Appaloosa - Armand Henrion - ebook

Appaloosa ebook

Armand Henrion

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Opis

Franchir les obstacles de la vie avec confiance« Sitôt à l’intérieur de l’écurie des chevaux, dans l’odeur de paille et de crottin, Adèle entendit le bruit d’un sabot, qui venait de la droite, où jamais n’avait logé de monture. Elle sursauta : dans l’ombre du box, un superbe Appaloosa tournait vers elle sa tête tachetée de blanc et de noir... Bon anniversaire, Adèle ! »Adèle a franchi l’océan et s’est exilée au Canada. Elle tente d’y vivre pleinement sa vie et franchit un à un, courageusement, tous les obstacles qui se présentent à elle, et ils ne sont pas minces... Qui va la juger, la condamner, ou peut-être l’encourager à gérer sa nouvelle vie, dans la pauvreté et l’isolement, mais aussi avec sa lucidité et son cœur toujours ouvert ?Un roman guide sur la vie et ses épreuvesEXTRAITLongtemps après, Adèle ne pourrait toujours pas se souvenir de ces moments d’horreur autrement qu’à reculons. Et il lui semblait que jamais elle ne trouverait la force de l’évoquer avec Toussaint ou quelqu’un d’autre.Cela commençait toujours par le jeudi, vers midi, devant un monticule de terre meuble surmonté d’une croix de bois encore anonyme. La terre formait un rectangle brun, avec des échappées sur les côtés, au milieu du cimetière couvert de la première neige de cet hiver-là : une fine couche de flocons instables qui hésitaient entre l’eau et la glace.A PROPOS DE L’AUTEURArmand Henrion est né en 1950 à Manderfeld, l’extrême-orient de la Belgique. Il est traducteur en sciences humaines et formateur d’adultes.Amère Patrie, a été publié aux éditions Memory en 1997. Les trois romans où l’on peut accompagner les enquêtes de l’inspecteur Juste sont Terres de Feu, paru chez Éole, La Battue et La poupée tsigane publiés aux éditions Memory. Bellegarde - tome 1, Les promesses - est paru chez Memory en 2014.

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Comment peut-on vivre sans songer à toutes les histoires qui nous servent à arranger cet endroit que l’on appelle le monde ? Sans histoires, notre univers n’est que cailloux, nuages, lave et obscurité. Un village dévasté par des eaux tièdes qui ne laissent aucune trace de ce qui a existé avant.

Douglas Coupland, Génération A

Pour Claudine et Marie-Cécile, mes deux implacables premières lectrices

Chapitre 14 : Novembre 1906

Longtemps après, Adèle ne pourrait toujours pas se souvenir de ces moments d’horreur autrement qu’à reculons. Et il lui semblait que jamais elle ne trouverait la force de l’évoquer avec Toussaint ou quelqu’un d’autre.

Cela commençait toujours par le jeudi, vers midi, devant un monticule de terre meuble surmonté d’une croix de bois encore anonyme. La terre formait un rectangle brun, avec des échappées sur les côtés, au milieu du cimetière couvert de la première neige de cet hiver-là : une fine couche de flocons instables qui hésitaient entre l’eau et la glace. Les très mauvais jours avaient commencé. Toussaint se tenait à côté d’elle. Elle le sentait trembler dans son manteau trop court, prostré devant la tombe comme le survivant d’une guerre perdue. Elle n’osait pour lui aucun geste, car elle-même était perdue. Le curé venait de battre en retraite vers l’église avec ses deux acolytes, petite équipe noire qui pataugeait dans la boue. Les gens du village étaient aussi rentrés chez eux, et seules attendaient, un peu à l’écart, Sœur drôle et Sœur muette, que leurs soutanes sombres faisaient ressembler à des corbeaux immobiles.

Avant cela, il y avait eu le mercredi, la ronde infinie des voisins qui venaient dans la minuscule maison rendre un dernier hommage à la jeune défunte, pleurer, réconforter, assurer les vivants de leur soutien éternel. Adèle avait passé cette journée froide devant la cuisinière, préparant à tour de bras des litres de café, nettoyant les tasses à mesure qu’elles étaient sales, repassant une minute dans la chambre qu’on avait transformée à la hâte en mortuaire, et où, sur le lit tendu de blanc, le cercueil de Julie trônait. Elle jetait aussi régulièrement un regard au bébé Raymond, qui dormait dans une caissette en bois posée sur la banquette du lit d’appoint. Les visiteurs s’efforçaient de l’admirer au passage, avec des grimaces contrites. Adèle ne tenait sur ses jambes que par pure volonté. Elle n’avait pas dormi une minute depuis tant de jours.

Ou plutôt si. Ou plutôt non. Là, dans ses souvenirs, elle marquait chaque fois une pause, car elle se rappelait. Comme s’il fallait chaque fois déplier le souvenir pour qu’il se révèle complètement. Avant ce mercredi, il y avait eu la nuit, l’épouvantable nuit. Le vent s’était levé dès le soir. On aurait dit que Julie avait convoqué les éléments pour qu’on se souvienne d’elle encore un peu, et les hurlements de la bise sifflaient dans la cheminée une colère sinistre. Les femmes avaient porté Julie sur la table de la cuisine, elles avaient lavé le corps et habillé la morte de sa plus belle robe, puis elles avaient attendu en veillant avec Adèle. Ce n’était pas le calme d’une veillée normale, avec ses prières et ses murmures, car à l’arrière du bâtiment, Toussaint martelait, sciait, clouait. Vers dix heures, dans les bourrasques de vent, elles virent entrer dans la maison le veuf portant le cercueil de sapin, une simple caisse, propre et sans fioriture, qui aurait pu contenir des vêtements ou des objets, mais dont la forme oblongue disait l’usage dernier. Il pleurait tant qu’il ne voyait pas bien où il avançait dans l’ombre de la pièce. Ses manœuvres, qu’il exigea de faire seul, dans une poussée de voix coléreuse, renversèrent deux casseroles sur la cuisinière et réveillèrent le petit que la nourrice venait d’allaiter. Il finit par poser le cercueil sur le lit. Il revint vers la cuisine, hoquetant, et il souleva le corps de la défunte pour le déposer dans l’écrin de bois. Le cadavre n’était pas encore raide, ce qui permit de couler Julie dans l’espace étroit de son éternité. Toussaint ordonna qu’on laisse le cercueil ouvert. Il retourna dehors, pour revenir aussi vite avec un autre petit meuble, une sorte de bac, un grand tiroir, qu’il posa sur la banquette. Il se justifia pour lui tout seul en disant que le bébé était venu trop tôt, et qu’il n’avait pas eu le temps. Il bredouillait, et Adèle se souviendrait toute sa vie de l’immense tendresse qu’il avait mise à soulever l’enfant sans le réveiller, à glisser d’une main la couverture dans le bac, et à déposer le nourrisson endormi dans son nouveau lit. Adèle savait aussi que le lit et le cercueil avaient été fabriqués dans les mêmes planches. Le petit constituait simplement le reste du grand. Le symbole de tout cela lui arracha des larmes bruyantes qu’elle alla calmer dehors, en plein vent. Là, dans la mémoire d’Adèle, c’est le début de la marche en avant, le temps qui reprend son cours, et elle se souvient des prières, des chapelets, des voix de femmes qui psalmodient autour du cercueil, des silhouettes qui vont et qui viennent, révélées par la lampe à huile et aussitôt avalées par la nuit. La seule vie est celle du bébé qui réclame à boire, que la nourrice apaise. Elle l’emmène jusqu’au lendemain. Ce sont à nouveau les larmes, les prières et le vent. Pendant plusieurs heures aux contours vagues, Toussaint et elle sont assis de part et d’autre du lit, silencieux. Elle a dû s’endormir. Quand elle se réveille, il lui semble que quelqu’un l’a touchée là, à l’épaule gauche, mais elle n’en est pas certaine. Elle est seule avec la morte, dont les joues ont maintenant un teint de cire. Elle se retourne. Personne. Elle n’ose pas se lever, elle ne veut pas abandonner Julie. Elle se rendort encore, plusieurs fois, et se réveille chaque fois plus coupable. Elle n’en peut plus. Quelle heure est-il ? Elle ne distingue pas les aiguilles de sa petite montre, mais il lui semble déjà qu’il y a une éternité que le régulateur de la cuisine a sonné les douze coups de minuit. Il lui reste pour survivre l’espoir insensé de l’aube.

On est à la mi-novembre. La neige s’est installée. Le gel l’a rendue aussi dure que la pierre. Adèle est retournée une seule fois à Redvers, avec Toussaint, pour emporter ses affaires. Cela ne prend qu’une petite place sur le plateau du chariot, la malle et sa ceinture de couleur, son cabas, et une caisse qui contient les modestes choses qu’elle s’est achetées au magasin général avec son menu salaire : deux livres de couture, un vase en pâte de verre qui a contenu les fleurs généreusement offertes par Sœur muette avant que l’hiver ne les fasse mourir, une paire de bottes comme en portent les gens d’ici quand le vent tourne au nord. Elle sort une dernière fois par la porte qui donne sur le bout du quai, elle contemple les rails, les herbes fatiguées qui se penchent. Un ultime regard va à la chambre, à travers la vitre, dont elle se dit en réprimant un sanglot que c’était probablement le seul endroit où elle fut pleinement heureuse.

La nourrice s’appelait Jeannette Giroud. Elle était petite et grosse. Elle sentait mauvais. Mais elle s’occupait de Raymond comme si c’était son petit à elle. Cécile Gaon, la sage-femme, lui avait demandé le soir même de la mort de Julie si elle ne voulait pas allaiter le petit. Jeannette venait de perdre son propre enfant, le premier, dans un accouchement difficile, une semaine plus tôt. Cécile avait vu dans le regard de la femme une lueur qui ramenait un peu de vie dans le visage éteint. Non seulement la pauvre Jeannette avait perdu sa fille mort-née, mais elle était depuis trois mois sans nouvelles de son mari parti travailler au nord du Manitoba et qui ne donnait plus signe de vie. Ses économies arrivaient au bout et elle désespérait. Jeannette habitait une masure délabrée au début de la ruelle qui menait aux champs, là où Toussaint et Julie avaient acheté ce homestead. Elle faisait toutes les trois heures la navette entre sa maison et celle de Toussaint pour allaiter le nouveau-né, et elle le prenait chez elle pour la nuit. Le matin, dès sept heures, elle ramenait son protégé et refusait chaque fois poliment de partager le petit déjeuner avec Adèle et Toussaint.

Au début, Adèle eut pour cette femme des sentiments mélangés : de la jalousie, car elle pouvait tenir le petit contre elle bien plus souvent qu’Adèle ; de la méfiance, car Adèle la soupçonnait de manquer d’hygiène, de ne pas se laver, et donc de constituer pour le petit une source de maladies. Mais Raymond s’avéra vite un enfant facile, joyeux, et vigoureux. Toussaint ne se lassait pas de le prendre dans ses bras, de lui faire des sourires, mais Adèle voyait aussi souvent dans ses yeux un voile de tristesse qui passait, et alors le père veuf passait le bébé à Jeannette ou Adèle, il se levait et sortait sans un mot. Adèle tenta de profiter tant qu’elle pouvait de la présence de ce petit bout, de ce ’tit cul, comme disait Cécile ; elle le changeait, lui chantait des berceuses comme sa maman l’avait fait avec elle, lui racontait des histoires que le bambin suivait avec des yeux tout ronds et une bouche qui voulait déjà parler. Elle en arrivait parfois à regretter l’arrivée de la nourrice, car elle savait alors qu’elle devait laisser le champ libre à une autre. Et elle n’aimait pas ça.

Les Sœurs déménagèrent à la mi-novembre. Ce fut une noria de charrettes chargées de coffres, de meubles, d’élèves, de parents, qui déposaient sur la place, à même la neige, leurs précieux chargements. Les filles portaient les petits objets, les hommes du village aidèrent pour les grosses pièces et les meubles, et même le curé Gaigne donna un solide coup de main. Sœur drôle dirigeait la manœuvre à Bellegarde, tandis que Sœur méchante et Sœur muette étaient restées à Redvers pour organiser l’empaquetage et le chargement. La dernière charrette arriva vers quatre heures de l’après-midi, alors que la lumière du jour déclinait. Sur le banc, l’homme à tout faire qui travaillait à l’école de Redvers, Soeur méchante droite comme la justice, un étrange sourire de victoire sur ses lèvres minces, et Sœur muette qui tenait serrée contre son cou un châle de laine noire. Derrière, sur le plateau, un seul objet, mais pas n’importe lequel : le grand crucifix du hall d’entrée, celui qu’Adèle pouvait voir derrière elle quand elle s’admirait dans le miroir. Le Christ était non seulement toujours cloué sur la croix, mais aussi ligoté comme un prisonnier par des cordes qui passaient sous le plateau et l’empêchaient de s’enfuir.

Adèle observait le manège de la fenêtre de la cuisine. Elle vit Sœur drôle glisser un mot à l’abbé Gaigne. Quand la croix fut libérée de ses liens, il souleva la pièce de bois et prit lentement le chemin de l’école, comme un nouveau Jésus. Tous les paroissiens au travail, les trois religieuses, les parents encore présents, les élèves de la plus petite à la plus grande, tout ce monde se rangea derrière le curé pour l’escorter vers la nouvelle école où le Christ veillerait encore longtemps sur les âmes et les corps. Adèle soupira. Elle aurait au moins ça à raconter quand Toussaint rentrerait.

La fête de l’inauguration de l’école fut supprimée.

Cette école était un grand bâtiment qui avait fière allure. Il avait été construit derrière l’église, du côté droit, et la classe des grandes donnait sur le cimetière. Adèle savait que, quand elle recommencerait à donner ses cours de couture dans une semaine, elle ne pourrait pas se sentir calme dans cette classe-là, si près de la tombe de Julie couverte de neige. Elle y penserait trop. Et son âme à elle ne serait pas en paix.

Toussaint était parti pour la Montagne de l’Orignal. Il s’était porté volontaire pour l’abattage du bois qui serait ramené l’été suivant. Il y avait cinq hommes dans l’équipe dirigée par Jean Via-tour, le propriétaire de la maison que Toussaint louait. Adèle avait préparé le sac de Toussaint avec toute la ferveur qu’elle voulait montrer à son amoureux, mais elle hésitait maintenant à utiliser ce mot, car elle n’était plus sûre de rien, tant la mort de Julie avait bouleversé le sens de la vie chez elle et chez lui. Elle dormait dans la cuisine, sur la couche inférieure du lit superposé. Elle rangeait ses vêtements avec un maximum d’ordre sur la partie supérieure. Elle essayait de ne plus faire de bruit dès qu’elle avait éteint la lampe à pétrole. Quand elle ne trouvait pas le sommeil, elle entendait sou-vent les ronflements tourmentés de Toussaint dans la chambre. Il lui fallait beaucoup de volonté pour ne pas se lever et aller se glisser à côté du corps chaud de l’homme pour qui elle avait traversé la moitié du monde en quittant tout ce qui faisait sa vie. Il lui arrivait de pleurer en silence. Elle maudissait le sort qui l’avait amenée ici, si près du bonheur, sans qu’elle puisse le toucher.

Elle avait sans cesse remis à plus tard l’écriture de la terrible lettre qu’elle devait envoyer à sa marraine. Elle trouvait insupportable l’idée de Maria qui ouvrait l’enveloppe avec un sourire. Elle lisait les premières lignes. Puis le cri affreux d’une mère, un cri qu’elle pensait entendre jusqu’ici, au milieu de la steppe sauvage. Elle demanda à Toussaint si lui avait écrit à sa famille. Il avait eu un simple haussement d’épaules et répondu d’une voix fatiguée que, pour lui, sa seule famille était désormais ici, sans dire s’il y incluait Adèle. Une lettre ne changerait rien à l’affaire.

Maintenant, ce qu’Adèle redoutait le plus, c’était la réponse de Maria. Adèle avait mis dans la lettre une prudence extrême pour expliquer que, pour l’instant, elle vivait dans la maison de Toussaint afin de l’aider à s’occuper du petit, mais elle n’était pas certaine que sa marraine n’y verrait pas autre chose, et qu’elle le dirait sans ambages dans sa réponse.

Le travail à l’école lui fit du bien. Retrouver une communauté de gens qui n’ont pas de problèmes insurmontables. Lors du déménagement, Adèle à sa fenêtre avait poussé un grand soupir de soulagement quand elle avait vu la silhouette frêle de la Singer, bloquée entre deux malles imposantes, et que l’on déchargeait d’un des chariots avec beaucoup de précautions. La machine lui manquait. Elle était heureuse de la savoir maintenant près d’elle. Les Sœurs se montraient pleines de prévenance. Les élèves la regardaient avec une certaine crainte, comme si elle avait traversé des épreuves qui la rendaient plus respectable. Quand Adèle retrouva Kathleen, elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre, ce qui fit quand même froncer quelques sourcils chez les autres Grandes de la classe. Adèle se dit que la présence de Kathleen l’aiderait à oublier un peu la morte qui gisait sous la croix toujours anonyme. Toussaint s’était promis de graver le nom de sa femme sur la planche horizontale, mais il était parti à la Montagne sans avoir rempli sa promesse. Ce serait sans doute pour les autres longues soirées d’hiver.

La veille de la Toussaint, un samedi morne où le vent soufflait fort et rendait toute chaleur dans la maison à peine possible, Adèle était assise près de la cuisinière, le petit Raymond sur ses genoux. Le bébé la regardait en faisant des sourires, Adèle venait de lui raconter pour la centième fois l’histoire des trois petits cochons. Et « boum », la maison part en fumée, et « ouh », le loup vient d’arriver. Le bambin semblait attendre le prochain épisode comme si c’était lui qui avait écrit l’histoire. Soudain, il y eut deux coups énergiques frappés contre la porte d’entrée. Ce ne pouvait pas être Jeannette, il était trop tôt pour la tétée, et d’ailleurs Jeannette ne s’embarrassait pas pour frapper, elle entrait dans la maison comme si elle était chez elle, ce qui ne plaisait pas trop à Adèle.

– Entrez.

La porte s’ouvrit, et dans le carré de lumière se détacha la haute stature de l’abbé Gaigne. Il fit deux pas à l‘intérieur et referma derrière lui.

– Bonjour, Adèle. Je ne dérange pas ?

– Non, monsieur le curé. Entrez. Attendez, je vous donne…

Adèle avait fait mine de se lever, mais Gaigne la précéda :

– Ne bougez pas. Je peux trouver une chaise moi-même.

Il déplaça un siège de sous la table et vint s’installer à l’autre coin de la cuisinière, à un mètre à peine des pieds d’Adèle. Elle eut l’impression bizarre que la grande tache sombre que formait la soutane du curé venait de faire descendre de plusieurs degrés la lumière de la pièce, et qu’il faudrait bientôt allumer la lampe.

– Vous avez raison de tenir le petit près du feu. Il fait un froid de canard dehors. Cela ne m’étonnerait pas qu’on ramasse encore une tempête de neige.

– Oui. Peut-être. Je pense aux hommes qui travaillent à la Montagne. J’espère qu’ils n’ont pas trop froid.

– Oh, je crois qu’ils savent s’organiser. Ils ont des cabanes, non ?

– Oui, mais quand même.

– Quand rentrent-ils ?

– La semaine prochaine, si tout va bien. Les pistes pourraient être enneigées, alors…

– N’ayez crainte, Adèle, Dieu veille sur eux. Et il faut prier, vous savez.

Adèle ne répondit rien. Le petit venait de bouger, avec un grognement qui annonçait le début de son impatience d’affamé. Elle le cala plus haut sur ses genoux, comme si elle voulait qu’il constitue un rempart contre le danger qu’elle pressentait confusément.

– Et avec Toussaint, ça va ?

Adèle le fixa, bouche bée. Où voulait-il en venir ? Mais cette question ne l’étonnait qu’à moitié. Ce qui la surprenait, c’est qu’il ait attaqué aussi vite. Le danger était bien là.

– Avec Toussaint, ça va comme ça peut aller. Il est toujours triste, il ne dit pas grand-chose, il a l’air perdu. Vous comprenez ?

– Oh oui. C’est un grand malheur qui lui est arrivé. Je prie tous les jours pour lui. C’est vrai que, quand je l’observe à la messe, le dimanche, il a l’air d’être ailleurs. Ce qui s’est passé est épouvantable. Mais il peut s’estimer heureux d’avoir quelqu’un comme vous pour l’aider.

Adèle avait cru entendre « l’aimer ». Elle garda le silence. Le petit gigotait maintenant avec des moues fâchées. On aurait dit qu’il était en colère parce qu’on avait interrompu son histoire et que plus personne ne s’occupait de lui. Adèle lui parla doucement et posa un baiser sur son front. Où le curé voulait-il en venir ? Elle n’eut pas à attendre longtemps.

– Adèle, je peux vous parler franchement ?

– Oui, je vous en prie. Quelque chose de grave s’est passé ?

Le curé corrigea sa position sur la pauvre chaise qui faisait ce qu’elle pouvait pour supporter sa haute stature. Son regard partit vers les lits superposés dans le coin opposé de la cuisine. Il eut un sourire suave qu’Adèle détesta.

– Non, rien de grave. Vous avez eu votre lot de malheurs, cela suffit. Mais je voudrais vous entretenir d’une rumeur qui court dans le village.

– Une rumeur ?

– Oui. Et j’insiste, c’est une rumeur. Vous savez comment sont les gens…

– Et que dit cette rumeur ?

Adèle était surprise de la violence qu’elle avait mise dans sa question.

– Eh bien, certains paroissiens s’inquiètent de… de vous savoir à deux dans la même maison sans… sans être mariés. J’ai surpris quelques conversations à la fin de la messe, dimanche dernier, et une dame est venue me parler.

– Une dame ?

– Vous comprenez, Adèle, je ne crois pas à ces racontars, mais je me dois de garder la sérénité dans le cœur de mes paroissiens.

– Et quelle est votre opinion, monsieur le curé ?

– Mon opinion n’a pas beaucoup d’importance, vous savez. Je crois que vous êtes une femme de bien, et que Toussaint est un homme honnête. Mais…

– Mais quoi ? Je devrais aller vivre chez les Sœurs, c’est ça que les bigotes veulent ? Et laisser le petit seul à la maison pendant que Toussaint va travailler ? Vous savez, après les promesses de ces belles âmes à la mort de Julie, je n’ai plus rien vu venir, à part Jean et sa femme qui sont gentils avec nous et nous aident. Je n’ai rien souhaité de ce qui s’est passé. La mort de la maman de ce petit est une chose abominable. Mon devoir est maintenant de veiller sur lui et de rendre sa vie possible. Et si je suis aussi utile à Toussaint, eh bien tant mieux, ce n’est pas de ces âmes charitables qu’on attend le moindre secours.

Le petit avait dû sentir la colère qui montait dans la voix d’Adèle ; il poussa un cri aigu et poursuivit avec des pleurs qu’Adèle accueillit comme une complicité. Ils étaient deux contre la bêtise du monde. Le curé Gaigne fit gémir la chaise en essayant de trouver une meilleure position. Il allait répondre quand la porte s’ouvrit. C’était Jeannette qui venait nourrir Raymond. Le scénario inespéré. Adèle se leva, ignorant le curé, et elle alla embrasser la nourrice avec une chaleur que l’autre ne reconnut pas. C’est la première fois qu’Adèle lui témoignait plus que de l’indifférence polie. Elle prit le bébé qu’Adèle lui tendait en risquant quelques mots :

– Je dérange peut-être ? Bonjour monsieur le curé. Adèle, je peux revenir dans une demi-heure, vous savez.

Adèle avait étreint la nourrice, senti son odeur de poisson et de beurre rance, mais elle l’accueillit comme une délivrance.

– Non, Jeannette, on avait fini notre conversation. Le petit a faim. Allez dans la chambre, vous y serez mieux.

En fait, pendant une seconde, elle avait imaginé la nourrice dégrafant son corsage devant le prêtre et exhibant ses seins lourds comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. Mais il fallait garder des limites, ne pas entrer en guerre tout de suite.

Le curé s’était levé, en grognant un bonjour contraint à la nourrice. Il se dirigeait vers la porte avec un regard de vaincu.

– Monsieur le curé, attendez que Toussaint soit rentré. On pourra discuter de tout cela entre nous. Ce sera mieux, vous ne trouvez pas ?

– Oui, bien sûr. On en reparlera. Quand vous voulez.

Et il franchit la porte sans la refermer. Adèle poussa le battant pour empêcher les flocons de mouiller le seuil, puis elle se retourna, tremblante.

– Ça ne va pas, Adèle ?

– Non, tout va bien. Je me sens seulement fatiguée. Et il faut que j’aille fendre du petit bois. Occupez-vous de Raymond, j’en ai pour dix minutes, puis nous prendrons un café. D’accord ?

– D’accord. Allez, viens, ’tit cul, t’as l’air affamé.

Adèle passa un châle sur ses épaules, elle sortit dans le froid et se dirigea vers la grange où Toussaint fendait son bois d’allumage sur un billot de chêne. Elle saisit la hachette. Elle prit un petit rondin de sapin dans le tas. Elle s’apprêtait à frapper. Mais ses mains tremblaient tant qu’elle ne put achever son geste. Elle déposa le morceau de bois et la hachette sur le billot et regarda le ciel gris entre les planches du toit. Sa colère ne s’apaisait pas. Elle respira, elle se moucha, essuya ses yeux où des larmes venaient poindre. Elle étendit à plusieurs reprises ses doigts devant elle, pour leur rendre la souplesse nécessaire, puis elle commença à fendre. Le bruit sec du bois qui éclate lui fit du bien. Chaque coup porté l’était sur la tête d’un bon paroissien, puis du curé, puis d’une bigote. Elle s’arrêta quand elle eut rempli le panier, essoufflée mais plus calme. Quand elle planta la hachette dans le billot, son ouvrage terminé, elle aperçut les lignes sombres qui striaient le bord de la pièce de bois comme les veines sur les joues des vieillards : c’était le sang des poulets que Toussaint décapitait pour les repas de fête. Adèle pensa aussitôt à Julie, qui lui avait encore servi une poule au riz quelques jours avant de mourir, puis à la maison du village, si loin vers l’est, où il y avait aussi, comme dans toutes les fermes du monde, noyé dans la sciure et les copeaux, un billot de bois dur qui servait pour le bois d’allumage et le sacrifice des volailles. Elle soupira, puis elle se pencha pour saisir le panier.

C’est à ce moment qu’elle vit quelque chose bouger au loin, une tache qui se déplaçait sur l’immensité du paysage gagné par la neige. C’était un cheval blanc et noir, et sur le cheval, un homme vêtu d’un manteau sombre et d’un chapeau. Le cheval marchait lentement. L’homme sur la monture épousait le mouvement de la bête en laissant aller son corps dans le même rythme. Elle remarqua qu’il n’avait ni selle ni étriers. C’était donc un Indien. Le cheval gravit une petite colline. Adèle put alors voir monture et cavalier se découper sur la pâleur laiteuse de l’horizon. Elle trouva cela très beau, sans pouvoir se l’expliquer. Puis la vision disparut d’un coup, avalée par un creux du terrain et par le coin de la grange.

Elle prit le panier de petit bois et se dirigea vers la maison. Deux mots dansaient maintenant dans sa tête, plaisants, incongrus. Tout d’abord le nom de ce type de cheval, que Toussaint avait employé un jour qu’il parlait de ce Riel et de ses pèlerinages sur la terre des ancêtres : « Appaloosa ». L’autre mot, plus étrange mais aussi beau sur ses lèvres, c’était « païen ». Et une longue phrase qu’elle aurait voulu lancer à la figure du curé, tout à l’heure : « Dieu n’est jamais là quand on a besoin de Lui, alors, qu’Il ne s’amène pas pour nous emmerder quand Il n’est pas invité ! » Si elle avait prononcé ces mots terribles devant lui, c’en était fini d’eux dans la paroisse. On a souvent ce courage juste un peu trop tard, on le regrette, mais c’est mieux comme ça. Elle se jura qu’elle ne serait pas à la messe le lendemain, et sans chercher la moindre excuse. Elle ne se sentait pas le courage d’affronter ces dizaines de visages tournés vers elle et de tenter d’y discerner ceux dont les lèvres soufflaient sur les braises de la « rumeur ».

La clairière résonnait du bruit des cognées. Ils avaient déjà abattu une centaine d’arbres depuis qu’ils étaient arrivés, il y a dix jours, et les équipes de scieurs les suivaient maintenant, un homme à chaque bout des longues lames, le ballet des bras qui vont et viennent en cadence. Ils auraient sans doute fini dans deux ou trois jours, le bois rangé le long des chemins improvisés en tas de deux stères, les cercles clairs des aubiers alignés comme des murailles.

Toussaint déposa la cognée contre le pied de l’arbre qu’il venait d’abattre. Il avait mal à l’épaule droite. Probablement trop de coups violents qui martyrisent les ligaments, trop de frappes qui résonnent dans le corps comme des bruits de tambour, trop de chagrin et de questions sans réponses.

Il n’avait jamais travaillé aussi dur, levé le premier, encore à la tâche quand les autres regagnaient déjà les cabanes dans l’ombre du crépuscule. Il sentait que ses compagnons le ménageaient, lui parlaient avec cette étrange déférence qu’on doit aux hommes meurtris par la vie. Ils l’attendaient au chaud, lui avaient versé un verre d’alcool de grain, gardé une place au bout du banc, mais aucun d’eux n’aurait osé l’appeler, lui dire que la journée était bonne, qu’il fallait maintenant penser au repos et reprendre des forces. Ils savaient que Toussaint était en train d’expier une faute qu’il n’avait pas commise, qu’il s’en voudrait toute sa vie d’avoir laissé partir sa femme dans l’au-delà, et qu’il devait se punir de n’avoir pu écarter le malheur.

Il rentrait à la nuit tombée. Il s’affalait sur le banc en grognant, se massait l’épaule avec des grimaces silencieuses. Puis ils attendaient qu’il ait commencé de boire, et alors seulement, ils portaient aussi le verre à leurs lèvres noircies par la sciure.

Le seul moment où ils l’avaient vu sourire un peu, c’était la veille, vers la fin de la journée. Ils entendaient depuis trois jours déjà des coups de cognée et le fracas d’arbres qui s’écroulent plus loin au nord, et seulement quand le vent soufflait. Ils allaient s’arrêter quand Gaston, qui travaillait dans la pente vers la rivière, cria aux autres :

– Hé, y a un type qu’arrive !

Et Jean de lui répondre, en faisant rire les autres :

– Laisse-le venir. Ne tire pas tout de suite.

C’était un colosse au visage mangé par la barbe. Il semblait chercher quelque chose entre les arbres. Quand il fut tout près d’eux, Toussaint le reconnut.

– Vlad ?

L’autre hésita, puis un large sourire lui fendit le visage, découvrant une bouche où il manquait au moins une dent sur trois.

– Toussine ?

Toussaint lui donna chaleureusement l’accolade :

– What you here ?

– Dog. Lost dog. No see ?

– No. 1

Et, en se retournant :

– Vous n’avez pas vu un chien ?

Les autres firent non de la tête, comme s’ils avaient tous perdu leur langue en même temps.

– You work here ?

– Yes. Over … et il désigna la vallée voisine d’un geste incurvé.

– No Manitoba ?

– No. Finish. Too far home.

– Yes. Me too.

– Everything fine ?

– Yes, fine.

– Baby ?

– Baby, yes, baby.2

Les autres virent le visage de Toussaint se rembrunir.

– Where you live now ? When back home ?

– Wauchoppe. One week. So, look for dog. No see ?

– Sorry, no see.3

– Bye, Toussine. Take care.

– Bye. You too.4

Toussaint se dit que Vlad aurait bien besoin de ses propres traces pour retrouver son camp, car le soir tombait vite en cette saison. En rejoignant leur cabane, Toussaint expliqua à ses compagnons ce qu’ils avaient déjà tous compris, mais qu’ils n’osaient pas lui dire. Ils étaient trop heureux de l’entendre enfin aligner plus de trois mots à la fois.

– C’est un « Ukrainois », il s’appelle Vladimir quelque chose. Je l’ai rencontré l’hiver dernier au Manitoba. On était près du Plum Lake. C’est d’ailleurs avec lui qu’on a vu notre premier « ourse » véritable. On n’en menait pas large. Mais j’ai appris par après qu’il y a des « ourses » en Ukraine, je crois qu’il a seulement voulu être gentil avec moi. Mais si « l’ourse « avait chargé, on se serait fait bouffer, et il aurait été gentil pour rien !

Les autres s’esclaffèrent, ils la trouvaient bonne, et ils en remettaient, tant ils étaient contents pour « Toussine ». Mais celui-ci, une fois cette avalanche de mots consommée, rentra à nouveau en lui-même. On ne lui tira plus un traître mot de toute la soirée.

Cinq jours plus tard, ils levèrent le camp à l’aube, en espérant avoir rejoint Bellegarde avant la nuit. Les rangs de bois avaient fière allure. Ils y jetèrent un dernier regard plein d’orgueil. Rentrer avant la nuit dépendait du temps de la journée, clément ou démentiel, mais aussi du fait que le vent avait oui ou non soufflé dans l’une ou l’autre direction dans la plaine, ce qui laissait la piste dégagée ou au contraire la rendait abominable à cause des congères qui s’accumulaient à chaque creux du terrain. Le soleil fit son apparition très tôt. Il les accompagna une grande partie du trajet. La neige était si blanche qu’elle faisait mal aux yeux, mais ils avaient pris avec eux des restes des brandons calcinés du poêle de la cabane et s’étaient barbouillé le dessus des joues pour éviter de devenir aveugles. Ils ressemblaient à une bande de fêtards escortant un char de carnaval.

Dès Redvers, les bouteilles d’alcool de grain furent sorties des sacs et le dernier morceau de la route fêté comme il se doit. Sur leur chariot, Toussaint et Jean étaient lancés dans une conversation animée où il était question de dollars, de chevaux et de projets grandioses. Mais dans la tête de Toussaint, il y avait Julie et Adèle. La morte et la vivante. Sa femme disparue glissait dans ses pensées comme une ombre accusatrice. Elle lui parlait des mots de reproche, sa voix criarde poussait des imprécations. Le veuf portait ses mains à ses oreilles pour ne plus l’entendre, mais alors il se rendait compte que c’était sa propre voix qui prononçait le verdict de l’accusé. Il regardait autour de lui pour vérifier que les autres n’avaient rien entendu.

Quant à Adèle, il avait tout le long du trajet monotone pensé à elle, comme d’ailleurs tous les soirs avant de s’endormir. Il avait même rêvé d’elle, deux fois, et espérait qu’il n’avait pas laissé échapper son nom dans son sommeil alors qu’un autre était éveillé. Les silhouettes des deux femmes se superposaient parfois dans ses pensées, comme si elles étaient le même corps. Il écarquillait les yeux pour chasser le tumulte, mais en vain. Il lui arrivait de croire qu’il entrait tout doucement dans les premiers stades de la folie qui emporte la raison.

À mesure qu’ils se rapprochaient de Bellegarde, Adèle prenait le dessus. Il se disait qu’il aurait dû préparer plus de petit bois pour la cuisinière. Il se demandait si elle avait pu soigner les poules et les cochons, et nourrir les trois vaches, et les traire, et tout cela en plus de donner ses cours à l’école et de s’occuper du petit et de faire à manger.

Il s’en voulait aussi de ne pas lui avoir témoigné plus de gentillesse, sinon de l’amour. Il se sentait incapable de gestes tendres. Sa colère et sa tristesse étaient encore immenses. Seul le petit Raymond recevait des câlins de temps à autre, mais même là, il était toujours trop vite rattrapé par ses pensées noires. Il prit la résolution de changer, d’être plus attentionné, même s’il fallait rester prudent. Le village ne leur pardonnerait pas le moindre faux pas, il en était sûr.

Ils arrivèrent à Bellegarde à l’entrée du soir, juste à temps pour voir les gamins courir vers les premières maisons et crier « Ils arrivent, ils arrivent ! ». Les femmes venaient sur le pas des portes, essuyant leurs mains à leurs tabliers, portant des bébés, tenant des bambins par la main. L’atmosphère était joyeuse. Les hommes saluaient ceux qui étaient arrivés chez eux, qui sautaient à bas des chariots et saisissaient les petits dans leurs bras, embrassaient leurs femmes, passaient leurs lourdes paluches dans les cheveux des aînés. Toussaint sentait sa gorge se serrer. Heureusement, ils seraient les derniers, au bout du village, et personne ne verrait sa tristesse, si ce n’est Jean et sa femme, qui comprenaient et qui seraient discrets.

Il la vit dès la fin du dernier virage. Elle se tenait sur le seuil, droite comme la justice, un étrange paquet dans la main droite. Qu’elle était belle ! Un restant de soleil s’attardait sur ses cheveux montés en chignon. Elle souriait. Adèle salua Jean qui donna à son voisin une grande claque dans le dos. Il le laissa sauter en bas du chariot, son sac à la main. Il cria :

– Bonjour, Adèle. Comment va le petit ?

– Il mange comme quatre !

– On en fera un bon bûcheron ! Allez, on est rentrés !

La femme de Jean venait de sortir de chez elle, tout sourire. Elle marchait vite à la rencontre de son homme. Toussaint l’embrassa au passage, puis il s’avança vers Adèle qui ne bougeait pas. Il ne savait que faire de ses mains, de ses bras, de tout son corps. C’est elle qui prit les devants, en lui tendant le paquet décoré d’une petite ficelle bleue :

– Bonjour, Toussaint Decerf. Et bon anniversaire !

Toussaint resta immobile. Il était stupéfait. On était sans doute le 3 novembre, puisqu’elle le disait. A la Montagne de l’Orignal, il avait tout simplement perdu la notion du temps. Il saisit gauchement le paquet et bredouilla un merci. Elle pivota dans un geste élégant et le précéda dans la cuisine. Il la suivit, referma la porte, posa le cadeau sur la table, puis il la prit dans ses bras et la serra contre lui sans un mot. Ils sourirent en se regardant à bout de bras, un peu maladroits, comme si c’était la première fois. C’est Raymond qui les tira de leur extase en baragouinant un salut de sa composition et en lâchant un pet sonore.

Toussaint enfila le pullover bleu sous l’œil attentif d’Adèle. Il lui allait parfaitement. Elle n’avait aucun mérite. Elle avait simplement pris les mesures sur ses chemises qui pendaient dans la chambre, en y ajoutant quelques centimètres afin qu’il se sente à l’aise. Elle avait adoré tricoter le col ample, avec les deux boutons de corne qui pouvaient le fermer, et qu’elle avait achetés à Redvers en août, simplement parce qu’elle les aimait bien. Cela protégerait son cou des vents insidieux.

– Il est magnifique, Adèle. J’aime beaucoup les lignes blanches sur les manches. Comment pourrais-je te remercier ?

Il avait les yeux humides.

– Simplement en allant te nettoyer, tu es tout gris, et je suis certaine que vous ne vous êtes pas beaucoup lavés à la Montagne.

– Non, c’est vrai. L’eau était rationnée.

– Menteur. Vous étiez entre hommes, alors, vos odeurs se mélangeaient ! Voilà la vérité.

– Tu as raison. Quand on est entre bûcherons, il n’y a que le travail qui compte. J’avais même oublié que j’allais avoir… Il hésita. …vingt-sept ans. Vingt-sept ans ! C’est déjà vieux, vingt-sept ans.

– Ne dis pas de bêtises. Et va te laver. Je prépare un repas. Désolée, je ne t’attendais que demain. Mais j’espère que ce sera bon quand même.

Toussaint quitta la pièce pour aller se laver au bac, à l’entrée de la grange. L’eau de la pompe n’avait pas encore gelé.

Ils dînèrent d’un restant de potage aux pois, d’une rissolée de pommes de terre avec du lard, le tout arrosé d’une bouteille de bière qu’elle avait laissée dehors sur l’appui de fenêtre pour qu’elle reste fraîche. Au milieu du repas, Jeannette fit irruption dans la cuisine. Elle s’excusa quand elle vit Toussaint, elle embrassa Adèle, hésita à faire de même pour Toussaint, puis elle alla cacher son trouble en enroulant Raymond dans la couverture pour l’emmener chez elle pour la nuit.

– J’embarque le petit monstre. Je serai là demain dès huit heures, comme d’habitude. Bonne soirée. Euh, ça a été à la Montagne ? Vous venez de rentrer ?

– Oui, on a fini, et on a pu revenir d’une seule traite. Bonsoir, Jeannette. Soignez-le bien.

– Pas de danger. Il boit comme une fontaine, ce petit garnement.

Jeannette sortit comme si elle était poursuivie par une meute de loups.

– Elle t’embrasse, maintenant ?

– Oui, cela date de samedi. Il faut que je te raconte. Tiens, vide la bouteille. Moi, j’en ai assez. Tu veux un café ?

– Volontiers.

Et Adèle raconta avec force détails la visite du curé, le samedi précédent. La seule évocation de ces instants pénibles faisait remonter en elle une colère énorme, qui passait dans les mots qu’elle martelait maintenant avec force. Quand elle eut terminé, Toussaint resta un long moment silencieux. Adèle regardait par la fenêtre les contours flous de la chapelle, en face, qui se noyaient lentement dans le crépuscule. Il poussa un profond soupir, posa sa main sur celle d’Adèle, et il dit :

– Cela devait arriver. Mais ne t’en fais pas. Tout se passera bien. On doit simplement être prudents, encore quelques mois. Cela ira déjà mieux quand on sera dans la nouvelle maison, à l’écart des regards des imbéciles. Normalement, on emménage en mars.

– Déjà ?

– Oui, j’ai l’essentiel du bois de charpente. Je dois encore aller désosser le soddie pour récupérer quelques poutres. Je crois que je vais travailler cet hiver. Je n’aurai pas la patience d’attendre plus longtemps. Ici, si près du curé, j’ai l’impression d’être épié sans arrêt.

– Mars ! Mais c’est merveilleux, ça, mars ! Moi qui croyais qu’on devrait attendre jusqu’à l’été !

– Non, on aura notre maison avant Pâques..

– Ah oui, j’allais oublier. Je crois que j’ai aperçu cet Indien qui se balade partout à cheval. Tu sais, là, celui qui est passé devant la maison quand on…

– Riel ? Sur son appaloosa ? Ah bon ?

– Oui, il longeait la rivière, derrière la grange. C’est un beau cheval qu’il a là. Blanc et noir. Et il a l’air gentil.

– Qui, Riel ou le cheval ?

– Le cheval, grand benêt.

Il sourit. Adèle sentit ses joues qui s’enflammaient. Elle se sentait enfin un peu heureuse.

– Alors quoi, Riel ?

– Ben, rien. Je l’ai vu à cheval, c’est tout.

Elle se leva pour commencer la vaisselle. Toussaint alla décrocher une pipe du râtelier. Il la bourra, s’assit près de la cuisinière et laissa monter les volutes de fumée dans l’air avec un air pensif. Adèle revit d’un seul coup la cuisine chez elle, sa mère affairée, et le père dans la même position, en silence. Elle ne savait que faire de ce souvenir.

– Je n’ai pas encore de nouvelles de marraine. Crois-tu qu’elle a reçu la lettre ?

– Sans doute. Mais tu sais bien que ça prend du temps. Les gars m’ont dit qu’il y avait déjà eu de grosses tempêtes de neige du côté du Québec, et que plusieurs trains avaient dû être annulés. Avec ça, on a vite une semaine de retard. Déjà qu’il n’y a que deux trains par semaine à Redvers…

– La pauvre. Elle a dû avoir un choc terrible. Tu imagines, sa fille morte à des milliers de kilomètres et elle qui ne peut rien faire. Ça doit être horrible.

Toussaint ne répondit pas. Adèle réalisa que c’était la première fois qu’elle évoquait la chose terrible devant Toussaint. Elle regretta d’avoir abordé le sujet. Tout en se disant qu’il faudrait bien vivre avec cette mort, et que les mots aidaient peut-être à soulager la peur.

– J’ai parlé avec Jean sur le trajet du retour. Il m’a proposé quelque chose d’intéressant.

– Ah bon ? Quoi ?

– Il se rend compte que le travail à la Montagne pourrait être plus facile si on avait des chevaux de débardage. Comme chez nous en Ardenne.

– Oui. Et alors ?

– Eh bien, figure-toi qu’un gars de Québec, tu sais, ce cousin qui lui avait donné cette bouteille qui tient les boissons au chaud pendant toute la journée…

– Ah oui, quand on étaient occupés à…

– Oui, quand on … comme tu dis. Eh bien, cet oncle veut importer des chevaux ardennais et brabançons vers les Territoires. Il dit qu’il y a un marché intéressant pour ça. Et les chevaux britanniques, les Clydesdale, les Shire, les Suffolk, ils ne conviennent pas pour le débardage. C’est ok pour le labour, pour les charrettes, mais pas pour débarder. Qu’est-ce que tu en penses ?

– Moi ? Mais je n’y connais rien, Toussaint. Que veux-tu que je te dise ?

Toussaint sentait poindre dans les mots d’Adèle une vague irritation.

– Ne t’énerve pas, c’est juste une idée. Je dois encore y réfléchir. De toute manière, ce ne serait pas pour tout de suite. Mais si je construis la maison, avec les étables, autant prévoir.

– Mais, Toussaint, où est-ce qu’on irait chercher l’argent ?

C’était donc ça, cette pointe d’énervement. Il avait vu juste. Il se leva, avec un sourire mystérieux au coin des lèvres. Il posa sa pipe sur la table et sortit d’un pas assuré.

– J’arrive. J’en ai pour cinq minutes. Fais-nous du café.

Adèle posa les tasses sur la table et versa l’eau chaude dans le tamis de la cafetière où elle venait de déposer deux cuillerées de Brésil moulu par ses soins. Où était-il allé ? Il avait l’air si sûr de lui. Elle n’eut pas à attendre longtemps. Toussaint était de retour. Il tenait dans ses mains calleuses une boîte en métal, celle qui avait contenu le tabac de la Semois, là-bas, dans l’autre pays. Il achevait d’en faire tomber des grains de sciure. Son sourire ne l’avait pas quitté. Il déposa la boîte sur la table, à côté des deux tasses, sans un mot. Il bourra une autre pipe et l’alluma. Il ramena sa chaise vers la table et s’assit en soupirant à nouveau. Adèle versa le café dans les tasses, déposa la cruche de lait et le sucrier. Elle s’assit à son tour.

– Tu n’ouvres pas ?

– Moi, ouvrir ? Pourquoi ?

– Je croyais que toutes les femmes étaient curieuses.

Adèle ne répondit rien. Elle avança une main, hésitante, puis elle la retira et la glissa entre ses genoux, comme une fillette prise en défaut de chapardage.

– Vas-y. N’aie pas peur. Ça ne va pas te mordre !

Elle saisit la boîte, tenta de l’ouvrir d’un côté, mais c’était celui des charnières. Elle se ravisa, saisit l’autre côté et souleva le couvercle de métal fatigué. À l’intérieur, il y avait des billets pliés en deux. Beaucoup de billets. Elle reconnut aussitôt des coupures de cinquante francs belges. La surprise se mêlait à l’émotion. Elle avait l’impression qu’elle n’en avait plus vu depuis une éternité.

– C’est quoi, cet argent ? C‘est à toi ?

– Et comment ! Tu as devant toi toutes les économies de Toussaint Decerf, rassemblées pendant les années où il a travaillé comme un esclave sans avenir chez son père.

– Et… c’est beaucoup ?

– Si personne n’y a touché, cela devrait toujours faire deux mille cinq cents francs du Royaume de Belgique.

– Deux mille cinq cents ! Mais c’est énorme, ça !

– Oui et non. En fait, j’avais toujours caché cet argent pour que Julie n’y touche pas. Je le gardais pour un coup dur. Ou autre chose qui se présenterait. Tu sais, Julie…

Il marqua une pause. Ses lèvres se mirent à trembler. Ses yeux s’embuèrent. Il poussa un soupir comme un naufragé qui refait surface.

– Pauvre Julie… paix à son âme… elle avait une tendance à laisser l’argent glisser de ses doigts un peu trop facilement. Sans doute son éducation, et la vie facile chez ses parents. Quand elle allait avec moi à Redvers, au magasin général, elle aurait acheté tout le stock ! Il lui fallait encore ceci, et cela. J’y aurais laissé mon fond de culotte. On n’avait pas grand-chose, mais elle refusait de voir la réalité en face. Je me souviens encore de ma colère quand elle a absolument voulu acheter une belle horloge pour décorer la cuisine, comme elle disait. Elle coûtait vingt-deux dollars. Tu te rends compte ! Vingt-deux dollars ! C’était la moitié de ce que j’avais gagné pendant que je travaillais au Manitoba, à me crever du matin au soir au milieu des « ourses ».

Il eut une hésitation.

– À propos, j’ai eu une belle surprise le dernier jour à la Montagne. J’ai revu Vlad, un « Ukrainois » qui bossait avec nous au Manitoba, l’hiver dernier. Il cherchait son chien !

Toussaint eut un faible sourire, mais Adèle ne l’écoutait pas.

– Et… et tu vas mettre tes économies dans des chevaux de débardage ?

Dit comme ça, par une Adèle sceptique et méfiante, cela ressemblait à une mauvaise idée. Il réagit aussitôt.

– Je n’ai pas dit que j’allais mettre tout cet argent là-dedans, je vais y réfléchir, comme je te l’ai dit. On a le temps. Mais c’est une chose possible. Il faut que j’en reparle avec Jean. Il est de bon conseil, tu sais. Ce n’est pas un écervelé.

Adèle fit oui de la tête, elle acheva son café et se leva pour poursuivre la vaisselle. Le soir était tombé. Toussaint alluma la lampe à pétrole après avoir délicatement donné un peu de mou à la mèche. Adèle le regarda à la dérobée. Son visage mangé de barbe luisait dans la lueur de la lampe. Elle le trouva très beau.

– Je vais enterrer mon butin, Adèle. Tu veux savoir où est la cachette ? On ne sait jamais, que je viendrais à disparaître un beau jour, avant les chevaux ardennais. C’est juste sous le billot, dans la grange. Enfoui à trente centimètres. Tu sais, maintenant.

Elle lui lança un regard complice.

– D’accord, monsieur l’homme riche ! Je sais maintenant.

Ils passèrent l’heure suivante l’un près de l’autre, dans la chaleur de la cuisinière, à parler de choses banales et de projets à court terme. Il se leva, vint se poster juste derrière elle, qui restait assise. Il glissa ses mains sur sa poitrine, ouvrit lentement les boutons du col de la robe, puis il laissa ses paumes chaudes descendre sur ses seins pour les caresser tendrement. Elle inclina sa tête contre son bras gauche, saisit l’autre de sa main tremblante, et elle se mit à pousser les petits grognements d’un plaisir qu’elle pensait avoir oublié.

– Tu sais, Adèle…

– Oui, Toussaint.

– Je ne suis pas encore prêt pour le grand amour.

– Je sais. Je comprends. Nous avons toute la vie. Prends ton temps. Prends ton temps.

Et elle l’embrassa sur le poignet, longtemps, en fermant les yeux.

Novembre et décembre furent une lente descente dans l’obscurité. À peine nés, les jours s’éclipsaient, comme épuisés par la tâche, et leur succédaient des soirs et des nuits sans fin qui avaient décidé de laisser dans le paysage leur marque d’ombre, même lorsque l’aube se levait. Il fallait le soleil éclatant et froid des midis gelés pour faire oublier le noir pendant quelques heures.

Adèle partageait son temps entre la maison et l’école. Elle avait obtenu de pouvoir enseigner le matin, et donc de se consacrer au ménage et à Raymond le reste du temps. Quand Jeannette avait emporté le bébé pour le soir, c’était au tour de Toussaint de bénéficier de toute son attention. Elle trayait les quatre vaches avant le déjeuner, ils mangeaient un bout. Puis elle soignait les poules et les cochons. Elle se lavait, s’habillait et traversait la petite place pour aller guider les ourlets, les piqûres et les points de croix de ses élèves. À midi, Toussaint revenait manger, un repas froid la plupart du temps. Il repartait travailler à la ferme chez Jean Viatour, le voisin. Adèle accueillait Raymond, repassait, cousait, ravaudait les chaussettes, tout en racontant au garçon les histoires du Petit Chaperon Rouge et de Blanche Neige. Elle préparait le repas du soir. Enfin, elle avait un peu de temps rien que pour elle, qu’elle passait souvent à parcourir des revues de mode récupérées à l’école pour y puiser des idées.

Il avait fallu quelque peu augmenter les gages de la nourrice. Adèle avait accueilli comme un cadeau du Ciel le fait que les Sœurs aient maintenu son salaire alors qu’elle ne participait plus aux tâches d’entretien de l’école. Elles avaient engagé une autre femme. Elle habitait la première maison sur la route de Redvers, une Henriette « machinchose » qui, à en juger par les regards sombres qu’elle adressait à Adèle, devait faire partie de la ligue des femmes vertueuses qui condamnaient la cohabitation pécheresse des deux dépravés. Adèle n’en avait cure, mais sa présence à la messe dominicale était devenue une corvée qui la mettait en rogne dès le vendredi. Toussaint et elle s’arrangeaient toujours pour ne pas être vus ensemble sur le chemin de l’église ; lui venait légèrement en retard et s’asseyait à droite dans l’église, près du fond, et elle, arrivée dans les premières, se plaçait au bout d’une rangée, à gauche, parmi les femmes dont certaines détournaient le regard dès qu’elles l’apercevaient. Le 2 décembre, ils reçurent une lettre de Bertrix. Adèle ouvrit l’enveloppe de ses doigts tremblants.

Bertrix, le 18 novembre 1906,

Bien chère Adèle,

J‘ai attendu plusieurs jours avant de répondre à ta lettre. Quand j’ai lu la terrible nouvelle, j’ai fait un tel malaise que le médecin m’a prescrit dix jours au lit. Mais rester au lit ne sert à rien quand on a tant de chagrin. Raymond a été très attentionné pour moi, et c’est sans doute grâce à lui que j’ai pu un peu remonter la pente. Quand il a appris que l’enfant porterait son nom, c’est lui qui s’est mis à pleurer comme une Madeleine.

Il n’y a pas un jour où je ne regrette les paroles dures que j’ai eues pour Julie. Et je me dis que, s’il y a une chose qui n’est pas naturelle dans la vie, c’est de voir un de ses enfants partir avant soi. De savoir que je ne peux même pas me recueillir sur sa tombe, que je n’ai pas été là quand elle mourait, j’en pleure et j’enrage. Mon sentiment d’impuissance est aussi fort que ma tristesse. Pourrais-tu t’arranger pour faire faire une photo du petit, et me l’envoyer ? Je crois que je la garderai sur moi jusqu’à ma propre mort. Je sais que la seule chose qui me raccroche à la vie, c’est de savoir que ce petit bout est né de ma fille, et qu’à travers ses yeux, je verrai un peu ma pauvre Julie.

Embrasse Toussaint pour moi. Quand de telles choses arrivent, on est bien égoïste, on ne pense qu’aux siens, et je ne mesure pas assez l’horreur que cette mort a dû être pour lui.

J’écrirai encore pour Noël, même si ce sera pour nous le pire Noël depuis que je suis née.

Dans le malheur qui nous frappe, je remercie quand même Dieu de t’avoir envoyée là-bas, car avec toi présente aux côtés de Toussaint et du petit Raymond, je sais qu’il ne leur arrivera rien de mal.

J’arrête ici, je suis épuisée.

Je t’embrasse, ma chère filleule.

Ta marraine.

Adèle poussa un profond soupir quand elle eut atteint le bas de la lettre. Elle sentait dans les phrases de sa marraine une retenue très digne, une émotion maîtrisée, une volonté de rester convenable dans le deuil. C’est une force qu’elle admirait chez Maria. Mais elle devait bien s’avouer à elle-même qu’elle avait lu le texte en espérant avant tout ne rien y trouver qui fasse allusion à l’ambigüité de sa propre présence aux côtés de Toussaint. La marraine était un cœur pur, ou alors elle ne voulait pas s’abaisser à des commentaires négatifs. Adèle ne savait pas quelle version était la bonne. Ce qu’elle savait par contre, c’est que sa propre conscience la regardait en face, et qu’elle-même se sentait coupable.

Toussaint lut la lettre, la posa sur la table, et, sans faire le moindre commentaire, il sortit pour aller dehors faire quelque chose qui le tiendrait assez longtemps éloigné du regard d’Adèle. Elle entendit le bruit sec de la hachette qui fendait le bois sur le billot. Elle décida de ne pas aborder le sujet si lui n’en prenait pas l’initiative. Elle commençait à bien le connaître, son homme. Mais était-ce bien son homme ? Et avait-elle le droit de penser cela ? Elle n’en était pas certaine.

Décembre vit le froid s’intensifier, au point que le gel devint permanent. Toussaint décida de profiter du sol dur pour commencer les travaux de la nouvelle maison. Il transporta le bois de charpente que Jean avait gardé de la construction de sa propre ferme, dix ans auparavant, puis il alla récupérer les quelques poutres encore valables du soddie, sur la piste de Redvers. Dont une faîtière de huit mètres qui lui manquait pour la construction de son toit. Le cheval de Jean était un étalon volontaire et intelligent, que Toussaint menait avec grande efficacité. La bête obéissait au doigt et à l’œil. C’est avec plaisir et fierté que Toussaint acheva seul ses chargements en quinze jours à peine. Il ne fallait pas attendre le printemps. Il était trop souvent synonyme de dégel et de boue dans laquelle on reste coincé. Toussaint disposait des câbles et des poulies de Jean, qu’il ne remercierait jamais assez d’exister et d’être aussi serviable. D’un autre côté, cette dépendance qu’il vivait quotidiennement le mettait souvent dans des états d’angoisse profonde. Il savait que sans son ami Jean, il ne pourrait pas affronter aussi facilement les défis d’une entreprise aussi ambitieuse que celle qu’il s’était fixée : avoir sa propre ferme et commencer le commerce de chevaux.

Car le projet avait mûri, surtout entre Jean et lui. Les deux hommes avaient débattu en long et en large des aspects et des contraintes de l’entreprise, souvent dans la discrétion du travail à l’étable, à l’écart de l’oreille et de l’avis des femmes. Adèle avait apporté sa pierre à l’édifice en proposant à Toussaint d’utiliser le reste de ses propres économies, mille francs qui venaient à point pour permettre à Toussaint d’acheter un des deux chevaux de départ sans devoir trop emprunter à la banque. Il avait fait le voyage à Regina à la mi-décembre, sans en parler à Adèle, et était revenu avec un contrat signé qui lui octroyait l’équivalent en dollars de deux autres mille francs belges avec un remboursement honnête de trois pour cents en trois ans. Adèle avait accueilli la nouvelle avec surprise. Elle savait qu’elle devrait permettre à Toussaint de prendre de telles décisions sans qu’elle soit consultée. Cette perspective l’inquiétait, mais elle devrait l’accepter. Les chevaux seraient là dès le printemps. Jean achetait l’étalon, Toussaint la jument. Tout partirait de là.

Le lendemain du voyage à Regina, Adèle était en train de préparer le souper. Toussaint fumait une pipe en faisant sauter le petit Raymond sur ses genoux. Elle s’assit à la table et les regarda en souriant.

– Dis, Toussaint, demain je dois aller à Redvers chercher le tissu que j’ai commandé.

– Euh… attends… non, moi, je dois planter les piquets d’angle avec Jean. On doit le faire maintenant, on n’a pas trop de gel, il faut en profiter. Mais on n’a pas besoin du chariot.

– Mais… ça ne m’arrange pas. Je ne peux quand même pas y aller à pied !

– À pied, non, mais tu peux prendre le chariot, non ?

– Je ne sais pas conduire le chariot, tu le sais bien !

– Demande à Vivi, elle sait, elle. Vous pourriez y aller ensemble.

– Elle conduit le chariot ?

– Mais oui. Je l’ai vue en été. Et elle se débrouille pas trop mal.

– C’est une idée. Je vais lui demander.

Et voilà comment, le mercredi, on put voir deux dames très correctement habillées traverser le village, dignement assises sur le banc du chariot, en route vers le magasin général pour ce qu’elles avaient appelé en riant une « virée à Redvers ».