La poupée tsigane - Armand Henrion - ebook

La poupée tsigane ebook

Armand Henrion

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Opis

Au détour d'une simple promenade, l'inspecteur Juste est loin de se douter de ce qui l'attend..."...il quitta précipitamment l’ombre de la cabane, à reculons, il referma la porte de ses mains tremblantes, en priant pour que Marissa soit toujours endormie, qu’elle n’ait pas vu ça. Il fit demi-tour, remonta la clairière en s’efforçant de ne pas courir. Ses lèvres bougeaient sans qu’il puisse articuler le moindre son. "La forêt ardennaise, discrète et si accueillante dans la pleine chaleur d’août, peut révéler d’horribles secrets. C’est l’expérience que vit l’inspecteur François Juste, en promenade familiale. Il est loin de se douter que son enquête va l’entraîner jusqu’en Hongrie, lui faire toucher du doigt le mal profond et récurrent de l’extrême droite, à l’échelle de tout un continent, et provoquer au plus intime de lui-même et de ses proches des déchirements dont nul ne pourra sortir indemne.Un thriller palpitant et riche en rebondissements...CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE :"Ce récit publié chez Memory Press, sous la plume d’Armand Henrion, vous plonge dans une enquête menée tambour battant par l’inspecteur et ses hommes, et vous tient en haleine du début à la fin, dans un style fort plaisant et coulant. Le scénario est parfois dur, mais implacable pour révéler et décrypter cette bestialité humaine qui n’envisage qu’une chose, la mort de l’autre baptisé Rom. [...] Un thriller qui se termine avec force." - Jean-Luc Bodeaux, Le SoirÀ PROPOS DE L'AUTEUR :Armand Henrion est né en 1950 à Mandeffeld. Il est licencié agrégé en philologie germanique en 1972 à l'Université de Liège et directeur du Département de Pédagogie (ILES Bastogne) de la Haute Ecole Blaise Pascal. Il compte aujourd'hui plusieurs ouvrages à son actif.

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« Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir.

L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols. Et j’ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine qu’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au Poète.

Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton. »

Extrait de la lettre envoyée le 12 juin 1867 par Gustave Flaubert à George Sand.

Chapitre 1 : DIMANCHE

C’était un de ces rares dimanches d’été où l’on peut vraiment dire qu’en Ardenne, il fait très chaud. Ciel bleu sans concession, pas le premier gramme de vent, et un bon trente degrés d’air immobile qui vous transforme rapidement la chemise en saumure.

Juste était en train de mesurer le risque qu’il y avait à se promener dans la forêt par un temps pareil. Mais quoi ? Rester chez soi à cuire dans deux mètres carrés d’ombre au coin de la pelouse ? Ou pire, se cacher à l’intérieur ? Il commençait à en avoir assez de tous ces conseilleurs qui auguraient de la fin des temps quand il faisait trop chaud, ou trop froid, ou trop humide ; gardez-vous de ceci, protégez-vous de cela, attention à l’effet néfaste d’un troisième fléau, comme le soleil, dont des centaines de générations avant lui avaient fait leur quotidien sans en mourir. Et les pollens dont on faisait tout un foin, un jeu de mots qu’il était certain d’avoir créé tout seul !

Il secoua la tête. Arrête, Juste, tu es en train de terminer tes vacances, il fait splendide, la nature est merveilleuse, et Marissa est là, sur tes épaules. Ah, Marissa ! Tiens, pourquoi elle se retourne dans son sac ? Oui, Claire ne suivait pas. Sans doute un besoin à satisfaire, et la petite était inquiète car elle ne voyait plus sa maman. Juste était un peu contrarié quand la petite se retournait ainsi dans le sac à dos. Il devait lutter pour garder le dos droit, et Marissa était à l’âge où elle devenait trop lourde pour être portée dans un sac et encore trop petite pour marcher. Juste savait cela, et comme il adorait les promenades dans la forêt, il assumait. Mais que fabriquait sa femme ? Il ferait bien d’attendre.

– Oui, voilà. Maman faisait un petit pipi. Puis elle a trouvé des bonnes framboises. Regarde les bonnes framboises que maman a trouvées pour Marissa. Hmm, c’est bon, hein ! Voilà. Encore une. Voilà. Encore ?…

Juste devinait le commerce affairé qui se déroulait dans son dos, les mouvements avides de la petite, les bruits de succion, sans doute les mains collantes sur son cou dans quelques secondes.

– Et moi, l’âne bâté, je n’ai pas droit à une petite framboise de la part de ma petite Claire qui a fait son petit pipi ?

Comme si elle n’attendait que cela, Claire passa son bras sur l’épaule de Juste, glissa ses doigts le long de ses lèvres et déposa une framboise savoureuse dans sa bouche.

– Voilà pour le gentil âne bâté ! Et maintenant, hue, l’âne. On avance !

Elle donna une petite tape sur les fesses de Juste qui se mit à trotter pour le plus grand plaisir de Marissa riant aux éclats.

Ah Marissa ! La même semaine, il y a un an, François et Claire se mariaient et ils adoptaient un enfant. Une semaine folle où s’étaient bousculés les événements qui font un couple : s’unir et fonder une famille. François était veuf, Claire séparée d’un criminel, ils s’aimaient, et comme Claire ne pouvait plus avoir d’enfants, ils avaient décidé d’adopter. La mode était plutôt aux petits noirs, ou aux petites jaunes, ou à d’autres couleurs et pays exotiques, comme si la distance augmentait d’autant le mérite. Claire et François se méfiaient de cette tendance, et comme ils avaient tous les deux connu dans leur jeunesse la réalité des maisons pour enfants abandonnés, ils avaient décidé d’adopter du belge, si possible. Ils avaient réalisé avec amusement qu’ils auraient déjà pu se rencontrer dans leur jeunesse, alors qu’ils s’occupaient « d’enfants du juge » dans des institutions qui envoyaient les gamins et les filles se refaire une santé en Ardenne pendant l’été. Il s’en était fallu de dix kilomètres et de deux années de différence.

La petite chantonnait dans son dos, ses petites mains plaquées dans ses cheveux par la grâce des framboises. Juste devinait la pointe de ses chaussures d’été roses et blanches qui scandaient encore le galop de l’âne qu’il avait entamé cinq minutes plus tôt. Ils arrivaient maintenant dans une partie difficile du bois, où le chemin se rétrécit et longe un ravin qui plonge dans l’Ourthe. Juste ralentit et veilla bien à rester à gauche, dans l’ombre des arbres. Dans dix minutes, ce serait la clairière et la halte bienvenue.

Marissa ! Juste avait préparé la recherche, et il est vrai que son boulot rendait les choses plus faciles. Un de ses anciens collègues d’études travaillait dans la branche « Jeunesse » à Liège et avait accéléré le dossier. Juste se souvenait bien de ce jour d’octobre ; c’était un jeudi. Ils roulaient vers Liège ; Claire était nerveuse, elle avait des crampes d’estomac, elle craignait de ne pas être une bonne mère, ou que la petite ne veuille pas d’elle, ou qu’elle se mette à pleurer. Juste ne s’était pas posé de telles questions. Pour lui, cela se passerait bien, il ne pouvait pas en être autrement. Il ne savait pas d’où il tenait cette certitude, mais elle était bien là, comme un rocher au milieu de l’océan.

Et tout se passa bien.

Il entra le premier dans la clairière. Il n’était plus revenu ici depuis deux ou trois ans. C’est là, sur la grosse souche de sapin au coin, qu’il avait pris la photo de Gisèle souriante, un sandwich à la main, cette part d’elle qui le regardait lentement tomber dans la déchéance avant que Claire ne vienne lui rappeler que le bonheur existe encore après le malheur.

Il était surpris. Fâché aussi. On leur avait volé la clairière. Le terrain jadis si doux et si sauvage, avec ses arbres rabougris et ses chèvrefeuilles triomphants, avait été nivelé, nettoyé, rasé, et ce n’était plus que murs d’escalade, allées de fil de fer, obstacles de bois, piquets, ferrailles. Au milieu, un mât cordé qui devait servir pour un drapeau, et au fond, une cabane fermée flanquée de tables et de bancs.

Juste réprima un juron. C’était un camp d’entraînement, du genre paramilitaire. Son instinct de policier reprenait le dessus, même s’il était encore en civil jusqu’au lendemain matin. Il se mit à marcher entre les obstacles à la recherche d’un indice qui lui dirait qui venait ici, et pourquoi, et pour quelle cause. Le sol était propre. Rien ne traînait. Juste trouva cela suspect. Certainement pas des scouts. Ils sont bien plus brouillons. Et n’ont en général rien à cacher. La machine de l’enquêteur était lancée.

– Tiens, c’est quoi ça ?

Claire venait de déboucher dans la lumière du terrain. Juste sursauta. Il n’avait pas remarqué le silence total du lieu. Pas le moindre chant d’oiseau, pas le plus petit souffle de vent. Seules les mouches bourdonnaient aux oreilles. Agressives. Un orage dans l’air ?

– Oh, la petite est endormie. Je parle moins fort. C’est quoi ça, François ?

Juste répondit tout bas, et comme à contre-coeur :

– Je ne sais pas. C’est nouveau. Ce n’était pas là il y a… deux ans. Et je n’aime pas ça.

– C’est sans doute des gamins.

– Non, c’est construit par des pros. Ils ont les moyens.

– Tu penses à quoi ?

– Des paramilitaires. Sans doute. L’endroit est bien caché, difficile d’accès.

– Viens, on s’en va, je n’aime pas du tout ce lieu. Il y a une drôle d’atmosphère.

– Attends. Je vais jusqu’à la cabane. Il y peut-être un indice làbas.

– Inspecteur Juste, vous êtes en promenade avec votre famille, et en congé, pas en service !

La voix de Claire se voulait badine, mais elle ne pouvait cacher l’énervement et la peur.

– Une petite minute. Je reviens. La petite dort.

– Moi, je reste ici.

Elle s’assit sur la grosse souche. Juste détourna le regard. Il était troublé. Le scénario prenait des raccourcis inquiétants, comme s’il accumulait les signes prémonitoires de quelque chose à éviter.

Au lieu de rebrousser chemin, il se mit à marcher vite entre les obstacles et atteignit la cabane sans trouver la moindre trace de quoi que ce soit. La cabane était en planches de sapin enduites d’un goudron noir qui rendait une odeur écœurante. Les mouches tourbillonnaient autour du lieu, comme affolées par sa présence. La porte n’était pas fermée par un cadenas. Juste tendit la main pour soulever le loquet de bois. Il arrêta son geste. Et si le lieu était piégé ? Arrête, Juste, tu te fais un cinéma. Tu vois trop de films. Il leva le loquet et ouvrit la porte sur un carré d’obscurité. Des nuées de mouches se ruèrent vers la sortie, libérant en même temps une épouvantable odeur de décomposition. Juste faillit refermer la porte et s’enfuir. Son cœur battait la chamade. Que se passe-t-il ici ? Il sentait dans son dos le regard inquiet de Claire. Il lui sembla qu’elle lui criait quelque chose. Il décida de l’ignorer. Quand il jugea que la plupart des mouches avaient retrouvé l’air libre, il avança lentement dans la cabane, ses yeux s’habituant progressivement à la semi-obscurité du lieu. La seule faible lumière venait des fentes laissées entre les murs et le toit. La cabane était vide, mais l’odeur était de plus en plus forte. Une odeur de charogne. Sans doute une bête prise au piège. C’est à ce moment-là qu’il le vit. Il poussa un petit cri, son dos se raidit dans un frisson électrique.

– Merde. Nom de Dieu. Quelle horreur !

Et il quitta précipitamment l’ombre de la cabane, à reculons, il referma la porte de ses mains tremblantes, en priant pour que Marissa soit toujours endormie, qu’elle n’ait pas vu ça. Il fit demi-tour, remonta la clairière en s’efforçant de ne pas courir. Ses lèvres bougeaient sans qu’il puisse articuler le moindre son.

– Qu’est-ce que tu as ? Tu es tout pâle.

– Viens, on rentre.

– Mais, François, dis-moi. Tu me fais peur. Qu’est-ce qu’il y a ? On dirait que tu as vu le diable.

– J’ai vu le diable. Viens, on rentre.

Il reprit le chemin en sens inverse, calculant le temps qu’il leur faudrait pour retrouver la voiture en bas sur la route. Sans doute une bonne heure. Il s’en voulait de ne rien dire à Claire, de faire le mufle, mais il sentait naître en lui le sentiment impérieux qu’il devait épargner Claire et Marissa, les abriter de tout le mal du monde, le mal qu’il venait de croiser.

– Je ne peux rien te dire. Cela ne vous concerne pas. Je t’en prie, ne me demande rien. Marchons. Je dois avertir les collègues. Et revenir le plus vite possible.

Il avait laissé son téléphone portable dans la voiture. Erreur ! Il s’en voulait d’une telle distraction, mais en même temps, cela éloignerait Claire et la petite de ce lieu maléfique. Il entendait les pas de Claire derrière lui. Il se retourna, l’attendit, la prit dans ses bras et l’embrassa en la serrant très fort.

– Oh, François, tu me fais peur. Je… je peux t’aider ?

– Oui. Ne me pose pas de questions et marche vite. Il faut revenir à la voiture. Tu rentreras avec la petite, moi, j’attendrai les collègues et on remontera là-haut le plus vite possible.

Elle ne dit rien, elle l’embrassa tendrement à son tour, dégagea un bras de Marissa coincé dans le sac, puis ils entamèrent la descente. La promenade du dimanche était foutue.

Il montait la côte à grandes foulées. Ce qu’il avait vu là-haut le hantait. Il avait l’impression qu’une forme de lèpre l’avait marqué pour toujours. De temps à autre, une mouche ou un taon venaient voler au dessus de sa tête, et sa main les éloignant en faisait reculer des milliers, compactes, obtuses, assoiffées. C’était comme si toutes ces sales bêtes venaient en droite ligne de la cabane de l’horreur, au bout du champ d’exercice.

Il se retourna un instant, et vit que personne ne le suivait vraiment. Le légiste Lepinois grimpait régulièrement, le buste un peu de côté à cause du poids de sa valise. Bultot peinait, il vieillissait. Mais Juste lui aurait tout pardonné, parce qu’il était là alors qu’il avait congé. L’agent Goffinet soufflait, son visage rubicond ; il était de toute façon trop gros pour ce genre d’exercice. S’il fallait poursuivre des malfrats, autant ne pas penser à lui. Et enfin, le juge Parmentier, proche de la pension, qui devait se demander ce qu’il faisait là, lui qui d’habitude mandatait toujours quelqu’un. Il n’y avait sans doute pas eu de jeune stagiaire à débusquer un dimanche.

– Dites, Juste, c’est encore loin ?

– Non, monsieur le juge, encore dix minutes, et on est presque au-dessus de la côte. Après, c’est plat et ça descend un peu.

– Vous êtes sûr qu’on n’aurait pas pu y arriver par le dessus ?

– Á mon avis, non. Mais je peux me tromper. Par ici, c’est le seul chemin que je connaisse, et je n’ai pas la carte du coin.

– Et vous ne voulez toujours pas dire ce que vous avez vu ? Je suppose que ça en vaut la peine, au moins ?

– Plus que la peine, monsieur le juge, plus que la peine…

La façon dont Juste dit ces mots, sombre, funèbre, découragea les autres d’en demander plus. Tout le monde récupérait. Juste repartit de plus belle. Il lui semblait que l’odeur de la cabane venait le chercher, l’attirait comme un aimant. Et les satanées mouches… Ils atteignirent la clairière alors que le soleil commençait à décliner derrière les cimes les plus hautes. Les ombres donnaient au champ d’exercice une allure plus étrange encore.

– C’est quoi, ce truc ? demanda Bultot.

– Cela ressemble à un terrain d’exercices, un peu comme à l’armée.

– Oui, mais ce n’est pas l’armée. On le saurait.

– C’est ça que vous vouliez nous montrer ? C’est votre scoop ?

– Non, pas vraiment. C’est dans la cabane, là-bas. Pourvu qu’il fasse encore assez clair.

La cabane était maintenant plongée dans l’ombre portée par les grands sapins masquant le soleil. Si Juste n’était pas déjà venu en pleine après-midi, il n’aurait sans doute pas distingué la lugubre baraque peinte en goudron noir au fond du terrain.

– Eh bien, on y va ? demanda Parmentier avec impatience.

– Euh.. attendez, répondit Juste. Il… il vaudrait mieux éviter de marcher au milieu du terrain d’exercice. Ne pas mélanger les empreintes. D’ailleurs,… il y a déjà les miennes, tout à l’heure. Passons par la gauche, en longeant la clairière.

En disant cela, Juste eut l’étrange impression qu’il tentait de se disculper de quelque chose au regard des autres. Par quelle peste étaitil déjà contaminé ?

Juste atteignit la cabane le premier. Il tremblait. Lepinois dit d’une voix sourde :

– C’est une odeur que je reconnais entre mille. Du macchabée en été !

Personne ne répondit. Au moment où Juste allait empoigner le loquet de bois, Parmentier intervint :

– Dites, Juste. Vous avez déjà ouvert cette cahute tout à l’heure. Il vaudrait mieux mettre des gants. J’espère que vous n’avez touché à rien d’autre. Sinon, bonjour les empreintes.

– Mais… je ne savais pas ce que… et il y avait la petite… j’ai fermé presque aussi vite.

– Ne vous excusez pas. Vous ne pouviez pas savoir. Mais il faut rester pro dans cette affaire. Et ne pas perdre la tête.

On aurait dit que le juge lisait dans ses pensées.

– Laissez faire Bultot et Goffinet. On voit que vous n’êtes pas dans votre assiette.

Juste s’effaça. Bultot avait déjà enfilé ses gants et allumé la lampe torche. Dès que la porte fut ouverte, une nouvelle nuée de mouches s’échappa de l’ouverture. Un nuage moins fort que celui qui avait surpris Juste dans l’après-midi.

– On dirait qu’il y a de quoi assurer un festin pour ces sales bestioles, continua Lepinois.

Juste reconnaissait bien là la manière détachée qu’avait Lepinois de dédramatiser la pire des situations. Il fallait sa dose d’humour si l’on voulait tenir dans ce métier.

– Merde ! C’est quoi ça ? jura Goffinet, entré juste derrière Bultot dans l’obscurité de la cabane. Une furie de mouches continuait à virevolter dans l’air putrescent. Nom de Dieu !

Il bouscula le juge et se rua dehors. On entendit un râle et un clapotis de vomissures. Bultot garda la torche braquée sur la vision, tétanisé, le souffle court. Plus personne ne disait rien.

Le juge prit la deuxième torche de Bultot, Lepinois celle de Goffinet qui n’osait plus entrer, et à eux trois, ils éclairaient maintenant l’horreur, comme si c’était un spectacle qu’ils avaient préparé à l’intention de Juste. C’est Parmentier qui rompit le silence.

– Inspecteur, je vous comprends mieux maintenant. Qui a pu faire une chose pareille ? La petite a vu ça ?

– Non, elle dormait sur mon épaule, dans le sac à dos. Du moins, je l’espère.

Exactement au milieu de la pièce, il y avait une corde qui descendait du plafond. Au bout était suspendu un corps, les bras liés. Le corps était entièrement nu. Et les mouches revenaient maintenant se coller avec voracité à deux endroits de ce corps : d’abord le visage, qui avait été réduit en bouillie par des coups portés avec une violence démente, et plus bas, à la naissance des jambes, où l’on n’avait aucune peine à remarquer une énorme tache noire, celle que laisse le sang d’une plaie béante quand un homme a été émasculé. Sur tout le torse, il y avait des marques de brûlures sans doute provoquées par un tisonnier ou un instrument de barbecue.

– Il n’y a pas une autre issue à cette foutue cabane ? On pourrait faire courant d’air pour dissuader les mouches. Elles commencent à me taper sur le système.

La voix de Bultot tremblait. Il tendit la torche à Juste et sortit précipitamment. Et puis d’autres gargouillis dans les fourrés dehors.

– Goffinet ! Vous êtes là ?

– Oui, monsieur l’inspecteur. La voix était hésitante.

– Vous avez votre radio avec vous ?

– Oui, monsieur.

– Appelez la brigade. Il nous faut des renforts. Et de la lumière. Euh… écoutez !

Tout le monde retint son souffle. Juste gardait son doigt levé en l’air.

- Vous entendez ? C’est le bruit d’un moteur. C’est loin, mais ça s’approche…. Zut, ça diminue…. Plus rien. Mais ça veut dire qu’il y a une route pas trop loin. Il faut la trouver avant qu’il ne fasse noir. Ce sera plus facile pour acheminer le matériel et les hommes. Bultot, ça va ? Venez avec moi, on va trouver cette route. Goffinet, attendez mon retour. Il faut que je puisse indiquer aux autres par quel itinéraire ils doivent venir. Ce sera de toute manière mieux que par le sentier qui monte.

– Dites, Juste, on dirait que vous avez repris du poil de la bête, dit le juge. J’aime mieux ça. Et nous, qu’est-ce qu’on fait, en attendant ? Je déteste rester là à me tourner les pouces.

– Monsieur Lepinois, faites votre travail pour le corps. Monsieur le juge peut vous aider à le dépendre dès que c’est nécessaire. Mais je crois que d’abord, à vous deux, vous devriez vérifier le sol de la cabane pour voir s’il n’y a pas d’empreintes. Soyez systématiques, ne marchez pas partout. Et décidez d’un moyen de marquer le sol si vous trouvez quelque chose d’intéressant ; des bouts de bois par exemple. Je… je suis désolé d’être aussi amateur. J’étais sonné par cette vision. Cela m’obsédait. Et je ne sais pas pourquoi, mais j’avais peur pour ma femme et ma fille. J’aurais dû penser à faire venir plus de monde et du matos.

Bultot toussa dans son dos. Cela voulait discrètement dire que si on n’arrêtait pas les mondanités, on ne trouverait pas cette foutue route avant la nuit.

Juste et Bultot repartirent le long du bord opposé de la clairière. Il devait bien y avoir une entrée, un sentier qui venait là, de quelque part. C’est Bultot qui le vit le premier.

– Là, c’est clairement piétiné. Et ça s’enfonce dans le bois. Allonsy !

Heureusement, ils n’avaient pas encore besoin de lampes torches. Ils marchèrent un petit kilomètre dans un bois de jeunes chênes, à plat. Le sentier était étroit. Sans doute un homme à la fois. Cela faisait-il partie des manœuvres ? Ou des consignes ? Ils marchaient à côté du sentier, pour laisser les éventuelles empreintes intactes. Après un virage sur la droite, le sentier disparut soudain sous un amas de branchages de sapins. Cela ne leur parut pas très naturel. Les branches ne s’étalaient pas vraiment très loin à gauche et à droite. On aurait voulu montrer qu’on barrait l’accès qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Piège grossier facilement déjoué. Les deux hommes contournèrent l’obstacle et retrouvèrent le chemin un peu plus loin. Et là-bas, au bout, les lumières des phares d’une voiture qui débouchait de la vallée. Le soir tombait lentement. En cinq minutes de marche forcée, ils étaient sur le macadam. Un mince ruban d’asphalte que Juste reconnut tout de suite : le dessus de la ferme de Pirmont vers Séry. Il n’avait jamais mis ensemble la clairière maudite et le village de Séry. Et pourtant, quand il revoyait la carte dans sa tête, et s’il laissait l’Ourthe faire sa courbe rentrante un peu plus qu’il ne la sentait d’instinct, la proximité devenait naturelle.

On est tout petit sur la surface de cette terre, juste un point qui déambule sans savoir où il va.

En deux minutes, il avait appelé le poste de Rochelle, indiqué l’endroit et fait la liste des hommes et du matériel nécessaire. C’était dimanche, certains devraient venir de Marche, s’ils n’étaient pas déjà pris ailleurs. Juste aurait d’habitude crié au téléphone, menacé violemment le planton, mais ce soir, il n’était capable d’aucune violence. Il l’avait assez vue à l’œuvre dans la cabane.

Il fut tenté de rester au sommet de la côte pour attendre l’équipe technique qu’il venait d’appeler. De renvoyer Bultot à la cabane avec les autres. De pouvoir se dire pendant vingt minutes que rien de tout ceci n’était arrivé. Un cauchemar dont on se réveille éberlué. Mais il n’en fit rien, finalement.

– Bultot, attendez ici et guidez-les vers la clairière. Ne touchez pas aux tas de branches. Evitez de marcher sur le sentier. Éclairez au maximum devant vous. Enfin… vous savez bien. Je n’ai pas à vous faire la leçon.

Il eut un faible sourire. Et l’immense envie de prendre Bultot dans ses bras et de le serrer très fort. Pour se réchauffer au contact d’un type bien contre tout le mal du monde. Il n’en fit rien. Mais cette envie le troubla. Il avait vraiment subi un grand choc.

Chapitre 2 : LUNDI

Lepinois n’avait jamais travaillé aussi rapidement. Le lundi midi, il téléphonait à Parmentier et à Juste en annonçant qu’il avait « fait le tour du personnage ». Ils se fixèrent rendez-vous à 14.00 pour une première réunion de travail.

L’ambiance était lourde. Tous les protagonistes semblaient avoir été contaminés par la morbidité de Juste. On pouvait voir l’ombre du supplicié tourner devant eux dans le vide au milieu des tables de travail.

– Hum… on y va ? C’était Lepinois qui avait des choses à dire. Il devait être le seul. Bon. Individu mâle, âgé de 35 à 40 ans. Un mètre quatre-vingt, très athlétique, sans doute musclé par la pratique du sport.

Jusque là, on aurait dit la description d’un Apollon toujours vivant, une star des stades qui affole les femmes.

– Il est décédé il y a au maximum 72 heures, ou trois jours si vous préférez ; ce qui nous fait au plus tôt vendredi dans la journée.

Juste savait qu’il aurait le rapport in extenso, mais il préférait prendre note pour dissimuler sa grande nervosité.

– Sa mort est sans aucun doute due à l’importante hémorragie provoquée par l’émasculation. Je crois qu’il était toujours vivant quand tous les autres coups lui ont été portés, les brûlures sur le torse et les coups au visage, mais son corps ne contient presque plus de sang.

Juste se mit à trembler. Il ne pouvait déjà plus écrire. Qui avait pu faire ça ? Quel motif pouvait justifier une telle bestialité ? Qui était ce type ? Il se lança. Cela le libérerait peut-être.

– Avez-vous des indices permettant d’identifier la victime ?

– Vous savez, il était nu, accroché à une corde. On n’a même pas retrouvé le… la… ce qui lui a été coupé. Et on n’a pas retrouvé de vêtements, pour autant que je sache. C’est exact ?

– Comment savez-vous qu’il a entre trente et quarante ans ? » Juste devenait déjà agressif. Il parlait à Lepinois comme si l’autre ne savait pas ce qu’il avançait. Celui-ci marqua une pause, fixa Juste d’un regard appuyé mais cordial, et il poursuivit sans lui répondre :

– J’ai trouvé une chose qui peut nous avancer. Le gars a sur l’arrière de l’épaule droite une sorte de tatouage dont j’ai fait une photo – elle est dans le rapport. J’en ai fait un dessin ici, pour vous donner une idée. C’est un peu effacé, on dirait un tatouage bon marché fait il y a des années d’ici. Regardez.

On distinguait un cercle noir, dans lequel un losange blanc avait été découpé, et dans ce losange, le dessin d’une sorte d’animal, un lion peut-être, présenté légèrement de côté, dans une position menaçante, gueule ouverte, l’arrière-train relevé, la queue raide, prêt à bondir.

– C’est un lion ? » La question venait de Bultot. « Vous avez déjà vu ça quelque part ? Moi pas.

– Il n’y a pas de texte ? Une devise ? un slogan ? » demanda Juste.

– Non, rien. Pas de mot autour ou en dessous. » répondit Lepinois. Mais si ce tatouage est autre chose qu’un truc personnel, on devrait savoir assez vite ce qu’il signifie. Non ?

– Peut-être… peut-être… » ajouta un Juste pensif. « Je crois qu’on a une nouvelle branche d’expertise, comme ils disent, à Bruxelles. Ils sont reliés à un bureau européen qui recense tous les tags, les bande-roles, les signes des groupes qui veulent se faire remarquer. Vous n’avez pas lu ? C’était dans le dernier bulletin de liaison.

Ils firent tous non de la tête, vaguement coupables. En fait, tous, c’était deux personnes : Lepinois et Bultot. Les autres étaient retenus ailleurs, Juste les convoquerait quand les choses auraient un peu avancé.

– Je vais les contacter dès que j’ai la photo. Vous croyez que le dessin serait utile aussi ?

– Vous avez déjà la photo dans le dossier électronique que je vous ai transmis avant de venir. Je crois qu’elle devrait suffire. Elle est assez claire.

– A-t-on d’autres indices ?

– Non, rien de particulier. Je dois encore faire quelques analyses complémentaires, revérifier certains paramètres, et d’autres petites corvées, mais je doute que cela nous apprenne quelque chose. Bien sûr, vous avez aussi les empreintes digitales. Cela pourrait servir, mais la recherche est lente.

– Merci, monsieur Lepinois. Je me demande comment vous pouvez tenir le coup en manipulant de telles horreurs. J’admire.

– C’est mon boulot. J’essaie de le faire le mieux possible. Ici, c’était quand même costaud. Je n’en voudrais pas des pareils tous les jours. C’est à douter de la condition humaine. Quelle boucherie !

Juste sentit les restes de son déjeuner remuer dans son estomac. Il décida de poursuivre sans en remettre une couche.

– Bon. Bultot, pouvez-vous trouver le propriétaire du terrain d’entraînement ? On aura de jolies questions à lui poser. N’ayez pas peur de secouer le cadastre au cas où ils feraient des manières. D’après la situation de la route de Séry, cela ne devrait pas être trop difficile. Et retournez là-haut avec Goffinet, par la route bien sûr, pour examiner le terrain. Il faut fouiller tout cela avant les prochaines pluies. Ils annoncent de l’orage. Si vous avez le courage… non, vous aurez le courage, je le sais, passez la cabane au peigne fin. On est peut-être passé à côté de quelque chose. »

Bultot rangeait déjà ses feutres verts et rouges. Nul doute qu’il avait pris note bien mieux que Juste.

– Moi, je me charge pour l’instant de trouver la signification de ce tatouage. Et je lance un avis de recherche international. On ne sait jamais. C’est bizarre, la victime ne me semble pas d’ici. Ces cheveux noirs. Et ce tatouage étrange. Enfin, on verra….

Lepinois se levait. On aurait dit qu’il avait soudain mal au dos.

– Je vous contacte dès que j’ai des choses en plus, inspecteur. Et tâchez de vous reposer un peu, vous n’avez pas bonne mine.

Juste allait lui confirmer qu’il était tout retourné par cette affaire, sans pouvoir préciser exactement ce qui le bouleversait. Il choisit de ne rien dire.

Après avoir lu le rapport de Lepinois sur son ordinateur, il envoya la photo à Interpol avec les informations d’usage. Il se demandait si quelqu’un pourrait reconnaître le supplicié derrière les innombrables plaies et bosses qui tuméfiaient son visage. Il envoya la photo du tatouage au service central dont il avait parlé. Il était content d’avoir pu retrouver les coordonnées du service sans devoir chercher des heures. Son côté méthodique ne l’avait pas encore abandonné.

Il suivit à moitié les conseils du légiste. À quinze heures trente, il décida de rentrer chez lui. Il voulait s’occuper de Marissa. Cela lui apparut, au moment où la pensée surgit, comme la chose la plus importante à faire en ce bas monde.

La campagne était brûlée par la chaleur de cet été inattendu. Voilà trois semaines que le soleil ne quittait plus le ciel, sans aucun nuage pour l’amadouer, et les températures torrides ne baissaient qu’après un orage aussi violent que bref, pour s’envoler de nouveau dès le lendemain vers des sommets qualifiés d’historiques par l’Institut Météorologique National. Les fermiers avaient fait d’excellentes fenaisons, mais il y aurait peu de regain, et on entendait déjà leurs litanies et leurs complaintes pour les céréales qui seraient rares et donc chères, et les primes qu’il faudrait débloquer. On commençait déjà à nourrir les bêtes dans les prés avec le foin à peine récolté. On allait vers une nouvelle « catastrophe ». Pour les gens de la terre, la vie était devenue une suite de catastrophes plus ou moins terribles, et rien n’allait plus comme avant.

En suivant une très lente caravane hollandaise, Juste réfléchissait. Il ne pourrait de toute manière pas la dépasser avant les derniers virages près de la maison. Autant prendre son mal en patience. Il avait décidé qu’il n’était pas pressé. Une idée prit forme dans sa tête. Chaque fois qu’il pensait au supplicié, il y associait le visage poupon de Marissa. Cela l’obsédait. Il venait peut-être de comprendre. C’était le schéma de l’innocence. Ce type qu’on avait massacré de façon aussi odieuse était livré à ses bourreaux sans aucune défense. Et quel autre être pouvait autant représenter une vie sans défense que sa petite Marissa ? Ce petit bout de bonheur à qui rien de dangereux ne devait arriver. Les larmes lui venaient maintenant aux yeux. Et sa gorge se nouait. Il avait beau essayer de se raisonner, de se dire qu’elle ne courait aucun danger, l’inquiétude restait la plus forte, et il n’aimait pas cette impression. Elle le déforçait dans son travail, il le sentait bien. Devrait-il en parler à Claire ? On aviserait.

Emporté par ses réflexions, Juste n’avait pas vu qu’il avait déjà dépassé d’au moins un kilomètre l’embranchement vers son domicile. Il jura, maudit la caravane et son conducteur indolent, et fit demi-tour sur la route, fébrilement, alors qu’il aurait pu attendre le pro-chain carrefour pour tourner sans danger. Un mastodonte transportant des grumes dut s’arrêter sur l’asphalte pendant qu’il achevait ses manœuvres. Il s’élança à nouveau dans la bonne direction en faisant crisser les pneus ; nerveux, pas très fier. Et quand le camionneur lui adressa un appel de phares en klaxonnant, Juste faillit lui faire un bras d’honneur. Il se ravisa au dernier moment, ralentit l’allure et tourna dans sa rue comme si de rien n’était. Mais son cœur cognait dans sa poitrine. Il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond chez lui !

Il était content de rentrer à la maison. Soulagé plutôt. Parviendrait-il à ne pas penser à l’affaire qu’il avait sur les bras ? Il le fallait. Dans l’allée du garage, le moteur à peine éteint, il resta un instant en admiration devant les superbes parterres de fleurs que Claire soignait avec passion. Toute la maison avait rajeuni depuis qu’elle était là : les papiers peints, la décoration, la vaisselle, les draps de bain, les luminaires. Il avait dit oui à tout, pendu de nouvelles archelles, fixé des tringles de rideaux, repeint du mieux qu’il pouvait ce que Claire lui laissait. Le veuf éploré qu’il avait été se retrouvait dans le nid douillet d’une famille heureuse. Il sourit d’aise en ouvrant la portière de la voiture. Gris métallisé, la carrosserie : c’était encore un choix de Claire, qui avait gardé sa petite bagnole bleue pour les courses et les escapades à la ville ou chez ses parents.

– Oh, mais tu es plus tôt que les autres jours. En voilà une bonne surprise !

Claire venait vers lui pour l’embrasser. Elle portait une blouse légère de soie rouge, décolletée, avec dans l’échancrure un des colliers qu’il préférait lui voir porter, celui qu’il avait ramené d’une mission à Riga, en Lettonie. Un montage d’argent et d’ambre. Son short en jeans lui moulait parfaitement les hanches. Il la serra contre lui.

– Quand je vois comme tu es belle, je me dis que j’ai bien fait de rentrer vite.

– Hmm, merci, monsieur. Monsieur est en veine de compliments. Je prends.

Il lui donna une petite tape sur les fesses, elle fit un petit saut coquet sur le côté et le fixa d’un regard qui en disait long. Son basventre à lui se réveillait.

– Alors, petite fille, dit-elle en prenant Marissa assise dans son parc, on va faire une démonstration à son gentil papa ?

Juste voulut prendre la petite dans ses bras, elle lui tendait ses petites mains en roucoulant des sons, mais Claire lui dit avec une fausse sévérité :

– Non non, la démonstration va commencer. Papa va se mettre là, près de la table, accroupi, et moi je vais dire à Marissa…

Elle posa la petite par terre en la tenant sous les bras, et continua :

– …que Marissa va… marcher jusque papa ! »

Jour de fête : la petite se mit en route, d’abord en luttant un peu pour garder l’équilibre, les yeux écarquillés par l’effort et la concentration, puis Juste vit progresser en zigzag jusqu’à lui le petit bout aux jambes arquées et dodues, avec sa chemisette tachée de yoghourt aux fraises, le lange pendouillant entre les cuisses, et qui lui souriait en arborant le trésor de ses trois dents. Elle tendait les bras pour qu’il la saisisse, il dut se forcer à ne pas sauter à sa rencontre, ses yeux se brouillèrent de tous les sentiments possibles, et il l’attira pour la serrer contre lui. Qu’elle disparaisse en lui. Il sentait qu’il parlait fort :

– C’est merveilleux, ça, Marissa, c’est superbe, papa est content, très content, très très content.

Et il la tenait contre lui, la soulevait, lui embrassait les joues, jusqu’à ce qu’il l’entende pleurer. Claire s’approcha doucement et reprit la petite à un papa soudain penaud. Marissa pleurait maintenant comme une enfant qui a eu très peur. Qu’avait-il donc fait ?

– Ce n’est rien, ma Marissa. Papa ne connait pas sa force. Et il est trop content de voir comment Marissa est devenue une grrrande fille.

Elle embrassa la fillette doucement, en chantonnant, alors que la petite se calmait quelque peu, secouée par des sanglots espacés. Puis Marissa regarda Juste, le fixant avec des yeux qui disaient qu’elle ne le connaissait pas. Il n’avait pas bougé. Il ne savait que faire. Claire lui glissa :

– Chéri, c’est beaucoup d’émotions à la fois, va. Prends une douche et mets-toi à l’aise, je fais un petit goûter qui sera prêt dans dix minutes. C’est bon ?

Il eut un sourire gauche et quitta la pièce sans un mot, en se débarrassant de sa veste.

La soirée était douce. Un peu de vent pour secouer les feuillages. Juste fumait une pipe, assis dans son fauteuil favori, en short et T-shirt, et il sirotait lentement le reste de vin du repas du soir. Marissa dormait depuis une bonne heure déjà. Claire lisait un bouquin, mais il sentait bien que le cœur n’y était pas, qu’elle revenait à la même page trop souvent, comme une lectrice distraite. Elle ferma le livre, le posa sur la table de la terrasse, et approcha son fauteuil de celui de François, pour lui prendre la main.

– Dis, chéri, n’as-tu pas quelque chose à me dire ?

– Moi, peut-être pas, mais toi oui.

Elle partit d’un petit rire forcé. Puis son visage se ferma.

– Je te trouve très nerveux depuis hier soir. Depuis le début de cette enquête. Je ne veux pas savoir ce que tu as vu dans la cabane, si tu refuses de me le dire, mais je crois que ce serait mieux pour nous deux. Je me doute bien que cela doit être terrible, mais je suis prête à entendre ça. Je préfère savoir plutôt que de me tourmenter comme une aveugle dans la nuit. Tu comprends ?

Il poussa un profond soupir, posa la pipe, prit un peu de vin, puis il commença :

– On a découvert le cadavre d’un gars abominablement torturé dans cette cabane. Et je ne peux m’empêcher de faire chaque fois que j’y pense le rapprochement avec la petite. Je sais, ça n’a pas de sens, mais c’est plus fort que moi. C’est comme s’il allait lui arriver quelque chose, et je ne sais pas quoi. D’ailleurs, il n’y a rien pour expliquer tout ça. Mais je suis sans cesse inquiet.

– Tu n’avais jamais vu un truc comme ça avant ?

– Non, jamais. En fait, si. Un soir à la télé, quand on était petits, avec mon cousin. On n’avait pas encore la télé chez nous, alors on allait regarder des films, et les matches de foot, en noir et blanc, chez un vieux voisin qui ne demandait pas mieux que d’avoir de la compagnie. On aurait dû voir le match, c’était le Real Madrid contre une autre équipe, je ne me souviens plus, mais il n’était pas transmis. Alors on a regardé un policier. Il y avait peu de choix à cette époque, à peine deux ou trois chaînes qui donnaient des programmes à partir de sept heures du soir. Le film s’appelait Guet-Apens à Tanger, je ne l’oublierai jamais. À la fin du film, il y a une séance de torture d’un gars que les autres veulent faire parler en lui brûlant le ventre avec un fer à repasser chauffé à blanc. Le gars meurt avant d’avoir lâché le morceau. Je me suis levé, j’avais envie de vomir, j’ai titubé vers la rue, je me suis appuyé contre le mur, et j’ai senti que j’avais les lèvres toutes gonflées. J’ai marché un peu, de long en large, pour évacuer la peur et essayer de faire dégonfler mes lèvres. Je suis peu à peu revenu à un état plus calme, mon cœur palpitait moins, et ma lèvre supérieure au moins reprenait une consistance normale. J’ai attendu le cousin devant la porte, on est rentrés ensemble chez nous, j’ai prétexté un besoin pressant à satisfaire pour lui expliquer ma désertion. Il a voulu me raconter les dix dernières minutes du film mais je ne l’écoutais pas. Voilà. Depuis ce jour-là, l’idée de torture provoque chez moi un sentiment de panique incontrôlable. Maintenant, tu sais tout.

Elle resta silencieuse un moment, comme par respect pour ce qu’il venait de dire.

– Tu avais quel âge ?

– Sept ou huit ans. C’était avant qu’on entre dans la maison que papa venait de faire construire.

Nouveau silence.

– Ce que tu me dis me touche beaucoup. Je n’ai jamais voulu en parler, mais maintenant, je peux te le dire : j’ai vécu la torture. Oh, pas comme dans les films, ni comme prisonnier politique. Non. Comme épouse de ce salaud. Et je…

– Chérie, ce que tu…

– Non, François, ne m’interromps pas, c’est trop important pour moi. Il faut que ça sorte. C’est important pour nous deux. Alors écoute, s’il te plaît.

Il vida sa pipe, en bourra une autre, l’alluma, tandis qu’elle pour-suivait.

– Il était violent, ça je le savais. Mais au départ, c’était en mots, ou avec le chien du voisin, avec les chats qui venaient pisser sur notre seuil. Puis il a commencé à évoquer le sado-masochisme, les pratiques amoureuses bizarres, en en riant. Puis un jour il m’a demandé si j’étais volontaire pour essayer. Je sentais bien qu’il ne me faisait plus l’amour comme au début, qu’il avait l’air de s’ennuyer pendant l’acte, qu’il pensait à autre chose. Et j’avais peur de le perdre. Les femmes ont toujours peur de perdre leur mec. C’est comme perdre un défenseur. On est comme ça. Alors, comme une conne que j’étais, j’ai dit oui, timidement, pour le garder près de moi. Et au début de ce nouveau… genre, il était redevenu très amoureux. C’était comme un jeu. « Je ne veux pas te faire mal. » « Dis-moi quand ça serre trop. » « Tu dois y trouver ton plaisir aussi. » Et toutes ses salades. Enfin, je juge comme ça maintenant, à ce moment-là, c’était excitant, une autre dimension, comme disent les psys. Puis il a voulu chaque fois aller plus loin, je n’y trouvais plus de plaisir, le plaisir avait fait progressivement place à la peur, et je savais que cela finirait mal et même qu’il n’y aurait pas de fin. Mais je n’osais pas protester ou dire non, car, tu vois, dès que j’étais à sa merci, je me sentais prisonnière, pas seulement de mes liens, mais aussi de mon manque de volonté de le faire arrêter. C’était une machine infernale qui devait aboutir à quelque chose de fatal. Je commençais à inventer des migraines, des règles douloureuses qui n’en finissent pas, je passais des semaines de terreur à l’idée qu’il allait me proposer une nouvelle séance. J’ai quand même un jour dit non, et refusé de continuer sur cette pente. Il devenait incontrôlable, ses yeux étaient déments, il ne pensait plus à moi, il était seul dans l’acte. Alors, il a commencé à me battre. Je suis retournée plusieurs fois chez mes parents pour trouver refuge. Tu connais la suite… Voilà, je voulais que tu saches. Tu n’es pas tout seul dans ce cauchemar. Mais je suis vivante. Oh Dieu, que je suis vivante !

Juste avait depuis longtemps arrêté de tirer sur sa pipe éteinte. Il n’aurait rien pu dire. Il prit la main de sa femme dans la sienne, puis la baisa doucement. Les doigts de Claire étaient froids. Il se mit à les réchauffer au creux des siennes. Ils restèrent ainsi un long moment, à fixer le noir devant eux, le noir et ses fantômes.

Vous savez, c’est la première fois que je montre ces photos à quelqu’un… Ah, la voilà ! Vous voyez, elle date. C’est la plus ancienne photo de ma mère que je possède. Elle est de 1945. Il n’y a aucun doute là-dessus. C’est ce que m’a dit mon père. Sa future femme sourit tristement devant l’objectif. Elle espère qu’on ne verra pas trop qu’elle porte une perruque. En fait, ma mère était blonde, mais la seule perruque qu’elle ait trouvée après avoir été tondue était faite avec des cheveux bruns. Faute de grives,… Mon père l’a connue en prison, à Namur, en 45. Lui avait été arrêté en février sur une dénonciation anonyme, comme quoi il aurait fait du commerce avec les Allemands. Quand maman est morte d’un cancer, en 1960, j’avais quatorze ans, mon frère Dominique dix. Papa nous a réunis un dimanche après-midi, autour de la table, après le patro. Il avait les larmes aux yeux, il était triste, amaigri, sa peau était toute grise. Il était veuf depuis trois mois, et inconsolable. Et il n’en sortait pas bien avec nous. Maman avait mis dix mois à mourir, dans des souffrances atroces. Les deux derniers mois, nous, on l’avait à peine vue ; elle était en clinique à Libramont, c’est papa qui encaissait tout.

Il nous a parlé d’une voix épuisée, puis dure, puis sévère, puis larmoyante. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Il nous a dit que jamais maman n’avait couché avec un Allemand, même un officier. Je me souviens bien, il avait ajouté « même un officier ». Il nous a demandé d’être fiers de notre maman, de la défendre « toujours et partout ». C’était une formule comme dans le catéchisme. Dominique avait l’air perdu. Trop jeune, sans doute. Moi, je comprenais par morceaux. Puis papa a raconté ce qu’il avait fait pendant la guerre, pour ne pas mourir de faim et nourrir ses vieux parents et ses sœurs. Il était l’aîné de sept. Du commerce de denrées, comme il disait, avec tout le monde, et parfois avec les Allemands. Il ne savait pas qui l’avait balancé ; peut-être un citadin qui espérait qu’il aurait tout pour rien parce qu’il venait de la ville ? Ou alors un autre marchand, ou un paysan jaloux ? À la libération, dit papa, il y avait beaucoup de héros autoproclamés. J’aime bien cette expression, « héros autoproclamés », elle dit bien ce qu’elle veut dire. Des héros qui fabriquaient des salauds pour justement se sentir des héros. Il avait été libéré après trois mois de tôle, faute de preuves. Il savait que d’autres avaient été fusillés avec des dossiers encore moins épais que le sien. Mais dès l’été 45, les tribunaux d’exception se fatiguaient déjà et pensaient à autre chose. Pour le même prix, à deux mois près, il était mort.

Mais ce dont je me souviens encore plus précisément, avec douleur, maintenant presque cinquante ans plus tard, c’est qu’il avait achevé sa confession par ces mots terribles, que je peux répéter par cœur, tellement ils m’ont marqué : « Et n’oubliez jamais ceci, les enfants. Si votre mère est morte du cancer après un an de souffrance épouvantable, c’est à cause des salopards qui l’ont dénoncée comme « fille de Boche ». Cette calomnie l’a brisée. Quand je l’ai rencontrée, elle avait déjà commencé à mourir ! ».

Chapitre 3 : MARDI

Il retournait au bureau dans un état d’esprit nettement meilleur que la veille. Il y avait eu cette confession de Claire qui l’avait fait se sentir un peu moins seul avec ses phobies, un peu plus modeste aussi, car là où lui ressentait des terreurs purement psychologiques, elle avait vécu le mal dans sa chair, avec le sentiment d’impuissance, la vulnérabilité, le dégoût de soi-même, l’angoisse de ne pas s’en sortir, d’appartenir à un fou dangereux, et tout simplement la peur de mourir.

Il gardait aussi à l’esprit tous les moments de tendresse qui avaient suivi cette conversation grave, la douceur des corps qui ont besoin l’un de l’autre.

Cette enquête reprenait à ses yeux une dimension presque normale, du moins pour l’instant. Il ferait tout pour qu’elle demeure dans les strictes limites du métier, sans déborder sur le terrain de l’intime.

Café, rapport du planton de nuit, courrier papier, rien de très important, puis Juste alluma son ordinateur. Il ne pensait pas qu’il aurait déjà des réponses à sa requête de la veille. Quelle ne fut pas sa surprise de constater huit messages d’entrée, dont quatre venant de la même source : le bureau-machin dont il avait parlé à Bultot et Lepinois lors de la réunion de la veille, qui collectionnait les tags et les logos. C’était le même expéditeur, un certain Jim Pageant, sans doute un Anglais, mais qui écrivait dans un français impeccable. L’Europe nouvelle, celle des polyglottes surdoués.

Monsieur l’Inspecteur,

En réponse à votre demande de ce lundi 10 août, je vous confirme que le tatouage dont question est celui généralement porté par les membres d’un groupe paramilitaire hongrois appelé Magyar Garda. Je vous tiens au courant de la teneur de l’idéologie de ce groupe dans un prochain courriel.

En espérant que cette information pourra vous aider dans votre enquête.

Cordialement.

Jim Pageant

Juste était abasourdi. Une telle réponse précise aussi vite. Il vérifia l’heure du message. C’était hier à 16.04. Il était à peine rentré chez lui, pour si maladroitement serrer sa Marissa dans ses bras, et la réponse était déjà dans sa boîte. Un peu comme si ce tatouage aux contours si mystérieux n’était pour ces spécialistes que l’évidence même, un petit galop d’entraînement, une question à trois points seulement. Il bondit sur le message suivant du même Pageant. Envoyé une demi-heure plus tard : le temps d’un café à la cantine. Il y releva au vol des informations qui parlaient d’extrême droite, de nationalisme, de xénophobie, de Grande Hongrie, de patrie en danger, de chasse aux Tsiganes… Le menu classique des fascistes de tous poils qui semblaient redresser la tête aux quatre coins du continent.

Le troisième message donnait surtout des références de livres et sites internet où on pouvait approfondir sa connaissance du programme politique de ces joyeux drilles magyars. On verrait.

Le quatrième était le même que le troisième. Comme quoi les spécialistes aussi font des erreurs. Juste eut un petit sourire mesquin.

Il bourra une pipe : la première de la journée. Il s’était juré depuis peu de ne commencer à fumer qu’après le repas de midi, et il avait jusqu’ici tenu parole. Cela faisait six mois qu’il respectait son engagement, à sa grande surprise d’ailleurs. Mais il sentait que cette journée ne serait pas comme les autres. Alors, autant traiter l’exception comme elle le méritait. Fumer l’avait toujours aidé à réfléchir. C’est du moins ce dont lui était persuadé. Il se disait parfois que l’ombre de Maigret se projetait un peu trop fort sur ce raisonnement, mais il n’en avait cure. Il lui fallait ce goût âcre de tabac puissant pour se sentir concentré. Et il y avait des tas de pensées qui assaillaient à ce moment son cerveau. Il prit des notes au vol.

Tout d’abord son intuition, sans doute confirmée maintenant, que le supplicié n’était pas d’ici. Ces cheveux noirs surtout. Il était sans doute Hongrois. Mais que venait faire un Hongrois d’extrême droite dans une cabane de la forêt ardennaise en plein été ? Et qui l’y avait amené ? Quel avait été son chemin depuis son pays jusqu’à ce lieu où il avait trouvé la mort ? Et quelle mort !

Il y avait aussi une inquiétude sournoise qui pointait dans son esprit. Si l’affaire prenait une tournure internationale, on lui enlèverait sans doute la conduite de l’enquête. Or, comme tout flic qui se respecte, il n’aimait pas qu’on lui confisque son boulot et qu’on le confie à des gars supposés plus à même de résoudre l’énigme. D’un autre côté, ce serait une solution parfaite à ce problème important qu’il avait bien dû reconnaître, ce transfert des éléments de l’enquête à son domaine privé. Il y gagnerait en sérénité. Nul doute que Claire aurait déjà signé les documents de décharge si elle en avait eu l’auto-rité. Elle avait certainement raison. De toute manière, elle avait toujours raison.

Les autres messages n’avaient rien à voir avec l’affaire. Des reliquats de dossiers terminés, sans plus. C’est alors que Juste réalisa qu’Interpol n’avait pas répondu. Cela signifiait-il que le martyr de la cabane était un inconnu de la justice ? Ou qu’il avait été tellement défiguré qu’il ne ressemblait plus du tout à un visage identifiable ? Il regretta de n’avoir pas envoyé là-bas la photo du tatouage. Cela aurait sans doute permis d’orienter les recherches. Hier après-midi, il devait être trop pressé, ou trop inquiet. Il allait recomposer le message quand on frappa à la porte. C’était Bultot.

– Bonjour. Je peux vous parler ? C’est au sujet du propriétaire du terrain.

– Bonjour Bultot. Entrez. J’ai aussi du nouveau. Notre cadavre est sans doute hongrois. Milice d’extrême-droite. Cela promet.

– Milice d’extrême-droite ? Ce serait une affaire politique alors ? Peut-être pas pour nous, inspecteur…

Décidément, ce Bultot va vite !

– Et qu’est-ce que vous avez ?