Amère patrie - Armand Henrion - ebook

Amère patrie ebook

Armand Henrion

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Opis

Un roman régional historique nourri de témoignages de familles belges de la Seconde Guerre mondialeDans le décor hallucinant d'une guerre qui les déchire, deux familles, l'une des Cantons de l'Est et l'autre de l'Ardenne, sont suivies à travers les périples de leur dislocation et de leur solitude. Ce roman, qui se présente comme une chronique aiguë et sans concessions à la réalité de l'Histoire, met en scène des personnages entiers et fidèles à leurs racines. Des images fugitives, des rêves d'un soir et leurs souvenirs mille fois revécus les empêchent de sombrer dans une déshumanisation mortelle.Au-delà d'un récit remarquablement construit où l'action, la tragédie et les évocations poétiques de la nature se succèdent, l'auteur nous livre une analyse tendre et lucide des rapports humains en des temps où la peur et le désespoir écrasent les consciences.Au-delà d'un récit remarquablement construit, l'auteur nous livre ici une analyse tendre et lucide des rapports humains en des temps où la peur et le désespoir écrasent les consciences...A PROPOS DE L'AUTEUR Armand Henrion est né en 1950 à Mandeffeld. Il est licencié agrégé en philologie germanique en 1972 à l'Université de Liège et directeur du Département de Pédagogie (ILES Bastogne) de la Haute Ecole Blaise Pascal.EXTRAIT Franz. Arlon, le 8 mai 1940.La grande salle d’étude bruissait du froissement des pages tournées. Les pupitres montaient et descendaient au gré des devoirs et des leçons qu’on commence et qu’on finit. Juché sur son perchoir au coin de la grande salle, frère Albert parcourait l’assemblée des étudiants d’un regard rasant par-dessus ses grosses lunettes. Il avait hérité d’un tel strabisme divergent qu’il était passé maître dans l’art de ne jamais permettre à ses proies de savoir qui était surveillé du haut du mirador. C’était la redoutable garantie d’une bonne atmosphère d’étude. Frère Albert avait une voix tonitruante, et les garçons sursautaient à l’annonce fracassante de leur nom, suivi de l’implacable injonction « page 30 », ou « page 52 ». La sentence était tombée : vingt copies manuscrites de la trentième page du cours de religion, et récitation le lendemain soir au début de l’étude. Il croyait dur comme fer à ces punitions aussi simples que fastidieuses, même si son propre cours de pédagogie, étudié aussi par cœur il y a quinze ans déjà, ouvrait le premier chapitre par cette merveilleuse phrase : « Un bon instituteur doit aimer ses élèves et comprendre la nature de leur âme. » Ça, c’était les idées de ses maîtres de formation, mais lui était surveillant depuis quinze ans dans la même salle d’étude, sans avoir donné la classe plus d’un mois après l’obtention de son diplôme.

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Franz. Arlon, le 8 mai 1940.

La grande salle d’étude bruissait du froissement des pages tournées. Les pupitres montaient et descendaient au gré des devoirs et des leçons qu’on commence et qu’on finit. Juché sur son perchoir au coin de la grande salle, frère Albert parcourait l’assemblée des étudiants d’un regard rasant par-dessus ses grosses lunettes. Il avait hérité d’un tel strabisme divergent qu’il était passé maître dans l’art de ne jamais permettre à ses proies de savoir qui était surveillé du haut du mirador. C’était la redoutable garantie d’une bonne atmosphère d’étude. Frère Albert avait une voix tonitruante, et les garçons sursautaient à l’annonce fracassante de leur nom, suivi de l’implacable injonction « page 30 », ou « page 52 ». La sentence était tombée : vingt copies manuscrites de la trentième page du cours de religion, et récitation le lendemain soir au début de l’étude. Il croyait dur comme fer à ces punitions aussi simples que fastidieuses, même si son propre cours de pédagogie, étudié aussi par cœur il y a quinze ans déjà, ouvrait le premier chapitre par cette merveilleuse phrase : « Un bon instituteur doit aimer ses élèves et comprendre la nature de leur âme. » Ça, c’était les idées de ses maîtres de formation, mais lui était surveillant depuis quinze ans dans la même salle d’étude, sans avoir donné la classe plus d’un mois après l’obtention de son diplôme. On lui avait demandé de remplacer pour quelque temps frère Joseph, mort d’une crise cardiaque foudroyante à la place qu’il occupait aujourd’hui. Il n’avait rien fait d’autre depuis, et c’était bien comme ça. Il obéissait ainsi à la voix de Dieu, de ses supérieurs, et de sa secrète aversion pour l’enseignement. Tout compte fait, enseigner le français, le calcul et le catéchisme à des bambins en culotte courte ne l’intéressait pas du tout. Mais comme c’était le chemin obligé de tous les religieux de sa génération, il avait suivi. D’ailleurs, même sa vocation ne lui paraissait pas une certitude totale : ses parents avaient éduqué leurs sept enfants avec l’unique objectif d’en offrir le plus possible au Seigneur. Ils avaient pleinement réussi : deux religieuses, deux prêtres, et lui chez les Frères maristes. Il restait deux sœurs plus jeunes dont le sort n’avait pas encore été fixé. De toute manière, le nom du père ne franchirait pas la limite de leur génération.

Frère Albert appréciait tout particulièrement le premier jour de l’année scolaire, où il pouvait toiser de la hauteur de l’estrade, du pupitre et de sa soutane les visages craintifs des nouveaux de première année, qui occupaient d’office les premiers bancs de la salle. C’était chaque année le même discours, les mêmes anecdotes, mot pour mot, un rituel immuable.

Frère Albert observait depuis quelque temps déjà un gibier bien intéressant au huitième rang de l’armée de pupitres : il ne voyait de sa proie que les cheveux blonds ondulés et une main qui tenait le couvercle du pupitre levé. C’était la manœuvre classique de celui qui veut parler à son voisin sans être vu, en feignant de chercher un cahier à l’intérieur du banc. Il fixa son regard sur le garçon qui partageait le banc avec le bavard – car celui-ci était déjà coupable. La position était correcte, crayon dans une main, tête penchée sur le cahier. Mais le surveillant n’eut aucune peine à déceler les secousses régulières qui animaient les épaules du garçon. Le pauvre pouvait à peine réprimer son fou rire. Il était flagrant que la blague venait de sa gauche, de derrière ce couvercle de bois si ostensiblement levé. La cause était entendue. Une clameur fit sursauter toutes les têtes et provoqua quelques pâtés d’encre sur les cahiers : — Franz Schröder, page 40 !

Le couvercle de bois descendit lentement, l’étudiant baissa la tête, vaincu.

— Hé, Franz, le pion veut te voir. Dans son bureau, tout de suite !

Franz appréciait peu cette convocation. Il était quatre heures de l’après-midi, la récitation de sa punition était prévue à huit heures du soir, et d’ailleurs il n’était pas prêt du tout. Cette maudite page 40 n’en était qu’à la dixième copie et, quant à la mémoire, n’en parlons pas ! Franz avait établi un plan de travail serré mais praticable pour se présenter devant frère Albert avec ses vingt feuilles et une connaissance suffisante du texte, ce qui lui permettrait d’éviter l’effet boule de neige des copies supplémentaires. Franz bouillait de rage devant cet arbitraire – quatre heures d’avance ! Il y avait aussi l’absurdité de la tâche ; les premiers mots étaient - ception de la Vierge et les derniers beauté du mira-. L’étudiant avait volontairement gardé les mots coupés en deux, la page 140 était et restait la page 140, et à punition imbécile, travail imbécile. Le pauvre Franz, en traversant la longue allée vitrée qui menait aux chambres des religieux, ne voyait pas bien comment il allait en sortir.

Chaque fois qu’il pénétrait dans cette partie de l’école, il vivait un réel changement d’univers. Autant la partie école lui semblait claire et dure, autant le quartier communautaire était à ces yeux sombre et doux. D’un côté des larges couloirs au dallage bruyant, pleins d’échos et de résonances, de l’autre des petits vestibules dont le parquet ciré rendait juste le bruit des pas, et des meubles patinés sous les portraits d’augustes défunts étranglés par leur plastron. Au milieu des hautes portes, des noms tantôt inconnus (CF Symphorien, CF Balthazar, CF Cyrille), tantôt familiers (CF Michel, CF Jean). Il lui arrivait de croiser au hasard de ses missions dans cette partie de l’institut des silhouettes courbées et recroquevillées de vieux religieux dont il pouvait à peine voir le visage, qui ne sortaient jamais de l’ombre de leur refuge, et qui semblaient aussitôt mangés par l’obscurité dès que leur chemin avait croisé le sien. Il ne restait alors qu’un léger frottement de sandales qui s’éloignait aussi, puis un claquement de porte ici ou là, et Franz, en se retournant, se demandait chaque fois si c’était bien un être vivant qui venait de passer, et dans quel univers ce spectre avait basculé derrière la porte close. Il lui semblait que vieillir devait être une chose bien terrible, et que cela ne lui arriverait jamais.

Il frappa à la porte de frère Albert, deux petits coups polis et distincts, auxquels répondit un sonore « Entrez », comme si la porte n’avait été qu’une paroi de papier qui faisait illusion. C’était une pièce carrée, avec un plafond très haut, joliment orné de moulures compliquées en plâtre jauni, une double fenêtre donnant sur la cour de récréation, et une porte basse à gauche… la chambre à coucher ? Franz n’avait jamais vu de lit dans ces pièces de religieux, et pourtant il fallait bien qu’ils dorment quelque part ! Ce ne pouvait être que là.

— Ah ! c’est vous, Schröder ? Avancez, je dois vous parler.

Franz sentit tout de suite qu’il ne s’agissait pas de la punition ; ce n’était ni le ton ni la formule.

— Schröder, vous devez savoir comme tout le monde que les Allemands ont déjà envahi quelques-uns de leurs voisins, et il se pourrait qu’ils veuillent en faire autant avec la Belgique. Ce ne sont peut-être que des rumeurs. Sans doute. D’ailleurs, beaucoup de soldats sont dans leurs familles. C’est que la situation n’est pas si grave qu’on le dit. Mais enfin, Schröder, vous êtes des « pays rédimés », comme plusieurs de vos amis ici, et vous savez ce qui vous arriverait si les Allemands prenaient la région ?

— Oui, Frère. Papa m’a dit à Pâques que je serais forcé d’être soldat allemand.

— Eh oui, Schröder. Vous et plusieurs de vos amis ici, parce que vous auriez l’âge de porter les armes. Qu’estce que vous en pensez ?

— Moi, Frère, je ne serai jamais allemand. Mon père a toujours dit qu’il était belge, et qu’il le resterait. Moi aussi.

— Fort bien, Schröder, fort bien. Je vous ai fait venir pour vous dire autre chose encore. Si les Allemands viennent chez nous, vous devez savoir que nous avons tout prévu pour vous et vos amis. N’ayez aucune crainte. Vous êtes l’aîné. Mais ne le dites à personne pour l’instant. Ça ne sert à rien de faire peur à tout le monde. C’est tout. Vous pouvez aller.

— Merci, Frère.

Franz esquissa un sourire de remerciement, essaya d’accrocher le regard du religieux derrière ses épaisses lunettes, mais frère Albert avait déjà saisi un livre sur le coin de la table et l’avait ouvert d’un geste brusque, comme si dans cette mise en scène il avait surtout soigné sa sortie.

Au moment où Franz posait la main sur le bouton de cuivre de la porte, il reçut une dernière phrase dans le dos :

— Et n’oubliez pas votre punition pour ce soir !

« La vache ! » pensa Franz, qui se demandait s’il n’avait pas dit cela à haute voix. Il s’efforça de refermer doucement le battant. Dans sa tête se disputaient plusieurs humeurs. D’abord la rage d’avoir été fusillé si près de la ligne, alors qu’il espérait une amnistie pour sa récitation ; une fierté réelle d’être le plus âgé des gars des Cantons de l’Est, celui à qui l’autorité confie un secret ; et enfin, comme une lame de fond qui noyait tout le reste, l’impression qu’une catastrophe allait se produire, quelque chose de terrible et qui le menaçait déjà.

Franz Schröder appartenait à cette population de langue allemande qui vivait en Belgique depuis la fin de la dernière guerre. En fait, eux n’avaient pas bougé, c’est la frontière, ce filet invisible, qu’on avait déplacée tantôt à gauche, tantôt à droite, au gré des coups de canon et de baïonnette qui gagnent ou qui perdent. Rien n’avait changé dans son village de l’Eifel, les hivers étaient toujours durs et longs, et le pain difficile à gagner. Son père avait fait la Grande Guerre du côté allemand, casque à pointe et moustache, et il racontait volontiers qu’il avait traversé la région d’Arlon à pied, sans savoir où il allait. Il se souvenait d’une bijouterie pillée par les siens au coin de la grand-place de Florenville, et aussi de quelques noms de villages français frontaliers : Matton, Pure… où ils étaient restés quelques jours en repos. Il n’avait pas fait Verdun, mais il gardait tout de même depuis 1917 une jambe raide par la faute d’un éclat d’obus qui lui avait déchiré le genou droit. Et il aurait ajouté qu’il pouvait désormais prévoir la pluie, tant il souffrait quand le vent tournait à l’ouest. À l’Armistice, le père Schröder avait installé sa jeune épouse Katharina dans une ferme du haut plateau. Leur premier enfant fut une fille, Hilde, et en 1921 naquit Franz, le mieux placé de la famille car il était l’aîné des garçons. C’est qu’à l’époque, les bonnes fées de la destinée – et l’argent de la famille – choyaient les garçons, et surtout l’aîné. Bien sûr, Franz devait mettre la main à la pâte, traire, faucher, moissonner, nettoyer l’étable, mais depuis l’âge de douze ans, cela ne signifiait pour lui que les vacances scolaires. Ses parents avaient décidé qu’il serait instituteur, un métier prestigieux et utile, et les deux sœurs en âge de travailler – Hilde et Anna – avaient été placées dès leurs seize ans dans de bonnes familles bourgeoises de Liège et de Verviers pour y parfaire leur français… et nettoyer le linge, langer les gosses, cuisiner et récurer ; leurs gages allaient presque entièrement à l’éducation de Franz, qui avait trouvé par la filière des Frères maristes une place d’élève à l’École normale d’Arlon, en passant trois ans d’antichambre à Habay. C’est d’ailleurs là que son frère cadet Anton se trouvait en ce moment, sur les traces de son aîné, à cinq ans de distance.

Lors de son dernier retour au pays, à Pâques de l’année 1940, Franz avait senti un changement. On ne pouvait pas parler de violence ou de remue-ménage. Mais quand même, certaines familles ne se parlaient plus, les sorties de messe le dimanche matin avaient perdu leur atmosphère d’assemblée. Ce n’était plus ça. Même parmi les jeunes de son âge, presque tous déjà à la ferme paternelle pour la vie, il y avait des groupes qui se réunissaient plus loin avec des airs de complot. Cette atmosphère attristait fortement le père Schröder. Il était un personnage important au village, car il avait la fonction de sacristain. Son apogée hebdomadaire était la collecte des deux messes dominicales. Depuis vingt ans, chaque jour du Seigneur le voyait remonter d’un même pas claudicant le chemin de terre qui reliait l’église à sa maison, portant dans deux petits sacs de velours grenat les oboles versées par la charité mesurée des paroissiens. Col blanc, cravate sombre, costume gris impeccable et bottines cirées. L’uniforme des dimanches. Et après le rituel du comptage des pièces – le père Schröder pouvait dire par cœur quelle précise fortune chacun de ses concitoyens sacrifiait au culte – c’était le moment du verre de schnaps, le seul de la semaine, que l’on partageait avec un ami en visite avant le repas.

Mais les amis avaient depuis quelques mois tendance à rester chez eux, et c’est ainsi qu’une chape de méfiance avait coulé sur cette trentaine de fermes au milieu du plateau. Au milieu du plateau et au bord de l’Allemagne ! Car c’est bien de là que parvenaient les rumeurs les plus extravagantes. Le chancelier Hitler voulait envahir le monde entier, et le village pour commencer. Il massacrait les Juifs et mettait tous ses ennemis, même les bons Allemands, dans des camps de travail forcé, il avait une armée puissante, il avait donné du pain à tout le monde, il n’aimait pas les enfants, il parlait bien à la radio, il mangeait de la chair humaine, il avait sauvé l’Allemagne du désordre, il était fou, il était un génie. Déjà, dans le village, on entendait certains manifester tout haut leur soutien enthousiaste à ce régime nouveau, et ils s’efforçaient d’en persuader les autres à renfort d’arguments et de coupures de journaux. Il y avait une chose qui unissait fondamentalement le haut plateau belge à l’Allemagne nouvelle ou ancienne : la langue. Le patois du village était le même qu’à Aix, qu’à Prüm, et au-delà, l’allemand officiel, même très coloré d’accent local, était un bien meilleur passeport que le français somme toute assez peu parlé par cette génération de paysans. La langue allemande leur donnait un sol commun avec leurs turbulents voisins.

Franz échappait à cette règle ; depuis huit ans, le plus clair de son temps se passait à Arlon, et les Frères pourchassaient férocement dans les conversations toute trace de parler germanique. Ils avaient si bien réussi avec Franz que celui-ci devait à chaque retour au pays patienter un ou deux jours avant de retrouver la manière. Et son français était à présent tout à fait libéré de l’épaisseur naturelle de sa langue maternelle. Il ne savait pas encore à quel point ce fait lui serait un jour d’un grand secours.

Le cours de géographie se traînait au gré du cours tortueux du Danube. Il traverse tant de pays avant de se jeter dans la mer que cela ferait bien une question d’examen, se disait Franz. Le soleil jouait avec le damier des carreaux qui séparaient la classe de la grande verrière, mais on ne pouvait pas encore dire si ce serait une belle ou une triste journée. Franz ne parvenait pas à fixer son attention sur la carte pendue au tableau, il ne cessait de remuer dans sa tête le discours sibyllin de frère Albert, et à tout moment il se prenait à penser l’avenir comme un coup de dés : si j’ouvre le livre avant la page soixante, il n’y aura pas de guerre. Si la mouche dépasse le porte-plume, je vais mourir bientôt. Et la guerre n’avait pas lieu, et il mourrait bientôt. S’il avait parié que la guerre allait éclater quand la règle métallique du professeur aurait touché la ville de Budapest, il aurait eu raison. C’est à ce moment précis que le directeur fit irruption dans la classe sans frapper. Le professeur sursauta, la règle tomba de ses mains, dégringolant de la Méditerranée vers l’Afrique au bas de la carte, puis sur l’estrade où elle fit un bruit de petit bois fendu. Hors d’haleine, frère Rodolphe annonça d’une voix qu’il voulait calme : « Rassemblement dans la grande cour, la communication est importante. » Ils se levèrent tous, certains rangeaient leurs cahiers dans leurs cartables avec les gestes mesurés des voyageurs qui préparent un grand départ. Franz avait rempli sa mallette de tout ce qui restait dans son banc, il sentait qu’il le quittait pour longtemps, il allait pouvoir livrer aux autres son secret. Frère Rodolphe annonça sobrement que les Allemands avaient envahi la Belgique le matin même, que les quelques externes rentrent chez eux, que les internes francophones et germanophones allaient être acheminés en lieu sûr, et que l’école était fermée jusqu’à nouvel ordre. Il conclut, la gorge nouée : « Que Dieu nous garde ! » « Les Boches n’ont qu’à rentrer chez eux ! » cria d’une voix hargneuse Jean Mathieu, l’un des meneurs de la troisième année. Il était connu pour sa rancune tenace à l’égard de la vingtaine d’élèves du haut plateau qu’il considérait comme des espions ou des parasites.

« C’est une parole inadmissible ! » répliqua frère Rodolphe, après un moment de stupeur. « Ils sont Belges et fiers de l’être, ils seront protégés comme les autres ! »

« Plus que les autres » pensa Franz qui savait ce qui l’attendait : l’uniforme allemand ou la fuite. Le silence se fit dans le groupe, Mathieu marmonnait des mots de colère, les autres se regardaient furtivement, avec des yeux désemparés, comme les passagers du bateau à l’annonce du naufrage.

C’est frère Albert qui rompit le lourd silence, en leur demandant d’une voix moins bruyante qu’à l’accoutumée d’aller faire leurs valises. Un repas serait servi dans le grand réfectoire dans une heure. Dernière cène…

Vers trois heures, avec le soleil de printemps dans les yeux, le groupe de garçons embarquaient dans le train qui les emmenait vers le sud. À la fenêtre d’un compartiment, Franz vit une main agiter avec frénésie une casquette à carreaux : c’était son jeune frère Anton, son compagnon d’exode.

Félix. Ardenne, le 10 mai 1940.

Le jour était déjà levé. On ne pouvait pas encore dire si ce serait une bonne ou une mauvaise journée. Le soleil gagnait lentement sur les nuages, mais il y avait de la timidité dans les rayons.

Félix marchait d’un bon pas. Dans la mallette de cuir brun devaient se trouver les tartines de pâté, la pomme et la gourde de café encore brûlant que Louise préparait depuis quelques mois, quelques doux mois de mariage ; et chaque fois que Félix quittait la petite maison dans le talus de schiste, il quittait un nid, comme un oiseau doit à regret quitter chaleur et sécurité pour voler de ses propres ailes. Il faut dire que Louise savait tout faire, il était bien avec Louise. Et il quittait aussi chaque matin un corps doux et lisse auquel il était parfois resté accroché toute la nuit, couché comme elle sur le côté, ses bras entourant le buste, une main posée sous le sein, les jambes dans le même arc, et ses pieds toujours chauds contre ceux de Louise toujours froids.

Le chemin de terre montait lentement entre deux fossés couverts d’herbe et de fleurs, renoncules et marguerites encore luisantes de rosée, et les gravillons s’enfonçaient dans les traînées d’argile qui striaient le chemin comme une grande chevelure. Il avait dû pleuvoir cette nuit, et beaucoup !

Il n’avait rien entendu, et c’était bien ainsi ; avant de se marier et de vivre avec Louise, n’importe quelle averse le réveillait, il rêvait souvent d’inondations dans lesquelles il mourait noyé. Rien de tout cela ne venait plus troubler les profondes heures de sommeil d’après l’amour.

Un bruit de pas alertes derrière lui le fit se retourner. Il reconnut tout de suite la casquette d’Aimé, son frère cadet, qui prenait le même train que lui. Aimé avait vingt-six ans, et il vivait toujours à la maison, chez les parents.

Les deux hommes se saluèrent en deux syllabes indistinctes, tout en continuant à grimper la route vers le point d’arrêt dont le toit plat apparaissait maintenant entre les noisetiers. Le village était lové dans la plaine de la rivière qui le traversait comme le diamètre d’un cercle. Les maisons trapues aux toits d’ardoise entouraient une île de prairies où les jeunes veaux formaient de petites taches blanches et noires. La forêt était le seul horizon où qu’on regarde, sauf au sud où un immense talus étrangement rectiligne barrait la vue. Sur ce talus courait la ligne de chemin de fer, le deuxième poumon de cette région jusqu’alors vouée à la misérable survie des petites fermes.

Il était amusant de voir Félix et Aimé, côte à côte sur le chemin matinal, habillés de la même manière : une veste noire élimée et aux manches trop courtes sur une chemise beige sans col, un pantalon gris soutenu par des bretelles, des bottines noires graissées et ferrées, et l’immanquable casquette de toile bien assise sur le crâne. Les cinq hommes qu’ils rejoignirent le long de la voie étaient du même moule, à une variante près, et c’est par la taille qu’on pouvait d’abord les distinguer, Félix étant assurément le plus grand de tous. Il semblait que l’Ardenne du travail était sans un mot, par tacite convention, tombée d’accord sur le même uniforme. En réalité, ils n’auraient pas pu varier beaucoup les couleurs et les effets, car ils n’avaient tout simplement rien d’autre à se mettre, mis à part la tenue sacrée du dimanche. D’ailleurs celui qui aurait osé ajouter une seule fantaisie à l’uniforme aurait irrémédiablement été traité de faquin.

— Ah ! v’là les Donaux ! Bien dormi ? dit le petit Verlaine à l’adresse de Félix, non sans ajouter à la question un sourire plein de sous-entendus. Félix décida de l’ignorer. Il détestait cordialement ce petit Verlaine toujours prêt à la moquerie et qui « ne pensait qu’à ça ». Peu de gens au village le supportaient, ce petit roquet si buveur et si bagarreur dans les bals des environs. Et Félix avait dû plus d’une fois intervenir avant que le pugilat entre Verlaine et son frère Aimé ne fasse une victime fatale. Le feu aux poudres ? Souvent une histoire de filles, sujet qu’Aimé prenait fort à cœur, comme pour faire honneur à son prénom.

— Fait pas si chaud pour un mois de mai ! Il en est tombé une fameuse cette nuit ! dit Aimé à la cantonade.

Le train avait un peu de retard, et ce n’était pas encore le bruit de la motrice qu’on entendait au loin, du côté de Bertrix, mais plutôt un bruit d’avion, un vrombissement plus haut dans le ciel, et plus irrégulier. C’est au moment où Félix scrutait l’horizon, là où la ligne des rails s’échappait à droite dans les buissons et les saules, que le petit Verlaine cria d’une voix anormalement forte :

— Tiens, v’là Louise qui arrive à vélo ! Félix, t’as dû oublier quelque chose.

Félix courut tout de suite au devant de sa femme, il pressentait l’annonce imminente de quelque chose de grave. Dès qu’elle le vit, Louise cria entre deux coups de pédales : « Hé, les hommes, c’est la guerre, c’est la guerre avec les Allemands, il faut partir, y a pas de train, c’est Roger qui est venu le dire ! » Louise n’eut pas le temps de quitter son vélo, les hommes l’entouraient en posant toutes sortes de questions qui se chevauchaient, elle restait debout, les deux jambes de part et d’autre du pédalier, reprenant son souffle, ne sachant à qui répondre, cherchant des yeux le regard de Félix qui lui semblait déjà si loin.

Un grand frisson avait parcouru l’échine des hommes à l’annonce du mot guerre. Ils ne pouvaient pas dire qu’ils n’y pensaient pas chaque jour ; les bobards allaient bon train, mais ils avaient une telle peur de partir qu’ils avaient chaque fois rejeté l’idée au fond de la mémoire. Il allait en être de même cette fois-ci. Ce n’était qu’une rumeur de plus, une mauvaise farce. Louise fut renvoyée par les hommes, ce n’était pas possible, ils allaient attendre, on verrait bien, même Félix ne disait rien. Elle redescendit le chemin, avec dans les yeux des larmes de rage et de tristesse pour l’imbécillité des hommes et l’inéluctable qui se préparait et allait tous les entraîner.

Le train ne vint pas ce jour-là, et les hommes regagnèrent le village.

Félix et Aimé. Flandre, 15 mai 1940.

Mais où étaient-ils donc ? La route était une lente procession de voitures bondées, de charrettes à bras, de landaus, vélos, chariots de ferme, brouettes, malles, valises, paniers et baluchons, et des milliers d’objets hétéroclites accrochés tout autour, pendant à des cordes de plus en plus fatiguées par les mouvements de la route : lampes à huile, jambons, casseroles, scies à main, couvertures. On eût dit une immense partie de piquenique improvisée, s’il n’y avait eu les visages fermés, les regards anxieux et l’incroyable nervosité des gestes et des paroles. Dans cette colonne d’exode, on parlait surtout flamand, les grand-mères sur les chariots, les gosses endimanchés à l’arrière des voitures, les hommes d’âge mûr qui criaient des commandements pleins d’assurance pour faire avancer le long ruban des véhicules, ordres futiles, tant était difficile la progression de tout ce pays qui fuyait.

Félix et Aimé marchaient presque dans le fossé sur le côté de la route pauvrement asphaltée, évitant de regarder les civils à l’arrêt qui comprenaient mal que d’aussi forts gaillards dans d’aussi beaux uniformes et avec d’aussi grands fusils à l’épaule marchent dans la même direction qu’eux. Eux fuyaient l’ennemi, la horde teutonne, les brutes germaniques, ils les sentaient dans leur dos et désespéraient d’avancer. Si l’armée fuyait plus vite que les civils, c’était à n’y plus rien comprendre. Un vieillard qui tenait par la bride un cheval de trait aussi vieux que lui leur lança une phrase en flamand qu’ils ne comprenaient pas, mais la furie de son regard et ses lèvres tremblantes disaient assez sa colère et son indignation pour ces soldats si lâches.

Félix et Aimé n’étaient ni lâches ni minables, mais ils se sentaient déjà très abandonnés. Trois jours qu’ils marchaient avec leur bataillon, refluant du milieu de la Flandre vers le sud, à travers des paysages d’un plat morne et sinistre, où le regard de ces Ardennais ne s’accrochait nulle part, avec des canaux aux eaux lentes et des rangées de peupliers à perte de vue. De temps en temps une colline timide que la route évitait. Ils se sentaient en pays étranger… Pittem, Zonnebeke, Geluwe… et pourtant, c’était toujours la Belgique. Au loin, quand la route était courbe, ils pouvaient apercevoir quelques camions bâchés contenant leur équipement, et de loin en loin de petits groupes de soldats qui devaient appartenir à leur bataillon, mais rien n’était moins sûr. Il fallait profiter des quelques grands carrefours de routes pour tenter de hasardeux rassemblements qui ajoutaient à la cohue de cette caravane démesurée.

Aimé et Félix n’étaient pas lâches, mais ils se sentaient perdus. Les ordres des officiers étaient de plus en plus rares et contradictoires. Il fallait marcher plus vite et en même temps attendre les autres, jeter le barda dans le camion et tout garder sur soi, passer à droite et à gauche, c’est une retraite pour mieux attaquer, les Français ne sont pas loin, les Anglais non plus, nous avons la situation bien en main…

Cette deuxième nuit de bivouac, Aimé et Félix la passèrent dans la grange d’une énorme ferme picarde posée en plein champ ; dans la cour intérieure, un invraisemblable bric-à-brac de matériel militaire datant de la dernière guerre : mitrailleuses rouillées, fusils, harnais de chevaux, le tout appuyé à un immense tas de fumier où l’herbe et les coquelicots avaient déjà eu le loisir de mêler leurs couleurs. Des flaques de purin stagnaient entre les gros pavés inégaux, et des nuages de foin voletaient à chaque coup de vent qui trouvait passage par une des portes basses du mur d’enceinte. La ferme était vide : ni fermier, ni bétail, mais leur départ était récent car les étables étaient encore denses de l’odeur âcre de paille et d’urine.

Il restait assez de foin dans la grange pour que chacun trouve de quoi s’allonger, et les hommes épuisés par deux journées de marche aveugle s’endormirent presque aussitôt. S’ils étaient restés éveillés ne fût-ce que cinq minutes dans le silence, ils auraient perçu au loin d’inquiétants roulements d’orage, la voix de la guerre qui les rattrapait. Mais ils dormaient.

Félix et Aimé. Boulogne, le 23 mai 1940.

« Boulogne-sur-Mer, c’est l’enfer sur terre ! » Personne n’avait ri au bon mot d’Édouard Denis, car en dépassant le panneau indiquant l’entrée de la ville, chacun pensait à soi, et à soi tout seul. D’ailleurs, Édouard Denis l’avait peut-être dit pour lui-même, il en rirait plus tard, s’il y avait un plus tard.

Jusqu’ici, les tirs de l’artillerie allemande sur leurs talons visaient les Anglais réfugiés sur la plage, le dos à la mer, et qui répliquaient en salves féroces. Toute la marchandise passait au-dessus de leurs têtes dans un vacarme infernal, et l’air était gris de poudre. Les quinze hommes qui couraient le long de la rue en rasant les murs avaient depuis deux heures perdu leur compagnie, leur fusil, leur sac et tout le reste, ils couraient vers l’intérieur de la ville déserte ; ils ne couraient même pas vite, la foulée était automatique, le premier tournait à gauche ou à droite et les autres suivaient, comme une équipée d’aveugles guidés par un borgne. Quinze hommes et pas un seul fusil… ils allaient mourir.

Soudain un souffle violent les coucha à terre le long d’un muret. Pendant une seconde, ce fut la nuit : ni bruit ni lumière, puis des cris affreux dans le groupe. L’obus avait ouvert un cratère de deux mètres dans le trottoir derrière eux, et les quatre derniers de la file ne se relevaient pas. Joseph Bailleux était face contre terre, son dos n’était qu’une flaque de sang avec de la peau et des restes de vêtements. Le grand Arsène était curieusement assis, adossé au muret, ses yeux vides regardaient ses jambes couchées devant lui, à dix ou quinze centimètres du tronc. Le corps bascula lentement vers le sol, et vint heurter le visage d’Hubert, le gamin de vingt ans, ce si beau visage sans plus de mâchoire, avec une langue épaisse et pourpre palpitant dans les flots de sang.

Édouard hurlait, son pied droit pendait dans le caniveau, il n’osait pas se redresser ; la botte était déchirée avec une étonnante netteté sur l’extérieur et les premières gouttes de sang commençaient à perler par la fente étroite. Félix et Aimé, qui pleuraient tous les deux, le saisirent par les épaules et le traînèrent dans l’avant-cour d’une grosse maison de briques ocre dont la porte cochère annonçait : JEAN LEVEQUE PRODUITS DE BOULANGERIE LAISSER LE PASSAGE LIBRE.

Les trois hommes se blottirent contre la porte cochère. Édouard leur dit dans un gémissement :

— Laissez-moi, je me débrouillerai, ne restez pas ici, les Boches vont arriver.

Les deux frères ne répondirent pas, ils fixaient la botte d’Édouard par où le sang continuait à couler, activé par le mouvement. Après quelques instants, Aimé murmura : « T’es fou. On reste avec toi. » Il ne savait pas s’il l’avait dit pour rassurer le blessé, ou pour se rassurer lui-même. Un étrange silence se fit partout, dans la ville, dans le ciel, dans la cour. Mais qu’est-ce qu’ils foutaient là, à des centaines de bornes de chez eux, sans savoir où étaient les leurs et d’où viendraient les autres ? Tout cela semblait surnaturel. Et aucun d’eux n’avait la moindre envie de bouger, de faire un pas de plus, les jambes étaient lourdes et sans force. La vie pouvait s’arrêter.

Soudain, le sol sous eux se mit à trembler, la porte cochère vibrait sur ses gonds. Édouard se mit à crier de douleur, car les trépidations des pavés sous son pied blessé le mettaient au supplice. Félix avança la tête dans la rue, au ras du mur, et ce qu’il vit lui coupa le souffle. À cinquante mètres de là, dans la rue qu’ils venaient de quitter, un immense char allemand roulait vers eux sur ses chenilles monstrueuses, une de ces créatures d’apocalypse qu’on ne voit que dans ses cauchemars. Le char était si haut qu’on aurait pu grimper directement de la tourelle dans les pièces des étages. Ce qui impressionnait le plus était le visage aveugle du monstre de ferraille, comme s’il ne progressait que par instinct, écrasant tout sous ses tonnes de fureur. La gueule menaçante du canon était muette, mais Félix sentit que c’est de là que surgirait la mort s’il se mettait à courir. Il se rabattit d’un seul coup derrière la porte et entraîna ses compagnons vers le fond de la cour, en espérant que la bête ne l’ait pas vu et ne le prenne pas pour cible à travers la porte. L’œil du canon était collé dans son dos. Il y avait une petite porte en bois qui devait donner sur une autre rue. C’était la seule issue possible. Ils tombèrent dans une ruelle déserte bloquée d’un côté par une voiture noire aux quatre portières grandes ouvertes. Aimé s’approcha… les clés étaient restées sur le tableau de bord. Le salut ? Non, aucun des trois hommes ne savait conduire ! Ah, qu’on leur donne une locomotive et ils feraient le tour du monde, eux, les hommes du rail ! Mais une voiture, c’était inutile. La situation était si absurde qu’ils se mirent à rire, même Édouard qui n’en pouvait déjà plus après les quelques pas à travers la cour.

Le bruit des blindés se faisait de plus en plus précis tout autour d’eux, ils devaient être des milliers de monstres en cortège prêts à tout anéantir. Félix vit le museau du premier tank se profiler au bout de la ruelle et passer lentement. Aucun espoir de ce côté. Il se retourna vers Édouard et Aimé qui levaient les mains au-dessus de leurs têtes. Il comprit aussitôt, sans les apercevoir, que des Allemands les tenaient en joue à l’autre bout de la venelle. Il leva lentement les bras. Il était soulagé. Il n’avait plus peur.

Si Félix et Aimé avaient été historiens quelques années plus tard, ou simplement généraux à cette époque même – c’est fou la difficulté qu’éprouvent les généraux à mourir à la guerre –, ils auraient su que l’aile gauche de la ligne anglo-française avait pivoté autour de Sedan, s’était engouffrée en Belgique et avait pris position sur la Dyle, ce qui, paraît-il, avait comblé d’aise le commandement allemand. Une colonne ennemie avait coupé à travers le Grand-Duché qui se rendit en un jour. Une autre était partie d’Eupen et de Malmedy à travers la forêt d’Ardenne que les Alliés considéraient comme infranchissable. Ça aussi, ça aurait bien fait rire Aimé, Félix, Édouard et les autres ! Leur Ardenne assimilée à la forêt de Jules César ! Et eux en barbares roux et casqués de cornes ! Enfin ! C’est l’armée du général von Kleist qui avait foncé dans la brèche béante et atteint la côte en huit jours, avec ses monstres de métal au visage aveugle. Huit jours et le tour était joué !

Félix avait appris dans les rangs de prisonniers que presque tout son bataillon de chasseurs ardennais avait été décimé par l’avancée des Allemands. Une grande masse de prisonniers qu’il reconnaissait facilement parmi les pauvres types assis sur le sable de la plage si calme, des morts au champ d’honneur dont on décrivait le calvaire à voix basse, et une poignée de veinards qui avaient trouvé place sur les bateaux en partance vers l’Angleterre.

Ils étaient assis depuis deux heures sur le sable, et ils cherchaient sans cesse position et contenance. Les lourdes bottes noires, les fesses, les coudes et les épaules laissaient dans le sable tamisé un chaos mouvant et changeant de vallées profondes, de douces cuvettes, d’éboulis fragiles et dérisoires. La plage était devenue la miniature d’un champ de bataille abandonné avant que la large langue de la mer n’en efface le tumulte d’un petit coup de reins.

Autour d’eux comme des chiens de garde, les soldats allemands marchaient à grands pas, hurlant des ordres, brandissant leurs fusils, donnant des coups de pied dans le dos sans aucune raison. Félix était fasciné par ces gaillards au regard brûlant sous le casque carré, avec leur morgue et leur énergie. Ils lui paraissaient invincibles. Était-ce pour lui une confuse manière d’expliquer leur propre défaite, cette capture minable dans la ruelle, sans armes, comme des gamins qui ont brisé un carreau avec le ballon et essayent d’échapper au maître d’école ?

Félix était fatigué, il avait faim, et un mauvais goût dans la bouche fait de poudre et de peur. Il ne pensait à rien, il ne voyait que les grands gardiens teutons arpenter la plage de long en large. Il ne regardait même pas la mer, cette chose qu’il n’avait jamais vue. Il se serait certes réjoui de la voir enfin si cela avait fait partie d’un voyage projeté depuis longtemps, d’un rêve d’enfant enfin comblé. Mais comme ça, poussé par l’ennemi, acculé au rivage par une guerre qu’il n’avait pas choisie, décidément non, ça ne comptait pas. La mer n’était tout simplement pas là.

Il y avait à droite, au-dessus d’eux, une dizaine de cabines de bois blanc alignées le long du chemin de digue. Deux d’entre elles étaient criblées de trous de projectiles, certainement tirés par les Anglais, mais les soldats avaient été de piètres tireurs ou, plus probablement, ils avaient fait des cartons faciles sur les portes pour exorciser leur angoisse de devoir tirer sur d’autres humains. Le jeu de la guerre, en somme. Il y avait à peine dix ans que cette plage recevait des baigneurs, ces drôles de personnages bariolés et couverts de bonnets ridicules que Félix avait vus sur des photos à la première page du journal, à la maison. Il paraissait même que les Français de tous bords s’y étaient habitués depuis l’ère des congés payés, et que c’était bon pour les enfants, à cause de l’air qui était sain, plein d’iode. Félix ne connaissait de l’iode que la teinture qui nettoyait les nombreuses plaies d’un corps de fermier. Cette décennie de jeux et d’exubérance était venue mourir brusquement sous le couperet de la guerre. Il semblait qu’elle ne renaîtrait jamais.

Des centaines de Français, d’Anglais et de Belges passèrent cette nuit du 21 mai sur la plage de Boulogne, emmitouflés dans leurs capotes militaires, la tête à même le sol, essayant de dormir un peu pour combattre la faim et la tristesse.

Édouard Denis avait un grand besoin de s’appuyer sur l’épaule d’Aimé, car sans cela il n’aurait pas pu faire dix pas sur la route. Il n’avait pas dormi une seconde de la nuit, la douleur de sa blessure frappait des coups lancinants le long de sa jambe, et il lui semblait que le sang tournait à toute vitesse dans son pied. Quand il ne bougeait pas, le sang s’arrêtait de couler, mais dès le premier pas le liquide lourd et foncé suintait à nouveau. Édouard n’osait pas se déchausser, il savait qu’il ne pourrait jamais remettre sa botte. Il n’osait pas non plus s’arrêter ou demander de l’aide ; les gardes allemands hurlaient avec une telle férocité qu’il avait la certitude d’être achevé comme un chien dans un fossé.

La colonne des vaincus était silencieuse. Des Anglais, des Belges, des Français, des Sénégalais, toutes les nuances d’uniformes du vert au gris, de casques plats ou profonds, de tailles ou de démarches, mais les mêmes regards vides et des barbes de plusieurs jours sur des visages bruns de crasse et de sueur.

À la sortie de la ville, un officier allemand passa le long de la colonne à l’arrêt en criant que les blessés pouvaient aller se faire soigner dans un bâtiment qu’il montrait du doigt, un peu en retrait de la route. Un panneau indiquait fièrement LIBERTÉ ÉGALITÉ FRATERNITÉ ET INSTRUCTION PUBLIQUE - ÉCOLE DE FILLES. Félix accompagna Édouard dans un local carré où trônait un énorme poêle à charbon ; les bancs avaient été poussés sous le tableau, et tout l’espace était rempli de lits de camp. Un officier refoulait à l’entrée de la classe ceux qu’il jugeait aptes à continuer la marche, et laissait entrer les « vrais » blessés. Édouard s’allongea prudemment sur un lit près de la fenêtre, et Félix s’assit sur l’estrade. Bientôt, tous les lits furent occupés.

Félix pensait à la mer. Il avait eu peur toute la nuit, peur de glisser lentement dans les flots pendant son sommeil, ou que les vagues ne viennent en un instant submerger toute cette armée allongée, comme pour les Égyptiens dans la Bible.