Les Vengeurs de la Maison sublime - Jean-Pierre Hallali - ebook

Les Vengeurs de la Maison sublime ebook

Jean-Pierre Hallali

0,0
31,14 zł

Opis

XIIe siècle de notre ère. Dans le Rouen moyenâgeux, un drame terrible va bientôt troubler la paisible communauté juive…

En 1149 de l’ère chrétienne, une communauté juive importante, près de 20% de la population totale de la ville, vivait à Rodom, l’actuelle Rouen. Une yeshiva, école talmudique, accueillait une cinquantaine d’étudiants. La communauté disposait d’une grande et belle synagogue, d’un cimetière et d’institutions autonomes.
Alors que l’on s’approche de Pessah, la Pâque juive, la belle Rachel Lévita, fille d'un d'un notable, promise à l’étudiant Haïm Bar Chelomo, est enlevée par des malfrats à la solde d’Adalbert Courteheuse, un lointain cousin du duc de Normandie.
Ce personnage ignoble, physiquement et moralement, va être à l’origine d’un drame qui plongera la communauté juive tout entière dans la désolation. Un groupe d’étudiants se constituera en « Vengeurs », bien décidés à poursuivre les meurtriers de Rachel. Mais comment concilier la vengeance avec le respect de la Loi de Moïse ?
À travers un récit vivant et coloré, mêlant personnages historiques et héros de fiction, l’auteur reconstitue la vie et les préoccupations d’une communauté méconnue, celle des Juifs de Normandie au Moyen Âge.

Plongez sans hésiter dans ce polar historique d’une grande originalité !

EXTRAIT

En ce début du printemps de l’an de grâce 1149, 4909 du calendrier hébraïque, un temps particulièrement doux baignait Rodom, l’ancienne Rothomagus des Gaulois, devenue capitale des Vikings. Depuis plusieurs heures le Clos-aux-Juifs, la terra judaeorum, s’était assoupi. Dans la rue aux Juifs, le vicus judaeorum, les vieilles maisons, impeccablement alignées, dormaient du sommeil des justes.

La tour monumentale de la Grande Synagogue, qui dominait tout le quartier, semblait veiller jalousement sur son petit monde. Même l’Hôtel Bonnevie, où, régulièrement, des fêtes étaient données qui maintenaient dans le Clos, jusqu’à une heure tardive de la nuit, une certaine animation, s’était endormi.

Après avoir contourné la place du Clos-aux-Juifs qui avait, au fil des ans, donné son nom à tout le quartier, puis discrètement remonté la rue principale en prenant toutes les précautions et en maintenant entre eux une bonne distance, ils avaient emprunté tout un dédale de ruelles pour arriver aux portes de la ville. À la vue des premiers arbres, Haïm fit un petit signe de la main à Rachel. Elle comprit immédiatement et se rapprocha prestement. Elle n’avait posé aucune question sur la destination finale de leur escapade.

Sa confiance en Haïm était telle qu’elle aurait tout donné, tout sacrifié pour lui. Elle l’aimait d’un amour inconsidéré. Jamais, avant d’avoir, il y a près d’un an, croisé son regard lors d’une réception chez les Bonnevie, elle n’avait éprouvé de tels sentiments. Elle venait d’avoir dix-sept ans. Haïm Bar Chelomo, lui, avait passé le cap de la dix-neuvième année.
– Nous sommes presque arrivés, chuchota-t-il. Viens plus près. Donne-moi la main.

CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE

Il faut être reconnaissant à Jean-Pierre Allali, de nous permettre, à travers son beau roman, de découvrir une communauté qui fut nombreuse et dynamique au Moyen-âge, celle des Juifs de Normandie. - Jean-Richard Fellus, Crif

À PROPOS DE L’AUTEUR

Né en 1939 à Tunis, Jean-Pierre Allali est universitaire, écrivain, journaliste et dirigeant communautaire. Il est membre du bureau exécutif du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France). Il est, par ailleurs, vice-président mondial de la JJAC (Justice for Jews from Arab Countries) qui siège à New York.
Auteur d’une vingtaine d’ouvrages portant notamment sur le judaïsme, le racisme et l’antisémitisme, il a été le rédacteur en chef du périodique La Terre Retrouvée puis du magazine Tribune Juive.

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi lub dowolnej aplikacji obsługującej format:

EPUB
MOBI

Liczba stron: 211




Pour mes enfants, Anne-France,Sébastien, Noémie et Aurélien

Pour mes petits-enfants, Galith,Léa, David et Liora

CECI EST UN ROMAN

ÀL’EXCEPTION DU PROLOGUE ET DE L’ÉPILOGUE, qui relatent des faits avérés, le récit que vous allez lire est imaginaire. Nous sommes au Moyen Âge, en Normandie, dans la ville de Rodom, qui deviendra plus tard Rouen, où vit alors une importante communauté juive. Des personnages ayant réellement existé côtoient des héros de fiction pour faire revivre une époque riche en événements de toutes sortes et pourtant jusqu’ici peu connue.

Jean-Pierre Allali

PROLOGUE

EN L’AN 4767 DU CALENDRIER HÉBRAÏQUE, qui correspond à l’année 1007 des Chrétiens, Robert le Second, dit « Le Pieux », fils d’Hugues Capet, régnait sur la France.

Poussé par ses proches conseillers, Robert prit, cette année-là, la lourde décision de débarrasser le royaume de tous les Juifs qui l’habitaient, souvent depuis des siècles.

Pour donner un semblant de loyauté à sa funeste entreprise, il proposa d’abord aux Juifs de se convertir à la foi catholique. Aucun n’accepta. Beaucoup furent alors passés au fil de l’épée et leurs biens furent saisis. D’autres, à l’image des héros de Massada, préférèrent se tuer ou se faire tuer par leurs propres frères plutôt que d’abjurer leur foi. C’est alors que, bravant l’ennemi, se leva Jacob Bar Jeqouthiel, un Juif de Normandie qui vivait à Rouen, laquelle s’appelait alors Rodom. Sa prestance et son verbe haut forçaient l’admiration, et ses ennemis, malgré leur hargne, le laissèrent parler.

– Honte à vous qui agissez sans savoir qui nous sommes ! Laissez-moi vous dire tout ce que je sais, tout ce que j’ai sur le cœur. Libre à vous de me tuer ensuite, par le fer ou par le feu, mais il faut que vous m’écoutiez.

La meute des assassins, comme tétanisée, avait rangé ses épées. Bien loin derrière, les dirigeants de la communauté juive et les familles apeurées rassemblées à leurs côtés, attendant une mort proche et inéluctable, observaient avec crainte, mais aussi avec admiration, Bar Jeqouthiel :

– Nous Juifs de Rodom, nous Juifs de Normandie, fidèles sujets du roi Robert et de son représentant, le vénéré duc de Normandie, Richard le deuxième, comte de Rouen, sommes installés dans ce pays depuis bien des siècles. Si notre religion diffère de la vôtre, elle en est en quelque sorte la sœur aînée. Nos ancêtres, venus d’Italie, de Berbérie et même de Palestine, sont arrivés dans le sillage des conquérants romains pour mettre en valeur les terres de Normandie. En des temps où vos propres ancêtres ignoraient l’existence de Rodom, les miens, ici même, étaient des cultivateurs. Vous et vos pères n’avez connu de cette ville que son nom de Rodom. Nos ancêtres y vivaient alors qu’elle était encore Rothomagus, Rothomus, Rodomum et Rodoma. Nous avons autant de droits que les Chrétiens sur cette belle terre de Normandie. Et vous n’avez aucune autorité sur le peuple d’Israël pour l’obliger à changer de religion. Vous n’avez aucune autorité pour causer à mon peuple quelque mal que ce soit. Seul le pape de Rome peut décider en la matière. Laissez-moi aller à Rome à la rencontre de Sa Sainteté Jean XVIII. Mon peuple alors, se pliera à sa décision.

Les assaillants, médusés, ne savaient quelle attitude adopter. Celui qui semblait être leur chef, un certain Gontrand Beaurepaire, lança l’ordre d’arrêter le tribun juif.

Voir le pape ! Quelle outrecuidance ! Qu’on ligote ce Juif ! Nous allons le conduire auprès de notre duc.

Une femme en pleurs surgit alors du groupe des Juifs de la ville. Hannah, la femme de Jacob, s’agenouilla devant Beaurepaire.

– Pitié, messire. Nous ne pouvons laisser notre cher mari, le père de mes enfants, partir tout seul. De grâce, emmenez-nous avec vous, où que vous alliez.

Trop heureux d’assouvir leur haine à l’égard des Juifs, les sbires de Gontrand ne se le firent pas dire deux fois. Ils se précipitèrent sans ménagement sur le courageux Jacob, couvrirent sa tête d’une capuche qu’ils lièrent solidement et entravèrent ses jambes. Hannah et ses fils, Jeqouthiel, Isaac, Joseph et Judah, furent attachés plus sommairement. Le malheureux Jacob Bar Jeqouthiel, lui, ne pouvait pratiquement pas marcher. Ils le poussèrent devant eux, le frappant durement dans le dos, du plat de leurs épées. Il fallut un bon quart d’heure à la petite troupe pour atteindre le château de Richard II, le duc de Normandie. Le duc qui, comme à son habitude, en cette fin de journée, prenait sa leçon quotidienne d’estoc, ne daigna pas se déranger. « Des Juifs ! Qu’on les jette en prison. Je verrai plus tard ».

Après plusieurs jours, on vint rappeler un matin à Richard que Jacob, sa femme et ses enfants, emprisonnés, attendaient la décision ducale. De méchante humeur, il avait très mal dormi, Richard se vêtit rapidement et, accompagné d’une petite troupe, prit la direction de la geôle dans la partie basse du château. Son intention était claire. Il allait passer par le fil de l’épée ces maudits assassins du Christ.

Et voilà qu’un miracle se produisit. En dégainant son épée d’armes pour accomplir l’irréparable, Richard II se coupa accidentellement. Le duc y vit comme un présage et décida d’autoriser Jacob à accomplir son voyage à la rencontre du pape. À une condition, cependant : que Bar Jeqouthiel laisse en otage à Rouen son fils cadet Judah. Jacob acquiesça. En compagnie de sa femme, de ses trois fils, de quatre serviteurs et de douze chevaux, Jacob Bar Jeqouthiel rejoignit Rome où, après avoir pris l’avis de ses conseillers juifs, Jean XVIII le reçut. Le souverain pontife, qui n’était pas resté insensible à l’importante somme d’argent que Jacob lui remit pour ses bonnes œuvres, promit à l’émissaire juif de lui donner une réponse définitive dans les quinze jours. Dans l’attente, la famille Bar Jeqouthiel fut invitée par les plus importants dignitaires juifs de Rome. Malgré la réponse positive du pape qui accepta d’ordonner que les Juifs normands et, plus généralement tous les Juifs de France ne soient plus persécutés en raison de leur foi, Jacob, qui fut chargé personnellement d’apporter partout la bonne nouvelle, ce qu’il fit avant de retourner à Rome où il demeura pendant quatre ans, ne revint jamais à Rodom. Il décéda à Arras et fut enterré à Reims. Jacob Bar Jeqouthiel fut considéré depuis comme un héros par les Juifs de Normandie.

1re partie

Le Clos-aux-Juifs

I

EN CE DÉBUT DU PRINTEMPS de l’an de grâce 1149, 4909 du calendrier hébraïque, un temps particulièrement doux baignait Rodom, l’ancienne Rothomagus des Gaulois, devenue capitale des Vikings. Depuis plusieurs heures le Clos-aux-Juifs, la terra judaeorum, s’était assoupi. Dans la rue aux Juifs, le vicus judaeorum, les vieilles maisons, impeccablement alignées, dormaient du sommeil des justes. La tour monumentale de la Grande Synagogue, qui dominait tout le quartier, semblait veiller jalousement sur son petit monde. Même l’Hôtel Bonnevie, où, régulièrement, des fêtes étaient données qui maintenaient dans le Clos, jusqu’à une heure tardive de la nuit, une certaine animation, s’était endormi.

Après avoir contourné la place du Clos-aux-Juifs qui avait, au fil des ans, donné son nom à tout le quartier, puis discrètement remonté la rue principale en prenant toutes les précautions et en maintenant entre eux une bonne distance, ils avaient emprunté tout un dédale de ruelles pour arriver aux portes de la ville. À la vue des premiers arbres, Haïm fit un petit signe de la main à Rachel. Elle comprit immédiatement et se rapprocha prestement. Elle n’avait posé aucune question sur la destination finale de leur escapade. Sa confiance en Haïm était telle qu’elle aurait tout donné, tout sacrifié pour lui. Elle l’aimait d’un amour inconsidéré. Jamais, avant d’avoir, il y a près d’un an, croisé son regard lors d’une réception chez les Bonnevie, elle n’avait éprouvé de tels sentiments. Elle venait d’avoir dix-sept ans. Haïm Bar Chelomo, lui, avait passé le cap de la dix-neuvième année.

– Nous sommes presque arrivés, chuchota-t-il. Viens plus près. Donne-moi la main.

– L’air est beaucoup plus frais ici que dans le Clos, osa timidement Rachel.

La repartie semblait convenue. La jeune fille, à l’évidence, éprouvait une certaine gêne. Rachel Lévita, malgré son caractère indépendant qui lui faisait courir des risques insensés, n’était pas très à l’aise. Il la prit au mot néanmoins et lui passa sa tunique sur les épaules.

– Tu risques d’attraper froid, mon amour. Tu n’as plus qu’une légère chemise sur toi.

– Mon amour ! Redis-le, veux-tu. Redis-le et n’ouvre pas les yeux pendant que je te guide.

Abandonnant sa main à Haïm, elle ferma doucement les paupières et répéta :

– Mon amour, mon amour, mon amour. Je sais que c’est une folie, mais je n’y peux rien. Je t’aime. Si mes parents savaient que je te rencontre régulièrement depuis deux mois, je crois que c’en serait fini de la réputation de ma famille. Mais j’ai pris le risque. Je suis sûre que Dieu nous protégera.

Haïm resta interdit. Il voulait lui dire, lui redire ce qu’il lui avait déjà avoué au cours des semaines passées, sa véritable passion, le sommeil qui l’avait quitté depuis ce soir-là, ce soir inoubliable chez les Bonnevie. Il ne trouva ni le courage ni les mots. Il ne put que serrer la main de Rachel un peu plus fort. Elle avait gardé les yeux clos et suivait scrupuleusement ses indications, ce qui lui permit de contourner les nombreux obstacles qu’ils semblaient rencontrer sur leur chemin. Une odeur de pin embaumait l’atmosphère. Elle ne connaissait pas ce jardin, cette forêt peut-être. Mais où donc Haïm les avait-il conduits ?

– Nous sommes arrivés. Tu peux ouvrir les yeux et t’asseoir.

Ils s’assirent sur une longue pierre rectangulaire, un peu fraîche, humide même. Malgré la douceur de l’air, Rachel frissonnait. Haïm lui prit les mains et la contempla longuement. La lune leur offrit une lumière pâle mais providentielle. Il lui caressa les cheveux, de longs cheveux noirs. Quel contraste avec les siens ! Il était roux et portait les cheveux très courts compensant ce détail capillaire par une belle barbe bien taillée. Tout en caressant les mains de Rachel, il ne pouvait détacher ses yeux de ceux de sa dulcinée, deux beaux yeux bleus qui semblaient porter toute la douceur et tout le bonheur du monde.

– J’ai l’impression, à tes côtés, de vivre le « Cantique des Cantiques ».

– Tu ne peux pas t’empêcher de placer une référence à tes chères études à la yeshiva !

Haïm eut un léger sursaut. Ce rappel à son statut d’étudiant le gêna quelque peu. Si son maître, le vénéré et très saint Qalonymos Ibn Gabriel, que toute l’école rabbinique de Rodom craignait, apprenait que son meilleur étudiant fuguait la nuit en compagnie d’une femme, et quelle femme, une fille de la très estimée famille Lévita – qui avait fait fortune, comme les Bonnevie, dans le commerce des bovins – ce serait, pour sûr, la fin de sa tranquillité et de celle de toute la terra judaeorum, la « terre aux Juifs ».

Tendrement, Haïm chuchota à l’oreille de Rachel :

– Pardonne-moi, ma mie. Je suis comme un enfant à tes côtés et je ne sais plus ce que je dis.

– C’est un endroit étrange ici. Où sommes-nous donc ?

Haïm éluda la question et, s’enhardissant, il se rapprocha un peu plus de sa compagne.

– Ma chérie, nous nous connaissons depuis deux mois et c’est aujourd’hui notre cinquième rencontre secrète. Accepterais-tu de me donner un baiser ? Un seul, un tout petit baiser, rien de plus. Je ne demanderai plus rien après. D’ailleurs, il se fait tard, tu as froid et nous devons rejoindre le Clos. Nous avons promis, toi à Tsippora, et moi à Hakelin, de rentrer avant minuit. Alors, ce baiser ?

Pour toute réponse, Rachel tendit ses lèvres à Haïm. Tandis qu’elle se penchait vers lui, au moment de fermer les yeux en se laissant aller, son regard fut attiré par une grande stèle.

– Mais, mais… Haïm, nous sommes dans un cimetière ! Nous sommes assis sur une tombe ! Quelle horreur, Mon Dieu, quelle infamie !

– Ma chérie, calme-toi. Non, nous ne sommes pas assis sur une pierre tombale. S’il est vrai que nous sommes parvenus au mons judaeorum, au cimetière de notre communauté que nous appelons « La maison des vivants », j’ai choisi cet endroit justement parce que c’est le seul où une fausse sépulture a été érigée. C’est la tombe symbolique de Jacob Bar Jeqouthiel qui repose en réalité dans la bonne ville de Reims, bien loin d’ici. Si tu m’accordes le baiser que je te demande, je te raconterai, sur le chemin du retour, l’histoire extraordinaire de Jacob Bar Jeqouthiel, de mémoire bénie.

Si le baiser fut bref, il n’en fut pas moins fougueux et passionné. Haïm et Rachel découvraient ensemble l’amour, avec son côté physique dont ils pressentaient l’un et l’autre qu’il pouvait les conduire à des sommets de bonheur. Cependant ils étaient tous deux conscients des risques encourus et des limites qu’ils venaient de franchir. Haïm, pour la rassurer, tout en la soulevant doucement du banc de pierre, lui chuchota :

– Rachel, veux-tu être ma femme ? Si nos familles y consentent, tout rentrera dans l’ordre et nous pourrons vivre notre passion au grand jour.

– Oui, je le veux, répondit Rachel, oui, oui, oui !

Et, sur un ton badin qui se voulait détaché, elle ajouta :

– Allez, rentrons à présent et raconte-moi l’histoire de ce Bar Jeqouthiel et de sa tombe factice.

Haïm, tout ébloui et tout retourné par le moment merveilleux qu’il venait de vivre, cherchait ses mots. Pourquoi diable parler de Bar Jeqouthiel à présent ! C’est d’elle et seulement d’elle, de sa Rachel, de ses yeux bleus, de ses cheveux de jais, de son visage tendre, de ses mains graciles qu’il voulait parler. La prenant fermement par le bras comme s’il craignait de la voir se sauver et faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il s’exécuta puisqu’il avait promis.

– Bien que l’histoire que je vais te raconter date déjà de nombreuses années, Jacob Bar Jeqouthiel est considéré par les Juifs de notre ville et de toute la Normandie comme un véritable héros, un ardent défenseur et un sauveur de la nation juive. C’était au temps où régnait sur notre pays, Robert le Second, dit « Le Pieux », roi de Sarephath, maudit soit son nom, fils de Hugues le Capet. Et Haïm, remontant le temps, narra par le menu à une Rachel transie mais attentive, qui se blottissait contre lui tout en marchant, l’histoire étonnante de Bar Jeqouthiel. Son courage face à ses agresseurs, sa famille maltraitée, l’entrevue avec le duc Richard II, la rencontre avec le pape Jean XVIII et la fin de la persécution des Juifs. Ils étaient à présent sortis de la forêt et pénétraient en ville.

Haïm et Rachel, main dans la main jusqu’ici, se séparèrent. On commençait à voir les premières habitations du Clos.

– C’est extraordinaire, ce que tu me narres, Haïm, et je ne veux pas te quitter sans connaître la fin de l’histoire. Qu’est devenu Bar Jeqouthiel ? Vois-tu, nous les femmes sommes maintenues dans l’ignorance la plus complète, non seulement des textes de notre sainte Thora, mais aussi de toutes les épreuves récentes qu’a connues notre peuple.

Ils marchaient à présent côte à côte et Haïm se tournait régulièrement vers elle pour poursuivre et achever son récit.

– Eh bien, Jacob demeura à Rome pendant quatre ans. Mais il ne revint jamais à Rodom. Voilà pourquoi notre communauté a érigé un monument à sa mémoire dans le cimetière où nous étions tout à l’heure. Mais, je te l’ai dit, ce n’était pas une tombe.

Ils étaient parvenus à présent à la limite du Clos. Des ombres, ici et là, trahissaient la présence de quelques ivrognes sans feu ni lieu ou, peut-être, de malandrins en quête d’un mauvais coup. Ils accélérèrent l’allure. Rachel marcha devant. Très vite, il ne vit plus que sa mince silhouette dans le lointain. Parvenue devant sa maison, elle poussa discrètement la porte donnant sur la cour, que sa servante Tsippora, comme à l’accoutumée, avait laissée ouverte.

– Rachel, tu as beaucoup tardé. Vous êtes de plus en plus imprudents. Ça devient vraiment dangereux !

Pour toute réponse, Rachel, encore toute étourdie, l’embrassa délicatement et monta se coucher.

Entre-temps, Haïm était arrivé à la porte dérobée de la yeshiva où son binôme et complice, Hakelin Bonfils d’Anjou, l’attendait depuis près de deux heures en faisant le guet. Avant d’entrer, Haïm effleura prestement la mezouzah, le montant de porte fixé horizontalement sur le linteau, avant de porter ses doigts sur ses lèvres. Sachant qu’il venait d’enfreindre le règlement de l’académie, il avait besoin, par ce geste furtif et mécanique, de manifester sa confiance en la protection divine.

– Haïm, Dieu soit loué, te voilà enfin ! Il faut arrêter ces escapades nocturnes. J’ai l’impression que notre maître, Qalonymos, se doute de quelque chose. J’ai beau lui affirmer que nous profitons de la nuit pour étudier tranquillement, je crois qu’il n’est pas dupe. Tu risques une sévère punition, voire l’exclusion de la yeshiva alors qu’il te fait une confiance absolue…

Hakelin ne put achever sa phrase. Le Gros-Horloge de la ville commençait à sonner les douze coups de minuit. Les deux étudiants regagnèrent prestement la petite chambre qu’ils partageaient.

II

ALORS QUE HAÏM DORMIT cette nuit-là du sommeil du juste, Hakelin, lui, resta tout éveillé. Son inquiétude était à son comble. Pour sûr, on allait découvrir le pot aux roses et ils seraient tous les deux livrés à l’opprobre de la communauté. Il n’avait pas su refuser à Haïm le service qu’il lui avait demandé il y a plusieurs semaines en lui promettant qu’il n’y aurait pas de seconde fois. Hélas, comme il l’avait craint dès le début, les sorties secrètes s’étaient multipliées. Et les risques d’être découverts également. Il songea à Rachel qui, elle aussi, pouvait amener le malheur dans sa famille, une famille réputée à Rodom – que d’aucuns nommaient depuis peu Rouen – et dans toute la Normandie. Depuis qu’il étudiait en binôme avec Haïm, alors que la plupart des quelque cinquante autres étudiants de la yeshiva se regroupaient par cinq ou six, voire dix, il avait trouvé une forme de plénitude et oublié son passé difficile. Brusquement, tout lui revenait en mémoire. Dans sa tête, toute sa destinée, la destinée chaotique de sa famille, repassait comme une litanie sans fin. C’en était presque douloureux, insupportable, même. Comment oublier des origines aussi terribles ? Aucun étudiant de la yeshiva, bien entendu, n’était au courant de ce passé. Aucun, sauf Haïm, son frère, son confident. Il lui avait tout raconté une nuit où, après un débat très animé avec l’ensemble des étudiants, dirigé par le rabbin Abraham ben Rubigotsce, qui partageait alors son temps entre Rodom et l’Angleterre, sur le repentir des Chrétiens convertis au judaïsme, il avait été obligé de quitter la salle, prétextant un grand mal de ventre. Et, de fait, ce soir-là, en regagnant sa chambre, il avait vomi tout son saoul. Hakelin Bonfils d’Anjou avait revu comme en un éclair la scène où sa mère, Galina Bonfils d’Anjou, lui avait tout avoué. Ah ! Que n’eut-elle pas mieux fait de ne pas répondre à ses sollicitations incessantes ! Tout petit, déjà, ses camarades le taquinaient. Il était l’enfant sans père. On lui avait dit que ce dernier était mort accidentellement. Mais il n’avait jamais pu en savoir plus. Et, un soir, probablement épuisée par une journée difficile au cours de laquelle elle avait eu une vive altercation avec son propre père, Tauroscius Bonfils d’Anjou, l’un des plus importants commerçants de la ville, qui devait d’ailleurs décéder peu après, lui laissant la propriété et la responsabilité d’un immense domaine, Galina, n’en pouvant plus, dans un discours décousu entrecoupé de pleurs, avait, peu à peu, tout révélé à son fils. Hakelin, à quatorze ans, hagard, les yeux exorbités, avait entendu cette phrase incroyable de la bouche de sa mère : « Ton père n’est pas mort lors d’un accident comme on te l’a toujours dit. Il n’a pas succombé aux blessures consécutives à une chute de cheval. Tout cela n’est que mensonges. Mon enfant, mon amour, pardonne-moi, pardonne-moi ce que je vais te révéler, mais je ne peux plus garder le secret. Tu es le fils d’un moine ! » « Le fils d’un moine ! » Comment, diable, était-ce possible ? Galina, par bribes, avait lâché les informations terrifiantes qui, mises bout à bout ou plutôt remises dans le bon ordre, avaient fini par permettre à Hakelin de tout comprendre sur ses origines.

Galina Bonfils d’Anjou venait d’avoir quinze ans lorsqu’une fête somptueuse avait été donnée à l’hôtel particulier que possédait son père. C’est là qu’elle avait fait la connaissance d’un moine, Guillaume de Fly. L’homme était sympathique. Bien que n’étant pas très au fait des pratiques monastiques, Galina, qui aidait au service ce jour-là, s’était permis de poser une question indiscrète au moine, tout en lui tendant une coupe de vin.

– N’est-il pas, messire, interdit aux gens de votre condition de quitter leur monastère, qui plus est pour participer à une grande fête où chacun dispute à l’autre cuissots de veaux et bonnes bouteilles ?

– Tu ne manques pas de culot, belle jeune fille ! Es-tu servante ici depuis longtemps ?

– Je ne suis aucunement servante. Je suis la fille de maître Bonfils d’Anjou.

– Ah, ça alors ! Je connais maître Tauroscius depuis de longues années. Il s’est bien gardé de me révéler l’existence de cette précieuse perle dans sa maison. Oui, ma fille, tu as parfaitement raison. Il n’est pas d’usage, dans notre ordre, à l’abbaye de Saint-Germer, de fréquenter le monde extérieur. Mais notre supérieur est en affaire avec ton père, quelque chose en rapport avec la vente à l’étranger du vin que nous produisons et que maître Tauroscius est chargé d’écouler hors des frontières de notre pays. C’est lui qui m’a envoyé ici en mission. Et, tendant sa coupe à la jeune fille, il l’incita à boire.

– Tiens, goûte donc !

Galina rougit jusqu’aux oreilles. Jamais un adulte, encore moins un moine, ne lui avait fait une telle proposition. Quant à boire du vin, en dehors de la coupe du kiddoush du vendredi soir et des jours de fêtes juives, elle ne l’avait jamais osé. Et puis, pour sûr, ce vin que le moine lui tendait n’était certainement pas conforme aux prescriptions de la Thora. Elle allait refuser tout net, quand, folie de la jeunesse, non seulement elle accepta la coupe, mais l’avala d’un trait. Tout, ensuite, alla très vite. La scène se passait dans un endroit reculé de la propriété, non loin d’une grange. La boisson avait eu sur elle un effet presque immédiat. Elle était soudain toute molle, ses jambes flageolantes ne la soutenaient plus. Elle se souvint par la suite que Guillaume l’avait conduite dans la grange, dit des mots qu’on ne peut répéter sans vergogne, qu’il l’avait caressée partout. Malgré sa honte, elle n’avait pas pu s’opposer aux agissements du moine. Quelques mois plus tard, il avait fallu se rendre à l’évidence : Galina était enceinte. Son père, Tauroscius, tomba malade et demeura prostré durant des semaines. Quant à sa mère, Avigay, avec l’aide de sa fidèle servante Porah, elle avait réussi à faire en sorte que le secret reste bien gardé jusqu’à la naissance de l’enfant, qu’on prénomma Hakelin en souvenir d’un lointain ancêtre paternel, Mar Hakelin Isaac Tauroscius.

Galina en était à son cinquième mois de grossesse lorsqu’une missive venue de l’abbaye de Saint-Germer parvint à sa mère qui ne put faire autrement, après avoir longuement hésité, que de la lui remettre. Guillaume de Fly en était l’auteur :

« Chère enfant,

Comment te dire ma honte pour ce que j’ai fait. Je ne peux expliquer ma conduite sinon par quelque tare enfouie au fond de mon être. Au moment où tu liras cette missive, j’aurais quitté ce monde car je suis indigne de vivre. Je voudrais cependant te révéler et révéler aux tiens mon histoire car, malgré ma vilenie impardonnable, elle me rapproche de toi, de ta mère et de Maître Tauroscius, mon cher ami, dont j’ai appris la récente disparition ; disparition, j’en suis persuadé à présent, qui n’est pas sans rapport avec le malheur qui vous a frappés à cause de moi.