Le Fils caché - Claude Lafaye - ebook

Le Fils caché ebook

Claude Lafaye

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Opis

Une relation père-fils houleuse qui se transmet de génération en génération.

Brouillé avec son père, un éleveur de pur-sang au caractère irascible, Jean Maisonnial se réfugie chez son oncle. Mais le brûlant et impossible amour qu’il éprouve pour sa cousine le contraint à s’exiler, à partir à la conquête de l’Algérie. Auprès des spahis, il découvre alors cette passion des chevaux que son père n’avait pas su lui faire partager, et quelques années plus tard, en rentrant en France, il décide de créer un haras à la Ribière Haute, un domaine abandonné qu’il tient de sa mère. Taciturne, il ne semble exister que pour sa bibliothèque, ses chevaux et le souvenir de son amour interdit. C’est ce que devine Rose, la jeune servante rousse, effrontée et plantureuse, qui entre à son service. D’une aventure brève, un garçon va naître. Élevé dans le domaine, mais tenu à l’écart de tout et de tous, Adrien vit douloureusement sa condition de « bâtard du château » avant de relever la tête, d’entrer à l’école normale et de devenir un hussard de la République.
Mais le « fils de la rouquine » devra attendre d’être père et grand-père à son tour, pour enfin conjurer l’implacable fatalité qui, de génération en génération, a conduit les pères à mépriser et à rejeter leur fils unique.

Ce roman bouleversant raconte le combat d'un homme contre la fatalité.

EXTRAIT

Jean dit mentalement adieu aux poulains qui gambadaient dans l’herbe drue, se dirigea vers les écuries et ordonna au palefrenier de seller un cheval.
— N’importe lequel, Germain, je le ferai ramener au domaine dès demain.
Germain ouvrit des yeux arrondis d’étonnement, pressentit que le torchon brûlait entre monsieur Jean et le maître, s’abstint de tout commentaire et, quelques minutes plus tard, regarda le fils de la maison s’éloigner au petit galop sec d’un alezan de bonne lignée.
Jean, unique enfant de François Maisonnial, s’en allait vers son destin.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Claude Lafaye livre là un récit tout en nuances, avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité. - Laumie, Booknode

À PROPOS DE L'AUTEUR

Limousine côté naissance, parisienne coté professionnel, Claude Lafaye revendique les deux origines et ses romans reflètent parfaitement cette dualité campagne/ville. Depuis son plus jeune âge, la Creuse a été sa terre d’élection, le lieu enchanté des beaux mois d’été, jusqu’au moment où elle s’y est définitivement installée. Ses très nombreux romans relatent des histoires peuplées de personnages si tangibles et réels qu’ils pourraient faire partie de notre entourage ! Des personnages inoubliables, des destins d’exception, de folles passions, des quêtes envoûtantes et irrésistibles, des romans, aussi mystérieux que bouleversants qui happent le lecteur dès les premières pages.

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1re partieLes Maisonnial

I

Le rideau de macramé à peine soulevé, François Maisonnial regarda son fils dévaler l’allée bordant le pré pentu. Partait-il pour de bon, cette fois, après un de ces affrontements qui régulièrement les dressaient l’un contre l’autre, coqs en colère qui n’avaient jamais cédé d’un pouce ? Dans la cuisine, c’était le drame : la Mélanie reniflait, ne songeait pas à essuyer ses yeux, et son Eugène, le régisseur du domaine, grommelait :

— De quoi te mêles-tu ? Ce n’est pas tes affaires, leurs disputes ! Et si le maître te voit pleurer, ça finira de le mettre en colère. Comme s’il y en avait besoin !

— Eh bien, s’il me voit, je lui dirai ce que je pense. Il en dira ce qu’il voudra.

— Il ne manquerait plus que ça ! Allons, ne te fais pas de bile, ma vieille : il reviendra bien, le gamin.

Mélanie renifla de plus belle.

— Je ne crois pas. Il a vingt-deux ans passés, le gamin, comme tu dis. Et cette fois, le maître a dépassé les bornes. Depuis le temps que ça couvait ! Tant que feu madame Adélaïde était là, elle faisait son possible pour calmer les orages. Mais depuis deux ans qu’elle est partie… Tu peux dire ce que tu veux, mais c’est bien triste, mon homme !

Jean, qui aurait préféré que sa démarche fût plus lente et digne, se demandait ce qui l’avait entraîné si vite : le poids du sac de cuir ventru où il avait entassé quelques vêtements, la déclivité du chemin ou sa propre rage ? Rage, non. Le mot était impropre. Ce que le jeune homme éprouvait était une aversion totale, viscérale, édifiée strate par strate au fil des jours, des années ; chaque scène, chaque algarade ajoutant à la couche des sédiments empoisonnés.

Jean dit mentalement adieu aux poulains qui gambadaient dans l’herbe drue, se dirigea vers les écuries et ordonna au palefrenier de seller un cheval.

— N’importe lequel, Germain, je le ferai ramener au domaine dès demain.

Germain ouvrit des yeux arrondis d’étonnement, pressentit que le torchon brûlait entre monsieur Jean et le maître, s’abstint de tout commentaire et, quelques minutes plus tard, regarda le fils de la maison s’éloigner au petit galop sec d’un alezan de bonne lignée.

Jean, unique enfant de François Maisonnial, s’en allait vers son destin.

Au centre de Brive, il actionna le heurtoir d’un portail à double battant, déposa les rênes du cheval entre les mains d’un valet et se fit annoncer. Depuis sa petite enfance, il connaissait et aimait la belle demeure cossue, sorte d’hôtel particulier, qui était la maison natale de sa mère, née Adélaïde Dumoustier. Avec elle, il avait souvent visité ses grands-parents, que l’on pouvait qualifier de grands bourgeois éclairés. Jouissant d’une certaine fortune, occupant une charge transmise de père en fils, ils affichaient sans ostentation des idées avancées. Leur fille et son frère Arthur avaient bénéficié d’une éducation soignée, hérité les orientations de leurs parents, et Jean se demandait par quelle aberration sa mère, si belle et si fine, était devenue madame François Maisonnial. Par amour ? Possible, après tout : son père était un bel homme qui avait dû faire tourner bien des têtes. À moins que cette union n’ait été l’objet de mystérieuses tractations, si communes qu’elles étaient en quelque sorte la tradition ? Mais dans quel but, pour quelle raison ? En apparence, les Dumoustier et les Maisonnial évoluaient dans des mondes que rien ne rapprochait, qu’au contraire tout semblait séparer. Jean ignorait tout de la rencontre de ses parents, s’était souvent demandé ce qui avait bien pu unir des personnalités si différentes, avait parfois échafaudé des hypothèses rocambolesques, mais n’avait jamais questionné.

Ses pensées changèrent brusquement : sur le palier surplombant le bel escalier en fer à cheval dont les volées s’amorçaient dans le hall dallé à l’ancienne, sa cousine Marie-Sophie l’attendait. Dieu, qu’elle était ravissante ! Elle avait été une enfant charmante, l’adolescence avait à peine altéré sa grâce, mais alors qu’elle atteignait ses dix-neuf ans, sa beauté éclatait, irradiait, au point que Jean resta cloué comme un benêt.

— Alors, mon cousin Jean ? Vous ne me dites rien, vous ne m’embrassez pas ? Entrez vite, mon père et ma mère sont impatients de vous voir !

Jean osa à peine effleurer la tendre joue délicatement rosée, le friselis d’une boucle échappée de la coiffure, et suivit sa cousine. Pénétrant dans le grand salon, il eut un pincement au cœur. Il avait aimé et respecté ses grands-parents Dumoustier et, d’instinct, les cherchait à leur place familière. Ils l’avaient laissée depuis plusieurs mois, se succédant de peu dans le caveau familial. L’oncle Arthur remarqua son trouble.

— L’un et l’autre nous manquent terriblement, mon neveu. Ils nous ont quittés trop tôt, vois-tu. Mais ne nous attristons pas alors que nous sommes si heureux de te voir, n’est-ce pas, Mathilde ?

La tante Mathilde embrassa tendrement son neveu par alliance, se déclara enchantée de sa venue et exprima son souhait :

— J’espère que tu n’es pas ici en coup de vent, que nous pouvons compter sur ta présence durant un vrai séjour ? Nous en serions comblés ! Ta cousine a besoin de compagnie et de distraction, vois-tu.

— Ma tante, je crains que vous n’ayez tout le temps de vous lasser de moi ! J’ai quitté le domaine, je ne compte pas y remettre les pieds et souhaite votre hospitalité, le temps de me mettre en quête d’un emploi.

Chacun se récria, mais, conscient du sérieux de la situation, Arthur Dumoustier lui-même prit la parole :

— Considère cette maison comme la tienne, mon neveu, pour le temps qu’il te plaira. Pour arriver à une telle extrémité, je suppose que tu as traversé de pénibles épreuves. Chacun de nous s’emploiera à te les faire oublier. Ta tante va donner des ordres afin que tu sois installé au mieux, mais tu as sans doute des effets à prendre au domaine ?

— Quelques-uns, mon oncle. Mais surtout, il se trouve que pour venir j’ai monté un cheval appartenant à mon père : je voudrais qu’il soit reconduit à ses écuries.

— Ce sera fait dès demain matin. Et tes vêtements ?

— Que votre valet demande Mélanie : elle veille à tout dans la maison, sait mieux que moi l’état de ma garde-robe et ce dont j’ai besoin. Merci, mon oncle et ma tante, de votre accueil et de vos bontés à mon égard. Je me fais une joie de vivre parmi vous, tout en espérant ne pas abuser. Ma cousine, j’espère être pour vous un compagnon distrayant : je me laisserai mener par le bout du nez à votre guise, je vous en fais la promesse.

Mathilde déclara qu’entre cousins si proches l’entente ne pouvait que régner. Les intéressés assurèrent qu’ils n’en doutaient pas et qu’ils éprouvaient déjà une mutuelle sympathie. Quant à Arthur, il se promit de confesser Jean. Quel éclat avait encore provoqué ce rustre de Maisonnial ? Un de trop, selon toute apparence !

Servi dans de la porcelaine fine, le dîner fut pour Jean un moment d’un agrément rare. Quelle joie que cette conversation animée, que ces échanges au cours desquels des idées parfois contradictoires se répondaient dans la bonne humeur, parfois dans des rires ! Jeune fille bien élevée, Marie-Sophie intervenait rarement, mais toujours de façon spirituelle et, de temps à autre, malicieuse. Ses parents l’adoraient : la manière dont ils la couvaient des yeux le révélait clairement, et Jean les comprenait parfaitement, puisqu’ils détenaient un véritable trésor. Lui-même ne quittait guère des yeux sa cousine et buvait ses paroles, trop rares à son goût. On veilla au salon ; Marie-Sophie joua du piano, se lassa vite, questionna son cousin sur ses dernières lectures, sur les auteurs nouveaux, et Jean constata qu’ils partageaient la même fringale de littérature. Maladie transmise par les grands-parents Dumoustier à leurs enfants Arthur et Adélaïde, qui, à leur tour, en avaient imprégné Jean et Marie-Sophie. Bien qu’aimant raisonnablement lire, Mathilde regrettait chez sa fille ce goût immodéré de la page imprimée. Elle aurait préféré que Marie-Sophie se consacrât davantage aux arts d’agrément : piano, dessin ou aquarelle étaient flatteurs et bien portés, alors que dans l’esprit du temps, le goût de la lecture, chez une jeune fille, avait quelque chose de suspect. Dix heures sonnant au clocher de l’église, l’oncle Arthur avait clos cette soirée qui, pour Jean, avait été si merveilleuse.

Sa tante l’avait conduit à une chambre de bonnes dimensions dont les deux fenêtres ouvraient sur une rue animée. Il avait exploré les merveilles de la pièce aux murs recouverts de toile de Jouy à dominante d’un bleu doux, avait admiré le grand lit immaculé, la superbe commode ventrue et marquetée assortie de son petit secrétaire, les deux fauteuils cabriolet, la cheminée de marbre blanc, les tapis, les aquarelles, le cabinet de toilette bien aménagé… Quel contraste avec l’univers austère du domaine ! Pourtant, Jean dormit mal. Habitué à un silence que rompaient seulement le hennissement d’un cheval ou l’aboiement d’un chien, chaque bruit de la rue pourtant assez calme le troubla. Les bruits ne furent pas seuls à le troubler : il entendit une voix claire et souvent espiègle, contempla sans fin une bouclette rebelle, de magnifiques yeux hésitant entre le bleu et le vert, une silhouette délicieusement féminine… Jean Maisonnial l’ignorait encore, mais ce que l’on appelle communément le coup de foudre venait de le frapper !

De son côté, Marie-Sophie pensa beaucoup à son cousin. Elle y pensa trop, se demanda, en tout bien tout honneur, si elle lui avait fait bonne impression, s’endormit et rêva qu’un beau jeune homme dont elle ne pouvait apercevoir le visage s’enfuyait au galop d’un cheval noir. Elle s’éveilla la bouche sèche, le front emperlé de sueur, les mains moites et le cœur battant à tout rompre. Elle alluma sa petite lampe dont la flamme tremblotait, but un verre d’eau, saisit un livre qui ne parvint pas à la distraire de son presque cauchemar, et se demanda ce qu’il lui arrivait.

Débuta un genre de conte de fées dont les jeunes gens n’aperçurent pas les dangers. Ils firent de longues promenades au cours desquelles Marie-Sophie fit aimer sa ville à son cousin, qui n’en connaissait que les grandes artères où siègent les administrations, le collège où il avait été enfermé durant des années, le marché quelquefois parcouru et dont il gardait un bon souvenir. Marie-Sophie avait fait la moue : qu’était-ce que cela ? Rien, à côté des trésors que recelait la vieille ville !

Elle lui fit découvrir des ruelles pleines de charme, des constructions anciennes dont chacune était un témoignage du passé, du savoir-faire d’artisans qui ne se savaient pas artistes. Jean s’émouvait devant des dates gravées au fronton de portes séculaires, devant les justes proportions et la beauté parfois sévère d’encadrements de fenêtres moulurés, dont la pierre semblait plus sculptée que taillée. Lorsqu’ils avaient leur saoul de vieilles pierres, les cousins prolongeaient la promenade en flânant dans un jardin où des arbres et des fleurs étaient l’écrin d’un kiosque à musique. Et ils parlaient, parlaient, se racontaient, échangeaient leurs vues sur leurs livres favoris, sur la musique, sur les tableaux que possédait le musée de Brive… Il ne fallut que quelques jours pour qu’ils se livrent, pour qu’ils n’ignorent plus grand-chose l’un de l’autre. Un jour, Jean sourit avec un brin de mélancolie :

— Votre destinée est soleil, alors que jusqu’ici la mienne a été ombre !

Avec une violence inattendue, Marie-Sophie avait protesté :

— Tout cela est fini maintenant !

Ce « tout cela » englobait ce qu’avait été la vie de Jean auprès de son père. Les querelles incessantes, les hurlements, les brutalités… Rien ne devait résister à François Maisonnial : l’univers était tenu de respirer au rythme de son souffle. Mais pas plus que sa mère, Jean ne respirait au rythme du souffle paternel. Il aimait bien les chevaux, mais le côté centaure de son père n’était pas le sien. Il s’acquittait de son mieux des tâches qui lui étaient imposées, mais son mieux n’était jamais le bon. Accusé de mauvaise volonté, il était, dans le meilleur des cas, abreuvé de lazzis. Et trop souvent, de terribles crises de fureur remplaçaient les moqueries. L’enfant tremblait de peur, sa mère s’interposait et se faisait elle-même rabrouer. Puis François Maisonnial enfourchait un cheval et allait calmer ses nerfs auprès de n’importe quel jupon. Il n’était pas difficile et avait des goûts éclectiques : belles fermières, femmes du monde ou catins entretenues, tout lui était bon et alimentait les ragots du village et même du pays. Pour son malheur, le petit Jean était né rigoriste : lorsqu’il fut en âge de comprendre les sous-entendus qui se murmuraient, qu’il vit à quel point sa mère souffrait dans son amour-propre, peut-être dans son amour – bien que Jean ne vît pas comment cette femme si fine pouvait aimer une brute débauchée –, la peur que lui inspirait son père devint de l’aversion pure et simple.

Curieusement, l’aversion tua la peur et, calmement mais sans se démonter, Jean répliqua aux remarques cinglantes de son père. Quant aux crises de fureur, il serra les dents pour mieux les ignorer. Ce changement d’attitude n’améliora pas la relation entre le père et le fils. D’abord stupéfait, François Maisonnial s’enragea et chercha des querelles pour tout et rien. Depuis son plus jeune âge, Jean avait le goût de la lecture : bon prétexte pour des algarades et des railleries sans fin. Quand le livre incriminé ne se trouvait pas arraché des mains et lancé à travers la pièce ! Maisonnial s’en prenait alors à son épouse : qu’avait-il épousé cette mijaurée incapable de donner à son fils les goûts d’un homme véritable !

Pourquoi en effet ? La passion de la lecture, Adélaïde Dumoustier en était possédée. Qui d’ailleurs pouvait affirmer que le châtelain, plus qu’à demi paysan, n’avait pas été séduit par cette jolie intellectuelle issue d’une famille considérée, n’avait pas été flatté qu’une jeune fille aussi cultivée l’ait remarqué ? Mais une fois la bague au doigt, la perception des choses change. Pour son mari, la demoiselle de bonne famille était devenue une mijaurée qu’il trompait sans vergogne et humiliait à tout propos. Elle gardait sa dignité, distrayait sa solitude morale en correspondant avec des écrivains de renom. Certains étaient originaires de la région et amis de ses parents : ils avaient été le premier noyau des amis épistoliers. Puis, un charme particulier émanant de sa correspondance, il avait généré un effet boule de neige et de longues lettres aux signatures prestigieuses s’étaient peu à peu empilées dans le secrétaire d’Adélaïde. Dès que Jean fut en âge d’en apprécier le contenu, elle les lui fit lire, le transportant dans un autre univers, dans la vie culturelle et politique de la capitale, parfois dans la vie intime de grands hommes. Cette ouverture sur des engagements marqués influa sur l’enfant et conforta les idées qu’inconsciemment il portait en lui. Ces courriers mettaient François Maisonnial en fureur, mais il n’osa jamais les intercepter.

Quand intervint la première dispute à propos de politique ? Nul ne s’en souvint, tant elle s’enfonçait dans la nuit des temps. Né trop tard, François n’avait pas souffert des désordres de la Révolution, mais le domaine en avait subi les effets. Dans la région, ils étaient restés modérés, mais quelques bandes avaient pillé et, surtout, détruit cultures et récoltes. Le jeune François avait participé à la remise en état de l’outil de travail, en avait profité pour affronter son propre père qui voulait que tout fût « comme avant », ce que le fils désapprouvait : « Vous n’en avez pas assez de faire le paysan, de vous échiner pour des pieds de tabac, de tomates, pour des pruniers à bout de souffle ? Pour l’élevage des chevaux, la contrée est idéale. Pourquoi ne pas profiter de ces chamboulements et s’orienter vers cette voie prestigieuse et plus rentable ? » Les discussions avaient été vives, le père impossible à convaincre. François ne s’était pas soumis. Malgré l’opposition paternelle, il avait acheté de ses deniers une belle pouliche et une jeune jument en attente de pouliner. Comme il l’espérait, la jolie bête mit au monde un petit mâle plein de vie, et les imprécations du vieil Hippolyte n’y changèrent rien : au milieu des pruniers reine-claude et des hautes feuilles de tabac, le jeune élevage avait investi le domaine, dans un climat de tension, d’hostilité permanente que la mère tentait de modérer comme elle le pouvait.

François Maisonnial s’était toute sa vie heurté à son père et, avec son propre fils, il reproduisait le même schéma, envenimé par de fréquentes dissensions politiques. Légitimiste convaincu, François vouait aux gémonies les successeurs de Charles X, dernier roi issu de la branche aînée des Bourbons. Les autres n’étaient, selon lui, que des usurpateurs méprisables. Jean ne partageait pas cet avis, ni celui du petit cénacle réuni chaque semaine dans l’arrière-salle d’un café du bourg. Là, son père trouvait à la fois des arguments qui alimentaient sa hargne conservatrice, des alcools qui excitaient son humeur, de jolies filles complaisantes qui rassuraient sa virilité. Durant les jours qui suivaient ces réunions, François Maisonnial se montrait particulièrement odieux.

Au fil de tendres bavardages, Marie-Sophie recevait les confidences que l’oncle Arthur comptait soutirer à Jean qui, de lui-même, en arriva au moment où sa mère se mit à maigrir, où son visage blafard se crispa sur sa souffrance. François persifla, demanda à son épouse si elle souhaitait ressembler aux héroïnes de ses chers auteurs romantiques. Jean avait blêmi et, sans répondre, sa mère lui avait fait signe d’ignorer cette remarque stupide. Bien qu’il l’en priât, elle avait refusé de consulter, persuadée que la médecine ne pouvait rien pour elle. Lasse des combats, avait-elle encore envie de vivre ? Son fils atteignait ses vingt ans, elle l’avait mené à l’âge où il pouvait prendre sa vie en mains, et la principale recommandation qu’elle lui fit concerna ses idéaux : qu’il ne les renie jamais. Elle vivrait toujours dans son souvenir, de cela elle ne doutait pas, et c’était bien ainsi. Dans sa cuisine, Mélanie pleurait.

Deux semaines plus tard, Adélaïde Maisonnial, née Dumoustier, s’éteignait après de grandes souffrances. Au village, dans le bourg, elle fut regrettée et célébrée. Indignée depuis toujours par la vie faite aux pauvres gens, elle avait, en cachette de son mari, aidé et soulagé de son mieux de trop criantes misères. Ses obsèques furent dignes et simples, suivies par une foule nombreuse, mais les Dumoustier, venus au grand complet, manifestèrent leur tendresse à Jean et leur hostilité au veuf qui, piqué dans son orgueil, les nargua presque. La pauvre Adélaïde en terre, ses parents et alliés montèrent dans leurs voitures et s’éloignèrent aussitôt.

Au domaine, la vie devint plus intenable encore. Bien qu’ayant obtenu de solides diplômes, Jean aidait son père dans l’administration de l’élevage, qui connaissait le succès. Mais le jeune homme n’était plus disposé à subir passivement les éternelles tirades légitimistes et tentait d’argumenter. Ce qui avait été l’idéal du régime de Louis-Philippe lui semblait juste et de bon sens : « Nous chercherons à nous tenir dans un juste milieu, également éloigné des excès du pouvoir populaire et des abus du pouvoir royal », avait, lors de son avènement, déclaré celui qui était roi des Français et non plus roi de France. Ce titre mettait François dans tous ses états et le faisait littéralement écumer de rage. Racontant ces scènes à sa cousine, Jean haussait les épaules.

— J’aurais dû le laisser radoter ! Mais comment supporter sans répliquer les éternelles vieilles sornettes ? Au domaine, à part les reproches à propos de mes lectures, il n’existait pas d’autre sujet de conversation. Et l’inévitable est arrivé, dans des conditions inacceptables. Nous sortions de la messe en compagnie du prêtre, qui nous quitta lorsqu’il aperçut les membres du fameux cénacle de mon père. J’aurais dû suivre l’abbé, mais j’ai répugné à me montrer impoli : j’ai donc salué ces messieurs qui, immédiatement, me prirent à partie. Surpris, je restai à peu près coi, mais, se sentant efficacement soutenu, mon père m’attaqua durement à propos du roi Louis-Philippe qu’il traita de jean-foutre. Le roi a largement déçu mes attentes, mais son action n’est pas entièrement négative et il est des choses que l’on ne peut laisser dire : j’ai donc protesté avec modération et mon père m’a giflé. En plein parvis, devant cinquante personnes qui en ont perdu la voix. Je suis parti dans un silence de mort. Arrivé au domaine, j’ai mis quelques affaires dans un sac, j’ai enfourché un cheval et vous connaissez la suite, ma douce amie.

— Mon Dieu ! Une gifle en public, à un fils de vingt-deux ans qui lui a toujours fait honneur ! Ce n’est pas possible, Jean, cet homme est fou.

— Lui ai-je fait honneur ? Je l’ignore. Je sais seulement à quel point je le déteste, et ce depuis bien longtemps : il n’est pas fou au point de ne pas l’avoir ressenti. Je ne le reverrai jamais.

— Comme je vous comprends !

— Ma chère cousine, je vous demande de me rendre un service. Pour vous, je crois avoir résumé la situation : si vous le voulez bien, soyez mon porte-parole auprès de vos parents. Tout à fait légitimement, mon oncle Arthur désire savoir ce qui a motivé mon départ du domaine, mais j’avoue ne pas avoir le courage de redire cette histoire.

— Là encore je vous comprends. Vous pouvez compter sur moi : je rapporterai fidèlement ce que vous m’avez confié. Je vous en prie, oubliez ces tristesses, à présent.

— Près de vous, je les oublie déjà !

Elle se leva gracieusement et déposa un baiser léger, aérien, sur la pommette de son cousin, qui oublia un instant son cousinage. Ce baiser, qui, tel un papillon, l’avait à peine effleuré, le grisa littéralement.

En quelques mots délicats, l’oncle Arthur laissa entendre que Marie-Sophie avait rempli sa mission et, dans un geste affectueux, la tante Mathilde caressa la joue de son neveu. Ce fut tout. On n’évoqua ni le domaine, ni son propriétaire.

Entre deux pensées pour sa cousine, Jean pensait à son avenir. Quelle carrière embrasser ? Son bon niveau d’études et les relations influentes de son oncle ouvraient les portes de postes avantageux, mais Jean ne parvenait pas à se déterminer : il était éperdument épris, ce qui occupait son esprit à plein temps. Comme tous les amoureux, il passait de l’espoir au désespoir, de l’attente anxieuse au ravissement lorsqu’elle se dirigeait vers lui, grave et un peu rougissante. Alors il la contemplait, transporté. Cependant, parfois, une petite voix surgissait des tréfonds de son inconscient : « Elle est ta cousine germaine, idiot ! » Il refusait d’entendre cette voix et s’abandonnait au bonheur de vivre à ses côtés, de se promener en ajustant leurs pas lents le long de la Corrèze ou sous les ombrages des allées si vertes, d’étreindre la main qu’elle consentait à lui confier… Leur accord était si profond, si parfait, que les paroles n’étaient plus nécessaires. Leurs regards, l’expression de leurs yeux exprimaient ce qui n’avait pas besoin d’être formulé.

Le destin fut scellé lorsque, sous les frondaisons que reflétait la rivière, Marie-Sophie se laissa aller contre son cousin. Elle se trouva entre ses bras, tendre et souple, et ils échangèrent un baiser. Jean perdit un peu la tête, s’empara des lèvres tièdes qui ne se dérobèrent pas, qui répondirent aux siennes… Le premier, il recouvra un peu de raison et s’écarta doucement.

— Nous sommes fous, Marie-Sophie ! Je vous aime à perdre la raison, et entre nous rien n’est possible, vous le savez bien.

— Pourquoi rien ne serait-il possible ? Tout doit l’être, puisque je n’aimerai jamais que vous. Ne me dites pas que je suis une enfant, que la vie s’ouvre devant moi, que plus tard quelque beau parti me tournera la tête. Ces sornettes, je m’attends à les entendre proclamer sur tous les tons. Elles ne seront que sornettes, rien de plus. Jean, je ne suis plus une enfant et, si vous le voulez aussi, c’est vous que je veux. Dès maintenant et pour la vie.

Étourdi, Jean n’en crut pas ses oreilles bourdonnantes. Marie-Sophie l’aimait donc autant qu’il l’aimait, et alors qu’il avait craint de choquer sa pudeur de jeune fille, il découvrait la détermination d’une femme prête à tout pour défendre son bonheur, pour imposer à tous son amour.

— Vous êtes tout pour moi, ma chérie. À un point que vous ne pouvez imaginer. Mais qu’allons-nous devenir ?

— Pourquoi ? À cause de notre parenté ? Qu’a-t-elle à voir là ? Nous sommes cousins ? Voilà qui ne change rien à la profondeur des sentiments qui nous lient.

Il eut une furieuse envie de se saisir de ce corps délicieux, de le couvrir de baisers, de le faire sien à jamais, dans une totale communion. Mais un nuage passa, assombrit l’épais ombrage du grand chêne qu’ils avaient choisi pour confident, pour témoin de leur passion, et Jean résista à la terrible et merveilleuse tentation. Son oncle et sa tante lui avaient fait une confiance totale, qu’il lui était impossible de décevoir. Il devait leur parler. Marie-Sophie se récria :

— Mon amour, si vous parlez à mes parents, nous serons irrémédiablement séparés, soyez-en sûr. Notre salut est dans le silence et le secret.

— À quoi pensez-vous, ma chérie ?

Elle répondit tout bonnement, avec une froide détermination :

— À me donner à vous. Placés devant le fait accompli, mes parents seront obligés de nous unir.

Pour Jean, rien n’était moins sûr. On séparerait alors une jeune fille déshonorée et un garçon coupable d’une horrible bassesse.

— Mon amour, vis-à-vis de vos parents qui sont pour moi la bonté même, je ne peux me conduire de façon si ignoble. Je ne m’y résoudrai pas. Votre père et votre mère vous chérissent et désirent votre bonheur, ma chérie. Et ils m’apprécient, je crois. Faisons-leur confiance. J’ignore si une dispense peut être octroyée pour unir deux cousins, mais eux sauront.

Marie-Sophie doutait, ses sourcils veloutés restaient froncés et elle conclut en déclarant :

— Si mes parents veulent nous séparer et si vous tenez à moi, Jean, il nous restera la fuite. Qui nous empêchera de partir ensemble, de faire notre vie ailleurs ?

Les amoureux reprirent le chemin qui longeait la Corrèze. Elle reflétait maintenant de lourds nuages d’orage que, tout à leurs pensées, ils n’aperçurent même pas. Les premières gouttes tombèrent alors qu’ils franchissaient le portail d’entrée de la maison. Sur quoi pleuraient-elles, ces larges gouttes tièdes, tandis que déjà le tonnerre grondait ?

Jean Maisonnial se conduisit en homme d’honneur : à cela, il tenait résolument. Il s’était accordé une nuit de réflexion, ou plutôt une nuit de sinistre insomnie et, dès le matin, il demandait à être reçu en particulier par son oncle. Le visage soucieux, celui-ci l’invita à le suivre dans son bureau, ferma soigneusement la double porte, s’installa derrière le lourd plateau de chêne de sa table de travail et, face à lui, fit asseoir Jean, qui perdait à vue d’œil le peu d’optimisme qui subsistait en lui. Il était grand temps qu’il parlât à son oncle : celui-ci semblait avoir observé et deviné bien des choses. Jean se lança sans détours :

— Mon oncle, la confession que j’ai à vous faire me coûte, et pourtant je ne peux l’éviter : je suis éperdument amoureux de votre fille Marie-Sophie qui, je le crois, partage mes sentiments.

— Je remarque, Jean, que tu as évité de dire « ma cousine Marie-Sophie ». Parce que tu sais bien où se trouve l’obstacle. Tout d’abord, sache que j’apprécie ta franchise. Ta tante et moi nous doutions un peu de l’évolution de vos sentiments, mais il est bon que la situation soit mise au clair. Nous nous jugeons responsables : deux êtres jeunes et beaux partageant les mêmes goûts et les mêmes idéaux ne pouvaient que s’attirer invinciblement. En vous laissant toujours ensemble, nous avons fait preuve d’une imprévoyance et d’une légèreté que nous ne nous pardonnerons pas, car elles vont causer de grands chagrins. Jean, tu sais à quel point nous adorons notre fille, tu sais également que nous t’aimons beaucoup et que nous aurions aimé t’avoir pour gendre : hélas, votre trop proche parenté interdit toute union entre vous.

— Mais pourquoi, mon oncle ? N’existe-t-il pas de dispense ?

— Je l’ignore, mon neveu, et ne désire pas le savoir : je connais seulement les méfaits de la consanguinité. Ils sont ravageurs et impossibles à contourner. Ne me dis pas que vous ferez le choix de ne pas avoir d’enfant : la nature étant ce qu’elle est, ce serait une mauvaise réponse. D’autre part, un autre paramètre est à considérer : en vous unissant, vous deviendriez en quelque sorte des parias. Je me refuse à accepter que ma fille souffre d’un ostracisme de ce genre. Tu vas devoir partir, Jean, et tu n’imagines pas à quel point j’en suis désolé.

— Je comprends vos arguments, mon oncle, mais vous me désespérez. Il me semble que ma vie se termine à cet instant. Je n’en aimerai jamais une autre, je le sais, je le sens. Marie-Sophie sera mon seul, mon unique amour. L’avez-vous consultée, se rendra-t-elle à vos raisons ?

— Il le faudra bien, mon pauvre enfant. Dès votre retour, dans la soirée d’hier, j’ai su que tu allais me parler et ce que tu me dirais. Comme j’ai su dans quel état d’esprit se trouvait Marie-Sophie. Après nous être concertés, sa mère et moi sommes allés la trouver dans sa chambre. Je ne te dirai rien de notre entretien, sauf qu’il fut pénible. Pour elle naturellement, et peut-être davantage encore pour nous. Avec un immense regret, nous lui avons imposé un séjour de quelques jours chez une arrière-tante de mon épouse, qui l’a accompagnée auprès de cette parente. Le cabriolet les a emmenées à la nuit close.

— Mon Dieu… les chevaux… J’ai entendu les chevaux, leurs sabots, le cliquètement de leurs gourmettes, et je n’ai pas pressenti que vous la dérobiez à mon amour, que je ne pourrais pas même lui dire adieu. Vous vous êtes montré trop cruel, mon oncle.

— Sans doute, mon pauvre petit, mais vos adieux n’auraient-ils pas été plus cruels encore ? Marie-Sophie, si douce habituellement, était en pleine révolte. Ah, tout cela est trop dur ! Brisons là cet entretien, Jean. Pour quelques jours encore, tu es ici chez toi. Mais, quitte à partir, je préférerais qu’au moins pour un temps, tu ne reparaisses pas dans cette ville. J’ai de bons amis dans plusieurs régions, je te préparerai des lettres d’introduction.

— Inutile, mon oncle. Je sais où je veux aller et ce que je veux faire. Je pars sans délai.

II

Deux mois plus tard, debout à l’arrière d’un grand navire blanc, l’aspirant Jean Maisonnial regardait s’éloigner le port de Marseille. Dorée sur le bleu du ciel, Notre-Dame-de-la-Garde ne soulageait ni sa peine, ni le regret poignant de son amour perdu. Que n’avait-il écouté Marie-Sophie, sous le grand chêne du bord de la Corrèze ! Ils seraient aujourd’hui des parias, mais ils seraient ensemble, elle serait à lui pour toujours ! Depuis leur séparation, il ruminait cette pensée, mais, au fond de lui, il savait qu’il n’aurait pas voulu faire de celle qu’il aimait désespérément un objet de scandale et d’opprobre. Dans le brouhaha ambiant, dans le clapot battant la coque il entendait sa voix ; la brise marine était chargée de son souffle ; dans la brume enveloppant ce qui restait de la terre, son visage se dessinait… Pensait-elle à lui ? Malgré l’arrêt sans appel, leurs cœurs battaient-ils toujours à l’unisson, leurs âmes communiquaient-elles dans la même fusion ? Par instants, il était certain de le ressentir. Son chagrin en était-il allégé ou au contraire alourdi ? Il ne parvenait pas à le déterminer, mais savait que cette peine, il la porterait à tout jamais.

Quittant la demeure des Dumoustier, Jean s’était rendu directement à la caserne Brune et avait sollicité un engagement. Après quelques formalités, un sergent lui avait précisé qu’il s’engageait pour cinq ans. Pourquoi non ? Cinq ans, dix ans, quinze ans, l’éternité, qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire, à Jean Maisonnial ? Sans la moindre hésitation, il avait signé. On l’avait alors introduit dans un bureau et dirigé vers un colonel. S’étaient-ils déjà rencontrés ? Peut-être. L’officier semblait surpris, mais ne posa qu’une question :

— Vous intégrez l’armée : quelles sont vos motivations ?

La réponse de Jean lui vint spontanément, et elle était sincère.

— Mon colonel, si l’on me jugeait apte à cette mission, je souhaiterais participer à la colonisation de l’Algérie. Faire bénéficier ce pays des bienfaits de notre civilisation me semble une grande œuvre.

Le colonel leva un sourcil. Ce fut son seul manquement à l’impassibilité. Puis il se leva et pénétra dans la pièce voisine, d’où le bourdonnement étouffé de quelques conciliabules parvint à Jean. Le colonel réapparut et reprit sa place.

— Votre préparation militaire vous donne de droit le grade d’aspirant. Vous êtes dorénavant un officier de l’armée française. Vous devrez d’abord passer la visite médicale, puis vous rendre au magasin d’habillement. Votre feuille de route vous sera remise ensuite. Quant à votre affectation définitive, elle vous sera communiquée dès votre arrivée à Alger.

Alger… L’aspirant Jean Maisonnial allait donc mettre la Méditerranée entre son amour et lui et, incidemment, porter la bonne parole aux habitants des douars algériens. En attendant ce moment, un gros homme dont le ceinturon peinait à contenir la bedaine palpa vaguement la nouvelle recrue, inspecta sa solide denture, le blanc de ses yeux, saisit un papier dont il cocha les cases, signa d’un énorme et illisible grigri puis soupira, épuisé par son effort. Les vraies complications commencèrent au magasin d’habillement. Pour trouver pantalon, chemise et vareuse réglementaires, trois sous-officiers suffirent à peine. Manquaient encore des souliers à la bonne pointure et un képi raisonnablement seyant. Non sans mal, on finit par réunir le tout, ce qui poussa loin dans l’après-midi. Jean se trouva enfin déguisé en soldat. Il était temps : un planton le cherchait pour lui remettre la fameuse feuille de route avant le départ du train qui devait le conduire, après quelques changements, en gare de Pau. Enfourné de justesse dans un convoi de nuit, Jean n’eut pas la force de se demander pourquoi Pau alors qu’il embarquerait à Marseille. Il avait suffi d’une journée pour que l’aspirant Maisonnial sache une fois pour toutes qu’il ne fallait ni chercher à comprendre, ni poser de questions. Rencogné au fond d’un compartiment à peu près vide, il s’endormit, le ventre creux et la tête bourdonnante. Un cahot l’éveilla à temps pour sa première correspondance. Une autre suivit, puis il se trouva sur le quai, à destination, mais à la limite du vertige. Sortir, se faire servir un copieux petit déjeuner, serait-ce de l’insubordination ? Tant pis. Son sac de voyage pesait lourd à son bras, il eut quelque peine à trouver un établissement ouvert puis, enfin adossé à une banquette agréablement rembourrée, il mangea de bon appétit et se sentit redevenir lui-même. Mais où se trouvait la caserne ? Comment s’y rendait-on ? Il ne tergiversa pas et commanda une voiture, ce qui posa à nouveau problème. La tenancière se méfiait de ce garçon à l’allure de civil qui portait une tenue d’officier sans le moindre galon. Le seul et unique dont Jean pût s’enorgueillir ne se trouvait pas sur sa vareuse. Arrivé à destination, il devrait le coudre lui-même. Jean sortit un peu d’argent, expliqua son cas, et la bonne dame s’adoucit aussi vite qu’elle s’était montée. De sa voix où roulaient les cailloux du gave, elle déclara :

— Aucun militaire ne se manifestera à cette heure : vous ne risquez pas d’ennui. En attendant la voiture, finissez de déjeuner tranquillement, en bras de chemise. Et donnez-moi votre vareuse pour que je le couse, votre galon. Vous viendrez me dire merci quand vous en aurez gagné un autre !

Une heure après, Jean se présentait à la caserne. En quelques semaines, il était censé y apprendre les métiers de soldat et d’officier. Il accomplissait ses tâches machinalement, sans goût particulier, sans dégoûts flagrants. Il fallait le faire, il le faisait. En général, il assimilait vite et bien. Parfois, dans son lit étroit, le corps brisé par les manœuvres et les exercices, il parlait à Marie-Sophie et croyait l’entendre lui répondre.

Accostant à Alger, Jean Maisonnial fut d’abord frappé par la blancheur éclatante de la ville, étagée sous le bleu intense du ciel. Puis par son odeur, par son parfum particulier, avant même qu’il le fût par sa rumeur et son bruissement incessants… Dépaysement total. Ce que l’on imagine être le dépaysement et qui n’est que chimère. Ailleurs, on emporte ce que l’on est, ainsi que son ressenti profond. Si la terre corrézienne collait encore à ses semelles, il ne s’en souciait pas. Ce qui emplissait son cœur lui importait infiniment plus. Rien ne le lui ferait oublier. Il ne voulait pas oublier. Jamais.

Au premier choc de sa rencontre avec l’Algérie, Jean se passionna pour ce pays. Dans un premier temps pour Alger la radieuse, dont il apprit à connaître les sites privilégiés, les multiples senteurs des jardins de fleurs, de palmiers, de pins, d’eucalyptus. Assez léger, son service lui permettait de flâner, de voir, d’entendre, de rechercher les traces de civilisations et de colonisations très anciennes, de s’aventurer dans les ruelles de la casbah, de se perdre dans des labyrinthes de maisons pittoresques et de mosquées chargées d’histoire.

Les semaines passaient. À l’état-major, où il grattait du papier, on parlait tout naturellement en sa présence, et les théories développées lui semblaient aux antipodes de ce qu’il découvrait au fil de ses flâneries. Nous prétendions imposer notre civilisation, la substituer à une autre, à d’autres plusieurs fois millénaires ? Et ceci par la force des armes ? Quelle étrange idée ! Jean se forgeait ses opinions et ne les discutait jamais avec ses compagnons d’armes, qu’il fréquentait peu en dehors du service. D’emblée, on lui avait bâti une réputation : on le disait distant et hautain, ce qui était faux. Il tenait à sa solitude, voilà tout. Elle lui permettait d’allier le souvenir de l’inoubliable passé à la richesse de ses découvertes actuelles. À part cela, il était apprécié de ses chefs, et on ne l’ennuyait pas.

Puis, à son grand ébahissement, l’aspirant gratte-papier Maisonnial gagna son galon de lieutenant et rejoignit un régiment de spahis. Il en fut heureux. Exercer un commandement sur de valeureuses troupes indigènes était un honneur et, modestie mise à part, il devait reconnaître que, sous le burnous, il avait fière allure !

Il quitta Alger et l’état-major qu’il ne regretta pas, gagna la Kabylie qui l’impressionna chaque jour davantage. Comment aurait-il pu imaginer l’enchaînement des reliefs tourmentés, les montagnes où l’oued Sebaou prend sa source au milieu d’invraisemblables chaos ? Comment imaginer la multitude de villages suspendus aux flancs des sommets, parfois à des hauteurs vertigineuses ? Et les genêts d’or qui parent la wilaya de Tizi-Ouzou et qui lui ont donné son nom ? Comme il l’apprit, c’est dans une phase précédente de la colonisation française qu’un col fut baptisé du nom de la plante épineuse aux fleurs éclatantes… Devant de perpétuels miracles de la nature, Jean songeait à l’éternel rêve de suprématie de l’homme, à son insatiable quête de pouvoir, aux vestiges qu’avaient laissés là les Phéniciens, les Romains… Quelles marques laisserait la France, dans ces régions d’une splendeur sauvage ? Lui, l’humaniste, espérait que son pays graverait son empreinte en donnant aux populations un peu de bien-être et, surtout, le savoir et la connaissance.

Le peu de bonheur que Jean Maisonnial pouvait encore connaître, il le connut à cette époque, en Kabylie. Pour les armes de son pays et sous les ordres d’un général qu’il respectait sans toujours l’approuver, il combattit l’émir Abd el-Kader, qu’il respectait également. Ainsi va la guerre ! Au fond, Jean était un civil et un philosophe déguisés en soldat. Ses livres lui manquaient, il fuyait les plaisantins de garnison, mais ses hommes se seraient fait tuer pour lui et il avait parfois la joie de rencontres imprévues. Quand, dans un village isolé à l’escarpé d’une montagne, il liait connaissance avec un jeune officier dont la mission était d’enseigner la lecture, l’écriture et le calcul, il l’enviait et aurait alors volontiers troqué épée et burnous contre un porte-plume et le regard noir et passionné de gamins qui seraient l’Algérie de demain. Il se lia avec certains enthousiastes que l’armée avait par hasard faits pédagogues, qui s’étaient pris au jeu d’une tâche passionnante, et avec qui il resta en relation.

Et en lui l’esthète vibrait : les combats et les tâches indignes oubliées, tout n’était que beauté. Couleurs, formes, mouvement, musiques et rumeurs dégageaient une splendeur, une majesté indicible. Dans la lumière violente, dans le vent sec et brûlant, le galop des chevaux soulevait une poussière dorée, les étendards bariolés claquaient, dans la course le souffle manquait, l’exaltation montait, faisant pour un moment tout oublier.

Bienheureux instants trop fugaces. Rébellions terriblement réprimées, marchands du temple de plus en plus influents, l’Algérie idéale dont avait rêvé le général Bugeaud changeait d’orientation et le lieutenant Maisonnial perdait ses illusions.

Privé de ses livres, il tenait un carnet de route, relais du cahier-journal tenu depuis sa prime jeunesse. Il y déversait ses espoirs et ses doutes, ses regrets et ses nostalgies, le lancinant souvenir de son amour. Il ne recevait aucun courrier, n’avait aucune nouvelle, ne possédait pas même un portrait de celle qu’il aimait et le déplorait amèrement. Cependant, dans son enfance, sa mère lui avait découvert des dons pour le dessin et les avait encouragés. Depuis les croquis la représentant, depuis qu’elle n’était plus, il avait oublié cette aptitude et la retrouva tout à coup. Dans son carnet il esquissa quelques traits, les affina, s’exaspéra, persévéra… Présente dans son cœur, Marie-Sophie devait l’être sur le beau papier du petit registre. Il fallut des jours et des jours d’efforts, de découragements et de regains d’enthousiasme, mais un soir elle fut là, le regardant de ses yeux clairs, avec, près de la tempe, la bouclette toujours échappée de sa sage coiffure. Sous la tente qui était son abri, à la lueur d’une bougie, Jean Maisonnial contempla son œuvre et, le visage dans ses poings noués, il pleura.

Le lendemain, il commençait un autre portrait. Il en fit de nombreux, prit de la hardiesse et s’attaqua à d’autres sujets, principalement à ses spahis et à leurs montures, qu’il croquait rapidement, en plein exercice. Il recherchait la vie, le mouvement, la lumière, et parvenait assez souvent à ses fins. Le bloc-notes initial ne fut bientôt qu’un parmi beaucoup d’autres, qui furent à la fois journal et carnet de croquis.

Cinq ans. Cinq ans à la fois longs et courts. Son engagement tirant à sa fin, Jean tenta d’en tirer le bilan et n’y parvint pas : il avait changé et pourtant était resté le même. Il avait vu des merveilles, des dévouements sans bornes et des horreurs impardonnables, auxquelles il se félicitait de n’avoir pas participé. Régiment d’élite, le 1er spahis n’était pas employé aux basses besognes qui, au fil des années, se multipliaient. Malgré des promesses d’avancement mirifiques, Jean ne renouvellerait pas son engagement. Il rangerait l’Algérie au creux chaud de ses souvenirs et, il en était certain, de sa nostalgie. Toujours il regretterait ses spahis. Ils avaient organisé une fantasia en son honneur, cadeau somptueux dont les images violentes et colorées resteraient à jamais en lui. Que leur avait-il donné, lui ? Son respect et son attachement, auxquels ils avaient été sensibles. Eux lui avaient communiqué un certain sens de la grandeur, de la dignité, de la générosité et, dans un domaine voisin, lui avaient inculqué la passion du cheval. À lui né dans un élevage et à qui son père n’avait jamais pris la peine de donner ce goût ! Il allait rentrer au pays et savait ce qu’il y ferait. Deux de ses fidèles l’aidèrent dans le choix de deux jolies juments et d’un étalon plein de feu, qui voyageraient dans le bateau qui bientôt le ramènerait en France.

III

Le retour du fils Maisonnial fit grand bruit, d’autant qu’il ne réintégra pas le domaine familial. Arrivé en étrange équipage, il s’était installé une espèce de campement provisoire à la Ribière Haute, un domaine resté à l’abandon mais qui, de par la succession de sa mère, lui appartenait en propre.

On jasa davantage encore quand tous les corps de métier investirent la vieille maison dont le lierre masquait à demi la façade harmonieuse, s’attaquèrent au terrain certes un peu escarpé, mais surtout envahi de taillis exubérants. L’indiscrétion d’un apprenti maçon acheva de stupéfier : le maître avait exigé que la réfection des écuries précédât celle de l’habitation. Son étalon et ses deux juments primaient : lui-même se débrouillerait avec les moyens du bord.

— Monsieur Jean possédait donc des chevaux ? Pourtant il ne s’intéressait pas à ceux de son père quand il vivait au domaine ! Deux juments et un étalon ?

— Oui, et un beau ! Noir, brillant… Sur son poil, ses mouvements font comme des vagues brillantes. Le maître dit la robe. Les juments sont de belles bêtes aussi. Mais ils sont drôles, ses chevaux, pas comme ceux de par chez nous. Vous croyez qu’on peut ramener des chevaux d’Algérie, puisque c’est là-bas qu’il était ?

Les supputations se firent hésitantes. Des juments, un étalon… Le gamin Maisonnial n’allait tout de même pas entreprendre un autre élevage, concurrencer son père à deux lieues de chez lui ? La rumeur parvint aux oreilles du maître du domaine, qui ne fit qu’en rire.

— Grand bien lui fasse ! Il n’y connaît rien. Seulement occupé de bouquins et autres calembredaines, il n’a jamais rien voulu savoir des chevaux.

Le « gamin Maisonnial » avait maintenant vingt-huit ans et une personnalité affirmée. « De l’acier trempé », dit un jour le vieux curé à qui il avait jadis servi la messe. Ce temps était révolu. Il avait gardé de l’amitié pour celui qui avait accompagné son enfance, qui avait été un soutien pour sa mère, mais il ne franchit pas la porte de l’église. Les épreuves l’avaient détourné du culte, et ce qu’il avait vu, entendu, le persuadait de l’action pernicieuse des religions, quelles qu’elles fussent.

Alors qu’il venait d’arriver, que son chantier se mettait en place, il avait reçu la visite de son oncle Arthur. Bien que ses cheveux aient blanchi, celui-ci n’avait guère changé, mais son visage de bon vivant était grave.