Les promesses - Armand Henrion - ebook

Les promesses ebook

Armand Henrion

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Opis

Tout à fuire et rien à perdre... Suivez le destin atypique d'Adèle, une jeune Ardennaise qui part à la découverte du monde. « Elle gagna la porte de l’étable. Le froid l’assaillit aussitôt. Elle referma d’une main nerveuse le col de sa veste d’hiver et laissa son regard se poser sur le noir intense du dehors. Il n’y avait rien à voir. » Novembre 1903. Adèle a vingt ans. Elle est belle et elle est boiteuse. Elle n’a jusqu’ici connu que son village d’Ardenne, l’humilité et la misère. Quelle est cette force qui va la pousser à tout laisser derrière elle pour franchir, seule, l’océan ? Ira-t-elle se perdre ou se gagner au milieu de la steppe canadienne ?Et pourtant, elle part. Elle rencontre Mathilde, Édith, Morel… Puis elle retrouve Toussaint et Julie, la cousine d'Adèle, chez qui l'accouchement se précise. Toussaint n'est-il pas le vrai but de son périple? Elle arrive sur le Nouveau Continent, à Bellegarde. L'un comme l'autre doivent s'apprivoiser. Roman flamboyant, Les promesses est une épopée dédiée à autre chose. Un temps perdu ou retrouvé sur une grande partie de vie. Celle d'une jeune femme qui a tout à fuir et rien à perdre. Un tableau du début du XXe siècle et des mentalités qui le fait résonner d'éternelles envies. D'éternelles révoltes aussi. Un roman passionnant et riche en suspense CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE- « Dans son récit à la cadence narrative vive, la sagesse infiltrée entre les lignes, Armand Henrion dit les espoirs rabotés, les amours contrariées, la vraie vie? Celle qui est autre part, en tous les cas. Car le monde est peuplé d’histoires. » - Marielle Gillet, lavenir.netÀ PROPOS DE L'AUTEURArmand Henrion est né en 1950 à Manderfeld, l’extrême-orient de la Belgique. Il est traducteur en sciences humaines et formateur d’adultes. Il compte aujourd'hui plusieurs romans à son actif, dont Amère patrie et Poupée tsigane.EXTRAITTout ça pour ça. Jusqu’au bout, je me serai demandée si le jeu en valait la chandelle.Ils sont tous partis, ou presque. Et je me retrouve dans cette maison en ruine, seule avec moi-même. J’ai froid. Mes doigts tiennent à peine le crayon. Il pleut, tout près, là. Peut-être quelqu’un va-t-il venir ? Me sauver ? Est-ce que je peux être sauvée ? Et sauvée de quoi ? En voilà des questions.Je sens la vie qui s’en va par tous les pores de ma vieille peau. Je n’ai plus beaucoup de forces. Et je n’ai plus envie d’en avoir. Jeter l’éponge.Cette nuit, j’ai encore rêvé du cheval blanc qui galope dans la plaine.

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Pour Denis, qui fut là au bon moment

Ouvre les yeux et vois cette nuée d’oiseaux À l’assaut de la mer inconnue, où vont-ils ? Moi je dis que là-bas il y a des roseaux ; Allons voir, allons voir ; je devine des îles.

Richard Desjardins, Nataq

Tout ça pour ça. Jusqu’au bout, je me serai demandée si le jeu en valait la chandelle.

Ils sont tous partis, ou presque. Et je me retrouve dans cette maison en ruine, seule avec moi-même. J’ai froid. Mes doigts tiennent à peine le crayon. Il pleut, tout près, là. Peut-être quelqu’un va-t-il venir ? Me sauver ? Est-ce que je peux être sauvée ? Et sauvée de quoi ? En voilà des questions.

Je sens la vie qui s’en va par tous les pores de ma vieille peau. Je n’ai plus beaucoup de forces. Et je n’ai plus envie d’en avoir. Jeter l’éponge.

Cette nuit, j’ai encore rêvé du cheval blanc qui galope dans la plaine.

Chapitre 1 : Novembre 1903

On entendait deux choses dans l’étable : le froufrou de la paille sur laquelle le grand corps des vaches remuait, et le giclement du lait qui partait du pis vers le baquet en traits blancs, droits, réguliers, parfaits.

Adèle en avait encore deux à traire. Elle versa le lait dans la cruche, vint rechercher le tabouret, poussa un peu la troisième bête pour pouvoir passer entre les corps pansus, puis elle s’assit, la tête dans la courbe soyeuse de la patte arrière, cette région de douceur qu’elle aimait tant. Elle poussa légèrement sur les trayons pour éliminer le premier lait, puis elle se mit à traire, machinalement, comme d’autres font du tricot ou cousent des boutons. Adèle pensait à ce qu’elle ferait dimanche. Après la messe, elle aiderait sa mère pour le repas, puis elle s’apprêterait pour aller saluer sa cousine à Bertrix, celle qui venait d’avoir un bébé. Elle prendrait le train de deux heures, s’il n’était pas bloqué par la neige quelque part dans la grande forêt des Épioux. Elle reviendrait à la nuit tombée, par la machine de six heures. Mais si ça continuait à tomber comme maintenant, ce serait foutu. Elle serait condamnée à ravauder les chaussettes des hommes, en buvant du café recuit, tandis que les mâles ronfleraient sur leurs lits à l’étage pour reprendre des forces.

Elle entendit les premiers pas à la porte de l’étable. Les hommes rentraient. Leurs sabots cognaient contre le mur, pour en dégager la neige. Germain sifflait, comme d’habitude. Le benjamin était toujours de bonne humeur, et c’était aussi le préféré d’Adèle, son ancien compagnon de jeu, qui lui racontait ses conquêtes amoureuses en riant avec malice. Fernand, l’aîné, ne sifflait jamais. C’était un taciturne, fort comme un bœuf, mais taiseux comme une carpe. Georges ne disait pas grand-chose non plus, sans doute parce qu’il bégayait affreusement. Il était timide, solitaire, mystérieux. Le dernier coup de sabot devait être celui du père, celui qui fermait la marche. Peut-être parce qu’il était le plus vieux, donc le plus lent maintenant. Ou alors, il veillait à ce que les garçons rentrent bien à la maison, sans traîner en route. Fernand était fiancé à une fille de la rue du Briga, mais il était clair que les rencontres n’étaient permises que le dimanche. Les autres jours étaient exclusivement réservés au travail, et au sommeil qui permettait le travail. Auguste Lamouline était un solide gaillard de cinquante ans, grand, fier, et bel homme, comme le répétaient un peu trop souvent les amies de sa femme, la douce et très effacée Germaine. Des histoires couraient régulièrement sur les chemins de traverse qu’Auguste avait empruntés dans sa vie sentimentale, mais jamais personne au village n’aurait osé évoquer ces marivaudages en sa présence. Auguste était connu pour ses colères noires, qui en faisaient alors un individu imprévisible et dangereux. Ce tempérament expliquait la discipline qui régnait dans la maisonnée, où le père imposait sa poigne de fer au quotidien.

Adèle avait peur de son père. C’était étrange, en fait, car elle devait bien admettre qu’il ne l’avait jamais battue. Ni même giflée. Parfois une parole sèche et implacable, mais jamais de geste. Il semblait que sa femme n’avait elle non plus aucune violence à lui reprocher. Dans ses rares moments de bonne humeur, ou alors quand il avait bu un coup de trop, il se laissait aller à des phrases du genre « On ne bat pas une femme, même pas avec une rose. » Dieu seul sait où il avait été pêcher cette formule, mais il en respectait l’idée dans ses relations avec le sexe opposé. Les esprits chagrins ajoutaient sournoisement qu’il n’avait pas à battre les femmes, il préférait plutôt les séduire.

Les hommes étaient maintenant en train de faire une toilette sommaire à la laiterie, là où se trouvait le seul évier de la maison, flanqué du levier de fonte qui actionnait la pompe du puits. Adèle entendait le couinement du levier, le bruit de l’eau qui coule, les ahanements des frères qui se lavaient le visage et les mains dans le bassin d’eau glacée. Ils étaient tous passés derrière elle pour aller à la laiterie, mais seul Germain s’était arrêté pour la saluer, et la taquiner en poussant son fichu sur le devant de sa tête. Elle avait dit « Arrête, gamin ! », et Germain était parti dans l’ombre de l’étable en répétant ces mots « Arrête, gamin ! Arrête, gamin ! » jusqu’à ce qu’il ait passé la porte. Adèle avait souri pour elle-même, dans l’intimité et la chaleur des vaches. Heureusement qu’il était là. Son frangin. Son rayon de soleil. Les autres ?

Elle fut saisie par le bruit sourd des sabots du cheval, dans le box, à cinq mètres d’elle. La jument s’énervait. Elle ne l’avait pas encore nourrie. Adèle détestait le bruit des sabots, elle détestait tout ce qui avait de près ou de loin un rapport avec les chevaux, et elle savait bien pourquoi. Son devoir était de jeter une brassée de foin dans la mangeoire du cheval, mais chaque soir, elle trouvait toujours quelque chose d’autre à faire pour repousser ce moment juste un peu plus tard. Elle prit la lampe à pétrole, longea la rigole de brique où l’urine des vaches achevait de couler, cherchant son chemin dans la bouse et la paille, et elle gagna la porte de l’étable. Le froid l’assaillit aussitôt. Elle referma d’une main nerveuse le col de sa veste d’hiver et laissa son regard se poser sur le noir intense du dehors. Il n’y avait rien à voir. Le village entier était plongé dans l’obscurité. La neige ne rendait qu’une lumière blafarde sur quelques mètres. On entendait quelques meuglements étouffés dans la ferme d’en face, mais aucune lueur ne troublait l’obscurité totale. Adèle se demandait toujours comment les hommes faisaient pour revenir de l’ardoisière sans lampe. Ils devaient connaître chaque pierre du chemin par cœur. Elle baissa les yeux vers les rares flocons qui venaient mourir dans le faible rayon de lumière laissé par la lampe. Elle aimait cette impression d’être bientôt au chaud, près de la cuisinière, protégée du dehors, de l’immensité du dehors hostile et inconnu. La jument hennit doucement. Adèle poussa un soupir, elle ferma la porte de l’étable et revint vers le box du cheval.

Cela s’était passé il y a longtemps déjà. Adèle avait quatre ans. C’était le plein été, et l’orage menaçait. Le père jurait, rien n’allait assez vite, il fallait absolument rentrer les deux dernières charretées de foin de la parcelle du point d’arrêt, le long de la nouvelle ligne de chemin de fer. Les garçons s’affairaient, la mère donnait aussi un coup de main, malgré sa santé fragile. À entendre le père, si le foin n’était pas rentré avant la pluie, c’était la ruine de la famille, un hiver de famine, la fin du monde. Il était coutumier de ces prêches d’apocalypse, et personne n’osait lui tenir tête. Vers sept heures du soir, avec les premières gouttes, Adèle vit revenir le cheval, luisant de sueur, tirant une énorme charretée de foin qui menaçait de verser. Le père frappait la croupe de la pauvre bête de son bâton, le cheval aux yeux fous bavait une écume blanche, et les garçons ramassaient du mieux qu’ils pouvaient des brassées de foin qui s’échappaient de la charretée empilée à la diable. Les pierres rondes de la cour étaient déjà luisantes, et Adèle se souviendrait toute sa vie de ce plaisir de sentir l’odeur délicieuse d’un sol brûlant de soleil qui accueille la pluie. Elle s’avança dans la cour, levant la tête vers le ciel, la bouche ouverte pour recevoir les délicieuses gouttes de l’averse qui prenait de la force. Elle entendit le père qui lui criait « Adèle, nom de Dieu, rentre à la maison ! » Elle sentit la peur qui montait le long de ses jambes menues, elle pivota sur les cailloux, glissa, et s’étendit de tout son long. Le cheval, surpris, voulut faire un écart en hennissant. Il glissa à son tour, son sabot partit sur le côté, et l’énorme masse de sa patte vint frapper Adèle en plein milieu du genou droit.

Le père se précipita pour éviter que les roues de la charrette n’écrasent l’enfant. Il la saisit par le dos, comme on fait avec les lapins, la prit dans ses bras, hagard, les yeux écarquillés, et Adèle, quand elle y pensait, voyait surgir devant elle le regard incrédule du père qui savait à ce moment que l’apocalypse venait de se réaliser. Adèle hurlait de douleur, sa jambe droite pendait dans le vide, puis elle s’évanouit.

Quand elle revint à elle, sa mère était en train de bander la jambe disloquée. Adèle était couchée dans son petit lit, avec une insupportable douleur en bas à droite, surtout quand sa mère touchait le genou. Germaine pleurait, elle écartait sans cesse une mèche de ses beaux cheveux qui l’empêchait de voir ce qu’elle faisait, et elle marmonnait des prières, des suppliques à la Vierge, entrecoupées de « Ma pauvre petite, ma pauvre petite ». Elle caressait le visage de sa fille avec tant de douceur. Mais dans son regard aussi, Adèle lisait le désespoir.

Pendant deux jours, Adèle ne fit que pleurer, crier, geindre. Sa mère lui demandait de ne pas bouger, que c’était mieux pour le genou, que ça irait mieux le lendemain. Elle appliqua des cataplasmes sur la rotule, trempés dans une mixture qui sentait bon le camphre, et où elle avait laissé macérer d’autres plantes censées guérir les coups. Elle fit d’autres prières, elle demanda à sa petite Adèle de prier avec elle, et, bizarrement, quand l’enfant joignait sa voix à celle de sa mère, il lui semblait que la douleur s’éloignait un peu.

Germaine était célèbre dans le village pour sa connaissance des plantes. Elle en cultivait un are au moins dans l’immense potager derrière la maison, et elle pouvait désigner et citer de mémoire des dizaines d’herbes et leurs vertus. Pas seulement leurs vertus, laissaient parfois entendre les commères qui cherchaient à qui imputer une maladie inexpliquée ou une fausse couche qui atteignaient leur parenté. Auguste avait un jour sévèrement corrigé du poing le mari d’une de ces mégères qui avait osé faire allusion au pouvoir maléfique de Germaine devant d’autres médisantes que la charité chrétienne avait poussées à tout rapporter au père d’Adèle. Quand le mari, tout éberlué, était parvenu à s’extraire de l’abreuvoir où le coup de poing d’Auguste l’avait fait valdinguer, il avait bégayé un pitoyable « Mais qu’est-ce qui te prend, Auguste ? ». Le mari vengeur avait simplement répondu « Demande à ta garce de femme ! ». C’était bien connu, Auguste ne frappait jamais les femmes, même avec une rose.

Auguste, Germaine et le bébé Germain, âgé de dix mois, dormaient dans la même chambre. Quand Adèle fut forcée de garder le lit, Germaine ajouta sa couche au grand lit des parents et au berceau de Germain dans la chambre. Autant dire qu’il n’y avait même plus de place pour ouvrir complètement la porte. Pendant deux jours, le père se montra patient. Il se levait tous les jours avant l’aube, pour soigner les vaches et le cheval, et prendre son déjeuner en paix. Mais les plaintes d’Adèle qui pleurait chaque fois qu’elle voulait un tant soit peu bouger sa jambe meurtrie, mêlées aux vagissements et aux cris du nouveau-né que les pleurs de la grande sœur réveillaient à chaque fois, tout cela fut vite insupportable pour Auguste qui sortait du lit à cinq heures avec l’impression de n’avoir pas dormi une minute. C’est ainsi que le père s’installa une paillasse dans la cuisine, qu’il déroulait chaque soir et remisait le matin dans la laiterie. C’est aussi comme ça qu’Adèle vit son père commencer à disparaître de sa vie. Il était venu les premiers soirs prendre des nouvelles de sa fille, lui dire deux ou trois mots gentils, mais quand il émigra dans la cuisine, il ne monta plus.

Après trois semaines interminables, la douleur diminua. Ce n’était plus que des élancements soudains, quand Adèle tournait la jambe un peu vite sous les draps. Ses nuits étaient presque complètes, et elle ne réveillait plus le petit frère. La maman se félicita des potions qu’elle avait administrées à son petit ange, et elle assura l’enfant que les prières avaient aussi fait leur œuvre. Adèle fut heureuse quand sa maman lui promit que, le lendemain, elle pourrait marcher un peu dans la chambre. L’enfant soupirait d’aise, car elle souhaitait surtout quitter ce lit poisseux où elle avait l’impression de macérer comme les herbes de sa mère dans les bouillons mystérieux. Il faut dire qu’après ce funeste soir d’orage, le temps s’était remis au beau, et la chaleur de l’air extérieur, ajoutée à celle de la cuisinière où Germaine préparait tous les repas, été comme hiver, faisait de la chambre à coucher une véritable fournaise. Germaine avait dit à son petit ange que transpirer faisait sortir le mal, et Adèle voulait bien la croire, mais elle avait surtout envie de bouger, de recommencer à marcher, et plus tard, de courir. Adèle adorait courir, derrière le chien, derrière les papillons, derrière les agneaux.

Adèle s’assit d’abord sur le rebord du lit. Elle avait peur d’avoir à nouveau très mal. Elle hésita. Sa maman lui tenait le bras droit, mais elle la laissait décider du moment où elle se lèverait. Adèle prit appui sur sa bonne jambe, qui tremblait un peu. Elle tira de ses deux mains sur le bras de Germaine et parvint à se mettre debout. La tête lui tournait. Il y avait tant de jours qu’elle n’avait plus vraiment été à la verticale. Une fois le vertige disparu, elle regarda sa jambe droite, qu’elle n’osait même pas poser sur le plancher, le bandage de vieux drap qu’il faudrait changer ce matin, comme tous les matins depuis l’accident. Sa maman murmura un « C’est bien, mon petit ange. Vas-y. ». Adèle la regarda. Le sourire de Germaine était un encouragement à ne pas avoir peur, à se lancer. Adèle posa doucement son pied nu sur une lame du plancher, où le bois faisait un joli nœud de lignes qui ressemblait à une fleur. Elle n’avait pas mal. Une gêne, oui, mais pas une douleur. Elle soupira. Sa jambe gauche tremblait à nouveau. Elle attendit que les secousses se calment, puis, arrimée au bras de Germaine, elle fit un premier pas. « C’est très bien, mon petit ange ! » Adèle sourit. Elle posa à nouveau le pied droit sur le sol, en pivotant à la tête du lit. Elle n’avait pas mal. Juste une grosse raideur derrière la jambe, au pliant du genou, qui ne permettait pas que la jambe se tende complètement. Elle se mit à marcher vers la porte, puis vers la fenêtre, que sa maman ouvrit pour lui laisser respirer l’air du dehors. Adèle revoyait le monde, les vaches, les prairies, la rivière et le pont. Tout cela existait donc toujours. Elle sourit encore, heureuse. Puis elle se retourna lentement, lâcha le bras et clopina jusqu’au lit où elle se laissa prudemment échouer. Elle était épuisée. Mais elle se sentait guérie. Tout était fini.

Le soir même, elle fit la surprise à son papa. Il rentrait du travail. Il s’arrêta sur le chemin, à vingt mètres d’elle, souleva sa casquette, s’épongea le front, puis il lui fit un grand signe du bras et hâta le pas. Il s’accroupit devant elle, lui caressa le visage de sa main calleuse, puis il la serra contre lui, tendrement, comme si elle était en porcelaine. Ses yeux étaient humides. Il renifla bruyamment, se remit debout, et entra dans la cuisine en tenant sa fille par la main. Adèle était heureuse. Son papa aussi existait toujours.

Cinq jours plus tard, une des deux sœurs de Germaine vint leur rendre visite. Maria était trois ans plus jeune que Germaine, elle habitait Bertrix, et avait fait un beau mariage. Son époux était clerc de notaire. De mémoire de villageois, Maria était la première fille du bourg à ne pas continuer le travail de la ferme. Elle tenait son ménage, s’occupait de ses deux filles, préparait les repas de la famille, mais elle n’avait pas d’animaux, ne devait pas traire ni moissonner. Pour les amis charitables de la famille, le nouveau statut de Maria faisait à la fois penser à une situation enviable et à une trahison du milieu. Les langues bien pendues, encore elles, alimentaient bien sûr l’idée de trahison, mais gardaient sous silence les soupirs de jalousie. Maria était jolie, comme Germaine, mais en plus épanouie. Elle était aussi la marraine d’Adèle, qui lui vouait un véritable culte. Quand Maria tendit à la petite une boîte de bois blond entourée d’un ruban rouge, Adèle oublia de remercier, tira sur le ruban de toute la force de ses petits doigts, ouvrit la boîte, et découvrit à l’intérieur une superbe poupée aux grands yeux bleus et à la chevelure noire comme le jais. Elle fit un « Oh » ravi.

– Adèle, qu’est-ce que tu dis à marraine ?

– Merci, marraine.

– Ce n’est rien du tout, Adèle. Et tu l’as bien méritée, cette poupée. Tu as été très courageuse, tu sais !

– Merci, marraine. Merci.

Adèle s’éloigna avec sa poupée qu’elle n’avait pas encore retirée de sa boîte. Confusément, elle associait la poupée dans la boîte à Adèle dans son lit, et elle était contente que, maintenant, ce soit la poupée qui soit couchée et plus Adèle.

Elle entendit à peine Maria dire à sa sœur, sur un ton préoccupé :

– Elle continue à boiter, non ?

– Boiter, boiter. Non, elle ne boite pas, elle doit simplement s’habituer à tendre sa jambe.

– T’es sûre ?

Germaine, appuyée contre la table de la cuisine, serra les doigts autour du rebord en bois et soupira.

– Sûre, non. Mais j’ai aussi eu des bobos et ça s’est toujours arrangé. Pas toi ?

– Moi ? Je ne me suis en tout cas jamais fait écraser le genou par le sabot d’un cheval. Enfin, si tu dis que cela va s’arranger, alors, cela va s’arranger.

Il y eut un silence étrange, un peu gêné, entre les deux sœurs d’habitude si confiantes l’une envers l’autre. Maria sentait qu’elle avait dit les mots qu’il ne fallait pas prononcer, et Germaine venait de plonger dans un doute affreux.

– Dis, tu veux que je la prenne un peu chez moi ? Elle n’a plus besoin de soins, et tu as d’autres tracas, le petit, la ferme, tout ça…

– Un peu, c’est combien de temps ?

– Oh, quelques jours. Faut voir si elle va se plaire. Elle n’est jamais venue chez nous. Elle pourrait jouer avec les filles. Hein ?

– Pourquoi pas ? Bien sûr, faut voir si elle va se plaire.

– Si elle ne se plait pas, je te la ramène. Ce n’est pas un problème. D’accord ?

Germaine hésitait. Depuis l’accident du cheval, elle voulait tant protéger son petit ange de tous les dangers du monde, et donc la garder près d’elle le plus possible. Le monde était plein de dangers.

– D’accord. Pour deux jours. Pour commencer. Et puis tu as ton travail, aussi.

C’est ainsi qu’Adèle partit pour ses premières vacances hors de la maison paternelle, munie d’un petit baluchon où Germaine avait placé quelques vêtements de rechange, et bien sûr la poupée dans sa boîte de bois clair. Il faisait beau, mais moins chaud, et le jeune étalon qui tirait la charrette ne ressemblait pas du tout à l’immense jument de la ferme, le monstre qui avait heurté le genou de la fillette. Cependant, quand Maria proposa à sa filleule d’aller caresser l’animal placide qui broutait l’herbe du talus devant la maison, Adèle fit « non » de la tête. Pendant un instant, elle redevint sérieuse, les sourcils froncés, les lèvres pincées. Ce qui n’échappa nullement à sa marraine.

En fait, Maria avait une idée derrière la tête : faire voir Adèle par un médecin. Elle comprenait que sa sœur et son beau-frère ne fassent jamais appel à un docteur pour les problèmes de santé ordinaires. Germaine était compétente, le docteur coûtait cher, et il était difficile de le prévenir rapidement si on avait besoin de lui. Il n’y avait que le docteur Liffrange à vingt lieues à la ronde, il était souvent aux quatre coins du pays, et ne pouvait répondre illico aux demandes, dans la mesure où il les recevait. Mais Maria jugeait qu’ils auraient absolument dû le faire venir, peu importe à quelle heure du jour ou de la nuit, pour un cas aussi grave.

Liffrange reçut la petite le soir même. Adèle se demandait ce qui se passait. Elle ne comprenait pas pourquoi on était à peine arrivé chez sa marraine, pour jouer avec les cousines et montrer sa poupée, qu’il fallait déjà partir ailleurs, toujours en charrette, avec le jeune cheval qu’on n’avait même pas dételé. Le docteur examina le genou, fit marcher Adèle dans le cabinet, la fit rasseoir, palpa de nouveau la rotule, en poussant un peu, ce qui fit crier Adèle de surprise autant que de douleur et de crainte. Le regard de Liffrange s’assombrissait. Il s’assit derrière son bureau en soupirant, croisa les doigts de ses deux mains, puis il demanda :

– Madame, quand cette enfant a-t-elle eu son accident ? Un cheval, c’est bien ça ?

– Oui, le cheval de la ferme. Heu, c’était il y a quatre semaines. Le violent orage dans la soirée. Vous vous souvenez ?

– Quatre semaines ! Mon Dieu !

– Quoi, docteur, qu’est-ce qui se passe ?

– Mais, madame, quatre semaines, c’est énorme. C’est trop tard, maintenant.

– Vous voulez dire… ?

– Hélas, madame, les os se sont déjà ressoudés, mais pas dans le bon sens.

– Et … ?

– La petite va boiter.

– Toute…

– Oui, toute sa vie.

Chapitre 2 : Novembre 1903

Au lieu de la neige fraîche et blanche, Adèle avait droit à une immonde bouillie d’eau grise. Pendant la nuit du samedi au dimanche, le vent avait tourné à l’ouest, et ramené avec lui une pluie froide et pernicieuse. L’eau attaquait l’épaisse couche de neige comme des fourmis sur un morceau de pain, la perforait, lui enlevait toute consistance, et les congères hier encore si altières s’effondraient sur le chemin en coulées glacées. Adèle avait mis sa seule robe habillée, comme disait sa mère, et par-dessus un méchant manteau de laine brune qui pesait déjà une tonne après dix minutes de marche vers le point d’arrêt. Le train pour Bertrix était à midi et demie, dans le meilleur des cas, et Adèle devait calculer un petit quart d’heure de plus que le commun des mortels pour atteindre à temps les rails au-dessus du village. Maudite patte folle. De plus, aujourd’hui, comme tous les jours humides, son genou la mettait au supplice, comme si toute l’eau du ciel était tombée sur les articulations mortes et en avaient doublé le volume.

Dans son cabas, ses bonnes chaussures et une boîte de biscuits entourée d’une ficelle rouge. Cette ficelle lui avait d’ailleurs rappelé la poupée de son enfance, dans sa caissette de bois clair. C’était si loin. Mais la jambe était toujours aussi raide et mal intentionnée. N’importe qui aurait pu dire à l’empreinte de sa marche que c’était elle qui venait de passer. Le sabot gauche laissait des pas espacés, distincts, normaux. L’autre traînait sur le sol et faisait gicler des masses de neige fondue devant lui comme la proue d’un navire. Son bas à l’intérieur du sabot était déjà trempé. La dernière partie du chemin montait raide, et Adèle soufflait comme une forge. Son visage était en feu et ses pieds gourds. Elle attendit seule au point d’arrêt, où l’on avait aménagé une petite baraque de planches disjointes pour abriter les voyageurs qui allaient prendre le train. Mais comme le vent venait de l’ouest, la baraque n’offrait aucun abri, et Adèle se força à marcher de long en large, en évitant les flaques d’eau, pour ne pas avoir les pieds complètement gelés.

La petite locomotive était à l’heure. Personne dans le seul wagon attelé. Mais heureusement que le trajet ne durait que quinze petites minutes, car l’air dans le convoi était glacial, et Adèle sentait ses orteils se figer dans les bas mouillés. Et pas question de marcher dans le compartiment. Il bringuebalait tellement sur les rails que la chute était inévitable, et personne n’aurait pu l’aider à se relever.

Sa cousine habitait une maison neuve, aux abords de ce qui devenait une promesse de centre urbain. La bâtisse avait des prétentions : quatre fenêtres en façade, parfaitement symétriques, un jardinet derrière une clôture, envahi par le blanc, où les dernières roses de l’automne achevaient de secouer la gangue de neige qui les étouffait. Le mur était déjà à moitié couvert d’une belle protection en ardoises du pays : les pentagones, parmi les plus chères, ouvragées et marbrées de fines lignes en relief. On placerait le reste au printemps. Adèle se dit que la cousine Jeanne et son mari Arthur Lacasse, ingénieur aux chemins de fer, désiraient sans doute montrer à tout visiteur qu’ils avaient réussi. Cet Arthur Lacasse n’était pas du pays. Il venait de la région de Liège, et c’est le récent développement du chemin de fer dans la région qui avait amené un grand nombre d’étrangers diplômés à s’établir à Bertrix et aux environs. Ils étaient bien des étrangers pour tout habitant du cru, et la majorité des Bertrigeois s’en méfiaient. On préférait son pire ennemi depuis des générations à ces gens dont on ne connaissait rien et que l’on soupçonnait donc de tout. La seule manière pour ces étrangers de se faire accepter était de pouvoir durer dans le pays, et la meilleure façon de durer était d’y marier un parti sûr parce qu’ancien. C’est ce qui arriva à Arthur, dont les manœuvres d’approche envers Jeanne furent encouragées par le père de celle-ci, Raymond Moreau, clerc de notaire, parvenu et bigot jusqu’au trognon. Il ne visait ni l’homme ni l’amoureux dans cette affaire, mais bien le portefeuille de l’ingénieur. Et les gens se moquaient doucement de cet étrange attelage du beau-père et du beau-fils qui trônaient dans les réunions du conseil paroissial, plus enveloppés l’un que l’autre, le crâne déjà dégarni, presque des jumeaux, alors qu’ils représentaient au moins théoriquement deux générations distinctes.

Jeanne accueillit sa cousine avec enthousiasme. Jeanne était d’un physique quelconque, Arthur n’était pas beau, et le bébé franchement hideux. Adèle se dit qu’elle ne devait pas avoir des pensées pareilles, qu’elle dissimulait d’ailleurs derrière les ravissements de circonstance. Mais c’était plus fort qu’elle, les gens disgracieux la remplissaient d’une joie mauvaise et d’un réel mépris, sans doute parce qu’elle y voyait une forme de justice divine par rapport à sa propre difformité.

Adèle était assez grande pour une femme. Elle avait hérité de la beauté du visage du père, une bouche ferme, un nez droit, des yeux verts magnifiques qui animaient un regard intense. Elle avait aussi reçu de sa mère des cheveux superbes, d’un brun soutenu, soyeux et nourris. Elle les portait en chignons opulents qui augmentaient encore sa taille. Son corps était élancé, sa taille mince sous une poitrine qu’elle tendait en avant comme pour défier le monde. Quand elle était debout dans un groupe immobile, ou assise, on ne voyait qu’elle, mais dès qu’elle se mettait à marcher, l’homme qui la regardait sans la connaître voyait tout un monde de beauté et de désir s’écrouler dans la torsion insupportable du corps qui poussait la jambe maudite.

– Oh, le bébé ! Comme il est petit ! Mon Dieu, comme c’est petit !

Adèle venait de recevoir le bébé minuscule et gigotant dans ses bras. Elle n’avait rien demandé, elle dissimula sa surprise, et le nouveau-né dut sentir que quelque chose n’allait pas, car il fit une moue étrange et se mit à brailler de toute la force de ses petits poumons.

– Et ça crie ! C’est fou ce que ça crie ! Mais c’est… si mignon !

Là, elle s’était forcée un peu. Il fallait dire quelque chose de gentil, sinon elle craignait que Jeanne la juge insensible, anormale, bizarre. La cousine reprit l’enfant en riant et le pressa contre sa poitrine en chuchotant des bruits de bouche. Le bébé se calma aussitôt. Jeanne le remit dans son berceau. Tout était rentré dans l’ordre.

Adèle se sentait un peu à côté de la situation. Elle avait même oublié la boîte de biscuits, qu’elle alla chercher dans le cabas mouillé abandonné dans le couloir, avec les sabots et le manteau. Ce fut l’occasion pour Jeanne de la convier dans le salon à l’arrière de la maison, une pièce lumineuse qui donnait sur les prés immaculés de neige. C’est la première fois qu’Adèle venait s’asseoir dans un salon. Elle n’avait jamais connu que la cuisine dans sa maison, la pièce où tout se faisait.

Jeanne fit du café. Les tasses étaient petites, décorées de fleurs fines, et la porcelaine si mince qu’Adèle se dit qu’elle casserait probablement sous la pression de ses doigts. Mais le café lui fit du bien. Elle en reprit rapidement, pour se réchauffer. Elle se libéra discrètement de ses chaussures sous la table et frotta l’un contre l’autre ses pieds humides pour en chasser le froid. Le poêle à charbon ne chauffait pas très fort.

– Et Arthur ? Ça va ?

– Ça va. Il est à une réunion. Des Canadiens, à ce qu’il paraît, qui viennent parler de leur beau pays pour attirer les malheureux. Enfin, c’est comme ça qu’il me l’a présenté.

– Il a envie de partir ? Adèle avait lancé la question avec un petit rire un peu moqueur.

– Non. Lui, partir ? Il est bien trop installé aux chemins de fer. Et il y a du travail pour un siècle, d’après lui. Ils vont ouvrir une nouvelle ligne vers la France. Et puis, qu’irait-il faire là-bas ?

Jeanne avait terminé sa phrase avec une moue un peu dégoûtée.

– C’est sûr, vous avez tout ici. Inutile de courir au bout du monde, hein ?

Jeanne ne répondit rien. Elle fixait sa tasse vide en passant son index sur le bord, rêveuse. Le silence remplissait l’air, épais et sourd. Par la fenêtre, Adèle fixait la ligne fuyante des piquets qui pointillaient la neige vers l’horizon et disparaissaient soudain dans une lueur grise d’au-delà. Elle ne put s’empêcher d’y voir figurer, avec une violence inouïe, l’image même de sa propre vie. Elle frissonna.

– Ah, il s’est endormi. On en profite pour que tu voies la maison ? C’est quand même la première fois que tu viens…

– Euh, oui. Elle est vraiment très belle. Je n’en reviens pas.

– Tu sais, il reste beaucoup à faire. Et ne fais pas attention au désordre. Avec un bébé, il ne faut pas être trop difficile.

Adèle but le fond de son café tiède et se leva. Elle n’aurait pas pu dire où il y avait des choses à ranger. Tout lui semblait à sa place, immuable, immobile, un peu figé même. Elles passèrent dans la cuisine, qui donnait aussi sur les prés. Dans la dresse de bois clair, les piles d’assiettes étaient parfaitement empilées derrière les fins rideaux de vichy. La cuisinière au charbon luisait de tous ses chromes. On aurait dit qu’elle n’avait jamais servi. Jeanne serait-elle une maniaque de l’ordre ? Elles revinrent dans le couloir d’entrée, où son manteau de méchante laine achevait de couler sur le carrelage.

– On monte ?

C’était chaque fois une proposition qui ramenait à la pauvre Adèle un mélange de crainte et de honte. Pour gravir les marches, ce n’était pas trop difficile, mais il faudrait les redescendre. Et là, ce serait ce qu’elle appelait « le cirque », comme à chaque fois. Elle soupira doucement.

– On monte !

Jeanne était déjà en haut alors que sa cousine n’avait vaincu que les quatre premières marches.

– Prends ton temps, Adèle. Ça ne doit pas être simple tous les jours, avec ton problème.

Jeanne avait dit ça sur un ton de gentille commisération, ce qui mit un peu de baume au cœur de l’estropiée.

– Tu sais, il faut bien que je fasse avec cette maudite patte. Personne ne marchera pour moi. C’est le destin, comme dit ma mère.

Jeanne prit la balle au bond, de manière inattendue.

– Tu sais, ma mère en a été triste pendant toute ta jeunesse. Elle n’arrêtait pas de dire qu’on n’avait pas à se plaindre quand il y avait des gens comme toi qui devaient porter un tel fardeau. On en était parfois même un peu jalouses, ma sœur et moi. Adèle par ci, Adèle par là, Sainte Adèle.

Elle s’esclaffèrent toutes deux, comme pour se libérer. Adèle était enfin arrivée sur le plancher de l’étage, le souffle un peu court d’avoir grimpé et d’avoir ri.

– Ma mère, elle peut bien parler du destin. Si elle avait moins cru à ses potions et plus à la visite du médecin, je n’en serais sans doute pas là. Mais enfin, que veux-tu qu’on y fasse. La pauvre croyait bien faire. Je crois qu’elle s’en voudra jusqu’à son dernier souffle. Enfin bon. Allez, montre-moi tes splendeurs.

Jeanne commença par la chambre du bébé. Une vue imprenable sur les prés tout blancs, le berceau à bascule tendu de toile bleue assortie aux rideaux, les six serviettes au garde-à-vous sur la table à langer, à côté d’une aiguière blanche bordée d’une ligne dorée. Adèle trouva le berceau un peu ridicule, avec ce genre de baldaquin, comme si le petit était déjà roi. Mais elle n’en dit rien.

– Montre-moi tes toilettes. Tu sais, je suis folle des toilettes des autres. Cela me donne des idées pour les miennes.

Adèle était en effet une redoutable couturière, et elle parvenait à retoucher une vieille robe pour en faire un vêtement élégant qui semblait sortir du magasin.

– Tu sais coudre, toi. C’est mieux que moi. Je n’ai jamais aimé ça, et je ne fais aucun effort. J’achète tout neuf, et je me dis parfois que c’est de l’argent jeté. Mais je crois que si je me faisais une jupe ou autre chose, Arthur me demanderait sans doute où j’ai été chercher un sac pareil. Et je serais morte de honte.

– Ce n’est pourtant pas si compliqué. Il suffit de s’y mettre. Je pourrais te montrer, ou alors te faire des vêtements comme tu les aimes.

– Ce serait bien, oui. Mais tu as sans doute assez de travail comme ça. La ferme, et tout et tout.

– Les soirées sont longues, et j’aime m’occuper les doigts. C’est comme tu veux. Allez, montre-moi tes robes !

Jeanne ouvrit les grandes portes de la penderie qui occupait tout un mur de la chambre conjugale. Elles sortirent les vêtements un à un, les manches gigot, les crinolines et les jabots à dentelles, et aussi un étrange carcan que Jeanne appelait « corset », qu’Adèle n’avait jamais vu et doutait de mettre un jour, tant les baleines de cet instrument de torture lui semblaient devoir taillader la peau comme un silice. Elles présentèrent les toilettes sur elles devant le grand miroir sur pied, en faisant des mines, gloussant, riant, mimant les folles comme dans leurs jeux de fillettes, à l’enfance. Adèle était heureuse.

– Arthur aime bien ce que tu portes ? Il te fait des compliments ?

– Arthur est un distrait. Il faut que j’insiste pour qu’il réalise que j’ai une nouvelle blouse, ou que je suis allée chez le coiffeur. Les hommes sont comme ça.

Elles entendirent la porte claquer dans le couloir en dessous d’elles.

– Quand on parle du loup…

Jeanne referma aussitôt les portes de la garde-robe et se dirigeait déjà vers le palier.

– Pourvu qu’il ne réveille pas le petit. Il a le don de faire du bruit comme s’il était seul dans la maison.

– Vas-y, je te suis.

Adèle souhaitait par-dessus tout qu’Arthur le distrait ne la voie pas descendre les marches en se déhanchant comme une possédée. Elle en serait profondément humiliée. Mais son espoir ne fut pas exaucé. Le mari de sa cousine était campé au bas des escaliers, son manteau sur le bras, un reste de cigare fiché au coin de ses lèvres charnues, et il assista sans broncher au « cirque ». Chaque marche demandait la même stratégie. Poser le pied gauche dans le coin de la marche du bas, appuyer le dos contre le mur, puis ramener la jambe droite au même niveau en lui faisant décrire un immense arc-de-cercle. Ce « cirque » condamnait la pauvre à ne plus jamais pouvoir descendre une échelle ni une cage d’escalier trop étroite, ou alors à reculons. Ici, pas de problèmes, l’escalier des bourgeois était de bonne taille.

Arthur ne disait rien. Il la fixait, semblant se repaître du spectacle. Il aurait pu la saluer, dire quelque chose, ou alors disparaître dans une autre pièce, la laissant seule avec son problème et sa gêne. C’est à l’avant-dernière marche seulement qu’il recula d’un pas pour lui permettre d’atterrir. Adèle eut un faible sourire en posant enfin ses deux pieds sur un sol égal.

– Bonjour, Arthur. Vous allez bien ?

Sa voix tremblait un peu, malgré l’assurance qu’elle voulait y mettre.

– Bonjour Adèle. Oui, je vais comme le temps. Mais on ne peut pas se plaindre. Et toi ?

– Même chose. C’est le mauvais côté de l’hiver, cette mélasse partout, hein ?

– À qui le dis-tu ! J’ai les pieds trempés, et je crois que je commence un rhume.

– Alors, il faut se changer vite et boire du chaud !

Adèle espérait ainsi le faire dégager, pour qu’elle reprenne un peu ses esprits et remette de l’ordre dans sa robe. Elle se sentait prise en flagrant délit de quelque chose d’inavouable. Mais l’autre ne bougeait pas. Il la regardait étrangement, de ses petits yeux porcins enfouis dans la mauvaise graisse. Elle se sentait déshabillée du regard, et elle n’aimait pas ça. Dieu sait qu’elle appréciait les yeux des hommes portés sur elle, mais ici, on aurait dit qu’il la voyait déjà nue sous lui dans une grange remplie de foin. Elle frissonna. Elle se déroba en se glissant le long du mur pour rejoindre sa cousine qui s’affairait dans la cuisine. Jeanne avait fait chauffer de l’eau pour un autre café, qu’ils prendraient au salon, et elle apportait à son mari une paire de pantoufles à carreaux qu’Adèle jugea aussi ridicule que le rideau du lit de bébé, et que le visage rougeaud du bébé lui-même. Ah, ça y est, elle avait repris pied, et ses pensées caustiques lui redonnaient la confiance qu’elle avait perdue dans la pénible descente des marches.

Pendant la seconde séance de café-biscuits, Arthur ne cessait de renifler, de rallumer son moignon de cigare, et d’interrompre sa femme à tout bout de champ. Adèle choisit de l’amener sur le terrain de la réunion des Canadiens.

– Alors, cette réunion, c’était bien ?

– J’ai été étonné, il y avait du monde. Surtout des jeunes des villages, pas beaucoup de notre ville, en fait.

Il avait dit « notre ville » avec un tel accent de supériorité dans la voix qu’Adèle eut toutes les peines du monde de ne pas rire aux éclats. Laid, vicelard, et en plus prétentieux. Mon Dieu, qu’est-ce que la pauvre Jeanne pouvait bien lui trouver ?

– Et qu’est-ce qu’ils racontent, les Canadiens ?

– Oh, ils font une belle publicité pour leur pays. Mais c’est trop beau pour être vrai !

– Ah bon, vous êtes déjà allé là-bas ?

Arthur marqua un temps de silence étonné. Jeanne lança à sa cousine un regard effaré. Sans doute n’avait-elle jamais osé mettre en doute une seule des paroles de son ingénieur de mari ; du moins à haute voix. L’argent, les beaux meubles, les nouvelles robes, c’était lui, et seulement lui. On ne tue pas la poule aux œufs d’or.

– Euh, non. Je ne suis jamais allé au Canada. Mais on dirait des missionnaires, pour eux, le Canada, c’est ce côté-ci du paradis. Et ils font subtilement comprendre aux pauvres hères de notre région que leur pays a besoin des bras forts des courageux Ardennais, qui se rengorgent de fierté en les entendant déballer leurs boniments. C’est un peu trop « céleste », si tu vois ce que je veux dire. Et tout le monde ne crève pas de faim dans notre pays, tout de même.

« Certains quand même plus que d’autres », se dit Adèle. Elle choisit d’y aller moins fort, car les derniers mots d’Arthur étaient sortis de sa bouche avec véhémence. Il valait mieux ne pas provoquer ce genre de gars trop ouvertement. Au risque de le payer un jour. Au-delà des vices déjà découverts, elle le voyait aussi rancunier.

– Et il y en a qui s’inscrivent ?

– Oui, c’est ça le pire. Ils ont récolté une dizaine de noms cet après-midi. Des pauvres gars qui ne savent même pas écrire leur prénom sans faire de fautes, à mon avis.

Adèle ne réagit pas. Elle se dit qu’Arthur avait peut-être bien noté les mêmes noms dans un carnet, lui aussi. Elle le voyait déjà faire du chantage à un malheureux ouvrier du chemin de fer en le menaçant de perdre sa place sur-le-champ s’il s’entêtait dans cette voie canadienne. Là, elle se surprit elle-même : décidément, cet Arthur ne volait vraiment pas haut dans son estime.

– Et il y en a souvent, des réunions comme ça ?

– Non, enfin, oui, à mon goût, trop. Au moins deux fois par an. Pourquoi ? Tu veux partir ?

Il avait dit cela en souriant de manière carnassière. Adèle sentait qu’il voulait d’une certaine manière prendre sa revanche. Elle esquiva :

– Moi, partir ? Qui voudrait de moi ? Non, ce qui me paraît étrange, c’est que je ne connaisse personne de mon village qui soit déjà parti ou qui parle de le faire. C’est peut-être qu’ils n’ont pas tant de succès que ça, vos missionnaires, ou alors les gens changent d’avis. Je comprendrais. C’est quand même une sacrée décision, surtout quand on n’a jamais quitté son trou. Non ?

Jeanne glissa un mot dans le silence qui suivit :

– Moi, je connais au moins deux couples qui partent en été : les Perreau de Rossart et les Picard de Nevraumont. On dit qu’ils vont rejoindre des amis à eux qui sont déjà là-bas et qui les pressent de venir. C’est que ce n’est pas si terrible que ça.

Arthur fit une moue boudeuse :

– Ouais. On verra. Moi, je crois qu’il y en a aussi qui reviennent, et beaucoup qui ne vont pas jusqu’au bout. Enfin, ce n’est pas mes affaires. Qu’est-ce qu’on mange pour souper ?

Voilà ce qui constituait pour Adèle une manière de goujat de signifier la fin d’une conversation. Elle se leva avec un « Hou, il est déjà quatre heures ! Le train n’attend pas. » Jeanne soupira, se leva aussi et suivit Adèle dans le couloir. Arthur était resté assis, et la salua d’une voix forte quand elle eut disparu de sa vue :

– Adèle, bon retour. Sois prudente !

Cela eut l’effet tant redouté par Jeanne de réveiller le bébé qui entama sans hésiter une vocalise de cris plus aigus l’un que l’autre. Comme s’il se souvenait soudain qu’il avait raté une tétée. Elle répondit un « merci » sonore en s’efforçant de ne pas se mettre à rire. Jeanne l’aida à enfiler le manteau encore humide, l’embrassa en soupirant de plus en plus fort. Elle la tint une seconde contre elle et murmura dans son oreille :

– Reviens plus souvent. J’aime quand tu es là.

– Je te préviendrai. Peut-être dimanche prochain ?

– Quand tu veux. Cela peut aussi être en semaine.

– On verra.

Adèle devinait que Jeanne avait mentionné la semaine parce qu’il y avait plus de chances qu’elles ne soient qu’elles deux, avec le bébé qui ne comptait pas, mais surtout sans cet Arthur dont Jeanne semblait avoir si souvent honte et peur à la fois. Elle plongea les pieds dans les sabots en retenant son souffle. Malgré les journaux que Jeanne y avait glissés à son arrivée, c’était comme descendre dans l’eau noire d’un puits privé de soleil.

Quand elle sortit, Adèle resta un instant sur place, surprise par l’attroupement qui allait croiser son chemin : quatre oies caquetantes qui se dandinaient sur leurs courtes pattes et marchaient dans une allée de neige damée par les pieds des passants. La vue de cette altière basse-cour la remplit d’une joie intense. C’était comme un signe que, sur cette terre, il y avait des choses plus fraîches et plus naturelles que la bouderie prétentieuse d’un ingénieur et la morne existence de sa femme. Elle se retourna pour partager sa bonne humeur avec Jeanne, mais celle-ci fronçait les sourcils en croisant ses bras sur sa poitrine. Elle avait froid.

– Adèle, je ferme, j’ai froid. Et je n’ai pas envie qu’Arthur voie les oies. La semaine dernière, il a menacé le voisin de le traîner au tribunal s’il ne garde pas ses bêtes chez lui. Tu te rends compte ! Allez, reviens vite !

Adèle fit un petit signe de la main et se mit en route derrière les oies. Elle rit de plus belle quand elle réalisa que sa propre marche ressemblait furieusement au déhanchement des volailles. Seuls les pas des animaux étaient plus courts. Heureusement, car à cette allure-là, elle raterait le train. Elle les dépassa en marchant sur la route, non sans les saluer pompeusement. Arrivée à la gare, elle riait encore.

Le compartiment était plein. Deux familles du village qui revenaient d’un baptême à Libramont, où les hommes avaient visiblement trop bu ; des ouvriers du chemin de fer qui rejoignaient le chantier de Virton ; deux couples de leur village, un frère et une sœur du haut, et des jeunes mariés qui vivaient encore sous le toit paternel. Ces quatre-là se tenaient à part. Ils chuchotaient avec des mines de conspirateurs. Mais comme il n’y avait que six banquettes dans le wagon, Adèle, même discrète, même absente, ne fit aucun effort pour reconnaître deux mots dans leur discours mâchouillé : « dollar » et « Québec ». Elle savait bien où ces quatre-là avaient passé l’après-midi. Elle sourit doucement.

Chapitre 3 : Mai 1904

Le long couloir résonnait du bruit du seau qu’elle déplaçait tous les cinq mètres. Par les hautes fenêtres aux ogives colorées de vitraux, le soleil étalait sur le carrelage des nuances de rouge et de bleu où le torchon dessinait des lignes de mousse savonneuse. Adèle se dépêchait, les cours allaient s’achever, juste avant midi, et elle se ferait renverser par la meute des garnements qui se ruaient hors de certaines classes comme s’ils fuyaient un incendie. Elle s’était déjà retrouvée deux fois par terre dans les flaques d’eau, et le discours moralisateur du Frère professeur à l’encontre du gamin trop fougueux n’avait pas beaucoup adouci le profond sentiment de colère et d’injustice qu’elle éprouvait.

Les Frères des Écoles chrétiennes avaient ouvert un lieu d’enseignement pour les adolescents qui désiraient poursuivre leur éducation au-delà du cycle primaire. Ce qui paraissait aux yeux de beaucoup de paysans comme une utopie ridicule, eux qui n’amenaient aucun de leurs enfants à terminer de manière normale les six années de base. Qui aurait gardé les cochons à la glandée, dans les gagnages de la forêt ? Qui aurait ramassé les petites pommes de terre dans l’argile humide de l’automne ? En privé, ils clamaient haut et fort que ce n’était certainement ni le curé ni l’instituteur, personnages autant craints que haïs par la majorité des fermiers comme étant de redoutables fainéants, fainéants parce qu’ils ne travaillaient pas la terre ni ne creusaient l’ardoise, redoutables parce qu’ils avaient prise sur les esprits et les âmes. Donc, aller à l’école jusqu’à douze ans sans rien faire d’autre n’avait déjà pas de sens. Alors, continuer plus loin signifiait pour eux oisiveté et prétention.

Il en allait autrement pour la petite colonie des étrangers, ingénieurs, techniciens, contremaîtres, qui avaient progressivement occupé dans la petite ville les meilleures maisons et les postes-clés dans la société locale : à la banque comme à l’église. Il manquait un niveau d’enseignement qui serve d’ascenseur social aux rejetons que l’on voyait déjà réussir bien au-delà de soi-même : depuis dix ans, c’était fait. La poignée d’élèves étalés sur les six années d’études ne remplissait encore que trois locaux de l’ancien couvent, et c’est de celle du milieu que surgirent les turbulents garnements qui faillirent à nouveau renverser la servante, son seau et sa dignité. Adèle se plaqua contre le mur. Elle avait entendu le raclement des chaises sur le pavé, la voix du Frère qui s’élevait pour donner les dernières consignes avant la débandade. La dizaine de gamins sortirent dans un semblant d’ordre, puis, à peine dans le couloir, ils se mirent à courir comme si leur vie en dépendait. Le dernier fit une superbe embardée dans le filet d’eau savonnée qu’Adèle n’avait pas encore eu le temps d’essuyer, et elle ne put réprimer un sourire mauvais quand elle le vit tanguer, lever les bras, plonger le nez en avant et se rattraper in extremis avant de s’affaler dans les plantes vertes. Elle détestait ces gosses de riches, habillés comme des princes, leurs culottes bouffantes et orgueilleuses, leurs petites cravates sombres qui les faisaient déjà désespérément ressembler aux patrons de l’entreprise où son père et ses frères abîmaient leurs meilleures années. Frère Félicien, le jeune enseignant venu de Hesbaye se perdre en Ardenne, sortit le dernier. Il avait une petite tête sur un corps maigre, et la masse noire de sa soutane ne parvenait sans doute pas à lui donner l’autorité nécessaire pour tenir les élèves en respect. Il le savait. Ses collègues plus vieux lui en tenaient d’ailleurs rigueur, eux qui faisaient avancer les rangs d’écoliers comme les adjudants de l’armée mobilisaient leurs troupes.

– Bonjour, mademoiselle. Ils vous ont encore fait peur, n’est-ce pas ? Je suis désolé. Mais il faut leur pardonner, ils sont encore jeunes.

Le Frère parlait à Adèle, mais son regard fuyait sans cesse vers un point au-dessus d’elle. Elle le sentait gentil et timide, et son visage étroit se colorait chaque fois qu’il la voyait. Il était d’ailleurs le seul religieux qui lui adressât la parole. Les autres la contournaient dans les couloirs sans le moindre salut, comme si elle était aussi humaine que la plante verte sous le vitrail.

– J’ai appris à mesurer le danger. N’ayez crainte. Je me prépare quand l’heure approche.

Le jeune religieux éclata de rire.

– Elle est bien bonne ! « Préparez-vous, car vous ne savez ni le jour ni l’heure ». C’est dans l’Évangile, ça. Vous l’avez fait exprès ?

Adèle changea son sourire en grimace. Mais pour qui il me prend, ce curé ? J’ai l’air si stupide ? Elle ne répondit rien et se pencha pour reprendre son seau. Le jeune religieux fit mine d’avancer vers elle, les mains en avant, comme pour lui faire comprendre qu’elle se méprenait sur ce qu’il avait voulu dire. Il s’arrêta dans son geste et reprit sa mallette, pour se donner une contenance.

– Excusez-moi. Je me suis mal exprimé. Je ne voulais certainement pas dire que vous étiez trop… trop… distraite pour avoir fait le lien. Non, vous avez des yeux de grande intelligence.

Il sourit à nouveau, gauchement, pour tenter d’effacer le rouge qui lui montait au front. Adèle posa son seau, soupira, et lui sourit en retour.

– Vous savez, c’est la première fois de toute ma courte vie que quelqu’un me dit que j’ai quelque chose d’intelligent !

Le religieux allait répondre, quand deux de ses confrères tournèrent dans le couloir en venant vers eux. Ils marchaient d’un bon pas, tout à leur conversation, mais quand ils virent le jeune Frère se tenant devant celle qu’ils appelaient entre eux la servante, ils ralentirent l’allure et cessèrent de parler. Le novice ramassa précipitamment sa mallette et trouva son salut dans l’ouverture absurde de la porte de la classe qu’il venait de quitter. Le battant claqua, et Adèle se retrouva seule sur le chemin des deux religieux, qui évitèrent dans un même ballet de soutanes et de sandales silencieuses la flaque d’eau savonneuse et la servante. Adèle était partagée entre la tristesse et l’envie de rire. Elle murmura pour elle-même « Tas de vieux corbeaux ! ». Puis elle décida d’essuyer sommairement le reste d’eau sur le sol et de déguerpir au plus vite. Derrière la porte, le jeune Frère devait être au martyre. Elle ne voulait surtout pas ajouter à sa gêne. Elle devinait qu’on lui conseillerait, dès le repas de ce midi, de ne pas perdre son temps à parler avec les créatures du sexe opposé, ces engeances du Malin, et à ne pas s’exposer ainsi à la tentation.