La Rue de Jérusalem - Les Habits Noirs - Tome III - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1868

La Rue de Jérusalem - Les Habits Noirs - Tome III darmowy ebook

Paul Féval (père)

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Opis ebooka La Rue de Jérusalem - Les Habits Noirs - Tome III - Paul Féval (père)

Ce roman met en scene les tentatives criminelles des Habits Noirs (que couvre Lecoq, alors devenu chef de la Sureté) contre la famille de Champmas, et contre la richissime mais avare paysanne Mathurine Goret. L'appât, dans les deux cas, est le «faux Louis XVII», rôle rempli parmi les Habits noirs par plusieurs personnages successifs. Celui-ci, qu'on appelle aussi M. Nicolas, séduit d'abord Ysole de Champmas, fille bâtarde du général de Champmas, et se sert de sa complicité inconsciente pour tenter de tuer sa soeur légitime, Suavita...

Opinie o ebooku La Rue de Jérusalem - Les Habits Noirs - Tome III - Paul Féval (père)

Fragment ebooka La Rue de Jérusalem - Les Habits Noirs - Tome III - Paul Féval (père)

A Propos

Partie 1 - Clampin dit Pistolet
Chapitre 1 - Meurtre d’un chat
Chapitre 2 - Un coin du vieux Paris
Chapitre 3 - La mansarde
Chapitre 4 - Ordinaire de MM. les inspecteurs

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes :

* Les Habits Noirs

* Cour d’Acier

* La rue de Jérusalem

* L’arme invisible

* Maman Léo

* L’avaleur de sabres

* Les compagnons du trésor

* La bande Cadet

 

ENVOI A MADAME LA R. DE C…

C’est vous, madame, qui m’avez fait connaître cette vivante mine d’anecdotes ou j’ai puisé les deux premieres séries des Habits Noirs. C’est vous encore qui m’avez raconté l’étonnement des maçons démolisseurs quand ils découvrirent, dans l’épaisseur d’une paroi de la tour Tardieu, au coin de l’ancienne rue de Jérusalem, un trou de forme sinistre – le moule d’un homme.

J’ai essayé de ne rien inventer dans cette histoire dont notre vieil ami a rassemblé les éléments. Il eut été facile de lui donner l’unité dramatique, mais j’aurais renoncé a l’écrire, s’il m’avait fallu supprimer l’épisode du roi Habit-Noir et de sa Maintenon-a-barbe.

Veuillez accepter ce livre ou vous trouverez tant d’emprunts faits a nos causeries, et croyez a mes respectueux sentiments d’affection.

P. F.


Partie 1
Clampin dit Pistolet


Chapitre 1 Meurtre d’un chat

 

C’était un palier d’aspect misérable, mais assez spacieux, éclairé d’en haut par un tout petit carreau dormant que la poussiere rendait presque opaque. Trois portes délabrées donnaient sur ce palier ou l’on arrivait par un escalier tournant, vissé a pic et dont l’arbre médial suait l’humidité. Les trois portes étaient disposées semi-circulairement.

A droite et a gauche de l’escalier étroit, il y avait en outre deux recoins, contenant quelques débris de bois de démolition, des mottes et des fagots.

Le jour allait baissant. On entendait aux étages inférieurs qui étaient au nombre de trois, y compris le rez-de-chaussée, des bruits confus, ou dominaient les cliquetis de verres et d’assiettes. Une violente odeur de cabaret montait l’escalier en spirale et n’avait point d’issue.

Sur le carré de ce dernier étage tout était relativement silencieux. Par la porte de droite, sous laquelle il y avait une large fente, un murmure de discrete conversation sortait avec une bonne odeur de soupe fraîche. Derriere la porte du milieu, c’était un silence absolu. Ce qu’on entendait derriere la porte de gauche n’aurait point pu etre défini, et meme l’oreille la plus sure aurait hésité sur la question de savoir si le martelement périodique et sourd qui faisait vibrer la cage de l’escalier venait de la ou de plus loin.

Il semblait venir de la, mais c’était comme voilé et comme affaibli par une large distance. Néanmoins, a chaque coup, la cage de l’escalier subissait une profonde secousse.

Dans le recoin a main gauche de l’escalier, on ne voyait rien, sinon l’amas confus des pauvres combustibles, jetés la au hasard. Dans le recoin de gauche, un rayon pâle, pénétrant au travers des fagots, éclairait un superbe chat de gouttiere, pelotonné, commodément occupé a se lisser le poil.

La premiere porte en montant a gauche portait le n° 7 et c’était sa seule enseigne.

La porte du milieu, outre son n° 8, avait une carte collée a l’aide de quatre pains a cacheter et sur laquelle était un nom, écrit a la plume : Paul Labre.

La troisieme porte, celle d’ou semblait venir le bruit périodique et inexplicable, était marquée du n° 9.

En bas, un coucou sonna cinq heures ; il se fit un imperceptible mouvement dans le recoin de gauche ; a droite, le chat dressa l’oreille dans son nid, derriere les fagots.

La conversation devint plus distincte a l’intérieur de la chambre n° 7 et le bruit des voix qui causaient se rapprocha.

La porte s’ouvrit, laissant échapper cette franche odeur de soupe dont nous avons déja parlé. La chambre était grande et beaucoup plus vivement éclairée que le carré. On y voyait une table ronde avec sa nappe mise, et, au fond, une cheminée, entourée d’ustensiles de cuisine, pendus a la muraille. Un homme et une femme qui continuaient une conversation commencée se montrerent sur le seuil.

La femme, qui n’était plus jeune, portait un costume d’ouvriere fort propre ou se retrouvait je ne sais quel reflet d’habitudes et de gouts campagnards. Elle avait du etre tres belle, et l’expression de son visage inspirait la confiance. Il y avait en elle de la gravité et de la bonté.

Son compagnon était un homme de trente-cinq a quarante ans, petit, mais bien pris dans sa courte taille. Sa figure énergique avait quelque chose de débonnaire et de méfiant a la fois, comme il peut arriver pour les gens dont la fonction contrarie le caractere. Sa joue rasée était bleue de barbe, ses yeux tres noirs et abrités sous des sourcils touffus regardaient droit, mais regardaient trop. Il avait le sourire honnete. Ses vetements étaient ceux d’un petit-bourgeois.

– Comme ça, dit la femme, apres avoir interrogé le palier du regard et en parlant tres bas, le général est a Paris ? Ne me cachez rien, monsieur Badoît, ajouta-t-elle en voyant que son compagnon hésitait. Vous savez bien que je ne suis pas bavarde.

– Je sais que vous etes la meilleure des bonnes, maman Soulas, répondit M. Badoît, mais ça brule, voyez-vous, et il y a la-dessous une manigance a faire dresser les cheveux ! Je sens Toulonnais-l’Amitié a une lieue a la ronde, moi.

– M. Lecoq ! Les Habits Noirs ! murmura Thérese Soulas avec plus de curiosité encore que de crainte.

Elle ajouta doucement :

– Mou ! mou ! mou ! Ce minet devient presque aussi mauvais sujet que M. Mégaigne. Viens, trésor !

Badoît lui tendit la main.

– A tout a l’heure, dit-il. Je serai la pour le potage, six heures tapant… C’est drôle tout de meme que les dames ont généralement des idées pour les mauvais sujets.

Il y avait la-dedans un reproche. Thérese Soulas se mit a rire bonnement et retint la main qu’on lui donnait.

– Savez-vous pour qui j’ai une idée ? murmura-t-elle, c’est pour le pauvre grand garçon qui est si pâle. J’ai… j’ai eu une fille qui aurait presque cet âge-la.

Elle regardait d’un air triste la porte du milieu, marquée du n° 8.

– Ah ! Ah ! répliqua Badoît avec bonne humeur, je ne suis pas jaloux de M. Paul ! S’il avait du gout pour l’éclat, celui-la, il irait loin. Son affaire avec le général l’avait planté du premier coup… mais ça se ronge de honte et de préjugés. A vous revoir, madame Soulas ; je suis sur une piste, et j’ai un diable dans le corps !

Il descendit lentement l’escalier. Mme Soulas resta un instant pensive sur le pas de sa porte.

– Le général ! se dit-elle. Ma fille est heureuse dans sa maison. Je sais qu’il l’aime autant que son autre fille. C’est singulier ; moi, je ne connais pas son autre enfant, et je l’aime presque autant que ma fille !

Elle fit sa voix toute douce pour appeler encore :

– Mou, mou ! mou ! libertin ! mou ! mou !

Mais l’obstiné matou se gobergeait sous ses fagots et faisait la sourde oreille.

Mme Soulas rentra et referma sa porte. Pendant tout le temps qu’elle avait été sur le palier, le bruit régulier et sourd avait cessé dans la chambre n° 9. Aussitôt que Mme Soulas eut disparu, le bruit recommença.

Elle était maintenant assise aupres de sa cheminée, regardant fixement une grande marmite de cuivre, ou bouillait le pot-au-feu.

– Moi, pensait-elle, il ne sait plus que j’existe, et qu’importe ? Je ne lui ai jamais rien demandé pour moi.

Elle avait pris sous le revers de son fichu une petite boîte qu’elle ouvrit. La boîte contenait le portrait d’un fort beau cavalier portant le costume de lancier et les insignes de chef d’escadron. Sous le portrait, on pouvait lire ces mots : « A Thérese. »

Mme Soulas le regarda. Il eut été malaisé de traduire l’émotion de son sourire. Ce n’était en aucune façon de l’amour.

– Ils disent que les révolutions ont changé le monde, murmura-t-elle. Un homme beau, riche, puissant, passe dans un pauvre pays ; il trouve une femme belle, il lui prend sa conscience et son repos : il s’en va heureux, elle reste misérable. Quand mettront-ils autre chose a la place de cela ?… Ah ! j’ai eu bien de la tendresse et bien de la colere ! Mais je n’ai plus rien, sinon la pensée de ma fille. Ysole est heureuse chez lui ; tout ce que je pourrais faire pour lui, je le ferais de bon cour.

La marmite bouillait copieusement, jetant a profusion ces effluves qui offensent les estomacs rassasiés et ravissent jusqu’a l’extase l’humble appétit du poete.

Mme Soulas se leva pour mettre en ordre le couvert : une demi-douzaine d’assiettes dont chacune avait sa bouteille coiffée d’une serviette en turban.

Nous sommes ici dans une table d’hôte.

On frappa : deux habitués entrerent. M. Mégaigne, le mauvais sujet, et M. Chopand, un homme rangé.

Il faut bien arriver a vous le dire, depuis le commencement de ce récit, vous n’avez encore vu que des agents de police. Mme Soulas tenait gargote pour messieurs les inspecteurs. Badoît était un inspecteur ; M. Mégaigne, ce brillant viveur, était un inspecteur ; c’est un inspecteur aussi que ce Chopand, tournure de rentier, cour de comptable.

Paul Labre lui-meme, l’inconnu, l’unique brin d’herbe par ou nous puissions nous rattraper a la poésie, hélas !…

Ce palier mystérieux appartenait a une maison historique, dont nous vous ferons bientôt la monographie. Nous sommes rue de Jérusalem, en plein cour de la sureté publique. Les bruits et les parfums de cabaret qui montaient par l’escalier a vis appartenaient a l’établissement du pere Boivin qui avait deux maisons et la tour du bord de l’eau, dite aussi la tour Tardieu ou la tour du crime.

La chambre n° 9, d’ou sortait ce bruit énigmatique qui se prolongeait patiemment et semblait venir de si loin, occupait précisément le dernier étage de la tour.

M. Mégaigne avait un habit bleu a boutons noirs. C’était don Juan avec un arriere-gout d’employé des pompes funebres ; M. Chopand portait une redingote demi-solde et peu de linge ; il était petit, maigre, jaune-gris, ridé a sec et brillait surtout par son flegme et sa voix de basse-taille.

– Belle dame, dit Mégaigne, en saluant de son chapeau luisant, agité gracieusement a deux pieds au-dessus de sa tete, j’ignore pourquoi vous daignez vous intéresser au général comte de Champmas, mais j’ai l’avantage de vous annoncer qu’on l’a extrait du Mont-Saint-Michel pour l’amener a Paris ou il doit témoigner dans une affaire de complot politique.

– Ou il témoigne, rectifia Chopand. L’affaire se juge en ce moment meme.

– Le général a été bon pour ma famille, dit simplement Mme Soulas.

Elle ajouta :

– Qu’est-ce que c’est donc que cette fameuse histoire qui vous met tous en rumeur ?

– Bon ! s’écria Mégaigne, le Badoît a parlé ? Quel bavard ! Il n’y a pas d’affaire. Ce n’est qu’un mot qui n’a ni queue ni tete, et entendu par un gendarme, encore ! Les gendarmes entendent toujours de travers, c’est le reglement.

Chopand se mit a rire. Entre gendarmes et inspecteurs la sainte amitié ne regne pas.

– Pendant le voyage du Mont-Saint-Michel a Paris, reprit Mégaigne, a je ne sais plus quel relais, un homme a pu s’approcher du général, un homme en blouse, et lui a dit quelque chose, dont le brave gendarme n’a attrapé qu’un petit morceau. « … Gautron a la craie jaune. »

– Devine, devinaille ! interrompit Chopand. Voila tous les finauds de la sureté en quete ! Gautron a la craie jaune ! hein ! qué rébus !

– Gautron a la craie jaune ! répéta M. Mégaigne en haussant les épaules. Est-ce une enseigne ?

– Ou une maniere d’accommoder Gautron ? risqua M. Chopand : comme qui dirait Gautron a la purée ?

– Et la-dessus, poursuivit M. Mégaigne, voila mon Badoît parti ! Il veut toujours mieux faire que les autres ! Sa mouche, le petit Pistolet, qui tue les chats et va-t-en ville, a rôdé toute la matinée autour du Palais. Cherche ! moi, je dis : Gautron a la craie jaune ou Gautron a la sauce blanche, on en donne au gouvernement pour son argent, et c’est bete de gâter le métier. Pas de bile ! voila mon opinion.

Quand six heures sonnerent, cinq convives s’assirent autour de la table ; deux places resterent vides, celle de M. Badoît et celle du voisin du n°8, Paul Labre, qu’on avait déja appelé plusieurs fois.

En ce moment, et quoique le jour eut encore baissé sur le palier, on aurait pu voir quelque chose d’informe s’agiter dans le recoin, a droite de l’escalier ; dans le trou de gauche, le chat cessa de lustrer son museau et prit une attitude inquiete.

– Quoi ! dit une voix de ténor aigu, tres enrouée, je ne peux pas en faire, moi, des matous, pas vrai ? Et M. Badoît ne me donnera rien pour avoir entendu cogner ici pres ou plus loin, car du diable si je sais ou on pioche. Il n’est pas monté un seul minet et j’ai besoin de mes vingt sous : Meche, mon Andalouse, m’attend a Bobino avec toutes ces demoiselles ; faut que l’amour de maman Thérese y passe ! Je me rangerai quelque jour, c’est dit ; mais jusqu’a ce que je m’aie rangé en grand, c’est encore l’âge du plaisir et de la folie !

Une forme humaine, grele et dégingandée, sortit lentement du noir. Aux lueurs qui tombaient du jour de souffrance, on aurait pu distinguer des os pointus sous un bourgeron bleu déteint et une tete étroite, coiffée d’une énorme toison couleur de filasse.

Cela fit un pas et s’étira. C’était Clampin, dit Pistolet, jeune homme libre, mais non sans profession, puisqu’il travaillait pour M. Badoît, pour les gargotiers de la Cité et pour bien d’autres.

Le chat se renfonça sous les fagots ; il sentait un ennemi.

Pistolet, qui semblait marcher pieds nus, tant son pas était muet, tourna la cage de l’escalier. Il avait a la main un tout petit crochet de chiffonnier, véritable joujou d’enfant qu’il avait du fabriquer lui-meme avec un brin de fagot et un clou.

– Mou, mou, mou ! appela-t-il en contrefaisant bien doucement la voix de Mme Soulas.

Les fagots bruirent par l’effort que faisait le matou pour pénétrer plus avant sous le tas, a reculons.

– Innocent, lui dit Pistolet, ne fais donc pas de manieres : tu ne t’en apercevras seulement pas. Et tu ne peux pas dire que je n’ai pas attendu. Maman Soulas a bon cour ; s’il était venu le moindre lapin de gouttiere… Mais non, quoi ! Il y a des jours comme ça. Quand on arrive tard a Bobino, tu sais, c’est la grele… Bouge pas !

Les yeux du matou luisaient comme deux charbons et indiquaient exactement la place de sa tete. Il y a de grands chasseurs, et presque tous les grands chasseurs sont un peu chirurgiens. Clampin, dit Pistolet, visa avec soin et piqua. Les deux charbons s’éteignirent.

– La ! fit-il, c’était donc la mer a boire !

Ce dernier mot n’était pas encore prononcé, qu’un grincement se fit entendre derriere la porte n° 9. Depuis quelques secondes, le bruit du martelement avait cessé.

Pistolet se laissa choir sur les fagots sans respect pour le cadavre tiede de sa victime, et demeura immobile.

La porte n° 9 s’ouvrit, et Pistolet vit quelque chose de singulier.

Il faisait jour encore a l’intérieur de la chambre. La porte qui s’ouvrait en dehors montra son revers. Elle était doublée d’un matelas.

– Pour qu’on n’entende pas les coups de pioche, pensa Pistolet. Pas bete !

Un homme de taille herculéenne, que la lumiere prenait a rebours, se montra sur le seuil. Il écouta et regarda. Puis il sortit et promena un morceau de craie sur les planches de la porte.

– Il met son nom, pensa Pistolet. On va voir.

Ce fut tout. L’homme rentra et poussa le verrou de la porte en dedans, mais pour rentrer, il avait mis en lumiere son profil perdu, et Pistolet murmura d’un ton de surprise profonde, ou il y avait bien quelque frayeur :

– M. Coyatier ! le marchef !

« Mais voyons voir l’étiquette qu’il a collée sur sa boutique ! ajouta-t-il.

Une allumette chimique grinça et fit feu. Pistolet l’approcha toute flambante de la porte du n° 9 et put lire ce nom : Gautron.

Ce nom était tracé avec de la craie jaune.


Chapitre 2 Un coin du vieux Paris

 

Clampin, dit Pistolet, souffla sur son allumette chimique et se mit a réfléchir.

– Ça doit etre crânement bon pour M. Badoît, cette histoire-la, pensa-t-il.

Le bruit sourd avait repris ; Pistolet savait maintenant pourquoi les chocs répétés de la pioche ou du marteau semblaient si lointains : il y avait le matelas.

Pistolet pensa encore :

– Il ne faut pas plaisanter avec le marchef. Il a une maniere pour tuer le monde comme moi pour les chats, sans les faire miauler ; mais qu’est-ce qu’il peut fabriquer a coups de pic ? La maison tremble. C’est drôle qu’on ne l’entend pas ici dessous dans les cabinets de société. Apres ça, on entend peut-etre ; quand ils montent, une machine, ceux-la, c’est bien ajusté ! On aura mis des amis dans les cabinets.

Il avait attaché son petit crochet de chiffonnier a un lambeau de bretelle qui retenait son pantalon sous sa blouse ; c’était un engin de chasse qui ne coutait point de port d’armes.

Pistolet, cependant, restait songeur.

– Quant a me passer de Bobino, ce soir, et de Meche, mon Albanaise, bernique ! dit-il en prenant sous les fagots le cadavre de l’infortuné matou. J’ai mes vingt sous assurés sur la planche. Il tâta le corps du délit en connaisseur et ajouta :

– Vingt-cinq sous ! c’est un monument que ce bijou-la… et tendre ! Au Lapin-Blanc ils le feront sauter pour les milords. Et il sera toujours bien temps de dire la chose a M. Badoît demain matin : la chose de M. Coyatier et du nom qu’il a marqué sur la porte matelassée. C’est un nom… Voyons ! Ah ! la mémoire !… Goudron… Gautron ! Du diable si je suis capable de garder ça jusqu’a demain. Me faudrait un portefeuille avec crayon. Je m’en collerais un, s’ils ne coutaient pas quarante centimes, sans boire ni manger, ni rien payer a Meche.

Ces vetements du gamin de Paris, qui semblent si élémentaires, ont toujours un nombre suffisant de poches. Dans ces poches, il y a toutes sortes de choses dont la vente ne produirait pas de quoi prendre l’omnibus. Pistolet fouilla ses poches pour trouver un lambeau de papier ; par hasard, le papier manquait, Pistolet chercha sur le carré ; pas le moindre chiffon.

– J’avais pourtant mis la main sur une miette de charbon qui aurait fait un joli crayon, grommela-t-il ; tiens, je suis bete, la carte de M. Paul s’ennuie la, depuis le temps ; je vais la mener au spectacle.

De son pas furtif, qui ne produisait aucun bruit, il s’approcha de la porte du milieu et enleva la carte de Paul Labre, au dos de laquelle il écrivit a tâtons ce nom de Gautron.

Tranquille désormais au sujet des tours que pourrait lui jouer sa mémoire, il dissimula le matou mort sous sa blouse et descendit l’escalier.

L’heure du plaisir avait sonné. Pistolet, libéré de son bureau, allait dans la rue tete haute et nez au vent.

Quand il eut vendu minet au cours du jour a l’industriel honorable qui devait en faire une gibelotte, Pistolet acheta pour deux sous de pain et deux sous de couenne cuite a la poele qu’il mangea en gagnant le théâtre du Luxembourg. Sans appartenir a la jeunesse dorée, il avait quelque réputation au contrôle comme effronté claqueur.

– Ma femme est-elle au paradis ? demanda-t-il : Mlle Meche, s’entend ?

Sa femme était au paradis. Il y monta. Pendant toute la soirée, il étonna la haute galerie par son faste, payant tour a tour de la biere a deux sous, de l’orgeat amidonné, des pommes, de la galette et des noisettes.

Il avait pourtant dans sa poche de quoi sauver la vie d’un homme qui allait mourir, ce chevalier déguenillé de Mlle Meche. Mais il n’était pas encore rangé et ne songeait qu’au plaisir.

Apres son départ, le palier ou le meurtre avait eu lieu était resté désert. Chez Mme Soulas, on dînait bien paisiblement ; tout se taisait dans la mansarde de Paul Labre ; le bruit produit par le travail mystérieux qui se faisait dans la chambre n° 9 s’entendait seul et plus distinctement.

Dans la nuit presque complete du carré, un rayon vif se dessina tout a coup en éventail, éclairant a la fois les deux recoins et la cage de l’escalier tournant.

C’était la porte du milieu qui s’ouvrait.

Paul Labre se montra debout sur le seuil. Il écouta.

Le martelement sourd prit fin aussitôt.

Il paraît que, malgré le matelas, disposé pour amortir le son, celui ou ceux qui travaillaient dans la chambre n° 9 gardaient un moyen de savoir ce qui se passait au-dehors.

Un instant, la haute stature et la tete harmonieuse de Paul se découperent en silhouette sur la baie cintrée d’une fenetre qui s’ouvrait au fond de sa chambre, juste en face de l’entrée. On ne pouvait distinguer ses traits parce que la lumiere le frappait en plein dos et mettait son visage a contre-jour, mais l’élégance flexible de sa taille et la pureté de ses profils laissaient deviner un homme tres jeune et tres beau.

Manifestement, c’était le bruit du marteau qui l’avait appelé, car le silence parut l’étonner au plus haut point.

Manifestement aussi, le bruit l’avait arraché a quelque occupation exigeant du calme. Un poete a cette pose inquiete, quand un son importun vient tout a coup troubler son recueillement.

Mais Paul Labre n’était pas un poete.

Il jeta d’abord un regard du côté de la chambre tranquille ou les hôtes de Mme Soulas prenaient leur ordinaire ; ensuite, son oil interrogea la porte du n° 9 qui restait dans l’ombre, et ou le nom tracé a la craie n’apparaissait point.

Il murmura en se touchant le front :

– On n’est plus soi-meme, a ces heures. Je me croyais fort, mais j’ai la fievre, c’est certain, puisque j’entends des bruits qui n’existent pas.

Il preta l’oreille encore, attentivement, et ajouta :

– Rien ! J’aurais juré qu’il y avait la des maçons en train d’abattre un pan de muraille. Ma tete déménage.

Il rentra.

La chambre ou nous pénétrons avec lui était petite et de forme irréguliere. Dans un plan d’architecte, elle aurait eu l’apparence d’une demi-lune légerement écrasée. La fenetre a lucarne était au centre de l’arc de cercle. Il n’y avait point de cheminée. Les deux angles étaient fermés en pans coupés par deux étroites armoires d’attache dont la section aurait fourni une sorte de triangle.

La chambre était meublée d’un lit de sangles, de trois chaises, d’une commode et d’un secrétaire. Les chaises étaient bonnes et semblaient venir d’un jardin public ou d’une église, la commode tombait en ruine, le secrétaire en cerisier, noirci par l’âge et les malheurs, avait néanmoins, parmi toute cette pauvreté, une apparence luxueuse. La tablette éreintée et soutenue par surcroît a l’aide d’une canne, plantée debout, comme les charretiers font pour empecher leurs tombereaux de basculer, supportait quelques papiers, un petit verre a liqueurs plein d’encre et une plume.

Un chapeau noir était sur l’une des chaises. Sur le pied du lit, il y avait un pantalon noir assez neuf, un gilet noir et une redingote noire.

La fenetre basse, cintrée et coiffée par l’avance du toit qui s’abaissait comme la visiere d’une casquette, donnait sur un grand jardin, au-dela duquel diverses constructions monumentales se groupaient.

Paul Labre, au lieu de se rasseoir devant la tablette du secrétaire qu’il venait évidemment de quitter, car l’encre de la page commencée brillait encore, marcha d’un pas incertain vers la fenetre et regarda au-dehors. Outre ces corps de bâtiments qui bordaient le jardin sur la droite, on voyait au fond une ligne de maisons régulierement alignées et qui devaient former le revers d’une rue tirée au cordeau.

Sur la gauche, le mur bordait le quai, laissant voir, de l’étage ou se trouvait Paul, une échappée de paysage parisien : la Seine et au-dela, le quai des Augustins terminé par la descente du Pont-Neuf, par-dessus lequel la Monnaie se profilait au-devant de l’Institut.

Une maison assez haute et d’aspect sévere a laquelle s’appuyait le mur du jardin coupait ici le tableau comme la ligne droite d’un cadre.

Nous en avons assez dit pour donner a peu pres la situation topographique de cette lucarne, éclairant l’indigent garni de Paul Labre. Elle s’ouvrait sur les derrieres de la rue de Jérusalem, a l’angle formé par le quai des Orfevres ; le jardin qu’on voyait au-dessous était celui de la Préfecture, dont les bâtiments s’étendaient sur la droite, rejoignant la Sainte-Chapelle.

La ligne des maisons régulieres était le revers de la rue Harlay-du-Palais. La chambre de Paul Labre elle-meme était l’intérieur du tourjon accolé a la fameuse tourelle qui faisait le coin de la rue de Jérusalem et du quai des Orfevres : un des plus curieux du vieux Paris.

Tout cela est mort. Vous ne sauriez plus voir la bizarre physionomie de ce lieu que dans la collection photographique, tirée par ordre de M. Boittelle, et dont les meilleures épreuves sont conservées par le savant et tres obligeant archiviste de la Préfecture.

En 1834, époque a laquelle commence notre histoire, la tour, le tourjon et la maison contiguë, portant le n° 3 de la rue de Jérusalem, étaient possédés par le traiteur Boivin, nom qui n’est pas sans quelque célébrité parmi les sans-gene de la basse vie parisienne.

Le pere Boivin, sans etre précisément un archéologue, se montrait tres fier de l’antiquité de sa tour, ouvrage avancé des anciennes fortifications du palais.

Il exhibait avec orgueil les traces d’un boulet bourguignon qui avait écorné sa muraille, il ne savait pas trop en quel siecle.

Ce qu’il savait tres bien c’est que Boileau-Despréaux était né dans la maison voisine de la sienne : la maison du chanoine. « Boileau, Boivin, disait-il, ça rime ! »

Il savait aussi que l’enfance de Voltaire s’était passée non loin de chez lui dans le bâtiment ou est maintenant le bureau de l’imprimerie. Que de poetes dans cette rue qui n’avait pas quinze toises de longueur !

Il savait surtout que sa propre tour avait été habitée par le lieutenant criminel Tardieu et sa femme, ces deux avares, illustrés par une satire de ce meme Boileau ; qu’ils y avaient été assassinés et que la tete de l’infortuné magistrat avait pendu a la petite fenetre du premier étage, donnant sur le quai. On disait encore a cause de cela : la Tour Tardieu ou la Tour du crime.

Mais Boivin n’aimait pas beaucoup ces gens qui, comme le lieutenant criminel Tardieu, surveillent et genent les bons drilles. « S’il avait bu son sac au lieu de l’empailler, disait-il souvent, jamais on ne lui aurait fait du chagrin, meme du temps de la Saint-Barthélémy ! »

Outre la maison du chanoine, oncle de Boileau, et l’hôtel des protecteurs de Voltaire, Boivin avait autour de lui plusieurs choses dont il tirait gloire : l’arcade de Jean Goujon, sa voisine, et surtout la Sainte-Chapelle donnaient, selon lui, bon air a son établissement. Il expliquait volontiers comme quoi le nom de la rue de Jérusalem et le nom de la rue de Nazareth venaient des pelerins qui avaient coutume de s’assembler autour de la chapelle de saint Louis, en partant ou en revenant de la Terre-Sainte. Il ajoutait : « Ça avait soif, ces fainéants, rapport a l’aridité du désert ; ça demandait a rafraîchir. En foi de quoi, ma buvette date de la croisade. »

Quant aux bâtiments de la Préfecture eux-memes, Boivin ne les respectait pas.

Ce sont des parvenus qui sortirent de terre aux environs de l’an 1610.

La maison Boivin était un cabaret assez vaste et fréquenté, comme vous pouvez le penser, par des gens completement étrangers a l’étiquette des cours. Sa principale clientele était composée de ces hommes hardis et chevaleresques qui, dédaignant le travail manuel et les professions libérales, vivent de la protection qu’ils accordent aux belles. Ils ne jouissent pas de l’estime publique.

A ce fonds, hélas ! considérable, se joignaient quelques gendarmes, des inspecteurs, des garçons de bureau, des pompiers et des rats de Palais, brulés dans les autres gargotes de la Cité.

La tour, ou plutôt les tours, représentaient la partie galante de l’établissement.

J’ai le frisson en touchant a cela. Vénus pudique, dans les petits oratoires octogones qui formaient les divers étages de la tour principale, se serait voilé la face jusqu’aux genoux.

Néanmoins, il y venait des cuisinieres de marchands d’ustensiles de peche, pour fréquenter des gendarmes en tout bien tout honneur.

Dans ces boîtes on tenait aisément deux preux et deux demoiselles. Le pere Boivin, ce faiseur de mots, disait : « En bourrant, on en met huit ! Et ça tient ! »

Au 3e étage les « cabinets » s’arretaient. Les combles étaient loués en garni.

Le garni se composait en tout de trois chambres : celles de Paul Labre, celle de Thérese Soulas, qui couronnait la maison n° 3, et celle de « Gautron, a la craie jaune », qui occupait le faîte de la Tour Tardieu.

Il n’est pas inutile de noter qu’en 1834, la maison contiguë a la gargote Boivin et marquée du n° 5 venait d’etre louée par l’administration, qui y reconstituait le service de sureté, apres la destitution du fameux Vidocq.

Le regard de Paul Labre, triste et chargé de reverie, se tourna vers l’échappée qui montrait un coin du grand paysage de la Seine ; ainsi éclairé par les rayons du couchant, son visage sortait, mâle et net comme un médaillon de David, hors de l’ombre qui était derriere lui. C’était un jeune homme aux traits nobles et fiers. Dans l’expression de ses grands yeux vous eussiez deviné je ne sais quelle hardiesse vaincue et l’éclair éteint d’une gaieté qui n’était plus.

Il avait du souffrir cruellement et longtemps, apres avoir joui avec passion de quelques jours heureux.

Il était tres pâle. Son front, couronné de cheveux bruns, court bouclés, avait de la distinction et aussi de l’ampleur. Les lignes de sa bouche faisaient naître l’idée d’une fermeté douce, mais brisée par le malheur.

En somme, quiconque l’eut remarqué, vetu qu’il était d’une blouse de laine grise, a la fenetre de ce misérable taudis, aurait pensé qu’il n’avait la ni son vrai costume, ni sa vraie place.

Le mur du jardin, donnant sur le quai, confinait a une série de maisons en retour, formant angle droit avec la cour du Harlay. Presque toutes ces maisons existent encore, excepté la premiere, la plus grande : celle qui, par conséquent, masquait les autres en ce temps-la.

Elle n’avait que deux étages, tous deux tres haut, surmontés de mansardes semi-circulaires, perçant un toit a pic. Elle devait avoir été habitée noblement.

A chaque étage, une fenetre a balcon ouvrait sur le jardin.

Ce jour-la, celle du premier étage s’abritait derriere ses persiennes fermées, celle du second restait entrouverte.

Un foulard de couleur rouge flottait au vent, noué a l’un des barreaux du balcon.

Ce fut vers la fenetre fermée du premier étage que le regard de Paul Labre s’abaissa. Un sourire mélancolique vint a ses levres.

– Ysole ! murmura-t-il. Qu’y a-t-il donc dans un nom ? Je l’ai entrevue de loin ; d’en bas je l’ai adorée. Elle va etre le dernier battement de mon cour !

Sa main s’approcha de ses levres comme s’il eut voulu envoyer un baiser.

Mais sa main retomba. Ses yeux venaient de rencontrer le foulard rouge qui flottait comme un drapeau au balcon de l’étage supérieur.

Un éclair de curiosité s’alluma dans son regard.

– Voila trois fois, murmura-t-il, trois fois que je remarque pareille chose. Est-ce un signal ?

Il n’acheva point ; son oil s’éteignit, et ces quatre mots vinrent mourir sur ses levres :

– Désormais, que m’importe !


Chapitre 3 La mansarde

 

Paul Labre laissa échapper un grand soupir, et son dernier regard fut pour les persiennes closes derriere lesquelles était son reve.

Il poussa les battants de la croisée, qui, en se fermant, firent presque la nuit dans la mansarde. Il alluma une pauvre petite lampe a bec qui était sur la commode, et revint s’asseoir devant la tablette du secrétaire.

Non, ce n’était pas un poete. Du moins, il ne faisait pas de vers. Les lignes serrées qui couvraient a demi son papier étaient égales et allaient jusqu’au bout de la page.

– Ysole ! répéta-t-il, comme si la musique de ce nom l’eut charmé. Heureuse fille ! charmant sourire ! M’a-t-elle jamais vu quand je m’arretais sur son chemin ? Elle doit etre bonne, j’en suis sur, bonne comme les anges. Si j’avais gardé le pauvre bien de mon pere, j’aurais pu m’approcher d’elle ; si j’étais un mendiant, elle me ferait l’aumône… Mais tout est bien. Si ma main avait seulement effleuré la sienne, je n’aurais pas le courage de mourir !

Un larifla, fla, fla, chanté faux et en chour par des accents alsacien et marseillais réunis monta des étages inférieurs. On dînait dans les cabinets. Quelques jurons auvergnats ou chaque R valait un tour entier de crécelle ponctuaient la mélodie. La cloison a droite en entrant laissa passer trois petits coups frappés discretement, et une voix douce cria :

– A la soupe, monsieur Paul, s’il vous plaît ! La vôtre est au chaud. M. Badoît arrive.

Paul Labre venait de tremper sa plume dans l’encre.

– Je n’ai pas faim, ma bonne madame Soulas, répondit-il. Dînez sans moi.

– Qu’est-ce que c’est que toutes ces affaires-la ! gronda la bonne grosse voix de Badoît ; ce chérubin-la me fait de la peine. Je parie que nous allons le voir malade !

– Allons, monsieur Paul, reprit Mme Soulas, un peu de courage ! Vous savez bien que l’appétit vient en mangeant.

La plume de Paul courait déja sur le papier.

Nous avons dit « la cloison » en parlant du mur qui séparait Paul Labre de ses interlocuteurs. C’était, en effet, a cause de la conformation des lieux, un simple pan de briques, posées debout et fermant le côté droit de la chambre, a partir de l’endroit ou la courbe cessait.

Au contraire, le pan opposé, légerement renflé, avait toute l’épaisseur des pierres de taille, bâtissant la tour du coin.

Cependant, au moment ou Paul Labre commençait a écrire, ce bruit sourd et continu que nous avons entendu tant de fois et qui déja l’avait arraché a son travail se fit ouir de nouveau.

Il semblait que des mineurs fussent occupés a pratiquer une sape de l’autre côté de la muraille, massive comme un rempart.

La plume de Paul resta un instant suspendue. Il écouta. Puis il murmura, comme il avait fait pour le foulard rouge :

– Que m’importe désormais ?

Et il se reprit a écrire.

Dans la chambre ou était Mme Soulas on continuait de causer tranquillement, et l’on causait de Paul, car son nom prononcé revenait a chaque instant. Mais il n’entendait plus. Sa plume allait et traçait la suite d’une longue lettre.

Ce qu’il écrivait était ainsi :

« … J’arrive a l’aveu terrible et que je ne pouvais te faire qu’au dernier moment. Ce M. Charles, chez qui M. Lecoq m’avait placé, s’appelait V… de son véritable nom. Je l’ignorais.

« Tu as bon cour, Jean, tu n’accuseras pas notre mere qui avait sollicité elle-meme l’appui de ce Lecoq, dont je t’ai déja parlé, dont je te parlerai encore. La misere était dans la maison, la vraie misere, et ma mere continuait de jouer toujours.

« C’était pour moi qu’elle tentait ainsi la fortune ; elle m’aimait bien.

« Tu n’étais plus la, toi qui l’aurais guidée. Mais je t’ai dit ces choses vingt fois déja : ma mere était sans ressources, malade, et son état mental m’épouvantait. Pour lui donner, moi, son dernier morceau de pain, j’avais accompli un sacrifice dont la terrible portée m’était tout a fait inconnue.

« – Bientôt, je vous mettrai a l’épreuve.

« Ce soir-la, qui décida de ma vie et de ma mort, le chef de la 2e division de la préfecture vint voir M. V… dans son cabinet. Il lui donna un ordre, et M. V… qui obéissait quand il voulait, répondit :

« – Moi, je ne me charge pas de cela ; je suis pour les voleurs. Dans la politique, on attrape des coups de pistolet, et je n’aime pas ça. Mais j’ai un petit bonhomme qui a le diable au corps : un vrai casse-cou !

« – Va pour le petit bonhomme, répliqua le fonctionnaire, pourvu que le général soit arreté ce soir, sans bruit et proprement.

« Le petit bonhomme, c’était moi.

« Notre mere croyait, elle l’a cru jusqu’a sa derniere heure, que j’avais un petit emploi dans un bureau de commerce.

« Et Dieu sait que j’avais fait de mon mieux pour me placer ! Mais je savais tout ce qu’on apprend aux enfants riches ; j’ignorais, j’ignore encore tout ce qu’il faut connaître pour gagner honnetement sa vie.

« Notre pauvre mere se croyait toujours sur le point de faire une immense fortune. La fievre lui donnait des reves ; la nuit, elle parlait tout haut ; elle disait souvent :

« – Voila quarante-sept tirages que je nourris ce quaterne ! Il sortira. Dieu n’est pas méchant : pourquoi n’exaucerait-il pas un jour ou l’autre mes neuvaines ? M. Lecoq sait tout et voit tout ; il guette pour moi une hausse sur les fonds espagnols, et si j’avais eu le capital nécessaire pour pousser a bout sa grande martingale, nous roulerions sur l’or !

« C’était a moi qu’elle disait tout cela d’un ton persuasif et doux, comme si elle eut répondu a des reproches que jamais, Dieu merci, je ne lui ai adressés.

« Le jeu n’était plus pour elle une passion, mais bien sa vie meme. Il n’y avait plus rien en elle que le jeu et la tendresse profonde dont elle m’entourait ; mais cette tendresse elle-meme, égarée et empoisonnée par sa manie, la sollicitait a jouer.

« A son sens, j’étais fait pour etre un grand seigneur ; elle m’admirait par la pensée dans mon rôle d’homme puissamment riche : cavalier accompli, homme du monde éblouissant, chasseur sans rival, que sais-je ? Elle m’a dit une fois : « Ma premiere vraie larme fut quand on remit des parements neufs a ton habit du dernier hiver. C’est la que je vis toute l’horreur de notre misere ! »

« Manger du pain sec n’était rien. Mais n’avoir pas un habit irréprochable et a la mode exacte du moment, moi le futur maître des salons parisiens !…

« Je ne sais pas pourquoi je te dis cela, Jean, mon frere. J’étais bien enfant quand tu quittas la France. Quand j’appelle ton souvenir, je vois un grand jeune homme souriant et hardi, avec des cheveux châtains bouclés. C’est tout. Les traits de ton visage m’échappent et je ne t’ai retrouvé parfois qu’en me regardant dans une glace aux heures si rares de mes gaietés d’adolescent.

« Je voulais t’écrire seulement quelques lignes : un testament, pour te dire avec une breve franchise comment j’ai vécu et pourquoi je meurs.

« Et voila déja de longues pages !

« Je ne crois pas que ce soit frayeur du grand moment : je ne cherche pas un prétexte pour retarder l’heure. Non. Notre pere était un soldat ; notre mere est morte en souriant ; nous sommes braves.

« J’ai prouvé que j’étais brave.

« Mais je ressens un indicible plaisir a causer ainsi avec toi, mon frere, la derniere goutte de sang vivant qui reste de notre famille, mon unique ami, mon seul parent.

« Et qu’importe une heure de plus ou de moins, puisque ce sera la derniere ?

« J’en étais a te dire comme quoi M. Charles me proposa au chef de la deuxieme division pour arreter le général comte de Champmas, conspirateur d’espece particuliere qui voulait réunir en un seul corps de bataille les républicains, les carlistes et les bonapartistes. Paris ne parlait que de barricades, les pavés de la rue Saint-Merri n’étaient pas encore remis en place ; il y avait dans toutes les classes sociales une bruyante et ardente fermentation. Le pouvoir comptait peu d’amis.

« – Qu’est-ce que c’est que ce petit bonhomme ? demanda le fonctionnaire.

« – Un gentilhomme ruiné, répondit M. V…, le jeune Labre… un petit lion !

« – Qui lui donnerez-vous pour le soutenir ?

« – Personne.

« – Et que fera-t-on pour lui, s’il réussit, comme nous le voulons, sans scandale et sans bruit ?

« – Rien. C’est un instrument, ni plus ni moins, répliqua M. V… Quand je prete un instrument, je veux bien qu’on s’en serve, mais je ne veux pas qu’on me le gâte.

« Cette conversation m’a été répétée textuellement par le général que j’allai voir dans sa prison, et dont je suis devenu l’ami. Cela m’étonne, car tu sais déja que je l’arretai et qu’il est encore prisonnier a cette heure. Sois tranquille : je meurs homme de cour et d’honneur.

« Il y avait juste cinq mois que M. V…, ou M. Charles, me comptait deux louis par semaine pour ne rien faire. Je l’avais vu rarement.

« M. Lecoq, qui m’avait adressé a lui, et qui a exercé une si grande influence sur la destinée de ma mere, m’était totalement inconnu. Notre mere était mystérieuse de caractere, et je crois qu’elle avait vaguement conscience de ce fait que M. Lecoq était l’auteur de sa ruine, mais elle se confiait a lui tout de meme. Seulement, elle avait honte.

« Pour moi, M. Lecoq et M. Charles étaient deux « hommes d’affaires », tenant chacun une agence de renseignements pour le commerce.

« Il m’est venu a l’idée, depuis, que M. Lecoq et M. V… étaient peut-etre le meme homme.

« Je n’aurai pas le temps de vérifier ce soupçon.

« M. V… me dit son nom, ce soir-la, et j’eus froid jusque dans la moelle de mes os. Tout ignorant que j’étais, j’avais dix-neuf ans, et les petits enfants, a Paris, savent quel est le métier de M. V…

« Il me fit appeler a dix heures du soir.

« Il avait un habit de bal, une cravate blanche et plusieurs crachats d’ordres étrangers. Cette splendide toilette avait été faite a mon intention. La question de savoir comment je le jugerais au lendemain de cette mascarade lui importait peu ; il voulait m’éblouir, ce soir, et il m’éblouit.

« J’ai été agent de police, mon frere, et c’est pour cela que je me tue. Je t’ai promis de te raconter l’acte unique, accompli par moi dans ces fonctions douloureuses et taxées d’infamie. J’hésite.

« La mort de notre mere m’a déchargé du devoir de vivre.

« La vue d’Ysole m’a enseigné la honte et le désespoir. J’ai compris qu’il fallait mourir seulement lorsque le souffle d’amour a éveillé mon cour.

« Je me suis demandé : Puis-je etre aimé ? Ma raison a répondu : Non, c’est impossible.

« Mon parti a été pris.

« Ysole ne saura jamais que le reve d’un malheureux tel que moi a outragé sa noble et souriante jeunesse.

« J’hésite. J’ai peur que tu ne me comprennes point. Au premier aspect, le plan de M. V… pour m’amener a ses fins doit paraître puéril et absurde. Il l’était en effet. Cet homme véritablement habile, ce jugeur de consciences avait choisi une voie absurde parce que je ne savais rien du monde, et puérile, parce que j’étais un enfant.

« Il me dit : … »

Ici Paul Labre écrivit successivement une douzaine de mots qu’il raya tour a tour. Quelque chose l’arretait dans son récit qui était une plaidoirie. Il sentait la vérité si invraisemblable qu’il n’osait l’exprimer.

Tous ceux qui ont écrit non pas seulement des livres, mais des lettres importantes, savent cela.

Tant que la plume court, il est facile d’isoler sa pensée.

Aussitôt que la plume s’arrete, la voix des choses extérieures est de nouveau entendue et redouble ses importunités.

Le bruit du marteau de démolisseur revint aux oreilles de Paul et s’empara de lui tyranniquement. Il lui parut que la vieille masure tremblait sous ces chocs répétés.

Dans ce pauvre monde ou vivait Paul, dans ce cercle étroit d’humbles connaissances qui l’empechait d’etre tout a fait solitaire, on racontait souvent d’étranges et lugubres drames. La poésie de ces couches sociales n’est pas gaie, et les légendes du coin du feu, la-bas, ont presque toujours odeur de sang.

La proximité de la Préfecture de police n’était pas, comme on pourrait le croire, un motif de sécurité. Les Anglais, qui sont portés par tempérament vers le calcul des probables et le travail de déduction ont, les premiers, découvert que le crime, dans son éternel jeu de cache-cache, aime a se rapprocher du regard qui l’observe. Au moral et au physique, on ne voit pas bien de trop pres. L’oil de l’esprit et l’oil du corps ont leur point comme les lorgnettes.

Les environs immédiats de la préfecture, a Paris, comme ceux du metropolitan-police, a Londres, ne jouissent pas d’une bonne réputation.

Il y a des courants pour les sinistres vogues aussi bien que pour les succes d’art. Au temps dont nous parlons, la monstruosité a la mode était l’emmurement de la rue Pierre Lescot, ou un malheureux provincial venait d’etre maçonné derriere les lambris d’une Cythere de bas étage.

Le mot se disait : « emmuré ». La chose, renouvelée du Moyen Age, effrayait et divertissait les imaginations, avides de brutal émoi.

Paul Labre se prit a écouter.

L’idée d’un homme emmuré dans les épaisses parois de la tour voisine naquit en lui, malgré lui.

Aussitôt née, cette idée s’empara de son cerveau. Il se leva et courut vers la porte du carré qu’il ouvrit pour la seconde fois. Sur le carré, les bruits de la gargote montaient par l’escalier en colimaçon comme dans un entonnoir acoustique. Les cabinets particuliers de tous les étages envoyaient leur contingent de fracas confus, melés a de véhémentes odeurs de victuaille. Les couteaux et les fourchettes grinçaient, les assiettes claquaient, les dames glapissaient ou hurlaient, les hommes riaient ou juraient : par-dessus le tout, des chants rauques éclataient. L’établissement Boivin allait bien. C’était l’heure.

Impossible d’entendre autre chose que l’établissement Boivin.

Paul Labre jeta un regard a la porte de droite : la porte de la tour. Elle ne laissait rien deviner. Tout semblait calme au-dela de ce seuil, ou se dressait une mince raie lumineuse.

Il rentra. Des qu’il fut dans sa chambre et que la porte en fut close, le bruit du marteau recommença. Paul se dirigea vers la croisée.

En l’ouvrant, sa main tremblait.

Comme il mettait la tete au-dehors, son regard se tourna malgré lui vers la maison a deux étages qui confinait au mur du jardin de la Préfecture et dont la façade donnait sur le quai des Orfevres. La nuit était venue. Au second étage de cette maison, une lumiere, placée a l’intérieur, envoyait ses rayons sur le balcon, précisément de maniere a éclairer le foulard rouge qui flottait aux barreaux.

Les persiennes du premier étage avaient été ouvertes. Derriere les rideaux de mousseline, dans un salon faiblement éclairé, on voyait la silhouette d’une jeune femme debout et dont le regard semblait épier le quai, par-dessus la clôture du jardin.

– Ysole ! prononça encore Paul Labre.

Et tout le profond amour que grandissent la souffrance et la solitude était dans ce seul nom, murmuré plaintivement.

Vous l’eussiez affirmée belle, cette jeune femme dont on ne voyait point les traits. Sa pose avait la grâce hardie et souveraine de celles qui ont le droit d’etre admirées. La lumiere brillantait en se jouant les contours de sa coiffure et dessinait d’un trait précis les élégances juvéniles de sa taille ; elle attendait ou elle revait. Parfois, son front, qui brulait peut-etre, se collait a la fraîcheur des carreaux.

L’âme de Paul était dans ses yeux. Il ne savait plus pourquoi il avait quitté son travail.

Tout a coup, la belle jeune fille eut un grand tressaillement et se retourna. Elle bondit en avant comme si la joie l’eut soulevée. Ses deux bras s’ouvrirent en un geste de folle tendresse. A travers la mousseline, Paul, dont le cour se brisait, crut distinguer l’ombre d’un homme.

Ce fut tout. La mousseline transparente cessa de donner acces au regard. La nuit s’était faite dans le salon du premier étage.

Mais, au meme instant un homme parut au balcon du second. Une allumette phosphorique brilla, le temps de mettre le feu a un cigare, puis l’homme se retira.

Le foulard rouge ne flottait plus aux barreaux.

Paul voyait cela comme en un reve.

A deux pieds de son oreille, un coup de marteau fut donné si violemment a l’intérieur de la tour, dont il aurait pu toucher la paroi renflée en étendant la main, qu’un fragment de maçonnerie extérieure, arraché par le contrecoup, tomba avec bruit dans le jardin de la Préfecture.

Paul écouta machinalement, sans détacher son regard de cette maison ou était son cour.

Ce violent choc était apparemment le dernier. L’intérieur de la tour devint silencieux.


Chapitre 4 Ordinaire de MM. les inspecteurs

 

– Allons ! allons ! monsieur Paul ! cria encore Mme Soulas, qui avait quitté la table pour venir frapper a la cloison, ces messieurs sont au complet, il ne manque plus que vous. Venez causer, si vous ne voulez pas dîner ; ça vous tirera de vos idées noires.

Comme M. Paul ne répondait point, Mme Soulas se découragea et vint reprendre sa place.

Sans la compter, il y avait maintenant six convives autour de la table : tous inspecteurs, tous gens modestes et rangés, a l’exception du fameux M. Mégaigne, qui était assez rangé, malgré sa qualité de mauvais sujet, mais qui n’était pas modeste.

Sauf M. Mégaigne, aucun des habitués de l’ordinaire tenu par maman Soulas n’avait l’ambition de passer ministre de la police. Mégaigne était le personnage éblouissant de cet obscur cénacle. Il excitait des jalousies. Thérese Soulas était obligée de l’admirer en secret pour ne point mécontenter le reste de ses pratiques.

M. Badoît avait du zele et de l’acquis, M. Chopand connaissait les fortes traditions, M. Martineau flattait ses chefs, mais Mégaigne avait pour lui les femmes et il était de la nouvelle école.

Le dimanche, quand il mettait son chapeau « flamme d’enfer » sur l’oreille et qu’il nouait sa cravate en chou, bien des gens, a Belleville et a Ménilmontant, le prenaient pour un artiste du théâtre Beaumarchais. Il portait, ces jours-la, une lévite, pincée a la taille militairement, une badine et des gants de filoselle. Les bals du Delta, des Montagnes-Françaises et de l’Île-d’Amour étaient pleins de ses victimes.

Il était grand et lourdement bâti ; il avait cette laideur noire, luisante et contente des méridionaux dodus. On prétend qu’elle vaut la beauté. Il était hardi, fluent de paroles et riche d’accent : en somme, un inspecteur remarquable.

Chopand ne l’aimait pas, mais il le considérait.

Je ne sais pas comment vous vous représentez un mess d’agents de police, mais chez Mme Soulas, tout était calme et décent ; on n’y faisait jamais de bruit, et les rapports des habitués entre eux étaient d’une rigoureuse politesse. C’est une chose bien remarquable : ces couches excentriques de notre société auxquelles la considération est refusée vivent dans un continuel besoin de considération.

La passion de tenir son rang y survit a toutes les humiliations, y résiste a toutes les miseres.

Il y a souvent un décavé de la grande roulette du monde sous la redingote râpée de ces proscrits, et cela est si vrai que ceux qui ne sont pas réellement des vaincus se parent de défaites imaginaires.

La mode est ici d’avoir eu des « malheurs ».

Ce sont des pays peu connus, malgré l’énorme curiosité qu’ils inspirent et malgré les livres soi-disant révélateurs qui glissent dans leur titre ce mot a la fois détesté et friand : Police. La portion calme de ce peuple souterrain végete et n’a point l’idée d’écrire ses mémoires ; rien n’est difficile, au fond, comme de confesser ces natures défiantes. Ceux qui prennent la plume sont généralement des révoltés ; ils ont deux besoins : pecher des lecteurs et se venger : aussi, plaident-ils sans cesse la cause de leur rancune.

Leurs pamphlets sont souvent intéressants, mais ils ne restent point aux étalages des librairies. La prétention meme qu’ils affichent de dévoiler certains secrets les rend suspects, et on les supprime.

Moi, je le dis bien haut et tout d’abord, je ne dévoile rien, pour la raison excellente que je n’ai jamais rien pu découvrir.

J’ai voyagé pendant de longues semaines dans ces sombres latitudes, regardant, espionnant, quetant ; j’ai fait des bassesses aupres des employés, grands et petits ; j’ai nourri, j’ai abreuvé des transfuges qui me promettaient monts et merveilles.

Néant. Les transfuges mentaient, les fideles gardaient le secret.

Mais, en définitive, je n’ai pas perdu mon temps dans ces bizarres et giboyeuses contrées, puisqu’un jour je m’y suis trouvé face a face avec le meme drame le plus curieux qui me soit tombé sous la main depuis que je tiens une plume.

Revenons a ce drame, dont les comparses sont en scene, séparés du héros par une mince cloison de briques.

Mme Soulas planta son couteau a découper dans le bon morceau de bouf qui avait fait la soupe.

– Ce jeune homme-la m’inquiete, dit-elle avec une véritable tristesse. Il a du chagrin, bien sur !

– Chagrin d’amour dure toute la vie… chanta Mégaigne.

Cela ne fit pas rire, parce que Paul inspirait de l’intéret a tout le monde. M. Badoît reprit :

– Depuis qu’il a perdu sa défunte mere, il n’a plus gout a rien.

Thérese ajouta en servant les tranches de bouf a la ronde :

– C’est tendre comme du poulet !

– Le petit Labre ? demanda M. Mégaigne. Non, le bouilli… ne vous fâchez pas, chere dame, quand on travaille de tete, on a besoin de plaisanter un peu pour se reposer. S’il faut donner un gage, voila mon rond de serviette, et je rachete avec une nouvelle : on s’est encore adressé a M. Vidocq, pour l’affaire du marchef.

– Est-ce possible ! s’écria M. Chopand ; ils le renvoient, ils le prennent ; ça fait pitié de voir les chefs aller ainsi a tâtons.

– M. Vidocq est si adroit ! dit Mme Soulas.

Autour de la table, tout le monde haussa les épaules. Mme Soulas reprit :

– Sait-on au juste la chose du marchef ?

– On la sait, répondit M. Mégaigne ; c’est moi qui l’ai trouvée du haut en bas, et je peux bien la dire, puisque mon rapport est déja au bureau. Jean-François Coyatier, dit le marchef des Habits Noirs, était renvoyé devant la Cour d’assises de la Seine pour assassinat suivi de vol. Les petits ruisseaux font les grandes rivieres : dans l’instruction on avait cueilli tout un bouquet de crimes et délits, anciens, modernes et autres : de quoi faire condamner une douzaine de coquins. Le marchef devait passer tout de suite apres l’affaire politique ou le général de Champmas est témoin… et, par parenthese, on dit que l’audience d’aujourd’hui ne sera pas finie a minuit ; le général est au Palais, je l’ai vu…

– Est-il bien changé ? demanda Thérese Soulas, qui tâcha de mettre de l’indifférence dans son accent.

– Assez… Mais s’il s’évade, celui-la, il sera sorcier ! Il est gardé a la papa, rapport a l’histoire de « Gautron a la craie jaune… ». Monsieur Badoît, Pistolet, votre chien basset, a-t-il été en chasse aujourd’hui ?

– Je dirai ce que je sais, répondit Badoît, puisque vous dites ce que vous savez. Allez…

– Et les autres ! interrogea Mégaigne.

Chopand, Martineau et le restant des convives répliquerent :

– Nous dirons ce que nous savons.

Badoît ajouta :

– Il y a anguille sous roche, et ce ne sera pas trop de nous mettre tous ensemble.

– Alors, cartes sur table ! poursuivit Mégaigne. Ce serait drôle si le Vidocq avait un pied de nez ! Je reprends mon histoire : Le marchef savait que son compte était réglé d’avance. Il a annoncé des révélations, mais la a bouche que veux-tu. S’il avait pu faire mettre dans les journaux qu’il voulait vendre tout un paquet de meches, il aurait payé pour ça vingt-cinq sous la ligne. Il le disait aux gens de service, aux détenus, aux gendarmes, et il finissait toujours par ces mots : Les coquins me laissent en souffrance ici, comme un billet qu’on ne veut pas payer, c’est bon ; mais si je vas jusqu’a l’audience, je donne l’adresse du Pere-a-tous ou grand Habit-Noir, je fournis les moyens de pincer Toulonnais-l’Amitié, et le prince, et les autres… Ah ! ah ! on en verra de drôles !

– Compris ! dit Chopand. Il a parlé si haut que la chose est arrivée jusqu’aux Habits Noirs.

– En deux temps. Ils ont partout des oreilles ouvertes. Avant-hier, le marchef avait l’air tout content ; il a répondu au greffier qui lui demandait pour quand ses fameuses révélations : « Il fera jour demain, maître Peuvrel… » et, le lendemain, l’oiseau était envolé.

– Et il ne s’évade jamais a la douce, celui-la, fit observer Chopand. Un guichetier sur le carreau et deux gendarmes a l’hôpital !

– Qu’est-ce qui prend du café ? demanda ici Mme Soulas. On n’attrapera donc jamais ce Toulonnais-l’Amitié !

– Tant qu’on s’adressera a M. Vidocq pour prendre Toulonnais-l’Amitié. … commença Badoît vivement.

Mais il n’acheva point sa phrase et dit :

– Je prends du café.

Tout le monde fit la meme réponse. On mit le feu aux pipes. C’était un conseil de guerre. Pendant que Mme Soulas soufflait les charbons sous la bouilloire, Badoît reprit en baissant la voix :

– Pour quant a ça, qu’il y a quelque chose, c’est sur ; et M. Vidocq n’a qu’une paire d’yeux comme vous et moi. Je n’ai pas vu Pistolet ce soir, c’est grand dommage. Riez si vous voulez ; il vit avec les chats, capable de guetter la nuit, quand les autres n’y voient goutte. La veille du jour ou Coyatier, le marchef, s’est évadé, Pistolet avait remarqué un foulard rouge…

– C’est vrai, interrompit Mégaigne, j’avais oublié le foulard rouge. Il est dans mon rapport. Du cachot ou était le marchef on pouvait voir le foulard rouge a une fenetre de la rue Sainte-Anne-du-Palais. On pense que c’était un signal. Je me présentai moi-meme le lendemain soir pour visiter cette maison. La chambre a laquelle appartenait la fenetre ou le foulard rouge avait été signalé n’avait point de locataire.

– Eh bien ! dit Badoît, je suis entré tantôt chez Paul Labre. Je l’aime, moi, cet enfant-la. Vis-a-vis de sa fenetre, sur le quai, il y a une maison.

– Celle ou habite la fille du général ! l’interrompit-on de toutes parts a la fois.

– La fille du général, ou plutôt les filles, car on dit que la cadette est la aussi maintenant, demeurant au premier. C’est au second, sur un balcon désert, que j’ai vu un foulard rouge, flottant comme un drapeau…

– Et c’est tout ? interrogea Chopand.

– J’ai été commandé, répondit Badoît, pour fouiller le cabaret des Reines-de-Babylone, rue des Marmouzets, ou M. Vidocq pensait trouver Coyatier. En revenant des Reines-de-Babylone, ou nous n’avons rien trouvé, j’ai visité, pour mon compte, tous les garnis des environs. J’avais mon idée : je cherchais le nom de Gautron écrit a la craie jaune.

– Tiens ! tiens ! s’écrierent les convives ; pas mal !

– Rien, et pourtant, le marchef ne doit pas etre loin ! Je le flaire, je le sens.

– Demain matin, mes petits, dit Mégaigne, a la premiere heure, rendez-vous a la maison des filles du général. Je me charge du mandat de perquisition. Nous la retournerons comme un gant, cette baraque-la. Est-ce dit ?

– C’est dit ! fut-il répondu a l’unanimité.

Mme Soulas frappait pour la dixieme fois a la cloison et criait :

– Pour le café, monsieur Paul ! Venez prendre au moins votre demi-tasse.

Un merci bref et impatient fut la seule réponse du jeune homme.

Il était toujours assis a sa petite table, et sa plume courait sur le papier ; longtemps arretée par la difficulté d’énoncer un fait pénible et d’exprimer une douloureuse vérité, elle avait franchi enfin l’obstacle et courait maintenant sans hésitation.

« Mon frere, écrivait Paul, a quoi bon plaider une cause perdue ou choisir laborieusement le meilleur moyen de présenter ma misérable histoire ? Je vais etre vrai, cela suffit. Je suis content que tu sois mon juge.

« M. V… commença par me parler de ma mere, de sa santé chancelante, de son âge et de la grande position qu’elle regrettait. Il m’apprit qu’elle avait des dettes ; il ne me cacha point que les engagements souscrits par elle étaient de l’espece la plus dangereuse, et il ajouta :

« – C’est une excellente personne, tres impressionnable et qui a mal dirigé sa vie. Nous l’aimons tous ; je dirai plus, nous la respectons ; mais ses amis ont fait tout le possible. C’est a vous maintenant, monsieur Paul, de donner un coup de collier.

« – Je suis pret a tout, répondis-je.

« – A tout ? répéta-t-il en me regardant fixement.

« Puis il reprit :

« – C’est bien… D’autant qu’avec sa pauvre tete, un malheur de l’espece que je redoute la tuerait tout net.

« – Quel malheur redoutez-vous, monsieur, au nom du ciel ! m’écriai-je.

« Il ouvrit la bouche pour me répondre ; mais au lieu de parler, il se mit a ranger des papiers sur son bureau.

« – Votre pere était un vrai gentilhomme, dit-il brusquement. Etes-vous carliste comme lui ?

« – Mes affections et mes croyances importent peu, répliquai-je. Aucun engagement ne m’empeche de servir le gouvernement du roi Louis-Philippe.

« – C’est bien, fit-il pour la seconde fois, mais ce n’est pas assez. Avez-vous lu l’histoire de Georges Cadoudal s’attaquant au Premier consul ?

« – Oui, monsieur.

« – Eh bien ! répondez franchement : Georges Cadoudal est-il pour vous un héros ou un assassin ?

« Je ne m’attendais pas a cette question, qui me troubla. Encore a cette heure je n’y saurais point répondre par un seul mot, parce que Cadoudal n’est pour moi ni un assassin, ni un héros. Je gardai le silence.

« – Auriez-vous défendu le Premier consul contre Georges Cadoudal ? interrogea encore M. V…

« Cette fois, je répliquai sans hésiter :

« – Oui.

« – A la bonne heure ! s’écria-t-il en me tendant sa main, dont le contact me donna un frémissement.

« Il s’en aperçut, sourit et reprit :

« – Quand vous aurez plus d’âge, vous saurez que les gens utiles et forts sont presque toujours calomniés. Les partisans du mal me détestent parce qu’ils me redoutent. Ils m’ont fait la réputation qu’ils ont voulu me faire, car le public se met invariablement du côté de ceux qui accusent. Du reste, il y avait bien des choses a dire sur moi : je ne suis pas un petit saint, et je fais le bien par des moyens que les casuistes n’approuveraient pas. Je me moque des casuistes, hé ! l’enfant !

« Il eut un gros rire qui essayait d’etre rond, mais qui était brutal.

« Tu as déja deviné le vrai nom de M. V…, mon frere, ce nom qui arrete ma plume chaque fois que j’ai besoin de l’écrire. Tu as beau etre loin de la France, les journaux te portent sa lugubre renommée. Peut-etre, car le monde marche et les pouvoirs se moralisent, peut-etre est-il le dernier exemple de cet étrange compromis entre le bien et le mal, entre la société qui se défend et le crime qui l’attaque. Ce personnage populaire, presque légendaire, publie en ce moment ses Mémoires, qui sont lus par l’Europe entiere. Il appartient au crime par son passé ; on dit que son présent n’est pas une expiation, mais une industrie, et que la société ne l’emploie qu’aux dépens de son honneur.

« C’est un loup, traître aux autres loups, qu’on a dressé a chasser ses freres.

« La méthode est vieille. Déja deux fois le gouvernement a eu honte, et M. V… a été destitué. Mais quand il ne sert pas, il nuit, et l’administration, qui s’est lié les mains en acceptant deux fois son aide, le reprend par besoin ou par frayeur.

« – Eh bien ! mon jeune ami, poursuivit-il, voila l’embarras ou nous sommes : nous avons a Paris un Georges Cadoudal, ennemi personnel du roi, qui veut tuer le roi.

« J’étais fort attentif et fort ému. L’idée de me mettre aux côtés d’un roi pour le défendre m’attirait et me plaisait. Je croyais qu’on allait me proposer cela.

« – Je suis pret, dis-je. Pour arriver au roi, il faudra me passer sur le corps !

« Il y eut un peu de commisération dans le bon gros rire de M. V…, qui grommela :

« – Bravo, champion du roi, chevauchant a la portiere du carrosse avec une lance et un bouclier, pret a défier tous les chevaliers félons qui voudraient le percer d’un dard ou d’une javeline ! Mon cher monsieur Paul, cela ne se fait plus ainsi, depuis qu’on a inventé la poudre. Les chevaliers félons ont des moyens diaboliques de tuer les rois. Il ne faut pas attendre leur rencontre. On va les trouver chez eux, on les ficelle comme des paquets et on les met au roulage pour quelque endroit ou sont les cages bonnes a garder de pareils oiseaux.

« – Monsieur, repartis-je vivement, je ne vaux rien pour un pareil métier.

« – Savoir, mon jeune gars, savoir. On ne se connaît pas soi-meme. A votre place, moi, j’aimerais mieux faire un peu violence a mes gouts que de voir ma mere malade, arretée et conduite en prison.

« – En prison ! ma mere ! m’écriai-je.

« – Point d’éclat, s’il vous plaît, me répondit M. V… Je vous ai choisi pour vous épargner une grande peine. Nous allons causer tous deux… Allez, il faut bien que les Georges Cadoudal soient arretés par quelqu’un, et ce n’est pas la mer a boire. »