La Fille du Juif-Errant - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1878

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Paul Féval (père)

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Opis ebooka La Fille du Juif-Errant - Paul Féval (père)

Cet ouvrage comprend deux récits écrits par Paul Féval a la fin de sa vie, apres sa conversion. Dans «La fille du juif errant», l'auteur nous propose diverses réincarnations du juif errant au travers de l'histoire d'une famille de bourgeois au moment de la révolution de 1848. «Le carnaval des enfants» est un texte écrit par Féval pour sa petite-fille Jane, qui raconte le retour d'un homme dans son foyer apres une longue séparation.

Opinie o ebooku La Fille du Juif-Errant - Paul Féval (père)

Fragment ebooka La Fille du Juif-Errant - Paul Féval (père)

A Propos


Partie 1 - LA FILLE DU JUIF-ERRANT
Chapitre 1 - LA MAISON DU VICOMTE PAUL
Chapitre 2 - LES PARENTS DU VICOMTE PAUL
Chapitre 3 - COMMENT LE COMTE ET LA COMTESSE DÉSOBÉIRENT UNE FOIS A LEUR FILS UNIQUE
Chapitre 4 - CE QUE C’ÉTAIT QUE SIR ARTHUR
Chapitre 5 - LE PLAN DE CAMPAGNE DU VICOMTE PAUL
Chapitre 6 - OU LE VICOMTE SE MONTRE BON PRINCE
Chapitre 7 - IDÉE DU VICOMTE PAUL
Chapitre 8 - FESTIN DE BALTHASAR
Chapitre 9 - LOTTE
Chapitre 10 - MYSTERE
Chapitre 11 - DIVERS EFFETS DE CHAMBERTIN

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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A EDMOND BIRÉ


 

Au temps ou j’écrivais les Mysteres de Londres, je songeai a faire figure dans Paris. J’eus l’idée d’avoir a mon service un de ces petits bonshommes a tournure de saucisson english improvements que la mode britannique sanglait alors dans de longues vestes sans tailles terminées en bec de flageolet. Ma respectable amie Lady Gingerbeerloughby, de Portland Place, en avait un de toute beauté qu’elle appelait son jaguar pour se distinguer des autres « impossibles » du Showing-life qui disaient tout uniment « mon tigre » en parlant de ces créatures cylindriques, vivants boudins, doués d’une âme immortelle.

Londres a bien de l’esprit, sans que cela paraisse.

J’achetai d’abord un cheval pour que mon tigre eut a qui parler, mais je suis fantassin par passion ; le cheval n’était que l’excuse du tigre et je mis tous les soins dont j’étais capable au choix de ce dernier objet. Désirant unir l’élégance a la solidité je le commandai en Bretagne,

La terre de granit recouverte de chenes,

et il me fut expédié brut de Lamballe. J’allai l’attendre a la diligence, a cheval.

C’était un beau petit gars a l’air un peu sournois qui grasseyait comme un tombereau de macadam qu’on décharge. Je le mis sur ma bete avec son paquet en porte-manteau et je suivis a pied. Cela lui donna tout de suite a penser qu’il était mon maître.

Une veste rouge, signe de son grade, avait été préparée a grands frais. Il la mit avec plaisir et cassa au dîner toutes les assiettes qui lui furent confiées.

 

Vous ai-je dit que mon cheval s’appelait Juif-Errant, a cause du succes d’Eugene Sue ? j’ai peu connu mon cheval Juif-Errant, parce qu’il s’attacha tout de suite a mon page. Mon page avait nom Marie Menou. Il partit se promener le lendemain de son arrivée vers les neuf heures du matin, et j’avoue que je me mis a la fenetre pour suivre sa veste rouge, non sans orgueil, jusqu’au détour de la rue. Les passants le regardaient.

A l’heure du dîner, il ne cassa aucune assiette parce qu’il n’était point de retour.

Le surlendemain ce fut de meme. Au bout de huit jours, je l’avais oublié ainsi que Juif-Errant, mon dada. Je ne les voyais jamais, ils ne me genaient point.

Le second dimanche, cependant, Marie Menou m’accorda une audience et me dit avec son brave accent de rouleau a broyer les cailloux :

– Tout de meme je ne suis point bien a mon idée chez vous. Je comptais que vous m’aviez guetté (mandé) pour faire vos écritures avec vous.

– Non fait, bien sur, puisque je n’ai point jamais appris, mais n’y aurait qu’a me mettre a l’école.

Cette réponse me frappa. Je me dis que peut-etre, Marie Menou qui déja raisonnait si net, deviendrait une des lumieres de son siecle. Il avait aux environs de seize ans.

Apres dix huit mois d’études, il commença a mettre couramment mes habits et a chausser mes bottes, sous prétexte que nous avions la meme taille et le meme pied. Jamais il ne me maltraitait. Six mois plus tard, Juif-Errant eut la colique et en mourut. Marie Menou n’ayant pas pu apprendre a lire, se dégouta du travail scolaire et me donna mon compte pour se faire homme politique. Il avait tout ce qu’il faut pour cela.

Je n’ai jamais rien eu de lui que de la vaisselle cassée et le petit conte que je vous envoie : la moitié de ce petit conte, du moins, celle qui a Lamballe pour lieu de scene. Il l’avait dite a mon jardinier la nuit ou, sans m’en prévenir, ils enterrerent Juif-Errant dans le labyrinthe.

Marie Menou ne cacha pas au jardinier que Juif-Errant, dans son opinion, était un « homme condamné, » et il ajouta qu’ils « avaient parlé ensemble » tous deux bien des fois.

L’autre partie de l’histoire, l’incendie de la « maison du Juif-Errant » me fut contée a Bléré aupres de Tours, mais on ne sut pas me dire pourquoi le logis incendié portait ce singulier nom.

J’ai réuni ces deux tronçons qui me paraissaient aller ensemble et je les ai collés a l’aide d’un ciment d’érudition fantaisiste, fourni par un tres-savant médecin que j’aimais a consulter, des qu’il ne s’agissait point de ma santé. Il n’ignorait rien au monde, sinon peut-etre son métier, et j’ai trouvé juste de lui donner place dans mon récit, sous le nom du docteur Lunat.

 

Je ne songeais gueres a me convertir quand je publiai, il y a douze ou quinze ans, la fille du Juif-Errant au Musée des Familles[1] et pourtant, derriere la forme légere et meme moqueuse de mon historiette, j’ai retrouvé partout, en la relisant, la pensée de Dieu. J’avais besoin de parler de Dieu, et avec la mauvaise honte des orgueilleux, je tournais incessamment autour de Dieu comme si j’eusse été en peine de chercher le bon endroit pour m’agenouiller.

C’est a ce point de vue seulement, mon cher ami, que je vous offre cette bagatelle ; a peine ai-je eu a faire ça et la, dans le texte primitif une rature, ou un changement pour lui donner sa petite case dans la série de mes livres expurgés. Le fond en était déja chrétien, malgré les caprices de l’enveloppe voilant l’image de l’infinie Miséricorde qui va au long des siecles a travers nos erreurs, nos malheurs et nos crimes.

J’aurai beaucoup plus de mal a vous expliquer le choix de ce conte a dormir debout que je trie au milieu de mes paperasses pour l’envoyer précisément a vous le pur lettré, le critique délicat, l’érudit, le fin, le curieux, le poete… Armand de Pontmartin vous a dit toutes ces vérités, et bien mieux que je ne le puis faire, dans la merveilleuse préface qu’il a donnée a vos Dialogues des Vivants et des Morts. Moi, je vais tout uniment vous expliquer mon cas : A mes yeux, les innombrables pages que j’ai noircies se valent entre elles, a l’exception de quelques lignes écrites avec le sang de mon cour blessé a vif, pour célébrer l’heure tardive, mais si belle de ma seconde communion. Dans le reste de ce qui est a moi, ce n’est pas la peine de choisir ; j’ai donc pris la premiere feuille venue pour vous dire que notre rencontre intellectuelle a été une des joies de ma vie et que je suis votre sincere ami.

 

PAUL FÉVAL.

 

P. S. J’ai ajouté pour parfaire le volume un conte également extrait du Musée des familles ou il portait ce titre : La reine Margot et le mousquetaire[2] et que j’intitule le Carnaval des Enfants ; pour un motif que vous devinerez.


Partie 1
LA FILLE DU JUIF-ERRANT


Chapitre 1 LA MAISON DU VICOMTE PAUL

On n’avait pu emmener Paul au grand dîner de la préfecture, quoiqu’il fut vicomte et tres-certainement le plus important personnage de la maison. Il n’était invité ni au grand dîner ni au grand bal qui devait suivre le grand dîner. Voila la vérité : Paul n’appartenait pas encore a cette catégorie de vieux bambins qui dînent et qui dansent a la préfecture.

Il allait prendre ses onze ans, le vicomte Paul ; c’était un magnifique gamin, rieur et fier, qui vous regardait bien en face avec ses longs yeux d’un bleu profond pleins de tapages et de caresses. Il était grand pour son âge, élancé, gracieux, il montait supérieurement son cheval : Little-Grey, le plus joli poney de la Touraine. Son précepteur, l’abbé Romorantin, lui avait appris l’orthographe, mais pas beaucoup, et Joli-Cour, le vieux hussard, lui montrait a tirer l’épée. Paul parlait déja de tuer tous les Anglais de l’Angleterre ; cependant les Anglais ne lui avaient rien fait encore : il ne connaissait pas sir Arthur !

Quel sir Arthur ?

Patience ! Paul voulait tuer tous les Anglais, parce qu’il était Français. Joli-Cour admettait la solidité de cet argument. Joli-Cour, lui, détestait les Anglais, parce que ce sont des Angliches, parlant tres-mal le français et nés en Angleterre.

M. Galapian, homme d’affaires du colonel comte de Savray, le pere du vicomte Paul, méprisait les opinions politiques de Joli-Cour. Il disait que l’Angleterre est a la tete des nations, et qu’elle offre au monde, c’était sa phrase, « le beau spectacle d’un peuple libre ! »

Cette phrase est remarquable et traîne dans tous les journaux qui tirent a 400,000 exemplaires.

Et pour qu’un journal se tire a 400,000 exemplaires, il lui faut de ces remarquables phrases-la.

Mais le vicomte Paul répondait a cette phrase : « Tais-toi, monsieur l’Addition. Les Anglais mettent leurs pauvres en prison et donnent le fouet a leurs soldats ! »

Vous jugez bien qu’il y avait du Joli-Cour la-dessous !

Le vicomte Paul appelait Galapian monsieur l’Addition, parce que cet homme d’affaires, vendu aux Anglais, essayait vainement de lui apprendre l’arithmétique de M. Bezout, approuvée par l’Université.

Madame Honoré, ou plus simplement Fanchon, bonne personne du pays de Lamballe, en Bretagne, faisait aussi partie de la maison du vicomte Paul, en qualité de nourrice. C’était un simple titre. Louise de Louvigné, comtesse de Savray, belle et bonne comme un ange, avait accepté tous les devoirs, avait eu toutes les joies de la maternité. Le vicomte Paul, heureux enfant, n’avait jamais eu que le sein de sa vraie mere.

Mais Fanchon l’avait bercé. Fanchon l’aimait follement et le gâtait a faire plaisir. Fanchon savait chanter des centaines de complaintes. En outre, dans cette noble et riche demeure, pleine de tableaux de maîtres, Fanchon était la seule qui possédât des images a un sou bien plus jolies que les précieuses toiles.

C’était du moins l’avis du vicomte Paul.

Apres Fanchon, il y avait encore Sapajou, le petit groom : une moitié de singe.

Et Lotte, la protégée de la comtesse Louise. Celle-la était une jolie créature, triste et douce, mais… on l’appelait la fille du Juif-Errant.

Pas devant les maîtres.

Pourquoi appelait-on Lotte la fille du Juif-Errant ? Le pourquoi pas devant tout le monde ?


Chapitre 2 LES PARENTS DU VICOMTE PAUL

Donc, la petite mere du vicomte Paul avait nom Louise. Elle était la filleule du roi Louis XVIII. Le petit pere du vicomte Paul, le colonel comte Roland de Savray, commandait le 3e hussard, en garnison a Tours. Il avait trente-cinq ans ; sa femme avait vingt-six ans. Ils étaient beaux tous les deux et bons ; ils dépensaient noblement une fortune princiere.

On disait par la ville, car les gens heureux sont entourés de jaloux, que, la veille de son mariage, M. de Savray était un sous-lieutenant de cavalerie, pauvre d’écus, mais riche de dettes, et grand joueur de baccarat :

On ajoutait que la fortune de Louise, la filleule du roi, était plus brillante que solide. Ses fermiers vivaient on ne savait ou.

Ces gens qui vont partout chuchotant des bavardages de mauvais augure, disaient meme que ce petit vicomte Paul, élevé comme un prince, pourrait bien un jour en rabattre sur son orgueil.

Et, chose singuliere, le nom de Lotte se trouvait melé a ces pronostics de l’envie qui se venge. Pourquoi encore ?

Nous verrons bien.

Ce que nous pouvons dire tout de suite, c’est que Lotte ne prophétisait malheur a personne et qu’elle était dans la maison par charité.


Chapitre 3 COMMENT LE COMTE ET LA COMTESSE DÉSOBÉIRENT UNE FOIS A LEUR FILS UNIQUE

Le vicomte Paul n’étant pas invité a la préfecture, on avait du le laisser a la maison. Ce n’était pas une mince affaire. Le vicomte Paul n’aimait pas qu’on s’amusât sans lui, et il était un peu le souverain maître dans cette opulente villa qu’on avait louée tout expres pour lui et qui dominait, du haut de ses terrasses fleuries, le large fleuve, la levée, la ville, le lointain des vastes forets : toute l’admirable campagne tourangelle.

L’air valait mieux ici pour le vicomte Paul.

Il faut toujours tromper les tyrans. Les corybantes chantaient et dansaient dans l’île de Crete pour empecher Saturne d’entendre les cris de Jupiter enfant. A l’heure ou la voiture attelée vint au bas du perron attendre le colonel de Savray et la belle vicomtesse Louise pour les emmener a la préfecture, lui en grand uniforme, elle en fraîche toilette d’été, toute la maison s’était emparée du vicomte Paul, chantant et dansant comme les pretres corybantes.

Si bien que le comte Roland et la comtesse Louise, riant comme deux écoliers espiegles qui risquent l’école buissonniere, purent descendre la colline et prendre au galop la grande route qui mene a Tours, sans encourir le veto de leur seigneur et maître, ce superbe bambin de vicomte Paul.

Il est vrai que Louise emportait le remords de ne l’avoir point embrassé au départ.

Tout le long du chemin, on causa de lui, et plus d’une fois le sourire de la jeune mere se mouilla. C’était un enfant idolâtré.

Quand M. le comte et Mme la comtesse entrerent a la préfecture, il y eut émotion. Le préfet s’agita, la préfete dépensa plusieurs sourires et alla jusqu’a demander des nouvelles du vicomte Paul. Oui, vraiment, la préfete !

Parmi les messieurs et les dames qui attendaient le potage, on causa ainsi :

– Colonel a trente-cinq ans ! dit la présidente avec une élogieuse amertume, voila ce qui s’appelle aller !

– Bientôt général ! ajouta la receveuse particuliere, une enthousiaste.

– L’air un peu trop content de lui-meme glissa le procureur général. Et des protections.

– Il y a de quoi etre content ! fit observer M. le maire.

– Deux cent mille livres de rentes ! chiffra aussitôt le receveur général.

– Le crédit de sa femme… commença aigrement la maréchale de camp.

– Toujours jolie, sa femme ! s’écria la receveuse particuliere.

– Filleule du roi ! ponctua M. Lamadou, commandant de la gendarmerie.

– On raconte une histoire… insinua la directrice de l’enregistrement.

– Oh ! plus d’une ! interrompit la maréchale de camp. Celle du Juif-Errant est drôle !

– Et cet éblouissant colonel est joueur comme les cartes, vous savez ? fit le chef du parquet.

– On pourra bien voir une culbute ! chanterent en chour plusieurs voix.

Les deux battants s’ouvrirent, laissant passer ces mots heureux :

– Madame la préfete est servie !

Sir Arthur n’avait rien dit.


Chapitre 4 CE QUE C’ÉTAIT QUE SIR ARTHUR

C’était un Anglais tres-blond, qui venait probablement de l’Angleterre. Il dépensait beaucoup d’argent, mais peu de paroles.

Il jouait gros jeu avec le colonel et dansait avec la comtesse Louise.

A Tours, en Touraine, il y avait en ce temps-la un fort grand poete qui faisait des devises pour les bonbons en chocolat. C’était la nuit que l’inspiration lui venait.

Or ce poete demeurait dans un grenier, vis-a-vis de la maison de sir Arthur.

Et ce poete racontait que toutes les nuits, a minuit, sir Arthur pleurait et gémissait sur un balcon, disant : « J’étouffe ! Je meurs ! Éloignez de moi ce Galiléen et sa croix ! »

Les poetes ne passent pas pour avoir la tete bien solide.

Mais au lieu de raconter ces nigauderies nous aurions bien mieux fait de l’avouer franchement : Nous ne savons pas du tout ce que c’était que sir Arthur.


Chapitre 5 LE PLAN DE CAMPAGNE DU VICOMTE PAUL

On n’aurait pas pu tromper le vicomte Paul s’il n’avait eu, ce jour-la, des occupations importantes. Le vicomte Paul était Français ; il aimait son pays. Sans mépriser les divertissements de son âge, il savait faire la part des choses sérieuses.

La grande route de Paris a Tours se poursuit jusqu’a Nantes et meme jusqu’a Saint-Nazaire. Notre histoire se passe sous la Restauration. Les chemins de fer n’existent pas encore.

La grande route se poursuivant jusqu’a Saint-Nazaire, petit port tres-exposé aux entreprises des Anglais, Paul avait pensé a mettre la capitale a l’abri d’un coup de main.

Je suppose que les Anglais, commandés par Wellington, revetu d’un habit rouge a queue de morue, fussent débarqués a Saint-Nazaire, qu’ils eussent pris Paimbouf, conquis Nantes, enlevé Ancenis, Angers, Bourgueil, Langeais et Luynes… Haussez-vous les épaules ? Du temps de Charles VI, et meme beaucoup plus tard, les Anglais en avaient pris bien d’autres !

Enfin, ne disputons pas. Voila le vrai : au bout du parc, il y avait un pavillon qui commandait la Loire et la route. Excellente position pour empecher Wellington de passer ! Le vicomte Paul, secondé par Joli-Cour et par quatre jardiniers, était en train d’élever autour du pavillon des retranchements formidables. Le colonel avait donné licence de détourner l’eau du bassin pour emplir les fossés ; la comtesse Louise avait promis du canon.

Je vous prie de vous figurer Wellington et ses Anglais, tous ornés de queues rouges, débouchant par Luynes, sur l’air de Malbrough s’en va-t-en guerre, et marchant vers Paris. Ils ne s’attendent pas a trouver la les fortifications du vicomte Paul. Pif ! paf ! Boum ! boum ! La mousqueterie ! le canon ! Les voila en fuite et montrant leur dos qui est si drôle !

S’échapperont-ils ? Non pas ! Le vicomte Paul s’élance sur son poney, rejoint Wellington, l’arrete par la queue et venge le supplice de Jeanne d’Arc !

Et puis on va a Tours chanter le Te Deum et, dîner a la préfecture. Cette fois, le vicomte Paul sera invité, je pense ! Il l’aura bien mérité.


Chapitre 6 OU LE VICOMTE SE MONTRE BON PRINCE

Aujourd’hui, Joli-Cour travaillait donc avec un entrain inaccoutumé. Le comte et la comtesse lui avaient donné le mot. Les quatre jardiniers piochaient et brouettaient, que c’était merveille. Il s’agissait de revetir un épaulement dont la vue seule devait faire frémir Wellington et lui ôter toute idée d’attaquer la forteresse du vicomte Paul.

Le vicomte Paul avait sa lorgnette de général en chef et inspectait la route pour voir si les Anglais, prévenus par d’adroits espions, n’avaient pas doublé leurs étapes, afin de le prendre au dépourvu avant l’achevement des travaux.

Tout a coup le vicomte Paul poussa un cri de surprise, et ses jolis sourcils se froncerent.

– Est-ce Wellington ? demanda Joli-Cour.

– La caleche ! répondit le vicomte rouge de colere, la neuve ! La Brie sur le siége ! Landerneau et Lafleur derriere ! Tous trois en grande livrée ! tous trois poudrés de frais ! On m’a trahi ! Papa et maman vont dîner en ville !

Les quatre jardiniers s’arreterent consternés. Joli-Cour se gratta l’oreille.

– Mon cheval ! s’écria encore l’enfant. Je vais les rattraper !

– Little-Grey est déferré des deux pieds de devant, répondit Joli-Cour, qui, ma foi, mit la main au toupet, comme s’il eut salué son officier.

– Alors, je vais monter le cheval de papa. Voyons ! qu’on m’obéisse !

Les quatre jardiniers secouerent la tete et je ne sais ce qu’eut fait Joli-Cour, lorsqu’a la portiere de la caleche, qui tournait un coude de la route, des cheveux blonds se montrerent, constellés de pierreries qui brillaient au soleil, puis un transparent mouchoir s’agita.

– Petite mere ! s’écria le vicomte Paul en tendant les bras. Si tu m’avais demandé la permission, je t’aurais dit d’aller, je t’assure ! Petit pere ! Tu ne te montres pas, toi, tu as peur !

Il pleurait, mais il riait, envoyant des baisers et disant :

– Est-elle belle, maman ! J’aurais voulu voir papa avec ses croix !… Allons, méchants, amusez-vous bien, mangez des glaces et de la creme, dansez ! Moi, je garde la maison.


Chapitre 7 IDÉE DU VICOMTE PAUL

Ayant ainsi parlé en étouffant un noble soupir, le vicomte Paul envoya sa bénédiction a la caleche qui disparaissait derriere les peupliers.

– A l’ouvrage ! commanda-t-il.

Les pioches piquerent, les brouettes roulerent de plus belle. On travailla ainsi pendant trois minutes, puis le vicomte Paul eut une bonne idée qui se formula ainsi :

– Je veux faire le dîner de la préfecture, a la maison ! C’est moi qui serai papa. Lotte sera maman. M. Galapian sera le préfet, l’abbé Romorantin sera la préfete, Fanchon sera toutes les autres dames ; toi, Joli-Cour, tu seras le général… Je veux tous les petits garçons et toutes les petites filles de la ferme pour danser jusqu’a six heures du matin… On dînera ici dans le pavillon. Que les Anglais s’y frottent ! On boira du champagne ! on racontera des histoires. Il y aura de la liqueur. Tu auras la permission de fumer des pipes !

A mesure qu’il parlait, le vicomte Paul s’animait. En prononçant ces derniers mots, il fit une dangereuse cabriole et conclut ainsi :

– Si papa et maman se fâchent, je me ferai marin !


Chapitre 8 FESTIN DE BALTHASAR

Vous me croirez si vous voulez, ce fut un dîner superbe : plus beau que celui de la préfecture. Ah ! bien plus beau !

Le chef, ayant reçu des ordres du vicomte Paul, improvisa un menu abondant et sucré pour accompagner les grosses pieces de l’ordinaire qui déja cuisaient a la broche ou dans les casseroles. Il y eut cinq services, ni plus ni moins. La nappe damassée fut mise dans le pavillon, terreur des Anglais, boulevard de la France. On dirigea une attaque sérieuse contre la cave, mal défendue par le sommelier. Bordeaux, chambertin, champagne, tout y passa. En fin de compte, on invita le sommelier.

Il n’y avait pas a parlementer. Le vicomte Paul était le maître.

L’abbé Romorantin lui-meme céda de bonne grâce.

Cinq heures sonnant, heure militaire, au moment meme ou l’huissier criait la-bas : « Madame la préfete est servie, » Sapajou, en livrée d’apparat, vint annoncer que « la soupe était sur la table. »

Il fut grondé, car le vicomte Paul savait son beau monde, mais on lui permit de prendre place parmi les petits fermiers, rangés comme des piquets et plus rouges que des coquelicots. Il promit de dire une autre fois : « Monsieur le vicomte est servi. »

Le vicomte Paul s’assit entre Fanchon, qui représentait toutes les dames, et le général Joli-Cour. Fanchon avait apporté un énorme paquet d’images.

Vis-a-vis du vicomte était la petite Lotte, entre M. Galapian et l’abbé Romorantin.

– Enlevez la soupe ! commanda le vicomte Paul. C’est fete. On n’est pas forcé de manger le potage !


Chapitre 9 LOTTE

La-bas, a la préfecture, Mme la maréchale de camp avait dit, a propos du colonel comte Roland de Savray et de Louise, la belle comtesse, filleule du roi Louis XVIII :

– Il y a plus d’une histoire… celle du Juif-Errant est drôle !

Bien des gens pourront se demander quel rapport existait entre le brillant bonheur de ces jeunes époux et le Maudit de la légende populaire.

Cependant il y avait ici, dans le pavillon, vis-a-vis du vicomte Paul, une jolie et pâle créature, douce comme le mélancolique sourire des saintes, que les gens de la maison et aussi les gens du pays appelaient « la fille du Juif-Errant. »

Lotte semblait avoir de huit a dix ans. Elle était grande pour cet âge. Ceux qui la connaissaient prétendaient qu’on l’avait toujours vue ainsi. Depuis longtemps, bien longtemps, elle avait toujours de huit a dix ans. Certains disaient : « depuis onze ans ! »

Elle parlait peu. Ses grands yeux bleus revaient souvent et souvent priaient. Ses cheveux d’un blond doré tombaient en masses soyeuses sur la transparente pâleur de ses joues.

Il y avait autour d’elle comme un froid, un mystere, une frayeur, et un charme.

Seuls, la comtesse Louise et son fils Paul s’embrassaient de bon cour.


Chapitre 10 MYSTERE

Et bien des choses se disaient tout bas, dans la maison, dans le pays, a Paris meme, ou le colonel comte de Savray était fort bien en cour.

La jeunesse du comte Roland avait été orageuse, pour employer un mot consacré. C’était un joueur effréné. Je l’ai déja dit, répétons-le.

Sous l’empire, au temps ou il n’était que sous-lieutenant, Joli-Cour l’avait trouvé pendu a un portemanteau, dans sa chambrette. Il s’était brule deux fois la cervelle, mais a moitié seulement. A Lyon, il s’était jeté dans le Rhône, un soir qu’il avait perdu sur parole et qu’il n’avait pas de quoi payer.

Apres ces diverses aventures, on s’étonnait quelque peu de le voir jouir d’une santé si florissante.

Un soir, a Lamballe, dans le département des Côtes-du-Nord, ou il tenait garnison, il tomba épris d’une jeune fille tres-noble et tres-pauvre. C’était vers 1812. On se moquait beaucoup alors de Mlle Louise de Louvigné, filleule de Louis de Bourbon, comte de Mittau, que les voltigeurs de Louis XV s’obstinaient a nommer le roi Louis XVIII.

En France, il ne faut jamais se moquer de personne, ni de rien, meme des trônes désemparés ou des rois bannis.

Le sous-lieutenant Roland de Savray demanda la main de Louise de Louvigné et l’obtint. A eux deux, selon le langage de Lamballe, ils faisaient la maison misere et compagnie.

Ici, selon l’ordre chronologique, devait prendre place l’histoire a laquelle Mme la maréchale de camp faisait allusion dans le salon de la préfecture : l’histoire du Juif-Errant. Mme la maréchale de camp avait parlé de cette histoire, a propos du comte Roland et de la comtesse Louise, comme on accuse certaines gens d’avoir de la corde de pendu dans leur poche.

Au lieu de dire l’histoire du Juif-Errant, nous allons avouer une chose singuliere. Ce mot de Juif-Errant était séverement proscrit dans la maison du colonel comte de Savray. Le vicomte Paul, qui aimait de passion les légendes et qui les savait toutes, grâce a Fanchon Honoré, sa nourrice, laquelle possédait la plus belle collection d’estampes a un sou qui fut en Touraine, le vicomte Paul ignorait la légende du Juif-Errant.

Jamais devant lui on n’avait donné a son amie Lotte ce sobriquet bizarre : la fille du Juif-Errant.

Et un jour que dame Fanchon berçait le vicomte Paul, tout petit enfant, avec la complainte si connue.

Est-il rien sur la terre

Qui soit plus surprenant

Que la grande misere

Du pauvre…

Ce jour-la, disons-nous, la sonnette de Louise l’avait interrompue au moment ou elle allait achever le quatrieme vers.

Et la jeune comtesse, si douce d’ordinaire, lui avait dit séverement :

– Madame Honoré, si vous voulez rester avec nous, ne chantez jamais cela !


Chapitre 11 DIVERS EFFETS DE CHAMBERTIN

On allait bien autour de la table, dans le pavillon ! Ce n’était pas du vin d’enfant qui se buvait. Wellington pouvait venir. Il y avait quelqu’un pour le recevoir.

L’abbé Romorantin parlait politique avec M. Galapian, et ils se disaient mutuellement des choses pénibles, comme tous les gens qui ne sont pas du meme avis et qui parlent politique. L’abbé défendait le trône et l’autel, Galapian demandait ce que cela rapporte. Les opinions de ce galant homme devançaient son époque. Il était déja libéral a la façon d’un compte courant de 1848.

Devant le colonel il gardait une prudente mesure, mais le colonel n’était pas la, et le chambertin délie la langue.

Les petits paysans tourangeaux s’en donnaient a cour joie et parlaient tous ensemble. Sapajou racontait les malheurs de sa famille. M. Galapian, dévoilant des tendances factieuses, criait : Vive la charte, a bas le charretier ! Joli-Cour racontait ses campagnes, dame Fanchon radotait son jeune temps ; le vicomte Paul eut donné la maison tout entiere et la préfecture aussi pour que Wellington débouchât sur la route avec cent mille Anglais. Il leur eut jeté les bouteilles a la tete.

Lotte seule était froide et douce comme toujours. Il n’y avait eu que de l’eau pure dans son verre. Ses paupieres tombaient demi-closes sur l’azur de ses grands yeux qui revaient. Ses longs cheveux encadraient de boucles légeres la diaphane blancheur de sa joue.

– Chante, ma nourrice ! ordonna le vicomte Paul qui voulait avoir toutes les joies.

Fanchon ne demandait pas mieux. Elle prit dans sa poche un gros rouleau de complaintes et mit ses lunettes sur son nez.

– Silence ! commanda Paul. Nourrice, une bien jolie, et pas de celles que je connais !

Quant au silence, c’était beaucoup demander. L’abbé, M. Galapian, les petits Tourangeaux et Joli-Cour protesterent en chour de leur obéissance. On ne s’entendait plus !

– Une bien jolie ! répétait Fanchon la nourrice, une que tu ne connais pas… cherchons… C’est que je n’ai plus mes yeux de quinze ans !

Elle feuilletait, mouillant son pouce pour faire glisser les feuilles volantes, ornées d’images.

Tout a coup, le vicomte Paul s’écria :

– Oh ! que celle-la est belle ! jamais je ne l’avais vue !