Le liquidateur des fiches S - Adil Jazouli - ebook

Le liquidateur des fiches S ebook

Adil Jazouli

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Opis

Comment contrer au mieux la menace que représente des individus radicalisés déjà présents sur notre sol ?

Face au terrorisme islamique, la peur doit-elle changer de camp ? Peut-on terroriser les terroristes ?
Dans ce livre rigoureusement documenté, Adil Jazouli soulève une question taboue, mais qui hante tout le monde maintenant que la menace terroriste est devenue endogène. Les terroristes ne viennent plus de territoires étrangers, ils vivent ici et maintenant. Dès lors, comment un État de droit et ses services de sécurité doivent-ils faire face à cette nouvelle perspective ? A-t-on le droit d’éliminer physiquement, sur le sol français, des individus qui représentent un risque majeur pour la nation et mortel pour les citoyens ? Où commence et où s’arrête la violence légitime de l’État, quelle est la frontière entre le bien et le mal, la légalité et sa transgression ? C’est autour de ces questions intenses, dramatiques et cruciales pour le présent et l’avenir de la France que l’auteur a construit un récit épique, haletant, qui prend aux tripes et étreint la raison.

Laissez-vous guider par ce récit fictionnel interpellant du sociologue Adil Jazouli, qui pointe les questions soulevées par la défense de l'État face aux menaces terroristes et la légalité de certaines opérations.

EXTRAIT

Au début de sa mission de « prélèvement », il s’attendait à avoir quelques hésitations, voire un sentiment de culpabilité ou des remords. Au lieu de cela, c’est le sentiment du devoir accompli qui prédomine chez lui. Le fait qu’il ait franchi une ligne rouge était très largement compensé par la conviction qu’il avait pour lui la légitimité que lui imposait le devoir de défendre le pays par tous les moyens. Il savait bien que certaines âmes sensibles pourraient le traiter de tous les noms, d’exécuteur extra-judiciaire ou de criminel pathologique. Il n’en avait cure, il se savait dans son bon droit et ces exécutions ciblées n’étaient en réalité que la continuation naturelle de son travail et de son engagement depuis des années au service de l’ordre et de la loi. Il n’avait pas envie de mourir comme son ex-patron qui, sur son lit de mort, regrettait encore de n’avoir pas pu débarrasser le pays de la menace islamiste. Il était quasi certain que s’il s’ouvrait de sa mission à certains de ses collègues, les plus téméraires le rejoindraient sans hésiter, tant leur frustration était grande face à leur incapacité à endiguer cette vague terroriste qui endeuillait et menaçait la France.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Dans un roman très bien documenté, le sociologue Adil Jazouli transpose en France une pratique courante en Syrie ou au Sahel, l’exécution ciblée de terroristes . - Christian Lecomte, Le Temps

À PROPOS DE L'AUTEUR

Adil Jazouli est un des premiers sociologues à avoir investi le terrain des banlieues et des quartiers populaires en France dès le début des années 80. Il est reconnu comme un des meilleurs spécialistes de ces territoires et de leurs populations. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux rapports qui font référence dans ces domaines. Il est Conseiller-Expert auprès du Commissaire délégué à l’Égalité des Territoires, Chercheur à la Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme à Paris et Chercheur-Associé au Cevipof, Centre d’Études Politiques de Sciences Po Paris.

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© La Boîte à Pandore

Paris

Direction éditoriale : Véronique de Montfort

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ISBN : 978-2-39009-347-3 – EAN : 9782390093473

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

ADIL JAZOULI

LE LIQUIDATEUR DES FICHES « S »

Pour Françoise R.

À la mémoire des victimes de tous les terrorismes

Paris – Colombes – Cap Corse

Juillet 2017 – Septembre 2018

« Voici le temps des assassins »

Arthur Rimbaud – Les Illuminations

I - Burn-Out

L’opération ne se déroulait pas du tout comme prévu. Sur une information de source sûre, des unités de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) encerclaient cette maison isolée au fin fond du Val-d’Oise. Des djihadistes étaient en train d’y préparer un nouvel attentat de masse. Le petit matin était blême et froid dans cette campagne qui n’en était pas vraiment une, mitée qu’elle était de zones industrielles sinistrées, de logements épars et de no man’s land qui la rendaient encore plus sinistre. L’unité dirigée par le commandant Ange Espada s’est avancée la première sur un terrain quasi découvert. Les hommes pensaient pouvoir cueillir les suspects au saut du lit à cette heure matinale. Erreur fatale ! Des tirs nourris d’armes automatiques et des jets de grenades offensives les ont surpris par leur intensité ; deux hommes étaient à terre, ensanglantés, trois autres, plus ou moins grièvement blessés, se traînaient pour essayer de se mettre à l’abri. Très vite, deux autres unités sont arrivées avec des grands boucliers en acier blindé et des bazookas avec lesquels ils ont commencé à « arroser » le repère des terroristes. Après un tir de barrage de quelques minutes qui a fait exploser la porte et toutes les fenêtres de la maison dont les murs avaient cédé sous le feu des obus, l’assaut était donné. Au rez-de-chaussée, deux individus étaient presque déchiquetés, trois autres étaient blessés mais avaient encore la force de crier des insultes contre les agents de la BRI et des menaces de représailles contre la France. Des enragés, pensa Ange, rien à en tirer. Sans ciller, il les acheva froidement de plusieurs balles dans la tête. À l’étage, deux autres djihadistes lisaient à haute voix, ce qui ressemblait à des versets du Coran ou à des prières tout en tirant à feu nourri contre les agents qui avançaient dans l’escalier à l’abri des boucliers. Un commandant fit signe avec son index passé sous la gorge, les hommes se retirèrent pour laisser de nouveau place aux bazookas. Le bombardement fut bref mais intense, on ramassa les deux derniers terroristes à la petite cuillère. Ange sortit dans la cour pour vérifier l’état de ses hommes. Armand et José étaient toujours immobiles, morts. Ils avaient à peine trente ans. Les blessés étaient pris en charge par les services médicaux présents sur place. Les larmes n’arrivaient pas à couler de ses yeux, mais Ange se sentait responsable de ce désastre et de la mort de ses hommes ; il n’avait pas fait la bonne évaluation du danger, il s’en voulait, il s’en voudrait pour toujours. Ce n’était pas la première fois que ça arrivait, cela faisait partie des risques du métier, mais c’était peut-être la fois de trop. Il n’en pouvait plus de ces fumiers de djihadistes. Une sueur froide inonda tout son corps, sa respiration devenait de plus en plus difficile, il avait le sentiment d’étouffer et il sentit soudain une grande fatigue l’envahir. Avant même d’essayer de desserrer le corset de son gilet pare-balles pour retrouver un peu d’air, il tomba dans un grand trou noir. Il n’eut même pas le temps de penser à la mort.

Ange se réveilla en nage. Encore un cauchemar. Il s’était assoupi en ce début de matinée, après une nuit hachée par les mauvais rêves, comme presque toutes ses nuits depuis un certain temps. Elles étaient peuplées de cadavres, de sang et de fureur. Même ses journées étaient régulièrement traversées par ces images qui le poursuivaient, celles des victimes des attentats, gisant dans leur sang sur le macadam, celles de ses hommes, morts ou blessés à ses côtés dans le combat contre la déferlante djihadiste qui s’est abattue sur la France depuis quelques années. Il peinait encore à se mettre en position assise sur son lit d’hôpital, malgré les deux coussins qui lui soutenaient le dos. Son corps était encore douloureux, comme s’il avait imprimé tous les effets du sévère burn-out qu’il avait subi en pleine opération il y a près d’un mois. Il arriva enfin, difficilement, à se mettre assis en remontant le lit à l’aide du bouton électrique fiché sur le montant droit du sommier. Il dut serrer les dents très fort pour ne pas crier de douleur. Il n’était pas question de montrer ses faiblesses ou de se donner en spectacle.

Le commandant de police Ange Espada avait un rendez-vous à dix heures ce matin, une visite importante ; il avait encore un petit quart d’heure de répit pour reprendre son souffle, effacer les traces de la douleur sur son visage et se donner la contenance de quelqu’un qui était en bonne voie de guérison. Il attendait une psychologue envoyée par les services de la Direction générale de la police nationale. Elle devait lui faire passer des tests et le soumettre à un questionnaire en vue d’évaluer sa capacité à reprendre du service. C’était une nouvelle procédure, rendue nécessaire par les traumatismes provoqués par les attentats de masse de deux mille quinze à Paris et de l’année suivante à Nice. Un certain nombre d’agents ont eu du mal à se remettre des terribles images de ces corps déchiquetés, des cadavres et des blessés graves jonchant les trottoirs de Paris et la promenade des Anglais. Les dépressions et autres gros « coups de fatigue » comme le sien s’étaient depuis fortement multipliés.

C’est Dom, son patron à la BRI, qui lui a annoncé la nécessité de cette « formalité ». Il était presque la seule personne à lui rendre régulièrement visite. Ils se parlaient peu, ils n’étaient tous les deux guère bavards, mais l’estime réciproque, forgée par des années de compagnonnage dans la lutte contre le crime sous toutes ses formes, ne se payait pas de mots. Une présence au bon moment suffisait.

Des collègues étaient passés en coup de vent, ils n’aimaient pas trop s’attarder au chevet de leurs camarades mal en point ; pas bon pour le moral, il comprenait, il aurait fait pareil. Son ex-femme, dont il était divorcé depuis presque sept ans maintenant, lui avait envoyé, de Nantes où elle avait refait sa vie, un message laconique lui souhaitant bon courage. Il n’était pas question, bien sûr, que sa fille Natacha, neuf ans, lui rende visite. De toute façon elle n’a pas dû insister non plus, il la voyait si peu et ils avaient en fait peu de choses à se dire ; elle avait grandi loin de lui, sans lui, dans un milieu plus rassurant pour la petite fille qu’elle était. Son monde à lui, il préférait qu’elle ne sache pas trop de quoi il était fait, même à distance.

Ses parents, retraités, étaient repartis vivre à Cordoue, en Andalousie. C’était de là que ses grands-parents, républicains engagés, aujourd’hui décédés, avaient dû fuir en mille neuf cent trente-sept les massacres franquistes et la guerre civile, pour une longue et douloureuse émigration en France. Il connaissait l’histoire par cœur, il avait baigné dedans pendant toute son enfance. Pour le reste, il a lu pour en savoir un peu plus sur cette « grande histoire ». Il était fier de cette saga familiale faite de courage et de combats, elle a donné une orientation forte à sa personnalité et à son parcours. Ses parents lui téléphonaient tous les jours pour prendre de ses nouvelles, mais ils étaient trop âgés pour faire le voyage à Paris, surtout sa mère qui se remettait doucement d’une « longue maladie ». Il comprenait. Ses deux grandes sœurs, Rosa et Dolorès, sont bien sûr passées le voir. Il les a rassurées, et depuis elles l’appelaient régulièrement pour avoir de ses nouvelles.

Quant aux amis, il n’en avait presque pas, ou plus ; certains étaient morts, d’autres s’étaient installés dans d’autres régions de France ou à l’étranger ; il les voyait peu. Par contre il avait des copains de « virées » et de fêtes, principalement parmi ses collègues. En fait, sa vie, c’était son travail et ses collègues du moment ; il avait quelques viriles et solides complicités avec des types comme Dom, son patron, et ça lui suffisait bien. Il n’a jamais été trop sociable et depuis son divorce, il avait fini par apprivoiser sa solitude et en a même fait une compagne bien accommodante. Il lisait beaucoup, activité éminemment solitaire, et allait, seul le plus souvent, au spectacle. Il adorait en particulier l’opéra et la danse moderne ; il en parlait peu autour de lui, ça ne faisait pas trop viril dans son milieu. Il s’en foutait, c’était son jardin secret.

Il faisait des efforts pour réfléchir à des choses agréables, des bons souvenirs, pour chasser les idées noires et les images ensanglantées qui le hantaient. Il n’y arrivait pas souvent, même s’il avait noté un progrès, dû certainement à une bonne prise en charge au sein du service de psychiatrie où il était soigné et aux quelques médicaments qu’il avait fini par accepter de prendre malgré ses réticences. Il ne voulait pas devenir accro à ce genre de substances.

Tout à ses pensées, un peu moroses mais pas forcément tristes, il n’avait même pas entendu frapper à la porte de sa chambre, pourtant grande ouverte

— Bonjour, commandant Espada ?

— Euh... oui, vous êtes ?

— Carol Lavoisier, psychologue-clinicienne, nous avons rendez-vous ce matin. Vous êtes en état de me recevoir ? Vous avez l’air…

— Non, non, ça va bien. J’étais juste un peu dans mes pensées.

— Elles ne devaient pas être drôles, vous avez l’air épuisé…

Ange trouva que la discussion s’engageait mal. Il se tut et dévisagea sa visiteuse, taille moyenne, cheveux noirs mi-longs coiffés en queue de cheval, un beau visage mais qui se voulait austère, des lunettes rondes à fines montures qui n’arrivaient pas à cacher de grands et beaux yeux couleur miel, des vêtements genre passe-muraille. Il fallait qu’il assure, le diagnostic de cette visiteuse qui n’avait pas l’air commode pouvait peser lourd sur son avenir.

— Monsieur Espada, quand vous aurez fini de me « tapisser » – c’est bien comme ça qu’on dit dans votre métier, n’est-ce pas ? – Nous pourrions peut-être commencer notre séance, j’ai une journée très chargée.

— Pardon, c’est un peu une déformation professionnelle. Je vois peu de monde passer et sur mon agenda il y a écrit hôpital depuis quatre semaines. Je suis à vous ; mais dites-moi d’abord à quoi ça va servir votre diagnostic. Vous faites partie des services internes ?

— Non, je suis psychologue hospitalière, les services de police ne sont pas encore dotés de services spécialisés. Ça viendra peut-être ; en attendant ils font appel à moi et à d’autres collègues dans des cas comme le vôtre. On établit un diagnostic que nous transmettons à votre hiérarchie. Après, on n’est au courant de rien, ce sont vos supérieurs qui décideront de votre avenir professionnel. Ce que je veux vous dire, c’est que ce ne sont pas les deux ou trois entretiens qu’on aura ensemble qui vont décider de la suite de votre carrière. C’est juste un élément complémentaire du dossier, vos antécédents, vos états de service et vos évaluations régulières joueront un rôle aussi important, sinon plus. Ai-je été assez claire ? on peut commencer ?

— Oui, bien sûr. Mais si vous voulez que je sois à l’aise pour vous répondre, fermez la porte de la chambre s’il vous plaît. Je n’ai pas envie d’étaler ma vie devant tous ceux qui passent dans le couloir.

— Entendu. Maintenant, je dois vous dire au préalable une chose simple mais impérative : je vais vous poser des questions, que vous jugerez parfois très indiscrètes, mais vous devez me dire la vérité, ou en tout cas votre vérité. Tout ce qui sera dit ici restera ici. Je ne transmettrai à votre hiérarchie qu’une synthèse, ou un profil si vous voulez. Le reste relève du secret professionnel auquel je suis astreinte de par ma profession, on est d’accord ? Si tel n’est pas le cas, j’écourterai cet entretien et il n’y en aura pas d’autres. Je ne peux pas aider quelqu’un qui ment ou qui se barricade, nous sommes d’accord ? Je suis là pour vous aider, vous comprenez, pas pour vous juger ou vous enfoncer. Il faut que vous ayez confiance, sinon on n’y arrivera pas, entendu ?

— D’accord, madame Lavoisier.

— Appelez-moi Carol, c’est plus simple. Personne ne m’appelle par mon nom de famille.

— Alors, appelez-moi Ange, s’entendit-il dire, personne ne m’appelle par mon nom de famille non plus.

Elle lui sourit gentiment. Il se surprit à lui rendre son sourire. Il ne se rappelait plus la dernière fois qu’il eut un sourire ; ça lui paraissait loin en tout cas.

Elle lui demanda de lui raconter, avec le plus de précisions possible, comment il avait eu ce grand malaise en pleine intervention qui s’est avéré être un vrai burn-out. Ange raconta par petites touches sa fatigue chronique depuis quelques mois, les journées de travail interminables, la pression et le stress permanent dans lequel vivent les agents de la BRI et d’autres services de police en première ligne dans la lutte contre le terrorisme, les fausses alertes et les interventions musclées dans des lieux et des milieux hostiles, ses hommes abattus devant ses yeux, les cadavres martyrisés des victimes des attentats, les cris des agonisants et des blessés. Il expliqua sans fard sa tendance à faire un peu trop la fête pour décompresser, à boire plus que de raison, même tout seul à la maison, son manque chronique de sommeil et les cauchemars sanglants qui hantaient les rares heures où il arrivait à dormir. Il a parlé, beaucoup, sans rien cacher ou presque. Carol l’a relancé deux ou trois fois pour qu’il parle de sa famille, de son divorce, de sa fille. Il lui a répondu aussi honnêtement que possible, son côté raide et distancié lui inspirait confiance ; il savait aussi, c’est Dom qui lui avait recommandé, qu’il devait gagner sa sympathie s’il voulait que son diagnostic ne lui soit pas trop défavorable.

— Avez-vous déjà eu des tentations suicidaires ?

— Pourquoi cette question, elle fait partie de votre protocole ?

— Oui, veuillez répondre s’il vous plaît.

— Je sais que c’est une question qui taraude la hiérarchie, il y a plus de flics qui meurent par suicide qu’en opération. Mais rassurez-vous, cela ne me concerne pas, malgré toutes les horreurs que j’ai vues et vécues durant toute ma carrière je continue à aimer la vie. Donc pas d’idées suicidaires.

— Pourtant, d’après les éléments de votre dossier et tout ce que vous venez de me dire, vous n’avez pas l’air tellement heureux ni équilibré dans votre vie.

— Vous voulez parler de mon divorce, de ma vie personnelle… En quoi c’est important pour la suite de ma carrière ?

— Monsieur Espada, euh, pardon, Ange, vous avez quarante-sept ans et déjà une belle carrière derrière vous, vos états de service sont éloquents et tout le monde le sait ; mais maintenant il s’agit de déterminer si après un burn-out dont vous êtes bien loin d’être remis, vous êtes encore en capacité d’être opérationnel, de commander des hommes, de revenir ou pas en service actif. Tous les éléments qui peuvent concourir à établir un profil psychologique me seraient utiles. Pour le reste, ce sont les médecins d’ici qui vous diront des choses et ce sont vos chefs qui vont décider de votre sort. Alors ?

— Alors si je vous disais que je suis heureux avec ma solitude, que l’immense majorité de l’humanité en général me débecte, en particulier les truands de toutes sortes et ces salauds de terroristes qui nous pourrissent la vie, que je suis heureux quand je lis, quand je vais au spectacle et que je me balade seul. Vous comprenez, j’aime ma solitude, elle me protège contre la saloperie du monde, ce sont les seuls moments où je suis vraiment bien. Et sachez pour finir que quand j’ai envie de ne plus être seul, je n’ai jamais eu de difficultés à trouver une partenaire pour une soirée ou plus... Je ne suis ni mélancolique, ni dépressif, ni suicidaire, ma vie n’est pas un désert, j’ai une vie solitaire parce que je le veux, c’est différent. Est-ce que je suis clair ?

— Oui, tout à fait ; en tout cas vous avez répondu en grande partie à ma question.

— Je suis un peu fatigué, cela fait plus d’une heure que je réponds à vos questions. Nous avons fini ou bien vous devriez revenir encore une fois ?

— Je reviendrai après-demain à la même heure, je n’ai pas tout à fait fini mon travail. Nous aurons encore une séance, après quoi je rendrai mon rapport. Alors à mercredi, dix heures. Ah, juste une chose, d’ici là essayez de vous rappeler les bons souvenirs de votre vie, vous devez en avoir quelques-uns, même s’ils sont bien enfouis. Ça équilibrera ce que vous m’avez raconté aujourd’hui. Au revoir.

Elle est repartie comme elle était arrivée, tellement discrètement qu’on la croyait toujours là, sensation renforcée par le parfum léger qu’elle laissa derrière elle. Ange regarda par la fenêtre. Le soleil était haut dans le ciel et on se serait cru au printemps alors qu’on était à peine au début du mois de février. Il se laissa caresser le visage par les rayons de soleil qui se frayaient un chemin à travers les légers rideaux blancs. Il faillit s’abandonner à un petit somme, mais y résista de peur de faire de nouveau des cauchemars. Il avait bien conscience que malgré sa volonté farouche de reprendre pied, il avait encore du chemin à faire pour sortir du trou noir dans lequel il était tombé. Ça ira mieux le jour où il n’aura plus peur de dormir…

Il sentit soudainement, comme ça lui arrivait régulièrement et sans crier gare, monter en lui une grosse bouffée de colère. Il n’aimait pas se sentir diminué, cloué à un lit d’hôpital. Il s’efforça, malgré les douleurs que ça lui provoquait, de faire des exercices de respiration comme il avait appris à le faire avant chaque opération, afin d’évacuer le stress et retrouver un certain calme. Aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours été en colère, contre beaucoup de choses, surtout contre ce qu’il appelait de manière générique la saloperie humaine, une colère rentrée et permanente, qui le dévorait de l’intérieur et qu’il a mis longtemps à dompter pour en faire un moteur et non un handicap. C’est sa colère qui lui a fait choisir le métier de flic au lieu de continuer plus loin encore ses études de droit, pour être avocat ou magistrat ou professeur d’université ; il était brillant et en avait largement les capacités, mais ça manquait d’action et d’adrénaline, exutoires à sa colère qui lui donnait de terribles migraines et parfois des rages de dents à se cogner la tête contre les murs. Enfant, ses colères faisaient peur à sa famille, à ses copains et même à ses professeurs ; on savait qu’il ne fallait pas trop le chercher, une vraie boule de nerfs capable d’exploser à tout moment. Il a refusé net d’aller voir des psys, comme on le conseillait fortement à ses parents. C’est dans les sports de combat, dans lesquels il s’est investi à fond dès ses huit ans, qu’il a trouvé l’équilibre qui lui a permis d’exulter sa rage et de se sculpter, au passage, un beau corps d’athlète.

L’inaction lui pesait, il le ressentait autant physiquement que moralement. À force de ressasser des idées noires et des images rouge sang qui revenaient en boucle, il se découvrait, depuis qu’il était tombé en burn-out en pleine opération contre eux, une naissante et sourde haine contre ces petits minables de djihadistes de pacotille, qui mettaient la France à feu et à sang. Plus de la moitié des interventions qu’il a dirigées ou auxquelles il a participé ces dernières années concernaient des attentats ou des projets d’attentats islamistes. Il était là après le massacre de Charlie-Hebdo, il a fait partie des hommes qui ont donné l’assaut le lendemain contre le terroriste qui a froidement assassiné les clients juifs de l’Hyper-Casher de Vincennes, il était encore présent lors de l’intervention au Bataclan quelques mois plus tard. Il n’oubliera jamais ce qu’il a vu et entendu, lui et ses collègues ont vécu la guerre en plein cœur de Paris, avec ses lots d’indicibles et d’irracontables horreurs. Il savait par les officiers en charge des interrogatoires des djihadistes qu’on arrivait à arrêter avant qu’ils ne passent à l’acte, que c’étaient de sinistres ignares, incapables de justifier leurs actions ou projets terroristes autrement que par des phrases toutes faites qu’ils répétaient comme des mantras. Ceux qui menaçaient la France et bien d’autres pays n’étaient en fait, il en était de plus en plus convaincu, que des petits cons, des imbéciles sans convictions ni véritables motivations politiques ou idéologiques valables. C’était juste des nuisibles qu’il fallait éradiquer. Il avait pour eux une haine grandissante qui ne faisait qu’attiser encore plus sa colère. Mais il fallait qu’il se calme, dans l’état où il était ça ne lui faisait aucun bien de ruminer ce genre de sentiments. Il essaya de se remettre à la lecture d’un des polars que lui avait ramenés Dom, mais ses yeux se fatiguèrent au bout de quelques lignes, c’était rageant…

Le surlendemain matin, malgré l’épuisement suite à une nuit aussi peuplée de cauchemars que les précédentes, il se surprit à attendre Carol avec une fébrilité qu’il s’efforçait de cacher derrière un masque de calme et de sérénité. Il se savait mauvais comédien mais essayait de se donner une contenance avenante. Il voulait en finir au plus vite avec ce diagnostic pour savoir ce qu’il allait advenir de la suite de sa carrière ; la seule chose qui pouvait le sortir de l’état dans lequel il se trouvait était le retour à son travail, sa principale raison d’être. Elle arriva, un peu essoufflée, avec une bonne demi-heure de retard, en s’excusant sincèrement, une consultation précédente qui avait duré plus longtemps que prévu avec en plus des problèmes de circulation. Avec son burn-out, sa libido était au point mort et son intérêt pour les femmes était on ne peut plus relatif, cependant il ne put s’empêcher de remarquer qu’elle était cette fois-ci habillée d’un beau tailleur d’une jolie couleur bleu pastel sur un chemisier rose tendre en soie. Elle était d’une discrète mais belle élégance. Comme si elle avait senti son regard un peu trop insistant, elle dit, comme pour se justifier :

— Je dois aller en fin de matinée à une remise de la Légion d’honneur à un de mes vieux professeurs. Il y a des tenues convenues pour ce genre de cérémonies… On peut commencer ? On a déjà perdu une demi-heure à cause de mon retard.

— Il devrait y avoir plus souvent des cérémonies de ce genre, ça vous va bien…

C’était sorti si spontanément de sa bouche qu’il faillit s’en mordre les lèvres.

— Merci, c’est gentil de votre part. Mais maintenant on doit reprendre notre entretien.

Elle dit cela dans un souffle, la voix à peine audible, les yeux baissés et un halo de rouge sur le front. Sans transition, elle l’interrogea d’emblée sur sa vie privée, ses souvenirs d’enfance, les choses qui l’ont le plus marqué, ses colères, ses grandes déceptions, ses grandes joies, ses relations amicales et amoureuses, son mariage, la naissance de sa fille, son divorce et la manière dont il l’a vécu…Toutes ces questions étaient aussi indiscrètes les unes que les autres, mais Ange se surprit à y répondre sans tabou, sans rien cacher, une mise à nu comme il n’en avait jamais vécu. Il dut s’avouer à demi-mot que ça lui faisait du bien, toutes ces confessions faites à cette femme qu’il connaissait à peine, comme s’il partageait des fardeaux qu’il portait tout seul depuis trop longtemps. Il y eut un grand moment d’émotion quand il raconta la naissance de sa fille à laquelle il avait assisté, accueillir dans ses bras ce petit bébé si fragile fut un moment de bonheur unique d’une rare intensité.

— Vous avez des enfants, Carol ?

— Euh, c’est moi qui pose les questions, ne l’oubliez pas. En fait non, je n’ai pas d’enfants.

— Alors vous ne pouvez pas comprendre ce dont je vous parle.

— Je suis missionnée pour comprendre ce qui peut l’être, il n’est pas nécessaire de vivre les choses pour les comprendre. J’espère que quand vous arrêtez des criminels ou des terroristes vous ne vous sentez pas dans l’obligation de vous mettre à leur place…

Au ton de sa voix et à son regard fuyant le sien, Ange comprit qu’il avait touché quelque chose de sensible chez elle. Il s’en voulut, il l’avait peut-être blessée par maladresse. Il fit un grand effort sur lui-même pour prendre un air enjoué.

— Bon, je crois que je vous ai tout dit, je n’ai plus aucun secret pour vous. C’est quoi l’étape suivante, la rédaction de votre rapport ?

— Oui, j’en ai presque terminé, mais les médecins, avec l’accord de votre hiérarchie, m’ont chargé de vous dire que votre hospitalisation touche à sa fin et qu’ils pensent que quelques bonnes semaines dans une maison de repos seraient nécessaires pour vous remettre complètement sur pied.

— Ils veulent m’envoyer où ? Je suis obligé d’y aller ?

— Ils ont parlé d’une maison à Meudon-la-Forêt, ça fait partie de vos obligations de soin d’après ce que j’ai compris.

— Ils vous ont chargé vous de me dire ça parce qu’ils savaient que ça risquait de me mettre en colère s’ils avaient eu le courage de le faire eux-mêmes. Vous y êtes déjà allée, à Meudon ?

— Non, pourquoi ?

— Pour comprendre pourquoi il n’est pas question que j’aille dans ce mouroir à flics alcooliques, dépressifs et suicidaires. Si je vais là-bas, c’est l’antichambre de ma mort professionnelle et d’un placard bien pourri dans un commissariat de merde. C’est non et ce n’est pas négociable ! Je n’irai pas à Meudon, je vais allez dans ma famille en Andalousie, c’est encore là où je serais le mieux pour me rétablir. Vous le direz aux médecins, vous direz aussi aux bureaucrates du ministère que je n’en ai rien à foutre de leurs décisions débiles, c’est de ma santé qu’il s’agit, pas de la leur. Si à mon retour ils ne me proposaient rien de bon, je prends ma retraite anticipée et je vais bosser dans le privé. Du choix, je n’aurais que l’embarras. C’est tout ce que j’avais à vous dire, merci pour votre écoute et transmettez bien mes messages.

Il s’arrêta de parler, il avait parlé fort sans s’en rendre compte et était essoufflé par sa grande tirade. Carol faisait mine de prendre des notes sur son bloc, mais elle était visiblement perplexe. Elle ajusta ses lunettes, regarda Ange d’un air qui cherchait à rester neutre.

— Entendu, après tout c’est de votre avenir qu’il s’agit. Je transmettrai vos messages, nos entretiens sont terminés. Je vais rédiger et transmettre mon rapport, mais, juste par curiosité, si jamais votre petit chantage marchait, quel genre d’affectation voudriez-vous avoir, vous avez une idée ?

— Oui et très précise en plus. S’ils ne veulent plus me remettre sur le terrain, ce que je peux à la rigueur comprendre, je postulerais bien à un poste d’analyste à la Direction générale de la sécurité intérieure, la DGSI. Ne me regardez pas comme ça s’il vous plaît, j’ai l’expérience et le profil idéal pour ce type de boulot, et je serais certainement beaucoup plus efficace que tous les petits morveux fraîchement diplômés qu’ils embauchent à tour de bras et qui mettent au moins trois ans avant de commencer à comprendre pourquoi on les a recrutés.

Carol eut pour la première fois un rire incontrôlé qu’elle essaya vainement d’étouffer. Ange éteignit sa colère, un peu feinte cette fois-ci, et lui sourit en retour. Il y eut entre eux, l’espace de quelques secondes, un bref moment de complicité interrompu par Carol qui demanda en fixant le sol :

— Vous comptez partir quand en Andalousie ?

— Dès que possible, je resterai le temps qu’il faudra pour me remettre d’aplomb, j’attendrai là-bas des nouvelles sur ce qu’on me propose ici et j’aviserai en conséquence. Merci pour tout, surtout d’avoir supporté ma mauvaise humeur et mon sale caractère.

— Rassurez-vous, j’en ai vu d’autres. Prenez soin de vous et donnez de vos nouvelles, voici ma carte de visite.

— Mais votre mission est finie, non ? Vous l’avez vous-même dit, vous faites votre rapport et…

— Disons que vous êtes un cas un peu spécial, nous les psys on aime bien les spécimens dans votre genre. Mais rien ne vous oblige à donner de vos nouvelles, c’est juste une option…

— Vous me traitez de spécimen et vous êtes encore en vie, vous profitez lâchement de ma faiblesse…

Ils se sourirent, elle le regarda avec bienveillance, lui tendit la main pour lui dire au revoir. Il lui fit un léger baise-main, elle ne la retira pas, l’air s’est d’un coup chargé d’une douce électricité.

II - Andalousie

Trois jours plus tard, il prenait l’avion pour Séville, avant de prendre le train qui mettait à peine une heure pour rejoindre Cordoue. Il avait déjà fait le voyage à maintes reprises pour rendre visite à ses parents. Les dernières difficultés administratives furent réglées grâce à l’intervention efficace de Dom, son « taulier » à la BRI ; il aura un entretien par Skype, à date et heure fixes une fois par semaine, avec le médecin chef du service où il avait été hospitalisé. Mis à part une bonne cure d’un cocktail de vitamines et de la mélatonine pour l’aider à dormir plus paisiblement, on ne lui a pas prescrit d’autres traitements.

Il arriva en fin d’après-midi à la gare de Cordoue où ses parents l’attendaient avec une certaine inquiétude. Leur fils avait toujours été de bonne constitution et un sportif accompli, le fait qu’il soit hospitalisé pour « une grosse fatigue » dont ils ne pouvaient imaginer l’origine les préoccupait sérieusement. Les retrouvailles furent comme à chaque fois chaleureuses et en même temps pleines de retenue ; dans la famille on n’avait pas l’épanchement facile. Il faisait bon pour un mois de février, le fond de l’air avait déjà des senteurs de fleurs d’oranger et de jasmin, comme une promesse de printemps. Mais peut-être n’était-ce qu’une de ces jolies illusions dont l’Andalousie était coutumière. Ils prirent un taxi jusqu’au grand appartement que ses parents occupaient dans un bel immeuble de la via Victoria, la grande artère qui traverse Cordoue et marque la séparation entre la vieille ville et ses merveilles historiques et la ville nouvelle, assez banale, mais noyée dans une immense nature arborée qui lui donnait beaucoup de charme.

Cet appartement avait une longue histoire, ce sont ses grands-parents qui l’avaient acheté et qui y ont terminé leurs jours après une vie de labeur en France. Ses parents l’ont repris pour y vivre leur retraite à leur tour. Il savait bien qu’ils espéraient secrètement que lui ou une de ses deux sœurs allaient faire de même. Par bien des liens, affectifs, historiques et politiques, ils étaient profondément attachés à l’Andalousie et avaient essayé avec plus ou moins de succès de transmettre cet attachement à leurs enfants. Pendant des années, toute la famille y passait les vacances d’été, entre la maison de Cordoue et les virées vers les plages bondées un peu plus loin vers le sud. Mais lui et ses sœurs, comme beaucoup d’enfants d’immigrés, commençaient, l’âge de l’adolescence venant, à s’ennuyer pendant ces vacances dans le pays d’origine de la famille, et ont peu à peu espacé leurs séjours. Ils y sont revenus pour l’enterrement de leurs grands-parents, et depuis pour rendre visite, de temps à autre, à leurs parents.

Ange se sentit bien dès le premier soir, ses parents étaient les seuls à l’appeler de son vrai prénom, Miguel-Angel, ce qu’il aimait bien ; ils l’avaient prénommé ainsi en hommage à Miguel-Angel Destéria, le grand pianiste argentin emprisonné et torturé par la junte militaire en Argentine au début des années soixante-dix. Ange était un diminutif commode que ses copains ont utilisé pour l’appeler dès l’école primaire. Son vrai prénom était à la fois trop long et, peut-être aussi, un peu trop exotique. Dans la même veine, sa grande sœur s’appelait Rosa, en hommage à Rosa Luxembourg, militante communiste allemande assassinée en mille neuf cent dix-neuf, et sa deuxième sœur fut prénommée Dolores en hommage à Dolores Ibarruri, la « Passionaria », grande figure de la résistance républicaine espagnole face au franquisme, connue pour avoir inventé le slogan révolutionnaire « No pasaran », encore d’actualité dans bien des endroits dans le monde. Ses parents ont toujours été des militants de gauche, engagés dans les luttes sociales, politiques et syndicales et ils le sont toujours restés. Malgré leur âge avancé, ils s’enflammaient, et rajeunissaient presque, dès qu’il était question des luttes des peuples contre toutes les formes d’oppression. Ange s’amusait parfois à les provoquer avec ses histoires de flics, juste pour avoir le plaisir de les voir lui rentrer dedans, et regretter une fois de plus qu’il ne soit pas devenu avocat pour défendre la cause des travailleurs et des opprimés.

Ange avait beaucoup de tendresse, d’admiration et de respect pour ses parents ; des personnes modestes, honnêtes et justes. D’eux, il a hérité son sang chaud et sa capacité d’indignation et de colère contre tout ce qu’il appelait « la saloperie humaine » qui pour lui, contrairement à ses parents, ne pouvait se résumer uniquement aux capitalistes et autres exploiteurs ; sa colère était plus large, contre tous les trop nombreux salauds qui peuplent cette terre, des assassins, aux violeurs de femmes et d’enfants, aux exploiteurs de toutes sortes, en passant par ces crapules terroristes qui assassinaient à l’aveugle et hantaient ses nuits depuis un certain temps. De par son éducation, il avait acquis des notions très claires sur ce qu’était le bien et le mal, ce qui était juste et ce qui ne l’était pas, et ça l’a toujours aidé à avancer dans la vie ; même si, son expérience professionnelle aidant, il avait tôt compris que les frontières n’étaient pas toujours aussi étanches entre ces notions et que le bien et le mal pouvaient cohabiter dans les mêmes personnes…

Le premier soir, pendant qu’ils prenaient en apéritif un bon vin blanc, à la fois sec et fruité, issu des belles vignes andalouses, Ange expliqua à ses parents sa situation, en parlant dans ce mélange de français et d’espagnol qu’il n’utilisait qu’avec eux, en les rassurant sur son état de santé qui ne pouvait que s’améliorer avec son séjour chez eux ; quant à son avenir professionnel, il allait s’éclaircir d’une manière ou d’une autre, ils n’avaient pas de souci à se faire. En essayant de lever les inquiétudes de ses parents, il commença à lever un peu les siennes par la même occasion ; se retrouver dans cette belle région et dans cette ville magnifique, entouré de l’affection des siens lui faisait du bien, comme un retour au cocon familial protecteur quand il rentrait gamin un peu amoché d’une de ces bagarres rituelles de la cité où il a grandi. C’était peut-être un peu régressif mais c’était certainement le meilleur endroit pour se reposer, se ressourcer et rebondir, et c’était cela le plus important. Il décida d’en profiter pour faire de bonnes marches afin de remuscler son corps, de belles balades pour visiter les lieux historiques de la ville et de ses environs, pour voir et revoir ces merveilles qui l’aideraient, espérait-il, à chasser ses idées noires et ses cauchemars récurrents. Les dernières fois qu’il était venu à Cordoue, il n’était resté que deux ou trois jours, le temps de voir ses parents et n’a quasiment rien vu de la ville, trop stressé par le boulot pour pouvoir se poser sereinement. Là il le pouvait, il le devait même.

Il sentait doucement renaître en lui comme un besoin de retrouver cette belle histoire andalouse dont ses parents lui avaient tant parlé et qu’il n’avait jamais vraiment cherché à creuser. Adolescent il avait demandé à son père l’origine et la signification de leur nom de famille, « Espada ». La réponse fut que ce nom voulait dire « épée » en espagnol et que son origine remontait tellement loin qu’on ne savait pas trop d’où il venait, que ça pouvait être un nom chrétien, comme il pouvait être juif ou musulman, il ne savait pas trop et se lançait dans des explications un peu compliquées. Ange se rappela que ces tentatives d’élucidation lui avaient alors donné un gros mal de tête, il avait renoncé à aller plus loin, renvoyant la question des origines à plus tard. De toute façon ça n’avait pas tellement d’importance à son âge à l’époque, la question des origines ne se posait pas de la même manière qu’aujourd’hui…

Il sortait de la maison de ses parents tous les matins et s’ingéniait à « se perdre » dans la ville, à marcher de longues heures au gré de son humeur, de plus en plus sereine et presque joyeuse, s’arrêtant de temps en temps pour boire un café, grignoter un bout de tortilla ou prendre un verre de vin accompagné de quelques tapas. Un soir sur deux il invitait ses parents à dîner en ville, soit dans l’un des petits restaurants qui font le charme du « Mercado Victoria », le marché couvert à quelques dizaines de mètres de leur maison, soit dans l’un des nombreux bars à tapas de la vieille ville, fréquentés autant par les touristes que par les locaux. Son père était ravi de ces sorties avec son fils, avec qui les discussions n’avaient jamais été aussi intéressantes ; sa mère, quant à elle, protestait contre le fait de dépenser tant d’argent pour sortir alors qu’elle préparait de si bons petits plats à la maison. En fait, elle aimait bien aussi, elle se remettait bien de son cancer, et comme beaucoup de femmes andalouses, elle aimait sortir le soir, l’occasion de se pomponner et de mettre de jolies toilettes. Ange adorait ces moments avec ses parents, mais n’a pas pu s’empêcher de penser, dans un de ses trop nombreux moments de blues, que c’était peut-être une des dernières fois qu’il pouvait les voir autant, avant qu’ils ne partent définitivement…

Son père était intarissable sur l’histoire ancienne et récente de l’Andalousie, sur les très dures luttes qu’ont dû mener ses ancêtres, simples ouvriers agricoles terriblement exploités, contre la tyrannie féodale des grands propriétaires terriens, ces « latifundiaires » qui étaient toujours aussi puissants dans la région malgré bien des avancées sociales et politiques de l’Espagne moderne. Il comparaît la pauvreté qui a poussé bien des Espagnols à émigrer aux Amériques et ailleurs en Europe à ce que vivaient les immigrés marocains, africains ou équatoriens dans son pays d’aujourd’hui ; populations avec lesquelles il était spontanément solidaire, son engagement se traduisant par son militantisme bénévole dans une association qui leur venait en aide. Au cours de ces longues soirées, auxquelles se joignaient des personnes de la famille élargie et des amis proches, Ange redécouvrait la profondeur et la permanence de l’engagement humaniste et sincère de ses parents et ne pouvait s’empêcher d’avoir de l’admiration pour eux. Lui, avec sa colère en fusion permanente contre la majorité de l’humanité, coupable même d’exister à ses yeux, se sentait incapable d’avoir de tels engagements. Son père, qui avait une grande finesse psychologique naturelle, l’interpella un soir.

— Tu sais Miguel-Ange, on a la même colère dans la famille, elle est grande et elle nous vient de loin, mais chacun l’a canalisé à sa manière, nous dans le militantisme, tes sœurs dans la réussite professionnelle et toi dans ce métier que tu as choisi parce que tu croyais pouvoir y jouer le justicier. Mais chacun de nous a ses limites ; nous on a rêvé de changer le monde, on n’y a pas trop réussi mais on est toujours là ; tes sœurs, malgré leur leurs diplômes et leur travail acharné, plafonnent dans leurs carrières parce qu’elles sont femmes et qu’elles ont dû consacrer du temps à leurs enfants, et toi tu as tout sacrifié à ton métier, y compris ton couple, et là tu te retrouves un peu fatigué avec ta colère sur les bras. Tu vas t’en sortir, j’en suis sûr, mais il faudra que tu trouves un nouveau sens à ta colère, et ça, il n’y a que toi qui peux le faire.

— Tu aurais dû faire psy, père, au lieu de chef de chantier, tu aurais eu un gros succès.

— C’est ça, moque-toi, ça te va bien ; ça prouve que j’ai touché juste.

Des échanges comme ceux-là, il en eut beaucoup avec ses parents, avec son père en particulier. Sa mère, elle, le couvait du regard et des gestes, lui préparait ses plats préférés quand ils dînaient à la maison, et téléphonait presque tous les soirs à ses deux sœurs pour les rassurer sur son sort. Sa grande sœur Rosa dirigeait un cabinet dentaire mutualiste à Saint-Denis ; Dolores, la cadette, était ingénieur chimiste dans un grand groupe pharmaceutique, dans le fameux « couloir de la chimie » de la banlieue lyonnaise. Elles étaient mariées et avaient trois enfants chacune, assez grands aujourd’hui ; c’était des femmes de caractère et leurs familles, maris compris, marchaient un peu à la baguette. Elles avaient du tempérament et il les aimait pour ça aussi. Toute son enfance, elles l’ont chouchouté et gâté, lui le petit dernier, le garçon que ses parents n’espéraient plus. Son père était obsédé par la transmission du nom de famille, car d’après lui, les Espada mâles devenaient une espèce rare et le nom de famille risquait de disparaître à terme.

Tous les soirs, avant de dormir, Ange se plongeait dans un des livres qu’il piochait dans l’incroyable bibliothèque que son père s’était constituée au fil des ans. Des ouvrages en français et en espagnol, essentiellement des livres d’histoire sociale et politique du monde ouvrier, des sagas romancées sur l’Andalousie du temps de sa splendeur, des polars bien noirs, quelques beaux albums de bandes dessinées, toute la collection de Corto