans que tout cela ! grommela le chevalier. – C’est bien possible, bausse, mais le bagne est de l’histoire.

Reinhold fit quelques pas sur le trottoir en frappant du pied avec impatience, puis il revint brusquement vers Johann.

– Je vois bien que l’affaire ne vous va pas, reprit-il. J’en suis fâché, car c’était un joli bénéfice… Il me reste a vous demander le secret. Je vais me pourvoir ailleurs. – Attendez, dit Johann. – La chose presse… – La Girafe est un établissement trop bien tenu, et il y a d’autres endroits au Temple… Voyez-vous, bausse, ce n’est pas l’argent qui me tient ; mais je ne voudrais pas vous laisser dans l’embarras… Faisons un tour sur la place de la Rotonde ; je regarderai en passant chez mes confreres, et ça me donnera peut-etre des idées.

Ils prirent la rue de la Petite-Corderie et déboucherent, au bout de quelques pas, sur la place de la Rotonde devant la maison de Hans Dorn.

– A l’Éléphant et Aux deux Lions, dit Johann en se parlant a lui-meme, c’est de la haute !… Au Camp de la Loupe, c’est des amours… il n’y a que les Quatre Fils Aymon… – J’ai entendu parler de cet endroit-la, interrompit Reinhold. – Je crois bien !… c’est un établissement bien gai. Ceux qui font les hardes volées s’y réunissent tous les soirs, et l’on peut se nipper la, des pieds a la tete, proprement, a tres-bon compte… Ah ! bausse, si c’était rangé, ces lurons-la, ça pourrait s’établir un peu bien !… J’en connais qui font des trente francs d’habits dans leur journée. Ou ça ? je n’en sais rien ; mais quand ils reviennent le soir aux Quatre Fils, ils ont toujours deux ou trois pantalons l’un sur l’autre, quelque beau gilet dans leur poche et des cravates dans leurs chapeaux… Mais ça ne sait pas se tenir ; c’est débraillé, mauvais ton, toujours ivre… ça joue, ça se bat, ça fait du bruit ; si bien qu’au lieu d’avoir un rang, ça passe la moitié de sa vie en prison. – Et le cabaret est-il loin d’ici ? demanda Reinhold. – Le voila, répondit Johann en montrant du doigt une lanterne jaunâtre suspendue au-devant d’une allée sombre.

Tout en parlant, ils avaient continué de marcher, et se trouvaient de l’autre côté de la Rotonde, a l’opposé du marché du Temple. Cette partie de la place qui débouche dans les rues Forez et Beaujolais présente, la nuit venue, un aspect plus triste et plus solitaire que le reste du quartier. Ce n’est point un lieu dangereux pour le passant, a cause du corps de garde qui s’ouvre a quelques pas de la, au coin de la rue Percée ; mais, nonobstant cela, les passants y sont rares. Les becs de gaz, placés a de trop longs intervalles, jettent des lueurs indécises sur les devantures fermées des misérables boutiques de la Rotonde ; l’ombre regne sous le péristyle solitaire entre les colonnes duquel des loques roidies se balancent tristement au vent ; aucune lumiere n’apparaît aux portes closes ; aucun pas ne sonne sur le pavé inégal. La masse du bâtiment de la Rotonde dresse d’un côté son ovale sombre et lourd ; de l’autre, ce sont de hautes maisons a la physionomie indigente ou s’entassent, du rez-de-chaussée aux combles, de pauvres familles de brocanteurs.

L’allée noire, marquée par une lanterne, occupait a peu pres le centre de ces maisons[1].

Au-dessus de la porte de l’allée, les lueurs réunies des réverberes et de la lanterne éclairaient faiblement un tableau de moyenne grandeur, ou l’on voyait, sur un fond enfumé, quatre hommes habillés en dragons, a cheval sur une longue bete qui n’a point de nom dans l’histoire naturelle.

C’étaient les Quatre Fils Aymon.

Au-dessous, l’enseigne portait :

Commerce de vins, biere, eau-de-vie. Billard public. Jardin et jeu de siam au fond de la cour.

Reinhold et Johann s’étaient arretés vis-a-vis de l’enseigne dans l’ombre du péristyle.

– Au cas ou nous ne trouverions pas la ce qu’il nous faut, dit Johann, je veux etre pendu si je sais ou le chercher ! – Comment faire pour s’en assurer ? répliqua Reinhold ; ici, on ne peut pas regarder a travers les vitres.

Comme le cabaretier ouvrait la bouche pour répondre, un pas lourd et lent se lit entendre sous le péristyle, du côté du corps de garde. En meme temps, de l’autre côté de la place, on ouit des lambeaux d’un air fameux, répétés a l’unisson par deux voix masculines, puissamment enrouées.

– Allons-nous-en, murmura le chevalier, dont le premier mouvement appartenait toujours a la prudence. – Du diable ! murmura Johann au lieu de répondre, il me semble que je connais ces deux voix-la.

Les deux voix hurlaient :

La ri fla fla fla

La ri fla fla fla

La ri fla ! fla fla !…

L’homme qui venait du côté du corps de garde tournait en ce moment la courbe de la Rotonde et apparaissait aux regards de nos deux compagnons. C’était un pauvre diable, vetu d’un mauvais paletot grisâtre, qui marchait courbé en deux et le menton dans la poitrine.

Au lieu de continuer a suivre le péristyle, il descendit sur le pavé de la place et se dirigea vers l’enseigne des Quatre Fils Aymon.

Quand il passa sous le réverbere voisin, on put apercevoir les grandes meches de ses cheveux qui s’échappaient de son chapeau pelé, et les touffes ébouriffées de sa barbe couvrant comme un masque de fourrure fauve la majeure partie de son visage.

– Ou donc ai-je vu cet homme-la ? pensa tout haut le chevalier.

Johann le regarda sournoisement et se prit a sourire.

– Cet homme-la vous occupe plus souvent que bien d’autres, murmura-t-il ; et vous m’avez parlé de lui bien des fois… – Quel est son nom ? – A la rigueur, il pourrait faire un de nos ouvriers… pas de bon gré, assurément, car il se ferait hacher pour le fils de Bluthaupt ! – Quel est son nom ? répéta le chevalier avec une curiosité croissante. – Mais, poursuivit Johann avant de répliquer, on lui parlerait du diable, qu’il croit son maître, depuis certaine aventure a vous parfaitement connue, monsieur le chevalier…

– Mais dites-moi donc son nom ! – On lui parlerait de l’Enfer de Bluthaupt qu’il voit toutes les nuits dans ses reves, et d’un cadavre couché dans la neige, au fond du trou, sur la traverse de Heidelberg… – Serait-ce lui ?… balbutia le chevalier d’une voix changée.

– On lui dirait qu’il a reçu le prix du sang, acheva Johann ; et il ferait tout ce qu’on voudrait… C’est le pauvre Fritz, l’ancien courrier de Bluthaupt.

Reinhold détourna la tete. Il était pâle et sa respiration devenait pénible.

– Faute de mieux, cela fait toujours un, reprit Johann ; et celui-la, je sais ou le retrouver…, mais ou diable sont donc passés les Larifla ?…

On n’entendait plus en effet ni les pas ni la voix des deux chanteurs. Au moment ou Fritz disparaissait dans l’allée des Quatre Fils Aymon, Johann sortit du péristyle pour jeter un regard a l’extérieur ; il aperçut au loin, contre le mur décrépit qui ferme la place, au bout de la rue du Petit-Thouars, deux ombres qui s’agitaient.

D’abord, il ne put rien distinguer, mais au bout de quelques secondes les mouvements silencieux des deux ombres prirent pour lui une signification. Les ombres étaient occupées a faire une sorte de toilette. A l’aide d’un secours réciproque et fraternel, elles enlevaient des pantalons qui formaient double et triple emploi sur les jambes.

Johann entendait de loin leurs éclats de rire étouffés et leurs plaisanteries échangées a voix basse.

– Je ne les croyais pas a Paris, se dit-il apres quelques instants d’hésitation ; si ce sont eux, tonnerre ! c’est de la chance… J’ai mes mille écus de rente dans ma poche !

Les deux hommes cependant continuaient leur étrange besogne ; chacun d’eux, tour a tour présentait un pied a son camarade, qui tirait dessus et amenait une jambe de pantalon.

Le dépouillé ne restait pas pour cela sans culottes.

Cela ressemblait en vérité a cette scene grotesque du Cirque Olympique, ou le clown ôte deux douzaines de gilets sans parvenir a se mettre en chemise.

Johann regardait de tous ses yeux. Il croyait bien les reconnaître, mais il hésitait encore parce que ceux a qui venait de faire allusion sa derniere phrase étaient deux coquins émérites, aussi prudents d’habitude que téméraires dans certaines occasions.

Il ne s’expliquait pas pourquoi ils bravaient les inutiles dangers d’une toilette en plein air, a une centaine de pas d’un corps de garde.

– Bonnet-Vert et Blaireau ne s’exposent pas ainsi ! pensait-il, ça n’est pas dans leur caractere… Quand ils ont fait des pantalons, ils vont se dédoubler aux Quatre Fils, et pas dans la rue…

Comme il songeait ainsi, l’un des deux hommes leva la jambe un peu trop haut et tomba lourdement le long du mur. Son compagnon, qui voulut l’aider a se relever, perdit l’équilibre également et partagea sa chute.

Alors, ce fut une lutte folle sur les tas de débris amoncelés pres de la muraille. Les deux hommes se roulerent dans la pondre, en riant comme des bienheureux.

Qui serait expert en fait d’ivresse, sinon un cabaretier allemand des abords du Temple ? Johann jugea le timbre de ces rires.

Sa face reveche se dérida tout a coup.

– Ils ont boissonné, les deux templiers ! se dit-il joyeusement ; et, au fait, un lundi-gras, quand on a travaillé comme il faut, on est bien loisible de se boire… – Johann ! demandait tout bas le chevalier de Reinhold ; que faites-vous la tout seul ?

Le cabaretier poursuivait le cours de ses inductions et se disait :

– C’est égal ! je les aimerais mieux dans un cabinet des Quatre Fils qu’a ce coin de rue, les braves garçons !… C’est juste notre affaire !… Il n’y a pas a dire, on ne trouverait pas a les remplacer dans tout le Temple… et si une patrouille venait me les prendre sous le nez, ce serait dix mille francs de flambés !… Mais vont-ils finir aujourd’hui ou demain ?…

Dans sa sollicitude soudainement excitée, il fit quelques pas pour les rejoindre et leur prodiguer de prudents conseils.

– Johann ! Johann ! criait le chevalier qui ne voyait rien sinon la retraite inexplicable de son premier ministre, faut-il aller avec vous ?

En ce moment, Johann s’arreta. Les deux hommes venaient de se relever, chancelant sur leurs jambes avinées, et faisaient chacun un paquet de son butin.

Quand ils eurent achevé, ils se prirent bras dessus, bras dessous, et se dirigerent, en roulant et en se poussant, vers les Quatre Fils Aymon.

De temps en temps, ils essayaient une maniere de danse sur l’air de Larifla, et ils chantaient :

Habits et pantalons,

Gilets et caleçons,

Pour nous jamais ne sont

Ni trop courts, ni trop longs.

Larifla, etc.

Et apres le refrain, ils criaient a tue-tete, en imitant l’accent mélancolique des chineurs allemands :

– Vié hâbits ! hâbits ! câlons, vié, hâbits… rrrrchand d’hâbits !

Les canons des fusils d’une patrouille sortante résonnerent au seuil du poste de la rue Percée.

Johann fut ému comme un pere qui redoute l’imprudence de son fils.

– Les malheureux ! pensa-t-il, les malheureux… on va me les pincer !

Les deux hommes qu’il appelait Bonnet-Vert et Blaireau s’avançaient toujours, criant et chantant, avec leurs paquets sous le bras.

Reinhold avait enfin compris que Johann les guettait comme un gibier, et il demeurait coi, appuyé contre sa colonne.

La patrouille, cependant, arrivait au pas ordinaire ; Bonnet-Vert et Blaireau ne voyaient rien et ne s’inquiétaient de rien.

Ce fut seulement lorsqu’ils atteignirent le seuil des Quatre Fils qu’ils aperçurent la force armée a quelques pas d’eux.

Johann avait la chair de poule.

A la vue des soldats, les deux voleurs s’arreterent un instant et se turent, déconcertés. Mais ils avaient le vin téméraire ; au lieu de s’esquiver, ils se planterent sur le seuil, firent tous les deux le salut du guerrier, et entonnerent avec enthousiasme ce couplet bien connu que l’auteur de la chanson, ancien éleve de l’École polytechnique, a dédié a l’armée française :

Pour rester caporal,

Faut etre un animal ;

Mais plus d’un animal

Devient un général !

Larifla, fla, fla, etc.

Puis ils disparurent dans la longue et noire allée, en lançant, d’un aigre fausset, le cri classique du carnaval.

Johann tremblait de tous ses membres et avait au front des gouttes de sueur froide.

Le chef de la patrouille, qui portait justement les insignes du grade attaqué, s’arreta un instant sous la lanterne des Quatre Fils. La question fut sans doute agitée, de savoir si l’on poursuivrait les deux insolents jusque dans le cabaret.

Mais le carnaval a ses priviléges. La force armée, clémente et magnanime, poursuivit sa route.

Johann respira ; il avait cent livres de moins sur le cour.

– Et de trois ! s’écria-t-il en revenant vers le chevalier ; voila deux lapins qui n’ont pas leurs pareils dans toute la ville ! – Sont-ils aussi Allemands ? demanda le chevalier qui songeait toujours a Fritz. – Le diable sait leur pays, répondit Johann ; ce qui est certain, c’est qu’ils parlent l’allemand, car j’ai causé souvent avec eux… Je crois qu’ils ont fait autrefois le grand chemin sur les frontieres de l’Alsace.

Le chevalier se recula instinctivement.

– Eh bien ! s’écria Johann sincerement étonné, cela vous fait peur ?… Ne croyez-vous pas que j’allais vous choisir des prix Monthyon ? – C’est juste… balbutia Reinhold. – Diable ! oui, bausse, c’est juste, répéta le cabaretier ; si j’avais su que ces deux bons garçons étaient a Paris, je ne me serais pas tant fait prier quand vous m’avez proposé la chose… Mais je les croyais au bagne.

Reinhold fit un second haut-le-corps.

Johann souffla dans ses joues.

– Ma parole, dit-il, je ne vous comprends pas !… Vous cherchez, et quand vous avez trouvé, vous faites la petite bouche ! – Du tout, balbutia Reinhold, en dissimulant de son mieux ses répugnances, je suis fort content… mais dites-moi un peu quels sont ces deux hommes ? – C’est Castor et Pollux, répondit Johann, qui lisait volontiers du papier a la livre et possédait en conséquence une certaine teinture de la mythologie ; c’est Damon… et l’autre !… Ceux-la ont fait leurs preuves, voyez-vous, et ce ne sont pas des trembleurs comme les filous du Temple. Avec de l’argent, vous en aurez tout ce que vous voudrez… Le chef de la communauté s’appelle Mâlou, dit Bonnet-Vert, un souvenir de Brest ; l’autre a nom Pitois, dit Blaireau, auquel il ressemble… Ils ont passé devant le jury l’un portant l’autre une demi-douzaine de fois, et si je les croyais au bagne, c’est que leur derniere condamnation emportait les travaux forcés a perpétuité. – Pour cause de meurtre ? demanda le chevalier. – Comme vous dites, répliqua Johann ; ils se seront évadés, car je ne pense pas qu’on leur ait fait grâce… Quant a ce qu’ils manigancent dans le Temple a l’heure qu’il est, ça me paraît assez faible… Ils m’ont l’air d’en etre réduits a voler des pantalons comme les derniers des derniers… Autrefois, du temps que je les connaissais, ils fréquentaient les marchands de bijoux du Palais-Royal, et vendaient leurs produits au bonhomme Araby. – Et ils ne l’ont pas dénoncé devant les assises ? demanda Reinhold. – Peuh ! fit Johann ; dénoncer Araby !… le vieux est sorcier ; ce serait perdre sa peine… Maintenant, bausse, voici nos trois hommes dans le meme nid… Peut-etre bien que nous en trouverons un quatrieme parmi la société qui se rassemble aux Quatre Fils… C’est tout ce qu’on peut espérer pour la chose dont il s’agit ; je vous en préviens. – A la rigueur, répondit Reinhold, on peut se contenter de quatre… mais il n’en faut pas un de moins… Je voudrais savoir comment vous allez vous y prendre. – C’est tout simple, et vous allez bien le voir… car je pense, monsieur le chevalier, que vous ne refuserez point de m’appuyer de votre présence dans la démarche que je vais tenter aupres de nos hommes ?…

Reinhold fit un geste énergiquement négatif.

– A quoi bon ! dit-il ; mon concours ne peut vous etre d’aucune utilité. – Pardonnez-moi, répondit Johann. J’y ai compté !… j’y compte encore. – Mais, la raison ?…

Il ne plaisait point a Johann de dire la véritable raison, qui était de compromettre son patron le plus possible et de l’engager irrévocablement.

– La raison saute aux yeux, répliqua-t-il sans hésiter ; ce sont des sommes considérables que nous allons proposer a Mâlou et a Pitois… N’allez pas croire qu’ils soient novices en affaires : rien n’est avocat comme un voleur !… Ils savent que je suis un pauvre gargotier a la tete d’un établissement assez modeste…

Il leur faudra des garanties… vous les leur donnerez.

Le premier mouvement de Reinhold fut de refuser tout net. Puis il se prit a réfléchir ; au bout de plusieurs minutes d’hésitation, il releva brusquement la tete et se tourna vers Johann.

– J’accepte, dit-il ; entrons. – Tout beau ! s’écria le cabaretier en riant ; maintenant, vous allez trop vite !… votre costume ne serait point en bonne odeur aux Quatre Fils, dont les habitués ne suivent pas la mode de si pres… Il va falloir changer de toilette. – Retourner jusqu’a l’hôtel ?… – Non pas… jusque chez moi seulement… j’ai ce qu’il vous faut ; venez !

Le chevalier se laissa emmener sans mot dire. Ils parcoururent a grands pas la route qu’ils avaient faite, et entrerent chez Johann, non point par le cabaret, mais par la porte de l’allée.

Quelques minutes apres, on aurait pu les voir ressortir. Johann avait conservé le meme costume ; mais le chevalier, au lieu de son castor brillant et de son caoutchouc fashionable, portait maintenant une casquette et une blouse…


III. – Les Quatre Fils Aymon.

Le commerce de vins des Quatre fils Aymon, tenu par madame veuve Taburot, occupait tous les derrieres de la maison qui fait face au point central de la Rotonde.

Les profanes entraient et sortaient par l’allée noire, ouverte sur la place meme ; mais les habitués de choix qui avaient les bonnes grâces de la veuve Taburot connaissaient une autre issue, et savaient qu’ils pourraient, au besoin, gagner la rue Charlot par la maison voisine.

Alors, comme aujourd’hui, entre les chalands des Quatre fils, il y en avait bien peu qui pussent etre indifférents a une commodité de ce genre. Il y a bien longtemps, en effet, que cet établissement est spécial ; on n’y connaît guere que les industries excentriques et périlleuses. Parmi ceux qui le fréquentent, quelques-uns sont vagabonds purement et simplement, d’autres sont escrocs, d’autres, sous prétexte de vendre des contre-marques, exploitent les abords des théâtres ; d’autres encore sont ces malheureux marins, échappés du naufrage, qui vous offrent des rasoirs d’Angleterre assez bien affilés pour trancher un cheveu a la volée. Les plus purs proposent a leurs bons moments, des cannes a pommes d’étain ou des chaînes de sureté aux promeneurs des boulevards. Ceux qui ont des gouts champetres font le buis bénit du dimanche des Rameaux : le prix de revient de cette verdure sacrée reste toujours un mystere, mais le débit en est excellent et donne un prétexte de se tenir au plus épais de la foule, pres de la porte des églises.

Cela suffit, pourvu qu’on ait la main preste et une bonne conscience.

Enfin, il y a la mille et une variétés d’entrepreneurs de jeux en plein air, les uns tolérés par la police, les autres séverement prohibés.

Vous y retrouvez l’homme au lapin blanc, que vous avez entrevu a Sceaux, a Meudon, aux Loges, et qui invite gracieusement les amateurs de gibelotte a couvrir les ronds de sa table enchantée avec des palets de fer-blanc.

Vous retrouvez l’homme a la poule, qui veut que vous cassiez, le traître, une vitre protégée par quelque sortilége.

C’est le rendez-vous de ces banquiers perfides, qui, sous prétexte de macarons, ressuscitent la roulette a la face du ciel, et dévorent les gros sous des simples.

C’est la enfin que l’on rencontre ces redoutables escamoteurs, fléau des petites rues du faubourg Saint-Antoine, qui dépouillent a coup sur l’ouvrier avide et naif au jeu ingénieux du tirlibibi.

Ceux-la sont d’autant plus âprement chassés par les sergents de ville, que leur banque n’admet point de cuivre ; ils ne jouent que des pieces de 5 francs, comme a Frascati ; et cette élévation de l’enjeu n’est certes point destinée a compenser leurs frais d’établissement, car ils menent leur partie au milieu de la rue, sur la cuve renversée d’un chapeau.

Trois cartes qui sautent l’une par-dessus l’autre avec une rapidité magique, une rue sombre, un jour sans soleil, quatre ou cinq comperes qui veillent aux avenues, une dupe et un fripon, tels sont les ingrédients du noble jeu du tirlibibi.

Mais le travail le plus universellement feté aux Quatre Fils Aymon est le vol d’habits ou d’étoffe : le voisinage du Temple donne a ce commerce une importance tres-satisfaisante. Un bon négociant des Quatre Fils fournit a lui tout seul jusqu’a deux échoppes de fripiers ; s’il sait s’arranger, il a une dame qui honore de sa confiance tous les magasins de nouveautés a la fois, et qui emporte sous son camail quantités de denrées pour le quartier des frivolités.

Ces dames sont tres-bien mises et tres-distinguées, ce qui ne les empeche pas de s’enivrer le soir avec de l’eau-de-vie ; de temps en temps, les journaux en citent une ou deux qui se font arreter, mais c’est rare, elles sont adroites, prudentes, exercées, et l’habileté de leurs mains met chaque année un fort long article au chapitre profits et pertes des magasins de nouveautés.

Il faut reconnaître, néanmoins, que les véritables artistes en ce genre, les virtuoses, ne fréquentent point l’obscur cabaret de la place de la Rotonde. Le choix de cette profession aimable indique assurément une certaine distinction de gouts et de manieres. La plupart des dames qui la pratiquent aiment a se faire comtesses de quelque chose et a voir le beau monde.

On en a vu donner des bals et patronner des ouvres de bienfaisance. Avec un peu de bonheur, elles peuvent mourir tres-vieilles, dans de tres-bons lits, entourées d’une famille tres-honnete…

Le commerce de vins des Quatre Fils Aymon n’avait pas du tout la meme physionomie que les autres cabarets des alentours du Temple. Pour y parvenir, il fallait traverser d’abord l’allée noire, puis une cour fangeuse ou s’élevaient deux berceaux en treillage de bois vermoulu.

C’était le jardin.

Il avait pour ombrage, en toute saison, un petit cypres jaune, mort depuis des années, et un pot de basilic, servant aux préparations culinaires de madame veuve Taburot.

En sortant du jardin, on descendait trois marches et on entrait dans une grande salle, basse d’étage, ou se trouvait un billard a blouses, au tapis noirâtre et gras.

Cette salle avait pour ornement trois tableaux, contenant des inscriptions entourées de force paraphes.

L’une de ces inscriptions portait : On ne fume pas ici, quand il y a des dames.

La seconde : On joue la poule.

La troisieme était un code manuscrit des regles du billard.

A gauche de cette piece d’entrée, se trouvait une longue salle, située également au-dessous du sol de la cour. C’était la que se tenait madame veuve Taburot, derriere un comptoir entouré d’une basse galerie de cuivre et chargé d’une multitude de fioles a liqueurs.

Il n’y avait ni brocs cerclés de fer, ni comptoir de plomb incessamment humide ; on vendait le vin a la mesure, mais dans des litres de verre, et cela ressemblait plutôt a un estaminet borgne qu’a un cabaret ordinaire.

Madame veuve Taburot était une femme de plus de cinquante ans, a la physionomie virile et digne ; les plus vieux habitués se souvenaient de l’avoir vue toujours au comptoir des Quatre Fils Aymon ; néanmoins, elle se prétendait veuve d’un capitaine de la garde impériale, en foi de quoi elle avait un portrait de l’empereur dans sa chambre a coucher.

Quand elle parlait de Napoléon, elle disait : l’autre. Elle avait des opinions politiques, un bonnet a grands rubans et du gout pour le grog.

C’était, du reste, une femme grave et tout a fait a la hauteur de sa position sociale ; dans les fréquentes occasions ou la police était descendue chez elle, elle s’était habilement réclamée de sa qualité de veuve d’un ancien militaire, et sa conduite ferme en meme temps que soumise avait toujours sauvé son établissement.

Elle inspirait a ses habitués une affection melée de respect : elle savait faire crédit a propos, et si quelqu’un de ses chalands lui eut apporté une maison volée, elle eut trouvé tres-certainement quelque cachette pour la mettre en sureté.

Au moment ou nous entrons aux Quatre Fils, madame veuve Taburot lisait un feuilleton contre les jésuites, dans un journal qui se nourrit de pretres ; elle ponctuait cette lecture attachante en buvant a petites gorgées du grog tres-fort, qu’elle avait fait mettre dans une tasse a tisane pour le décorum.

Autant elle était tranquille et froide, autant son entourage se montrait bruyant. Le personnel des Quatre Fils Aymon était ce soir au grand complet ; il y avait eu festin et l’on tachait de se donner le bal.

Les tables de bois marbré avaient été reléguées contre les murailles ; on avait poussé les tabourets sous les tables, et le milieu de la salle présentait un espace vide assez large pour former des quadrilles.

Madame Taburot n’avait point permis cet extra, mais elle ne l’avait point défendu.

On dansait ; le billard abandonné montrait tristement son tapis pelé aux lueurs fumeuses des deux lampes ; personne ne s’égarait dans le jardin a l’ombre du basilic ; tout le monde était dans la salle, tout le monde riait, tout le monde chantait ; vous n’eussiez point trouvé dans Paris entier, a cette heure, une aussi joyeuse réunion.

Il y avait pourtant, parmi cette assemblée en goguette, un homme qui se séparait de la joie commune, et qui demeurait silencieux dans un coin.

Cet homme était assis tout au bout de la salle, dans un endroit ou il ne genait personne. Il avait a côté de lui une chopine d’eau-de-vie, ou il puisait largement et pour ainsi dire sans relâche.

C’était Fritz, l’ancien courrier de Bluthaupt. Il venait la chaque soir et il buvait ; il buvait jusqu’a ce que l’ivresse le terrassât vaincu.

Il n’adressait jamais la parole a âme qui vive ; seulement, lorsque l’eau-de-vie mettait du feu dans sa cervelle, on voyait ses levres remuer lentement, et jeter dans le vide quelques mots perdus.

S’il n’avait pas été si sincerement ivrogne, on l’aurait vu de mauvais oil au cabaret des Quatre Fils ; car on ne lui connaissait rien sur la conscience, et il n’avait jamais remis sous la garde de madame Taburot aucun objet dérobé.

C’était une tache dans l’assemblée ; mais, en définitive, un homme qui buvait tant pouvait bien se passer d’un autre vice.

Fritz était a peu pres a la moitié de sa chopine d’eau-de-vie. Il avait mis a côté de lui, sur la table, son chapeau rougi et déformé ; on voyait le sommet de sa tete couvert de poils rares et comme grillés, tandis que de grandes masses de cheveux incultes s’ébouriffaient autour de ses tempes ; sa barbe longue et toute parsemée de poils blancs tombait sur sa poitrine chétive.

Il avait la tete baissée.

Quand il la relevait pour porter son verre a ses levres, sa main tremblait, le verre choquait ses dents. On voyait sa joue pâle et creuse, au centre de laquelle l’ivresse naissante et la teinte maladive mettaient une tache de feu.

On voyait ses yeux mornes, creusés par la maigreur et qui n’avaient plus ni rayons ni pensée.

Il jetait sur la foule environnante un regard absorbé : puis sa tete retombait, tandis qu’un murmure confus glissait entre ses levres blemes.

Il paraissait ne rien voir de ce qui se passait autour de lui et ne rien entendre des clameurs folles qui emplissaient la salle.

Les habitués des Quatre Fils lui rendaient du reste la pareille et ne prenaient point souci d’observer sa lugubre humeur, on ne songeait qu’a mener le plus gaiement possible la soirée du lundi-gras.

Il y avait la des toilettes de toutes sortes, et ce que le marchand de vin, Johann, avait dit au chevalier de Reinhold, pour l’engager a changer de costume, n’était pas rigoureusement exact. Les habits fashionables du chevalier, portés par un des chalands de l’établissement, n’auraient point excité l’attention, parce que toute parure était bonne a ces hardis industriels. Parmi les blouses qui formaient la majeure partie de la réunion, on voyait ça et la plus d’un habit noir et plus d’une redingote élégante ; mais Johann avait eu raison nonobstant, un inconnu vetu avec recherche devait nécessairement exciter en ce lieu l’attention et la défiance.

D’un autre côté, le bausse était un personnage trop célebre dans le Temple pour qu’il ne se trouvât pas la quelque brocanteur ayant été a meme de le voir. Johann ne voulait point qu’il fut reconnu ainsi par tout le monde.

S’il y avait de la différence entre les toilettes des hommes, celles des dames étaient encore plus disparates. Le meme quadrille réunissait quelque grosse mere portant un fichu a carreaux et un mouchoir de cotonnade sur la tete, avec quelque pimpante grisette et quelque grande dame qui semblait échappée d’un boudoir du faubourg Saint-Honoré.

Et tout cela vivait en parfaite intelligence ; la grande dame tutoyait la commere, qui le lui rendait du meilleur de son cour.

La danse, il est a peine besoin de le dire, était un peu échevelée ; néanmoins elle ne dépassait pas de beaucoup les bornes imposées aux amateurs de nos bals publics par l’autorité intelligente des sergents de ville ; les gestes se modéraient par respect pour la majesté de madame veuve Taburot, qui interrompait de temps en temps sa lecture pour boire un coup de tisane au rhum et répéter d’une voix royale :

– Tâchez voir un peu de ne pas faire de betises !

Cela dit, elle se replongeait dans son antique journal. Les grisettes lui faisaient bien des pieds de nez a la sourdine et les cavaliers-seuls ajoutaient quelque agrément nouveau a la pastourelle ; mais, en somme, c’était beaucoup moins accentué que ces jolis bals du Prado et de la Chaumiere, ou les bons parents de province envoient leurs héritiers pendant les dix mois de l’année scolaire.

L’orchestre était composé de Mâlou, dit Bonnet-Vert, et de son Pylade Pitois, dit Blaireau.

Pitois jouait du violon ; Mâlou soufflait dans une bombarde[2], souvenir de Bretagne, qu’il avait apporté du bagne de Brest.

Comme étaient a moitié ivres tous les deux et qu’ils n’entendaient point se priver du plaisir de la danse, ils jouaient dans le quadrille meme et sautaient comme des bienheureux, en tirant de leurs instruments des sons impossibles.

C’était un concert de canards et de grincements a faire tressaillir le tympan d’un sourd-muet.

La galerie accompagnait en faux-bourdon et la voix aiguë de ces dames faisait a cet ensemble étrange un diabolique dessus.

Mais les honneurs du concert restaient a l’instrument breton, dont les gémissements nasillards dominaient tous les autres bruits.

Mâlou, dit Bonnet-Vert, en tirait un excellent parti ; il soufflait de toutes ses forces et dansait de meme ; ses tempes suaient a grosses gouttes ; quand l’haleine lui manquait, il renversait dans sa large bouche, pour se rafraîchir, le goulot d’une bouteille de rhum.

Ce Mâlou était un garçon assez remarquable. Il pouvait avoir trente-cinq ans ; son front bas, mais large, était entouré d’une profusion de cheveux courts et bouclés ; il avait le teint basané, les yeux noirs et brillants, la bouche fermement dessinée. L’ensemble de son visage, dont l’expression s’amollissait en ce moment dans le sourire de l’ivresse, annonçait une hardiesse vive et une certaine franchise. Il dansait avec une jolie petite fille de quinze ans, au minois effronté, qu’il appelait Bouton-d’Or.

Son camarade Pitois, dit Blaireau ne lui ressemblait aucunement. Autant Mâlou était leste et bien découplé, autant Blaireau se montrait gauche dans tous ses mouvements. Il était noir comme une taupe, et des meches de cheveux plats tombaient jusque sur ses sourcils. Il y avait pourtant une certaine joyeuseté dans ses petits yeux souriants et mobiles ; mais, en somme, c’était la une physionomie repoussante et dont l’aspect seul menait en défiance.

Pitois avait une quarantaine d’années.

Il était le cavalier d’une grande et belle femme, portant, ma foi, camail de velours et chapeau a plumes, qui dansait le cancan avec une verve singuliere.

Cette belle femme était connue sous le nom de la duchesse. Avec les marchandises qu’elle avait dérobées en sa vie, tantôt sous son camail de velours, tantôt sous son châle des Indes, elle aurait pu monter un superbe magasin de nouveautés.

Mâlou et Pitois ne s’étaient jamais quittés ; ils s’étaient engagés autrefois en meme temps comme soldats ; ils avaient déserté de compagnie ; ils avaient travaillé ensemble dans le grand et dans le petit genre, sur les chemins et sous les réverberes des rues ; ils avaient été ensemble en prison, ensemble encore au bagne ; ils s’étaient évadés ensemble ; ils se connaissaient dans le bonheur comme dans l’infortune ; ils s’aimaient. Et (c’est une chose étrange) l’amitié, ce sentiment que les poëtes ont rendu fastidieux a force de le chanter, se rencontre plus souvent parmi les bandits qu’entre les honnetes gens.

Mâlou avait mis plus d’une fois sa poitrine entre Pitois et le couteau ; Pitois avait cédé a Mâlou une femme qu’ils aimaient tous les deux ; et il en avait fait une maladie, ni plus ni moins qu’un héros de roman.

Ils étaient si mal l’un sans l’autre, que Pitois s’était laissé prendre expres, lorsque Mâlou avait été mis au bagne.

Il est superflu d’ajouter que leur pécule était commun. Entre eux cependant l’égalité n’était pas complete ; dans tout ménage il faut un maître ; Mâlou, dit Bonnet-Vert, était le chef de l’association.

Il est remarquable que, dans toutes les réunions de malfaiteurs, la considération s’acquiert en raison directe de la culpabilité plus ou moins avancée. Un escroc est loin d’avoir le meme rang qu’un faussaire ; un simple voleur ne vaut pas le quart d’un assassin. Mâlou et Pitois avaient parcouru de compagnie tous les degrés de l’échelle du crime ; au milieu des pauvres filous du Temple, ils étaient des aigles : figurez-vous deux académiciens, encanaillés parmi des poëtes confiseurs !

On les admirait, on souriait de confiance aux moindres de leurs dires ; s’ils daignaient plaisanter, c’était de l’enthousiasme ; on ne se possédait pas de joie a les voir grincer du violon et de la bombarde.

Les femmes les voulaient, les hommes les respectaient et n’arrivaient pas meme jusqu’a la jalousie. Ils étaient les héros, les incomparables ; Bonnet-Vert surtout semblait un dieu…

Le bal était a son plus haut période de gaieté, lorsque Johann et le chevalier, traversant de nouveau la place de la Rotonde, s’engagerent dans l’allée noire.


IV. – L’amour.

Le pauvre chevalier se sentait tout déconfit dans son nouveau costume. Il était mal a l’aise, comme un paon privé de sa queue. Les rôles avaient changé ; il semblait maintenant le domestique de son factotum : il le suivait pas a pas, l’oreille basse et d’un air soumis.

Johann entra le premier dans le billard et le traversa en homme qui connaît les etres. Reinhold faillit se rompre le cou, en descendant les trois marches étroites et roides.

– Oh ! oh ! dit le marchand de vin en se dirigeant vers la seconde salle, il n’y a pas de poule ce soir. Quel diable de sabbat est-ce donc ?

Depuis la porte de l’allée, ils entendaient les sons stridents du violon et de la bombarde.

Malgré l’écriteau pendu aux murailles du billard et portant défense de fumer en présence des dames, tous les danseurs avaient la pipe a la bouche. La galerie, bien entendu, ne se genait pas plus que les danseurs. Johann et le chevalier, en arrivant au seuil de la salle, ne virent qu’une masse de fumée grisâtre, au milieu de laquelle s’agitait un mouvement confus.

Et de cette brume épaisse, sortaient des cris étranges, un bruit de gros souliers frappant le carreau a peu pres en mesure, des rires, des bribes de chants, des accords faux hurlant sur le violon, et des notes boudeuses de bombarde.

Le chevalier regardait bouche béante par-dessus l’épaule de Johann ; il croyait rever ; cela lui faisait l’effet d’un cauchemar fantastique, et il avait peur.

Il n’en était pas a se repentir d’avoir accepté la proposition de Johann. Plusieurs motifs l’avaient entraîné dans le premier moment : d’abord, l’intéret puissant qu’il avait a réparer au plus tôt l’échec du duel, ensuite, un sentiment puéril et bizarre qui était tout particulier a sa nature de vieil enfant ; il s’était posé en homme de ressource aupres de M. le baron de Rodach, et il tenait singulierement a lui donner une haute idée de son savoir-faire. La supériorité du baron l’humiliait ; il éprouvait, par avance, un plaisir singulier a l’idée de se pavaner devant cet étranger qui se proclamait si orgueilleusement nécessaire.

Cette pensée l’avait entraîné plus encore que son intéret ; il n’avait pu résister a l’espoir d’étonner le baron a son tour et de lui dire : Voila ce que j’ai fait !

Pour un instant sa couardise s’était changée en témérité ; il avait fermé les yeux et il s’était jeté en avant sans réfléchir.

Maintenant il réfléchissait, et Dieu sait quelles terreurs punissaient sa courte outrecuidance :

Il était la, derriere Johann, et il se sentait du froid dans les veines. Le marchand de vin, pour compléter son déguisement, lui avait planté une cravate de soie noire sur l’oil gauche ; la cravate était déja mouillée de sueur.

Pour plus de précautions encore, Johann avait parlé de mettre bas la perruque blonde, et de se présenter aux Quatre Fils avec une tete au naturel, mais Reinhold avait défendu son toupet avec acharnement.

Johann lui avait laissé son toupet.

– Il y a bal, grommela le marchand de vin d’un air de mauvaise humeur ; comment faire pour leur parler dans cette bagarre ?… – Allons-nous-en, opina le malheureux chevalier. – Non pas !… Qui sait si nous les retrouverions demain ! – Donne-toi des grâces, madame la duchesse, disait-on derriere la fumée de tabac. – Hardi, Blaireau ! un temps de polka pour la fin !… – Voila Bonnet-Vert qui porte Bouton-d’Or a bout de bras en valsant… et qui joue Vive Henri IV ! de l’autre main !… – Ah ! le diable de Bonnet-Vert !…

Puis des voix de femmes :

– Portez-moi donc comme ça, Loiseau ! – Porte-moi donc comme ça, Petit-Louis ! – Et mets-y les deux mains, si tu veux !

Mais Loiseau et Petit-Louis n’étaient pas si forts que Bonnet-Vert, et leurs dames pesaient deux fois plus que Bouton-d’Or.

Au plus fort du tumulte, la sonnette du comptoir s’agita et la voix roide de la veuve Taburot prononça les paroles consacrées :

– Tâchez voir de ne pas faire de betises…

La contredanse finissait : on eut l’air d’obéir a la veuve du garde impérial et l’orchestre se tut.

En ce moment, les fenetres, ouvertes pour rafraîchir la salle, chasserent le nuage de fumée ; le chevalier put embrasser toute la scene d’un coup d’oil ; mais en meme temps, sa tete qui passait par-dessus l’épaule de Johann fut aperçue de l’intérieur.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écriait-on de plusieurs côtés a la fois. – Tiens ! dit la petite Bouton d’Or ; c’te figure !… il a un bandeau sur l’oil… c’est peut-etre bien l’Amour.

Le mot fut couvert d’applaudissements. En un clin d’oil, le pauvre chevalier se vit entraîné, malgré les efforts de Johann, et comme enclavé dans une masse empressée de curieux.

Chacun le regardait sous le nez, les quolibets se croisaient. Le chevalier avait perdu plante…

– Oh ! quelle tete ! quelle tete ! dit Mâlou en l’examinant avec admiration ; il a pour soixante-quinze centimes de blanc et de rouge sur la joue !… – Il faut l’exposer sur une table, ajouta Bouton-d’Or, et on donnera un sou pour aller le regarder de pres.

Aussitôt fait que dit. Il y eut un mouvement dans la cohue, et le chevalier, sans savoir comment, se trouva élevé de deux ou trois pieds au-dessus de la foule. Dans le trajet, une main maladroite ou perfide lui avait arraché sa casquette et sa perruque en meme temps : de sorte que le bandeau noir, placé en diagonale, tranchait maintenant entre sa face fardée et son crâne nu comme un genou.

L’assemblée trépignait de joie et hurlait :

– C’est l’Amour ! c’est l’Amour !…

Jamais on ne s’était tant diverti aux Quatre Fils Aymon. La farce arrivait a point entre deux contredanses ; c’était comme une attention délicate du hasard, qui avait choisi le bon moment pour lancer l’intermede.

Le tumulte joyeux allait sans cesse augmentant : chacun disait son mot plaisant ou grotesque ; ces dames n’en pouvaient plus a force de rire, et s’appuyaient, pâmées, aux bras de leurs seigneurs. Madame Taburot, malgré ses qualités respectables et la déférence qu’elle inspirait d’ordinaire a ses pratiques, n’était plus maîtresse de la situation ; c’était en van, désormais, qu’elle agitait la sonnette de son comptoir, ni plus ni moins qu’un président d’assemblée délibérante ; c’était en vain qu’elle enflait sa voix seche et rogue pour jeter au milieu du fracas son fameux : Tâchez voir de ne pas faire de betises…

On ne l’entendait pas ; les rires se croisaient avec les quolibets. Hommes et femmes, danseurs et gens de la galerie, tous s’étaient réunis en un solide noyau qui occupait a peine un quart de la salle et se pressait autour du malheureux chevalier de Reinhold.

Celui-ci posait toujours sur la table qui lui servait de piédestal ; il raidissait sa taille épaisse et courte ; celui de ses yeux qui était libre restait baissé timidement ; il n’osait ni bouger, ni regarder cette foule dont les clameurs moqueuses arrivaient a son oreille, enflées par sa propre frayeur et toutes pleines de terribles menaces.

Depuis qu’on l’avait saisi a l’improviste sur le seuil du billard pour l’entraîner, captif, au milieu de la cohue, il n’avait pas prononcé une parole ; il ne se rendait plus compte de ce qui se passait autour de lui ; la peur l’étouffait, il n’avait pas une goutte de sang dans les veines, et les deux rangées de ses dents fausses claquaient l’une contre l’autre au risque de se déraciner. C’était la détresse muette et poignante de ces infortunées victimes que les Indiens cannibales insultent avant de les dévorer.

Et cette détresse faisait justement la joie de ces dames ; elles ne pouvaient se lasser d’admirer la tete de ce petit homme, chauve comme un ouf et plâtré du front au menton ; le bandeau noir, incliné coquettement, donnait a cette physionomie le dernier cachet.

– Il faudrait des ailes de papillon, disait Bouton-d’Or en s’approchant le plus possible. – Garçon ! criait la duchesse, un carquois pour l’Amour !…

Et c’étaient de nouvelles salves de rire.

Johann, séparé violemment de son patron, essayait cependant de le rejoindre et jetait ça et la en sa faveur quelques prieres qui se perdaient dans le bruit ; mais il ne s’enrouait point a crier trop fort, et de temps a autre un sourire méchant venait sur sa figure refrognée. Il trouvait la farce bonne, et le piteux état de son maître l’égayait sincerement.

A part madame veuve Taburot, qui s’indignait de n’etre point écoutée, et dont la colere s’allumait derriere son comptoir, il n’y avait dans la salle qu’un seul etre qui restât étranger a la joie commune : Fritz était toujours immobile dans son coin, l’oil mort, la tete basse et la main sur sa chopine d’eau-de-vie.

Il n’avait rien vu ; rires et plaisanteries avaient passé comme un bourdonnement autour de ses oreilles fermées.

Mais, en ce moment, il se fit un trépignement général, melé d’applaudissements et de clameurs si aiguës, que Fritz en tressaillit comme un homme qui s’éveille.

Il leva la tete lentement et promena autour de lui ses regards stupéfiés.

Quand son oil tomba de loin sur le visage du chevalier, qui se dressait au-dessus de la foule, il y eut par tous ses membres un long frémissement.

– Toujours ! toujours !… murmura-t-il en cachant sa figure entre ses mains. Il me suit partout… J’ai beau boire, je vois bien qu’on ne peut pas oublier !

C’était Bouton-d’Or qui avait fait éclater cette derniere explosion d’allégresse. L’enfant espiegle et hardie avait réussi a percer la foule, d’un bond, elle s’était juchée sur la table, aupres du chevalier.

Mâlou restait en bas, pret a servir de compere.

Bouton-d’Or prit une pose de danseuse et demeura immobile, caressant d’une main le menton du chevalier, de l’autre suspendant a deux pouces au-dessus du crâne chauve de Reinhold la perruque déplorablement fripée.

En bas, Mâlou montrait ce groupe a l’aide d’une queue de billard, et disait avec l’emphase des gens qui expliquent les salons de cire :

« – Tableau tiré de la mythologie… Psyché retrouvant la perruque de l’Amour… »

Bouton-d’Or, excitée par son succes qui était grand et se traduisait dans l’assemblée en hilarité convulsive, allait passer a un autre exercice ; déja ses grands yeux pétillaient de maligne espieglerie ; il n’y avait pas de raison pour que la comédie prît un terme de si tôt.

Heureusement pour le pauvre chevalier, la gaieté de Johann, alors meme qu’elle avait une source méchante, ne durait jamais bien longtemps. Il jouit de la détresse burlesque de son patron durant quelques minutes, puis il en eut assez.

L’idée des dix mille francs lui revint, c’était plus qu’il n’en fallait pour le rendre sérieux.

Il perça la foule a son tour en jouant des coudes énergiquement, et se dirigea vers Mâlou.

A cet instant meme, madame veuve Taburot, transportée d’une indignation légitime, quittait son trône et traversait la salle pour venir mettre le hola de sa personne, et prononcer le quos ego au milieu de ses pratiques révoltées.

Secouru ainsi des deux côtés, Reinhold ne pouvait manquer d’avoir sa délivrance ; mais l’aide la plus efficace ne lui vint pas de la maîtresse de l’établissement. La foule était dépassée, madame veuve Taburot, nonobstant la majesté de son bonnet a rubans, et du journal vénérable qu’elle tenait a la main, aurait vraisemblablement perdu son éloquence.

Johann, au contraire, n’eut besoin que de deux mots, dont l’un fut prononcé a l’oreille de Pitois et l’autre a l’oreille de Mâlou.

Pitois quitta le bras de la duchesse ; Mâlou rengaina une plaisanterie commencée et jeta sa queue de billard.

– C’est différent, grommela-t-il ; fallait le dire tout de suite…

Il ajouta, en se tournant vers Bouton-d’Or :

– Dégringole, toi, petite… c’est fini de rire ! Bouton-d’Or perdit aussitôt son sourire espiegle, et descendit avec une docilité d’esclave.

Quelques voix s’éleverent dans l’assemblée pour protester contre ce brusque dénoument.

– Chut ! fit Blaireau.

Tout le monde se tut.

– Je savais bien, dit madame veuve Taburot, que si je quittais mon comptoir on se mettrait tout de suite a la raison… Mais qu’est-ce que c’est donc que ça qui vient troubler un établissement paisible ?

Par ça, elle entendait le chevalier de Reinhold que Bouton-d’Or venait de réintégrer dans sa perruque. Par établissement paisible, elle voulait désigner le propre cabaret des Quatre Fils Aymon.

– En voila suffisamment, la mere, répliqua Mâlou, on va se tenir dans la réserve… Et, quant a ce particulier, j’en réponds.

Madame veuve Taburot regagna son trône a pas lents.

Son aimable journal lui avait mis tant de jésuites dans la tete, qu’elle était tentée de prendre le chevalier pour un socius terrible et sa blouse pour une robe courte. Cette opinion la rendit circonspecte ; elle savait trop qu’il est dangereux d’irriter ces hommes puissants et sournois, qui ont le choléra dans leurs manches…

– Tâchez voir, dit-elle seulement par maniere d’acquit, de ne pas réitérer vos betises !

Bonnet-Vert et Blaireau, cependant, avaient pris le chevalier entre leurs bras et l’avaient déposé sur un tabouret. En se sentant assis, le chevalier ouvrit son oil timidement et jeta un regard furtif a la ronde.

Johann, qui était derriere lui, se pencha contre son oreille.

– C’était histoire de rire, murmura-t-il ; ne faites pas semblant d’etre fâché… Nous tenons nos deux lurons et ça vaut bien un peu de peine.

Reinhold tâcha d’obéir et fit tous ses efforts pour sourire, ne fut-ce qu’un petit peu ; mais le malheureux avait eu trop grande peur : sa crainte resta lisible sur son visage et il baissa l’oil de nouveau, pour ne point voir ses persécuteurs.

Mâlou et Pitois s’étaient assis a côté de lui ; Johann vint se mettre en quatrieme.

– La mere ! cria Mâlou, du Jamaique premiere et cacheté… Vivement !

On apporta une bouteille de rhum ; Mâlou versa et mit sa main sans façon sur le genou du chevalier.

– Eh bien ! mon vieux, dit-il, ça n’a pas l’air de vous avoir fait plaisir, ces petites gaudrioles ?… il n’y a pourtant pas de quoi renauder (se fâcher). – Faut pas se taquiner pour ça, ajouta Blaireau qui mit sa main noirâtre sur l’autre genou du chevalier.

Celui-ci les regarda en dessous tour a tour.

– Parlons raison, reprit Mâlou. – C’est ça, interrompit Blaireau. – Si tu bavardes toujours, toi, dit Mâlou, ça ne va pas marcher.

Pitois fit un signe d’assentiment docile et se renferma dans un modeste silence.

– Comme ça, poursuivit Mâlou, le pere Johann dit que vous avez besoin de deux sans-peur pour maquiller (arranger) quelque chose, la-bas, en Allemagne… Si c’est bien payé, ça nous va… pas vrai, Blaireau ?

Blaireau secoua la tete gravement.

– Ça veut dire : Oui, reprit encore Bonnet-Vert en traduisant pour l’usage de Reinhold le mouvement de son frere d’armes : c’est comme ça que Blaireau parle quand on l’a prié de se taire… C’est donc bien entendu, ça nous chausse… Dans notre position, il n’y a pas de mal a faire un petit voyage de santé a l’étranger… seulement, il faut convenir du prix etes-vous disposé a billancher (payer) comme il faut ?

Reinhold en était toujours a faire effort pour se remettre du choc éprouvé.

Ce fut Johann qui répondit.

– Le dâb (maître) est rond en affaires, et vous n’aurez pas a vous plaindre de lui, mes garçons… dites votre prix ? – Auparavant, papa Johann, il faudrait connaître… – On ne peut rien dire de précis jusqu’a voir… ce sera suivant la chance… vous serez peut-etre trois semaines, peut-etre vingt-quatre heures… Il s’agit d’un petit bonhomme qui gene… – Et on veut l’extirper ? demanda Mâlou. – Juste. – Diable !… et pour quand faudrait-il etre pret ? – La chose n’aura pas lieu tout de suite, mais on voudrait vous voir dans le pays pour habituer les paysans a vos figures. – Pour qu’ils nous reconnaissent apres ! dit Pitois en faisant la moue… – Du tout !… pour que vous n’ayez pas l’air de venir a notre remorque… Vous partiriez demain vers midi.

Les deux amis se regarderent comme pour se consulter.

Pendant cela les habitués des Quatre Fils avaient repris le cours de leurs occupations. Les uns buvaient, les autres jouaient, d’autres encore, continuant le bal interrompu, dansaient en chantant au milieu de la salle.

Madame veuve Taburot, arrivée a un endroit touchant, pleurait a chaudes larmes dans son journal.


V. – Bonnet-Vert et Blaireau.

– Qu’en dis-tu, toi, Blaireau ? demanda Mâlou apres un assez long silence. Ça me paraît bien vif ce que me propose le papa Johann. – C’est vrai qu’on n’aura pas beaucoup le temps de se retourner… – Voyons ! – Dis ce que tu penses, toi, répliqua le prudent Blaireau. – Dame… – Le fait est… – Je crois que si on nous lâchait mille écus a chacun…

Johann fit un brusque haut-le-corps.

Le chevalier, qui commençait a se retrouver lui-meme, remarqua ce mouvement et le prit pour une protestation énergique contre l’exigence des deux compagnons ; s’il avait relevé sa paupiere, il aurait vu l’oil de Johann cligner a la dérobée, en regardant tour a tour Mâlou et Pitois.

Si bien qu’au lieu de faire le marché meilleur, ce dernier se montra moins facile.

– Trois mille points (francs) ! s’écria-t-il. Est-ce qu’il nous prend pour des Danois, le papa Girafe ?… Trois mille points pour un voyage de long cours, chez des sauvages !…, ça ne serait pas payé… Il en faut au moins quatre mille.

Johann cligna encore de l’oil.

– Alors, ajouta Bonnet-Vert, mettons cinq mille, pour arrondir la somme. – C’est chaud ! dit Johann, qui ne voulait pas déserter son rôle. – C’est comme ça, répliquerent les deux bandits en faisant au marchand de vin un petit signe qui voulait dire : Honnete Johann, vous aurez votre commission la-dessus…

Celui-ci ne pouvait pas céder tout de suite ; il discuta, pour la forme, durant quelques instants encore, puis il se tut de l’air d’un homme fatigué de combattre.

– En définitive, mes petits camaros, conclut-il, je ne suis pas le maître… Si le dâb veut vous donner cinq mille points a chacun, ça le regarde.

Le dâb ne demandait qu’a s’en aller ; il eut donné la somme rien que pour se trouver porté par magie ou autrement sur les coussins de son équipage.

Il fit un geste affirmatif.

Mâlou et Pitois saisirent chacun une de ses mains.

– Marché conclu ! s’écrierent-ils. – Ah ! ah ! vieux Johann, ajouta Bonnet-Vert ; le dâb n’est pas si dur que vous de moitié. Ça n’est pas bien d’avoir voulu faire l’arcasien (le malin) avec de bons camarades !…, – J’étais chargé des intérets de monsieur, répondit modestement le marchand de vin, et vous savez bien que je ne suis pas homme a laisser de côté mon devoir ! – Ça, c’est vrai, s’écrierent a la fois les deux voleurs.

Reinhold continuait de faire la plus triste figure du monde. Sa mésaventure l’avait littéralement aplati. Ce lieu lui semblait tout plein de périls fantastiques ; il était dans la position d’un homme qui se sentirait en équilibre au-dessus d’un précipice, et qui n’oserait ni regarder ni bouger.

La discussion calme qui venait d’avoir lieu a ses côtés n’avait point diminué son trouble, parce qu’il entendait toujours derriere lui ce railleur et menaçant murmure qui avait empli ses oreilles, au moment ou il posait en Amour.

Il restait trop pres de cette foule ennemie, qui l’avait si impitoyablement bafoué naguere, pour perdre ainsi sur-le-champ sa terreur.

Pendant le court silence qui suivit la conclusion du marché, il hasarda un timide regard du côté de Johann.

– Le dâb n’a pas l’air a son aise, dit Mâlou. – Je crois qu’il voudrait bien décoller le plafond (s’esquiver), ajouta Pitois.

Johann but son verre de rhum et se leva.

– Ça peut se faire, dit-il, entre honnetes gens, il ne faut qu’une parole… nous sommes d’accord. – A peu pres, répliqua Mâlou ; reste a trinquer comme de vrais amis.

Il prit le verre plein du chevalier, et le lui présenta galamment.

– Bourgeois, dit-il en mettant le revers de sa main a son oreille, j’oserai vous offrir le coup de gargari

Reinhold trempa ses levres dans le verre de rhum.

– Et puis, ajouta Pitois avec un sourire aimable, il y a les petites arrhes… – Que vous faut-il ? demanda Johann. – La moindre chose… un china de cinq cents a partager.

Le chevalier mit sa main sous sa blouse et prit dans la poche de son paletot blanc un riche portefeuille de chagrin a fermoir d’or qu’il ouvrit.

Ses doigts tremblaient.

Les deux échappés du bagne n’avaient pas assez d’yeux pour regarder ce portefeuille.

Reinhold en sortit un billet de cinq cents francs qu’il leur donna. Pitois et Mâlou purent remarquer que ce billet n’était pas seul.

Ils se confondirent en remercîments.

– Voila un bon petit dâb !… s’écria Mâlou en mettant les cinq cents francs dans sa poche. Il n’y a pas a dire… on se ferait hacher pour lui menu comme de la chair a pâté !… pas vrai, Blaireau ? – Oh ! fit Blaireau avec onction, on se creperait (battrait) jusqu’a pus soif !…

Le chevalier venait de serrer son portefeuille et se préparait a prendre congé, lorsqu’une huée soudaine s’éleva tout a coup derriere lui dans la foule. Cette clameur fut suivie d’un profond silence.

Involontairement Reinhold tourna la tete afin de voir.

La cohue joyeuse s’était rangée sur deux files, laissant ouverte une large voie. Dans ce chemin, un homme s’avançait en chancelant.

Son visage barbu était d’une pâleur terreuse, et disparaissait presque complétement sous les meches melées de ses cheveux.

Derriere ce voile on voyait briller ses yeux fixes, qui avaient comme une lueur sanglante.

Il était ivre a ne pouvoir se soutenir ; tout le monde s’inclinait ironiquement sur son passage, et les femmes s’amusaient a tirer les longs poils de sa barbe grise.

Il ne s’en apercevait point et continuait sa marche pénible, qui menaçait chute a chaque pas.

– Voila Fritz, dit Johann eu s’adressant aux deux voleurs ; mettez-le dans un coin a cuver son eau-de-vie… il ne faut pas qu’il s’en aille… j’ai a lui parler ce soir. – Vous pourrez lui parler, répondit Mâlou, mais du diable s’il vous répond, mon brave… quand il a bu sa chopine d’eau-de-vie, il ne sait dire qu’une chose : Je l’ai vu ! je l’ai vu ! – C’est égal, ajouta Blaireau, pour vous faire plaisir, papa Johann, nous allons vous le coller la-bas sous le frotin (billard).

Le chevalier, qui s’était ragaillardi un peu a l’espoir de sa délivrance prochaine, avait pâli de nouveau en voyant s’avancer l’ancien courrier de Bluthaupt. Il recommençait a trembler.

Fritz n’était plus maintenant qu’a trois pas de lui. Il avait la tete basse, et poursuivait laborieusement sa marche embarrassée.

Reinhold aurait voulu se ranger pour lui livrer passage, mais ses jambes étaient de plomb.

L’ancien courrier de Bluthaupt fit un pas encore, puis un autre, et se trouva juste en face de Reinhold.

– L’Amour, rangez-vous ! cria de loin la petite Bouton-d’Or.

Fritz, en ce moment, releva la tete, pour reconnaître l’obstacle qui lui barrait le chemin.

A la vue de Reinhold, son corps se rejeta brusquement en arriere, tandis que ses bras s’avançaient comme pour repousser une effrayante vision.

– Ils vont se battre, dit une voix dans la foule. – Ils vont boxer ! – Grand combat de la Chopine contre l’Amour ! s’écria Bouton-d’Or, en applaudissant des pieds et des mains par avance. – Tâchez voir… commença madame veuve Taburot.

Mais sa voix fut couverte par le tumulte renaissant.

Joueurs, buveurs et danseurs avaient quitté de nouveau leurs places pour voir de pres cette lutte annoncée, et qui promettait assurément un curieux spectacle.

On faisait cercle, les dames au premier rang.

Fritz et le chevalier, posés ainsi en face l’un de l’autre, avaient l’air en effet de deux champions qui vont en venir aux mains ; mais a les considérer de pres, on voyait sur leurs visages une terreur égale et poussée des deux côtés jusqu’a l’angoisse.

Les paupieres du chevalier s’abaissaient pesantes et clouaient son regard au sol. Fritz, au contraire, avait les yeux grands ouverts et ses prunelles dilatées semblaient vouloir sauter hors de leurs orbites.

Il regardait Reinhold ; son front se ridait ; ses levres remuaient convulsivement ; ses cheveux se hérissaient sur son crâne.

– Faut-il l’emmener ? demanda Mâlou a Johann. – Tout a l’heure, répondit le marchand de vin froidement.

Mâlou se retourna vers Pitois.

– Attention au portefeuille !… murmura-t-il. – Ça va etre dur ! disait-on cependant parmi la foule. – On va rire… – Dix jacques (sous) pour l’Amour ! proposa Bouton-d’Or. – Tenus pour la Chopine ! riposta la duchesse.

Fritz jeta tout autour de lui son regard effaré.

– Puisque le voila, murmura-t-il d’une voix creuse, ce doit etre l’enfer !… – Allons, dit Bouton-d’Or, peignez-vous comme des enfants bien gentils… – Allons, l’Amour ! – Allons, la Chopine.

Fritz écarta lentement ses cheveux des deux côtés de son front, et se frotta les yeux comme un homme qui s’éveille.

La pensée confuse bourdonnait dans son cerveau ou il n’y avait que ténebres.

– L’enfer ! répéta-t-il. Tous ces gens sont des damnés…, et lui, oh ! l’assassin maudit ! comme son cour doit bruler !…

La foule tressaillait impatiente.

Fritz fit un pas en avant et mit ses deux mains sur les épaules de Reinhold, qui poussa un grand cri et s’affaissa sur le sol, comme si la foudre l’eut frappé…

En voyant tomber le chevalier, les habitués des Quatre Fils pousserent une longue acclamation.

– L’Autour est battu, s’écria la duchesse ; Bouton-d’Or, tu me dois dix ronds ! – Minute ! répliqua l’enfant ; voici la Chopine qui tombe ; c’est manche-a !

Fritz s’était appuyé en effet de tout son poids sur les épaules du chevalier ; ce soutien lui manquant, il se balança durant une seconde en équilibre, puis il tomba lourdement la face contre terre. Un sommeil pesant l’accabla aussitôt ; il ne bougea plus.

– Le voila qui casse une canne (ronfle), dit Johann a Mâlou ; gardez-le-moi dans un coin… Maintenant faites catteter (disparaître), le dâb… Il en a tout ce qu’il peut porter.

Les deux amis, faisant assaut de zele, se jeterent a la fois sur le chevalier et l’enleverent dans leurs bras. La foule s’était amassée entre eux et la porte du billard ; ils la percerent en trois coups de coude et se trouverent bientôt dans la petite cour humide, décorée du titre de jardin.

Ils auraient pu déposer la le chevalier ; mais ils tenaient sans doute a faire leur besogne en conscience. Ils porterent Reinold tout le long de l’allée noire et ne l’abandonnerent que sur la place de la Rotonde.

– Bonsoir, bourgeois ! dit Mâlou, une autre fois vous nous donnerez pour boire. – Brigands que vous etes ! murmura Johann a l’oreille de Pitois, je parie que vous avez fait votre main…

– Rien que le portefeuille, répondit Pitois. – J’ai m’a part ? – On verra.

Johann revint vers le chevalier et lui offrit son bras, dont le pauvre homme avait grand besoin.

– Attention a Fritz ! cria de loin le marchand de vin aux deux parfaits amis qui étaient déja dans la cour des Quatre Fils.

Ils rentrerent au cabaret et déposerent le courrier sous le billard, ou il poursuivit paisiblement son somme.

Ensuite, ils s’établirent devant leur bouteille de rhum, afin de dresser l’inventaire du portefeuille.

– Bonne soirée ! dit Blaireau en caressant trois ou quatre billets de la banque de France. – Et de l’ouvrage ! ajouta Mâlou. Moi, je suis content de travailler en Allemagne. – Avec ça que le bausse est une personne qui ne nous fera pas banqueroute, bien sur !…

Johann avait nommé le chevalier aux deux bandits afin de leur donner confiance tout de suite et d’abréger les préliminaires.

Ils trinquerent deux ou trois fois coup sur coup.

– Blaireau, dit Mâlou, as-tu idée de ce que peut-etre ce petit bonhomme a qui nous aurons affaire la-bas ? – Quelque blanc-bec qui serre de trop pres la femme du bausse, répondit Blaireau. – Il n’est pas marié. – Sa maîtresse… – Possible… mais je crois plutôt que c’est une affaire d’argent… la chose coutera pas mal cher. Dix sacs pour nous, sans compter le Johann, qui ne me fait pas l’effet de travailler a l’oil (gratis)… – Mettons vingt sacs ! – Eh bien ! je dis qu’un homme comme le bausse ne jette pas comme ça mille napoléons par la fenetre pour l’histoire d’avoir une femme a lui tout seul !

Blaireau réfléchit un instant, puis il avala d’un trait son verre de rhum.

– Ça m’est égal, dit-il ensuite ; s’il fallait toujours se creuser la bobine, ça n’en finirait plus… On nous donne une besogne ; nous la faisons, ça suffit… en avant le violon !… – En avant la bombarde ! répliqua Bonnet-Vert.

Ils se leverent, joyeux de cour et légers de conscience, comme d’honnetes garçons qu’ils étaient. La salle s’emplit de nouveau de sons cacophoniques. Blaireau prit le bras de la duchesse, Mâlou celui de Bouton-d’Or, et le bal recommença plus gai que jamais.

Le chevalier, cependant, regagnait le cabaret de la Girafe, appuyé sur le bras de Johann.

– Quelles mours ! disait-il d’un ton plaintif, croirait-on qu’il se passe dans Paris des choses semblables !… – Ça m’a toujours beaucoup étonné, répondait le flegmatique marchand de vin. – J’ai cru qu’ils en voulaient a ma vie !… Et ces créatures dangereuses ! et ces faces de gibet !… – Je ne vous avais pas annoncé un salon du faubourg Saint-Germain. – Et ce spectre !… reprit le chevaler eu frissonnant. – Le pauvre Fritz ! commença Johann.

Le chevalier s’arreta.

– Pensez-vous qu’il m’ait reconnu ? demanda-t-il. – N’allez donc pas vous préoccuper de cela ! répondit Johann en haussant les épaules ; il est ivre comme une toupie, et quand il n’est pas ivre il est a moitié fou… Allons, allons, bausse, nous avons fait de bonne besogne ce soir !… Voila trois de nos hommes trouvés, et j’ai bon espoir d’en dénicher un quatrieme…

– Vous n’avez pas prononcé mon nom, au moins ?

– Du tout !… pourquoi faire ? – Bien vrai ? – Foi d’honnete homme !

Le chevalier respira librement pour la premiere fois depuis deux heures.

Il monta, sans le secours de Johann, tournant qui conduisait a l’appartement de ce dernier.

Quand il eut quitté sa blouse et sa casquette pour revetir son costume fashionable, il ne lui restait presque plus de trace d’émotion.

Tout glissait sur cette nature versatile.

Le chevalier était comme les enfants qui pleurent a chaudes larmes et qui rient de tout cour avant que leurs yeux soient séchés.

– L’Amour ! murmura-t-il avec un commencement de sourire, l’idée n’était pas mauvaise, ma parole d’honneur, et ces coquins-la ne manquent pas absolument d’esprit !

Il ôta son bandeau et arrangea sa perruque devant la glace.

– Malgré tout, reprit-il, je crois m’etre conduit la-bas avec assez de fermeté… Il y a bien des gens qui auraient été effrayés de ce que je viens de voir… Mon Dieu ! je puis bien vous le dire, Johann, je n’ai pas eu peur.

– Cela se voyait, monsieur le chevalier.

Reinhold refit le noud de sa cravate et donna le dernier coup a sa coiffure.

– Eh bien, reprit-il, je ne suis pas trop mécontent de ma soirée… Tout cela marche… et cette fois-ci, ce sera bien le diable si le petit coquin nous échappe encore… Bonsoir, Johann… Je vais aller faire un bout de cour a la mere de ma prétendue… Continuez a vous occuper de l’affaire, et s’il y a quelque chose de nouveau, vous viendrez a l’hôtel demain matin.

Le chevalier regagna son équipage, qui l’attendait toujours devant Sainte-Elisabeth.

Il eut la jouissance de se dire, en voyant son cocher et son laquais transis de froid :

– Ces coquins-la m’ont cru en bonne fortune !

Johann, apres avoir donné un coup d’oil a son propre établissement, retourna aux Quatre Fils Aymon, afin d’achever sa tâche, et afin, surtout, de savoir ce qui lui revenait dans l’affaire du portefeuille…


VI. – Polyte.

En sortant du cabinet de la Girafe pour aller faire la digestion sur les boulevards, le brillant Polyte passa devant Johann et le chevalier, sans les apercevoir. Ce n’était point aux petits bourgeois du Temple qu’il pouvait songer eu ce moment ; il avait presque dîné deux fois ; sa canne a pomme dorée faisait le moulinet d’elle-meme dans sa main ; son chapeau s’inclinait a la mauvais, sur son oreille, et il mâchait un cure-dent de cet air vainqueur qui parle hautement de truffes et de champagne. Il n’avait mangé que beaucoup de veau.

Mais il aimait le veau.

Il allait le nez au vent et touchait a peine la terre. A quelques pas de la rue de Vendôme, sa marche fut arretée brusquement. Il venait de heurter un individu, arreté sur le trottoir, qui se rangea sans mot dire et céda la place d’un air humble.

L’individu heurté ne releva point sa tete baissée tristement ; ses bras tombaient le long de son corps ; on ne voyait point son visage, caché sous cette pauvre casquette, commune aux commissionnaires et aux joueurs d’orgue ambulants.

D’instinct, la vaillante canne de Polyte se leva terriblement ; dans un litre de vin a douze sous il y a des idées de bataille ; mais la canne de Polyte retomba sans avoir frappé.

Le pauvre diable qui continuait son chemin lentement et d’un pas pénible avait l’air brisé par la douleur ; or, en ces quartiers, c’est la douleur physique qui regne ; le long de ces rues détournées, il n’est pas rare de trouver des malheureux, chancelants sous l’angoisse de la faim.

Polyte s’arreta.

Le plus charmant de nos artistes, l’observateur inépuisable qui met plus de philosophie dans un coup de crayon et plus d’esprit dans une seule ligne qu’il n’en faudrait pour défrayer un gros livre, Gavarni a dit, d’apres un chansonnier fameux : « Le plaisir rend l’âme si bonne ! »

Absolument parlant, la pensée est peut-etre discutable. Elle devient axiome, si on l’applique aux plaisirs de l’estomac, quand l’estomac fonctionne avec aisance et promptitude.

Or, tous les Polytes du monde, qu’ils soient époux de reines ou favoris de mercieres sur le retour, sont forcés d’avoir un excellent estomac. C’est la une des qualités les plus indispensables de l’emploi.

Polyte avait mangé raisonnablement chez Batailleur et consommé vingt-cinq sous a la Girafe. La Girafe donne immensément de choses pour vingt-cinq sous !

Polyte avait en ce moment l’âme tres-bonne, il daigna se retourner et regarder le pauvre passant. Il reconnut en lui un de ses anciens camarades d’enfance, un condisciple de l’école mutuelle.

– Tiens, tiens ! se dit-il, c’est Jean Regnault !… comme on se perd de vue !… et comme la chance sépare les hommes !… Me voila devenu un monsieur ; j’ai une position ; je suis bien habillé ; un jour ou l’autre je dois faire fortune, c’est évident. Lui, au contraire, il a gardé la veste courte et la casquette… il est resté peuple… tout ça dépend des caracteres… Il faut bien qu’il y ait du petit monde !

Polyte, comme on le voit, avait en lui l’étoffe d’un moraliste.

– C’est égal, reprit-il, c’était un bon enfant autrefois… Il a l’air drôlement vexé, ça lui fera peut-etre plaisir de revoir un ancien…

Il fit quelques pas en redescendant la rue du Puits.

– Oh ! hé ! Jean ! cria-t-il. Petit Jean !… comme tu passes fier a côté des amis !

Jean Regnault n’entendait pas, il poursuivait son chemin tete baissée.

Polyte courut apres lui, et le prit par le bras.

– Eh bien ! eh bien ! dit-il, es-tu devenu sourd, Petit-Jean ?

Celui-ci s’arreta enfin et leva les yeux d’un air étonné. Au premier aspect il ne reconnut point son camarade d’école. L’hésitation qu’il montrait fit sourire Polyte et le flatta tres-évidemment.

– Tu ne me remets pas, mon petit ? prononça-t-il d’un ton protecteur en relevant sa cravate affaissée ; je conçois ça, on prend de la taille… Et puis, faut dire que j’ai un peu changé de manieres… Mais je n’en suis pas plus fier pour cela, mon bonhomme… Une poignée de main, vivement !

La figure de Jean Regnault, qui était chargée de tristesse, s’éclaira pour un instant ; il eut presque un sourire.

Polyte et lui avaient été grands amis autrefois.

– Comme te voila devenu grand ! murmura-t-il. J’aurais passé pres de toi sans te reconnaître !

Le protégé de madame Batailleur caressa ses gants demi-propres et dit :

– Je crois bien !…

Le regard de Jean le parcourut de la tete aux pieds.

– Au temps ou nous nous connaissions, Polyte, reprit-il avec un gros soupir, nous étions bien heureux ! – Tu trouves, toi, mon bon ?… Eh bien, pas moi ! – C’est vrai, poursuivit Jean, ce que les uns regrettent comme du bonheur, les autres voudraient l’oublier… on dirait que tu es devenu riche ? – Oh ! oh ! fit Polyte, riche n’est pas le mot… mais je suis légerement a mon aise. – Tu as une place ? – Et une crâne !… mais d’ou sors-tu donc, mon petit, si tu ne sais pas que je suis avec madame Batailleur ? – Ah !… fit Jean.

Cette exclamation n’impliquait ni étonnement ni répugnance. Jean Regnault était un honnete cour ; il n’y avait en lui que de bons instincts, et l’honneur, qu’il comprenait, sans le savoir, l’eut gardé personnellement contre toute chose honteuse ; mais, chez autrui, le vice ne le surprenait point. Il vivait, depuis son enfance, dans un milieu ou la morale inconnue ou faussée admet d’étranges accommodements, il voyait autour de lui l’infamie acceptée et admise jusque dans la vie de famille.

A Paris, les mours populaires sont ainsi faites ; le vice s’y arrange tranquillement et s’y fait une bonne place. Les mots et les idées tournent. De meme que l’honneur commercial ressemble peu a l’honneur chevaleresque, de meme la vertu se modifie et se transforme jusqu’a devenir, dans certaines classes de notre société, un absurde et hideux contre-sens. Ce qui s’appelle ainsi, c’est le vice organisé, paisible, payant son loyer, montant sa garde…

Le vice légal, qui se montre bonnement et qui arrive a cette extrémité monstrueuse d’avoir la paix de la conscience !

Ces gens ont un Évangile négatif : tout ce que le code ne punit point expressément est pour eux le nec plus ultra du moral. Encore discutent-ils les menaces du code, qu’ils trouvent aveugles et séveres !…

Le mariage est pour eux une exception, un luxe ; ils s’accouplent au hasard ; ils jettent dans les boues de Paris, sans remords aucun, cette multitude de misérables enfants qui plus tard vont peupler les bagnes et fournissent des acteurs aux drames aimés de la cour d’assisses.

Ces gens ne sont pas le peuple (que Dieu nous garde de le dire !) ; mais il forme une immense minorité dans la capitale des lumieres. Ils n’habitent pas un quartier spécial : ils sont dans tous les quartiers ; ils appartiennent nominalement a toutes les religions.

Quelques-uns, assis sur de hauts degrés de l’échelle sociale, sont ainsi par systeme ; on les appelle, ma foi, des philosophes ! Le plus grand nombre a du moins l’excuse de l’ignorance et de la misere.

Qui oserait nier ces choses ? certaines familles, bien meublées et bien logées, poussent la naiveté de l’infamie jusqu’a pleurer comme perdue l’enfant qui s’est mariée avec un homme pauvre, tandis qu’elles citent avec orgueil cette autre enfant possédant équipage et cachemire, parce que sa jeunesse fut avantageusement escomptée…

Cette nuit profonde se fait jusque dans le cour des meres !

De tous les quartiers de Paris, celui du Temple, qui s’adonne presque exclusivement aux petits commerces usuraires et a tous les genres de gain peu licites, est assurément le moins gardé contre la honte ; il est pauvre ; il a le voisinage dissolvant des bas théâtres ; sa voie est l’usure séculaire ! la récompense de ses labeurs est l’orgie de la Courtille.

Il y a certainement dans le Temple un tres-grand nombre d’honnetes gens, mais leur honneteté ne peut avoir ces haines vigoureuses dont parle Moliere ; ils s’accoutument, ils tolerent, ils acceptent. Le vice n’est point a eux, mais ils se frottent au vice sans répugnance et par nécessité de vivre.

Jean Regnault était d’une famille ou, de pere en fils, l’honneteté semblait un héritage. Il n’y avait jamais eu qu’une tache dans cette maison de braves gens, et la faute d’un seul avait été cruellement expiée par la famille entiere. Mais les Regnault avait des voisins ; Jean, depuis son enfance, était habitué aux histoires du Temple. Il savait les mours des marchands : Jean ne devait pas plus s’étonner de voir un adolescent aux prises avec l’âge mur de madame Batailleur, que de voir une jeune fille présentée a un monsieur de cinquante ans et comme il faut. Les deux choses rentrent dans l’acception de ce mot, qui fait la joie des fabricants de vaudevilles et qui est le plus impudent des euphémismes : une connaissance honnete…

Tout ce qu’on peut dire, c’est que Jean serait mort avant de tomber lui-meme jusque la…

– Voila ma place, reprit Polyte en activant le moulinet de sa canne ; bien boire, bien manger, bien dormir… une toilette assez agréable… de temps en temps le spectacle, le bal a discrétion, et rien a faire !

Il regarda Jean pour voir s’il était fasciné.

Jean, distrait un instant par la rencontre de son ancien camarade, retombait dans sa tristesse morne.

– Que dis-tu de ça, toi ? demanda brusquement Polyte ; ça, te chausserait n’est-ce pas, mon petit ? Jean ne répondait point.

Polyte lui secoua le bras et l’attira jusque sous un réverbere.

– Mais comme tu es changé, mon bonhomme, s’écria-t-il avec une nuance de véritable intéret ; tu es pâle comme un mort, tes yeux sont rouges… Es-tu malade ?

Jean secoua la tete.

– Alors, tu es amoureux ! reprit le lion du Temple. Vous autres, jeunes premiers candides, qui ne connaissez pas la vie, vous prenez les femmes au sérieux… en plein dix-neuvieme siecle, si on a vu des petitesses pareilles !… Voyons, n’est-ce pas que j’ai deviné, mon vieux ?

Jean secoua encore la tete.

– Ce qu’il y a de sur, poursuivit Polyte, c’est que tu n’es pas énormément bavard !… Allons, mon bonhomme, déboutonne-toi un peu avec un ancien… Qui sait ? je pourrais peut-etre te tirer de peine… On a vu des choses plus drôles que ça !

Au lieu de répondre, Jean mit son front entre ses mains.

– C’est donc bien dur ?… murmura le dandy avec une sorte d’effroi.

Un sanglot souleva la poitrine de Jean ; ses deux mains retomberent, et Polyte vit son visage inondé de larmes. Cette douleur le frappa beaucoup plus vivement qu’on n’aurait pu s’y attendre. Il demeura tout interdit et ne trouva plus de paroles.

Ce fut Jean qui rompit le premier le silence.

Quelques mots tomberent de sa bouche, pénibles et embarrassés ; Polyte écoutait. Jean s’anima peu a peu ; le plaisir mélancolique qu’éprouvent a s’épancher les âmes blessées prenait insensiblement le dessus ; il raconta sa douloureuse histoire, la venue des recors dans la maison, le danger qui pesait sur la mere Regnault et de l’impossibilité ou il se trouvait de satisfaire son créancier impitoyable.

A mesure qu’il parlait, les traits fades et grossiers du dandy de bas ordre prenaient une expression d’intéret croissant ; sa figure, qui n’avait ordinairement d’autre caractere qu’une épaisse insouciance, arrivait a peindre de véritables émotions.

– Si c’est possible ! grommelait-il de temps en temps ; faire du mal comme ça a une pauvre bonne femme !

Lorsque Jean eut fini, Polyte ferma son poing avec colere, et frappa violemment le pavé du bout de sa canne.

– Et c’est ce coquin de Johann qui fait tout cela ! s’écria-t-il. Si j’avais su, du diable si je lui aurais porté mes vingt-cinq sous tout a l’heure !… quant au bausse, il paraît que c’est un fameux sans-cour tout de meme… car elle est vieille, vieille ! n’est-ce pas, la mere Regnault, Petit-Jean ? – Oh ! oui, elle est bien vieille !… et la prison la tuera ! – Quant a ça, mon bonhomme, la prison ne tue personne… On fait de drôles de noces a Clichy, sais-tu bien ? – Tu n’y penses pas, mon Dieu !… ma pauvre grand’mere ! – C’est juste, ça ne sait pas nocer, répliqua Polyte avec un léger sentiment de dédain ; mais Dieu de Dieu ! s’écria-t-il aussitôt apres, faut-il que je sois gueux comme un rat !… je n’ai que mes effets, moi, vois-tu… Ah ! si j’avais seulement fait des économies !

Il fouilla dans les deux goussets de son gilet et en retira deux pieces de trente sous.

– Il y a bien ma chaîne d’or, poursuivit-il en pesant ce bijou dont l’apparence était magnifique ; mais c’est du cuivre…

Jean lui tendit la main.

– Merci, mon pauvre Polyte, dit-il, je vois bien que tu as toujours un bon cour… mais tu ne peux rien pour moi… – Minute ! répliqua le dandy, on peut consommer un franc cinquante a l’estaminet… pendant ce temps-la, les idées viennent. – Je n’ai pas le cour a cela, murmura Jean. – Ça, c’est selon les tempéraments… Moi, un verre de quelque chose me fait toujours plus de bien que de mal… Mais cherchons ici, puisque tu le veux… Voyons, combien te faudrait-il en tout ? – Avec les frais, ça va bien maintenant a plus de huit cents francs. – Huit cents francs ! répéta Polyte. Si je demandais la somme a Joséphine, elle me mettrait bien huit cents fois a la porte !

Il regarda tour a tour son pantalon, son gilet et son habit.

– Tout ça vaut trente francs, murmura-t-il, au plus juste prix… Restent sept cent soixante et dix points a trouver.

Le côté comique de cette scene disparaissait sous l’émotion des deux interlocuteurs.

Jean était attendri puissamment et serrait la main de Polyte avec reconnaissance.

– Ce n’est pas tout ça, s’écria celui-ci. J’ai beau chercher… je ne trouve rien.

Il resta durant quelques secondes immobile, tortillant les meches pommadées de ses cheveux et rongeant la pomme de sa canne. Tout a coup il ôta son chapeau et fit une gambade sur le pavé.

– Ne m’as-tu pas dit que tu avais une centaine de francs ? s’écria-t-il avec autant de joie que s’il eut découvert une mine d’or. – Cent vingt francs ! répliqua Jean Regnault. – Eh bien ! mon bonhomme, poursuivit Polyte en le prenant par la taille et en commençant une polka, Johann nous est inférieur !… Nous nous moquons du bausse !… Nous nous fichons de la prison !… Toutes nos dettes sont payées en grand !… Et nous aurons bien encore quelques croix de reste pour déjeuner demain matin aux Vendanges !…