Les soirées de Chantilly - Ligaran - ebook

Les soirées de Chantilly ebook

Ligaran

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Opis

Extrait : "Chantilly s'est classé d'une manière particulière dans la vie du sport en France. Ce n'est ni Ascot, ni Epsom, ni Doncaster, ni Goodwood, c'est Chantilly, et c'est quelque chose qu'il faut connaître, pour peu qu'on soit homme de belle existence, résident ou voyageur. C'est en 1834 que l'hippodrome fut dessiné et les courses organisées."

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Chantilly

Chantilly s’est classé d’une manière particulière dans la vie du sport en France. Ce n’est ni Ascot, ni Epsom, ni Doncaster, ni Goodwood, c’est Chantilly, et c’est quelque chose qu’il faut connaître, pour peu qu’on soit homme de belle existence, résident ou voyageur.

C’est en 1834 que l’hippodrome fut dessiné et les courses organisées. Le duc d’Orléans, voulant que l’éclat des fêtes compensât leur peu de durée, fit figurer dans leur programme la chasse à courre. À côté de toutes les variétés de la course, il y eut aussi bal, spectacle, concert la nuit sur l’étang où se mirent les tourelles du château. À partir de ce moment, il y eut un air d’aristocratie et de haute existence à respirer, à Chantilly. – Les favorisés de la fortune ont coutume d’y louer une maison pour le temps si limité des courses, où se colonise tout le luxe de Paris. – Pour ceux qui appartiennent réellement au monde du sport parisien, Chantilly est un rendez-vous obligé ; mais il le devient aussi pour ceux qui veulent faire croire qu’ils ont des chevaux et des équipages. C’est un pêle-mêle d’individualités qui font contraste ! Gentilshommes de bon aloi, grandes dames, comtesses et duchesses orthodoxes, gens de distinction éminente et de fortune assise, puis haute bohème, cohues profanes et douteuses, célébrités de finances, foule incolore, prosaïque, débraillée, dédaigneuse des bonnes traditions, – tous affluent à Chantilly, dont ils accaparent à l’avance les hôtels, les appartements et les chambres garnies, souvent si peu garnies !

Pour beaucoup, parmi ceux qui accourent à Chantilly par le chemin de fer ou à grand bruit de poste, à grand étalage de landaus et de calèches, l’amour des chevaux n’est qu’un prétexte de déplacement dont le plaisir est le seul but. Aussi chacun suit-il son courant pour se réunir une fois par jour au signal de la course ou de la chasse. – Le jeu, les galas, les danses remplissent une grande partie des heures. – Les tables dressées sont en permanence : ici couverts de tapis verts, là des mets exquis et des flacons variés d’encolure. – Dès que la nuit arrive, les lumières luisent aux vitraux de toutes les maisons, les plaisirs prennent des allures plus vives. Des femmes vêtues de blanc glissent sur l’herbe de la pelouse comme des cygnes qui regagnent leur demeure. – Ici, malgré l’heure avancée, c’est le dîner qui chemine encore. Ailleurs, c’est le jeu qui s’engage ; là-bas, c’est le bal qui débute, et plus loin c’est le feu d’artifice qui fait explosion.

Dans cette rangée de maisonnettes dont les croisées regardent l’hippodrome, il est un pavillon en pierre de taille dont la principale entrée est sur la grande route de Paris. – Aux beaux jours de Chantilly, ce pavillon fut régulièrement habité, pendant plusieurs années de suite, par une société d’hommes du monde, appartenant de près ou de loin au sport, mais tous à la vie élégante. – À ce monde se mêlaient souvent des femmes de rang et d’habitudes similaires, et aux heures du soir, entre le jeu, les contredanses, les charades en actions, la causerie intime prenait une libre et vive expansion. On parlait de fêtes, de bal, de chasse, de matinées, on y effeuillait les pages roses et parfumées de la vie. Tantôt c’était un souvenir, tantôt un projet qui s’échangeaient, tantôt un long récit qui venait s’insérer dans les plaisirs de ces assemblées.

Les pages que nous publions aujourd’hui reproduisent quelques-uns des récits qui marquèrent ces courtes villégiatures de Chantilly aux réunions du printemps.

– En s’assouplissant aux exigences du livre, ils ont dû malheureusement prendre en développement ce qu’ils ont perdu en vivacité d’allure. L’animation pittoresque de la parole ne saurait se rendre. Mais enfin, pour beaucoup parmi nos lecteurs, ces pages auront encore le mérite de rappeler une époque à laquelle finit l’âge d’argent de Chantilly, dont l’âge d’or appartient à l’histoire de la vieille France de qualité.

Les courses du printemps exercent bien encore un vif attrait dans le monde élégant et riche de Paris, mais ce monde est plus spécial et beaucoup moins nombreux qu’il n’était naguère. Chantilly rêve sa vogue passée. Il en attend le retour, fier de ses souvenirs, de ses bois profonds, de ses jardins, de son parc de Sylvie, de ses historiques écuries où fut reçu le comte du Nord, de ses carrefours de chasse, de ses eaux vives, qui enceignent le château, de son pavillon de la reine Blanche, baigné par les poétiques étangs de Camelles, de ses pittoresques environs : Ermenonville, Mortefontaine, Saint-Leu, Royaumont ; enfin de ses courses, les plus célèbres parmi toutes celles qui se font en France et où se dispute le prix si envié du Derby. – Chantilly pressent le retour infaillible de sa prospérité, en voyant agir cette main puissante par laquelle tant de grandeurs, dans notre beau pays, se relèvent de leur déchéance révolutionnaire.

L’Agrafe

Avant la Révolution de 89, la forêt de Sénart était le théâtre de grandes et belles chasses. On sait qu’il était de règle que le roi Louis XV y fit la Saint-Hubert ; mais l’équipage royal n’y venait guère que pour cette solennité. Il donnait la préférence aux résidences de Saint-Germain, de Marly, de Fontainebleau et de Compiègne. En revanche, bon nombre de seigneurs chassaient à Sénart. La forêt est enveloppée d’un beau pays accidenté et comme fait à plaisir pour courre le cerf : ce sont des plaines légèrement onduleuses, des buissons, des vergers et des horizons qui permettent à la vue de suivre au loin la marche aventureuse de l’animal qu’on poursuit. Jadis, toutes ces campagnes étaient peuplées de belles demeures seigneuriales, de châteaux aux tourelles historiques, de clochers qui ajoutent l’élément pittoresque aux agrestes et sylvatiques aspects des paysages, et servent en même temps à l’orientation du veneur. Le bruit du cor et la voix des meutes qui retentissaient dans le calme de ces vastes campagnes se sont éteints. Un moment, sous la Restauration, l’écho se réveilla au bruit de la trompe, on vit courir sur l’ourlet de la forêt et à travers les plaines, des équipages et des livrées bleues galonnées d’argent ; mais ce fut un rêve : depuis, le silence couvre ces campagnes de ses lourdes ailes. Le laboureur, qui fait péniblement son sillon, regarde et ne voit plus se forlonger le cerf aux abois, il n’entend plus la meute qui hurle ni les chevaux qui hennissent.

Voulez-vous voir un moment cette campagne comme elle était au temps de la vieille France de qualité ? Regardez avec nous ! Des hauteurs de Champrosay, à gauche, sur une longueur sans fin, est le vert rideau de la forêt de Sénart à la lisière anfractueuse. En face, est une vaste suite de plaines semées d’arbres ; à droite, les eaux sinueuses de la Seine qui charrie dans son cours les nuages du ciel. Ici un village et son clocher, là un château qui se mire dans le fleuve, puis un autre village : c’est Soisy-sous-Etioles, Ligny, Draveil, les Bergeries, Ormoy, Lieursaint, puis d’autres châteaux, et toujours ainsi.

Tournons nos regards dans une autre direction : vers la pointe avancée de la forêt qui touche au hameau de Laval, voyez cette troupe de cavaliers et ces chiens qui les précèdent : c’est une chasse ! Quels brillants uniformes ! quelles riches et gaies livrées !… Le cerf, après un débuché qui a duré plus d’une heure, est rentré au bois. Vingt veneurs le poursuivent, sans compter les piqueurs, les valets de limiers et les gens de suite ; vingt jeunes seigneurs des meilleures lignées, vingt don Juan aux mains blanches, aux manchettes de malines, aux allures de cour. Quittons la plaine et pénétrons avec eux sous ces épais couverts de Sénart, où nous ne tarderons pas à assister à l’un des épisodes tantôt gais, tantôt dramatiques de leurs joyeuses existences.

Ils ont pris l’étroite avenue de la Croix, et le cerf, qui a de l’avance, a gagné les futaies du Grand-Carrefour. L’équipage est arrivé à sa suite ; mais le soleil darde d’aplomb ses rayons jaunes, la journée est sèche, la meute a perdu la trace, les chiens vont et viennent. Les trompes sonnent. Les cavaliers n’ont pas tardé à joindre les piqueurs. On leur annonce un défaut.

– Dans ce cas, au diable le cerf ! s’écria le marquis de Sennemart. Messieurs, inscrivons de bonne grâce cette journée comme perdue dans nos fastes de vénerie, et déjeunons.

Cette proposition est appuyée par le plus grand nombre parmi ces cavaliers. On fait halte, au grand mécontentement du vieux chef de l’équipage, qui jurait n’avoir jamais vu dans son jeune temps interrompre une chasse sur un défaut.

– Allons, Étienne, mon ami, ne murmure pas. Tu boiras à la santé de chacun de nous, et je te verserai moi-même d’un vieux bourgogne qui te ravivera les humeurs. Vois-tu, Étienne, nous retrouverons dix cerfs pour un, et peut-être pas un autre appétit comme celui qui nous tient à cette heure.

Le vieux piqueur se dérida à ces paroles de son maître, le marquis de Sennemart.

– C’est si jeune ! se dit-il en hochant la tête ; n’importe, c’eût été une belle prise que ce cerf !…

Bientôt la table de pierre du Grand-Carrefour fut chargée de bouteilles de vin, de pièces froides, de flacons de liqueurs ; autour de cette table se rangèrent les vingt jeunes gentilshommes ; derrière eux les chevaux et les valets, les piqueurs, les meutes ralliées et impatientes ; sur leur tête un beau ciel de septembre ; dans leur cœur la jeunesse, le plaisir, le bonheur.

Entre la chasse qu’ils ont faite depuis le lever du soleil, et celle qu’ils recommenceront tout à l’heure, cette halte était indispensable. C’est un repas fortifiant égayé de propos sans suite, mais d’où partent par milliers des étincelles qui indiquent leurs plus ardentes préoccupations.

C’est le jeune baron de Bouville qui s’écrie : – J’ai gagné hier, au petit jeu de la duchesse de Renef, cent vingt-cinq pistoles.

– Et moi j’en ai perdu cinq cents au lansquenet, chez madame la présidente.

– J’aime mieux cela, comte de Saint-Pierre : une perte est une bonne entrée dans le monde. Les jolies femmes s’intéressent au malheur quand il est accepté avec gaieté. Pour qui jouons-nous, si ce n’est pour elles ?

– De L’Épône a ma foi raison ; mais à la condition qu’elles nous acquitteront la perte, n’est-ce pas, Mercury ?

– De quoi s’agit-il, de vin de Bordeaux ?

– Des femmes.

– Et vous dites ?… Pardon, comte de Falleux, passez-moi du pâté de lièvre.

– Nous disons, reprit le chevalier de Perceval, que les jolies femmes aiment les jeunes gentilshommes qui perdent sans se dolenter.

– Surtout, appuya le chevalier de L’Épône, quand c’est leurs maris qui gagnent, parce qu’alors tout est profit pour elles : consolation d’un côté et recette de l’autre.

– Une épigramme à leur adresse, bravo, de L’Épône !

– Non, c’est une vérité : versez-moi de ce bordeaux, je vous prie.

– Est-ce votre avis, vicomte de Juvisy, vous qui ne dites rien ?

Cette interpellation faite au vicomte de Juvisy, à propos d’une saillie du chevalier de L’Épône, mettait en présence les deux principaux personnages dont nous aurons à nous occuper. C’étaient deux natures de nuances bien tranchées. De L’Épône était l’incarnation de la rouerie de ce siècle si roué ! Joyeux buveur, duelliste éprouvé, joueur effréné, brave, adroit, vif, impétueux, cavalier habile, infatigable à tous les exercices, il se multipliait pour les plaisirs, dans lesquels ses forces et son énergie semblaient se retremper ; doué, du reste, d’une physionomie noble et belle, d’une taille bien prise, on retrouvait en lui toutes les traditions aristocratiques de l’élégance et des belles manières.

Le vicomte de Juvisy était d’un extérieur plus posé et plus symétrique. Au fond de l’expression charmante et veloutée de ses grands yeux noirs, il y avait un rayon qui dardait et venait droit à vous avec la rigidité du fer. Ce rayon partait d’une âme énergique et passionnée ; mais il y avait moins de tapage et de turbulence dans ses façons, dans sa bravoure et dans son impétuosité, que chez le chevalier. Il avait en concentration tout ce que celui-ci avait en expansion. À ses manières timides, un peu farouches même, à sa réserve auprès des femmes, on aurait volontiers suspecté Juvisy de porter un secret amour dans le cœur. De L’Épône ne s’était jamais rendu compte du sentiment et du degré d’estime qu’il pouvait avoir pour Juvisy ! Ce dernier avait peut-être vaguement pressenti que son penchant naturel allait peu vers le chevalier.

Après un moment de silence, Juvisy répondit à la question qui lui avait été faite.

– Je ne joue jamais, dit-il ; je ne puis donc avoir une opinion sur ce point.

– Et pourquoi ne jouez-vous pas ?

– Je n’aime pas le jeu.

– Est-ce par principes ?

– Est-ce par goût ?

– Est-ce par religion ? demanda de L’Épône.

– C’est par raison de santé, monsieur le chevalier.

– Délicieux ! La Brie ! du tokay sur cette réponse.

– Je vais vous dire, reprit de L’Épône, pourquoi le vicomte ne joue pas : c’est qu’il a fait serment à une femme de ne pas jouer.

– Non, monsieur, ce n’est pas cela, répliqua sèchement Juvisy.

– À propos de femme, quel est celui, parmi nous, messieurs, dit le marquis de Sennemart, qui ne sait pas encore la dernière aventure dont notre très illustre ami et passé maître en fait de galanterie, le chevalier de L’Épône, est le héros ?

– Je la connais.

– Et moi aussi.

– Moi de même.

– J’en rougis, s’écria le comte de Saint-Pierre, et je suis tenté d’en faire mes excuses au chevalier, mais je dois convenir que je n’en ai pas encore entendu parler.

– Et vous, monsieur de Juvisy ?

– Ni moi, répondit ce dernier.

– Dans ce cas, dit le marquis de Sennemart, vous aurez, j’en suis sûr, quelque plaisir à l’entendre raconter.

– Écoutons.

Le marquis salua le chevalier de L’Épône avec une comique courtoisie, et se tournant vers la joyeuse compagnie :

– Messieurs, dit-il… D’abord faut-il nommer les masques ?

– Plutôt deux fois qu’une.

– Inutile, dit le vicomte de Juvisy se mettant au-dessous de l’opinion unanime.

– Du scandale ou rien, cria le chevalier de Perceval.

– La majorité, continua le marquis de Sennemart avec un grand sang-froid, est pour que je mette les noms propres sur les faits. Seulement je baisserai la voix… Je commence.

Toutes les têtes rangées autour de la grande table de pierre, se dirigèrent vers le marquis.

« Vous connaissez la belle, la charmante, la gracieuse, la jeune marquise de Cailleul, et vous connaissez aussi la magnifique, la somptueuse agrafe que nous avons vue briller à la cravate du chevalier de L’Épône… »

À ce préambule, le vicomte de Juvisy avait été tout à coup comme pris de vertige. Son cœur battit aussi fort, aussi net que le mouvement d’une pendule. Il avait pâli ; mais il se raffermit promptement contre cette émotion, et s’étant composé un visage de circonstance, il se mit à écouter. Sa curiosité était âcre et pleine de souffrance.

– Cette agrafe, continua M. de Sennemart, vaut quinze cents louis, et le chevalier possède un si merveilleux talent pour la faire valoir, que sur lui ce bijou semble doubler de prix. Or, vous le savez, messieurs, les diamants étaient nombreux à la dernière fête de Fontainebleau : c’était à qui s’éclipserait par l’éclat des parures. Les diamants sont décidément de mode et de grand ton. Notre ami le chevalier savait-il cette circonstance ? L’ignorait-il ? Je ne saurais l’affirmer, c’est le secret de son étoile ou celui de son habileté. Toujours est-il qu’à la dernière soirée au château de Champrosay, il parut avec sa merveilleuse agrafe. L’imagination de la marquise, qui se souvenait encore de la fête de Fontainebleau, en fut frappée, et dans un de ces moments d’étourderie expansive, entraînée, séduite par la magnificence de ces diamants, elle prétendit que ce bijou était le plus beau qu’elle eût vu et que son éclat la fascinait. Ceci, je vous le répète, messieurs, se passait mercredi à Champrosay, où nous étions réunis selon notre habitude de chaque semaine. Un grand nombre parmi nous jouaient au lansquenet ; moi, je me le rappelle, je causais gravement avec la marquise douairière, mère de notre gracieuse hôtesse, et Juvisy rêvait, je crois, sous les allées de tilleul. Vous voyez que le chevalier était le mieux occupé de nous tous…

– Je proteste, interrompit M. de Torigny, car j’étais alors en pleine causerie avec mademoiselle Hus, la délicieuse actrice de la Comédie-Française, qui avait quitté le clavecin.

– Soit, monsieur de Torigny, dit le marquis de Sennemart, votre protestation est admise sans examen… Je reprends : le chevalier comprit l’avantage que venait de lui faire le cri admiratif échappé à la jeune marquise, et il n’était pas homme à le laisser couler de ses mains. “Madame, dit-il à la marquise, vous connaissez mon admiration pour tous vos mérites ; il n’est pas de sacrifice que je n’offrisse en échange d’une preuve de votre intérêt… Cette agrafe est à vous.” La marquise resta silencieuse et sourit. Le chevalier poursuivit : “Le jour où le duc de Buckingham sut d’Anne d’Autriche qu’il était aimé d’elle, il détacha de son manteau le plus beau diamant de cette époque et le jeta par les croisées, voulant, disait-il, contribuer au bonheur d’un autre, le jour où la Providence le rendait le plus heureux des hommes… Moi, madame la marquise, si j’étais aussi heureux que le duc de Buckingham, je ne voudrais pas lui céder en libéralité, mais je ne voudrais pas que le hasard profitât de mon bonheur.” La marquise, qui souriait toujours, à ces mots regarda le chevalier d’un air étonné. Lui, d’un mouvement de tête, confirma ses paroles, puis tous deux restèrent silencieux : ce silence était significatif, et le chevalier reprit un moment après : “Demain soir j’irai déposer cette agrafe sur votre toilette… Le voulez-vous ?” La marquise ne répondit pas. Son silence fut long. Elle paraissait réfléchir, et quoiqu’il y eût quelque chose de méditatif dans son air, un sourire fin, impénétrable, ne quittait pas ses lèvres. Je puis prendre sur moi de vous dire, continua M. de Sennemart, que tout autre que le chevalier aurait été fort étonné de voir son offre si peu discutée… Un peu plus tard dans la soirée, la marquise se retrouva près de lui et lui murmura ces paroles : “Vous connaissez la distribution de ce château, mon appartement est contigu à celui de ma mère, le grand escalier est impraticable, celui à gauche du vestibule est plus sûr, mais les difficultés sont nombreuses néanmoins… – Je les braverai, répondit de L’Épône. – Cinq minutes au plus… une obscurité complète, c’est tout ; acceptez-vous ces conditions pour demain ? – J’accepte”, dit le chevalier, et ils se séparèrent. La marquise rejoignit mademoiselle Hus, et toutes deux se plurent, pendant le reste de la soirée, dans une causerie des plus gaies, des plus longues et des plus animées. L’heureux moment arrivé, le chevalier s’introduisit discrètement dans le boudoir de la marquise, où, selon les traités, il ne fit qu’une courte station, mais enfin où il eut la gloire immense de pénétrer. Quand il en sortit, il n’avait plus la fameuse agrafe, c’est-à-dire, messieurs, je me trompe, il l’avait toujours…”

À ces mots, un mouvement de surprise circula parmi tous les auditeurs du marquis de Sennemart.

– Voici, reprit celui-ci, comment cela s’explique : le lendemain de son entretien avec la jolie marquise, de L’Épône déjeunait avec nous, et il nous dit la singulière aventure dans laquelle il se trouvait engagé. “Et comment finira-t-elle ? lui demandâmes-nous. – Ferez-vous le sacrifice de votre agrafe ? La marquise, belle, éblouissante de grâce, n’est pas indigne d’une pareille libéralité ! dirent plusieurs. – À votre place, je déclinerais l’honneur qu’on veut me faire, dit un autre, et je n’irais pas à ce ruineux rendez-vous ! – Rassurez-vous, s’écria alors le chevalier, j’arriverai jusqu’à la belle marquise et je sortirai de son boudoir sans y avoir laissé mon agrafe !… – Et comment ? – Oh ! Facilement : par un subterfuge renouvelé des fastes de mon illustre cousin le comte de Baudran, lequel triompha de la célèbre Dubarry alors qu’elle n’était encore que mademoiselle Lange et la pensionnaire de la Gourdan. – Ce moyen, quel est-il ?… – Il s’agit tout simplement de la substitution d’une parodie. De bijou, d’un diamant de contrebande au bijou véritable. – La ruse est peu loyale, elle est mauvaise et ne réussira pas”, dirent plusieurs. D’autres propos de ce genre suivirent, et finalement un défi fut jeté à la face du chevalier. Celui-ci, piqué au jeu, s’écria dans un emportement d’après boire, que non seulement il réussirait une fois, mais deux. Le pari fut tenu. L’évènement lui a donné raison jusqu’ici, et il nous faut reconnaître qu’il a brillamment, superbement gagné la première manche ; néanmoins le plus difficile reste à faire, car dès le lendemain même la marquise avait reconnu la ruse du chevalier. Mais elle a pris sa déconvenue héroïquement, et la preuve, c’est que nul de nous ne s’est aperçu que son humeur s’en fût ressentie. C’est toujours le même enjouement, les mêmes sourires, le même accueil fait à tous ses amis. Elle s’est contentée de rendre à de L’Épône sa fausse agrafe. Voilà, messieurs, où en est cette affaire, le commencement fait honneur à notre camarade, la fin le couvrira de gloire ; mais, quoi qu’il arrive, convenons qu’il aura bien mérité le succès. J’aime à penser qu’à sa place, messieurs, vous en eussiez fait tout autant que lui !

– Certes oui, répondirent en masse les jeunes gentilshommes.

– Certes non, dit plus haut que tous le vicomte de Juvisy avec une expression de douleur et de rage concentrées, et dont le veto se perdit dans les hourras et les santés en l’honneur du chevalier.

Un moment de silence s’était fait.

– Assez de repos ! Messieurs, s’écria le marquis de Sennemart en prenant vivement d’un de ses domestiques la bride de son cheval ; partons ! À cheval, baron de Bonville ; à cheval, chevalier de Perceval !

– À cheval ! répéta le comte de Saint-Pierre.

Le marquis de Sennemart, placé en tête de ses jeunes compagnons, se retourna avant de prendre le galop pour s’assurer qu’ils étaient tous prêts à le suivre.

– Eh bien ! Juvisy ?

– Partez sans moi, messieurs.

– Que signifie ?… Allons donc !

– Je ne vous suivrai pas… je reste…

– Voulez-vous bien vite monter à cheval !

– Non, cher marquis, je demeure ici, vous me retrouverez au retour. Excusez-moi.

– Et le motif, s’il vous plaît ?

– La fatigue.

– Oh ! Oh ! la fatigue, se prirent à dire en ricanant tous les jeunes et bouillants chasseurs qui entendirent la réponse du vicomte de Juvisy.

– Un sofa à mademoiselle la vicomtesse, dit le comte de Saint-Pierre.

– Un écran, ajouta le petit comte de Falleux, mademoiselle la vicomtesse a chaud.

– Voulez-vous un éventail et un flacon d’eau de la Reine de Hongrie ? dit à son tour le chevalier de L’Épône en fouettant l’air avec sa cravache.

– Voyons, Juvisy, soyons sérieux et surtout soyons brefs. Nous avons un second cerf à attaquer, et le temps nous manquerait si nous prenions trop de plaisir à converser plus ou moins agréablement dans ce carrefour ! Quelle raison grave avez-vous, Juvisy, pour ne pas nous accompagner ? La fatigue est une mauvaise plaisanterie.

– Si vous ne trouvez pas ma raison assez bonne, que le chevalier de L’Épône en invente une meilleure, mais je renonce au plaisir de vous suivre.

– Et nous, reprit le chevalier, nous ne renonçons pas au plaisir de votre compagnie.

– Très bien !

– Bravo ! de L’Épône, c’est là parler ; il faut qu’on t’obéisse.

– Qu’on le mette à cheval ! s’écria le chevalier de L’Épône… À nous, nos gens !

– De la violence, messieurs ! dit le vicomte de Juvisy en souriant, mais son sourire était un défi… Qui oserait ?…

– Puisque la bonne grâce ne peut rien obtenir de vous, dit de L’Épône.

– Jusqu’ici ce n’était qu’un désir chez moi, qu’une fantaisie de ne pas vous suivre, maintenant c’est une volonté. Mon gant à celui qui ne la respectera pas.

L’effet suivit la menace, Juvisy jeta son gant, mais non au hasard, car le gant alla droit au chevalier de L’Épône.

Plusieurs parmi les jeunes gens avaient sauté à bas de cheval pour le ramasser, mais de L’Épône ne pouvait faillir de le faire avant eux. En se relevant il avait un pistolet à la main.

Juvisy en un instant se trouva armé et placé à quinze pas de distance du chevalier de L’Épône, entre une double haie formée par les jeunes gentilshommes témoins naturels de cette passe-d’armes improvisée.

– Vous êtes l’offensé, dit le chevalier de L’Épône.

– J’en conviens, répondit Juvisy.

– Cette fleur de bluet suffit-elle, demanda le chevalier de L’Épône après en avoir arraché une dans les foins, qui abondaient autour du rond-point où ils se trouvaient tous réunis, et l’avoir placée par la tige entre ses dents.

– Très bien… dit Juvisy… seulement la tige est un peu courte et la fleur bien près de vos lèvres…

– N’importe ! répliqua de L’Épône.

Parmi les témoins de cette dispute, il ne s’en trouva qu’un seul pour empêcher ce duel, dont nous allons expliquer la périlleuse originalité : ce fut le chevalier d’Arguia.

– Messieurs, dit-il à Juvisy et à de L’Épône, êtes-vous fous, pour échanger un coup de pistolet à l’occasion d’un si faible motif ?

– Place ! cria Juvisy.

– Place donc ! répéta le chevalier de L’Épône.

– Mais songez que vous êtes tous deux gentilshommes, reprit d’Arguia.

– Raison de plus, répliqua de L’Épône.

– Frères d’armes.

Les deux jeunes gens ne répondirent rien à cette observation de l’officieux chevalier d’Arguia, mais la même expression de volonté arrêtée se manifesta sur leur visage.

Il était inutile d’insister sur un raccommodement impossible ; d’ailleurs les murmures désapprobateurs exprimés par les jeunes gentilshommes présents à cette scène, avertissaient le bon chevalier d’Arguia que ses paroles de paix n’étaient pas goûtées. Il baissa la tête en soupirant, et laissa le champ libre aux adversaires, qui brûlaient de consommer leur duel, dont nous allons dire l’étrangeté.

Exposés à chaque instant à se battre entre eux sur le plus léger, le plus frivole prétexte, ces jeunes gentilshommes avaient imaginé, pour que leurs duels ne fussent ni trop ni pas assez meurtriers, un moyen terme qui consistait en ceci : à moins que le motif de la rencontre ne fût trop grave, ils ne devaient pas tirer sur leur adversaire, mais se borner à viser leur coup sur quelque partie arrêtée de son costume ou quelque accessoire de sa toilette, sur la corne de son chapeau, sur le bouquet qu’il avait à la main, sur le nœud de rubans attaché à son épaule, sur le bout flottant de sa cravate. Si le coup portait juste, tant mieux pour l’adressé du combattant et pour la vie de son adversaire ; s’il déviait fatalement, tant pis pour tous les deux. On plaignait le blessé ou le tué et on gratifiait d’une épigramme le maladroit. On voit que ce jeu offrait ses mauvaises chances et qu’il ne différait guère du duel ordinaire. Selon bien des gens il était plus dangereux, car il s’appuyait à la fois sur l’adresse et sur la maladresse. Ne pas viser le but est presque une raison pour l’atteindre, quand on le manque toujours en le visant.

Le vicomte de Juvisy n’aurait pas mieux demandé que d’affronter les périls d’un duel en règle, mais il n’avait aucune raison valable ou du moins qu’il voulût avouer à mettre en avant. Dans cette position, il fallait qu’il se soumît, du moins en apparence, aux conditions qui lui étaient imposées par l’usage de ses compagnons, maîtres en dernier ressort, comme témoins, et de lui et du chevalier de L’Épône.

Le vicomte de Juvisy reçut des mains d’un des spectateurs une fleur pareille à celle que de L’Épône balançait à sa bouche, et il la fixa à la boutonnière de son gilet, à deux pouces seulement de son cœur. C’est à cet endroit que la balle du chevalier devait aller la cueillir en passant, si son tour venait de tirer.

Le chevalier de L’Épône se plaça bravement et attendit. Dire quelles secrètes réserves Juvisy pouvait s’être faites dans son for intérieur au moment où il leva le bras et allongea le pistolet sur son adversaire, ce serait chose difficile ; mais toujours est-il que le coup partit… et à sa grande surprise, plus encore qu’à celle de tous les assistants, la fleur tomba de sa tige restée entre les lèvres du chevalier.

– À de L’Épône !

– À son tour ! crièrent les jeunes compagnons des deux adversaires, tous également partagés entre le désir de voir comment finirait ce combat, et le désir non moins vif de reprendre leur chasse.

De L’Épône tira ; le coup fut moins heureux : avec la tige et la fleur, la balle emporta le bouton formé d’une seule topaze qui retenait le bluet à la boutonnière du vicomte ; mais ce fut le seul accident : pas de contusion, pas de sang, pas de blessure.

Juvisy n’avait pas quitté sa place, indiquant par sa contenance le désir de recommencer ! – Assez ! s’écrièrent tous les jeunes gentilshommes, assez ! Il y a unanimité à ce sujet !

– Maintenant, dit aussitôt le vicomte de Juvisy, me permettrez-vous de ne pas vous suivre, et de ne vous retrouver qu’au château ?

– Accordé ! lui répondirent tous ses compagnons en remontant à cheval. Reste donc, entêté !… puisque tu le veux.

De L’Épône serra froidement la main à Juvisy : c’était une action purement de forme, mais commandée par l’usage, et il monta à cheval.

Et l’on cria à Juvisy, en le saluant de la main et de la cravache.

– As-tu donné rendez-vous à quelque nymphe des bois ?

– Êtes-vous, vicomte, en bonne fortune avec quelque châtelaine dont le domaine est voisin de cette forêt ?

Ils prirent ensuite le galop en s’élançant vers une enceinte où le rapport signalait un second cerf à la reposée.

La forêt était alors majestueuse des magnificences de la première moitié de l’automne. Les peintures de Vandermeulen rendent avec une admirable précision les effets au soleil de tous ces veneurs du dix-huitième siècle, aux habits de soie, aux casaques de velours amarante pailletées d’or, aux tricornes inclinés sur l’oreille, aux touffes de cheveux poudrés, aux dentelles blanches tranchant par leur éclat avec les rubans couleur de feu noués aux épaules.

La cavalcade n’avait pas tardé à disparaître au fond de la longue allée qu’elle suivait. Le bruit de la trompe avait retenti un moment après ; puis, cette forestière harmonie lointaine s’était perdue dans l’éloignement. L’air avait repris son calme et sa sérénité. Le soleil de septembre couvrait obliquement de sa pluie de feu la cime immobile des arbres. Le jeune vicomte de Juvisy, resté seul au milieu de cette solitude, s’était adossé contre un chêne dont l’épais feuillage le couvrait d’ombre et lui envoyait quelque fraîcheur. Le repos qui régnait tout autour, l’absence de témoins, lui étaient nécessaires pour pouvoir compter avec les sentiments qui s’étaient soulevés dans son âme. Dès qu’il fut bien certain que personne ne pouvait le voir, il prit sa tête entre ses deux mains et la tint longtemps ainsi convulsivement serrée. Ce n’était point la fatigue occasionnée par la chasse, ce n’était pas l’émotion de la périlleuse passe d’armes qu’il venait de subir qui l’avaient amené à cet état d’abattement : c’était la perte d’une illusion nourrie jusque-là dans son cœur ; c’était la certitude que la jeune marquise de Cailleul était indigne du respectueux et chevaleresque amour qu’il lui portait. Juvisy n’avait que vingt ans à peine, il ne faut pas l’oublier. Placé dans une sphère de relations où la marquise se trouvait elle-même en intimité, il était devenu graduellement et presque à son insu l’esclave de cette jeune femme si enjouée, si élégante, si bien faite pour captiver. C’était là sa première passion, ardente, impétueuse au-dedans ; mais en même temps timide et réservée dans son expression. Il admirait la marquise en silence, rêvait, soupirait et attendait.

Le récit que le marquis de Sennemart venait de faire avait laissé dans son cœur une profonde blessure. Il était désespéré et humilié tout à la fois. – Oh ! je le vois bien, se dit-il après avoir subi un long et douloureux spasme, mon cousin le commandeur avait raison : il ne faut entre les femmes et nous que des contacts d’épiderme ! L’amour sérieux est une folie… La marquise… Elle !… se donner à ce L’Épône ! Elle, à qui je n’osais pas même avouer mon amour… La leçon ne sera pas perdue !… Je sais maintenant ce qu’il nous faut attendre des femmes. Prenons-les pour ce qu’elles valent et pour ce qu’elles veulent. Oui, se continua Juvisy, il me faut cesser d’être dupe… Plus de vasselage… Au fait, en observant autour de moi, je vois que les heureux parmi mes compagnons, ce sont ceux-là qui professent les façons les plus cavalières à l’égard des déesses que les platoniques adorent : Laferrière, Gaudran, Tolly sont renommés pour leurs bonnes fortunes, et jusqu’à ce L’Épône !!… Ah ! Madame de Cailleul ! que vous êtes différente de ce que je croyais !… Je vous aimais si fort cependant, et c’était si bon de vous aimer !… Ainsi donc, trêve d’amour vrai et surtout d’amour timide : je romps avec mon passé, et puisqu’on n’est heureux avec vous, mesdames, qu’à la condition d’être un roué, je vais travailler à le devenir… À moi les intrigues, les séductions, les éclats. Mes folies auront du retentissement, car je les ferai des plus scandaleuses ! Que cette marquise si frivole, qui, après tout, a dû savoir que je l’aimais, soit complètement désabusée…

Il se demanda ensuite quelle conduite il adopterait à l’égard de la marquise et s’il retournerait à Champrosay. Ce parti lui ayant paru le plus séant, il s’y arrêta. Satisfait des arrangements qu’il venait de prendre avec lui-même, il se releva et se mit à suivre au pas de son cheval l’avenue qui conduit à Montgeron.

Il allait ainsi depuis quelques minutes, s’orientant de manière à rejoindre ses compagnons pour le retour, quand, plongeant ses yeux dans la longue voûte de l’avenue, il vit une jeune fille qui débouchait par une allée de traverse et venait dans la direction où il était. Leur rencontre était inévitable. Quoique encore éloigné d’elle, il augura favorablement de sa gentillesse par l’ensemble de sa tournure. À mesure qu’ils approchaient l’un de l’autre, cette présomption chez lui se faisait certitude. À cinquante pas enfin il put distinguer la grâce, la vivacité, la finesse et la charmante mobilité du visage de cette jeune fille. Elle était brune, ardente comme les méridionales, et d’une fraîcheur de santé que celles-ci n’ont pas toujours ; ses yeux pétillaient à travers le réseau soyeux de ses cils et avaient une expression de coquetterie innocente que la nature donne quelquefois avant l’art et qui est supérieure alors à l’art le plus subtil : c’est de la coquetterie à vie et à perpétuité. Elle tenait un énorme bouquet des champs, un de ces bouquets de septembre où il y a de tout lié avec un jonc, des marguerites des prés, des scabieuses, des œillets, des bluets, des coquelicots, du réséda sauvage, du foin, des feuilles qui piquent, d’autres qui embaument, de l’absinthe, de la lavande et du thym. Elle portait un peignoir à la Watteau, d’étoffe demi-soie, rayé bleu et rose, ouvert aux bras qui passaient à travers deux gracieuses tombées. Il faisait excessivement chaud, et ces deux bras, d’un blanc de pêche à l’endroit où la rose se fond avec le laiteux de ce beau fruit, étaient à la fois dorés et humides, dorés par le soleil auquel ils étaient bravement exposés, et humides de la fine moiteur qui les imbibait. Et les jolies mains ! Quelle grâce enfin dans toute sa personne !

Le vicomte fit quelques pas vers elle pour satisfaire à l’élan de son admiration, qui semblait craindre d’avoir à revenir sur le jugement déjà prononcé en faveur de la jeune fille au gros bouquet.

Un jeune homme de l’âge de Juvisy ne pouvait que se sentir vivement intéressé à une pareille rencontre ; mais dans les dispositions d’esprit où il se trouvait, cette rencontre devenait un péril. Il eut bientôt mis pied à terre. Il allait commencer son métier de séducteur. Il y avait en lui cette ardeur de résolution qui sait si bien convaincre. Auprès des femmes, vouloir fortement, c’est posséder la raison des succès. D’ailleurs, pour donner quelque intérêt à la scène qui s’engageait entre ces deux jeunes gens, il faut se rappeler qu’il est des situations du genre de celle que Juvisy voulait se faire dans ce moment qui finissent autrement qu’elles ne commencent. La plaisanterie tourne au sérieux, le cœur se passionne au contact des séductions qu’on avait abordées en riant, et alors l’éloquence à laquelle nous avons recours prend sa source dans sa sincérité improvisée.

Juvisy aurait éprouvé peut-être quelque embarras pour commencer son entretien, sans un singulier incident qui vint à son secours. La chasse parcourait la forêt, et elle venait de se rapprocher de l’endroit où ils se trouvaient. Les sons de la trompe retentissaient très distinctement. La jeune fille se mit à écouter cette sauvage harmonie avec une inquiétude visible, et elle s’écria tout à coup : – Oh ! mon Dieu ! pourvu que ce ne soit pas mon pauvre chevreuil qu’ils poursuivent.

– Votre pauvre chevreuil, avez-vous dit, mademoiselle ?

– Oui, monsieur le vicomte.

– Vous me connaissez ?

– Assurément.

– Vous êtes donc de ce pays ?

– Comme vous dites, monsieur de Juvisy.

– Vicomte de Juvisy, en effet, mademoiselle, pour vous servir, ajouta-t-il, de mon cœur, de ma fortune et de mon épée, si vous jugez tout cela digne de vous. Mais vous… mademoiselle… vous si jolie, qui daignez savoir mon nom quand j’ai la maladresse de ne pas savoir le vôtre… voudriez-vous me l’apprendre ?…

– Bien volontiers. Je me nomme Galande… pour vous servir à mon tour, monsieur le vicomte, si j’en étais capable, dit la jeune fille, qui faisait en riant la révérence à Juvisy.

– Mais je ne demande pas mieux… Pour commencer, donnez-moi votre bras… Quelle direction suivez-vous ?

– Je vais à Montgeron… Je suis de Montgeron.

– Où demeurez-vous dans ce village ?

– Dans la petite maison jaune, à dix pas avant l’église, quand on arrive par la forêt.

– Mademoiselle Galande, prenez-vous mon bras ?

– Non, monsieur le vicomte, ce serait un honneur pour moi, mais nous pourrions être vus, et… cela ne se doit pas…

– Alors, de grâce, que je chemine à vos côtés, et daignez m’apprendre, cela m’intéresse vivement, comment je suis si bien connu de vous ?

– Mon Dieu, monsieur le vicomte, c’est bien simple : je vous ai vu au château de la marquise de Cailleul.

– À Champrosay ?

– Là même. Un jour où l’on dansait dans le parc… Juvisy redoubla d’attention.

– Je vous vis avec la marquise traverser la cour d’honneur. La femme de chambre avec qui j’étais me confirma que le cavalier de madame de Cailleul, c’était M. le vicomte de Juvisy.

– Oh ! Mademoiselle Galande !… si je vous avais aperçue ce jour-là !

– Eh bien ?

– Eh bien ! qui sait ?… Je ne serais peut-être plus retourné à Champrosay.

– Comment ?

– J’aurais donné la préférence à Montgeron…

– Vous raillez, monsieur le vicomte.

– Moi, mademoiselle ! je dis vrai… je dis très vrai. Vous êtes une ravissante personne, et mon cœur qui est libre…

– Ce n’est pas ce qu’on dit…

– On se trompe, Galande, mon cœur est libre et je vous l’offre… Vous n’aimez pas, sans doute, votre affreux Montgeron, et vous avez raison. Vous n’aimez pas ces paysans qui vous entourent et qui menacent de vous épouser… vous avez plus grandement raison encore. Quittez tout cela ; venez à Paris, oh la vie est si belle ! Je serai un ami pour vous, je partagerai ma fortune avec vous. J’abandonnerai pour vous le monde dans lequel je vis, où il n’y a que des femmes qui se croient fraîches et jolies, et qui ne sont que coquettes… Mais qu’avez-vous donc, vous ne m’écoutez pas ?…

– Si fait, monsieur le vicomte, je vous écoute, je n’ai pas perdu une seule de vos paroles, mais il est vrai que dans ce moment une inquiétude…

– Parlez.

– Ce bruit de chasse qui approche… vous le dirai-je, je tremble.

– Et pour qui ?

– Voilà !… Il y a dans la forêt de Sénart un pauvre chevreuil… mais c’est toute une histoire… Ce chevreuil et moi nous sommes de vieux amis… Je puis dire que je l’ai élevé, car, il y a trois ans de cela, étant assise sur la lisière du bois avec une petite chèvre que je gardais alors, et pendant que celle-ci broutait l’herbe, cet animal, qui venait presque de naître, s’approcha de moi… Je le caressai… Peu à peu il s’est accoutumé à me voir, et depuis il ne s’est pas passé un seul jour sans qu’il vînt, vers la tombée de la nuit, sous les grandes futaies de la Mare, où je l’attends pour lui donner à manger. L’hiver surtout, quand la neige couvre la terre et que les bruyères et les bourgeons de saule sont cristallisés par le givre, c’est alors que ce pauvre petit animal me témoigne sa reconnaissance du mieux qu’il peut. Il accourt à moi du plus loin qu’il m’aperçoit, il me lèche les mains et ne s’éloigne que quand je le renvoie, et remarquez, monsieur le vicomte, que je suis le seul être dont il approche. La vue de toute autre personne le fait fuir. Eh bien ! j’ai peur, oui, j’ai peur, toutes les fois que les trompes retentissent dans la forêt, que mon pauvre chevreuil ne soit en danger… Et… tenez… là-bas… Mes pressentiments ne m’avaient pas trompée… Voyez, c’est lui qu’ils poursuivent… Il accourt de ce côté… Il m’a vue, ou il m’a devinée, je ne sais, mais il vient chercher une protection auprès de moi… Oh ! monsieur le vicomte, ne le laissez pas périr !

Du fond d’une interminable allée, venait en effet un chevreuil dont les forces paraissaient épuisées. Galande s’était approchée de Juvisy, et celui-ci, qui voyait combien elle était émue et tremblante, lui avait passé le bras autour de la taille comme pour la soutenir. Au même instant paraissaient dans l’allée, meute, piqueurs et veneurs. Les jeunes compagnons du vicomte virent distinctement son mouvement.

En quelques secondes, le chevreuil effaré avait franchi l’espace, et, arrivé à quelques pas de Galande, il s’était jeté sous bois pour y chercher un abri par un dernier effort. À sa suite, toute la chasse, chevaux et chiens, arrivent et cernent l’animal.

– Grâce ! s’écria la jeune fille, grâce pour un aussi gentil animal ! Ne le tuez pas, dit Galande aux veneurs étonnés.

– C’est impossible, ma charmante, quoique vous soyez bien jolie, répondit le marquis de Sennemart.

– Je vous en prie, dit-elle en s’adressant avec ses plus tendres regards aux jeunes gens.

– Impossible ! répéta le marquis de Sennemart, qui avait enfin arrêté ses yeux sur Galande, ébloui, émerveillé de ce visage naïf et piquant tout à la fois, admirable de l’expression que lui donnait la pitié de l’âme.

Il en tressaillit malgré la violente émotion de la chasse, arrivée chez lui au suprême degré d’exaltation.

– Messieurs ! s’écria Juvisy, ce chevreuil ne doit pas mourir, j’en ai pris l’engagement.

Et en parlant ainsi, il s’était avancé, le fouet à la main, barrant le chemin à la meute qui voulait passer, et fouaillant les plus hardis parmi les chiens.

– Vous plaisantez, monsieur le vicomte, n’est-il pas vrai ? dit M. de Sennemart, étonné de l’intervention.

– Sur mon honneur, je ne plaisante pas.

Voyant qu’une scène allait s’engager, Galande se fit attentive. Elle eut regret de l’avoir provoquée.

– Vous prétendez, monsieur le vicomte, vous arroger le droit de vie et de mort sur ce chevreuil.

– Le droit de vie seulement, reprit le vicomte ; cela me suffit.

– Cela ne nous convient pas ! crièrent plusieurs de ces jeunes gens.

– J’en suis fâché, messieurs, cela sera.

– Vous n’êtes pas le plus fort, car nous, et nos valets sommes plus forts, assurément, que vous. Vous n’y songez pas.

– Vous n’êtes pas tous contre moi, messieurs, j’ose m’en flatter. Quant à vos valets, si l’un d’eux avait l’audace d’approcher, s’écria le vicomte en se saisissant d’un de ses pistolets qu’il arma, je lui fais sauter la cervelle.

– Messieurs, avant d’aller plus loin, fit observer le chevalier d’Arguia, je suis d’avis de savoir à quel titre monsieur de Juvisy appuie le caprice de mademoiselle… Est-il son chevalier ? Entre nous ces choses peuvent s’avouer.

– Mais c’est évident ; c’est la mystérieuse beauté pour laquelle Juvisy n’a pas voulu suivre la chasse avec nous.

– Vous m’avez posé une question à laquelle je ne puis répondre, dit le vicomte.

– Cependant il le faudrait.

– J’ai promis la vie de cet animal, et je vous la demande.

– Répondez d’abord.

– Soit, répondit Juvisy : je suis le chevalier de mademoiselle.

– Dans ce cas, je pense, continua le chevalier d’Arguia, qu’en bons camarades nous devons avoir égard à votre situation, et qu’il faut, marquis de Sennemart, faire sonner la retraite.

– Merci, chevalier ! fit Juvisy.

– Je suis aussi de cet avis.

– Merci, baron de Saint-Paul.

– Je m’oppose à l’hallali.

– Votre obligé, M. de Perceval… et vous, chevalier de L’Épône, je vous suis reconnaissant de votre silence.

– Puisqu’il en est ainsi, s’écria le marquis de Sennemart… Picard ! La Brie ! Philippe ! sonnez la retraite et couplez les chiens. Partons, messieurs.

En un instant on entendit claquer les fouets, crier et commander valets et piqueurs. Les chiens obéissaient avec peine. Pendant ce temps le chevreuil, sorti du bois, s’était approché de Galande, les yeux fixés sur elle. Juvisy s’était dirigé vers ceux de ses amis qui lui avaient donné leur appui, et il leur serrait la main à tour de rôle.

Plusieurs cavaliers, de mauvaise humeur, avaient déjà quitté l’endroit et fuyaient au galop en suivant le chemin du retour ; bientôt le carrefour fut libre. Au tintamarre de tout à l’heure avait succédé le silence. Galande et Juvisy étaient restés seuls. Remis de son effroi et de sa fatigue, le chevreuil lécha les mains de sa protectrice ; puis, en trois bonds, il disparut sous les fourrés.

– Prenez-vous mon bras, mademoiselle ? fit le vicomte.

– Oh ! Volontiers ! Que vous êtes bon… et combien je vous suis reconnaissante de ce que vous venez de faire !… Vous êtes brave, monsieur de Juvisy ! C’est beau cela ! Mais je m’en veux du danger que je vous ai fait courir.

– Je l’affrontais pour vous, Galande.

– Merci, oh ! Merci !

– C’est ainsi que je suis, voyez-vous ! Je ne fais rien à demi… Je me dévoue avec excès.

– Savez-vous que vous me faites rêver… Vous me rendez triste.

– Pourquoi ?

– Je ne sais ; mais voilà que tout ce que vous m’avez dit me revient dans la tête… Je n’en dormirai pas…

– Penserez-vous à moi, du moins, si vous ne dormez pas ?

– Je vous dirai cela.

– Quand donc ! Sera-ce demain ? Demain soir… au coin de la mare, sous les futaies, là où vient vous trouver votre fidèle chevreuil ? Y serez-vous, dites ?… Dites que oui.

Galande, après un moment d’hésitation :

– Oui !

– Adieu, Galande.

– Adieu, monsieur le vicomte.

Et ils se séparèrent. Juvisy enfourcha son cheval, qu’il jeta au galop dans la direction du château du marquis de Sennemart, et Galande, de plus en plus rêveuse et pensive, rentra à Montgeron.