Crimes à Temps perdu - Christine Antheaume - ebook

Crimes à Temps perdu ebook

Christine Antheaume

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Opis

Quand l’impensable se mêle à l’inconcevable, quand l’émotion se mêle au suspense.Un malheureux enchaînement de circonstance, et la vie de Laurène bascule. Quand l’impensable se mêle à l’inconcevable, quand l’émotion se mêle au suspense, cela donne Crime à Temps Perdu. Comment une simple mère de famille devient-elle tueuse en série ? C'est assez complexe si l'on en croit le récit de l'héroïne qui nous fait partager les affres de son addiction au crime. Et cela semble parfaitement logique si l'on suit le raisonnement qu'elle est amenée à tenir pour conserver intact le bonheur quotidien de sa famille. Au fond, une meurtrière sommeille en chacune de nous, dès lors que ceux que nous aimons sont menacés. Mais toutes les menaces sont-elles réelles. Temps perdu c'est le nom de l'impasse où habitent les principaux protagonistes de cette histoire... qui pourrait se produire dans votre quartier. Connaissez-vous vraiment vos voisins et vos amis ? Découvrez le récit étonnant d'une mère de famille qui devient tueuse en série, et narre comment s'est développée son addiction au crime.EXTRAITLa sonnerie du téléphone nous tire de nos agapes. Marc se lève en grognant et va dérocher d’un pas traînant. Il revient deux minutes après.— C’était Diane. Elle avait oublié de te demander, ce matin, si tu pouvais lui garder Alexis mercredi après-midi. Sa nounou n’est pas là.— Et que lui as-tu répondu ?Marc me chipe une châtaigne et me dévisage, un peu étonné par ma question, dont la réponse lui semble évidente.— Mais, ma chérie, que voulais-tu que je lui dise ? J’ai dit qu’il n’y avait aucun problème ! Tu es bien là, mercredi ?Évidemment, il n‘y a aucun problème. Oui, je suis bien là mercredi. Comme tous les autres jours, d’ailleurs. Et le fait que je sois à la maison signifie, dans l’esprit de mon mari, que je ne travaille pas. Or, je suis en retard dans ma biographie. J’ai promis à Lili Dasté de lui envoyer la première partie de mon travail jeudi, afin qu’elle puisse apporter des modifications éventuelles. Mais cette donnée, Marc a du mal à la faire pénétrer dans les couches profondes de son cerveau. Il n’imagine pas une seconde que ce petit service demandé par Diane puisse me gêner le moins du monde.À PROPOS DE L'AUTEURChristine Antheaume a travaillé dans le secrétariat, la publicité et l’enseignement. Elle vit à Port Sainte Marie, village du Lot et Garonne dont elle est la correspondante de presse.

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Table des matières

Résumé

CRIMES À TEMPS PERDU

Du même auteur :

Résumé

Un malheureux enchaînement de circonstance, et la vie de Laurène bascule. Quand l’impensable se mêle à l’inconcevable, quand l’émotion se mêle au suspense, cela donne « Crime à Temps Perdu ». 

Comment une simple mère de famille devient-elle tueuse en série ? C'est assez complexe si l'on en croit le récit de l'héroïne qui nous fait partager les affres de son addiction au crime. Et cela semble parfaitement logique si l'on suit le raisonnement qu'elle est amenée à tenir pour conserver intact le bonheur quotidien de sa famille. Au fond, une meurtrière sommeille en chacune de nous, dès lors que ceux que nous aimons sont menacés. Mais toutes les menaces sont-elles réelles. Temps perdu c'est le nom de l'impasse où habitent les principaux protagonistes de cette histoire... qui pourrait se produire dans votre quartier. Connaissez-vous vraiment vos voisins et vos amis ? 

Christine ANTHEAUME

CRIMES À TEMPS PERDU

Dépôt légal novembre 2010

ISBN : 978-2-35962-091-7

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

© couverture de Hubely

©Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Éditions Ex Aequo

42 rue sainte Marguerite

Du même auteur :

— Marc ! Il est sept heures ! »

En semaine, cette petite phrase provoque inévitablement chez mon mari tous les symptômes du coma dépassé. Pourtant, je sais qu’il suffirait d’un mot pour assister à un processus de guérison instantané apparenté au miracle. Je connais le sésame qui pourrait ouvrir ses paupières lourdes. Il suffirait que je prononce le mot « chasse ». Marc alors jaillira de son lit, sautera dans son pantalon et rampera sous le lit à la recherche de ses chaussettes. J’y perdrais mon latin, si je l’avais appris.

Mais ce matin, par lâcheté, je n’ai pas envie de prononcer le mot prodigieux, sous peine d’encourir une grasse matinée solitaire. Le samedi matin est fait pour la tendresse et la tiédeur des draps. L’examen rapide du petit bout de Marc qui dépasse de la couette laisse présager que l’homme est profondément endormi, et que le danger de sa désertion est provisoirement écarté.

Georges doit venir le chercher tout à l’heure. Il ne sera pas prêt. Tant pis, je le laisse dormir, et je me laisse profiter de sa chaleur, pour un bref répit.

Le jour naissant a peint la vitre de teintes pastel. Octobre décore la fenêtre d’une buée discrète. Nous ne fermons jamais les volets. J’aime voir l’aurore s’infiltrer peu à peu dans la chambre et éclairer doucement nos rêves. L’automne pénètre dans la pièce et pose sur le lit sa lumière d’ivoire, en envoyant par la croisée entrouverte un petit souffle d’air frais, léger comme une respiration.

— Qui se lève tôt s’éveille de bonne heure ! 

Ça y est, Marc est déclenché. Ce n’est pas encore tout à fait sa voix, ce filet rauque et éraillé ; ce n’est pas encore tout à fait son regard, ces pupilles qui cherchent visiblement la place des trous… C’est Marc en phase de réveil. Déjà, ses tics lui reviennent, il ne m’a pas épargné ses citations vaseuses.

— Qui a pondu cette maxime qui passera à la postérité ?

— Un poète méconnu. Marc Forestier.

— Enchanté de faire votre connaissance, cher méconnu. 

Il se jette sur moi et m’assomme de baisers féroces.

Le carillon de l’entrée sonne ma délivrance. Le mot « chasse » lui revient brutalement à l’esprit et il bondit sur ses pieds en délaissant sa proie. Il n’a déjà perdu que trop de temps.

— C’est Georges ! Vite ! 

Ses yeux s’allument comme des gyrophares en mission urgente. Je l’entends dégringoler l’escalier et ouvrir la porte. Des murmures noyés dans une odeur de café montent bientôt de la cuisine.

Tous les ans, l’automne me vole Marc au saut du lit. La chasse est une rivale impitoyable. Marc ne peut résister à son appel. Lui, le sédentaire forcené, se met à vagabonder des heures d’affilée dans les champs et les sous-bois, bravant le froid matinal, pour me ramener en triomphe un faisan faisandé ou un vieux lièvre que nous ne mangerons jamais.

Petit déjeuner escamoté, toilette minimale, gros pull jeté sur sa chemise, mon homme ferme déjà la porte sur le silence de la maison. Georges, entouré de ses deux braques, trépigne sur le perron, la moustache bien peignée et les bourrelets fermement enserrés dans un pantalon de velours. Précédés par les chiens, ils partent, fusil en bandoulière, vers leur marche guerrière. Georges court et massif, quatre-vingt-dix pour cent de matière grasse, Marc dégingandé comme un échassier, chères silhouettes dépareillées.

J’ouvre la fenêtre sur l’automne.

Devant mes yeux, les vitres offrent un tableau somptueux. Notre maison, cramponnée au flanc d’un coteau, domine le village. Encadrée par les volets, la Garonne court vers l’horizon. Les maisons de Montjoie enrubannées d’une brume rousse s’agglutinent dans le décolleté des collines. C’est une vision dont je ne me lasse pas.

Le matin est tendre comme savent l’être les petits matins. Le jardin exhale une odeur brune de fumée, de mouillé et de rouillé. C’est un parfum qui m’émeut toujours, celui de la mort douce, de milliers de petites vies sur leur déclin, jetant leurs derniers feux, brillant du meilleur d’elles-mêmes. Le plaqueminier régnant sur la pelouse agite encore fièrement ses feuilles laquées, mais les châtaigniers du bois, derrière le jardin, affichent déjà leurs petites trahisons. Leurs feuilles sont déjà rongées de taches brunes. C’est beau et pathétique, cette lutte perdue d’avance. La nature lance son chant du cygne. J’aime l’automne à jamais…

Le réveil sonne. Il y a école. Le cœur plein de scrupules, j’extirpe Arthur de ses rêves improbables, mauvaise fée rompant un charme magique. Mon fils s’étire, ouvre les olives noires de ses iris en me décochant un sourire qui vaut tous les trésors du monde.

Je l’aide à enfiler son survêtement, à retrouver ses chaussettes et sa lucidité. Je ratisse sa tignasse en friche d’un coup de peigne, lui prépare son chocolat. Au-dessus du bol, ses grands yeux où la nuit traîne encore passent sur moi sans me voir.

Et, tout à coup, c’est parti. Une étincelle allume ses prunelles, la machine démarre. 

— Dis, maman, est-ce que les loups, ça existe en vrai ? 

 Un petit-déjeuner avec Arthur, ça ressemble un peu à un interrogatoire musclé mené par un commissaire sadique. Il est à l’âge où l’on croit pouvoir résoudre tous les pourquoi, où toutes les questions appellent forcément une réponse nette et indiscutable. Dans son monde tiré à la règle, il n’y a pas de place pour l’imprécision.

Je lui tends une tartine destinée autant à le nourrir qu’à étouffer ses futures interrogations, mais il a de la suite dans les idées. Sa petite voix flûtée émerge de la bouillie de pain beurré :

— Parce qu’Alexis, il dit que ça existe pas.

Et ce que dit Alexis est du pain bénit.

— Oui, ça existe, mais plus beaucoup. Il y en a quelques-uns en liberté, et un peu dans les zoos.

— Alors, y’en a encore ou y’en a plus ? 

Il fait la moue. Le « je crois », les « peut-être », les incertitudes déguisées ne sont pas les réponses carrées et définitives qu’il attend. Ses huit ans ne s’en satisfont pas.

— Allez, dépêche-toi, où tu vas encore être en retard ! 

On plante là les loups et on attrape son cartable. Dehors, le soleil frissonne sur la pelouse. Arthur traîne les pieds.

— Tu m’inscris au foot, cette année ? 

Il a oublié les loups. Je suis habituée à ces virages en épingle à cheveux.

— On va voir.

— On va voir quoi ? 

Soupir. Il ne lâchera pas le morceau. Me poussera jusque dans mes derniers retranchements, jusqu’à m’y faire basculer. Sa frimousse est plantée devant moi, me barrant le passage, attendant mon verdict, petit mâle aux cheveux brossés comme un gazon anglais, duplicata miniature de Marc, à une différence près : Marc a les yeux bleus et rieurs, même au repos. Ceux d’Arthur sont deux flaques de nuit.

— Si tu es sage. 

Il ronchonne en remontant ses chaussettes vagabondes, dont l’élastique fatigué lui fait des infidélités. Il n’aime pas les si.

Je le pousse dans ma Deux-chevaux.

Monsieur Godinot, le voisin, nous fait un signe, agitant sa vieille main ridée. Il est en train de fixer un panier d’osier sur le porte-bagages avec des sandows.

— Bonjour, Madame Forestier. Bonjour, galopin !

Arthur m’enfonce son index sur l’épaule.

— C’est quoi, un galopin ?

— Un gentil garçon. 

Arthur sourit. La Deux-chevaux hoquète.

Nous partons sur les routes de l’automne.

L’absence de mes deux hommes me procure une plage de temps confortable, que je vais mettre à profit pour avancer mon travail. Sur mon bureau m’attend mon fouillis familier. J’allume mon ordinateur, je m’assois devant le manuscrit de Lili, sans volonté précise. J’effleure de mes yeux quelques lignes, écris un bout de phrase dans la marge, chipote sur un mot, rature le tout. Tapote sans conviction sur le clavier. Je fais semblant de travailler, mime les gestes, pour attirer l’inspiration, mais aujourd’hui, c’est un jour sans. Je rêvasse vaguement de choses et d’autres, surtout d’autres, celles que je devrais faire, et finalement, pour m’aérer les neurones, je finis par me lever pour aller à la fenêtre.

Je suis négresse.

Enfin, nègre aux éditions Roblot. Grâce à Freddie, un copain de la fac, qui m’a mise en relation avec son éditeur de beau-père, voilà trois ans que je façonne et réinvente la vie d’ex-stars en mal de médiatisation, d’actrices déchues et d’aventuriers méconnus. Ils sont tous persuadés d’avoir vécu une expérience exceptionnelle, et me chargent de révéler ces innombrables destins « uniques » à la face du monde C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Lili Dasté, vieille comédienne sur le retour, un témoin du siècle, comme elle se nomme elle-même avec une petite moue faussement modeste. Mais ne le sommes-nous pas tous ?

Elle me confie des cassettes bavardes ou des feuillets complaisants du récit de sa vie. À moi l’honneur de transformer cette mémoire égocentrique en best-seller palpitant.

Pour l’instant, les affriolantes histoires de coulisse de Lili me laissent froide. Pourquoi insister ? L’inspiration me laisse tomber aujourd’hui, je suis en train de gaspiller mes précieuses minutes en élucubrations inutiles. Ce matin, je ne noircirai aucune page. Mes feuilles peuvent se rassurer, elles resteront vierges.

Mon esprit n’est pas au travail, il est à l’automne.

Comment résister à l’appel de la fenêtre ouverte ? Dehors, octobre joue ses dernières scènes avant la relâche hivernale. C’est un spectacle dont je ne me lasse pas. Le soleil pétille sur les dernières roses, sur la prairie qui dégringole vers la Douvre. Sur le béret du père Godinot, aussi. Le bonhomme revient de sa promenade et lève un nez curieux vers mes fenêtres. Il m’aperçoit. Un sourire plisse ses bajoues. Je hoche discrètement la tête, assez nettement pour qu’il perçoive ma politesse, mais avec assez de réserve pour le dissuader de me faire la causette.

Dans notre lotissement, où chaque maison n’est séparée de sa voisine que par une haie de troènes, le moindre mouvement de troupes est repéré par le radar Godinot. Retraité, célibataire et crevant d’ennui, l’affût constitue l’attrait principal de ses trop longues journées. Si mon nez pointe au carreau, le petit vieux est là pour le voir pointer. Si je veux jouer au ballon avec Arthur, il vient aussitôt me prodiguer ses conseils ou se transforme en supporter. À la longue, c’est pesant. Il y a des jours où je ne supporte pas. Ses bonnes intentions et sa sollicitude servie toute chaude me plongent parfois dans une accablante sensation d’étouffement.

Au fond, je l’aime bien, ce petit vieux. À distance. Sa rage de vivre, sa bonne humeur, ses talents de jardinier et son intérêt pour toute chose qui n’est pas lui sont à porter à son crédit. Il n’est pas de ces vieux grognons qui réduisent le monde à leur petite personne. Celui-là croque la vie à plein dentier.

Il la boit aussi avec une soif jamais étanchée. Tout le monde le sait, ici, que la bouteille est la plus fidèle compagne de Godi.

Par contre, mon voisin de gauche, Monsieur Desvignes, est du genre courant d’air. Pour lui parler, il faut vraiment le faire exprès. Il appartient à l’espèce rare et appréciée des discrets. Célibataire, partant tôt, rentrant tard, médecin de son état, un cabinet à Montjoie, toujours bondé… Ne jardine pas, n’organise pas de méchoui sur sa pelouse, n’a jamais besoin de notre scie à métaux ou de notre perceuse… Le voisin idéal, en quelque sorte.

Il lui arrive, le week-end, de traînasser sur une chaise longue en lisant le journal, d’étendre son linge au soleil ou de mettre une cassette de Vivaldi dont les accents majestueux viennent saluer nos repas dominicaux. En ces circonstances, nous avons parfois échangé quelques mots, une petite conversation polie qui ne dépassait pas les considérations météorologiques. En gros, nous sommes en bons termes, et son apparition épisodique est loin d’être une contrainte.

L’un rachète l’autre.

Déjà dix heures. Une heure que je passe à traînasser. Tiens, je vais aller voir Diane, ça me donnera peut-être du cœur à l’ouvrage.

Au Grenier de Diane, c’est l’ambiance fébrile des jours d’affluence, la folie douce du samedi matin. Grincement de tourniquets, froufrous joyeux des soies qu’on agite, ragots murmurés au creux de l’oreille, sonorités claquantes des interpellations. Quelques ménagères armées de poireaux et de kilos de sucre laissent tomber leur paquetage pour redevenir des femmes. Des bras farfouillent à pleines brassées dans les casiers, flairant la petite jupe pas chère ou le tricot de saison. Deux ou trois bourgeoises à la bouche pincée picorent un pull, une robe, en se demandant ce qu’elles font là, l’air de ne pas y toucher, l’œil rivé sur la finition des coutures, traquant la maille filée ou l’ourlet décousu.

Sitôt entrée, je me régale. J’aime observer Diane vanter la qualité d’un tissu, la coupe d’un manteau, écouter sa mauvaise foi jamais prise en défaut, son bagout outrageusement flatteur ou insolent, selon son humeur ou la tête de la cliente, s’extasier d’une voix de satin devant la trouvaille d’une acheteuse venant de faire l’affaire du siècle. Et oublier de dire que des affaires du siècle, elle en voit passer quelques dizaines par demi-journée.

« — Cette petite robe est une merveille ! Dommage que je ne l’aie pas vue avant vous, sinon je ne l’aurais pas mise en circulation. Je me la serais gardée pour moi ! Ça vous ira bien, Madame Trognard, ces rayures vous amincissent. Si vous voulez mon avis, Madame Chapotot, le vert vous rend anémique, prenez plutôt le rouge… »

De la caisse, elle m’adresse un petit sourire complice et me fait signe de venir la rejoindre. Je me poste à sa droite et l’aide à plier des vêtements et à les enfourner dans des sacs en plastique. Parfois, j’ai du mal à cacher mon amusement devant les mines de mon amie, qui joue son one woman show en continu, avec un plaisir évident. Diane enjôleuse derrière ses boucles, Diane distante avec le sourcil levé, Diane clown, Diane effrontée, Diane vulgaire. Diane caméléon. Je ne sais pas quel numéro me fait le plus rire.

Une grosse dame à fanons roule vers la caisse, peau crémeuse et yeux ripolinés, seins dodelinant sous l’angora, coinçant sous ses abattis une robe du soir bleu pâle. Diane se punaise sur les lèvres un sourire charmant :

— Alors, Mâme Simon ? Comment va ? Et votre loupiote ?

— Je viens de la conduire à l’école. Je préfère l’accompagner, maintenant, avec ce qui se passe en ce moment…

— Vous avez bien raison ! C’est terrible, cette histoire…

Je demande ingénument :

— Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe en ce moment ?

Elles me dévisagent toutes deux avec des yeux incrédules, comme si j’avais un entonnoir sur la tête. J’ai sûrement dit quelque chose d’indécent.

— Mais enfin, Laurène ! Hoquète Diane. On ne parle plus que de ça, devant la grille de l’école.

La grosse dame secoue des fanons suspicieux en se demandant visiblement de quelle planète je suis tombée.

— Vous savez bien, l’assassin du petit Mario…

— C’est quoi, cette histoire ?

Diane secoue la tête d’un air désespéré.

— Ça te ressemble bien ! Soupire-t-elle. À force de t’immerger dans la vie des autres, tu ne sais même plus ce qui se passe tout près de la tienne ! Regardez-la bien, Mâme Simon, cette femme est un spécimen unique ! C’est la seule habitante de Montjoie qui ignore encore l’existence du monstre ! Bon, fait-elle, radoucie, devant mon air ébahi, autant que je t’explique. Il y a un sale bonhomme qui traîne dans les environs en ce moment. Il a étranglé deux personnes, une jeune fille et un enfant, le petit Mario. On a retrouvé son corps la semaine dernière, dans les bois de Roscande. Tu n’as donc pas lu le Petit Bleu ?

— Euh… non, je n’ai pas ouvert un journal depuis un mois…

— C’est bien ce que je me disais. Depuis que tu es sur ta planète Lili, tu oublies tout le reste !

— Moi, affirme Madame Simon, je ne quitte plus ma petite fille d’une semelle.

— Et vous avez bien raison. Bon, alors, cette robe, Mâme Simon, vous la prenez ?

— Je voudrais l’essayer d’abord.

— Les cabines sont libres, allez-y.

Petit moment de trêve. Le gros des clientes est parti, il n’en reste plus que deux ou trois, sans compter Mâme Simon qui se débat derrière le rideau.

J’en profite pour butiner un instant entre les rayons. J’aime tirer ainsi un pull, une robe de l’anonymat, renifler son odeur, imaginer son ancien occupant. Je m’attendris devant ces vieilles nippes tirées de l’oubli, ces souvenirs à l’antimite naissant à une autre vie. Tous ces vêtements ont déjà une histoire, et par-là même méritent le respect. Dans leurs fibres, des gens ont aimé, ont souffert, se sont séparés, ont connu des joies et des misères. Ils ont vécu mille vies, assisté aux bonheurs et aux drames de leurs propriétaires, et retiennent dans leurs plis une mémoire inconnue.

— Regarde par là, me souffle Diane, j’ai reçu hier des chemisiers qui t’iraient à merveille !

J’avance vers le casier d’un pas circonspect. Si les chemisiers en question plaisent à Diane, j’ai toutes les raisons de me méfier. Ses goûts et ses couleurs ne sont pas les miens. Elle lève toujours les yeux au ciel devant mon classicisme, qu’elle baptise « manque d’imagination. »

— Ce que tu peux faire « col Claudine-jupe plissée ! » me taquine-t-elle souvent.

C’est vrai. Par un mystère que je n’ai jamais su m’expliquer, les vêtements les plus fous s’assagissent à mon contact. Les plis deviennent plats, les lainages tristes, les couleurs s’éteignent.

« Tu es tellement droite, rectiligne et proprette, se désole mon amie, que tu déteins sur tes emballages. Ce qu’il te faudrait, c’est un peu de folie. »

Sur ce plan, Diane me bat à plate couture. De la folie, elle n’en manque pas. Aujourd’hui, elle porte un nuage de mousseline violette, un machin hallucinant sorti de je ne sais quelle malle, une sorte de toge nouée aux épaules, aggravée de volants et de pendeloques, qui a le toupet de ne pas même la rendre ridicule. Diane a toujours aimé inventer ses vêtements. Pire, elle a l’inconscience de les porter. Un bout de rideau, une machine à coudre, un quart d’heure, et voilà que naissent de ses doigts une robe de soirée ou une veste de demi-saison.

J’avais raison de me méfier. Les « merveilles de chemisiers » possèdent, outre une transparence provocante, des froufrous incongrus qui me dissuadent formellement de m’en porter acquéreuse. Devant mon mouvement de recul, Diane lève les yeux au ciel.

Je sais, à côté d’elle, j’ai l’air d’une mère supérieure, mais qu’y puis-je ?

À en juger d’après les trémoussements du rideau, Mâme Simon se bat férocement avec sa robe du soir, sans que l’on sache laquelle des deux va l’emporter.

Diane a disparu. Je la retrouve dans l’arrière-boutique, armée d’une clé anglaise, en train de s’acharner sur un objet en plastique blanc.

— Ah, te voilà ! Alors, ces chemisiers ? Non, ils ne te plaisent pas ? Dis-moi, tu ne pourrais pas m’aider ?

— Qu’est-ce que tu fabriques ?

— Tu vois bien. Depuis ce matin, j’essaie d’ouvrir ce tube. Enfin, tube, si on peut dire… parce qu’à force de m’acharner sur lui, ça ressemble plutôt à un suppositoire à moitié fondu.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un dépilatoire. Une nouveauté. Ils ont fait des efforts pour soigner la présentation de l’emballage. Seulement, le problème, c’est qu’il faut un bac plus cinq pour comprendre comment ça s’ouvre. Ils ont tout bonnement omis d’expliquer comment s’ouvre leur foutu bouchon. Depuis ce matin, j’ai tout essayé : pince à épiler, marteau, tournevis…

— Et… tu comptes t’en servir maintenant ?

— Pourquoi pas ? De toute façon, j’ai pas le temps autrement, je sors ce soir, juste après la fermeture du magasin… Tu me vois mettre ma jupe avec des jambes poilues ?

Ça ressemble bien à Diane. Je la vois bien distribuer des sourires à la caisse avec les jambes tartinées de crème dépilatoire. Elle ne voit pas le problème. Son regard se pose tranquillement sur moi. Elle a les yeux pailletés de soie verte que je n’ai jamais su avoir. Si je n’étais pas son amie, j’en serais jalouse.

— Tu as essayé de couper le tube simplement avec des ciseaux.

— J’ai. Mais l’animal résiste. Ils ont fait ça dans un plastique coriace.

La clé mord sur le bouchon, mais l’engin se refuse à observer le moindre mouvement de rotation. Diane s’énerve, ahane, suinte, jure…

— Ce qu’il faut souffrir pour être belle…

Mon ironie lui fait faire la grimace. Elle me tire la langue et menace tout haut le bouchon de le dynamiter.

Un appel étouffé s’élève de la cabine ; Diane lâche son outil.

— La mère Simon ! Je l’avais oubliée !

La tenture est agitée de furieux soubresauts.

— S'il vous plaît ! S'il vous plaît ! Gémit la voix tremblotante de la cliente.

Diane pouffe dans sa mousseline avant de s’écrier, la voix pleine de compassion :

— Mâme Simon, vous voulez que je vous envoie le Samu ? Vous inquiétez pas, j’arrive !

Dans un déploiement de vapeur mauve, elle s’engouffre derrière le rideau.

Mâme Simon s’en extrait bientôt, ligotée dans un fourreau de velours rouge qui lui scie les épaules, et dont le bustier infime a bien du mal à emprisonner les abdominaux en fuite éperdue. La dame s’examine de haut en bas dans la glace, rectifie une bretelle :

— C’est un peu serré, je crois…

— Ta ta ta… qu’est-ce que vous cherchez ! s’exclame Diane sans sourire. Ah évidemment, il ne s’agit pas de vouloir respirer ! Ces petites choses ne sont pas prévues pour la respiration. Quand vous entrez là-dedans, vous n’avez qu’à vous mettre en apnée. C’est une robe à couper le souffle, vous voyez ce que je veux dire ? Je plaisante, Mâme Simon, je plaisante !

— Je ne crois pas que…

— Mais si, mais si, avec une retouche ici, je peux vous l’élargir… C’est pour quelle occasion, si je ne suis pas indiscrète ?

— C’est pour mes vingt-cinq ans de mariage.

— Vingt-cinq ans ! Siffle Diane, sincère, pour une fois. Je trouve ça magnifique, d’avoir trouvé le bon, d’un coup !

— Eh oui, que voulez-vous, sourit Madame Simon, soudain lyrique, j’ai trouvé mon port…

— Avec un « t » ou avec un « c » ? Me glisse Diane à l’oreille, avant de renvoyer Mâme Simon au déshabillage.

J’écrase mon fou rire dans mon mouchoir ; Diane est vraiment incorrigible !

Tout en s’extirpant de sa camisole de force, Mâme Simon continue à vanter les mérites de son Antoine. Un homme comme on n’en fait plus. Une crème. Le cœur sur la main. Et l’autre sur le portefeuille, prêt à dégainer. Un homme qui sait choyer une femme.

— La pauvre, je sens qu’elle va le mener à la baguette… ricane Diane derrière sa bouche… Ou à la braguette, ajoute-t-elle.

Je fronce les sourcils et lui tape sur la main d’un air faussement outré. Des clientes, devant la caisse, attendent son bon vouloir.

J’adore Diane et son impertinence. Insolente, impolie, mais un cœur large comme un boulevard. Son irrespect me réjouit, même si je fais mine d’en être choquée. Ces travers, que je trouverais vulgaires chez tout autre, je les lui pardonne, tout simplement parce que c’est Diane… Ma mauvaise foi est parfaite, quand il s’agit de lui trouver des excuses. Elle est mon exacte antithèse.

Nos fous rires datent de notre enfance. Notre complicité a poussé ses racines sur les bancs de l’école, puis du lycée, a épanoui ses branches dans la maturité, et je ne vois pas ce qui pourrait la faire dépérir. Diane est une vitamine. C’est toujours gonflée à bloc que je reviens du Grenier.

Essoufflée, coquelicot, Mâme Simon rejoint la file des acheteuses, la robe du soir en trophée. L’effort a rendu sa respiration haletante. L’habillage et le déshabillage en cabine sont sans doute les seuls sports qu’elle s’autorise.

— Au revoir, Mâme Lenoir !

— Au plaisir, Mâme Simon. Et attention au déséquilibré !

— Avec sa tronche, continue Diane tout bas, elle ne risque pas de faire partie de ses victimes. Il y a belle lurette qu’elle a passé la date limite de consommation !

— Mais tu es vraiment horrible ! Je me demande comment Georges peut te supporter.

— Mais Georges est un ammmoouuur, Georges est mon port ! Chantonne-t-elle en singeant Mâme Simon

Elle ne croit pas si bien dire. Diane a bâclé sa vie comme un mauvais devoir, passant d’une aventure à l’autre, se faisant faire un enfant par inadvertance, tombant amoureuse à chaque printemps, jusqu’à ce que survienne le providentiel Georges. Avec lui, elle a revu sa copie et réussi sa session de rattrapage. L’ex-mauvaise élève est entrée désormais dans la catégorie « doit faire ses preuves, mais en progrès ». Il semble que Georges l’ait vraiment calmée.

À sa décharge, elle plaît aux hommes. Circonstance atténuante, elle possède une paire de seins escarpés, une taille de guêpe anorexique, des jambes affolantes. Pareil handicap ne prédispose pas à une vie rangée. L’âge aidant, sa blondeur juvénile est maintenant démentie par un bouquet de rides fines qui lui a fleuri sur les tempes, et qui l’aide un peu à se stabiliser. Ce n’est plus une jeunesse. Trente-six ans…

Ses errances m’ont toujours laissée perplexe. En un sens, je l’envie. Elle a une liberté, une volonté d’aller de l’avant que je n’aurai jamais. Elle évolue, court, fonce, prend des risques, tandis que je reste immobile sur la terre ferme de mes idées reçues, soucieuse de préserver ce que la vie m’a donné de bon. J’ai toujours la tête que j’avais à quinze ans, rides en plus. Je suis d’un naturel conservateur. Ma coiffure n’a pas changé. Un petit carré immuable qui traverse les années sans se démoder. J’ai l’impression d’être terminée, de ne plus me réserver aucune surprise. Mes lendemains ressemblent à mes hier. Dans un sens, c’est terrible.

Diane, elle, s’étonne à chaque occasion. Son existence ne ressemble pas à une autoroute, mais plutôt à ces chemins de montagne qui montent en lacets et vous font découvrir de nouveaux horizons à chaque tournant. Ce n’est pas une femme définitive. Ainsi pour son style. Elle a exploré toutes les possibilités de sa silhouette, toutes les facettes de son image, sans vraiment se fixer sur aucune. Un jour blonde et bouclée, un autre brune et raide, une année cheveux longs, l’année suivante la boule à presque zéro, gitane, rocker, femme du monde…

— Madame Forestier ?

Je me retourne.

La dame qui me tend la main est brune, souriante derrière ses lunettes d’écaille grand modèle, genre cheftaine enjouée. Je l’ai déjà vue quelque part. Un ventre qui a déjà beaucoup servi, des seins bas et lourds comme un ciel de novembre ; le style de femme fonctionnelle et utilitaire que l’on rencontre dans les associations, vouée au bénévolat.

Soudain, son nom me revient. Madame Lebellec. Son fils est dans la même classe qu’Arthur, elle fait partie des parents d’élèves. Elle habite, je crois, un quartier voisin de notre lotissement.

— Ça tombe bien, sourit-elle, il fallait que je vous voie, au sujet de la réunion.

— Quelle réunion ?

— Celle des parents d’élèves autonomes. Nous voudrions monter une liste pour les élections. Si ça vous intéresse, nous nous réunissons mercredi soir.

Je la remercie, lui serre la main, merci, je viendrai certainement, ça doit être passionnant, au revoir Madame…

Diane a raison, je vis dans un monde à part, un monde de mots et de temps révolus. La réalité me passe à côté, je néglige mes devoirs élémentaires de mère de famille. Je devrais m’impliquer davantage dans les affaires scolaires.

Le charme est rompu. Madame Lebellec a réussi à me culpabiliser.

— Te voilà songeuse, tout à coup, remarque Diane.

— Flûte ! Je viens de me rendre compte que je ne pourrai pas venir mercredi soir à la réunion. Madame Lebellec va me prendre pour une lâcheuse.

— Qu’est-ce que tu as mercredi soir ? Un cocktail ? Un gala ? Tu fais la fête ?

— Non, idiote ! C’est simplement que Marc ne sera pas là. Il part en formation à Toulouse, il ne rentre que dimanche soir. Je n’aurai personne pour garder Arthur.

— Ils se passeront de toi, ma belle… Ta nouvelle copine te racontera ce qui se sera dit, lâche Diane en vérifiant le bon désordre de sa chevelure dans le miroir suspendu derrière la caisse. Tiens, au fait, à propos d’école… Tu connais la dernière d’Alexis ?

Non, je ne la connais pas, mais venant d’Alexis, je m’attends à tout.

Diane secoue la tête, le vert de ses yeux scintille de colère, ses boucles d’oreilles s’allument comme des clignotants. La mousseline frissonne sur ses épaules, ses fluidités s’agitent. Elle finit par taper du poing sur la caisse, en s’empêtrant dans son péplum. Les pièces de monnaie sursautent dans leur réceptacle. Je reconnais les prémices de sa colère.

— Celui-là, alors, il m’en fait voir ! Hier, il a boxé un copain de sa classe, le fils Gomez…

— Gomez… le maçon de la rue Champenoir ?

— Exact ! J’aime autant te dire que je lui ai passé un savon !

— Au petit Gomez ?

— Mais non, à Alexis ! Le pauvre avait le nez en sang.

— Qui, Alexis ?

— Mais non, le petit Gomez ! Tout ça pour une histoire de vélo, ou je ne sais pas quoi ! Je l’ai interdit de télé pour un mois.

— Gronder un enfant parce qu’il a cassé la figure d’un camarade ! Ce que tu peux être conventionnelle ! la taquiné-je.

On ne peut faire pire injure à Diane. Elle se renfrogne, me décoche un regard courroucé, avant de comprendre que je l’asticote.

— L’embêtant, dans tout ça, c’est que le père Gomez n’est pas du tout content.

— Pas possible !

— Tu sais ce qu’il a fait ? Il a attendu Alexis à la sortie de l’école et lui a menacé de lui faire la peau. Tu ne trouves pas ça honteux ?

— Euh…si. Remarque, si Alexis a vraiment amoché son fils, on peut le comprendre… bien sûr, ce n’est pas une raison, mais…

Diane me lance son regard vert foncé, celui des grands orages.

— D’accord, me coupe-t-elle, mais c’est grave, de menacer un enfant ! De toute façon, conclut-elle pour couper court à cette conversation qui l’embête, Alexis est impossible en ce moment !

Déjà, quand Alexis est possible, ce n’est pas un cadeau, me dis-je tout bas. La vérité, c’est que dès qu’il est question d’Alexis, Diane s’empêtre dans ses contradictions, oscillant entre indulgence et indignation.

Coup d’œil à ma montre. Je sursaute.

— Ma belle, je te quitte, il faut que j’aille récupérer Arthur, il est déjà midi.

— Déjà !

— Tu veux que je te prenne Alexis ?

— Non, la voisine s’en charge.

— À bientôt…

— Finalement, je crois que je vais essayer la scie à métaux.

— Pardon ?

— Oui, pour le dépilatoire.

— Ah ! Tu me donneras de ses nouvelles !

— Bye, ma belle ! dit Diane en agitant la main dans un envol de manches liquides très « Ange Gabriel » étendant ses ailes.

— Et souviens-toi, attention au pervers !

Celui-là, franchement, il ne m’impressionne pas !

Home sweet home... Dehors, un petit froid cassant est tombé. Marc, Arthur et moi – la Trinité, comme je nous appelle – sommes assis devant la cheminée, autour d’une montagne de marrons posée sur un papier journal. Un feu guilleret sautille dans l’âtre, et la chaleur emplit la maison. Odeurs de bois brûlé, de soupe et de châtaignes, parfums de l’automne, chers à mon cœur. Et à mon estomac !

— Tu as le bonheur pantouflard ! Se moque Diane quand je lui raconte mes petites joies familiales du samedi soir.

Elle peut bien ironiser. Le bonheur en charentaises est solide et confortable. Il a le mérite d’avoir les deux pieds sur terre. Celui de Diane est dangereusement monté sur talons aiguilles, et risque le dérapage à chaque mouvement. Non, Diane, mon cœur ne court pas après les grandes émotions, les aventures époustouflantes, mais plutôt vers la paix sage des gens sans histoire. Il lui suffit de ces petites joies tendres qui tapissent les soirées d’automne.

La Trinité se régale. Arthur n’est pas le dernier. Ses petites dents à claire-voie dépècent les marrons avec un bel appétit. Évidemment, il a trouvé le moyen de se barbouiller de noir de fumée jusqu’à la truffe. À le voir si plein de santé, avec ses cheveux en brosse, sa moquette double épaisseur qui donne sans cesse envie d’y fourrer les doigts, une vague de tendresse me monte au cœur.

Marc agite la poêle à trous et pousse un juron parce qu’il vient de se brûler. Je ne peux pas m’empêcher de rire.

— C’est ton jour ! Aussi adroit aux fourneaux qu’à la chasse !

 La réponse à ma taquinerie ne se fait pas attendre. Il essuie ses mains noires de suie sur mes joues et me transforme, à la grande joie d’Arthur, en une squaw grimée de peintures de guerre.

— Tu ne l’as pas volé !

Rien ne me réjouit autant que ces petites fêtes intimes, en l’honneur de nous, de celles qui nous prennent à l’improviste sans autre raison que celle d’être ensemble tous les trois.

La sonnerie du téléphone nous tire de nos agapes. Marc se lève en grognant et va dérocher d’un pas traînant. Il revient deux minutes après.

— C’était Diane. Elle avait oublié de te demander, ce matin, si tu pouvais lui garder Alexis mercredi après-midi. Sa nounou n’est pas là.

— Et que lui as-tu répondu ?

Marc me chipe une châtaigne et me dévisage, un peu étonné par ma question, dont la réponse lui semble évidente.

— Mais, ma chérie, que voulais-tu que je lui dise ? J’ai dit qu’il n’y avait aucun problème ! Tu es bien là, mercredi ?

Évidemment, il n‘y a aucun problème. Oui, je suis bien là mercredi. Comme tous les autres jours, d’ailleurs. Et le fait que je sois à la maison signifie, dans l’esprit de mon mari, que je ne travaille pas. Or, je suis en retard dans ma biographie. J’ai promis à Lili Dasté de lui envoyer la première partie de mon travail jeudi, afin qu’elle puisse apporter des modifications éventuelles. Mais cette donnée, Marc a du mal à la faire pénétrer dans les couches profondes de son cerveau. Il n’imagine pas une seconde que ce petit service demandé par Diane puisse me gêner le moins du monde.

Or, s’il y a quelque chose qui me gêne, c’est bien de garder Alexis. Je me demande comment je vais pouvoir travailler tout en gardant un œil sur lui. À chaque fois que le garnement vient à la maison, mon homme se fait remarquer par son absence écrasante. Il bricole quelque part ou a des courses à faire. Il n’est jamais là pour supporter le bruit, les disputes, les jouets cassés, le chantier dans la chambre. Il ne se rend pas compte des implications de la corvée.

Mercredi, lui, il sera à l’école de musique, devant une brochette d’élèves attentifs. Pas une sinécure, d’accord, mais enfin…

J’en veux un peu à Marc d’avoir accepté de si bon cœur un service qu’il n’aura pas à assumer. Et je m’en veux de lui en vouloir.

Marc me demande candidement, sincèrement surpris par ma réaction :

— Enfin, Lau, qu’est-ce que j’ai fait ? Je n’aurais pas dû ?

J’ai presque envie de prendre le téléphone pour dire à Diane que je ne peux pas. Mais après tout, pour être tout à fait honnête, je peux bien surveiller son gamin pendant deux heures. Je me reproche ma mesquinerie.

— Non… non… La prochaine fois, tu me consulteras avant… pour cette fois, ça ira. Tu as bien fait.

Bien sûr. Je ne vais quand même pas lui refuser ce service. Pourtant, je ne peux nier que pendant quelques secondes, mon cerveau a été le siège d’un débat véhément. On discute en haut lieu. Mon bien-être contre une après-midi de poisse. Car une après-midi avec Alexis ne peut-être qu’une après-midi de poisse. Mon égoïsme contre l’amitié. Va, ça n’a pas duré. L’amitié l’a emporté.

Bien sûr, mon amour, tu as bien fait. Tu continues à éplucher tes marrons, tranquillement. L’innocence faite homme. Sans te douter de la houle que l’appel de Diane a soulevée en moi. Tu as une si haute opinion de ta Laurène, si accueillante, si serviable… « Laurène, on peut tout lui demander, dis-tu à qui veut l’entendre, elle dira toujours oui. » Et je m’applique, jour après jour, à faire coïncider mes contours avec cette image flatteuse. Le jour où cette dernière ne correspondra plus à ma réalité, peut-être m’aimeras-tu moins ?

— Un petit coup à boire ?

— Oui.

Marc me sert en faisant mousser le cidre. Je regarde avec tendresse mon grand échalas de mari, son grand front mangé par des mèches trop longues, son nez fin et ses yeux naturellement rieurs. Tout à coup, c’est comme si un voile infime était tombé sur la soirée, imperceptiblement, et en avait terni les couleurs. La lumière des flammes a quelque chose de menaçant, les châtaignes ont un arrière-goût, et moi j’ai des arrière-pensées qui grouillent derrière ma façade tranquille, et qui ne me font pas honneur. Arrière, pensées ! Honte à vous !

J’observe mes deux hommes engloutir leurs marrons, dans la même innocence, et je m’en veux de ne pas me sentir à l’unisson. Et tout ça pour quoi ? Pour une histoire de garde d’enfants ? C’est ridicule ! Je ne vais pas laisser une minuscule contrariété gâcher ce moment béni. Mercredi est un autre jour.

Malgré mes bonnes résolutions, la pensée d’Alexis revient taquiner ma conscience, comme un moustique sournois dont on ne parvient pas à se débarrasser. C’est comme un pressentiment. Remarque, j’ai une excuse. Ceux qui ont gardé une seule fois Alexis dans leur vie savent de quoi je parle. S’en remet-on jamais tout à fait ?

Ce gamin est une terreur. Il est capable de tout. Oh, le bougre n’est pas mauvais, il ne fait jamais rien par pure méchanceté. Mais son imagination ne connaît pas de bornes. C’est une marmite où mijote un bouillon de culture, et d’où peut émerger n’importe quel maléfice. Un vrai laboratoire expérimental de bêtises. Il s’y cuisine une bonne dose de sottises et d’audace, un soupçon de perversité… la combinaison de ces ingrédients produit une mixture infecte qui donne naissance à une infinité de conneries.

Il conçoit chaque méfait avec la méticulosité et la précision d’un chirurgien se préparant pour une opération délicate. Quelques-uns de ses exploits me restent collés à la mémoire : il a enfermé son cousin toute la journée dans une cage à lapin, pour voir… Il a démarré et conduit la voiture de son père, avant d’embrasser un muret de pierre. Toujours pour voir… Il a tenté et réussi la face nord de son immeuble… Les menus larcins, les petites désobéissances communes ne l’intéressent pas. À d’autres, le doigt dans le pot de confitures, les trois sous volés dans le porte-monnaie maternel. Non, lui, il voit les choses en grand. Il lui faut de l’envergure, du grandiose.

Et Arthur, ce petit bêta, lui porte une admiration naïve. Alexis ose l’improbable, et accomplit des prouesses qui ne lui seraient jamais venues à l’esprit. Ces dernières résonnent aux oreilles de mon fils comme des preuves de courage. Flatté, malgré la jeunesse de son supporter, par cette adoration, Alexis se démène pour conserver son statut d’idole.

On pourrait s’étonner d’une telle connivence, malgré leur différence d’âge. À mon grand dam, Alexis représente pour Arthur le grand frère qu’il n’aura jamais. Et le fils de Diane est trop content de ce public acquis d’avance. Lorsque les deux garçons se retrouvent en présence, je n’ai pas de repos. Plusieurs fois, j’ai tenté de parler à Diane des incartades de son rejeton, mais il n’y a pas de pire sourde…

— Oui, je sais, Alexis est un enfant exubérant, une personnalité un peu difficile, dûe évidemment à l’atmosphère instable qui a baigné sa tendre enfance. Il a connu tant de pères provisoires avant Georges ! C’est normal qu’il en soit perturbé. En réalité, il est très mûr pour ses douze ans. Un peu turbulent, d’accord, mais il faut être patient. Avec l’âge, ça lui passera.

Je ne sais pas où Diane fixe les limites de la turbulence, et jusqu’à quel point elles se confondent avec celles de la délinquance, mais moi, je ne sais qu’une chose : la patience, je ne l’ai pas. La psychanalyse de bazar, que Diane oppose à mes critiques prudentes, ne me convainc pas. Parce qu’un spécialiste en pédiatrie prétend qu’il ne faut pas contrer cette personnalité en quête d’identité, sous peine de contrer son « moi profond », elle répugne à le sanctionner. En attendant, je vais me coltiner le « moi profond » d’Alexis, et cela ne m’étouffe pas de joie.

— Enfin, Lau, qu’est-ce qu’il y a ? Tu ne dis plus rien ?

Le regard attentif de Marc sur moi. Ses yeux bleus, à ciel ouvert, inquiets. J’aime ça. Qu’il s’occupe de moi. D’un sourire, j’envoie valser mes pensées parasites. Au diable Alexis.

— Tu as été voir Diane ce matin, alors ? me demande-t-il, en cherchant dans le placard un chiffon pour graisser son fusil.

Je lui raconte ma matinée. La désinvolture de Diane, les jacasseries des clientes, l’assassinat des deux enfants.

— Qu’est-ce que c’est que ces histoires de désaxé ?

Ah ! Lui non plus n’est pas au courant ? Je lui répète les commérages. Marc rit tout bas.

— Tes copines ont toujours une imagination débordante.

— D’abord, les clientes ne sont pas mes copines, et puis, ce n’est pas de l’imagination, c’est écrit dans le journal, paraît-il.

— Ch’est quoi, un désaxché ? demande Arthur la bouche pleine.

— C’est un méchant Monsieur qui fait peur aux enfants.

Arthur lève des yeux pensifs, deux gouffres sombres qui soupèsent la gravité du sujet.

— Moi, il ne me fait pas peur.

— Ah bon, fait Marc, et pourquoi ?

Arthur se dresse de toute sa petite hauteur, et claironne :

— Parce que je pourrai protéger Maman. J’aurai qu’à prendre ton fusil.

Marc se lève.

— Capitaine, je te défends bien de toucher à un seul cheveu de ce fusil ! Ce n’est pas pour les enfants. Je te le défends absolument ! À toi et à quiconque !

— C’est qui quiconque ?

— Eh bien... par exemple,

— Maman ?

Soupir de Marc, faussement accablé.

— Oh que oui ! Surtout Maman ! Tu n’as jamais vu ta mère avec un fusil, sinon tu ne poserais pas la question. J’ai le souvenir d’une fête foraine où elle a failli se tirer dans le pied !

Je proteste :

— C’était il y a longtemps ! dis-je en lui tirant la langue et en me levant pour aller fermer les volets du salon.

La nuit me souffle en plein visage son haleine humide. L’air sent l’herbe mouillée. Une lune ronde est épinglée au-dessus des troènes, répandant sur le lotissement une drôle de lueur blafarde. J’ai frissonné, comme sous l’effet d’une prémonition.

Le week-end a passé trop vite. En ce dimanche soir, Marc avait l’esprit tourné vers les jours à venir. Demain, il partait pour une semaine de stage d’orchestration à Toulouse, avec des musiciens américains. Il a demandé un congé exceptionnel, et l’a obtenu. Six jours de vagabondages musicaux, organisés par leur agent qui possède de solides relations avec des musiciens américains. Marc est excité comme une puce, et je le comprends. Six jours sans élève. Sans femme ni enfant, non plus.

Je suis montée dans la chambre, après avoir vérifié qu’Arthur dormait. Marc préparait sa valise.

— Six jours sans toi !

Eh oui. Six jours. Mais ça passera vite. Mais ça rompra la monotonie. Mais les retrouvailles seront une lune de miel en miniature. Alors, pourquoi avais-je cette boule sur le cœur, tandis que je l’aidais à choisir ses chemises ?

— Tu crois que celle-là irait avec mon pantalon bleu ?

J’ai levé les yeux au ciel. En matière de mode, Marc est un handicapé, une sorte de débile profond. C’est le seul homme capable, à ma connaissance, d’enfiler un pull orange sur un polo rouge sans ressentir un haut le cœur. Il peut également porter un bas écossais avec un haut à pois, sans en être gêné énormément. Les couleurs peuvent bien hurler et s’injurier, il les ignore. Il n’a jamais su les marier, ou alors, il les unit pour le pire, jamais pour le meilleur.

— Tiens, prends plutôt la grise, ce sera plus sobre.

— Où sont mes chaussettes ? Et mon pyjama ?

La valise avale complaisamment tout ce qui tombe sous la main de Marc, dont la notion de l’ordre très particulière ne cesse de m’étonner, même après dix ans de mariage. Il en rit, mon grand mari désordre, il me taquine sur mon goût pour les piles dressées au fil à plomb.

Je reconnais. J’aime que chaque chose trouve sa place. Ouvrir mes armoires sur des vêtements bien pliés, bien disciplinés. Un univers bien rangé est pour moi une condition indispensable pour tenir sa vie en ordre. J’ai l’impression naïve d’être ainsi maîtresse des commandes de mon existence, de canaliser l’imprévu, d’en éloigner l’anarchie. Les débordements, les fouillis me font horreur.

Dans ma tête aussi, il y a des armoires profondes et odorantes, contenant des piles d’idées tirées au cordeau, des rangs de souvenirs sages, des superpositions d’images rectilignes. Sur l’étagère du haut, hors de portée, j’ai remisé mes idéaux, inaccessibles, impraticables.

Marc cueille au hasard un tee-shirt, un caleçon, comme tout ce qui lui semble bon dans la vie. Il navigue à l’instinct, moi à la raison.

— Tu n’as pas vu mon pyjama ? répète-t-il, comme si j’étais complice de sa disparition.

Ses yeux m’interrogent, ces deux grands morceaux de ciel d’été qui n’ont pas perdu leur pouvoir sur moi. C’est gai à l’intérieur, on a envie d’y entrer s’y réchauffer.

D’une pichenette, il m’envoie valser sur le lit, et s’écroule tour à tour sur les draps bleus tout frais.

— Où as-tu caché mon pyjama, gringo ? Damned, tu ne veux pas parler, hein ?

Sa main aux longs doigts fins me chatouille jusqu’à ce que je demande grâce. Elle s’attarde dans les cavernes de mon cou, traîne un peu sur les épaules, flâne encore un peu plus bas. Je n’ai plus envie de rire.

Sur la chaise, la valise, bouche bée, attend de nouvelles provisions. Au train où vont les choses, elle a toutes les chances de ne pas être bouclée ce soir.

— Six jours sans toi, murmure Marc au creux de mon épaule.

Tant pis, le pyjama ne sera pas retrouvé ce soir. Marc dormira sans.

Et déjà, c’est lundi. Un lundi fondant de lumière, comme un gâteau de miel. Une chiffonnade de nuages moelleux coiffe les coteaux d’une choucroute rose.

— Soleil le matin, adieu le chagrin…a énoncé Marc en faisant grincer les ressorts du lit.

Il est en forme, ce matin, Marc. Il a enfin mis la main au collet de son pyjama, tapi dans la manche de sa robe de chambre. La valise est bouclée. Mon voyageur aussi. Des virgules de cheveux qui sentent le chèvrefeuille zigzaguent dans son cou. Ça m’attendrit, cette nuque de vieux bébé prêt à partir au bureau.

Avant de descendre l’escalier, il a remisé en haut de l’armoire son fusil de chasse, astiqué avec un soin jaloux, et est allé embrasser un Arthur encore comateux.

— Debout, Capitaine, c’est l’heure de l’école !

— Tu t’en vas déjà ? A marmonné le petit.

— Eh oui ! Prends bien soin de ta maman.

Il a déboulé dans la cuisine en sifflotant. Il avait remis en service son blouson d’aviateur qui lui redonne définitivement ses dix-huit ans. Je lui ai déposé un baiser sur la bouche, il sentait le savon.

— Salut, Gringo, je m’en vais, mais méfie-toi, je reviendrai ! A-t-il mâchonné avec une voix de vieux cow-boy fatigué ?

— Salut à toi, justicier du désert. Sois prudent sur ton vieux cheval, il y a des embouteillages sur l’autoroute. 

— OK gringo. Tu me feras de la tarte aux pommes pour quand je reviendrai ?

Le capitaine est venu nous rejoindre, les chaussettes en poulaine, le pantalon de pyjama en chute libre. Et la première question était déjà au bord de ses lèvres.

— Papa, tu crois qu’un homme, ça court plus vite qu’un chien ?

Marc a laissé tomber un regard pensif sur ce drôle de petit bonhomme qui était son fils. Il lui a posé une main sur l’épaule.

— Non, mon capitaine, je ne pense pas. Allez, vous deux, à la semaine prochaine.

La Clio ronflait déjà. Marc a mis son nez à la portière et nous a envoyé un baiser volant.

— Papa ! a crié Arthur après réflexion. Et deux hommes, est-ce que ça court plus vite qu’un chien ?

Ce n’est que lorsque le père Godinot a cessé de parler pour allumer sa cigarette, que j’ai réalisé qu’il se passait quelque chose d’anormal.

Il a sonné tout à l’heure pour m’apporter des salades de son jardin. « J’en ai trop ! » a-t-il prétendu. Sa ruse est éculée. Il pratique à dessein la surproduction, ce qui lui fournit un prétexte commode pour aller bavarder avec les voisins, dans l’espoir souvent déçu qu’on lui offrira un verre.

J’ai casé dans le frigidaire, avec amusement, les salades-alibi, et lui ai fait grâce d’un peu de mon temps. Après tout, son geste me touchait. C’est un brave homme, au fond. Le foie en loques, le coude trop souvent levé, mais le cœur sur la main. De plus, il adore Arthur, qui ne le lui rend pas, à cause du fumet de vin rance qu’il promène autour de lui. Dès qu’il a entendu le bonhomme, il s’est réfugié dans sa chambre, qu’Alexis était en train de transformer en gare de triage. Les gamins ont insisté pour jouer avec le train électrique, un vestige ancien trouvé dans le grenier et appartenant à Marc. Je n’y ai consenti qu’avec réticence, parce que l’engin fait un bruit infernal.

Donc, le père Godinot était planté devant le seuil, pouces dans les bretelles et gitane au bout du bec. Il m’a tendu une main liquide, j’ai eu l’impression de serrer une nageoire d’otarie. Il m’avait pris en selle sur son dada favori, le fumier de cheval, m’exposant patiemment les bienfaits comparés du compost végétal et des déjections équestres, au bénéfice de ces dernières. J’ai subi héroïquement sa soupe verbale, fascinée par son nez qui avait pris l’allure d’un chou-fleur d’hiver, ses sourcils balayettes abritant ses petits yeux inquisiteurs, et ses vieilles joues brodées de rides serrées comme les mailles d’un filet. L’haleine vineuse qui émanait de sa personne ajoutait du piquant à sa séduction naturelle. Bref, j’étais positivement sous le charme.

Un moment, je me suis laissée bercer par sa musique de sa voix rocailleuse, ponctuée de R roulants comme les galets d’un torrent. Les paroles, je ne les écoutais plus depuis longtemps. Je connaissais le refrain par cœur. Depuis le temps qu’il essayait de me convertir au fumier, pour mon jardin… Pourtant, quand il m’a proposé d’étaler son produit chevalin sur mon coin de potager, j’ai été tirée subitement de ma torpeur. L’instinct de survie, sans doute. Le père Godinot dans mes plates-bandes ! Le bonhomme n’est jamais aussi redoutable que lorsqu’il est armé de bonnes intentions.