Les Habits Noirs - Tome I - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1863

Les Habits Noirs - Tome I darmowy ebook

Paul Féval (père)

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Opis ebooka Les Habits Noirs - Tome I - Paul Féval (père)

Ce cycle de huit romans, publiés de 1863 a 1875, est a rapprocher de la série des Rocambole de Ponson du Terrail, qui connaissait un grand succes depuis 1857. Il a été popularisé par une série télévisuelle datant de 1967, du temps de l'ORTF... Les «Habits noirs» est le signe de l'appartenance aux classes «élevées» de la société et en meme temps le surnom donné a une bande criminelle réelle qui agissait a Paris dans les années 1830, et qui fut jugée lors d'un proces a sensation en 1845. Ce surnom, les membres de la bande l'avaient acquis en raison de leurs manieres raffinées et de l'apparence de respectabilité qu'ils avaient endossée. Ainsi est doublement mise en avant par Féval l'hypocrisie sociale, l'éternelle comédie grinçante d'une société pervertie par l'absence de valeurs, ou le crime regne sous le masque meme de la loi et de l'ordre, les rongeant ainsi de l'intérieur. La bande criminelle les «Habits Noirs», dirigée par Lecoq, le bras droit du colonel Bozzo-Corona, le «Maître a tous», organise le vol de la caisse du banquier Bancelle, en 1825, tout en montant une machination compliquée destinée a égarer la justice sur un faux coupable (manoeuvre que les Habits noirs appellent «payer la loi», et qu'ils renouvelleront a chaque épisode). Ce faux coupable est André Maynotte, sur lequel Lecoq satisfait ainsi une ancienne vengeance. André Maynotte est condamné, mais réussit a s'enfuir...

Opinie o ebooku Les Habits Noirs - Tome I - Paul Féval (père)

Fragment ebooka Les Habits Noirs - Tome I - Paul Féval (père)

A Propos

Partie 1 - Le brassard ciselé
Chapitre 1 - Essai sur les Schwartz
Chapitre 2 - Monsieur Lecoq
Chapitre 3 - Cinquante dons Juans
Chapitre 4 - Pot au lait
Chapitre 5 - Scrupules de J.-B. Schwartz
Chapitre 6 - Aux écoutes

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes :

* Les Habits Noirs

* Cour d’Acier

* La rue de Jérusalem

* L’arme invisible

* Maman Léo

* L’avaleur de sabres

* Les compagnons du trésor

* La bande Cadet


Partie 1
Le brassard ciselé


Chapitre 1 Essai sur les Schwartz

 

Il y avait une fois, au petit pays de Guebwiller, en Alsace, une famille Schwartz, qui était bien honnete, et qui fournissait des Alsaciens a l’univers entier. Les Alsaciens sont généralement bien vus dans le monde, et la famille Schwartz, soit sur commandes, soit d’office, plaçait ses petits avec faveur. Faveur est un mot de terroir ; il se prononce vafeur et acquiert une tres suave harmonie en passant par une bouche sachant bien bârler le vranzais.

La famille Schwartz florissait donc, croissant et multipliant avec une évangélique abondance, expédiant ses couvées a Paris, en province, a l’étranger, et, nonobstant ses exportations continuelles, gardant toujours en magasin un stock imposant de petits Schwartz et de petites Schwartzesses prets et pretes pour l’emballage.

Pour le commerce, les sociétés chorales, la biere et l’accent, nul pays ne peut rivaliser avec l’Alsace ! Un jeune Schwartz, conditionné avec soin et mur pour la conquete, résume en lui seul toutes les vertus du Savoyard, du Provençal et de l’Auvergnat ; il possede la proverbiale économie du premier, l’aplomb vainqueur du second et la chevaleresque délicatesse du troisieme. Aussi voyez : je vous mets au défi de trouver en Europe une cité de deux mille âmes qui ne possede au moins un Schwartz !

En 1825, il y en avait deux a Caen : un commissaire de police aussi probe qu’habile et un pâtissier suisse qui faisait honnetement sa fortune. Cette date de 1825, a Caen, et le mot commissaire de police vont mettre tout d’un coup peut-etre le lecteur sur la voie, et chacun devinera qu’il s’agit ici du fameux proces Maynotte. Parmi les causes célebres, l’affaire Maynotte est une des plus curieuses et des moins connues.

Le 14 juin de cette meme année 1825, un jeune Schwartz, un vrai Schwartz de Guebwiller, arriva a Caen sur l’impériale de la diligence de Paris. Sa mise était propre et dénotait ces soins assidus qui ne réussissent pas toujours a dissimuler la gene. Il n’était pas grand, mais sa taille bien prise annonçait une constitution saine et résistante. Il avait le poil brun, la peau fortement colorée et les traits pointus. Ce type, assez rare en Alsace, est d’ordinaire modifié de bonne heure par une obésité précoce. J.-B. Schwartz était encore tres maigre. Il ne paraissait pas plus de vingt ans. L’aspect général de sa physionomie était une douceur grave, inquiétée par des yeux trop vifs et dont le regard semblait avide.

Son bagage était si mince qu’il put le prendre sous son bras en descendant de voiture. Les gens qui postulent pour les divers hôtels sont physionomistes en Normandie : personne ne lui demanda sa pratique. Il se procura l’adresse de M. Schwartz, le commissaire de police, et celle de M. Schwartz, le Suisse pâtissier.

Entre Schwartz parvenus et Schwartz a parvenir, c’est un peu une franc-maçonnerie. Notre jeune voyageur fut tres bien reçu chez le marchand ; on lui demanda des nouvelles du pays ; on se montra sensiblement touché de ce fait que son pere et sa mere étaient morts tous deux, laissant deux pleines douzaines de Schwartz orphelins en bas âge. Il était l’aîné. En vingt années, sa digne mere avait eu seize couches dont six doubles. Les dames Schwartz sont toutes comme cela, Dieu soit loué.

Il n’eut meme pas besoin de dire qu’il venait a Caen pour gagner sa vie ; c’est chose sous-entendue qu’un Schwartz ne voyage pas pour son plaisir. Le commissaire de police et le pâtissier s’écrierent tous deux a sa vue : « Quel dommage ! si vous étiez venu la semaine derniere… » Mais a présent, Schwartz est installé !

Schwartz était installé chez le Suisse ; Schwartz avait fait son nid au bureau de police : des Schwartz de rechange.

A l’heure du dîner, notre jeune voyageur se promenait mélancoliquement sur les bords de l’Orne. L’hospitalité de ses deux compatriotes n’avait pas été jusqu’a lui offrir place a table. Il portait toujours son bagage sous son bras, et ses réflexions n’étaient pas couleur de rose. Sans doute, avant de désespérer tout a fait, il lui restait a voir une grande quantité de Schwartz dans les divers départements de la France ; mais ses finances étaient a bout, et son estomac patientait depuis le matin.

– Eh ! Schwartz ! cria derriere lui une voix joyeuse. Il se retourna vivement et déja content. Toute rencontre est bonne aux affamés, car il y a au bout un dîner possible. Cependant, a la vue de celui qui se présentait, la physionomie de J.-B. Schwartz se rembrunit, et il baissa les yeux. Un jeune homme de son âge, tres passablement couvert, et dont l’élégance sui generis annonçait un commis voyageur, venait droit a lui le long du quai, le sourire aux levres et la main tendue.

– Comment va, bonhomme ? demanda le nouveau venu avec rondeur. Nous voila donc dans la patrie du bouf gras, hé ?

Il ajouta, apres avoir secoué la main de Schwartz, qui resta inerte et froide :

– Comme on se rencontre, tout de meme !

– C’est vrai, monsieur Lecoq, répliqua le jeune Alsacien qui souleva son chapeau de cérémonie, on se rencontre comme cela.

M. Lecoq passa son bras sous le sien, et Schwartz sembla éprouver une sorte de malaise. Nous devons dire que rien, dans l’apparence du nouveau venu, ne motivait une pareille répulsion. C’était un fort beau garçon, au teint frais, a la tournure crâne, au regard ouvert et hardi. Ses manieres pouvaient manquer de distinction comme son costume abusait des couleurs voyantes, mais ces détails devaient importer peu a notre Alsacien. On est prudent a Guebwiller. Les défiances de J.-B. Schwartz doivent donc nous mettre en garde jusqu’a un certain point contre ce flambant M. Lecoq.

– A-t-on dîné ? demanda celui-ci au bout de quelques pas. Schwartz rougit, et ses yeux mobiles se prirent a rouler ; mais il répondit :

– Oui, oui, monsieur Lecoq.

Le commis voyageur s’arreta, le regarda en face, et partit d’un éclat de rire un peu forcé.

– Fui ! fui ! mézié Legog ! répéta-t-il, exagérant l’accent de son compagnon. As-tu fini ! Nous mentons comme un polisson, Baptiste ! Ceux qui vous ont dit, mon ami, s’interrompit-il avec une dignité superbe, que j’ai été remercié chez Monnier freres, en ont menti par la gorge ! On ne remercie pas Lecoq, fils adoptif d’un colonel, entendez-vous ? C’est Lecoq qui remercie, quand les patrons ont le don de lui déplaire. Monnier est une simple crasse. J’avais quatre mille chez lui ; Berthier et Cie m’ont offert cinq mille et mes commissions : emballé !

– Cinq mille et les commissions ! répéta l’Alsacien qui passa sa langue sur ses levres.

– Du nanan, hé, bonhomme ? Je ne m’arreterai pas la… Et pourquoi n’etes-vous plus chez les Monnier, vous ?

– On a réduit le nombre des employés.

– Je vous dis : des crasses… Combien avais-tu ?

– Trois cents et le déjeuner…

– Au pain et a l’eau… Une baraque… Jean-Baptiste, si j’osais m’exprimer avec franchise, je te dirais que tu es un parfait dindon, une poule.

Schwartz essaya de sourire et répondit :

– Je n’ai pas de bonheur comme vous, monsieur Lecoq.

Ils avaient quitté le bord de l’eau et montaient la rue Saint-Jean. Le commis voyageur haussa les épaules.

– Dans le commerce, Jean-Baptiste, professa-t-il, il n’y a ni bonheur ni malheur. C’est la façon de tenir les cartes, voila, hé ?… Et la maniere de risquer son tout… Moi qui parle, des que je trouverai un cheveu dans Berthier et Cie, je m’envolerai vers d’autres rivages avec huit mille de fixe ou davantage…

– Vous devez faire de rudes économies, monsieur Lecoq ! interrompit Schwartz avec une naive admiration.

M. Lecoq quitta son bras pour lui donner un maître coup de poing dans le dos.

– Le jeu, le vin, les belles ! dit-il. Je suis un jeune fils de famille, et les poules mouillées ne font jamais fortune, hé, bonhomme !

En meme temps, il fit pirouetter Schwartz, et le poussa sous la porte cochere d’une grande vieille maison qui avait pour enseigne cet illustre tableau représentant un volatile haut jambé, marchant sur la criniere d’un lion avec la légende : Au Coq hardi.

J.-B. Schwartz se laissa faire parce qu’une violente odeur de cuisine le prit par les narines comme la main du dompteur saisit le taureau par les cornes.

– La fille ! cria M. Lecoq de ce ton impérieux qui pose les commis voyageurs dans les hôtels. Maman Brulé ! pere Brulé ! quelqu’un, que diable ! Tout le monde est-il mort ?

Maman Brulé montra, au seuil de la cuisine, un vénérable visage de sorciere. M. Lecoq lui envoya un baiser et dit :

– Puisque je retrouve un ami fidele, et que la table d’hôte est en train depuis une demi-heure, servez deux festins a quatre francs par tete dans ma chambre… Et distinguez-vous, hé, mon cour !

Il fut récompensé par le sourire sans dents de l’hôtesse.

– C’est ici que je respire, quand je viens a Caen, poursuivit-il en montant les marches déjetées de l’escalier. On m’y donnerait les ardoises du toit a crédit. Mais je n’en ai que faire, hé, bonhomme ! Prenez la peine d’entrer.

J.-B. Schwartz entra sans résistance. L’odeur des casseroles avait agi sur la partie sensuelle de son individu. Je ne sais quel vague écho des récentes paroles de Lecoq chantait autour de ses oreilles : « Le jeu, le vin, les belles ! » Le jeu, néant ; mais il ne détestait pas le vin, et la pensée d’aimer mettait son âme en moiteur. Ces gens d’Alsace ont beau etre tardifs, vienne l’aout, ils bourgeonnent… C’était une chambre d’auberge, laide et malpropre. A peine entré, M. Lecoq se précipita vers l’escalier et cria d’une voix retentissante :

– La fille ! papa Brulé ! maman Brulé ! Et quand on eut répondu :

– Mon carrosse pour huit heures ! heure militaire ! Il faut que je sois a Alençon demain matin !

En revenant vers son convive, il ajouta négligemment :

– La maison Berthier me paie un cabriolet et un cheval, hé ?… Et dans cette maison je circule la nuit pour ne pas me gâter le teint.

– Si j’osais… commença J.-B. Schwartz.

– Me demander une place dans ma charrette ?

– Oui…

– Fui !… Eh bien ! n’osez pas, Jean-Baptiste, hé !… nous allons causer tout a l’heure, bonhomme : j’ai d’autres projets sur vous pour le moment.

Une expression de défiance envahit de nouveau les traits de notre Schwartz, qui murmura :

– Vous savez, monsieur Lecoq, je ne suis qu’un pauvre garçon…

– Bien ! bien ! Nous allons causer, vous dis-je. On prend l’engagement formel de ne pas exiger de vous, seigneur, l’invention de la poudre a canon.

En parlant, il faisait sa toilette, changeant son habit de ville contre un costume de voyage. Quand la servante vint avec les plats, il ouvrit sa malle a grand bruit.

– Partant pour la Syrie, s’écria-t-il, je veux payer ma note. Qu’on me l’établisse au plus juste prix, jeunesse, hé ! sans oublier que je jouis de la remise du commerce… et de l’avoine de mon coursier !

J.-B. Schwartz n’était pas peut-etre le roi des observateurs ; cependant, il voyait clair, et il lui parut que M. Lecoq posait solidement son départ, comme on dit en termes de métier théâtral. Il devint attentif ; et, certes, a supposer que M. Lecoq voulut jouer vis-a-vis de lui une comédie, l’auditoire était surabondamment en garde. Mais cela ne servait a rien avec M. Lecoq, qui était, nous allons bien le voir, un tacticien tres original et de premiere force.

– As-tu vu l’enseigne ? demanda-t-il brusquement en prenant place a table. Au Coq hardi. C’est ce qui a déterminé mon choix, hé ! Jean-Baptiste ? Je suis Lecoq et je suis hardi. Déboutonnons-nous ; j’ai peut-etre besoin de vous, bonhomme et je paye comptant. Je suis en fonds. La vente a bien marché ici : j’ai livré avant-hier a M. Bancelle, le plus fort banquier de Caen, une caisse a secret et a défense, nouveau modele, dont il est amoureux fou. On ne parle que de cela dans la ville. Tous les banquiers de Normandie demanderont des caisses pareilles, et j’aurai un intéret dans la maison Berthier quand je voudrai. A ma santé ! Il but un verre de vin sur sa soupe et poursuivit :

– Pourquoi… parce que je suis le coq hardi, entrant partout, jolie tenue, parole élégante, facilité d’élocution et le reste… Toi, bonhomme, vous etes la poule, hé ! redingote râpée, bourse plate, timidité du malheur !… Il y a donc deux Schwartz a Caen : je mets toujours le doigt sur la chose du premier coup, vous savez bien… Les Schwartz, c’est comme les Hébreux, ça se contrepousse dans le monde, mais petitement, oui ! Apres la carpe, c’est l’Alsacien qui est le plus mou et le plus froid des animaux… Pas de place chez le pâtissier, pas de place chez le commissaire… Alors, voila mon pauvre bonhomme qui veut partir pour Alençon chercher d’autres Schwartz : c’est bete, hé !

Ces choses étaient tristes a entendre ; pourtant, puissance de l’appétit ! notre jeune ami mangeait assez bien en les écoutant. Manger fait boire ; ce généreux Lecoq lui versait du vin pur. Il est vrai que le vin des auberges de Normandie est illustre ; nulle part ailleurs on n’en peut déguster d’aussi aigre, d’aussi formellement détestable ; mais ceux qui viennent de Guebwiller ne sont pas difficiles, et l’exemplaire sobriété de notre pauvre ami lui faisait une tete plus faible que celle d’une fillette. A mesure que le festin a quatre francs suivait son cours fastueux, J.-B. Schwartz sentait naître en lui une chaleur inusitée ; il devenait un mâle, parbleu, et se surprenait a envier les hardiesses de M. Lecoq.

Dans ce petit monde des employés parisiens ou J.-B. Schwartz avait vécu déja quelques mois, Lecoq n’avait pas la meilleure des réputations ; on ne connaissait bien ni ses antécédents, ni ses accointances ; il courait sur lui des bruits fâcheux et assez graves, mais aucun fait n’était prouvé et l’envie s’attache toujours aux vainqueurs. Lecoq était un vainqueur : cinq mille francs d’appointements, ses commissions et voiture ! Il n’y avait pas, en 1825, beaucoup de commis voyageurs arrivés a ce faîte des prospérités. J.-B. Schwartz le regardait d’en bas respectueusement ; chaque verre de vin normand ajoutait a la somme de ces admirations. Au dessert, si l’on eut mis en balance, d’une part les joies de M. Lecoq, de l’autre les vertus d’Alsace, je ne sais pas si la conscience de J.-B. Schwartz eut versé a droite ou a gauche.

Il était honnete, pourtant ; il ne vous eut pas trompé sur une facture faite ; reste a savoir comme on fait la facture. Le fromage était sur la table, ainsi que les coudes de nos deux amis, et ils causaient.

– C’est une femme mariée, disait ce don Juan de Lecoq. Tu comprends, Jean-Baptiste, a nos âges, on n’est pas de bois…

Schwartz fit un signe d’assentiment, le lâche !

– Avec les femmes mariées, reprit Lecoq, il ne s’agit pas de plaisanter ; il y a le Code.

– Alors, n’y allez pas ! s’écria Schwartz sur qui ce mot produisait un effet extraordinaire : nouvelle preuve de son honneteté alsacienne.

Mais Lecoq mit la main sur son cour et prononça d’un accent dramatique :

– J’en tiens, bonhomme, hé ! Plutôt mourir que de renoncer au bonheur !… D’ailleurs, on a le fil, Jean-Baptiste. Toutes les précautions sont prises et j’ai une lettre signée de moi, qui voyage en ce moment dans la malle-poste. Elle sera jetée demain matin dans la boîte d’Alençon, a l’adresse du papa Brulé, pour lui réclamer mon jonc a pomme d’argent, qui est la dans le coin, et que je vais oublier en partant.

– Ah ! fit Schwartz. Tout ça pour une amourette !

M. Lecoq emplit les verres. Il porta le sien a ses levres et profita de ce mouvement pour examiner son compagnon a la dérobée. On était a la fin de la troisieme bouteille, Schwartz avait dîné copieusement.

– Ça ressemble, murmura-t-il, aux histoires qui sont dans les journaux. Comment appellent-ils cela, a la cour d’assises ? Fonder un alibi,je crois.

M. Lecoq éclata de rire.

– Bravo, bonhomme ! s’écria-t-il. On fera quelque chose de toi ! vous avez trouvé le mot du premier coup, Jean-Baptiste, hé ! Un alibi ! c’est précisément cela, parbleu ! Je fonde un alibi pour le cas ou le mari voudrait me causer des désagréments. Tout n’est pas rose dans l’état de séducteur, non ! il y a aussi les coups d’épée, et le mari est un ancien militaire !… La fille ! le café et les liqueurs ! chaud !

Tout ceci fut prononcé avec volubilité, parce que M. Lecoq voyait un soupçon naître dans le regard alourdi de son convive.

– Ce n’est pas moi qui me mettrais dans des embarras pareils ! pensa tout haut ce dernier.

– Jean-Baptiste, poursuivit M. Lecoq en lui versant une ample rasade d’eau-de-vie, votre tour viendra ; vous connaîtrez l’ardeur effrénée des passions… Mais je n’ai pas tout dit, hé ! Le mari est l’ami intime du commissaire de police.

J.-B. Schwartz recula son siege.

– Monsieur Lecoq, déclara-t-il résolument, vos affaires ne me regardent pas.

– Si fait, bonhomme, si fait, répliqua le commis voyageur. Il y a un boni…

– Je ne veux pas… commença l’Alsacien.

– Le roi dit : nous voulons, ma poule ! Je te paye cent francs, comptant, sans escompte, un mot que vous direz, ce soir, a l’oreille du commissaire de police, tout doucement et sans malice… Histoire de rire, quoi ! et d’obliger papa. Voila.


Chapitre 2 Monsieur Lecoq

 

Cent francs ! Sait-on bien ce qu’un Schwartz de la bonne espece peut faire avec cent francs ?

J.-B. Schwartz n’avait jamais eu cent francs. S’il avait eu cent francs, J.-B. Schwartz eut monté une maison de banque dans un grenier. On naît poete ; J.-B. Schwartz avait apporté en naissant le sens exquis du bordereau, le génie du compte de retour.

Il eut un éblouissement, car la mauvaise eau-de-vie d’auberge fermentait avec l’ambition dans sa tete, et les trois bouteilles de vin acre attisaient en lui le feu sacré ; il vit passer a perte de vue je ne sais quel mirage : de grands bureaux ou l’on marchait sur des tapis, des commis derriere des grillages, des registres verts, a titres rouges, une caisse de métal damasquinée, imposante, des garçons chargés a l’intérieur de chiffres miraculeusement alignés, de recette en livrée grise, et peut-etre, dans une voiture a quatre chevaux, Mme J.-B. Schwartz empanachée plus que deux ou trois enterrements de premiere classe.

Cent francs ! Cent francs contiennent tout cela, plus que tout cela ! Le chene énorme est dans le petit gland.

– Je ne veux pas ! répéta pourtant sa vertu expirante.

Et il ajouta en faisant mine de se lever :

– Pour or ni pour argent, monsieur Lecoq, je ne ferai jamais rien qui m’expose.

– Jean-Baptiste, répliqua le commis voyageur d’un ton de supériorité, j’ai l’honneur de vous connaître comme ma propre poche. Écoute avant de refuser, garçon. C’est simple comme bonjour, et, outre les cent francs, on peut t’avoir une petite position chez Berthier et Cie.

– On ne donne pas cent francs pour un rendez-vous, objecta l’Alsacien. Il y a autre chose.

– Si c’est la dame qui fait les frais !… insinua M. Lecoq en passant la main dans ses cheveux.

J.-B. Schwartz était de taille a comprendre ainsi l’amour, et cet argument le toucha au vif. M. Lecoq, battant le fer pendant qu’il était chaud, s’écria :

– N’essaye donc pas de raisonner sur des choses que tu ne connais pas, bonhomme ! Voila l’affaire en deux mots : tu te noies, je te sauve, hé ! Maintenant, voici l’ordre et la marche : M. Schwartz le pâtissier ferme a neuf heures ; des qu’il sera neuf heures et demie, tu n’auras donc plus a choisir : c’est chez M. Schwartz, le commissaire de police, qu’il te faudra demander a coucher dans le grenier.

– Mais il m’a éconduit ! interrompit notre Alsacien.

– Parbleu ! Inculquez-vous bien cette vérité : Aussi loin que peuvent s’étendre les limites de notre planete, sur la terre il n’est plus que moi qui s’intéresse a ta personne !

– C’est vrai, balbutia J.-B. Schwartz qui avait l’eau-de-vie larmoyante. Je suis seul ici-bas !…

– Triste exilé sur la terre étrangere… On pourrait citer une foule de textes mis en musique par les premiers compositeurs. Il n’en est pas moins vrai qu’a dix heures dix minutes, le commissaire de police rentrera chez lui, sortant du cirque des freres Franconi, bâti en toile d’emballage sur la place de la Préfecture. Il sera pressé et de mauvaise humeur parce que ce sera la quatorzieme fois qu’il aura contemplé, pour les devoirs de sa charge, M. Franconi pere en habit de général et Mlle Lodose en costume de Cymodocée. Il montera la rue de la Préfecture, puis la rue Écuyere. Vous le suivrez place Fontette, puis rue Guillaume-le-Conquérant, jusqu’a la place des Acacias, ainsi nommée parce qu’elle est plantée de tilleuls. C’est la que Mme Schwartz couche : une femme sur le retour, désagréable, mais qui rit quand on la chatouille. Vous vous approcherez du magistrat, son époux. Votre aspect lui causera une surprise pénible ; il s’écriera : « Encore vous ! » Peut-etre meme ajoutera-t-il a cette exclamation quelques paroles d’emportement, telles que fainéant, va-nu-pieds ou autres. C’est son droit : toutes les semaines, il reçoit trois ou quatre visites de Schwartz. M’écoutez-vous, Jean-Baptiste, hé ?

Jean-Baptiste écoutait, quoique ses paupieres appesanties battissent la chamade. M. Lecoq continua :

– Attention, bonhomme ! c’est ici l’important. Tu lui diras : « Monsieur et respectable compatriote, le guignon semble me poursuivre dans cette capitale de la Basse-Normandie. Je me trouve dépourvu de fonds par le plus grand de tous les hasards. Je comptais, en cette extrémité, sur la protection d’un de mes anciens supérieurs dans la hiérarchie du commerce parisien : M. Lecoq, haut employé de la maison Berthier et Cie qui a fourni la caisse a secret de l’honorable M. Bancelle… » Tu saisis, hé ? Ce ne sont pas des mots en l’air : il y en a pour cent francs, a prendre ou a laisser… « Mais, poursuivras-tu, ce jeune représentant a quitté, ce soir-meme, l’hôtel du Coq hardi, sa demeure, et s’est mis en route pour Alençon dans son équipage… » Tout ce récit est pour arriver a prononcer ces derniers mots-la ; répete ! J.-B. Schwartz répéta, puis il demanda :

– Ou coucherai-je ?

– Ou auriez-vous couché, si vous ne m’aviez pas rencontré, Jean-Baptiste ? Ne nous noyons pas dans les détails. Quand le digne magistrat vous aura prié de passer votre chemin, tout sera dit : vous aurez gagné la somme et les droits a ma reconnaissance éternelle.

Le jeune Alsacien réfléchissait. Sa pensée, un peu confuse, ne voyait absolument rien de compromettant dans la démarche insignifiante qu’on lui demandait. Ce qui l’inquiétait, c’était la grandeur de la récompense promise a un si faible travail. M. Lecoq se leva et jeta sa serviette. Huit heures sonnaient.

– J’ai dit, déclama-t-il. Maintenant l’amour m’appelle.

– Si je savais, murmura J.-B. Schwartz, qu’il n’y a rien autre chose que de l’amour la-dessous !

– Je suppose, bonhomme, fit séverement le commis voyageur, que vous ne suspectez ni mon honneur ni mes opinions politiques !

J.-B. Schwartz n’avait pas songé aux opinions politiques de M. Lecoq. Il eut donné beaucoup pour avoir sa nuit devant lui et pouvoir réfléchir. Mais M. Lecoq bouclait sa malle apres avoir payé sa note. Tout était pret, rien ne traînait, sauf la canne de jonc a pomme d’argent, oubliée a dessein dans un coin.

M. Lecoq descendit en sifflant un air ; J.-B. Schwartz le suivit. L’équipage du commis voyageur de la maison Berthier et Cie, brevetée pour les caisses a défense et a secret, coffres-forts, serrures a combinaisons, etc., était une méchante carriole, mais son petit cheval breton semblait plein de feu.

– Donnez-vous des arrhes ? prononça faiblement le jeune Alsacien au moment ou son compagnon mettait le pied sur le montoir.

– Pas un fifrelin, Jean-Baptiste, hé ! répondit M. Lecoq. Je ne vous cache pas que vos hésitations me déplaisent. Dites oui ou non, bonhomme…

– Si je faisais la chose, demanda J.-B. Schwartz, ou vous rejoindrais-je ?

– Dites-vous oui ?

– Non…

– Alors, que le diable t’emporte, Normand d’Alsace !… A l’avantage !

– Mais je ne dis pas non.

M. Lecoq prit en main les renes. Schwartz faisait pitié. Pour le meme prix, il eut vendu la chair de ses bras, ses dents qu’il avait longues, sa foret de cheveux ou peut-etre le salut de son âme. Mais il avait peur de mal faire, dans le sens que la loi attache a ce mot.

– Gare ! cria M. Lecoq qui fit claquer son fouet.

– Je dis oui… balbutia Schwartz avec abattement. Lecoq se pencha vers lui et lui caressa la joue.

– Petite bagasse ! fit-il en prenant pour une fois le pur accent de la Cannebiere. Nous y voila, Jean-Baptiste, hé ?… Ta nuit ne sera pas longue. A deux heures du matin, tu sortiras de Caen par le pont de Vaucelles ; tu feras une lieue de pays en te promenant sur la route d’Alençon. A trois heures juste, je serai en avant du village d’Allemagne, dans le bois qui est a droite de la route… A bientôt, bonhomme, et dis ta leçon, ni plus ni moins… Hue, Coquet !

Coquet fit feu des quatre pieds et partit comme un trait, pendant que la fille, les garçons, maman Brulé, papa Brulé et les petits Brulé souhaitaient a grands cris bon voyage. Les soirées de juin sont longues. Il faisait encore jour quand M. Lecoq et son fringant bidet breton quitterent la cour du Coq hardi, laissant ce malheureux J.-B. Schwartz au labeur de ses réflexions. M. Lecoq avait le cure-dents a la bouche et claquait son fouet comme un vainqueur en descendant les petites rues qui menent a la riviere. Oh ! le gai luron ! Il souriait aux fillettes, il envoyait des baisers aux marchandes sur le pas de leur porte, il provoquait les gamins et disait : « Gare la, papa ! » aux gens qui se dérangeaient pour le laisser passer.

Et figurez-vous qu’on le connaissait bien. La caisse, vendue par lui a M. Bancelle, le riche banquier, était célebre dans la ville de Caen : une caisse-fée qui défiait les voleurs et vous saisissait le bras du coquin comme un gendarme ! Paris ne sait qu’inventer ! Le coffre-fort coutait cher ; les négociations avaient duré du temps. D’autres richards se tâtaient déja pour acquérir un meuble si utile. A Caen on ignorait le nom de Berthier et Cie ; on disait tout bonnement la caisse Lecoq. M. Lecoq était un jeune homme illustre.

On disait, sur le passage de la carriole : « C’est M. Lecoq qui s’en va pour vendre d’autres caisses. Celui-la n’est pas embarrassé. Il n’a affaire qu’aux calés ! »

Quand M. Lecoq sortit de la ville, a la brune, par le pont de Vaucelles, il avait des centaines de témoins, prets a constater son départ.

Cela prouve peu, puisque en définitive, on peut revenir. Mais les circonstances insignifiantes sont comme les petits ruisseaux qui font les grandes rivieres.

Tant que le crépuscule dura, M. Lecoq maintint son bidet au grand trot ; il adressa la parole a tous les charretiers qu’il croisa. La nuit venue, a trois quarts de lieue des faubourgs, il mit pied a terre a la porte d’une auberge pour allumer ostensiblement ses lanternes.

– Une jolie biquette, dit l’aubergiste en tapant la croupe de Coquet.

– Ça va trotter du meme pas jusqu’a Alençon, répliqua M. Lecoq. Et hue !

A cinq cents pas de l’auberge il y avait un coude, et un taillis de châtaigniers s’étendait sur la droite. M. Lecoq arreta brusquement son cheval, des qu’il eut tourné le coude. Il regarda en avant, il écouta en arriere. La route était déserte. M. Lecoq sauta hors de sa carriole ; il prit Coquet par la bride et le mena en plein taillis, par un petit sentier ou la voiture avait peine a passer. Ce sentier lui-meme fut abandonné a la premiere éclaircie. Coquet, violemment attiré, fit trou dans le taillis et la carriole se trouva hors de la voie. En plein jour, on l’aurait vue aisément, mais la nuit, tout ce qui n’est pas dans le chemin tracé disparaît sous bois.

M. Lecoq détela son cheval, fit avec lui deux ou trois cents pas dans le taillis et l’attacha enfin au plus épais du fourré. Cette besogne accomplie, il revint a la carriole. En un tour de main, son glorieux pantalon a carreaux fut remplacé par un pantalon d’ouvrier en cotonnade bleue, tout usé aux genoux ; au lieu de son élégante jaquette de voyage, il mit une blouse de toile et se coiffa d’un gros bonnet de laine rousse qu’il rabattit sur ses yeux.

Singulier accoutrement pour un rendez-vous d’amour !

M. Lecoq ôta ses bottes ; il chaussa des pantoufles de lisiere et, par-dessus, de bons souliers ferrés.

Nous affirmons que sa maîtresse elle-meme aurait pu passer pres de lui sans le reconnaître. Il se mit en marche. C’était, en perfection, un épais balourd du Calvados, demi paysan, demi citadin.

M. Lecoq regagna la route, et piqua vers Caen d’un pas pesant. Il était neuf heures et demie.

A dix heures moins quelques minutes, un homme sortit tout a coup de la boutique d’un marchand de curiosités, située sur cette place des Acacias, au quartier Saint-Martin, ou demeurait le commissaire de police Schwartz. Cet homme portait une blouse de paysan et un bonnet de laine rousse. Sa marche ne faisait point de bruit, parce qu’il était chaussé de lisiere. Il traversa la place rapidement et prit sous un banc une paire de gros souliers ferrés.

Comme dix heures sonnaient, le meme homme, chaussé en pataud et faisant sonner contre le pavé les gros clous de ses galoches, arriva sur la place de la Préfecture, ou la musique des freres Franconi hurlait ses dernieres notes. La représentation s’achevait. Le pataud qui avait un pantalon de cotonnade bleue usée aux genoux, une blouse grise et son bonnet de laine, s’assit sur une borne, au coin de l’église. Le commissaire de police Schwartz sortit du cirque un des premiers et se dirigea tout de suite vers le quartier Saint-Martin. Le pataud le suivit a distance. A moitié chemin de chez lui, dans la rue Guillaume-le-Conquérant, le commissaire de police fut accosté timidement par un pauvre garçon qui sembla l’implorer. Le pataud pressa le pas. Le commissaire de police répondit au pauvre here d’un ton d’impatience et de dureté :

– On ne vient pas dans une ville ainsi, sans savoir ! Je ne peux rien pour vous.

Aussitôt J.-B. Schwartz, avec plus d’aplomb qu’on n’en aurait pu attendre de ses récentes perplexités, plaça la leçon apprise. Il parla de M. Lecoq, son protecteur, de la caisse Bancelle et du malheureux hasard qui faisait que justement, ce soir meme, M. Lecoq était en route pour Alençon.

Le commissaire de police répliqua :

– Je ne connais pas votre M. Lecoq et tout cela ne me regarde pas : laissez-moi tranquille !

Ce que fit J.-B. Schwartz, qui avait gagné cent francs.

Le pataud, arreté dans l’ombre d’un porche, avait écouté cette conversation fort attentivement. Quand le commissaire de police et notre J.-B. Schwartz se séparerent, il ne suivit ni l’un ni l’autre et s’engagea dans le réseau de petites rues tortueuses qui s’étend a droite de la place Fontette. Il marchait rapidement désormais et avait l’air fort préoccupé. Un cabaret restait ouvert au fond du cul-de-sac Saint-Claude. Le pataud mit son oil aux carreaux fumeux que protégeaient des rideaux de toile a matelas ; il entra. Le taudis était vide, sauf un homme qui comptait des sous derriere le comptoir.

– Sommes-nous pret, papa Lambert ? demanda M. Lecoq, que chacun a reconnu sous sa blouse.

Au lieu de répondre, le cabaretier dit :

– Avez-vous la chose, Toulonnais ?

M. Lecoq frappa sur un objet qui faisait bosse sous sa blouse. L’objet rendit un son métallique. Le cabaretier éteignit sa lampe et ils sortirent tous deux.


Chapitre 3 Cinquante dons Juans

 

Il nous faut rétrograder de quelques heures pour parler d’une chose encore plus célebre que la caisse a secret et a défense de M. Bancelle. En ce temps-la, Caen était une ville un peu tapageuse : les étudiants et les militaires faisaient beaucoup de bruit autour des jolies femmes. La plus jolie personne de Caen, la plus belle aussi, c’était Julie Maynotte, femme du ciseleur sur acier. La jeunesse dorée de Caen désertait le grand cours et le cours de la préfecture pour croiser sous les arbres lointains de la place des Acacias, depuis qu’André Maynotte avait ouvert, au coin de la promenade, un modeste magasin d’arquebuserie et de curiosités qui s’achalandait rapidement.

Les officiers de toutes armes, car la division militaire n’avait pas encore été transférée a Rouen, les étudiants des diverses facultés et les lions du commerce se faisaient connaisseurs a l’unanimité et venaient admirer, du matin au soir, les objets modernes ou antiques, disposés dans la montre étroite. André Maynotte, étranger a la ville de Caen, vendait des pistolets, des fleurets, des masques, des gants fourrés, en meme temps que des fines lames espagnoles ou milanaises, des bahuts, des pierres gravées, des porcelaines et des émaux. Je ne prétends pas dire, néanmoins, que l’éblouissante beauté de sa jeune femme ne fut pas pour quelque chose dans le succes vraiment précoce d’une pareille industrie. Julie Maynotte, suave comme une vierge-mere de Raphaël avec un petit ange dans ses bras, avait été pour la maison une merveilleuse enseigne. Ces dames vont ou courent ces messieurs ; la belle Julie rajeunissait avec une adresse de fée les dentelles de prix et les guipures authentiques, elle rendait aux soieries leurs couleurs, elle restituait aux tissus de l’Inde l’éclat premier de leurs broderies. Il y avait deux opinions parmi ces dames. Celles qui n’étaient pas mal disaient : « Elle n’a rien d’étonnant » ; celles qui étaient véritablement jolies et celles qui étaient franchement laides, réunies en un meme sentiment, par des motifs fort opposés, la déclaraient délicieuse. Et toutes s’occupaient d’elle. Il faut de ces dissensions pour faire un succes. La maison prospérait.

Et vraiment André Maynotte, fier et vaillant garçon, tout jeune comme sa femme, intelligent, robuste, ardent, tres amoureux, et qui n’eut point souffert que la vogue dépassât certaines bornes, n’avait pas trop a se plaindre. Julie, tendre et sage, le rendait le plus heureux des hommes. Les gentilshommes du commerce, les étudiants et les officiers admiraient de loin. Ces trois catégories de triomphateurs entreprennent moins qu’on ne le suppose.

Il nous faut ajouter cependant que le commissaire de police, M. Schwartz, habitait le premier étage de la maison dont les Maynotte occupaient le rez-de-chaussée. Ces voisinages protegent aussi la vertu.

De ce qui précede, le lecteur a sans doute conclu que la chose plus célebre que le coffre-fort de M. Bancelle, a Caen, était l’exquise beauté de Julie Maynotte. Erreur ! Pour faire concurrence a la fameuse caisse du banquier, c’était un objet matériel qu’il faut, et nous avons parlé des Maynotte, parce que l’objet resplendissait a la montre de leur boutique. L’objet était un brassard de Milan, ou, pour parler mieux le langage technique, un gantelet plein, composé du gant, de la garniture du poignet, articulé, et du brassard ou fourreau d’acier, destiné a emboîter l’avant-bras jusqu’au-dessus du coude. La piece entiere, damasquinée, or et argent brulés, clouée de rubis aux jointures et ciselée dans la vigoureuse maniere des armuriers du quatorzieme siecle, était une ouvre a la fois tres apparente et tres méritante, faite pour attirer le regard des profanes aussi bien que l’attention des connaisseurs.

Caen tout entier connaissait déja le brassard qu’André Maynotte avait eu dans un lot de vieille ferraille, et qui, restauré par ses mains habiles, trônait a sa montre depuis huit jours. L’opinion générale était que, dans la ville, on n’aurait pu trouver un amateur assez riche pour payer le prix d’une pareille rareté, tant a cause du travail que pour la valeur intrinseque des métaux et des pierres fines qui contribuaient a son ornementation. On chiffrait des sommes folles, et les mieux instruits affirmaient qu’André Maynotte allait faire le voyage de Paris pour vendre son brassard au roi, directeur honoraire du musée du Louvre.

C’était a peu pres l’heure ou notre J.-B. Schwartz rencontrait ce brillant M. Lecoq sur le quai de l’Orne. Cinquante paires de lunettes, lunettes du commerce, lunettes de l’école, lunettes de l’armée, étaient braquées sur la montre d’André Maynotte ou l’illustre brassard étalait ses dorures historiées entre une hache d’armes et un casse-tete, sous les festons formés par les dentelles de Julie. Ces cinquante paires de lunettes se promenaient sous les tilleuls de la place des Acacias ; elles cherchaient toutes derriere la ferraille et les guipures une charmante vision qui trop rarement s’apercevait, car Julie Maynotte fuyait devant cette vogue un peu embarrassante et se tenait avec son enfant dans l’arriere-boutique. André travaillait en chantant devant son établi, réparant une paire de pistolets de tir et répondant ça et la par un signe de tete courtois au bonjour de ses clients.

La plupart des paires de lunettes, en effet, briguaient le salut d’André ; cela donnait bon air. Il y avait la de gracieuses figures, en dépit du stupide outrage des besicles ; il y avait des joues roses, des tailles souples et fines : les jolis jeunes gens ne manquent pas plus a Caen qu’ailleurs, et tous ces chers garçons, depuis le premier jusqu’au dernier, auraient vidé leurs poches avec plaisir dans la main de quiconque les eut accusés de bonne foi d’avoir troublé cet invulnérable ménage d’artisans. La gloire !

A l’étage au-dessus, le commissaire de police et sa femme prenaient le frais a leur balcon. La dame appartenait a la catégorie hostile et prétentieuse « de celles qui ne sont pas mal ». Julie l’impatientait considérablement. Le commissaire, homme sage, esprit étroit et rigoureusement honnete, regardait un peu ses voisins comme des intrigants. Leur succes avait une odeur d’émeute, et il avait eu des peines domestiques pour avoir dit autrefois que Julie Maynotte avait les yeux grands. Mme la commissaire parlait de déménager, a cause de Julie, et regrettait la vue des arbres aigrement. Les paires de lunettes ne se dirigeaient pas assez souvent vers son balcon ; aussi disait-elle :

– C’est insupportable d’etre ainsi regardée ! Le commissaire était de mauvaise humeur.

Vers six heures et demie, un vieux domestique, portant un costume hybride qui essayait timidement d’etre une livrée, entra chez les Maynotte, et tout le monde a la fois de se dire :

– Tiens ! voila M. Bancelle qui a besoin chez André ! Le vieux domestique appartenait a M. Bancelle.

Quelques instants apres, André, tete nue et en manches de chemise, sortit avec le vieux domestique.

– C’est pour le coffre-fort, je parie ! s’écria Mme Schwartz. M. Bancelle devient fou !

– Fou a lier ! approuva le commissaire.

Et sur la place, les cinquante paires de lunettes :

– M. Bancelle ne sait plus comment manier sa serrure de sureté !

– Il a peur que sa mécanique ne le prenne pour un voleur !

– Peut-etre qu’il a déja la main pincée dans la ratiere ! Et d’autres choses encore plus spirituelles.

Cependant, Julie était seule. Il se fit un mouvement parmi les séducteurs ; mais il y avait le commissaire et sa femme a la fenetre. Sans cela, que serait-il arrivé ! On passa, on repassa devant la montre ; les poitrines s’enflaient, les jarrets se tendaient, les tailles se cambraient. Figurez-vous bien que chacun des cinquante, militaire ou civil, avait un secret espoir qui se peut formuler ainsi : « Elle me regarde. »

Tout a coup, Mme la commissaire, qui bâillait, s’interrompit et demanda :

– Qu’est-ce qu’ils lorgnent ?

C’est que les cinquante, groupés en face de la porte, regardaient, en effet, de toutes leurs lunettes.

– Badauds ! prononça le commissaire avec dédain. Sa femme, a bout de patience, quitta la fenetre. Voila ce que les cinquante regardaient :

Un rayon de soleil pénétrant dans l’arriere-boutique par une fenetre de derriere, dont la belle Julie venait d’ouvrir les contrevents, brillantait tout a coup le modeste intérieur des Maynotte ; c’était comme un lever de rideau : tout ce que contenait la petite chambre, meubles et gens, sortait vivement de l’ombre. Les meubles étaient bien simples, et ce qu’on distinguait le mieux, c’était le lit des jeunes époux dominant le berceau de l’enfant. De l’autre côté du lit, un fourneau fumait ; au milieu de la chambre une table en bois blanc supportait l’ouvrage de Julie : un monceau de guipures.

Julie avait ouvert sa fenetre pour mieux voir a peigner un blond chérubin dont le soleil dorait gaiement l’abondante chevelure. Julie ne songeait point qu’on la voyait, accoutumée qu’elle était a l’ombre de son arriere-boutique ; elle se donnait tout naivement au bonheur de ses caresses maternelles. Le rayon l’enveloppait amoureusement, découpant les suaves lignes de son profil, massant ses cheveux, protecteur, diamantant le sourire de ses prunelles et donnant a la grâce délicate de ses doigts roses je ne sais quelle idéale transparence. L’enfant tantôt la baisait, tantôt se débattait en de jolies révoltes. La croisée au fond s’encadrait de jasmins parmi lesquels pendait une cage ou des oiseaux fous se démenaient. Le fourneau rendait des flocons bleuâtres qui allaient tournoyant dans la lumiere.

Les cinquante regardaient cela.

Et comme, a un certain moment, Julie rougit depuis le sein jusqu’au front en s’apercevant qu’elle était en spectacle, ils eurent honte et se disperserent.

Julie ferma a demi la porte de son arriere-boutique et acheva de peigner son petit garçon.

C’était le moment ou les élégantes de la ville de Caen venaient faire leur promenade. Nos cinquante dons Juans avaient chacun plus d’une intrigue. Tel gaillard du jeune commerce, tout en séduisant Julie Maynotte dans ses reves, payait le loyer d’une prolétaire et adressait des voux insensés a une dame de la société. Jugez par la de ce qu’il en devait etre des étudiants, encore plus effrontés, et des officiers.

La place des Acacias était a la mode. Il vint des dames de la noblesse, et des dames de la haute fabrication, des dames officielles aussi, soit qu’elles ressortissent du ministere de l’Intérieur, soit qu’elles relevassent du garde des sceaux. Caen est une capitale. Les dames qui servent l’État, transportant ça et la leurs ménages, selon les exigences de la patrie, aiment le séjour de Caen, ou la société est agréable, l’air pur et la vie a bon compte.

Le croiriez-vous, cette belle Maynotte, cette madone de l’école italienne, fut un peu troublée par la promenade de ces dames ; elle mit fin brusquement a la toilette de son cher amour et ne donna plus qu’un regard distrait au souper d’André, son mari, qui chauffait sur le fourneau. Pourtant, elle aimait bien son André, l’époux le plus aimant que vous puissiez rever. C’était un mariage d’amour s’il en fut au monde – mais la belle Maynotte, cachée derriere la porte, se mit a regarder les robes de soie, les crepes de Chine, les écharpes légeres, les chapeaux de paille d’Italie, que sais-je ? Les cinquante, eussent-ils été cinq cents, n’auraient pas obtenu un coup d’oil ; mais la belle Julie soupirait en regardant les palmes et les fleurs.

Le pavé sonna sous des pas de chevaux. La belle Maynotte pâlit. C’était une caleche découverte, corbeille balancée qui apportait tout un bouquet de marquises normandes, jolies comme des Parisiennes.

Julie ferma sa porte, s’assit et soupira. L’enfant voulut monter sur ses genoux, elle le repoussa.

Ce fut l’affaire d’un instant, et cela valut au cher petit un redoublement de caresses. Mais elle l’avait repoussé.

Mais elle restait reveuse.

Mais elle prit dans le tiroir de la table de bois blanc un jeu de cartes. Elle venait du Midi, cette splendide créature : elle n’avait pas vingt ans.

Elle se fit les cartes. Le petit s’amusait a voir cela et restait sage. A mesure qu’elle se faisait les cartes, la figure admirablement correcte et intelligente de la jeune femme s’animait ; il y avait de la passion, maintenant, sous sa beauté ; elle suivait d’un oil brillant et avide les évolutions de son jeu, et parfois des paroles involontaires venaient jusqu’a ses levres.

– Tu seras riche ! dit-elle a l’enfant avec un geste violent qui le fit tressaillir.

Puis elle laissa tomber sa tete entre ses mains – puis encore elle rassembla les cartes et les remit dans leur cachette en murmurant :

– Elles ne disent pas quand !

André rentra vers la brune. Les promeneurs devenaient plus rares au-dehors. Le commissaire de police venait de partir pour le cirque, laissant sa femme avec Eliacin Schwartz. Eliacin était l’Alsacien qui avait pris les devants sur notre J.-B. Schwartz. Sans Eliacin, notre J.-B. Schwartz eut été accepté peut-etre dans les bureaux du commissaire de police. Aussi, plus tard, J.-B. Schwartz, devenu millionnaire – car il devint millionnaire et plutôt dix fois qu’une – fit une position a cet Eliacin, auteur indirect de sa fortune. La meilleure chance est souvent de perdre les petites parties.

Eliacin avait les cheveux, les cils et les sourcils d’un blond incolore, la peau rose, les épaules larges, les dents saines, les yeux a fleur de tete : c’était un fort Alsacien. Il faisait bien son ouvrage au bureau, et disait a la commissaire que Julie n’avait que la beauté du diable. On était assez content de lui…

En bas, dans l’arriere-boutique, ce fut un souper d’amoureux. Il y avait de l’enfant chez cet André, malgré la mâle expression de son visage. Il était heureux avec folie parfois ; et quand il regardait sa femme, son adoré trésor, il avait peur de rever.

Notez qu’il n’ignorait rien, quoiqu’il fit semblant de ne pas savoir. Il connaissait la cachette du jeu de cartes. Et quand passaient, sous les arbres du cours, les belles robes bouillonnées, les crepes de Chine, les chapeaux de paille d’Italie, il sentait battre dans sa propre poitrine le petit cour de la fille d’Eve. Oh ! il aimait bien, et son cour a lui était d’un homme ! Mais Julie ne songeait plus a tout cela. Quand les yeux de son André se miraient dans les siens, elle ne savait qu’etre heureuse et défier la félicité des reines. Je le répete, c’étaient deux amoureux. L’enfant jouait parmi leurs baisers, riante et douce créature qui était entre eux deux comme le sourire meme de leur bonheur.

On causait de tout excepté d’amour, car les joies du ménage ne ressemblent point aux autres, et c’est le tort qu’elles ont peut-etre. La jeune femme demanda :

– Pourquoi es-tu resté si longtemps chez M. Bancelle ?

– Sa caisse ! répondit André. Toujours sa caisse ! Il en perdra l’esprit !

– Que veut-il faire a sa caisse ?

– Façonner les clous, ciseler les boutons, dorer les moulures, bronzer les méplats, changer le meuble en bijou. Il est fou.

Un léger bruit se fit dans le magasin. Ils écouterent tous deux, mais sans se déranger. Bien que la soirée fut déja fort avancée, on entendait encore les promeneurs de la place.

– Est-ce que ça pourrait vraiment prendre un voleur ? demanda encore Julie.

– Je crois bien ! c’est un piege a loup ! M. Bancelle m’a montré le mécanisme en détail. Quand le systeme est armé, un collet mécanique sort au-dessus de la serrure, au premier tour de clef, de maniere a saisir le bras du voleur. Les ressorts sont d’une telle puissance, et la chose joue a merveille. De telle sorte que si M. Bancelle, un jour qu’il sera pressé, oublie de désarmer la machine…

– Y a-t-il beaucoup d’argent dans la caisse ? interrompit la jeune femme curieusement.

– Toute son échéance du 31 et le prix de son château de la côte ! plus de quatre cent mille francs !

Un soupir passa entre les fraîches levres de Julie. André poursuivit :

– M. Bancelle le chante a tout le monde. On dirait qu’il a envie de tenter un voleur pour faire l’épreuve de sa caisse. Nous étions trois chez lui, ce soir ; il nous a montré ses billets de banque et nous a dit : « Cela se garde tout seul ; mon garçon de caisse m’a quitté, je ne songe meme pas a le remplacer. Personne ne couche ici, personne. »

Il a répété deux fois le mot.

– Plus de quatre cent mille francs ! murmura la belle Maynotte. Voila des enfants qui seront riches !

Un nuage vint au front d’André.

– Ah ça ! s’écria-t-il en se levant brusquement : il y a quelqu’un au magasin !

Une vibration métallique, tôt étouffée, avait sonné dans le silence qui succédait aux dernieres paroles de Julie. André s’élança dans le magasin, suivi par sa femme qui portait un flambeau. Le magasin était vide et rien n’y semblait dérangé.

– Quelque ferraille qui se sera décrochée… commença Julie, ou… Tiens ! le chat du commissaire !

Un matou passa, fuyant entre les jambes d’André qui se mit a rire en le poursuivant jusque sur la place.

Sur la place, il n’y avait plus de promeneurs. André n’aperçut qu’un seul passant qui, lentement, se perdait sous les arbres. C’était un rustaud en pantalon de cotonnade bleue, blouse grise et bonnet de laine rousse.

– Couche le petit, dit-il. Il faut que je te parle.

Julie se hâta, curieuse. Quand elle eut baisé l’enfant dans son berceau, elle revint, et André jeta un châle sur ses épaules, disant :

– Nous serons mieux dehors par la chaleur qu’il fait.

Il y avait dans ces paroles une certaine gravité qui intriguait la jeune femme.

Au moment ou André donnait un tour de clef a sa porte avant de s’éloigner, le commissaire de police arriva devant la maison, revenant du cirque Franconi. Sa derniere entrevue avec J.-B. Schwartz l’avait mis d’humeur détestable. Il dit a sa femme qui se déshabillait pour se mettre au lit :

– Ces petites gens d’en bas ont de drôles de manieres. Je les ai rencontrés qui vont courir le guilledou.

A quoi le commissaire répondit en style familier :

– Ça fait une vie d’arlequin ! On ne sait d’ou ça tombe. A ta place, moi, je les surveillerais.

Ils allaient tous les deux, André et Julie, les bras entrelacés, contents d’etre seuls, sans crainte ni défiance ; ils allaient lentement, échangeant des paroles émues ; ils causaient de l’avenir que l’homme propose sans cesse et dont Dieu dispose toujours.


Chapitre 4 Pot au lait

 

Ce fut Julie, la curieuse, qui rompit le silence. Un rien met la puce a l’oreille de ces cheres ambitieuses : le temps de draper un châle ou de passer un fichu, les voila parties pour le pays des reves et en train déja de bâtir le dernier étage d’un château en Espagne.

– Qu’as-tu donc a me dire, André ? demanda-t-elle.

– Bien peu de chose, chérie, répondit le jeune ciseleur, sinon que je suis en disposition d’esprit singuliere. Et cela dure déja depuis plusieurs jours. En travaillant, je songe. La nuit, je ne peux pas dormir.

– C’est comme moi, murmura Julie.

– Oui, comme toi… et c’est toi peut-etre qui as commencé. Julie ne répliqua point.

– Nos cours sont si pres l’un de l’autre, poursuivit André, qu’il y a entre eux contagion de pensée. Je ne crois pas que tu puisses former un désir sans que j’aie le besoin de le satisfaire…

– Voila qui est bien grave, dit Julie en se forçant a rire. Ai-je péché ? Alors gronde vite !

Ils arrivaient au bout de la place des Acacias. Il y avait un banc de bois, derriere lequel un réverbere pendait a deux arbres. André s’arreta et s’assit, faisant avec son bras arrondi un dossier a la taille de Julie.

– Je ne gronde pas, reprit-il en baissant la voix et plus affectueusement. Est-ce toi ? est-ce moi ? qu’importe ! Il se peut que nos deux pensées naissent ensemble. Ce qui est certain, c’est que nous sommes agités tous deux, et qu’il y a pour nous quelque chose dans l’air comme si notre condition allait changer…

– Dieu le veuille ! fit étourdiment la jeune femme.

Il y eut un silence, et Julie, toute repentante, ajouta :

– Mon André, tu sais si je suis heureuse avec toi !

– Je le sais, chérie ; du moins, je le crois… et, si je ne le croyais pas, que deviendrais-je ? Mais tu as du sang de grande dame dans les veines, et je t’en aime mieux pour cela… Ces toilettes que tu regardes t’iraient si bien ! Il semble qu’elles sont a toi, ma femme, et que les autres te les ont volées.

Julie l’appela fou, mais elle lui donna son front a baiser.

La lumiere suspendue que la brise nocturne balançait, éclairait par-derriere des masses de sa riche chevelure et brillantait le duvet de son profil perdu. André Maynotte était a l’une de ces heures ou l’extase trouve ouvertes toutes les portes du cour, et Julie a l’un de ces moments ou la beauté meme, embellie, rayonne d’étranges éblouissements. André regardait ses yeux, pleins de lueurs mystérieuses ; il lui semblait qu’on pouvait boire sur ses levres des ivresses parfumées ; les tiedes haleines de cette nuit d’été lui donnaient des frissons profonds ou l’angoisse inexplicable se melait a d’indicibles voluptés. Julie, veloutant sa voix sonore et douce, demanda pour la seconde fois :

– André, qu’as-tu donc a me dire ?

– Tu es heureuse, répondit celui-ci, tu m’aimes, mais tu n’es pas dans ta sphere. Quand je pense a toi, je te vois toujours exilée. Les femmes de notre pays interrogent souvent la destinée…Julie se mit dans l’ombre pour cacher sa rougeur.

– Enfant chérie, poursuivit André, si le présent te plaisait, chercherais-tu l’inconnu a venir ?

– Ne peut-on demander aux cartes autre chose que la fortune ? murmura la jeune femme.

– Quoi donc ?

– Quand je te voyais passer, la-bas, dans la campagne de Sartene, j’arrachais les feuillettes des marguerites, une a une, et je disais : « M’aime-t-il un peu ? beaucoup… ? »

André lui ferma la bouche dans un baiser.

– Passionnément, acheva-t-il d’un accent presque austere. Vous n’avez pas besoin des cartes pour savoir cela, Julie, ni des fleurs.

– C’est vrai, s’écria-t-elle en jetant ses deux bras autour de son cou. J’ai essayé de mentir. Tu m’as dit vous, et je suis punie. Non, ce n’était pas pour savoir comme tu m’aimes que j’ai fait les cartes. Il y a des jours ou j’ai peur. Sommes-nous assez loin de ceux qui te haissent ?

Puis secouant sa tete charmante et de cet accent résolu qui dit la vérité :

– Mais non, poursuivit-elle, ce n’était pas cela, André… ou du moins, c’était pour autre chose encore : c’était pour savoir si tu monterais un jour a ta vraie place. Est-ce que tu n’es pas trop au-dessous de ton état ?

– Et que répondent-elles, les cartes ?

Julie hésita, puis, prenant gaillardement son parti, elle répliqua d’un ton de franche gaieté :

– Ce soir, les quatre as sont restés.

– Cela signifie ?

– Voiture a quatre roues, monseigneur. Nous roulerons carrosse !

– Et que tu seras adorablement belle la-dedans, chérie, conclut André avec un enthousiasme d’enfant.

« Écoute, poursuivit-il, qui ne risque rien n’a rien. Je suis dix fois plus ambitieux que toi pour toi. Il est temps de commencer la bataille. Si tu veux, nous allons partir pour Paris.

Julie poussa un cri de joie et battit ses deux belles petites mains l’une contre l’autre. Puis la réflexion venant, elle répéta non sans effroi :

– Pour Paris !

Ce nom-la, pour une imagination ardente comme était celle de Julie, a presque autant de menaces que de promesses.

– Il faut beaucoup d’argent pour réussir a Paris, ajouta-t-elle.

– Comptons ! dit André qui l’attira contre lui.

Les caresses de sa voix étaient de bon augure et semblaient dire : « Tu vas bien voir que nous possédons un trésor ! » Julie était, Dieu merci, tout oreilles.

– Nous avons commencé ici, reprit André Maynotte, avec les trois mille francs qui étaient dans ma ceinture quand nous arrivâmes de Corse. Il est vrai que nous sommes a Caen, et que nos débuts ont été plus que modestes ; mais si on n’a pas besoin, ici, de fonds considérables pour s’établir, les débouchés sont petits et rares ; je regarde notre pauvre succes comme un miracle. A Paris seulement, dans notre patrie, on peut arriver a la fortune.

Julie approuva d’un signe de tete.

– L’armurier Cotin, poursuivit André, m’a offert hier douze mille francs de nos marchandises et de mon achalandage.

Julie eut un mouvement de joyeuse surprise.

– Il en donnera quinze, ajouta André Maynotte, mais ce n’est pas tout. M. Bancelle, le banquier, va m’acheter le brassard.

– Lui ! si économe !…

– C’est un ricochet de sa manie. Ce soir, apres m’avoir parlé de sa caisse pendant deux heures, et comme j’allais me retirer, il m’a dit : « Tenez-vous beaucoup a vendre comme cela des brassards ? » Je ne devinais pas ou allait sa question ; il s’est expliqué, ajoutant : « Bon engin pour les voleurs, cela, monsieur Maynotte ! Vous comprenez bien qu’avec un homme qui vend des brassards, on n’est pas en sureté dans une ville ! » Et comme je ne saisissais pas encore : « Parbleu ! a-t-il repris, avec vos brassards, il n’y a pas d’ingénieux systeme qui tienne ! Que peut ma mécanique ? Étreindre le bras d’un larron. Eh bien ! si le larron a un brassard, il retirera son bras tout doucement et s’en ira avec mes écus, laissant son coquin de fourreau entre les griffes de mon systeme… »

Julie éclata de rire bruyamment, et sa gaieté, comme il arrive aux heures de surexcitation, dura plus longtemps qu’il n’était a propos.

– C’est pourtant vrai, dit-elle, que le brassard vaut une clef pour ouvrir la caisse de M. Bancelle !

– Je me suis engagé sur parole a ne plus vendre de brassards, continua André, moyennant quoi il m’achetera le nôtre au prix de mille écus. Je le lui porterai des demain matin, car il a grande hâte de jouer lui-meme au voleur avec sa mécanique.

– Cela fait dix-huit mille francs, supputa Julie.

André sortit de sa poche un portefeuille qu’il ouvrit et qui contenait quatorze billets de cinq cents francs.

Au moment ou Julie se penchait pour les regarder, la nuit se fit subitement et un gros rire éclata derriere eux. C’était le pere Bertrand, l’éteigneur de réverberes, qui leur jouait ce tour. Voyant de loin deux amoureux sur un banc a cette heure indue, le bonhomme s’était approché a pas de loup : un gai luron qui aimait plaisanter avec les bourgeois.

– Part a trois ! dit-il, si on casse la tirelire de M. Bancelle. Comment se fâcher ? Et a quoi bon ? Le brave pere Bertrand eut un verre de cidre, versé par la blanche main de Julie Maynotte ; et tout le monde alla se mettre au lit.

Vingt-cinq mille francs ! Paris ! La voiture promise par les quatre as ! Notre Julie eut de beaux reves.

Elle dormait a deux heures du matin ; et Caen tout entier faisait de meme, y compris les cinquante dons Juans. Mais André veillait : le sommeil appelé ne voulait pas venir. André se tournait, se retournait entre ses draps brulants. Il avait le cour serré. Il souffrait.

C’était un caractere doux, simple et tendre, mais c’était une intelligence d’élite. Sa vie, jusqu’alors, n’avait point manqué d’aventures, car il venait de loin et il avait fallu tout un roman sombre et mystérieux pour mettre dans ses bras d’artisan, la fille déshéritée d’une noble race ; mais ce roman s’était noué en quelque sorte au gré de la destinée. André et Julie avaient dans leur passé d’étranges périls, évités, mais point de combats. André en était encore a éprouver sa force. A de certaines heures, il avait conscience de l’énergie indomptable qui était en lui a l’état latent et qu’aucun danger supreme n’avait encore sollicitée.

Alors, il se redressait dans sa puissance inconnue, croyant rever ; il défiait l’avenir, il appelait la bataille, car toute victoire a des couronnes ! C’était un de ces instants. André revait de luttes futures et s’étonnait du mystérieux besoin qu’il avait de bondir dans l’arene.

Deux heures sonnant, un homme traversa le pont de Vaucelles et s’arreta au milieu, jetant un regard rapide devant et derriere lui. Les alentours étaient déserts. L’homme dépouilla lestement une blouse grise qu’il portait, la roula avec son bonnet de laine rousse et lança le paquet dans la riviere, apres y avoir attaché un fort caillou. Puis, vetu qu’il était d’un pantalon de cotonnade bleue, tete nue et en bras de chemise, il prit a travers champs sur la droite de la route d’Alençon. Il avait quelque chose dans un foulard : ce n’était ni dur ni lourd et cela ne le genait point pour sauter les talus. Il marchait tres vite, quand il trouvait un couvert ; en plaine, il allait les mains dans ses poches, le dos vouté ; les jambes flageolantes ; vous eussiez dit un paysan ivre qui a perdu le chemin de son logis. Cela se rencontre en Normandie comme ailleurs.

Il faisait de longs détours pour éviter les métairies parsemées dans la campagne. Un chien qui hurlait au loin l’arretait tout tremblant. Ses yeux vifs et inquiets perçaient la nuit. Nous avons déja vu M. Lecoq dans des situations bizarres et difficiles : sa conversation avec J.-B. Schwartz, le mensonge de son rendez-vous amoureux, son voyage interrompu, le soin qu’il avait pris de cacher sa voiture et son cheval, son déguisement, son retour a la ville, son affut sous la porte cochere pour épier le passage du commissaire de police et surveiller la façon dont le meme J.-B. Schwartz accomplirait sa mission, en apparence si futile ; enfin, sa visite au papa Lambert, le cabaretier du cul-de-sac Saint-Claude, nous ont mis surabondamment a meme de deviner que M. Lecoq faisait un autre métier que celui de commis voyageur en coffres-forts. Dans ces diverses circonstances, qui toutes dénonçaient une bataille prochaine, la physionomie de M. Lecoq, pour nous, ne s’est point démentie : nous avons vu un gaillard hardi, résolu froidement et portant dans l’accomplissement d’un périlleux projet une sorte de gaieté de mauvais gout.

Tel était l’homme, en effet, mais il y a l’affaissement qui suit la bataille gagnée ; il y a surtout le poids énorme du butin conquis. Regardez autour de vous et voyez la différence profonde qui existe entre le combattant fanfaron, espérant tout, ne craignant rien – et le vainqueur qui a désormais quelque chose a perdre.

Ce foulard, noué aux quatre coins, mis dans une balance, n’aurait pas enlevé le poids d’un kilogramme. Il écrasait pourtant M. Lecoq, au point que nous aurions eu peine a le reconnaître. Cet effronté luron de tout a l’heure, nous l’eussions retrouvé inquiet, craintif, malade. Son front avait de la sueur froide. De loin, il prenait les chenes pour des gendarmes.

Par moments, il parlait tout seul ; il parlait de J.-B. Schwartz, du papa Lambert, le cabaretier du cul-de-sac Saint-Claude, et d’un autre personnage encore qu’il désignait sous ce nom bizarre : l’Habit-Noir. Il disait : « Une autre fois, je ne partagerai avec personne !… » Et le bruit d’une branche, agitée par le vent, lui donnait le frisson – et le pas furtif d’un lievre arretait le souffle dans sa poitrine.

La nuit est pleine de ces voix qui font peur. Il y a surtout les rameaux de certains chenes qui conservent en plein été les feuilles de l’autre année. Quand la brise les touche, ils sonnent sec, comme si la marche d’un homme les écartait tout a coup.

M. Lecoq, nous pouvons l’affirmer, n’en était pas a sa premiere affaire, mais il n’avait que vingt-deux ans, et nous le verrons murir.

Il arriva au taillis sans avoir rencontré âme qui vive. Le cheval broutait, la carriole était a son poste. M. Lecoq poussa un soupir de soulagement quand il eut repris possession de son pantalon a carreaux, de son gilet brillant et de sa fine jaquette. Le plus fort était fait, manifestement : le sang-froid revenait. Ce fut d’un air déja crâne qu’il posa sur l’oreille sa casquette de voyage.

Quelques minutes apres, Coquet, qui n’était, lui, ni plus ni moins fier qu’auparavant, galopait sur la grande route. A une demi-lieue de la, M. Lecoq mit pied a terre. La nuit était encore épaisse, bien que l’orient prît déja cette teinte grise qui annonce l’aube. Il y avait a gauche du chemin une ferme ou tout dormait. M. Lecoq attacha une pierre a sa culotte de cotonnade bleue, roulée en paquet : il franchit la murette de la cour et jeta son paquet dans le puits.

Quand il eut accompli ce dernier soin et que Coquet reprit le galop, M. Lecoq siffla, ma foi, un air de vaudeville en dénouant son fameux foulard.

J.-B. Schwartz aussi suivait ce meme chemin, a pied et livré a des réflexions mélancoliques. Il songeait a ses cent francs et remettait en prose la fable du pot au lait de Perrette. De temps en temps, le pot au lait se cassait au choc d’une pensée triste : ce mauvais plaisant de Lecoq s’était peut-etre moqué de lui. Les voyageurs de commerce pratiquent la mystification avec frénésie pour conter ensuite leurs exploits a table d’hôte. Cent francs, rien que pour éviter les suites d’un rendez-vous galant ! Il y a bien des grands seigneurs qui ne couvrent pas si fastueusement leurs équipées !

Cent francs ! quel commerce allait-il établir ? Cent francs comptant ! Il se sentait monter au front la sereine fierté des capitalistes.

En quittant son homonyme, le commissaire de police, J.-B. Schwartz avait flâné un petit peu le long des rues désertes. Il avait meme regardé l’Orne qui passait sous le pont poursuivant sa route vers la mer. Ainsi fait la monnaie, disséminée dans les pauvres bourses : elle va toute, mais toute, par une pente naturelle et fatale, vers ces caisses opulentes, vastes rivieres qui réunissent les filets d’or épars. En fait d’argent, J.-B. Schwartz était un penseur et un philosophe ; il avait deviné la loi de gravitation qui pousse les sous vers les louis.

Il sortit de Caen vers minuit. Trois heures de ténebres a tuer, c’est plus qu’on ne le pense. J.-B. Schwartz s’assit bien des fois sur le bord du chemin, agitant cette question supreme : « Aurai-je mes cent francs ? N’aurai-je pas mes cent francs ? »

Il arriva au lieu du rendez-vous bien longtemps avant le moment fixé. Il attendit. A mesure qu’il attendait, l’espoir diminuait, car les Schwartz de provenance directe sont gens de bon sens avant tout, et la conduite de M. Lecoq outrageait la vraisemblance. Cent francs ! Pourquoi cent francs ? Moyennant un demi louis, M. Lecoq eut acheté de meme la complaisance de J.-B. Schwartz, a supposer, néanmoins, qu’il s’agit d’une chose honnete ;notons bien cela : pour obtenir de J.-B. Schwartz une chose déshonnete, dans le sens légal du mot, cent mille francs n’auraient pas suffi. Ce chiffre de cent francs riait au nez du prudent et sage Alsacien : ce ne pouvait etre qu’une cruelle plaisanterie.

Si vous saviez comme il avait peiné depuis qu’il était hors de Guebwiller, sans jamais réussir a mettre de côté les vingt larges pieces blanches qui composent cette somme de cent francs !

Et pourtant, si ce Lecoq était fou ! Autour des halles, a Paris, il y a des banquiers en plein air qui sont les bienfaiteurs des quatre saisons. L’usure n’est qu’un mot, selon les meilleurs esprits, et les timidités du Code a son égard sont le symptôme de la dévotion moderne. Gener le bon plaisir de l’or, si respectueusement que ce soit, c’est blasphémer un dieu, le dernier dieu, le seul dieu qui ait un peu d’avenir désormais ! Si l’usure est bonne une fois, pourquoi en proscrire l’habitude ? Le bien érigé, en coutume, n’en vaut que mieux, ce nous semble. J.-B. Schwartz se vit un instant philanthrope a la petite semaine, activant les transactions des Innocents. Grâce a l’intéret modeste de ces mouvements de fonds populaires, cent francs deviennent aisément mille écus en douze mois ; en douze autres mois, mille écus, bien employés, peuvent donner une cinquantaine de mille francs, pertes comprises. Alors on quitte le Carreau, on aborde l’escompte pour le petit commerce : vaste champ ou chaque sou, coupé en quatre, donne ses fruits et ses fleurs. Mettons dix ans d’escompte merciere. Le million a muri ; on le cueille. Et c’est une gracieuse chose que l’entrée dans le monde du million ignoré, tout jeune, ayant encore le duvet de la peche.

Or, comment allons-nous manouvrer notre million dans les hautes spheres de l’industrie fashionable ? Nous sommes loin des piliers des Innocents ; la petite boutique nous inspire un juste dédain. Forgeons-nous cent lieues de rails, ou accaparons-nous des sacs de farine ? Les idées les plus naives sont les meilleures. On pourrait, rien qu’a faire du vin avec des pelures de pomme…

Mais ce Lecoq n’était pas fou ! Mais pour avoir le million, il fallait les cinquante mille francs, pour les cinquante mille francs les mille écus, pour les mille écus les vingt pieces de cent sous de M. Lecoq.

Hélas ! hélas ! le pot au lait dispersait encore une fois ses tessons dans l’orniere.

Et J.-B. Schwartz s’éveillait, le cour serré, se disant : « Voici le jour qui vient ! Trois heures doivent etre sonnées. M. Lecoq s’est moqué de moi ! »

Un bruit de roues et le galop d’un cheval ! J.-B. Schwartz se leva tout frémissant d’espoir. On entend de bien loin a ces heures solitaires ou la campagne dort. Entre ce premier son et le moment ou la silhouette d’une voiture apparut dans le gris, l’espérance de J.-B. Schwartz eut le temps de chanceler plus d’une fois, mais la voiture ne se montra pas plus tôt qu’elle était déja sur lui. Elle allait a un train d’enfer.

– Monte, Jean-Baptiste ! dit une voix connue.

Une main vigoureuse le saisit en meme temps par le gras du bras. C’est a peine si le petit breton s’arreta. J.-B. Schwartz, soulevé et s’aidant quelque peu, se trouva lancé au fond de la carriole, pendant que le fouet claquait gaillardement, et que Coquet, redoublant de vitesse, fuyait parmi des tourbillons de poussiere.


Chapitre 5 Scrupules de J.-B. Schwartz

 

La carriole traversa au grand galop le village d’Allemagne ou tout dormait encore, puis M. Lecoq prit sur sa gauche et s’engagea dans un chemin de traverse. Ils allerent ainsi en silence pendant trois ou quatre minutes.

– Le jeu, le vin, les belles, Jean-Baptiste, hé ! dit tout a coup M. Lecoq. J’ai mon petit doigt qui me raconte des histoires. Tu as bien fait ma commission, la-bas, bonhomme. Le commissaire n’y a vu que du feu !

Il fouetta Coquet qui bondit comme un diable.

– Ne te gene pas, bijou, reprit-il, ce soir, tu auras trente-cinq lieues de pays dans le ventre !

– Ou allons-nous donc ? demanda Schwartz.

– Toi ? tu ne vas pas loin, Jean-Baptiste. Moi je suis en ce moment a Alençon, au lit, parce que j’ai le rhume et demain matin je me leverai dispos, hé !…

– Vous avez donc peur du mari, monsieur Lecoq ?

– Quel mari, Jean-Baptiste ? Ou prends-tu le mari ? Je me leverai dispos pour faire mes courses, placer mes caisses et parler de mon rhume. Il fait bon avoir des amis partout, bonhomme, hé ? L’ami chez qui je vais dormir est le meme qui mettra a la poste, ce matin, la lettre ou je réclame mon jonc… As-tu oui parler des francs-maçons, ma vieille ?

– Papa l’était, répliqua J.-B. Schwartz.

– Papa aussi, dit M. Lecoq en riant. Ça peut etre utile. Tu es militaire, hé ? Tu vas a la bataille, tu te trouves placé vis-a-vis d’un canon, tu fais le signe, l’artilleur ennemi coupe en deux ton voisin pour t’etre agréable. Savais-tu celle-la ?

– Papa la contait, monsieur Lecoq.

– Papa aussi : elle est jolie. Eh bien ! Jean-Baptiste, nous sommes un cent de copains, peut-etre deux cents, des amis de colleges, quoi ! comme qui dirait des barbistes ou d’anciens éleves de l’institution Balanciel. Les uns sont ici, les autres la et nous nous rendons de petits services pour entretenir l’amitié qui nous lie… Je t’ai donc parlé d’un mari – bonhomme, hé ?

– Vous m’avez dit…

– Le jeu, le vin, les belles ! Je veux bien qu’il y ait un mari, moi, Jean-Baptiste, si ça fait ton bonheur. Laquelle préferes-tu ? La brune ? la blonde ? Moi, mon faible cour balance entre les deux. Crois-tu a l’Etre supreme ? Oui, hé ? Je ne saurais t’en blâmer. On retrouve cette croyance chez tous les peuples de l’univers. Seulement, crains les exces de la Saint-Barthélémy. Quelle drogue que ce Charles IX, hé, bonhomme ? Tu t’en moques ? Et moi donc ! Voila le fait : il n’y avait pas plus de mari que dans le creux de ma main.

Tout cela était dit d’un ton de grave goguenardise. Notre jeune Alsacien était un esprit sérieux, s’il en fut, prenant les mots pour ce qu’ils valent et qui n’avait pu s’habituer encore a l’argot bizarre, destiné a remplacer décidément la langue de Bossuet pour l’usage du petit Paris. Il écoutait, bouche béante, toutes ces incohérences. Néanmoins, l’idée ne lui vint point que son compagnon eut perdu le sens. Sa naiveté n’était pas sans clairvoyance. Il songea que cette route déserte était bonne a cacher un meurtre. Il eut réellement peur. Le dernier mot de M. Lecoq, surtout, le fit frissonner. Vaguement, il avait conscience d’etre entré trop avant dans un dangereux secret.

C’était un chemin creux ou l’aube naissante glissait quelques lueurs grises par-dessus deux haies énormes. J.-B. Schwartz regardait son camarade du coin de l’oil. En cas de bataille, les parieurs n’auraient pas été pour J.-B. Schwartz, dont la taille grele faisait ressortir la riche carrure de son voisin ; mais a bien considérer cette figure aiguë, cette prunelle inquiete et perçante, notre Alsacien n’était pas non plus de ceux qui se laissent étrangler comme des poulets.

M. Lecoq se tourna brusquement vers J.-B. Schwartz et le regarda de haut en bas. Il était de bonne humeur ; la mine du jeune Alsacien le fit éclater de rire.

– Hé ! Jean-Baptiste ! s’écria-t-il, vous avez l’air d’un homme qui se dit : Je serais bien contrarié si on me brulait la cervelle. Il y a comme ça de mauvaises histoires, pas vrai, dans les journaux ?… Tiens, tiens ! bonhomme ! s’interrompit-il en le considérant avec attention, tu te défendrais un petit peu, oui ! Ou en étions-nous ? Au mari ? Non a l’Etre supreme. L’Etre supreme, c’est comme qui dirait le directeur de la grande loterie. Ça vous amuserait-il d’avoir un quine, Jean-Baptiste ?

L’oil de Schwartz s’était assuré sous le regard du commis voyageur. Il resta froid et répondit avec calme :

– C’est selon, monsieur Lecoq.

– Tiens, tiens ! fit encore celui-ci. Vaudrais-tu la peine qu’on te parle en bon français, Jean-Baptiste ?

– Non, répondit Schwartz résolument. Si vous avez fait un mauvais coup, je ne veux pas le savoir.

– Superbe ! grommela le commis voyageur. Ils sont tous les memes. Eh bien ! bonhomme, il y avait un mari, la ! Es-tu content ?

– Oui, répliqua Schwartz. Vous m’avez promis cent francs, parce que je vous ai rendu service pour le cas ou le mari vous inquiéterait.

– Juste… et je t’en donne mille, Jean-Baptiste.

Il tenait un billet de banque de pareille somme entre l’index et le pouce.

Les paupieres de J.-B. Schwartz battirent. Il était tres pâle. Il demanda tout bas :

– Pourquoi me donnez-vous mille francs ?

M. Lecoq allongea un joyeux coup de fouet au petit breton et répondit :

– Tu es curieux, hé ! Vas-tu me chercher dispute ?

– Je veux savoir ! dit lentement J.-B. Schwartz.

M. Lecoq l’examinait avec une attention croissante.

– Drôle d’animal que cette espece-la ! pensa-t-il.

– Tu mens, Jean-Baptiste. Tu n’as qu’une envie, c’est de ne pas savoir.

Il ajouta tout haut :

– Qu’avez-vous fait cette nuit, monsieur Lecoq ? balbutia notre jeune Alsacien, au front de qui perlaient des gouttes de sueur.

– Le vin, le jeu, les belles… commença Lecoq en haussant les épaules. Mais il s’interrompit brusquement pour dire d’un ton tranchant et déterminé :

– Descends, bonhomme. Nous avons assez causé : notre chemin n’est pas le meme.

Il arreta court la voiture et J.-B. Schwartz mit pied a terre avec un manifeste empressement.

– Jean-Baptiste, reprit M. Lecoq non sans une sorte de courtoisie, je suis content de vous. Peut-etre que nous nous reverrons. Vous etes un mâle, bonhomme, a votre façon, c’est certain. Vous m’avez rendu un service de mille francs, je ne suis pas dans le cas de vous rien devoir : voici vos mille francs, nous sommes quittes.

Comme le jeune Schwartz, debout et immobile pres de la voiture, ne tendait point la main, il lâcha le billet de banque qui tomba a terre apres avoir voltigé.

– C’est bon, poursuivit-il, retrouvant un mouvement d’ironie, on le ramassera quand je vais etre parti. On est dans une position délicate… honnete, ça ne fait pas de doute… Mais on a menti au commissaire de police… et, si les choses tournaient mal, on recevrait une invitation portée par les gendarmes.

La colere s’alluma dans les yeux de Schwartz ; M. Lecoq continua en riant :

– Je ne suis pas méchant : il y a un mari, Jean-Baptiste. Voici l’ordre et la marche, mon garçon : allez votre chemin tout droit sans vous retourner, c’est le moyen de ne pas voir ce qui se passe par-derriere. Vous savez le proverbe, hé ? Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Bouchez-vous les oreilles pour avoir l’esprit en repos. Si vous etes sage, vous tripoterez votre petit argent comme un ange. Si vous n’etes pas sage, vous aurez d’un côté le parquet, de l’autre moi et mes copains qui ont étudié avec moi, je vous en préviens, a un drôle de college. Tu as deux cordes au cou, Jean-Baptiste, hé ! A l’avantage !

Il toucha son cheval qui rua gaiement, mais il se ravisa et le tint en bride pour ajouter :

– Bonhomme, il ne serait pas sain pour vous de changer un billet de banque dans ce pays-ci. Voila de la monnaie pour voyager. Je pense a tout, moi ; bonne chance ! Hue, Coquet !

Le petit breton enleva cette fois la carriole, qui disparut sous la voute de feuillage. Comme accompagnement a ces derniers mots, M. Lecoq avait jeté deux pieces d’or et quelque monnaie d’argent aux pieds de J.-B. Schwartz. Rien ne lui coutait, ce matin, a ce magnifique commis voyageur. Il donnait sans compter et semait les bienfaits sur sa route.

J.-B. Schwartz ne ressemblait pas aux chefs-d’ouvre de la statuaire antique, mais vous l’eussiez pu prendre pour une effigie du dieu Terme. L’or, l’argent et le billet de banque restaient la dans la poussiere, devant lui ; il ne se baissait point pour les ramasser ; il était de pierre.

Bien longtemps apres que le bruit des roues et le galop de Coquet eurent cessé de se faire entendre, il était encore a la meme place, immobile et debout.

Ses yeux, obstinément fixés sur le sol, dénotaient, soit une laborieuse méditation, soit une complete stupeur. L’aube s’était faite, puis le crépuscule, puis le jour ; le soleil levant jouait dans les interstices de la haie. J.-B. Schwartz ne bougeait pas.

Quand il bougea enfin, ce fut pour s’affaisser, assis au rebord du fossé. Ses jambes se dérobaient sous lui. Son front brillait de sueur et il avait la larme a l’oil.

J.-B. Schwartz était honnete, il avait une conscience ; il prétendait marcher droit. La vue de cet argent, éparpillé sur le sable, lui faisait presque horreur.

Il n’avait pas besoin de s’interroger. Quelque chose lui criait : Un crime est la ! Un éblouissement lui montra des taches rouges a ce chiffon de papier, et ce rouge était du sang. La figure de Lecoq lui apparut alors grandie a une taille diabolique.

Le bruit d’une lourde charrette vint par un bout du chemin creux. J.-B. Schwartz poussa du pied l’argent avec le billet, en un tas, et recouvrit le tout de poussiere. Il grimpa au revers du talus, perça la haie comme une bete fauve, égratignant ses habits et sa peau, et se coucha a plat ventre dans l’herbe du champ voisin.

Un rustre passa, assis sur un brancard, parlant a ses betes, chantant un refrain campagnard et dandinant sa grosse tete coiffée du bonnet de coton.

Quand le rustre fut passé, J.-B. Schwartz se releva et fit un pas, instinctivement, vers son trésor. Mais vous allez bien voir qu’il était honnete, il se révolta tout a coup contre lui-meme et tourna le dos a la haie. Il prit sa course a travers champs. Il alla, il alla jusqu’a perdre haleine, traversant les guérets, sautant les fossés, piquant droit devant soi par les taillis.

Oh ! il allait franchement, et sa fuite était d’autant plus méritoire qu’il avait en sa nature tout ce qu’il fallait pour regretter passionnément l’argent abandonné. Mille francs, écoutez ! Le décuple de son reve ! sans compter l’argent de sa poche !

Il allait. Le soleil était haut. Il s’arreta, épuisé, a la marge d’un champ de blé, au bord d’une haie qui lui faisait ombre. Il avait faim et soif et sommeil. Dormir apaise toutes les souffrances, dit-on : il s’endormit.

Il reva de ses mille francs, qui étaient un gland. Le gland produisait un arbre immense. Mais dans le feuillage du grand arbre, il y avait des oiseaux qui gazouillaient des injures avec la voix de M. Lecoq.

En s’éveillant, il regarda autour de lui. Il ne savait plus trop lequel était le vrai, son reve ou ses souvenirs. La haie plantureuse avait un pertuis, comme si une bete sauvage l’eut récemment violée. J.-B. Schwartz, le sang aux yeux, passa par le pertuis ; il connaissait cette route ; il se laissa glisser au revers du talus et tomba pres du petit tas de poussiere qui recouvrait son billet de banque.

Il était honnete, mais n’y avait-il pas la un sort ?

Il se dit : « A tout le moins, mettons tout cela en sureté. » Et il creusa un trou dans le talus avec son couteau, un joli trou rond, net, bien fait, ou il comptait abriter le billet entre deux pierres plates.

Et au fait, pourquoi ce Lecoq n’aurait-il pas eu des intrigues galantes ? Il était jeune, élégant, beau garçon, hardi, joyeux, bavard. En creusant, J.-B. Schwartz se disait cela. Il regardait les deux pieces d’or, l’argent blanc et le billet. Oh ! le billet ! Un doux billet ! Ce sont les billets doux, ceux-la ! Un billet en sa fleur ; pas trop net, mais sans coutures ni bandes de papier collé. Sont-elles assez jolies, ces tailles-douces ! Athées ! contemplez un billet de la Banque de France : les écailles tomberont de vos yeux.

Certes, certes, ce Lecoq, avec un gilet comme le sien et de tels pantalons a carreaux, devait troubler les ménages. Le billet avait des petits trous d’épingle qui lui seyaient a ravir. C’est le sourire, ce sont les fossettes d’amour des billets, ces piqures d’épingles. Lecoq était évidemment un homme a bonnes fortunes ; il en avait le physique, l’uniforme, tout. Ces billets de banque ont parfois des grains de beauté comme les dames, des signes particuliers. Dans un coin, le billet de mille francs portait la signature de Bonnivet jeune avec un paraphe.

Voyons, raisonnons : Que faire ? Aller chez le commissaire de police ? Déposer entre ses mains le billet, les pieces d’or et l’argent blanc ? J.-B. Schwartz en eut la pensée, tant il était honnete ; mais, en conscience, avait-il le droit d’agir ainsi ? N’était-ce pas une belle et bonne trahison ? Et si le mari jaloux passait un jour son épée au travers du corps de M. Lecoq !…

Qu’espere, cependant, Bonnivet jeune en mettant sa signature et son paraphe au coin des billets de banque ?

C’est un moyen de publicité. J.-B. Schwartz avait achevé son trou. Il chercha deux pierres plates. La pensée d’aller au commissaire de police ne tenait pas. Ce magistrat s’était mal conduit a son égard, fantaisie pouvait lui prendre de voir les choses du mauvais côté ; notre Schwartz avait trompé la justice ; voila ou peut conduire une premiere imprudence, a la cour d’assises !

Car il faut mettre les choses au pis. Supposons un crime : J.-B. Schwartz, l’innocence meme, était complice. En outre, ce Lecoq devait avoir le bras long avec ses copains qui avaient étudié a un drôle de college.

Notre Schwartz trouva deux pierres plates. Il mit le billet de banque entre les deux pierres, et les pierres au fond du trou, bien proprement. Sa pauvre figure pointue vous avait des mélancolies paternelles. Il faut de l’héroisme pour enterrer ainsi vivant, souriant, adoré, son premier billet de banque. Quoique natif de Guebwiller, J.-B. Schwartz se conduisait ici comme s’il eut été de Rome. Il déposa les deux pieces d’or aupres du billet, l’argent blanc aupres des pieces d’or, et il jeta dessus la premiere poignée de sable.

C’est un bruit lugubre et qui fige le sang dans les veines. Notre Schwartz ferma les yeux pour ne pas voir un coin du paraphe de Bonnivet jeune, qui se montrait en dehors des deux pierres plates. Entre ses paupieres closes, un pleur glissa. Bonne âme ! Il jeta la terre a mains pleines et convulsives ; le trou fut bouché.

J.-B. Schwartz s’assit aupres de ce gouffre, ou il venait d’enfouir plus que sa vie. Il avait faim et soif, mais qu’est-ce que cela ? Il ne pouvait pas s’en aller. Un invisible clou le rivait a ce sol ou reposait son âme.

Vous le savez bien ; on vous l’a déja dit. Ce n’était pas un billet de mille francs qui était la : c’était une graine de million. Ces graines-la, a la différence des autres, ne doivent point etre mises en terre.

J.-B. Schwartz s’amusa a disposer un petit tertre de gazon au-dessus du cher tombeau. Puis, chose bien naturelle et qui fut pratiquée par divers amants célebres, l’idée lui vint de violer la sépulture afin de donner un dernier baiser a son cour.

Il gratta la terre. Un marteau battait sa tete chaude et criait en dedans de son front : « Ce Lecoq est un homme a bonnes fortunes. »

D’autres voix insinuantes lui disaient : « Ne laisse pas dormir un capital. Voila le vrai crime. »

D’autres encore : « Tu seras quitte pour restituer, si tu découvres un jour… »

Un éblouissement dansa devant les yeux de J.-B. Schwartz, quand il revit le paraphe de Bonnivet jeune. Rendre – un jour ! Il tomba dans une méditation sereine.

Quel don Juan, décidément, que ce Lecoq !

J.-B. Schwartz voyait le mari, de ses yeux !

La dame était blonde, ou brune. Fi ! effrontée !

Ou diable J.-B. Schwartz avait-il l’esprit tout a l’heure ! On se fait des monstres.

Il prit cent sous pour souper et coucher, puis un des louis, puis l’autre, puis le billet doux qui déja était humide, le pauvre amour. Il mit le tout dans sa poche, et s’en alla bonnement jusqu’a la grande route de Lisieux attendre la diligence de Paris.


Chapitre 6 Aux écoutes

 

A l’heure ou J.-B. Schwartz et M. Lecoq se séparaient dans le chemin creux, la bonne ville de Caen commençait a s’éveiller : le jour se leve matin au mois de juin. Les environs s’animaient ; dans ces admirables et plantureuses prairies ou l’Odon tributaire apporte son filet d’eau a l’Orne, les troupeaux arrivaient ; le quai reprenait ses affaires ; les cabarets, toujours pressés, s’ouvraient dans les rues de la basse ville, et l’armée des campagnards envahissait le marché.

Campagnards et citadins, du reste, bateliers, ouvriers, fermiers, ceux qui achetaient et ceux qui vendaient semblaient parfaitement tranquilles. Caen avait dormi et rien ne semblait avoir troublé la monotone quiétude de sa nuit.

D’habitude, la devanture d’André Maynotte s’ouvrait bien avant les volets du commissaire de police. André n’avait peut-etre pas reçu de la nature cette âpre activité du commerçant par vocation qui violente la fortune et fait argent de toutes les minutes ; mais un autre sentiment, plus fort que la cupidité meme, le jetait chaque matin hors de son lit. Il était fourmi par amour. Il s’était donné cette tâche d’élever Julie au-dessus de l’humble niveau qui pesait sur son front si jeune, si beau, si fier. La destinée de Julie était de briller ; il avait promis des rayons a son astre et il travaillait sans relâche, car il était fort et patient. Les gens comme lui parviennent a coup sur ; il avait la volonté indomptable, le talent qui la féconde et ce droit honneur qui reste, quoi qu’on dise, la meilleure des habiletés. Pour arreter ceux-la, il faut la foudre qui frappe ça et la dans le tas humain touchant un homme sur cent mille ! Et qui donc compte avec ces hasards de la foudre ?

Ce matin, pourtant, les volets du commissaire s’ouvrirent avant la devanture d’André Maynotte. Il y avait je ne sais quoi d’anormal au premier étage. Mme Schwartz, en peignoir d’indienne, allait et venait dans la maison, écoutant a la serrure de son mari et en proie a une véritable fievre de curiosité. Éliacin était entré au bureau et n’en ressortait point. Il y avait quelque chose de grave.

André avait passé une nuit sans repos. Il s’étonnait lui-meme du trouble qui le prenait au moment d’entrer dans sa voie nouvelle. C’était une nature résolue ; il avait pesé murement ses chances de succes ; pourquoi donc cette agitation inquiete ?

Julie dormait pres de lui et semblait sourire a un reve.

Bien des fois, depuis que la lueur du crépuscule s’était glissée dans la chambrette, André, soulevé sur le coude, avait promené son regard de la beauté sereine de sa jeune femme a l’angélique gentillesse de l’enfant, cachant a demi sa tete blonde derriere les rideaux du berceau. Il se sentait heureux pleinement, trop heureux, pourrait-on dire, cela l’effrayait. Au moment d’entamer la grande partie, il avait souhaité un nuage a son ciel.

Le sommeil le prit enfin, tandis qu’il cherchait a l’horizon quelque chose qui ressemblât a une peine. Il ne savait pas qu’il dormait.

Il fut éveillé en sursaut par un gémissement. C’était Julie qui se plaignait, étouffée sous un cauchemar. Un baiser l’éveilla. Elle sourit : « Ils voulaient nous séparer ! » Et ses beaux yeux se refermerent. Cinq heures du matin sonnaient. Un bruit de marteau retentissait a l’étage supérieur.

La premiere idée d’André fut de se lever, mais il ressentait une fatigue extreme et un affaissement qu’il ne se souvenait point d’avoir éprouvé jamais. En meme temps, une tristesse inconnue brisait sa pensée.

– Ils voulaient nous séparer ! répéta-t-il sans savoir qu’il parlait.

Il y avait une petite piece, servant de resserre a ses outils et aux objets non encore restaurés. Elle donnait sur la cour et attendait a la chambre a coucher. Au milieu de cette somnolence que produisait chez lui la lassitude, André Maynotte crut entendre des voix dans la resserre. Il sauta hors de son lit, car cela faisait illusion ; on eut dit que plusieurs personnes causaient la, derriere la porte. Et le bruit du marteau continuait.

La porte ouverte, André vit qu’il n’y avait personne. Les voix venaient maintenant de la cour, et son nom, prononcé plusieurs fois, frappa ses oreilles.

La fenetre était grande ouverte, a cause de la chaleur ; il s’en approcha, marchant pieds nus. La cour était déserte comme la chambre.

Mais les voix s’entendaient encore plus distinctement. Elles semblaient etre si rapprochées qu’André mit sa tete hors de la fenetre pour voir si les causeurs n’étaient point collés contre le mur. Il leva les yeux ; son nom venait d’etre prononcé pour la seconde fois, en l’air : on l’eut juré.

Voici ce qu’il aperçut : immédiatement au-dessus de sa tete, un ouvrier, terminant sa besogne, enfonçait le dernier clou d’une sorte d’auvent, destiné a protéger la fenetre de l’étage supérieur qui n’avait point de persiennes. Cette fenetre éclairait le cabinet particulier du commissaire de police ; elle était située au midi ; l’été s’annonçait brulant ; le commissaire établissait tout bonnement des barricades contre l’invasion du soleil.

Il était arrivé quelquefois a André Maynotte de saisir quelques paroles tombant par cette fenetre, surtout quand Mme Schwartz élevait la voix dans ses querelles de ménage. Ce n’étaient pas ses affaires, et la curiosité provinciale n’était point son péché : il n’avait preté aucune attention a la comédie matrimoniale qui, chez ses voisins, atteignait un nombre fabuleux de représentations et s’était promis seulement de parler bas quand il causerait dans sa resserre. Mais l’auvent qu’on venait de poser et qui, pour le moment, formait un angle de 45 degrés, par rapport au plan de la fenetre du premier étage, exagérant tout a coup les conditions particulieres ou se trouvait la petite piece du rez-de-chaussée, renvoyait le son avec une telle netteté, qu’un appareil acoustique n’eut pas fait mieux.

Ce n’était pas l’ouvrier qui avait parlé. Les voix venaient de l’intérieur. Elles étaient émues et contenues. Ceux qui s’entretenaient la-haut paraissaient en garde contre ce fait que la fenetre ouverte pouvait avoir des oreilles. André Maynotte resta immobile et déja frappé. Pourquoi frappé ? Il n’aurait su le dire, car étant donné son caractere ferme et absolu, peu lui importait les commérages des voisins.

Et en dehors des commérages qui vont et viennent, il n’y avait rien, sa conscience le lui affirmait, qui put etre dit contre lui.

Pourquoi frappé, alors, lui qui était tout jeune, lui qui dédaignait trop, peut-etre, les petits hommes et les petites choses, lui qui était étranger dans la ville de Caen, lui qui se préparait a la quitter bientôt pour toujours ?

Il écouta ; son nom prononcé l’y autorisait ; il écouta, guettant le retour de son nom.

L’ouvrier venait de rentrer apres avoir achevé sa besogne. On se taisait maintenant a l’étage supérieur. Quand on se reprit a parler, la conversation avait tourné, sans doute, car les mots prononcés ne pouvaient plus s’appliquer a André. L’air était frais ; sa fantaisie d’écouter ne le tenait guere ; il allait regagner son lit, lorsque cette phrase tomba, prononcée d’une voix basse :

– Je vous dis qu’il est ruiné ! mais ruiné roide ! il parle de se bruler la cervelle.

André hésita. Ce n’était pas la voix du commissaire, non plus celle d’Éliacin, l’Alsacien blond. L’hésitation d’André devait durer juste le temps de faire cette réflexion, qu’il n’avait pas le droit de surprendre certains secrets. Il n’en eut pas le loisir. Le commissaire reprit avec une sorte de colere :

– Vous répandez de mauvais bruits. Tout cela retombe sur nous. Un homme pareil n’a jamais en caisse que l’argent de ses échéances.

La voix inconnue répliqua distinctement :

– Il y en avait en caisse plus de quatre cent mille francs en billets de banque.

André tressaillit de la tete aux pieds. Ce chiffre tout seul lui contait une histoire entiere. M. Bancelle lui avait justement dit, la veille, que sa caisse contenait plus de quatre cent mille francs.

Il eut froid dans les veines. Était-ce pitié pour le malheur d’un homme ? André Maynotte était un brave et généreux cour, mais ce ne fut pas par pitié.

On ne sait comment exprimer ces choses : ce fut de la peur. Pourquoi… Encore une fois, pourquoi ce jeune homme, qui était l’honneur meme, eut-il peur en devinant que la caisse du riche banquier Bancelle venait d’etre forcée et vidée ?

Les faits de pressentiments ne sont pas rares. Les grands chocs ont de mystérieux avant-coureurs, comme les grandes maladies sont annoncées par leur prodromes. André Maynotte avait un poids sur le cour.

Dans la chambre a coucher, il crut entendre encore ces gémissements qui naguere l’avaient éveillé. Il se traîna, défaillant, jusqu’a la porte. L’enfant reposait paisiblement ; la jeune mere, appuyant sur son bras nu les boucles éparses de ses magnifiques cheveux, dormait aussi, tranquille et belle comme une sainte.

André tendit ses mains vers ces deux etres si chers. Il était pâle et il tremblait.

Nous parlions de pressentiments. Ce qui va suivre n’est pas une explication, mais un renseignement.

La ville de Caen, qui devait avoir quelques années plus tard cette tragédie bizarre et terrible, le meurtre de l’horloger Pesade, vivait, en 1825, sur les récents débats de l’affaire Orange.

Les époux Orange, fermiers au pays d’Argence, avaient été condamnés, en aout 1825, par la Cour royale de Caen, a la peine de mort, comme coupables de meurtre commis, de complicité, avec préméditation, sur la personne de Denis Orange, leur oncle paternel. C’était une de ces lugubres causes, ou l’avidité villageoise joue le rôle principal. Chaque année, l’avarice des campagnes tire quelque nouvelle édition de cette hideuse bucolique : un vieux paysan a l’imprudence de céder son bien a ses neveux, sous condition d’etre nourri, logé, soigné jusqu’a sa mort. Un tel contrat renferme naturellement, du côté des neveux, cette stipulation implicite que l’oncle ne mettra pas trop de temps a mourir. Si l’oncle abuse et s’attarde, on lui coupe la gorge avec une serpe, a moins qu’on ne le jette dans un puits. Chacun sait cela ; néanmoins, il y a toujours de vieux oncles pour accepter ainsi la dangereuse hospitalité de leurs héritiers.

Il s’était présenté ici des détails assez repoussants pour donner un brillant succes a la cause. Le public avait gardé quelques doutes sur la culpabilité des époux Orange, qui étaient tout jeunes : Pierre, un mâle gaillard qui aurait pu gagner sa vie autrement ; Madeleine, une belle et naive créature, qui ne savait que pleurer quand on parlait de son oncle.

La peine capitale avait été commuée, et, dans le pays d’Argence, on connaissait un valet de charrue qui buvait quatre fois ses gages, depuis le temps, et qui était bien capable d’avoir fait le coup.

André Maynotte était un homme de vaillance, d’intelligence et d’honneur, mais ce n’était pas un lettré. Il avait assisté aux débats de l’affaire des époux Orange. Il en gardait une impression profonde, d’autant plus qu’il les jugeait innocents.

Mais de la a s’effrayer pour son propre compte, il y a loin. Qui l’accusait ? Sous quel prétexte pouvait-on l’accuser ? Nous rentrons dans l’inexplicable. Ceci est le fait meme du pressentiment qui ne répond jamais a toutes les questions qu’on lui pose.

André tremblait, il était tres pâle. On avait prononcé son nom par deux fois la-haut chez le commissaire de police. Cependant sa raison se révoltait, et un sourire lui vint aux levres, tandis qu’il se disait : « C’est de l’extravagance. »

En effet, c’était folie, car il faut a tout le moins un motif, un prétexte.

– J’ai toujours dit, s’écria impérieusement une voix nouvelle dans la chambre du haut, qu’il fallait se méfier de ces gens-la !

C’était Mme Schwartz qui venait de faire irruption dans le bureau. Cette fois, on ne prononçait aucun nom, et pourtant André Maynotte était sur, absolument sur, qu’on parlait de lui. Ces gens-la ! Lui et sa femme.

On tenta évidemment de faire sortir Mme Schwartz, mais elle déclara qu’elle avait le droit de rester ; l’affaire la regardait personnellement, puisque, avec de pareils voisins, désormais, on ne pouvait pas dormir tranquille. La certitude d’André prenait des raisons d’etre, si elle ne pouvait pas augmenter. Le commissaire dut céder, car la discussion s’éteignait. La voix inconnue poursuivit cependant :

– Cette pensée-la a sauté aux yeux de M. Bancelle. Quand sa femme et ses enfants sont venus, il s’est écrié : « J’ai tout dit a cet homme-la ! Il savait que j’avais en caisse le prix de ma terre, outre mon échéance. Il a vu le secret, et le brassard lui appartient… »

André ne comprit pas cette derniere phrase, dont le sens précis eut été pour lui un coup de massue. Il n’avait pas besoin de cela. Tout son sang lui rougissait le visage et la sueur coulait a grosses gouttes de son front.

– Ils étaient deux ? demanda le commissaire.

– Oui, lui fut-il répondu. Il a fallu quatre mains occupées a la fois pour le travail de forçage.

– Quatre mains d’hommes vigoureux ?

– Non… La moitié de la besogne pouvait etre faite par un enfant.

– Ou par une femme… prononça tout bas le commissaire.

– Ne m’as-tu pas dit, s’écria Mme Schwartz, que tu les avais rencontrés tous deux, hier soir, sortant a des onze heures !

André mit ses deux mains sur sa poitrine qui haletait. Mais l’idée de son innocence jaillit du sein meme de cette détresse et il se releva d’un coup. Le désir lui vint de monter et de confondre en trois paroles cette absurde accusation. Il fit un pas, tout nu qu’il était, pour mettre ce dessein a exécution. Ce mouvement le porta en face de l’entrée, et son regard tomba pour la seconde fois sur la belle dormeuse qui toujours souriait. Il s’arreta. Une angoisse nouvelle l’étreignit : elle aussi était accusée !

Elle, c’était son cour. Il n’avait jamais senti comme a cette heure a quel point il l’adorait. Ses épouvantes revinrent et le terrasserent. Un éblouissement lui montra la prison, l’audience, que sais-je ? Il vit la foule autour du banc des accusés ; il entendit cette voix dure, orgueilleuse, implacable…

Il se trompait, mais il tremblait, lui qui était, nous le verrons bien, ferme et fort.

– Il est comme fou, ce pauvre Bancelle, reprenait en ce moment la voix étrangere. Il a sa tete dans ses mains et va répétant : « C’est moi, c’est moi, c’est moi qui lui ai donné l’idée du brassard ! »

– Il faudrait les arreter tout de suite, dit Mme Schwartz.

– La maison est cernée, répondit le commissaire.

C’est a peine si André fit attention a ces deux dernieres répliques, si menaçantes pourtant et qui exprimaient si violemment le péril de la situation. Il n’avait entendu qu’une chose : M. Bancelle allait répétant : « C’est moi qui lui ai donné l’idée du brassard ! »

A lui, André. Nous savons qu’il avait été question du brassard, la veille, entre le banquier et le jeune ciseleur. Mais que faisait la le brassard ? C’était la seconde fois qu’on parlait du brassard, la-haut, chez le commissaire de police.

Quel brassard ? Il y avait silence a l’étage au-dessus.

La fievre d’André creusait son cerveau. Quel brassard ? On s’était donc servi d’un brassard ?

Le sien était la, dans son magasin, en montre, comme toujours. Machinalement, il se dirigea de ce côté. Il entra dans le magasin et poussa un gémissement étouffé : l’instant d’apres, il revint, appuyant son bras chancelant aux meubles et a la muraille. Sa joue était livide, ses yeux s’éteignaient ; des convulsions faibles contractaient sa bouche.

– On l’a volé ! murmura-t-il comme s’il eut confié ce fatal secret a quelque etre invisible. On m’a volé le brassard !

En ce moment le commissaire disait :

– C’est Bertrand, l’allumeur de réverberes.

– A-t-il vu quelque chose ? demanda sa femme avidement.

– Il les a vus, répliqua le commissaire, dont la voix dénotait une véritable émotion, a minuit, sur le banc qui est la-bas, a l’autre bout de la place. Ils parlaient de la caisse de M. Bancelle, ou il y avait, disaient-ils, plus de quatre cent mille francs, et ils comptaient des billets de banque.

André se laissa tomber sur ses deux genoux en rendant un râle sourd ; le choc de sa tete éveilla Julie qui, souriante et les yeux fermés a demi, lui jeta ses bras autour du cou.