Embarcadère sud - Jacques Hirt - ebook

Embarcadère sud ebook

Jacques Hirt

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Opis

"J'étais ailleurs et j'y écoutais battre nos cœurs"L'Ile St-Pierre, au milieu du lac de Bienne, possède deux embarcadères. Celui du sud, discret et niché dans la verdure, sert à la modeste navigation de plaisance. Sous le regard de Jean-Jacques Rousseau, tout n'y est que rêveries et promenades…Jusqu'à ce que Thu tia, après une nuit amoureuse, se penche sur l'eau. Un corps se balance dans les vaguelettes paresseuses, une corde autour du cou.Un deuxième cadavre est découvert le lendemain à La Neuveville.Le commissaire Bouvier, de retour d'un séjour à Arles, soupçonne que ces deux cadavres pourraient avoir un lien avec celui du berger de Camargue, englué dans une mare de pétrole brut. Et là-bas, en Libye, une éthiopienne est ébouillantée…Un polar passionnant qui fait voyager les lecteurs de Suisse en Lybie, en passant par la France !EXTRAIT– Et sinon ? s’enquit Bouvier.– Quelqu’un a passé, répondit Thu tia. Mais n’a vraisemblablement rien emporté. D’ailleurs, que dérober à Fernand ? Sa seule richesse, c’est ses souvenirs. L’intrus s’est quand même occupé de son portable. Le voici, dit-elle en brandissant un sachet plastique. Il a été vidé de son contenu et soigneusement écrabouillé à coups de marteau. Nous avons aussi emporté le marteau à tout hasard : empreintes, ADN…– Aucune chance de trouver une photo, regretta Beaucaire, pour autant que Fernand en ait pris.– Mais il y a un détail étrange, releva Thu tia. L’agresseur s’est emparé du téléphone après avoir tué Fernand et il est venu jusqu’à sa bergerie pour le débioter…– Débioter ? s’enquit Beaucaire.– Oui, débioter. On dit comme ça, chez nous. C’est démanteler, démonter, détruire, synonyma Bouvier.À PROPOS DE L'AUTEURJacques Hirt est né en 1937 et vit à La Neuveville, aux confins de la Romandie. Il obtient son brevet d’instituteur à Porrentruy puis poursuit ses études aux universités de Neuchâtel et Berne. Il enseigne au Collège du District de La Neuveville dont il sera le directeur pendant trente ans. Après trois mandats au Conseil de ville, il est élu maire de sa cité. Il exerce cette fonction pendant douze ans et préside aussi la Conférence des maires du Jura bernois. Il participe activement aux destinées culturelles de son pays, au sein de commissions cantonales et interjurassiennes. Il est l'auteur de Une Bière pour deux, Le Fourmi-Lion, Carré d’Agneaux, Embarcadère sud, Deux Meurtres et demi aux Éditions RomPol.

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1

Le commissaire Bouvier venait d’arriver en Arles.

Il se consacra aussitôt à ce qui était devenu un rite pour lui. À peine ses bagages déposés à l’hôtel, sur la place du Forum, il sortit de la cité romaine et s’engagea sous les ombrages du boulevard des Lices. C’était l’heure où les terrasses hélaient promeneurs et passants. Il ne s’arrêta pas. Il ne céda pas à l’appel trouble des pastis ou à celui, corsé, des petits noirs. Ses yeux caressèrent à la dérobée le fuseau de cuisses hâlées croisées haut sous une de ces jupes estivales qui commencent très tard et finissent très tôt. Une jeune femme remarqua son regard. Elle s’en amusa, à la fois flattée et ironique. Mais sans modifier sa position.

Deux tables plus loin, un homme l’observait en piquant une olive noire dans une soucoupe.

Le farniente tenta le commissaire de toutes ses paresses nonchalantes. Il devait cependant y aller sans perdre de temps et céder à l’envoûtement toujours renouvelé. Ensuite, il aviserait. Mais d’abord cela, et son esprit serait libéré.

En s’éloignant du café, il éprouva la sensation désagréable de deux yeux fixés sur son dos. Il ne se retourna pas. Ce serait se trahir. D’ailleurs, qui pouvait être au courant de sa présence en Camargue ? Le réceptionniste de l’hôtel, certes. Mais ici précisément, en ce moment-là ? À moins d’avoir été attendu…

Au rond-point, il obliqua à droite. Les confettis de soleil qui tombaient des feuillages lui faisaient fête. L’ombre et la lumière. La vie et la mort…

Il arriva.

Les Alyscamps, ainsi qu’on les nomme en provençal, étaient assoupis dans une tiédeur envoûtante. Il marqua un temps avant de s’engager dans les Champs Élysées d’Arles la Romaine, séjour des âmes des hommes vertueux. « Et nous, les femmes ? » aurait aussitôt protesté l’inspectrice Thu tia Trang. « Vous aussi, vous surtout » se serait amusé Bouvier en abordant l’allée des sarcophages.

Les Romains avaient établi leur nécropole le long de la grande voie venant de Marseille. Tout voyageur, toute légion romaine allant vers l’Espagne passait par ici, défilant entre une double allée de tombes. Hommage des vivants aux défunts et salut des trépassés à ceux qui les rejoindraient bientôt…

Comme à chaque pèlerinage, car c’en était un pour lui, un trouble indicible s’empara du commissaire. Il déambula lentement au milieu de l’allée des sarcophages. La haute voûte des arbres en faisait une cathédrale d’où les échos auraient été bannis et où l’oreille attentive pouvait parfois entendre un murmure, car même le chant des oiseaux s’y faisait discret. Seule, la brise du soleil couchant se permettait de répondre. Le dialogue chuchoté de deux éternités…

Plus de quatre-vingts générations étaient venues se recueillir ici, plus de deux mille ans s’étaient écoulés. Seuls subsistaient le bruissement des âmes ailées et le frémissement retenu des frondaisons.

Bouvier s’arrêta à mi-chemin. À cette heure, l’allée était déserte. La mélodie ne se jouait que pour lui. Ses harmonies lui ouvraient les voies du grand mystère. Elles l’enveloppaient, reprenaient en variations douloureuses ou délicieuses, jouaient des nuances infimes du regret de l’être aimé ou du soulagement de la souffrance. Il les discernait avec de plus en plus de précision. Il était tout près de les comprendre, lui semblait-il. Et alors il pourrait répondre…

Cet espoir fou l’envahit, le submergea. Combien de fois s’était-il penché sur un corps, presque toujours happé et défiguré par une mort violente, et lui avait-il murmuré des paroles de quiétude ? Mais, plus souvent encore, chuchoté des questions. Car seuls les morts savent.

Et ils se taisent.

Ici, dans les Alyscamps, ils étaient près de parler, de lever la grande inconnue. Bouvier retint son souffle, se baissa pour mieux percevoir le susurrement qui s’élevait des tombes. Il était bien là, mais hélas indistinct.

Au bout de l’allée, quatre colombes s’envolèrent brusquement. Bouvier se redressa, fouilla l’allée des yeux. Une silhouette masculine disparut dans la pénombre des ruines de l’église Saint-Honorat.

La musique s’était tue.

Ce n’était pas encore pour cette fois. Le mystère ne lui serait pas révélé aujourd’hui. Il reviendrait…

Pendant qu’il rebroussait chemin, la nostalgie lui souffla que Gauguin et Van Gogh étaient venus peindre ici. Eux, peut-être savaient-ils. Et était-ce parce qu’ils savaient, que leurs couleurs étaient devenues éclatantes, ivres de vie ? Ou qu’ils avaient plongé dans la démence ?

Il reviendrait…

Après quelques pas, il se retourna brusquement. Non, la silhouette n’était pas reparue. Il secoua la tête pour chasser une idée étrange. Il se méfiait des prémonitions. Les hommes y sont lamentables. Encore un privilège féminin…

Entre deux sarcophages, l’ombre se faisait velours. Après les peintres, son ami Paul Jean Toulet vint un instant lui tenir compagnie :

Dans Arles, où sont les Alyscamps,Quand l’ombre est rouge, sous les roses,Et clair le temps,Prends garde à la douceur des choses,Lorsque tu sens battre sans causeTon cœur trop lourdEt que se taisent les colombes :Parle tout bas, si c’est d’amour,Au bord des tombes.

Il retrouva bientôt l’agitation du boulevard des Lices. À la terrasse du café, les femmes de tout à l’heure s’en étaient allées. D’autres se confiaient des secrets avec un regard en dessous chargé de « tu ne le répéteras pas » qui ferait bientôt cancaner toute la ville. Certaines éclataient soudain de rire. Elles devaient parler de mecs…

L’homme à l’olive n’était plus là.

Qu’était devenue la silhouette qui s’était esquivée tout à l’heure et qui, aux Alyscamps, avait fait s’envoler les colombes ? Ne s’agissait-il que d’une seule et même personne ?

Le commissaire, par nature, ne croyait guère au hasard, cette incapacité de l’homme à expliquer les choses. Il était certain de ne pas connaître celui qui semblait l’épier. Il venait pourtant de l’apercevoir deux fois de suite dans une cité où il n’était plus revenu depuis plus d’un an. En outre, il n’était pas en mission.

Il s’attabla, commanda une chopine de vin des sables. Du gris, au nez de fleurs blanches et au bouquet de poire fraîche. Il y trempa les lèvres et se retrouva aussitôt en vacances.

Ce matin même, le commissaire les avait déposées toutes deux à Fontvieille.

Sa femme avait d’abord choisi l’abbaye de Montmajour où l’avait tentée un cours sur l’histoire de l’art consacré à l’architecture romane. Puis elle avait cédé à l’invitation insistante d’une amie. Toujours aussi bienveillante, elle sacrifia les arcs en plein cintre à la peinture contemporaine. Tout en la pratiquant, elles pourraient se raconter ce qu’elles n’avaient pas eu le temps de se dire ces six derniers mois, malgré des rencontres et coups de fil hebdomadaires.

Moins de dix kilomètres le sépareraient de sa femme pendant leur séjour. Ils auraient certes pu loger à la même enseigne, mais ils savaient chacun par expérience que la situation se dégraderait rapidement pour incompatibilité de fréquentations.

Madame Bouvier s’était donc inscrite à un atelier d’aquarelle. Attention : pour élèves avancées ! Pendant la journée, ce seraient les cours et la pratique dans les paysages provençaux. Elle en reviendrait avec des coquelicots et des tournesols plein les yeux. Sa jupe de coton écru embaumerait la lavande. Ses rires prendraient l’accent du midi. Ils se retrouveraient en fin de journée, sur une placette où une fontaine pleurerait un chagrin de pluie à l’ombre de vieilles murailles. Par centaines, les hirondelles trisseraient dans les frondaisons. La brise des Alpilles offrirait sa fraîcheur câline.

Goûter à l’instant…

Oui, mais…

Elles étaient quinze caillettes, il était seul moineau. Les caillettes pépieraient pinceaux, gazouilleraient couleurs, roucouleraient nuances. Le moineau n’y entendrait guère, n’oserait lancer une croche et se réfugierait sur une autre branche. Monsieur se résignerait, se coincerait le bec. Madame sentirait son ennui. Monsieur s’impatienterait. Madame commencerait à s’énerver qu’il s’impatientât. Monsieur hocherait de la tête pour montrer que tout allait bien. Madame secouerait sa chevelure pour regretter qu’il dût hypocriser… Ce qui aurait commencé dans une sensuelle indolence se terminerait en subjonctifs imparfaits, matière délicate s’il en est. Mais d’un érotisme très relatif.

D’ailleurs, si Bouvier lui avait demandé de l’accompagner en Arles pour retrouver son ami le commissaire Beaucaire, cela n’aurait pas été mieux et se fût aussi terminé en périlleuses conjugaisons.

Sa femme, après des années d’efforts, avait obtenu qu’il ne ramène pas de cadavre à domicile. Il suffirait d’une journée avec Beaucaire pour qu’il en ramène à l’hôtel. Puis les deux copains en emmèneraient quelques-uns en excursion. Pour combler les temps morts…

Bouvier avait fait la connaissance de son collègue arlésien au siège d’Interpol, à Lyon. C’était il y a une dizaine d’années. Un séminaire y avait été organisé à l’intention des commissaires divisionnaires. Il était consacré à la montée du terrorisme et à ses nouvelles filières. Bouvier y avait été délégué par la Fedpol, la police fédérale, qui recourait de plus en plus fréquemment à ses services.

À peu près du même âge, les deux policiers s’étaient rapidement découvert des goûts communs. La musique, mais point trop contemporaine : des compositeurs baroques aux français du début du XXe siècle, la poésie et les vins. Puis un soir où une bouteille de côtes-rôties les avait poussés à la confidence, ils s’étaient avoué leur timidité ébahie à l’égard des femmes. Mariés depuis belle lurette, ils admettaient ne les avoir toujours pas comprises, en être régulièrement déconcertés et encore à la recherche de leur mystère.

– Et que les dieux nous préservent de le découvrir ! s’exclama Beaucaire.

– Ah, la magie du mystère ! soupira Bouvier qui resta pensif un instant avant d’ajouter : « Mais je crains qu’elles n’aient percé le nôtre. »

– Si elles nous ont devinés, plus d’étonnements, plus de surprises… Que peuvent-elles alors trouver en nous ?

– Encore un mystère ! Et quand tu connaîtras Thu tia…

– Thu qui ?

– Tia. Mon inspectrice cambodgienne. Thu tia Trang. Elle a moins de vingt-cinq ans. Eh bien, lorsqu’elle te regarde de ses yeux baignés d’innocence, tu as l’impression d’être à…

– Vraiment ? À… ?

– Oui, à…

– Et tu arrives à assumer ? Tu fais comment ?

– J’apprends. Je découvre. Tous les jours. Ma vie n’y suffira pas, mais j’aurai touché au mystère. Je lui aurai même arraché un rien. « Comme aux Alyscamps », ajouta-t-il mentalement.

– Désespérant, non ?

– Au contraire. Quel plaisir, chaque matin, de se lever en se disant : « Aujourd’hui, peut-être… »

– Et tu en as connu de ces aujourd’hui qui t’ont récompensé ?

– Oh oui ! Dans une mélodie, dans un vin, dans un poème, dans un mot d’enfant, dans les yeux d’une femme…

Beaucaire marqua un temps avant de compléter :

– Ici, un aficionado ajouterait : et pourquoi pas dans une passe parfaite du toréador ?

– Aïe ! s’exclama Bouvier. En sa présence, évite toute allusion à la corrida ! Ou tu verras les yeux de Thu tia s’assombrir en te fixant…

– Elle désapprouve ?

– Pire. Aussi longtemps qu’on n’aura pas préalablement enfermé et aveuglé le toréador, enfoncé des piques dans ses flancs, puis tranché les muscles de sa nuque avant qu’il affronte le taureau.

– Mais elle est sadique, ton inspectrice !

– Non, plutôt logique en l’occurrence. Et par ailleurs… Tu verras par toi-même quand tu feras sa connaissance : elle est merveilleuse !

Le commissaire Bouvier consulta sa montre, acheva de déguster son gris des sables et sa solitude rêveuse. L’inspectrice et lui n’étaient convenus que d’une chose : elle descendrait à l’hôtel du Forum ce jeudi en fin d’après-midi. Puis, en début de soirée, le commissaire Beaucaire viendrait les y retrouver pour les conduire dans un restaurant proche du Théâtre antique.

Le chef de la police arlésienne avait passé une semaine à La Neuveville l’année précédente, en compagnie d’un de ses adjoints. L’inspectrice Thu tia Trang était alors absente. Encouragée par son patron, elle suivait alors un cours à l’Institut de police scientifique de l’Université de Lausanne. Douée comme elle l’était, il ne doutait pas qu’elle accéderait rapidement au grade de commissaire. Pendant la visite des Français, elle avait été désavantageusement remplacée par le brave caporal Jeannet. Mais sa rondeur, son accent traînard et sa placidité les avaient ravis et confortés dans leurs préjugés à l’égard des Helvètes.

Bouvier avait initié ses hôtes aux arcanes de la procédure bernoise et à ses propres méthodes d’investigation. Cela pour l’officialité. La majeure partie du séjour avait en réalité été consacrée aux choses essentielles : escapades et gastronomie. Beaucaire lui rendait maintenant son invitation. Avec la même planification du travail.

Au début de l’été, Thu tia Trang avait réalisé un rêve : l’achat d’une moto. Mais pas une de ces bécanes qui, comme les roquets, compensent par le bruit l’absence de volume. Une vraie, « avec des couilles », avait-elle osé devant un Bouvier éberlué. Toute la cité en avait été chamboulée. On en avait parlé « Chez Pierrette », potinière locale où se retrouvaient les détenteurs de la vérité apéritive ; au marché, entre poireaux et carottes ; au Conseil de ville pendant qu’un municipal logorrhéique se référait à l’Athènes antique et s’égarait sur l’agora ; et jusqu’au Conseil de paroisse où l’on déplorait respectueusement la passivité divine devant un tel dévergondage. Mais tous devaient admettre que, moulée dans sa combinaison de cuir et chevauchant son cube rouge vif, elle en jetait !

En cette fin du mois d’août, elle avait décliné l’offre du commissaire et de sa femme de l’emmener en voiture. « Trop bourges », n’avait-elle pas dit. Elle était partie une semaine auparavant pour rejoindre Arles par les routes de campagne. Depuis, aucune nouvelle.

Appuyé à la balustrade du balcon sur lequel donnait sa chambre, Bouvier rêvassait en observant les déambulations des passants sur la place du Forum. Pablo Picasso et Manitas de Plata l’avaient fait ici même des années auparavant. En face, câlinée par le soleil couchant, la terrasse du café Van Gogh s’assoupissait dans une ivresse de lumière. Bouvier viendrait y boire un verre, une nuit, pour communier avec le peintre, essayer de voir avec ses yeux le ciel noir piqué d’étoiles jaunes… Aller jusqu’au bout de soi-même, frôler le grand mystère.

Un écho diffus tira la ruelle de son assoupissement. Il s’amplifia sans devenir désagréable, avec les sonorités caractéristiques d’une puissance sur la réserve. Puis elle apparut. Un tour de la place sous les arbres à faible allure, les pistons ronronnant comme un chat qu’on caresse. Arrêt devant l’entrée, moteur au ralenti. Point mort. Une jambe gainée de cuir en point d’appui. Elle retira son casque intégral, secoua la tête, passa les mains dans ses cheveux qui s’ordonnèrent en un tombé impeccable. Elle était en train d’abaisser la fermeture à glissière de sa combinaison quand le voiturier sortit.

– Le garage est tout près. Un coup d’accélérateur et vous y êtes. Il suffit de contourner la fontaine et d’enfiler l’impasse. C’est au bout. Voulez-vous me confier les clés ?

– Et quoi encore ? Débarrassez-moi plutôt de mon bagage.

– Mais, Madame, vous pouvez me faire confiance, je connais les motos !

– Pas la mienne.

Un petit coup de gaz et elle disparut.

Mais elle allait revenir, chacun le savait : les attablés du Van Gogh, quelques mecs désœuvrés qui glandaient sous les arbres, le voiturier devant la porte vitrée et là-haut, Bouvier sur son balcon. Ils attendaient tous. Juste pour voir…

Thu tia était bottée, entièrement revêtue d’un cuir noir très souple. Sauf à la gorge, où le zip était tiré sur une échancrure en forme de promesse. Rien, parfois, ne peut être plus nu qu’une femme habillée.

Elle leva la tête vers le balcon, sourit à son sourire.

– Me voilà, chef. La piscine… ?

– Derrière, dans le jardin.

– Dans cinq minutes ?

Il était assis en bermuda quand elle arriva dans un peignoir qu’elle jeta aussitôt sur une chaise longue. Elle s’aspergea sous la douche, plongea, se laissa saisir par la fraîcheur, s’abandonna à son étreinte, resta le plus longtemps possible sous l’eau. Elle expira d’un coup. Des bulles éclatèrent à la surface puis elle jaillit dans un éclaboussement espiègle. Elle s’ébroua et partit en crawl glissé sur deux longueurs. Elle finit en faisant la planche et riant de plaisir.

Quand elle sortit du bassin par un rétablissement devant le commissaire, un serveur apportait deux coupes de champagne. Bouvier lui en tendit une.

– Bienvenue en Arles !

Elle ne prit pas la peine de s’essuyer. Les derniers rayons du soleil mettaient des étoiles dans les gouttelettes qui perlaient sur sa peau mate.

– Vous m’avez devinée, dit-elle en levant son verre. Juste ce qu’il me fallait. Ah, que c’est bon !

– Bonsoir, Thu tia !

Elle reprit une gorgée, la laissa s’insinuer lentement en elle, posa sa coupe à même le sol et s’allongea sur un transat.

– Bonsoir, commissaire ! Si vous le voulez bien, on ne se dit rien pendant cinq minutes ?

La curiosité le tenaillait pourtant. Par où était-elle passée, avait-elle fait des rencontres ? Avait-elle toujours voyagé seule ? Et ses soirées ?

Elle avait fermé les yeux sur son jardin secret.

Un cyprès, par-dessus les toits de tuiles romaines, montrait du doigt des cirrus roses. Dans le ciel qui blanchissait, des hirondelles dessinaient des broderies avec des gazouillis d’enfants. La timide brise du soir osa ses parfums de collines tièdes. L’étoile du berger s’alluma.

– Bon, je suis retapée. À vos ordres, chef !

– Dans trois quarts d’heure, au bar !

Les deux commissaires devisaient en prenant l’apéro quand les conversations dans la salle s’interrompirent soudain. Le barman leva les yeux. Bouvier sut avant de se retourner sur son tabouret. C’était comme lorsqu’elle entrait au commissariat. Certaines personnes pénètrent dans une pièce sans que rien n’y change. D’autres font le vide. Thu tia donnait l’impression qu’on venait d’aérer.

Elle descendait les dernières marches. Cheveux souples qui câlinaient la nuque. Robe de coton blanc, d’une simplicité extrême, tenue par deux brides ténues sur des épaules dénudées. Décolleté gourmand, hanches étroites. Des jambes qu’on avait envie de contempler trop longtemps. Escarpins légers. Et des yeux d’une innocence fatale.

Beaucaire se tourna vers son ami, à la fois incrédule et interrogateur.

– Oui, c’est elle, mon cher.

Il avait à peine fait les présentations qu’elle s’était juchée sur un tabouret et commandait un citron pressé. Elle n’y ajouta qu’un peu d’eau, presque pas de sucre. Quand elle porta le verre à ses lèvres, un frisson parcourut la colonne vertébrale de Beaucaire dont les gencives se rétractèrent par anticipation. Elle but longuement, se passa le bout de la langue sur les lèvres et regarda à tour de rôle les deux divisionnaires qui l’observaient. « Eh oui ! Et alors ? » disaient ses yeux.

Puis elle se tourna vers Marjorie.

Beaucaire avait eu l’élégance d’emmener celle qu’il appelait « mon inspectrice ». Thu tia avait d’abord tiqué en entendant ce possessif macho. Mais elle s’était aussitôt rappelée qu’elle disait couramment « mon chef ».

Marjorie était une rousse aux yeux verts et à la peau picorée de taches de son. Son goût pour les menus plaisirs l’avait faite légèrement boulotte et guillerette. Elle était de celles dont la compagnie avait la saveur d’une friandise. À peine les présentations faites, les deux jeunes femmes sororisèrent avec des rires complices en dessous, laissant les commissaires à leurs mâles supputations.

Beaucaire les conduisit à « La Grignote ». C’était à quelques pas, un peu caché dans la rue Favorin. Le commissaire avait du tact. Il n’avait pas choisi un de ces restaurants haut de gamme où la simple pensée de l’addition met les invités mal à l’aise dès les amuse-bouches.

Ce fut une cassolette de loup de mer puis de la gardiane.

Bouvier se demanda si son confrère était réellement le gourmet qu’il prétendait être. Deux mets en sauce à la suite, cela confinait à la faute de goût. Elle était atténuée par l’excellence des plats et l’entrain de leur hôte.

– Honneur aux produits locaux et à la cuisine traditionnelle ! Ailleurs, vous auriez au mieux du bœuf, au pire de la vachette déprimée, dit Beaucaire. Ici, on vous servira du taureau noir de Camargue. Le même que celui que vous pourrez admirer dans les manades. À propos, vous montez à cheval ? C’est indispensable pour parcourir la Camargue authentique.

Thu tia s’était promis de le faire. L’aventure la tentait. Mais répondre maintenant engagerait son chef, lui forcerait presque l’étrier. On ne hisse pas impunément un commissaire sur un camarguais, fût-il blanc.

Marjorie lui fit à la dérobée une moue incitant à la prudence. Elle lui raconterait plus tard les tartarinades équestres de son chef. On était en France, et plus encore : dans le sud. La fiction y dépasse toujours la réalité. Quand il parlait de randonnées équestres – en prononçant le u – Beaucaire devenait John Wayne. Quand il cavalcadait, ça craignait…

Thu tia éluda la question. Bouvier également, par prudence piétonne.

Leur mutisme dissuada Beaucaire d’insister. Il poursuivit donc dans la gastronomie.

– Vous le faites mariner avec oignons, ail, carottes, persil et épices dans du châteauneuf du pape pendant quarante-huit heures. Puis vous égouttez les morceaux et les saisissez à feu vif dans une sauteuse. Vous les recouvrez ensuite de votre marinade où ils doivent mijoter à feu doux pendant au moins deux heures. Servie avec du riz camarguais, la gardiane du chef est inoubliable.

Thu tia, qui avait renoncé au repas de midi pour arriver à temps en Arles, lui fit honneur avec un appétit de gardian. Les deux commissaires en étaient à l’âge où le moindre excès exaspère le taux de cholestérol et se venge sur le tour de taille. Ils renoncèrent au dessert et finirent par un café bien serré. Ils purent, la conscience tranquille, mais taraudés par l’envie, jalouser les inspectrices. Elles complétèrent leur menu avec une crème brûlée à la lavande.

La nuit fut soudain déchirée par les hurlements d’une sirène. Un gyrophare érafla les baies vitrées du restaurant. Des pneus crissèrent. Une portière claqua.

Un jeune homme fit irruption dans la salle, la parcourut des yeux et fonça vers leur table.

– Inspecteur ! s’irrita Beaucaire, je vous avais pourtant interdit de me déranger !

– Oui, Monsieur le divisionnaire, je sais, je suis navré… J’ai essayé de vous atteindre sur votre portable, mais…

– Je l’ai fermé, exprès !

– C’est pourquoi je me suis permis…

– Ah, vous vous permettez, maintenant ! Et l’équipe de piquet, elle fait la féria ? Putain, con ! Si c’est pour m’annoncer une broutille du genre crime passionnel à la hache, je vous jure que…

Le silence s’était installé autour des tables voisines. Certains se penchaient dans leur direction, se délectant par avance d’un drame qu’ils pourraient déplorer en toute hypocrisie.

Beaucaire fit signe à son subordonné de baisser le ton et de s’approcher encore.

– C’est le gardien de la réserve des Coussouls, déplora-t-il à voix basse. Il nous a signalé des mouvements suspects.

– Quoi, il recommence, le Fernand ? La semaine passée il nous a déjà alarmés pour rien !

Il jeta un coup d’œil circulaire puis se tempéra pour devenir professionnel.

– Vous avez lancé les mesures de première intervention, je présume.

– Oui, commissaire. Une patrouille est partie quadriller le secteur. Avec les équipements infrarouges et les chiens. Elle doit être maintenant sur place.

– Parfait. Vous me tenez au courant de la moindre anomalie. Je me mets sur écoute.

Le jeune inspecteur salua et disparut. En rejoignant sa voiture de service, il jeta à la dérobée un regard sur les deux jeunes femmes en se disant que la charge de commissaire ne comportait pas que des désavantages.

Beaucaire pria ses hôtes de lui pardonner l’incident et se lança dans l’explication qu’il leur devait pour satisfaire leur curiosité :

– Les Coussouls de Grau sont une réserve naturelle. La dernière steppe semi-aride du continent. En plein milieu se trouve Cossure, un ancien verger industriel. Il y a trois ans, une filiale de la Caisse des Dépôts consacrée à la biodiversité l’a acheté pour y entreprendre une importante opération de réhabilitation. Chez vous aussi, je présume, les banques ont leurs bonnes œuvres, comme les dames patronnesses d’antan. Une manière de racheter leurs écarts. Pour les unes et les autres.

– Et alors ? Ça bronze les kiwis ? impertinenta Thu tia qui n’avait pas parcouru des centaines de kilomètres pour se préoccuper de la politique fruitière de la haute finance. Elle hésitait depuis un moment entre s’évader dans les rêves et commander un second dessert.

Beaucaire n’aurait jamais toléré une telle insolence de ses subalternes. Cela ne se remarqua pas ici, car il était gentilhomme. Et il le démontra :

– Vous voudrez bien m’excuser. Voyez-vous, dans le midi, une fois que l’on commence… Je vous la fais courte. On est en train d’y construire une bergerie ainsi que des abreuvoirs pour les éleveurs de moutons. Des vols d’outils, de ciment et de cuivre ont été déplorés. Même une machine de chantier.

– Pardonne-moi, mon cher. Est-ce qu’ici on dérange un commissaire, que dis-je, un divisionnaire, pour de telles bagatelles, ironisa Bouvier ? Et ce déploiement de forces…

– Bien sûr que non. Un cas particulier. C’est un secteur sensible. On lui applique le plan Vigipirate.

– Dans une réserve naturelle ?

Beaucaire soupira, saisit sa tasse à café, constata qu’elle était vide, la reposa, fit signe au garçon.

– Nous aussi, bien serrés ! lança Thu tia qui connaissait les habitudes de son chef.

Leur hôte se passa la main sur la barbe. Il la portait courte, à la manière d’Hemingway, avec lequel il montrait quelque ressemblance. Il en était fort satisfait : quel mec ne le serait pas ? Une allure de baroudeur prêt à toute aventure, pourvu qu’elle comporte un danger. Une gueule burinée de correspondant de guerre et de chasses africaines. Cette étrange et perverse séduction de l’amateur de boxe et de corrida. De jolies femmes aussi, avec ce regard… Non pas celui, vulgaire, qui déshabille, mais celui qui devine.

L’inspectrice était perplexe. Illusion, faux-semblant, derniers feux d’un macho sur le retour ? Elle sirota une gorgée de café en guignant par-dessus sa tasse. « S’il avait vingt ans de moins, il mériterait peut-être un détour, pensa-t-elle. Mais uniquement par curiosité. »

– Oui, dans une réserve naturelle, confirma Beaucaire, qui ignorait avoir pris à l’instant un mauvais coup de vieux. Le plan Vigipirate a été lancé ici en raison du danger terroriste. Il erre comme un taureau noir, vicieux, qui hanterait la plaine. Il mugit, bave, racle le sable du sabot. Personne ne sait où ni quand il va charger. La menace rôde, hésite, ruse, insaisissable mais toujours présente.

Le commissaire se citait. Pire : il se gargarisait. Il lui arrivait de resservir des passages d’un exposé devant le Conseil régional dont il était assez fier et dont la presse régionale avait relevé l’éloquence. Si le compliment n’était pas sincère, il pouvait toujours servir…

Il fit une pause avant d’asséner l’image finale :

– C’est, comment vous dire ? C’est aussi terrible et aussi beau qu’une corrida.

Bouvier retint son souffle. Thu tia leva la tête. Ses yeux s’étrécirent quand elle fixa Beaucaire. Ce furent trois secondes de suspense qui durèrent une éternité. Elle ne dit rien. Mais, à moins d’un miracle, la cause du commissaire était entendue.

Les deux inspectrices profitèrent du silence soudain tombé pour s’entretenir en aparté. Thu tia conclut : « C’est un stage, d’accord, mais un stage de vacances ! »

Elles se levèrent d’un mouvement, devant leurs chefs interloqués.

– On sort en boîte, lancèrent-elles d’une seule voix. À demain !

Les deux commissaires ne purent qu’encaisser le coup, mais se reprirent rapidement. Beaucaire commanda deux cognacs. Ils y trempèrent les lèvres en songeant au fossé des générations. Bouvier enchaîna pour ne pas croupir au soleil noir de la mélancolie :

– Danger terroriste, disais-tu ? Quel danger ?

– Vous, les Suisses, sûrs de leur impunité ! Mais vous êtes aussi dans le collimateur. L’oléoduc va de Fos sur Mer à Karlsruhe. Avec un embranchement dans l’Entredeux-Lacs, comme vous dites…

– Et il passe ici dans cette réserve naturelle ?

– En plein !

2

Il petit-déjeunait quand son portable grésilla.

– Excuse-moi, c’est Beaucaire. Je sais, nous n’avions rendez-vous que dans une heure, mais que veux-tu ? Un pépin…

– C’est notre boulot, le rassura Bouvier. Et j’ai comme un pressentiment, ajouta-t-il en avalant un morceau de croissant qu’il venait de couronner de confiture de figues. Tu vas me parler de Fernand ?

– Oui. Mais pas maintenant. Pas le temps. Dans la voiture. Si ça t’intéresse.

– Et comment !

– Ton inspectrice, tu la laisses faire la grasse matinée ou tu l’emmènes sur l’affaire ?

– Tu ne la connais pas. Elle nous en voudrait pendant des jours. De plus, malgré sa nuit en boîte, elle est fraîche comme un gardon. Je l’entends d’ici. Elle fait des bassins dans la piscine.

– Bon, dis-lui que Marjorie passera la prendre à l’hôtel dans une demi-heure. Pour toi, ce sera dans cinq minutes.

Comme sa femme n’était pas présente, Bouvier étala une bonne couche de beurre sur sa dernière moitié de croissant, puis une généreuse épaisseur de confiture, plongea le tout dans son bol de café et s’en reput goulûment. Il regarda autour de lui. Un gentleman se sert d’une pince à sucre même quand il est seul. Lui se bâfrait… Encore des efforts à faire ! En traversant le jardin, il se passa discrètement le revers de la main sur les lèvres pour effacer toute trace de son crime diététique.

Elle venait de sortir de l’eau et s’essuyait.

– Votre collègue vient vous chercher dans moins d’une demi-heure.

– Parfait, ça bouge ! Il y a quoi, à l’affiche ?

Une sirène déchira la quiétude des ruelles, puis de la place du Forum.

– Un programme intéressant. Marjorie vous mettra au parfum. À tout à l’heure !

Et il disparut.

Une portière claqua. La sirène se remit à hurler, les pneus gémirent quand ils démarrèrent. Aux étages, les premières fenêtres s’ouvrirent alors que la voiture tournait déjà à l’angle de la rue.

– Tu sais où est le garage ? lança Thu tia. Tu vas y garer ton bahut et tu me rejoins ici.

Marjorie tourna la clé de contact de la voiture de service sans plus poser de questions. « Merde, se dit-elle, elle a repris le dessus ! Déjà cette nuit, c’est elle qui m’a persuadée d’aller en boîte. Bon, faut dire qu’on en jetait, nous deux ! Et si elle conduit comme elle danse, ça ne va pas être triste ! »

Elles étaient toutes deux habillées de saison. Tennis aux pieds, jean et chemisettes de coton. La rousse en vert pâle, la noiraude en jaune timide. Pas un signe de fatigue, aucune trace de la frénésie nocturne. Et même pas maquillées. Jeunes, tout simplement.

Thu tia consultait une carte.

– Tu m’indiques la route et l’endroit ? En gros. Ensuite, ce sera une pression sur la taille, à gauche ou à droite.

– Pas une tape sur l’épaule ?

– Ça m’étonnerait que tu lâches une main. Non, non ! Les deux autour de la taille, éventuellement croisées sur le nombril. Au début, en tout cas, jusqu’à ce que ça ne craigne plus.

– Dis, t’as déjà embarqué ton commissaire ? Il se tient comment, lui ? Où ?

– J’ai pas encore osé. Lui non plus.

– Et tes copains ? Aussi à la taille ? Je veux dire : toujours à la taille ?

Inutile de répondre. Marjorie n’avait probablement jamais fait de moto, mais elle subodorait certaines particularités de la conduite mixte. Avec un soupçon de perversité.

– Bon, tu me pointes le trajet, putain con, comme on dit ici ? Et enfile ça, on va rejoindre nos grands chefs.

Sous leur casque intégral, leurs corps parurent soudain plus menus, plus fragiles. Mais aussitôt que l’engin fut lancé, l’impression de fougue et de puissance l’emporta.

Comme elles se dirigeaient vers l’est, elles n’apercevaient que le côté des mas, des haies et des arbres plongés dans l’ombre. À travers la visière fumée, la plaine camarguaise était pareille à un lavis. Une horizontale à peine hésitante, ponctuées de verticales noires. Des pointes de lance effilées, parfois isolées, souvent en faisceaux, visaient des souvenirs d’étoiles. À la fois sentinelles jalouses et ermites pensifs, les cyprès philosophaient à l’écart.

Hier, quand avide de fraîcheur Thu tia avait fait halte dans les bras de leur ombre, près du moulin de Daudet, elle les avait entendus soupirer. Était-ce parce qu’elle avait ouvert très grand sa combinaison de motocycliste avant de s’étendre ?

L’aiguille du compteur vissée sur cent trente, la moto et les deux jeunes femmes ne formaient qu’un seul corps qui paraissait non pas propulsé mais happé vers l’avant, comme le vent l’est parfois par le grand large. Quand elles rattrapaient une voiture, un simple mouvement du poignet sur les gaz, et elles l’avalaient en une large courbe.

Marjorie avait rapidement assimilé la dynamique des courbes. Elle était maintenant détendue, accueillait sans crispation l’air matinal qui s’insinuait sous sa blouse, relâchait la pression de ses mains sur le ventre plat de Thu tia. Elle éprouvait l’envoûtante ivresse de la vitesse mêlée à ce sentiment de puissance qui permet de la maîtriser d’un effleurement du doigt.

Elles laissèrent sur leur droite la nationale pour Martigues et Marseille. À Saint-Martin-de-Crau, elles s’engagèrent dans un chemin qui cisaillait la plaine caillouteuse vaincue par l’acharnement des hommes. Les champs jaunes allaient bientôt donner leur troisième coupe de foin de Crau. La prochaine, la dernière, ne serait pas effectuée. Elle serait proposée sur pied aux éleveurs de moutons.

Puis elles contournèrent une bergerie basse, à proximité d’un puits, qui ne servait plus qu’à abriter les moutons en transhumance.

C’était là, comme dans un film fantastique.

Un énorme monstre noir était vautré sur les herbes frêles. Il était pris de violentes convulsions, s’aplatissait soudain quelques instants, comme pour apaiser sa douleur, puis éclatait en déchirements, en jets de sang noir qui retombaient pour former une mare grandissante. La pieuvre immonde fouaillait la terre de ses tentacules, changeait constamment de forme sous la souffrance. On ne savait encore de quelle bête effrayante elle allait accoucher.

Des voitures, des camions s’agglutinaient autour de la masse gluante, comme des mouches sur une plaie suppurante. Mais la blessure dégorgeait et dégorgeait encore, intarissable. Les véhicules durent bientôt reculer.