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Kiedy młoda kobieta znika, bez śladu, jej ciało nigdy nie zostaje odnalezione, pozostają tylko podejrzenia - pełne strachu,wiy i sekretów. Każda z kobiet uwikłanych w tę historię skrywa własną wersję prawdy. Każda kłamie. Każda ma powód. Camille obserwóje. Lea pamięta zbyt wiele. Sophie wie więcej, niż powinna przyznać. A prawda ... jest znacznie bardziej przerażająca, niż ktokolwiek przypuszcza. "Ne te fie jamais au regard" to gęsty, mroczny thriller psychologiczny o manipulacji, traumie i cenie milczenia. Powieść, która prowadzi czytelnika przez labirynt kłamstw, aż do finału którego nie da się zapomnieć.
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Liczba stron: 316
Rok wydania: 2026
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NE TE FIE PAS À SON REGARD
Thriller psychologique
ACTE I – LA DISPARITION
Chapitre 1 – La dernière fois que je l’ai vu
Camille raconte la dernière soirée avec Adrien. Un détail dérangeant : elle ne se souvient pas de l’heure exacte de son départ.
Chapitre 2 – Léa
Léa reçoit un message vocal d’Adrien… envoyé après sa disparition officielle.
Chapitre 3 – Sophie
Sophie apprend la disparition par la police. Elle semble moins surprise que prévu.
Chapitre 4 – Le regard qui ment
Camille décrit le regard d’Adrien : un regard qui cache quelque chose. Le lecteur doute déjà de sa sincérité.
Chapitre 5 – Ce que Léa ne dit pas
Léa cache un rendez-vous secret avec Adrien, prévu le soir même.
Chapitre 6 – Une amie trop présente
Sophie devient omniprésente auprès de Camille. Un geste de trop, un mot de trop.
Chapitre 7 – Le message effacé
La police découvre qu’un message a été supprimé du téléphone d’Adrien.
Chapitre 8 – Trois femmes, trois versions
Les versions de la dernière nuit se contredisent subtilement.
Chapitre 9 – La première perquisition
L’appartement de Camille révèle un objet qu’elle jure ne jamais avoir vu.
Chapitre 10 – Quelqu’un ment
Le lecteur comprend que la vérité est fragmentée.
ACTE II – LES MENSONGES
Chapitre 11 – Camille
Elle se souvient soudain d’une dispute violente… qu’elle avait oubliée.
Chapitre 12 – Léa et la clé
Léa possède une clé de l’appartement d’Adrien. Depuis quand ?
Chapitre 13 – Sophie, l’ombre
Sophie apparaît sur des images de vidéosurveillance, près du lieu de disparition.
Chapitre 14 – Le passé qui remonte
Un secret commun lie les trois femmes depuis l’adolescence.
Chapitre 15 – Une plainte jamais déposée
Adrien avait peur de quelqu’un. Ce quelqu’un est une femme.
Chapitre 16 – Le regard de Camille
Le lecteur découvre que Camille manipule la narration.
Chapitre 17 – Léa se souvient trop bien
Léa révèle une nuit que personne d’autre ne mentionne.
Chapitre 18 – Sophie savait
Sophie savait qu’Adrien allait disparaître. Elle l’a laissé faire.
Chapitre 19 – Le corps qui n’est pas là
Aucun corps. Aucun crime prouvé.
Chapitre 20 – La mauvaise coupable
La police désigne Camille comme suspecte principale.
ACTE III – LA VÉRITÉ
Chapitre 21 – Camille craque
Elle avoue un mensonge… mais pas le bon.
Chapitre 22 – Léa ment pour survivre
Léa cache une grossesse passée sous silence.
Chapitre 23 – Sophie disparaît à son tour
Sophie s’évapore sans laisser de trace.
Chapitre 24 – Le piège
Un plan est mis en place pour faire sortir la vérité.
Chapitre 25 – Le regard final
Camille comprend enfin ce que regardait Adrien avant de disparaître.
Chapitre 26 – La révélation
Adrien a orchestré sa disparition avec Sophie.
Chapitre 27 – Mais
Twist : ce n’était pas pour fuir… mais pour piéger Camille.
Chapitre 28 – La vraie victime
Le lecteur découvre que la vraie victime n’est pas Adrien.
Chapitre 29 – Ce que le regard cachait
Sophie était la narratrice la plus fiable — et la plus dangereuse.
Chapitre 30 – Ne te fie jamais au regard
Dernière phrase à double sens. La vérité est révélée… mais trop tard.
ACTE I – LA DISPARITION
Chapitre 1 : La dernière fois que je l’ai vu
Je me souviens de la lumière avant de me souvenir de lui.
Une lumière jaune, trop douce pour être honnête, qui glissait sur les murs du salon comme un mensonge bien répété. Il était presque vingt-trois heures. Ou peut-être vingt-deux heures quarante-cinq. L’heure exacte n’a jamais voulu se fixer dans ma mémoire, comme si elle refusait d’être témoin.
Adrien était assis en face de moi, sur le canapé gris que nous avions choisi ensemble parce qu’il était « neutre ». C’était son mot. Neutre. Comme si un meuble pouvait empêcher les disputes. Comme si une couleur pouvait absorber les non-dits.
Il me regardait sans vraiment me voir.
— Tu ne dis rien, avait-il murmuré.
Je n’avais rien répondu. Parce que parfois, le silence est la seule façon de ne pas mentir.
Je revois ses mains. Longues, fines, toujours trop calmes. Elles reposaient sur ses genoux, paumes ouvertes, comme s’il se rendait. Adrien donnait souvent l’impression de se rendre, mais ce n’était qu’une posture. Une stratégie. Il savait que cela me déstabilisait.
— Camille… avait-il insisté.
Mon prénom dans sa bouche sonnait différemment ce soir-là. Plus lourd. Comme s’il portait un reproche invisible.
Je m’étais levée pour aller dans la cuisine. Un geste inutile. Il n’y avait rien à faire, rien à préparer, rien à réparer. Mais rester assise en face de lui devenait insupportable. La cuisine était mon refuge. Là-bas, les choses avaient une fonction claire. Un couteau servait à couper. Un verre à contenir. Les gens, eux, étaient plus compliqués.
— Tu fuis encore, avait-il lancé.
Je m’étais figée. Dos tourné. Les mains posées sur le plan de travail froid.
— Je prends juste un verre d’eau.
— Tu n’as jamais soif quand tout va bien.
Cette phrase m’avait traversée comme une lame. Adrien aimait les phrases qui font mal. Il les choisissait avec soin, les laissait flotter dans l’air, puis observait leur effet. Comme un chimiste testant une réaction.
Je m’étais servi un verre d’eau que je n’ai pas bu. Je l’ai encore là, ce verre, dans le placard du haut. Je ne l’utilise plus. Certains objets deviennent des preuves, même quand personne ne les accuse.
Quand je suis revenue au salon, Adrien avait changé de position. Il s’était penché en avant, les coudes sur les genoux. Une posture de confession.
— Il faut que je te parle, avait-il dit.
Cette phrase-là, je la connaissais. Elle annonçait toujours une fracture. Une vérité partielle. Une révélation calculée.
— Tu parles tout le temps, Adrien.
Il avait souri. Un sourire triste, presque tendre.
— Pas de ce qui compte vraiment.
Je me suis assise à l’autre bout du canapé. La distance entre nous était infime, mais elle semblait infranchissable. Comme un gouffre miniature, parfaitement entretenu.
— Dis-le, ai-je soufflé.
Il a inspiré profondément. Trop profondément. Comme quelqu’un qui se prépare à plonger.
— Je crois que quelqu’un me suit.
J’ai ri. Un rire bref, sec, déplacé.
— Tu es sérieux ?
— Oui.
Il n’y avait aucune trace d’humour dans son regard. Seulement cette inquiétude contenue qui me mettait toujours mal à l’aise. Adrien n’était pas du genre paranoïaque. Il analysait tout. Trop, même. S’il disait être suivi, ce n’était pas une intuition, mais une conclusion.
— Qui ? ai-je demandé.
— Je ne sais pas.
— Depuis quand ?
Il a hésité. Juste une seconde. Une seconde de trop.
— Quelques semaines.
Quelques semaines. Pendant que je dormais à côté de lui. Pendant que je lui racontais mes journées. Pendant que je croyais encore que notre problème principal était l’ennui.
— Pourquoi tu ne m’en as pas parlé avant ?
Il a haussé les épaules.
— Je voulais être sûr.
— Et maintenant tu l’es ?
Il a détourné le regard. Vers la fenêtre. Vers la rue sombre.
— Disons que je ne peux plus faire semblant.
Cette phrase a marqué le début de quelque chose. Je ne savais pas encore quoi. Mais je l’ai senti. Comme un craquement discret sous les fondations.
— Tu veux que j’appelle la police ? ai-je proposé.
Il a secoué la tête.
— Non. Pas encore.
— Alors qu’est-ce que tu attends de moi ?
Il s’est levé brusquement. Trop vite. Son mouvement a fait basculer la table basse. Un bruit sec. Un choc inutile. Je me suis levée à mon tour.
— Que tu me croies, Camille.
Je l’ai regardé. Vraiment regardé. Ses traits tirés. Ses yeux cernés. Cette fatigue qui n’était pas seulement physique. J’ai voulu le croire. C’est important, ça. De vouloir croire.
— Je te crois.
Il m’a observée, comme s’il cherchait une fissure dans ma réponse.
— Tu mens mal.
Cette fois, c’est moi qui ai détourné le regard.
— Tu es injuste.
— Je suis lucide.
Nous étions devenus experts dans ce genre d’échange. Des phrases courtes. Des accusations déguisées. Des vérités qui se frôlent sans jamais se toucher.
Il a attrapé sa veste sur le dossier de la chaise.
— Je vais sortir un moment.
— Maintenant ?
— J’ai besoin d’air.
— Adrien, il est tard.
— Justement.
Il a enfilé ses chaussures sans s’asseoir. Geste précipité. Inhabituel. J’ai senti une panique sourde monter en moi.
— Tu vas où ?
Il a hésité à nouveau. Cette seconde, encore.
— Marcher.
— Tu pourrais rester.
— Si je reste, je vais dire des choses que je regretterai.
Je n’ai rien répondu. Parce que moi aussi, j’avais peur de ce que je pourrais dire.
Il s’est approché de la porte. Sa main sur la poignée. Puis il s’est retourné.
— Si je ne reviens pas…
— Arrête, ai-je coupé. Ne dis pas ça.
Il a souri. Un sourire étrange. Comme un adieu qui refuse son nom.
— Tu sais ce que je veux dire.
— Non, je ne sais pas.
Il m’a regardée une dernière fois. Intensément. Comme s’il essayait de graver mon visage dans sa mémoire. Ou comme s’il cherchait quelque chose derrière mes yeux.
— Ne fais confiance à personne, Camille.
— Pas même à toi ? ai-je murmuré.
Il n’a pas répondu.
La porte s’est refermée doucement. Trop doucement pour un départ ordinaire.
Je suis restée immobile pendant plusieurs minutes. Peut-être des secondes. Le temps s’est dissous avec lui. J’ai écouté les bruits de l’immeuble. Des pas. Un ascenseur. Une voiture au loin.
Puis plus rien.
Je n’ai pas couru à la fenêtre. Je n’ai pas appelé son téléphone. Pas tout de suite. Parce qu’une partie de moi croyait qu’il allait revenir. Comme toujours. Adrien revenait toujours.
Je me suis assise sur le canapé. À sa place.
C’est là que j’ai remarqué son téléphone, posé sur la table basse. Écran noir. Silencieux. Oublié.
Ou laissé.
Je l’ai regardé longtemps sans le toucher. Comme s’il pouvait m’exploser entre les mains. Comme s’il contenait déjà toutes les réponses que je n’étais pas prête à entendre.
C’était la dernière fois que je l’ai vu.
Du moins, c’est ce que j’ai raconté à la police.
Mais la vérité…
la vérité commence juste après.
Le téléphone est resté là toute la nuit.
Je ne sais pas combien de temps je l’ai observé. L’écran noir reflétait vaguement mon visage, déformé par la lumière du lampadaire extérieur. J’aurais pu le prendre. J’aurais dû le prendre. Mais quelque chose me retenait, comme si le simple fait de le toucher allait déclencher une réaction en chaîne impossible à arrêter.
Je me suis levée finalement, lentement, avec la sensation étrange que l’appartement ne m’appartenait plus tout à fait. Comme si Adrien avait emporté avec lui non seulement son corps, mais aussi une partie de l’espace. Les murs semblaient trop proches. L’air trop dense.
J’ai ramassé la table basse qu’il avait renversée. Un pied était légèrement fendu. Je l’ai remis en place sans réfléchir. Un geste automatique. Réparer. Toujours réparer avant de comprendre.
Dans la cuisine, le verre d’eau m’attendait encore, intact. L’eau était trouble maintenant, couverte d’une fine pellicule de poussière invisible. Je l’ai vidé dans l’évier. Le bruit m’a semblé démesuré, presque violent. Comme un aveu.
Il était minuit passé quand j’ai enfin pris le téléphone.
Il n’était pas verrouillé.
Adrien disait que les mots de passe créaient des distances inutiles. « Quand on n’a rien à cacher, on n’a rien à protéger. » Une de ses phrases préférées. Une phrase qui, rétrospectivement, me donne envie de rire. Ou de crier.
Aucun appel manqué. Aucun message récent. Juste une notification effacée. Je le savais, sans comprendre comment. Une sensation, comme une trace humide sur une table sèche. Quelque chose avait été là. Quelque chose avait disparu.
J’ai parcouru ses photos. Trop vite. Comme si j’avais peur de tomber sur une image qui ne m’était pas destinée. Des paysages. Des cafés. Des détails insignifiants qu’Adrien aimait photographier. Une photo de moi, prise à mon insu, quelques jours plus tôt. Je détournais le regard. Déjà.
Je n’ai rien trouvé. Et pourtant, j’étais certaine qu’il manquait quelque chose.
Je n’ai pas dormi cette nuit-là. J’ai essayé. J’ai fermé les yeux. J’ai compté les respirations. Mais chaque bruit me faisait sursauter. L’ascenseur. Les pas dans l’escalier. Une porte qui claque au troisième étage. À chaque fois, mon cœur s’emballait, persuadé que c’était lui. Qu’il revenait. Qu’il avait juste besoin d’air. Qu’il avait exagéré.
À trois heures du matin, j’ai appelé son numéro.
Une seule sonnerie. Puis sa messagerie.
Sa voix m’a fait l’effet d’un coup dans la poitrine. Calme. Trop calme.
— Salut, c’est Adrien. Laisse un message.
J’ai raccroché sans parler.
À cinq heures, j’ai recommencé. Même résultat. Cette fois, j’ai laissé le téléphone tomber sur le canapé, comme s’il m’avait brûlée.
Le matin est arrivé sans prévenir. Une lumière pâle, maladive, a envahi le salon. J’ai réalisé que j’étais toujours habillée. Que mes chaussures étaient encore aux pieds. Que je n’avais pas bougé.
C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il ne rentrerait pas comme d’habitude.
Je ne saurais pas expliquer pourquoi. Aucun élément concret. Juste cette certitude brutale, qui s’est imposée à moi sans demander la permission.
Adrien avait disparu.
À huit heures, Léa a appelé.
Son nom s’est affiché sur mon téléphone et j’ai senti mon estomac se nouer. Léa n’appelait jamais le matin. Léa n’appelait presque jamais tout court.
— Camille ?
Sa voix était tendue. Trop vive.
— Oui.
— Tu es avec Adrien ?
La question m’a glacée.
— Non. Pourquoi ?
Un silence. Court. Mesuré.
— Il ne répond pas.
— Il est sorti hier soir.
— À quelle heure ?
J’ai ouvert la bouche. Rien n’est sorti. Une image floue. Une porte qui se ferme. Une main sur une poignée. Mais l’heure… l’heure m’échappait.
— Tard, ai-je fini par dire.
— Tard comment ?
— Je ne sais pas exactement.
Elle a expiré lentement, comme pour se calmer.
— Il devait me rappeler.
— Quand ?
Encore une question de trop.
— Cette nuit.
Je me suis assise. Lentement. Comme si mes jambes avaient soudain décidé de m’abandonner.
— Pourquoi ?
— Ce n’est pas important.
Mensonge. Je l’ai reconnu immédiatement. Léa mentait mal. D’une façon différente de moi. Plus nerveuse. Plus bruyante.
— Tu crois qu’il lui est arrivé quelque chose ? ai-je demandé.
Elle n’a pas répondu tout de suite.
— Camille… il m’a dit qu’il avait peur.
Les mêmes mots. La même inquiétude. Adrien avait semé ses fragments de vérité un peu partout, comme des miettes de pain.
— Peur de quoi ? ai-je insisté.
— Je ne sais pas.
Je n’ai pas osé lui dire ce qu’il m’avait confié la veille. J’ignorais pourquoi. Peut-être parce que partager cette information rendait la disparition réelle. Définitive.
— On va attendre un peu, ai-je proposé. Il va sûrement rappeler.
— Oui. Bien sûr.
Mais ni elle ni moi n’y croyions vraiment.
À midi, Sophie est passée à l’appartement.
Je ne l’avais pas appelée. Elle avait « senti » que quelque chose n’allait pas, comme elle disait toujours. Sophie et ses intuitions. Sophie et sa présence rassurante, parfois étouffante.
— Tu as mauvaise mine, a-t-elle constaté en m’embrassant.
— Toi aussi.
Elle a souri, mais son regard s’est immédiatement posé sur le salon, comme si elle cherchait un détail précis.
— Il n’est pas là ?
— Non.
— Depuis quand ?
— Depuis hier soir.
Elle a hoché la tête, comme si elle cochait une case invisible.
— Il n’est pas rentré du tout ?
— Non.
Sophie s’est assise sans demander. Elle a posé son sac à ses pieds, bien droit, bien rangé. Trop rangé.
— Il avait l’air bizarre ces derniers temps, tu ne trouves pas ?
— Tout le monde a l’air bizarre ces derniers temps.
— Pas comme lui.
Elle parlait doucement. Trop doucement. Comme si elle avait peur que les murs écoutent.
— Tu crois qu’il est parti volontairement ? ai-je demandé.
Elle m’a regardée. Longuement. Intensément.
— Adrien ne part jamais sans prévenir.
Cette phrase m’a serré la gorge. Parce qu’elle était vraie. Parce qu’elle confirmait ce que je refusais encore d’admettre.
— Il a oublié son téléphone, ai-je ajouté.
Sophie a légèrement tressailli. Un réflexe presque imperceptible. Mais je l’ai vu.
— Vraiment ?
— Oui.
— C’est étrange.
— Très.
Nous sommes restées silencieuses quelques secondes. Le silence de trop.
— Tu devrais peut-être appeler la police, a-t-elle fini par dire.
— Pas encore.
— Pourquoi ?
Je n’avais pas de réponse claire. Seulement cette peur irrationnelle que les questions ne mènent là où je ne veux pas aller.
— Attendons encore un peu.
Elle a acquiescé. Trop vite.
— D’accord.
Mais son regard disait autre chose.
Quand elle est partie, l’appartement m’a paru encore plus vide. Comme si sa présence avait temporairement repoussé l’évidence.
À seize heures, le téléphone d’Adrien a vibré.
Un message entrant.
Je l’ai regardé s’illuminer, le cœur battant à m’en faire mal. Un prénom s’est affiché. Un prénom que je connaissais trop bien.
Sophie.
Je n’ai pas ouvert le message tout de suite.
Parce qu’à cet instant précis, j’ai compris une chose essentielle :
Adrien n’avait pas seulement disparu.
Il avait laissé derrière lui un piège.
Et nous étions déjà toutes les trois à l’intérieur.
Chapitre 2 – Léa
Je n’ai jamais aimé les matins.
Ils ont cette manière indécente de rappeler que tout continue, même quand quelque chose s’est brisé pendant la nuit. Le jour où Adrien a disparu, le soleil s’est levé comme d’habitude, effleurant les rideaux de mon appartement avec une douceur presque insultante.
Je me suis réveillée avant le réveil. 6 h 12. Je le sais parce que j’ai regardé l’heure au moins cinq fois, comme si elle allait changer d’avis. Comme si, en clignant des yeux, je pouvais revenir à la veille. À l’instant précis où tout était encore réparable.
Mon téléphone était posé sur la table de nuit. Face contre le bois. Silencieux.
J’ai d’abord cru qu’il était éteint. Je l’ai retourné brusquement. Rien. Aucun message. Aucun appel. Une absence trop nette pour être rassurante.
Adrien m’avait promis de me rappeler.
Il avait dit : Je te jure que je t’appelle ce soir. Pas je verrai. Pas peut-être. Il avait juré.
Je me suis levée sans allumer la lumière. J’ai traversé l’appartement pieds nus, évitant les zones du parquet qui grincent. Une habitude idiote. Comme si quelqu’un pouvait m’entendre. Comme si quelqu’un surveillait mes déplacements.
Dans la cuisine, la cafetière était froide. Je l’ai rallumée, machinalement. Le bruit m’a rassurée. Un son normal. Une preuve que le monde ne s’était pas entièrement disloqué.
J’ai pris mon téléphone avec moi jusqu’à la salle de bains. Je l’ai posé sur le rebord du lavabo pendant que je me brossais les dents. Je regardais mon reflet sans vraiment me voir. Des cernes marqués. La mâchoire crispée. Cette expression que je détestais, parce qu’elle me donnait l’air coupable, même quand je ne l’étais pas.
Je savais déjà qu’Adrien ne rappellerait pas.
Cette certitude s’est installée en moi sans prévenir, comme une vérité qu’on reconnaît avant de la comprendre. Une intuition brute. Violente.
J’ai ouvert mes messages. Rien de nouveau. J’ai relu le dernier que je lui avais envoyé la veille, à 21 h 47.
Tu es sûr que c’est prudent ?
Il avait répondu presque immédiatement.
Je n’ai plus le choix.
Je n’avais pas insisté. Parce que, parfois, insister revient à poser la mauvaise question. Et que certaines réponses sont plus dangereuses que le silence.
À 7 h 03, j’ai tenté de l’appeler.
Une sonnerie. Deux. Puis la messagerie.
Sa voix. Toujours cette voix trop calme, trop posée, qui donnait l’impression qu’il contrôlait tout. Même quand ce n’était pas le cas.
J’ai raccroché avant le bip.
J’ai attendu cinq minutes. Puis dix. Puis quinze. Le café refroidissait dans ma tasse, intact. J’avais oublié de le boire.
À 7 h 42, j’ai appelé Camille.
Je n’avais pas prévu de le faire si tôt. Mais l’idée qu’elle puisse être avec lui, qu’il ait simplement dormi ailleurs, m’était devenue insupportable. Camille était son ancrage. Sa façade officielle. Si elle ne savait rien, alors… alors c’était sérieux.
— Camille ?
— Oui.
Sa voix était rauque. Fatiguée. Une voix qui n’avait pas dormi.
— Tu es avec Adrien ?
Le silence qui a suivi a été ma première réponse.
— Non, a-t-elle fini par dire. Pourquoi ?
J’ai fermé les yeux. Juste une seconde.
— Il ne répond pas.
— Il est sorti hier soir.
Cette phrase m’a frappée de plein fouet.
— À quelle heure ?
— Tard.
Un mot flou. Trop flou.
— Tard comment ?
Elle a hésité. Je l’ai entendu. Cette micro-pause qui trahit un esprit qui cherche la bonne version.
— Je ne sais pas exactement.
J’ai serré le téléphone un peu plus fort.
— Il devait me rappeler, ai-je dit.
— Quand ?
Pourquoi cette question m’a-t-elle semblé presque accusatrice ? Comme si elle cherchait à mesurer l’importance de ce rappel. Comme si elle voulait savoir si j’étais… prioritaire.
— Cette nuit.
Silence.
— Il m’a dit qu’il avait peur, ai-je ajouté.
Les mots sont sortis avant que je puisse les retenir. Une erreur. Je l’ai su immédiatement.
— Peur de quoi ? a-t-elle demandé.
— Je ne sais pas.
Mensonge. Partiel. Calculé.
Adrien m’avait parlé de quelqu’un. D’une présence insistante. D’un regard qui revenait trop souvent. Mais il m’avait demandé de ne rien dire. Pas encore, avait-il précisé. Et je lui avais promis.
— On va attendre un peu, a dit Camille. Il va sûrement rappeler.
Je n’ai pas répondu tout de suite.
— Oui, ai-je fini par dire. Bien sûr.
Mais je savais que nous jouions la comédie. Toutes les deux.
Après avoir raccroché, je me suis laissée tomber sur la chaise de la cuisine. Mes jambes tremblaient. Pas de peur. Pas encore. D’anticipation.
Je me suis souvenu de la clé.
Elle était là, dans le tiroir à droite de l’évier. Enveloppée dans un mouchoir en papier, comme un objet précieux ou dangereux. La clé de l’appartement d’Adrien. Il me l’avait donnée « au cas où ». Une précaution. Un détail insignifiant, à l’époque.
Je ne l’avais jamais utilisée.
Je l’ai sortie du tiroir. Le métal était froid. Lourd. Une preuve silencieuse de quelque chose que je ne voulais pas formuler.
Je n’ai pas pris mon sac. Je n’ai pas pris mon manteau. J’ai juste attrapé mes clés et suis sortie.
Dans la rue, l’air était vif. Les gens marchaient vite, concentrés sur leurs vies intactes. J’avais l’impression de traverser une scène de théâtre mal synchronisée. Tout semblait faux. Décalé.
L’immeuble d’Adrien se trouvait à quinze minutes à pied. Quinze minutes pendant lesquelles j’ai essayé de me convaincre que j’étais ridicule. Qu’il dormait chez un ami. Qu’il avait simplement oublié son téléphone. Qu’il allait m’appeler dans une heure, en riant de mon inquiétude.
Mais à chaque pas, cette certitude revenait. Obstinée.
Devant l’immeuble, j’ai hésité.
Entrer, c’était franchir une limite. C’était accepter l’idée que quelque chose clochait vraiment. J’ai regardé autour de moi. Personne ne faisait attention à moi. Bien sûr que non. Les drames intimes sont invisibles.
J’ai inséré la clé dans la serrure.
Elle a tourné sans résistance.
L’appartement était silencieux. Trop silencieux. Cette odeur familière — un mélange de café froid et de lessive — m’a sauté au visage. J’ai eu l’impression d’entrer dans un espace figé, comme une photographie.
— Adrien ? ai-je appelé.
Ma voix a résonné, fragile.
Rien.
Le salon était en désordre. Une table basse légèrement déplacée. Un coussin par terre. Un détail infime, mais qui n’était pas là la dernière fois.
Je me suis approchée lentement. J’ai posé mon sac sur la chaise. J’ai remarqué son téléphone presque immédiatement. Sur la table basse. Écran éteint.
Il ne sortait jamais sans son téléphone.
Je me suis figée.
À cet instant précis, j’ai compris deux choses.
La première : Adrien n’avait pas prévu de disparaître ainsi. La seconde : ce qui lui était arrivé avait un lien direct avec nous.
Avec Camille.
Avec moi.
Et peut-être… avec Sophie.
Je me suis approchée du téléphone sans le toucher.
Comme Camille, sans le savoir, quelques heures plus tôt.
Et pour la première fois depuis longtemps, j’ai eu peur.
Je suis restée immobile plusieurs minutes, debout au milieu du salon d’Adrien, incapable de faire un pas de plus. L’air semblait figé, comme si l’appartement retenait son souffle. J’avais l’impression étrange d’être arrivée trop tard… ou trop tôt. Comme si quelque chose s’était produit ici, mais que les murs refusaient encore de me le dire.
Je me suis enfin approchée du téléphone.
Je ne l’ai pas pris tout de suite. Je me suis penchée au-dessus de la table basse, comme on observe un animal blessé, avec la crainte qu’il se réveille soudainement. L’écran était noir. Silencieux. Inoffensif en apparence. Pourtant, je savais qu’il contenait plus de vérités que je n’étais prête à en affronter.
Je l’ai touché du bout des doigts.
Rien.
Pas de code. Adrien n’en mettait jamais. La confiance n’a pas besoin de barrières, disait-il. Une phrase de plus qui me revenait en pleine figure.
J’ai ouvert les messages. Les appels. Les applications. Tout semblait normal. Trop normal. Comme si quelqu’un avait pris soin de nettoyer ce qui devait l’être. Pas effacer entièrement — juste assez pour ne rien laisser de compromettant.
C’était ça qui m’a vraiment inquiétée.
Adrien était méthodique, mais pas paranoïaque. S’il avait voulu disparaître, il aurait tout effacé. Là, on aurait dit une mise en scène imparfaite. Une disparition précipitée.
Ou interrompue.
Un bruit dans l’immeuble m’a fait sursauter. Des pas dans l’escalier. J’ai verrouillé l’écran du téléphone et l’ai reposé exactement à sa place, comme si je n’avais rien touché. Comme si les objets pouvaient témoigner contre moi.
Je me suis dirigée vers la chambre.
Le lit était défait. Pas simplement froissé par une nuit agitée. Définitivement abandonné. Le tiroir de la table de nuit était entrouvert. Adrien laissait toujours tout parfaitement fermé. Une manie. Un détail insignifiant, sauf quand il ne l’est plus.
J’ai tiré doucement le tiroir.
À l’intérieur, il n’y avait presque rien. Un carnet. Un stylo. Et une enveloppe.
Mon nom était écrit dessus.
Léa.
Mon cœur s’est mis à battre si fort que j’ai cru qu’il allait me trahir. J’ai refermé le tiroir aussitôt. Trop vite. Un réflexe stupide. Comme si quelqu’un allait surgir pour me surprendre.
Je me suis assise sur le bord du lit.
Respirer. Inspirer. Expirer.
L’enveloppe était là. Elle m’attendait. Et soudain, je n’étais plus sûre de vouloir savoir ce qu’elle contenait. Parce que si Adrien avait écrit mon nom, c’est qu’il avait prévu quelque chose. Et s’il avait prévu quelque chose, alors sa disparition n’était peut-être pas un accident.
Je suis retournée au salon, incapable de rester seule avec cette enveloppe plus longtemps. J’ai regardé autour de moi, comme pour m’assurer que personne ne m’observait. Ridicule. Et pourtant…
Je me suis rappelé notre dernière conversation.
C’était deux jours plus tôt, dans un café près de la place de la République. Adrien était arrivé en retard. Plus nerveux que d’habitude. Il n’avait presque pas touché à son café.
— Tu devrais t’éloigner un moment, m’avait-il dit.
— De quoi ?
— De moi.
J’avais ri. Une réaction de défense.
— Tu romps maintenant ?
— Ce n’est pas ça.
Il avait baissé la voix.
— Quelque chose ne tourne pas rond.
Je l’avais observé attentivement. Ses mains tremblaient légèrement. Adrien ne tremblait jamais.
— Tu dramatises.
— Non.
Il m’avait regardée droit dans les yeux.
— Si jamais il m’arrive quelque chose, tu dois promettre une chose.
— Adrien, arrête.
— Promets-moi.
— Quoi ?
— De ne faire confiance à personne.
Ces mots. Encore eux. Les mêmes que ceux qu’il avait dits à Camille. Je ne le savais pas encore, mais il avait semé la même mise en garde partout, comme s’il préparait le terrain.
— Même pas à elle ? avais-je demandé.
Il avait détourné le regard.
— Surtout pas à elle.
À ce moment-là, j’avais cru qu’il parlait de Sophie.
Maintenant, je n’en étais plus sûre.
Un claquement de porte m’a ramenée au présent. Cette fois, c’était plus proche. Trop proche. J’ai jeté un coup d’œil à la porte d’entrée. Elle était fermée. Verrouillée.
J’ai pris mon téléphone. Pas pour appeler la police. Pas encore. J’ai appelé Camille.
Elle a répondu presque immédiatement.
— Léa ?
— Je suis chez lui.
Un silence.
— Chez Adrien ?
— Oui.
— Pourquoi ?
La question m’a agacée plus que je ne l’aurais voulu.
— Parce qu’il ne répond pas. Parce qu’il a disparu. Parce que son téléphone est ici.
Un souffle court à l’autre bout du fil.
— Il est sorti sans son téléphone ?
— Apparemment.
— Tu es sûre qu’il n’est pas rentré après ?
J’ai serré les dents.
— Camille… il y a quelque chose qui cloche.
— Quoi ?
J’ai hésité. Devais-je lui parler de l’enveloppe ? Du désordre ? De cette impression persistante que quelqu’un avait fouillé l’appartement ?
— L’appartement est… étrange. Comme s’il était parti précipitamment.
— Tu veux dire quoi par là ?
— Je veux dire qu’Adrien ne part jamais comme ça.
Elle n’a rien répondu tout de suite.
— Sophie est passée chez moi ce matin, a-t-elle fini par dire.
Mon estomac s’est contracté.
— Sophie ?
— Oui. Elle était inquiète.
Bien sûr qu’elle l’était.
— Elle t’a dit quelque chose ? ai-je demandé.
— Non. Rien de précis.
Mensonge. Je l’ai senti. Camille aussi retenait quelque chose. Nous étions en train de construire un mur de demi-vérités, brique par brique.
— On devrait appeler la police, ai-je dit.
— Pas encore, a-t-elle répondu trop vite.
— Pourquoi pas ?
— Parce que… parce que ça ne fait même pas vingt-quatre heures.
— Et alors ?
— Parce que je ne veux pas qu’ils posent des questions.
Cette phrase m’a glacée.
— Quelles questions ?
Elle a hésité. Encore.
— Des questions auxquelles je ne sais pas répondre.
J’ai fermé les yeux.
— Camille, si Adrien est en danger…
— Je sais.
Sa voix tremblait légèrement.
— Je sais.
Nous avons raccroché sans nous mettre d’accord. Une mauvaise habitude. Une de plus.
J’ai reposé mon téléphone et suis retournée dans la chambre.
Cette fois, j’ai ouvert le tiroir.
L’enveloppe était toujours là. Bien sûr qu’elle l’était. Je l’ai prise. Elle était plus lourde que je ne l’aurais cru. Pas physiquement. Symboliquement.
Je l’ai ouverte.
À l’intérieur, il y avait une feuille pliée en deux. Et une clé.
Pas la clé de l’appartement. Une autre. Plus ancienne. Plus lourde.
La lettre était courte.
Léa,
si tu lis ces mots, c’est que j’ai eu raison de m’inquiéter. Ne parle à personne de cette clé. Surtout pas à Camille. Et méfie-toi de Sophie.
Tout ce que tu crois savoir est faux.
A.
Mes mains tremblaient tellement que j’ai dû m’asseoir.
Méfie-toi de Sophie.
Ces mots résonnaient dans ma tête comme une alarme. Adrien n’écrivait jamais ce genre de phrases à la légère. S’il nommait Sophie, c’est qu’il avait une raison. Une raison grave.
Je me suis sentie soudain très seule.
Et très exposée.
Un bruit de pas s’est arrêté juste devant la porte de l’appartement.
J’ai retenu ma respiration.
Quelqu’un était là.
Et pour la première fois, je me suis demandé si Adrien n’avait pas disparu pour une raison bien plus simple et bien plus terrifiante que ce que j’avais imaginé.
Peut-être que quelqu’un l’avait retrouvé.
Peut-être que maintenant…
c’était mon tour.
Chapitre 3 – Sophie
Je déteste quand on me dit que je suis intuitive.
Comme si cela excusait tout. Comme si cela expliquait pourquoi je sais toujours quand quelque chose va mal, avant même que les mots existent pour le dire. L’intuition n’est pas un don. C’est une habitude. Une manière de survivre en observant trop, en mémorisant trop, en reliant des détails que les autres préfèrent ignorer.
Le matin où Adrien a disparu, je savais.
Je n’ai pas su quoi. Pas encore. Mais je savais que la journée ne serait pas ordinaire. L’air avait cette densité particulière, presque électrique, qui précède les mauvaises nouvelles. Même le silence semblait calculé.
Je me suis réveillée à 6 h 30, sans alarme. J’ai tendu la main vers la place vide à côté de moi — un réflexe inutile, hérité d’un autre temps, d’une autre vie — puis je me suis redressée brusquement, le cœur battant trop vite. Un nom m’avait traversé l’esprit. Adrien.
Ce n’était pas normal.
Adrien n’était pas quelqu’un qui occupait mes matins. Pas officiellement. Pas consciemment. Et pourtant, il était là, comme une tache sombre dans un coin de mon esprit.
J’ai préparé du café. Trop fort. Je le fais toujours quand je suis nerveuse. J’ai bu la première gorgée debout, face à la fenêtre, en regardant les gens en bas de l’immeuble se presser vers leurs vies réglées. Je les enviais. Ils ignoraient encore à quel point l’ordre est fragile.
À 7 h 18, mon téléphone a vibré.
Un message de Camille.
Tu dors ?
Une question banale. Trop banale. Camille n’écrivait jamais ce genre de messages le matin. Elle appelait. Toujours. Parce que Camille déteste écrire ce qu’elle n’est pas prête à entendre.
Non, ai-je répondu presque immédiatement.
Pourquoi ?
Trois petits points sont apparus. Puis ont disparu. Puis sont revenus.
Adrien n’est pas rentré.
Je n’ai pas répondu tout de suite.
Pas parce que j’étais surprise. Mais parce que je devais choisir la bonne réaction. La réaction attendue. La réaction crédible.
Depuis quand ?
Hier soir.
J’ai fermé les yeux une seconde. Une seule. Pour me recentrer.
Il t’a dit où il allait ?
Marcher.
Bien sûr. Adrien aimait les explications vagues. Elles laissent toujours plusieurs portes de sortie.
Il ne répond pas, a-t-elle ajouté.
Je n’ai pas feint l’inquiétude. Je l’étais vraiment. Mais pas pour les raisons qu’elle imaginait.
Je passe te voir, ai-je écrit.
Elle n’a pas répondu tout de suite. Camille n’aimait pas les décisions prises pour elle. Encore moins quand elle n’était pas prête à affronter ce qu’elles impliquent.
Ce n’est peut-être pas nécessaire, a-t-elle fini par dire.
Mensonge.
J’arrive quand même.
Je me suis habillée vite. Trop vite. J’ai choisi des vêtements neutres. Rien qui attire l’attention. Une veste sombre. Des chaussures plates. Des habits de quelqu’un qui n’a rien à cacher. C’est important, ce genre de détails.
Dans le miroir de l’entrée, mon reflet m’a observée avec une lucidité presque cruelle. Je connaissais ce visage. Je savais exactement ce qu’il montrait… et ce qu’il dissimulait. J’ai ajusté ma coiffure. L’air rassurant. L’amie fiable. Celle à qui on se confie sans se méfier.
En descendant les escaliers, j’ai croisé une voisine que je ne connaissais pas. Elle m’a souri. Je lui ai rendu son sourire. Personne ne remarque jamais la femme qui sourit.
Dehors, l’air était froid. J’ai marché vite, sans courir. Courir attire l’attention. Marcher vite suggère l’urgence sans l’exposer. Encore une règle que j’avais apprise très tôt.
L’appartement de Camille était à dix minutes. Dix minutes pendant lesquelles j’ai repassé mentalement les derniers jours. Les dernières phrases. Les silences surtout. Adrien parlait beaucoup, mais il disait l’essentiel ailleurs. Dans ses hésitations. Dans ses regards qui s’attardaient trop longtemps sur certaines personnes.
Sur moi, notamment.
Quand Camille m’a ouvert la porte, j’ai su immédiatement qu’elle n’avait pas dormi.
Ses yeux étaient cernés. Sa posture légèrement voûtée. Elle essayait de paraître calme, mais son corps la trahissait. Le corps trahit toujours.
— Tu as mauvaise mine, ai-je dit.
Une phrase inutile. Une entrée en matière. Une manière de remplir le silence.
— Toi aussi.
Elle m’a laissée entrer. L’appartement sentait le renfermé. L’attente. J’ai posé mon sac près du mur, bien droit. Camille a remarqué. Elle remarque toujours ce genre de choses.
— Il n’est pas là ? ai-je demandé, même si je connaissais déjà la réponse.
— Non.
— Depuis quand exactement ?
— Il est sorti hier soir. Tard.
Encore ce mot. Tard. Un refuge commode quand on ne veut pas être précis.
Je me suis assise sans demander. J’avais appris depuis longtemps que demander la permission affaiblit la position. Camille n’a rien dit. Elle s’est assise en face de moi, les mains serrées.
— Il avait l’air bizarre ces derniers temps, ai-je lancé.
Je testais le terrain. Je mesurais ce qu’elle était prête à admettre.
— Tout le monde est bizarre ces derniers temps.
Défensive. Prévisible.
— Pas comme lui.
Elle m’a regardée. Longuement. J’ai soutenu son regard. C’est une autre règle : ne jamais détourner les yeux en premier.
— Tu crois qu’il est parti volontairement ? a-t-elle demandé.
La question était chargée. Elle contenait déjà une partie de la réponse.
— Adrien ne part jamais sans prévenir.
Je savais que cette phrase ferait mouche. Elle était vraie. Et les vérités partielles sont les plus efficaces.
Elle a blêmi légèrement. À peine perceptible. Mais je l’ai vu.
— Tu devrais appeler la police, ai-je dit.
Elle a secoué la tête.
— Pas encore.
— Pourquoi ?
Elle a ouvert la bouche. Puis l’a refermée. J’ai vu passer quelque chose dans son regard. Une peur différente. Plus profonde.
— Attends encore un peu, a-t-elle murmuré.
Je me suis levée.
— D’accord.
Trop vite. Trop facilement. C’était ce que j’avais besoin qu’elle pense.
En sortant, j’ai eu cette sensation familière. Celle d’avoir déplacé une pièce sur un échiquier invisible. Pas la plus importante. Pas encore.
Dans le couloir, j’ai pris une grande inspiration. Puis une autre.
Mon téléphone a vibré dans ma poche.
Un message de Léa.
Tu savais ?
Trois mots. Suffisants pour tout compliquer.
Je me suis arrêtée net, la main posée sur la rampe de l’escalier.
Bien sûr que Léa savait quelque chose. Léa savait toujours trop tard. Ou trop tôt. Elle avait cette manière de poser les mauvaises questions au mauvais moment.
De quoi tu parles ?, ai-je répondu.
La réponse n’est pas arrivée tout de suite.
J’ai repris ma descente, lentement. Chaque marche résonnait comme un compte à rebours.
Quand mon téléphone a vibré de nouveau, j’étais déjà dehors.
