La Ferme du vieux Château - Claude Lafaye - ebook

La Ferme du vieux Château ebook

Claude Lafaye

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Opis

Jean Laforest, de retour dans le village de ses ancêtre, décide d'investir dans l'immobilier. Mais son nom de famille évoque des souvenirs douloureux aux habitants du village...

L’irruption d’un homme jeune, citadin, pressé et mystérieux, fait sensation à Mazereix. Il s’appelle Jean Laforest. Que vient-il faire, frimant dans sa voiture de luxe, alors que depuis des années aucun Laforest n’est apparu ici ? De cela chacun se félicite : trop de mauvais souvenirs s’attachent à ce nom ! Jean a hérité d’un ensemble de maisons et, séduit par les constructions ancestrales, il décide d’entreprendre leur réhabilitation. Doté d’une volonté de fer, nourri par l’amour de celle dont il a fait sa « chef de chantier » et encouragé par des amitiés fidèles, réussira-t-il à lever le voile du mystère qui pèse sur les Laforest et à réparer le mal commis trente ans avant sa naissance ? Tout en redonnant vie au bourg, il semble y parvenir. Mais les fantômes du passé se réveilleront. Car les rancœurs sont durables, parfois même obsessionnelles, et étrangères à toute notion de prescription ou de pardon…
Claude Lafaye renoue avec un thème qui lui est cher : la famille, avec ses secrets, ses non-dits, ses ententes et ses dissensions.

Dans ce nouveau roman, Claude Lafaye renoue avec un thème qui lui est cher : la famille, avec ses secrets, ses non-dits, ses ententes et ses dissensions.

EXTRAIT

L’hôtesse l’avait arraché au sommeil. L’atterrissage à Roissy-Aéroport de Paris étant imminent, elle priait ses aimables passagers d’attacher leur ceinture, affirmait que sa compagnie souhaitait les revoir lors de leurs prochains voyages, annonçait une température de 18 °C au sol. Pour ne pas la démentir, le soleil de juin illuminait les hublots.
Merveilleux, après trois semaines maussades à Sydney ! Dans la grande ville australienne, l’hiver n’est pas fatalement désagréable, mais Jean avait eu son compte de bruines glaciales et de vents coupants. Pas de chance, il était mal tombé. Qui plus est, de négociations interminables en mises en place difficiles, son travail avait été particulièrement éprouvant. Durant le vol, il avait un peu bricolé ses dossiers et beaucoup dormi. Voyageur surbooké et surmené, il jouissait d’un avantage précieux : l’avion l’endormait. Il sortait donc en pleine forme de sa torpeur et, sous un bleu céleste, le tarmac resplendissait aux prémices du bel été.
Il était libre comme l’air pour trois longues journées et, dans sa tête, un projet prenait forme. Qu’irait-il faire à l’appartement où personne ne l’attendait ? Ni chien, ni chat, ni oiseau en cage, ni poisson rouge. Encore moins une femme. Il chercha son ticket de parking en attendant son bagage et alla récupérer sa BMW.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Limousine côté naissance, parisienne coté professionnel, Claude Lafaye revendique les deux origines et ses romans reflètent parfaitement cette dualité campagne/ville. Depuis son plus jeune âge, la Creuse a été sa terre d’élection, le lieu enchanté des beaux mois d’été, jusqu’au moment où elle s’y est définitivement installée. Elle a posé son chevalet devant les merveilleux sites creusois, elle a peint et exposé durant des années alors que toujours, en arrière plan, des récits lui trottaient dans la tête. Puis un jour, elle a délaissé le pinceau pour la plume et depuis, elle a publié de très nombreux romans. Des histoires peuplées de personnages si tangibles et réels qu’ils pourraient faire partie de notre entourage ! Des personnages inoubliables, des destins d’exception, de folles passions, des quêtes envoûtantes et irrésistibles, des romans, aussi mystérieux que bouleversants qui happent le lecteur dès les premières pages.

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Contenu

Page de titre

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

Le mot de l'éditeur

Bonus littéraire

Dans la même collection

Copyright

I
L’hôtesse l’avait arraché au sommeil. L’atterrissage à Roissy-Aéroport de Paris étant imminent, elle priait ses aimables passagers d’attacher leur ceinture, affirmait que sa compagnie souhaitait les revoir lors de leurs prochains voyages, annonçait une température de 18 °C au sol. Pour ne pas la démentir, le soleil de juin illuminait les hublots.
Merveilleux, après trois semaines maussades à Sydney ! Dans la grande ville australienne, l’hiver n’est pas fatalement désagréable, mais Jean avait eu son compte de bruines glaciales et de vents coupants. Pas de chance, il était mal tombé. Qui plus est, de négociations interminables en mises en place difficiles, son travail avait été particulièrement éprouvant. Durant le vol, il avait un peu bricolé ses dossiers et beaucoup dormi. Voyageur surbooké et surmené, il jouissait d’un avantage précieux : l’avion l’endormait. Il sortait donc en pleine forme de sa torpeur et, sous un bleu céleste, le tarmac resplendissait aux prémices du bel été.
Il était libre comme l’air pour trois longues journées et, dans sa tête, un projet prenait forme. Qu’irait-il faire à l’appartement où personne ne l’attendait ? Ni chien, ni chat, ni oiseau en cage, ni poisson rouge. Encore moins une femme. Il chercha son ticket de parking en attendant son bagage et alla récupérer sa BMW. Un roadster dernier modèle, assez frimeur, d’un bleu profond au nom résolument imprononçable. Pourquoi non ? S’exténuant à la tâche, à un niveau écrasant, il pouvait bien s’offrir un caprice de temps à autre ! En tout cas, il savait où le conduirait cette merveille rutilante.
Un seul petit geste et le toit disparut, escamoté quelque part à l’arrière. Ainsi, dans la lumineuse fraîcheur du matin, c’est en cabriolet qu’il partit découvrir ses propriétés creusoises. Le nom du bled tapoté du bout du doigt, le navigateur lui indiqua la distance à parcourir et l’heure de son arrivée à Mazereix. Super, non ? Par ce temps radieux, c’était un rêve de conduire ce bolide dont la fonction principale semblait être de faire sucrer un maximum de points à son permis de conduire. Une sportive digne de ce nom étant ennemie du confort, il avait l’impression d’être assis directement sur le bitume, mais la sensation était grisante. Il résista à pas mal de tentations, prit néanmoins de l’avance sur l’horaire prévu, et le village lui apparut, étagé sur une colline en pente douce, avec juste ce qu’il fallait de verdure touffue et de petits prés, harmonieuse mosaïque de couleurs encore tendres. Il était charmant, le village maudit, le village dont on ne prononçait pas le nom. Et comme il paraissait calme… Enfoui dans un silence de plomb, il avait hanté l’enfance et toute la jeunesse de Jean Laforest.
Moteur ronronnant en seconde, il franchit la petite côte et s’enfonça dans le cœur de la bourgade, à la recherche de ses biens. Il côtoya de petites maisons aux portes ouvertes sur le soleil, manqua écraser une poule qui s’enfuit en piaillant et en battant des ailes, croisa de braves gens qui le regardèrent curieusement, puis, presque tout de suite, longea et contourna un haut mur enserrant à grand-peine une forêt d’arbres vénérables, une belle grille affreusement rouillée, d’autres arbres, des taillis anarchiques, une végétation saisie de folie en cette fin de printemps. A coup sûr, il se trouvait devant ce que les actes notariés nommaient « la maison de maître ». Celle que son grand-père avait achetée dans les années vingt ou trente. Bon. Où se trouvaient les autres ? Celle que les Laforest avaient quittée pour la maison bourgeoise et celle où sa mère était née Simone Grenier ? D’après le petit plan griffonné à la hâte, elles voisinaient au milieu du village, le long d’une place dont Jean apercevait les tilleuls en fleurs. Il les repéra facilement : elles seules étaient à l’abandon. Typiquement régionales, elles ne manquaient pas d’un charme rustique, mais, irrémédiablement délaissées, elles semblaient avoir abdiqué toute vie, se fondre dans le néant. Un frisson saisit le visiteur. Il alluma une cigarette. Des curieux le dévisageaient. Quoi de plus naturel, dans ce village où un nouveau visage, où une voiture sortant de l’ordinaire ne pouvait qu’éveiller l’intérêt ? Les observateurs semblaient de plus en plus nombreux ? Et alors ? Chacun a le droit de vaquer à ses occupations et Jean ne se croyait pas le centre du monde. Pourquoi ces gens se seraient-ils préoccupés de lui ?
Il roula une centaine de mètres et stoppa devant le café-tabac-restaurant qu’il savait trouver là. La portière claquée, il entra dans le bar, chercha Colette des yeux. Elle s’occupait d’un groupe d’hommes accoudés au comptoir qui, visages fermés, détaillaient l’arrivant. Colette l’ignora, finit de servir ses clients et enfin, impassible, jeta le traditionnel :
— Qu’est-ce que ce sera, pour monsieur ?
La voix était terne, impersonnelle et, interloqué, Jean commanda un café. Le percolateur ronfla, cliqueta ; la tasse fumante se trouva devant lui sans qu’un mot soit prononcé. Mais, au dos du ticket de caisse, un griffonnage avait été tracé à la va-vite : « Ce soir,après 10 heures, par la porte de derrière. » Allons bon ! A quoi rimait ce cirque ? Colette, il la connaissait depuis… Depuis combien de temps ? Vingt ans, peut-être un peu plus ? La vie les avait séparés, mais des courriers, des courriels, des coups de téléphone émanant parfois du bout du monde avaient préservé l’amitié. Leur différence d’âge n’était que de trois ou quatre ans et elle avait été sa complice, sa confidente, presque sa copine d’enfance. Par la grâce du pur hasard. Recrutée sur la foi d’une annonce scotchée à la balance de la boulangerie favorite de sa mère, elle avait donnésatisfaction à madame Raoul Laforest jusqu’au jour où, à une question anodine, elle avait cru faire une réponse anodine.
— Je suis de la Creuse, madame.
— De la Creuse ? Vraiment ? Et de quel endroit, dans ce département ?
— De Mazereix, madame.
Qu’avait-elle dit là ! Madame Raoul Laforest, aux cent coups, l’avait renvoyée dans sa cuisine, bien décidée à la renvoyer tout court. Une gamine de Mazereix, le village honni ! Certainement pas ! Pourtant, la jeune domestique était travailleuse, discrète et, de surcroît, elle remplaçait une souillon paresseuse et incapable. Après tout, transfuge de son village, peut-être ignorait-elle tout des vieilles histoires du pays ? Le passé était bien passé et elle était si jeune ! Mais non. Madame-mère ne pouvait tolérer cette présence sous son toit. Impossible. Elle avait fait part de son oppositionà son mari qui s’était montré contrarié. Il avait pesé le pour, le contre et, après mûre réflexion, avait émis une sentence mitigée. En effet, des gouvernements honteusement laxistes ayant promulgué des lois sociales, l’origine géographique de la petite bonne ne constituait pas un motif de licenciement.
— Quel ennui et comme je te comprends ! Mais si cette fille se plaignait et, qui plus est, à quelqu’un de Mazereix ? Un congédiement sans justifications sérieuses pourrait avoir pour nous de graves conséquences, ma chère amie.
Le dialogue entre les époux s’imaginait sans peine ! Colette resta donc en place et, comme elle était fine, elle ne prononça plus le nom maudit. Sauf quand elle parlait avec Jean. D’emblée, tous deux avaient noué une amitié qui ne s’était pas démentie. Comme tout cela était loin !
Il posa sa tasse vide et salua l’assistance. Seule la sonnerie aigrelette de la porte lui répondit. Bizarre ! Il ne s’était pas attendu à un accueil délirant : simplement à une indifférence polie. Loin du compte, il butait sur une curiosité hostile. Et Colette, qu’est-ce qui lui arrivait ? Il refit le tour du bourg, s’obligeant à ignorer les groupes qui s’étaient formés, yeux aux aguets et visages de marbre, puis il attaqua la petite route en montée raide qui conduisait à la ferme.
Cheveux en bataille, chaussée de bottes encroûtées de boue, fourche en main, une femme entassait des débris au centre de la cour. Elle ne tourna pas la tête. Avait-elle seulement entendu la voiture dont on célèbre le moteur particulièrement silencieux ? En plein effort, la jeune personne ne se distrayait pas de sa tâche. Jean la considéra un instant. Accoutrée autrement et le visage détendu, elle aurait été belle. Crispée par l’effort, par une espèce de détermination amère, elle dégageait un charme qui le bouleversait étrangement. Il ne voulut pas la déranger et, en douceur, laissa le cabriolet glisser en marche arrière. La ferme, il lui avait donné un rapide coup d’œil. Ça suffirait pour le moment. Il rallia la maison de maître, mais la grille était impossible à décoincer, l’anarchie de la végétation totalement rebutante. Comment forcer ce fouillis impénétrable ? Découragé, Jean reprit la voiture. Dans la petite ville proche, à l’ombre de sa tour vénérable, il trouverait bien un restaurant où dîner en attendant l’heure de son étrange rendez-vous. Quand même, tout cela s’embringuait mal. Et Jean Laforest détestait les affaires mal embringuées.
L’obscurité ne lui facilita pas la tâche, pour localiser la porte « de derrière » du bistro « Chez Jeannot ». Pourtant, à dix heures pile, avec Colette, ils s’embrassaient comme du bon pain.
— Alors, quel plan tu me fais ?
— Celui que je peux, figure-toi ! Ici, personne ne sait que j’ai travaillé chez tes parents, personne ne sait que je te connais, et c’est aussi bien comme ça. Tu as vu la gueule qu’ils tiraient, pendant que tu buvais ton café ? Ne prends pas ton air de tomber des nues, ça ne change rien !
— Je tombe pourtant des nues, comme tu dis ! Je mets les pieds dans ce bled pour la première fois de ma vie, j’arrive, je n’ai parlé à personne, et j’ai l’impression d’être connu comme le loup blanc et catalogué « ennemi public numéro 1 ». Tu prétends qu’on sait qui je suis ? Comment ? Je ne t’avais même pas prévenue de ma visite !
— Et j’aurais fermé mon bec, crois-moi. Pour tout te dire, peu de gens savaient que tu existais, mais ta bagnole a fait sensation, tu roulais au pas en cabriolet découvert et le Jules Raynaud t’a repéré immédiatement. Après, la traînée de poudre. Je savais que tu étais ici bien avant ton entrée dans le café.
— Mais j’aurais aussi bien pu être n’importe quel pèlerin en balade !
— Sauf que n’importe quel pèlerin ne ressemble pas à la fois à ton père et à ton grand-père. Le Jules est arrivé en trombe pour annoncer à la compagnie qu’il venait de voir le portrait craché du Raoul avec qui il avait été en classe. S’il avait lâché une bombe, ça n’aurait pas fait plus d’effet. Tu n’imagines pas !
— Difficile à imaginer, en effet. Eh bien, tu vas m’expliquer.
— Ne fais pas le malin, Jean. Ici, dans le temps, pas mal de choses se sont passées. Les vieux du village ont de la mémoire et on ne peut pas dire que ton grand-père leur ait laissé un bon souvenir. Tu le sais mieux que moi, j’imagine !
— Pas vraiment. Le village, on n’en parlait pas, chez mes parents. Tu es bien placée pour le savoir. Et pourquoi j’aurais posé des questions sur Mazereix ? Quand je suis né, mes père et mère vivaient à Paris depuis trente ans ! Et, entre nous, les sujets de bagarre ne manquaient pas : inutile d’en chercher de nouveaux !
— Pour ça, d’accord ! Tu es venu pour quoi, alors ? Pas pour me voir, je suppose !
— C’est quand tu as perdu Jeannot que j’aurais voulu venir, mais, comme d’habitude, j’étais au diable.
— En Amérique. Mais les fleurs que tu as fait envoyer, il n’y en avait pas de pareilles. Elles ont fait causer : on s’est posé des questions sur ce « Jean » qui s’était fendu d’une gerbe si magnifique. Enfin, mon pauvre bonhomme, s’il n’avait pas tant aimé le pastis, il n’aurait pas eu si tôt besoin de fleurs et de couronnes ! Mais ça ne me dit pas ce que tu fais à Mazereix. Comme lieu de vacances, tu dois connaître mieux. Attends que je te fasse un autre café, le tien est froid.
— Laisse, ça va. Je suis simplement venu voir à quoi ressemblent mes maisons. En ce qui concerne celles du centre du bourg, j’ai pu grosso modo me faire une idée, mais je n’ai pas pu m’avancer vers la grande. Pour frayer un passage, il faudrait des outils. Quant à la ferme, elle est occupée et je n’ai pas voulu déranger. La propriété est louée, d’après ce qu’a indiqué le notaire.
— Pas pour longtemps. Ils sont au bout du rouleau, les Parisiens. Paraît que le reste de leurs bêtes, leur rien du tout de matériel et leurs quatre meubles risquent d’être saisis. C’est malheureux, parce que la Isabelle, c’est quelqu’un de bien. Jolie fille et courageuse : elle se tape tout l’ouvrage, là-haut. Son bon à rien n’en fiche plus une ramée depuis que ses grandes idées sont tombées à l’eau.
— Qu’est-ce que cette histoire de Parisiens ?
— Les locataires de tes parents depuis peut-être quatre ans. Elle, on ne la voyait guère dans le bourg, mais lui se prenait pour un caïd. Avec la Isabelle, ils avaient eu de belles situations, et puis ça les avait pris de vivre une vie saine et naturelle, de devenir exploitants agricoles. Ils n’y connaissaient rien de rien, mais, comme ils avaient un peu de sous, ils ont obtenu des prêts, et vogue la galère ! Ça a fait rigoler au village, mais sans méchanceté. Des vieux ont même essayé de conseiller le nouvel agriculteur, mais ils se sont fait envoyer sur les roses. Monsieur Pierre Senoble n’avait pas besoin de l’avis de péquenauds. Un « monsieur je sais tout » arrogant et prétentieux, qui avait appris à cultiver dans des livres. Du coup, il n’ignorait rien du métier de paysan. Par-dessus le marché, il s’était fait un ami : un abruti qui avait autrefois gratté du papier à la Chambre d’agriculture et cultivait surtout les idées géniales. Et, va savoir pourquoi, le Senoble ne voyait que par lui et suivait à la lettre ses élucubrations. Et, pour Isabelle, pas question de contrer ce messie. Elle a fait ce qu’elle a pu, réparé tant bien que mal les pots cassés, discuté pied à pied avec les banquiers, mais je crois que, cette fois-ci, les carottes sont cuites. Elle travaille comme un forçat, mais lui ne fait plus rien : il noie ses désillusionsdans la bière. Quant au génie des services agricoles, il ne se montre plus. Alors, heureusement que tu ne comptes pas sur le loyer de la ferme pour croûter !
— Quelle histoire sinistre ! Je l’ai aperçue, elle. En plein boulot et belle malgré une figure de l’autre monde. Bon, tu pourras me prêter quelques outils, pour que j’essaie de traverser ma forêt vierge ?
— Et tu penses y arriver seul ? Pourquoi tu ne demandes pas à Maurice ?
— Parce qu’il n’a pas que ça à faire, ton cousin. Dépanner les copains, c’est super, mais avec le travail qu’il a… Je lui lancerai un S.O.S. si je ne peux vraiment pas faire autrement. De toute façon, je le verrai demain. Ça fait un bail ! Pas si longtemps que toi, mais trop longtemps quand même.
— Si je peux poser la question, qu’est-ce que tu comptes en faire, de tes châteaux ? Les mettre en vente ?
— Tu sais, j’ai empêché ma mère de tout bazarder… Il faut que je voie… Mais je n’ai pas envie de vendre. Ne me demande pas pourquoi, je n’en sais rien.
— Ne sois pas idiot, Jean. Flanque tout à une agence et tire-toi de ce bled où tu ne trouveras que des ennuis.
— J’aime bien les défis… On verra ça demain. Tu penseras aux outils ? Bonne nuit, ma Colette…
— Bonne nuit, tête de mule ! Tu dors où ?
— A Bourgvieil. Un truc pas mal.
Dans la nuit de juin, les étoiles éclataient de tous leurs feux et, bizarrement, Jean ne pouvais chasser de son esprit l’histoire des Parisiens. Quelles chimères les avaient conduits à plaquer leurs situations, à louer une vieille ferme, à se lancer dans un métier auquel ils ne connaissaient rien ? Les chimères… Le bien le mieux partagé, au fond. Et les siennes, de chimères ? Qu’est-ce qu’il faisait dans ce pays inconnu ? Il courait après quoi ? Enfin, après tout, ceux qui ne caressent aucun rêve sont des malheureux appelés à périr d’ennui. Quand même, ce couple de Parisiens que leur beau songe était en train de détruire… Il passerait à l’agence de location : qu’au moins on leur foute la paix, à ces sinistrés du château en Espagne.
Il dormit serré, s’éveilla tôt, décidé à tout voir, à tout inspecter, à se faire une opinion. A prendre une décision. Une décision ? Foutaise. Elle était prise, sa décision. Quel que soit leur état, il ne vendrait pas les bâtisses. Ce qui restait à décider, c’est ce qu’il ferait d’elles.
Comme convenu, Colette avait pensé aux outils et les avait déposés au plus près : derrière la porte de la maison des Grenier, là où était née et avait grandi Simone Laforest, sa mère. Typique des constructions villageoises de la région, l’habitation avait vaillamment résisté au temps et les quelques meubles qui subsistaient çà et là, s’ils étaient couverts d’une épaisse couche de poussière, ne portaient aucune trace d’humidité. Etrangement remué, Jean écarta des toiles d’araignées, effleura un vieux buffet, contempla les marques que ses doigts avaient tracées. A quoi ressemblaient ses grands-parents Grenier ? Comment étaient-ils, ces inconnus dont on ne lui avait jamais parlé ? Et sa mère ? Autoritaire, péremptoirement imbue de sa supériorité, comment l’imaginer dans cette modeste salle commune, sous ces poutres noircies, se chauffant à la cheminée campagnarde où pendaient encore la crémaillère et sa marmite noire ? Impossible. Les images ne se superposaient pas. Et pourtant une petite Simone avait poussé dans ce cadre rustique, y avait nourri des rêves… Elle avait fréquenté l’école du village et, son orgueil faisant office d’aiguillon, elle avait certainement été une bonne élève. La meilleure en tout, puisque tel était son credo. Elle ne reconnaissait qu’une primauté : celle de son époux. Et ses parents, les avait-elle aimés ? De leur mémoire, elle n’avait rien partagé avec Jean. D’ailleurs, qu’avait-elle partagé avec lui, à part une bonne dose d’indifférence et de mésentente ? Né trop tard alors que Simone atteignait ses quarante-neuf ans, il avait été l’enfant non désiré, l’intrus qui s’imposait dans la vie bien remplie du couple Laforest.
Bon, inutile de revenir là-dessus. Il ferma soigneusement la porte de la maison Grenier, traversa la place et s’attaqua à l’inextricable fouillis végétal qui entourait la vaste demeure d’Eugène Laforest. Marquant ainsi l’éclat de sa réussite et son ascension dans l’échelle sociale, le grand-père l’avait achetée aux héritiers de l’ancien notaire du pays. Par parenthèse, imaginer qu’un notaire ait pu autrefois officier à Mazereix tenait de la fiction absolue !
L’enchevêtrementde branches, de lianes, de ronces et de hautes herbes finit par céder à la serpe et au sécateur de Colette. Non sans mal. Jean avait sué sang et eau pour dégager un étroit passage. Il n’en demandait pas plus. La clé fit des façons avant de tourner dans la serrure, un coup d’épaule parvint à décoincer le battant, avant que l’obscurité et une terrible odeur de renfermé ne fassent reculer l’intrus.
Il persévéra, mais tout coinçait, butait, résistait, dans cette baraque ! Isolée au milieu de ses grands arbres, elle avait plus souffert de son abandon que la petite maison des Grenier qui, elle, se trouvait encadrée d’autres constructions. Enfin, trempé de sueur et maculé de poussière, il parvint à ouvrir les volets et la beauté de l’ensemble le laissa stupéfait. Harmonie de l’architecture, des pièces aux belles proportions, noblesse des hauts plafonds, des fenêtres élégantes, du mobilier raffiné… Sur le sofa suranné, allait-il trouver la Belle au bois dormant plongée dans le sommeil ? Pourquoi la maison avait-elle été désertée de cette façon, comme si ses habitants s’étaient mystérieusement évaporés, laissant tout en plan, ou comme si, franchissant des dizaines d’années, ils s’apprêtaient à revenir, à retrouver meubles de style et objets familiers ?
Envahissants, les arbres entretenaient une pénombre glauque qu’illuminait parfois un rayon de soleil dardant entre les branches. Il faisait alors danser la poussière, soulignait les lourdes draperies tissées par des générations d’araignées. Jean les écartait de la main, mais, comme la maison, elles semblaient inhabitées depuis des lustres. Quelle impression bizarre ! Il parcourut un salon et une salle à manger de bonnes dimensions, un bureau imposant, escalada un escalier heureusement proportionné, visita six ou sept chambres, des salles de bains jadis du dernier cri, descendit d’autres marches qui conduisaient à une vaste cuisine pourvue de ce qui avait été le nec plus ultra du confort. Sous la salissure des années, le cuivre des casseroles et de la bassine à confiture luisait encore faiblement.
Une balade hors du temps, hors de la vie réelle, hors de lui-même. Il frissonna. De quoi la belle maison était-elle le tombeau ? Elle avait été abandonnée, purement et simplement, sans que personne n’ait pris la peine de housser les canapés et les fauteuils garnis de tapisserie au petit point, les meubles précieux. Leur linceul était la poussière du passé.
Cependant, on avait pris le temps de vider classeurs et tiroirs. Jean les inventoria en vain. Pas un papier, pas un dossier, pas une photographie. Rien qui rappelle les occupants de ce mausolée. Dieu sait qu’il en avait contemplé, des photos du grand-père Eugène ! Dans l’appartement de Paris, le patriote, le grand homme de la famille trônait en majesté. Ici, chez lui, rien. Et pourquoi Raoul, son fils si « près de ses sous », avait-il laissé en jachère un mobilier dont nombre de pièces devaient valoir une petite fortune ? Incompréhensible… Et pourtant… Errant entre des murs qu’il sentait chargés d’une étrange histoire, il recoupait des mots, des réflexions, des silences soudains… Son grand-père était mort à la fin de la guerre. De cela, il était certain. Mort comment, de quoi ? Là commençait le mystère. Mais une certitude s’imposait tout à coup : Eugène passé de vie à trépas, Raoul et Simone Laforest étaient partis, embarquant toutes les paperasses et aussi la grand-mère Noémie. Elle n’avait pas la notoriété de son époux : on ne l’évoquait qu’à la Toussaint et aux Rameaux, quand on allait fleurir sa tombe au cimetière Montparnasse.
Mais que s’était-il passé à Mazereix, pour que les Laforest abandonnent tout derrière eux, pour qu’ils ne puissent entendre prononcer le nom du village, encore moins y revenir ? Quels secrets dormaient dans cette atmosphère confinée ?
Sous les grands arbres que le soleil ne pénétrait qu’avec parcimonie, Jean respira à pleins poumons. Tailler, élaguer, préserver, mettre en valeur… Des mots et des images s’imposaient peu à peu… Il pourrait être magnifique, ce parc. L’écrin rêvé pour une résidence réhabilitée, modernisée tout en préservant sa noblesse… Mais à quoi servirait cet élégant havre de paix alors qu’il était perpétuellement par monts et par vaux ? Pour ses courtes escales parisiennes, l’appartement de la rue de Bellechasse convenait parfaitement. Il ne résiderait jamais ici où, de surcroît, il ne semblait pas battre des records de popularité.
Il écrasa sa cigarette sur la marche moussue sur laquelle il s’était assis. Elle était presque trop fraîche. Pourtant, malgré tout… De vagues idées mûrissaient, hésitantes, incertaines, déjà bien ancrées…
Il parvint à refermer la grille et retrouva l’air brûlant. La voiture sentait le cuir trop chaud. Il la gara devant « Chez Jeannot ». Le café était désert, Colette s’affairait à la cuisine.
— Je t’ai vu arriver. Ta bagnole de gigolo ne passe pas inaperçue ! Viens me trouver avant qu’un tas de types s’amène. Alors, où tu en es ?
— J’ai passé la matinée dans la grande maison. Tu y es déjà entrée, toi ?
— Bien sûr que non, comment veux-tu ? A ma connaissance, personne n’en a les clés. Et, dans le village, on dit que la baraque est sous la surveillance de la gendarmerie. Toujours est-il que personne n’en approche. Tu l’as trouvé comment, ton château ?
— Beau. Beaucoup de classe, beaucoup de poussière et de toiles d’araignées vides de leurs occupantes. Comme le reste. A part ça, chic, désuet et entièrement meublé. Il ne doit pas manquer une petite cuillère. Pourquoi mes parents n’ont jamais fait déménager le mobilier ? Tu peux me le dire, toi ?
— Est-ce que je sais ? Ils pensaient peut-être revenir un jour.
— Ne mens pas, ton nez remue. Ils n’ont jamais eu l’intention de remettre les pieds au village et tu le sais fort bien. Comme tu sais des choses que tu ne veux pas me dire.
— Ah, fiche-moi la paix avec les vieilles histoires du pays ! Tes parents étaient ce qu’ils étaient, les gens d’ici sont ce qu’ils sont. Sûr que ça ne pouvait pas coller. Ne cherche pas midi à quatorze heures. Ce n’est pas le temps que tu vas rester ! Alors, tu vends tout ce bazar ?
— Je ne vends rien du tout. Je commence à avoir quelques idées en tête, et j’aurais certainement besoin de tes lumières.
— Ça m’aurait étonnée que tu n’inventes pas le diable ! Dans quoi tu vas t’embarquer ? Et quand, puisque tu es toujours parti ? Tu es là pour un moment ?
— Trois jours. Le grand luxe. Après, la Chine. Bon, je vois des gars qui se pointent. Qu’ils me fassent la gueule ou non, je déjeune ici. Ne bouge pas : je prends un journal pour me donner une contenance et je m’installe.
Jean n’eut pas à forcer son attitude. Celle de n’importe quel type attablé dans n’importe quel restaurant. La Jeannote, ainsi qu’il l’entendait appeler de tous côtés, le servait comme elle servait ses autres clients, ni plus ni moins. Il se restaura copieusement et distraitement, le journal à demi ouvert devant lui. Ni le quotidien, ni son assiette, ni les regards de l’assistance n’occupaient son esprit. A cela, la maison suffisait. Déjà il faisait l’impasse sur sa perplexité, sur ses questionnements, et revoyait sans cesse la belle demeure. Il revisitait l’enfilade des pièces, imaginait des espaces clairs et aérés, les replaçait dans une perspective harmonieuseet rajeunie. Il avait crayonné quelques ébauches dans les marges du canard et, à mesure de ces essais, ses pensées prenaient forme. Quand il avait posé sa serviette, il la voyait, la belle maison transformée. Comme il voyait les deux petites bicoques au milieu du bourg agonisant. Des commerces. Deux petits commerces pimpants, attirant l’œil tout en gardant une rusticité apprivoisée, au goût du jour. La ferme ? Située dans un cadre séduisant, si ses locataires la quittaient, elle deviendrait une très agréable résidence de vacances.
La question était : que ferait-il de ces merveilles réhabilitées ? Bonne question, merci de me l’avoir posée. De réponses confuses, une certitude émergeait : ce n’était pas les constructions qui étaient en train de mourir, mais le village lui-même. Ces rénovations lui redonneraient de la vie. De l’emploi aussi, s’il embauchait des entreprises locales. Ceux qui lui tiraient la gueule ne refuseraient pas un salaire convenable. Il leur demanderait de travailler efficacement, pas de l’aimer !
Quand Colette posa l’addition devant lui, il employa le procédé qui avait fait ses preuves et écrivit en travers de la petite note : « Vers trois heures par la porte de derrière, ça ira ? » Sortant la monnaie de sa poche de tablier, elle fit un signe d’assentiment. Il salua en partant, on l’ignora comme la veille. Tant pis. Pour désarçonner Jean Laforest, il en fallait davantage.
— Fou. Cette fois, tu es complètement fou ! A quoi ça rime, ce que tu veux faire ? Tu imagines te faire mieux considérer ?
Colette avait la surprise acerbe, mais il ne se laissa pas démonter.
— Je me fous d’être considéré ou non, mais il me faut des entreprises sérieuses et compétentes, qui emploient du personnel d’ici et qui tiennent des délais que je désire courts.
— Ce sera tout ce que Monsieur exige ? Et il faut te trouver cela pour avant-hier, j’imagine ?
— Pour mon retour de Chine, dans six semaines environ. J’ai également besoin d’un bon architecte, et de préférence, avec qui je puisse m’entendre.
— Comme si c’était facile de s’entendre avec toi ! Qu’est-ce que je peux faire, moi ? J’entends parler les gars, c’est tout… Il n’y en a pas tant, dans le pays, des boîtes assez solides et outillées pour ce que tu t’apprêtes à leur demander. Le tour sera vite fait ! L’architecte, c’est autre chose. Pas dans mes cordes. Des fois, il est question d’un de Limoges. Paraît qu’il est bon, mais moi, tu sais… C’est plutôt l’affaire de Maurice. Tu vas le voir ? Et puis qui d’autre ?
— Un vieil ami, mais d’abord Maurice.
— Chambraud ? On dit qu’il ne sort jamais de chez lui, mais qu’il a le bras long.
— En ce moment, je n’ai pas tant besoin de bras long que de sens pratique et d’un bon carnet d’adresses. J’attends davantage de Maurice, qui connaît tout ce qui compte dans les milieux professionnels, et de toi, qui as l’écho des exécutants. Leurs commentaires sont loin d’être négligeables : tu n’as qu’à prêter l’oreille et faire un peu parler. L’enfance de l’art ! Désiré Chambraud, j’aurai recours à lui si des problèmes administratifs se présentent. Mais je n’aime pas le déranger.
— Enfin, heureusement que ton père t’a laissé des sous. Ça te servira, crois-moi !
— Tu oublies que ma mère a bon pied, bon œil, et la langue bien pendue. La légataire de mon père, c’est elle. Mais, comme elle voulait tout vendre, je me suis porté acquéreur. Du coup, en avance d’hoirie, elle m’a cédé les baraques de « ce trou pourri », comme elle dit.
— Avance d’hoirie ? C’est quoi, ce charabia ?
— Avance sur l’héritage que je recevrai lorsqu’elle passera de vie à trépas. Si elle ne m’enterre pas : elle est taillée pour ! Par chance et grâce à mon dur labeur, je me fous de ses sous et de ceux de feu Raoul Laforest. Ah, j’oubliais ! Pour le moment, secret absolu.
— Ça va pas, non ? Qu’est-ce que tu crois ?
Le cagnard était à son comble quand Maurice Maduraud émergea d’un encombrement de bagnoles dont les toits et les glaces réverbéraient le soleil impitoyable. Il s’épongea le front, cria des ordres à de jeunes gars enfouis sous des capots levés, s’avança et tapota l’aile du cabriolet.
— Belle bête, dis donc ! Viens dans mon bureau, il est climatisé. On va boire un coup, ce ne sera pas du luxe. Tu mets la Colette en révolution, on dirait ! Enfin, ça fait l’occasion de se voir, c’est sympa.
— Tu m’avais parlé de ton installation, mais je n’imaginais pas un truc pareil ! Vraiment impressionnant.
— J’ai été obligé d’agrandir plusieurs fois. Ici, c’est la maintenance, les réparations. Attends de voir le hall où sont exposées les belles toutes neuves, et puis le parc des camping-cars et des caravanes. Ça fait du bruit ! Mon vieux est content, lui qui était juste un petit mécano de village.
Jean et Maurice s’étaient connus dans le temps, à Paris, grâce à Colette pour qui les balades du dimanche avec son cousin étaient à peu près les seules distractions. Qu’elle les fasse partager à l’adolescent solitaire enchantait celui-ci. Les jeunes gens avaient sympathisé, puis la sympathie était devenue une vraie amitié. A cette époque, après avoir refusé de travailler avec son père dans le petit hangar qui se disait garage, Maurice avait voulu tâter de la Grande Ville et s’était fait garçon de café.
Puis les années avaient passé, le père Maduraud avait opté pour la pêche à la ligne, son fils s’était lassé de l’agitation et du bruit, avait jugé suffisante la pelote amassée en accumulant les heures de service dans une grande brasserie, en abattant des kilomètres, plateau en main. Il avait rouvert le garage de campagne, lui avait donné une apparence pimpante, avait tenu à ce que les gamins qu’il employait soient présentables : chez Maurice, pas de cheveux trop longs ou en broussaille, les combinaisons de mécanicien propres et entretenues. Et de vraies compétences que le patron, qui avait toujours eu la mécanique dans le sang, perfectionnait au fil des jours. Fier comme Artaban, le père Maduraud venait de temps à autre contempler la réussite de son garçon et bougonnait pour la forme :
— Quel mérite vous avez, avec l’outillage de maintenant ? Avec vos trucs électroniques qui trouvent les pannes tout seuls ?
Les années avaient en effet tourné : Maurice était maintenant à la tête d’une belle affaire qu’il menait avec brio, Jean se trouvait près du sommet d’une énorme multinationale et s’apprêtait à lancer une bizarre entreprise. Au frais devant des bières glacées, la discussion prenait un tour professionnel, mais Maurice avait commencé par rigoler :
— Colette a raison, tu es complètement à la masse ! Mais, si tu es décidé, il faut mettre toutes les chances de ton côté. En premier lieu, s’occuper du parc. Sinon, impossible d’approcher la maison. Je connais des gars pour ça. Pas de problème à condition que tu indiques ce que tu veux préserver. Ensuite, si j’en crois tes griffonnages, il y aura à démolir avant de rebâtir. Là encore, tu as de la veine : je suis en bonne relation avec le patron d’une entreprise que je peux recommander, les yeux fermés. Ces jours-ci, il est dans le pays. Si tu veux le rencontrer, je t’emmènerai le voir. Seulement, ton idée d’employer des gars du village est une vraie connerie, je te le dis tout net. Ils feront de leur mieux pour te pourrir la vie.
— Mais pourquoi ?
— Pourquoi ? Je n’en sais rien et je m’en fous. Mais c’est comme ça. Bon, j’ai dit le fond de ma pensée, mais tu n’en feras qu’à ta tête. Alors je vais te chercher des entrepreneurs. Ça devrait se trouver. L’architecte qui conviendrait le mieux s’appelle Simon Weiler. Son cabinet est à Limoges, mais, le hic, c’est qu’il est très demandé et que, naturellement, tu es pressé.
— Si je pouvais le rencontrer avant de partir…
— Toi, tu demanderas toujours la lune. C’est dans ta nature. Tiens, note son téléphone : on ne sait jamais.
Jean remercia. L’appel attendrait qu’il ait rencontré celui avec qui il dînerait ce soir. Il s’étira, s’ébroua, avant de déclarer qu’il était temps de visiter le domaine de Maurice.
— On ne va pas s’abrutir toute la soirée ! Je suis impatient de voir, moi.
Maurice ne demandait que cela, et la surprise ébahie de son amile combla.
— Mais comment peux-tu rentabiliser une installation et un stock pareils, dans ce bled ?
— Un peu à l’écart du bled, je te fais remarquer. Le bouche à oreille célèbre ma réputation, et un service commercial efficace l’entretient. Mes clients viennent parfois de loin et, ce qui est encore mieux, ils reviennent fidèlement.
Littéralement, Jean n’en revenait pas.
— Tu emploies combien de personnes ?
— Une dizaine, pas plus. Mais je suis un patron exigeant. Il faut que ça marche à mon idée, et je bosse plus que mes gars… et mes filles. J’en ai une à la mécanique, une sur la route comme commerciale, une qui chapeaute la comptabilité. Une vieille coriace qui m’a connu gamin et qui reprochait à mon père de ne pas savoir compter. Pour la Janine, un sou est un sou et il vaut mieux ne pas la truander sur les notes de frais.
— L’essentiel de tout cela est ton flair, ton pragmatisme et le formidable capital sympathie dont tu jouissais déjà dans ton boulot parisien. Ce qui ne s’apprend pas, que l’on possède ou non. Un atout exceptionnel, dans ton cas. Enfin, là, je reconnais être impressionné ! Et rassuré. Pour mes entreprises à la noix, je compte beaucoup sur toi, et ce que je vois dit que je peux partir tranquille.
— Je ferai pour le mieux ! Tu suivras le chantier, quand même ?
— Deux ou trois jours de temps en temps, entre des absences de quatre à huit semaines. C’est comme ça. Je ne peux pas faire autrement. Dans mon boulot, on ne prend pas d’année sabbatique.
— Je m’en aperçois trop souvent. La plupart du temps, quand je monte à Paris, je n’arrive pas à te rencontrer parce que tu es à je ne sais quel bout du monde. Bon, il va falloir s’arranger, mais je ne vois pas bien comment.
— Ne t’en fais pas, avec un bon architecte et de bonnes entreprises, ça roulera tout seul.
— Ouais… que tu crois !
Deux heures plus tard, à la fraîche, Jean rangeait la voiture le long d’un haut mur et pressait le bouton de sonnette dissimulé dans l’exubérance du lierre. Menu, très droit, tiré à quatre épingles comme à son habitude, Désiré Chambraud ouvrit lui-même le lourd portail qui le préservait des indiscrets.
— Quel plaisir de te voir, Jean ! Et quelle surprise ! Entre donc, je suis impatient de savoir ce qui t’amène à Mazereix.
— Ce que vous jugerez une sottise, mon cher maître.
Dans la pénombre du salon confortable, il prit son temps pour renseigner celui qu’à l’université il avait considéré comme son mentor, puis, plus tard, comme une espèce de tuteur amical auquel il pouvait se fier totalement.
— Mon héritage, mon cher maître.
— Comment ça, ton héritage ? Entre tes parents, il existait bien une donation ?
— Impeccable, en bonne et due forme et que je n’aurais pas songé à contester. Mais une scène cocasse s’est passée chez le brave notaire de la famille, lors de l’inventairedes biens. Quand les maisons de Mazereix furent mentionnées, madame-mère jeta feu et flammes et déclara péremptoirement que tout ça devait immédiatement être mis en vente, qu’elle ne voulait même pas en entendre parler. Je n’avais pas l’intention de la contrarier, mais, saisi de je ne sais quelle impulsion, je me suis porté acquéreur. Madame veuve est restée stupéfaite. Vous pouvez imaginer sa première réaction, mais pas la seconde : « Tu es complètement fou, ce n’est pas unenouveauté. Après tout, ça m’est égal. Ces baraques, tu n’as qu’à les prendre à titred’avance sur l’héritage de mes propres biens. Une donation évitera les démarches de vente etje n’aurai plus à entendre parler de ce pays de sauvages. » Le notaire a bricolé le projet d’acte, nous avons signé des paperasses et nous nous sommes séparés comme à notre habitude : froidement. Deux heures auparavant, j’ignorais me trouver tout de gopropriétaire des lieux d’origine de ma famille. Que pensez-vous de cela ?
— Que ta vie pourrait s’en trouver bouleversée. Que comptes-tu faire ?
Une ride soucieuse entre les sourcils, Désiré Chambraud écouta l’énumération des projets de son élève, présenta quelques objections d’ordre pratique qui n’étaient visiblement pas sa préoccupation principale, médita quelques instants et soupira.
— Je te connais trop pour tenter de fléchir ta résolution et je vais te rendre un mauvais service en appelant Simon Weiler. Je l’ai connu enfant : réfugiée par ici durant la guerre, sa famille s’est fixée à Limoges. Les hostilités terminées, rares furent ceux qui s’implantèrent sur leurs lieux d’accueil. Les Weiler l’ont fait. Simon est un architecte reconnu, mais il n’a jamais songé à quitter sa ville natale. Il est d’une bonne dizaine d’années plus âgé que toi, mais, tu verras, c’est un homme charmant.
Jean resta seul quelques minutes. A peine le temps d’apprécier le charme discrètement luxueux du salon. Déjà Désiré Chambraud réapparaissait, soupirant à nouveau.
— Simon te recevra demain matin, à neuf heures.
Désiré restait soucieux, mais, par chance, la diversion vint de Jérôme qui entrait, roulant une petite table garnie de bouteilles et de raviers aux contenus appétissants. Jean sourit : il lui semblait avoir toujours connu le vieux factotum et, contents de se revoir, ils échangèrent mille amabilités.
— Voyez-vous, après tant d’années, je ne pouvais pas abandonner Monsieur ! Me voilà donc Creusois d’adoption.
Jérôme sorti, la conversation se fit légère et, tout au plaisir d’être ensemble, on évoqua des souvenirs, on parla de choses et d’autres et, incidemment, des locataires de la ferme.
— Un de ces jours, ils prendront leurs cliques et leurs claques et regagneront Paris qu’ils n’auraient jamais dû quitter. J’espère au moins qu’ils y retrouveront leur place. Ah ! Ces Parisiens qui se montent la tête, qui rêvent de verdure, de vie laborieuse et bucolique, puis se cassent les dents sur la dure réalité…
— Vous les connaissez ?
— De loin. Toutefois, j’ai souvent entendu parler d’eux : Jérôme est un remarquable collecteur d’informations. La rumeur encense Isabelle Colin, à qui l’on prête de grandes qualités, et descend en flammes son compagnon.
Ils avaient un peu ri, mais l’histoire était triste. Désiré Chambraud en convint ; cependant, histoire pour histoire, celle de Jean le préoccupait davantage. Si bien que, l’heure de se quitter approchant, il fixa pensivement son jeune ami.
— Tu cours après quelque chose, Philippe. Même si tu ne sais pas au juste quoi. Mais, ensuite, tu devras assumer et ce ne sera peut-être pas facile. Es-tu prêt à courir le risque ?
— Je vous en prie, ne m’appelez pas Philippe. Et ne me dites pas que c’est mon véritable prénom, je le sais trop bien. Quant au risque, qui vous dit que je ne le recherche pas, justement ?
— L’abcès à débrider… C’est beau et romantique, parfois dévastateur. Mais, quand tu t’es fixé un but, personne n’a jamais pu t’en faire dévier d’une ligne. Pas même moi qui me flatte d’être le mieux placé pour cela. Sache que je serai avec toi et, s’ils peuvent t’être utiles, n’hésite pas à avoir recours à mes services.
Lorsque Jean franchit le fouillis de lierre du portail, il n’était plus si brave. Que pressentait-il au juste ? Il ne le savait pas exactement, mais Désiré Chambraud l’avait ébranlé.
Philippe… Son vieux maître n’avait pas employé ce prénom sans raison… Il frissonna dans la nuit tiède, la voiture lui parut un cocon douillet dont il avait sans doute tort de ne pas se contenter. Mais il ragea : « Je suis comme je suis. Du genre obstiné. Ce que j’ai décidé, jele ferai. » Il serra les dents et, plus tard, il eut du mal à s’endormir. Et alors ?