Contes à la comtesse - Ligaran - ebook

Contes à la comtesse ebook

Ligaran

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Extrait : "Ceux qui ne conçoivent la vie que comme un drame hérissé de violences et la veulent pareille à ces sombres fantaisies eschyliennes où l'antique fatalité accumule les horreurs, sont bien coupables vraiment et méconnaissent le charme tranquille qu'elle comporte. Ils sont nombreux cependant et les gazettes ne sont pleines que des fureurs d'amants jaloux, de fils parricides, d'époux outragés et autres sanguinaires toqués."À PROPOS DES ÉDITIONS Ligaran : Les éditions Ligaran proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : • Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. • Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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Préface

Le seul titre de cette nouvelle suite de récits est un garant de leur parfaite moralité. Je suis d’assez bonne éducation pour n’adresser à une femme du grand monde que des propos absolument distingués.

Ceux donc qui voudront lire, par-dessus l’épaule de celle-ci, les histoires que j’ai spécialement composées pour charmer ses aristocratiques loisirs, sont certains d’y retrouver l’austéritéde pensées, la délicatesse de langage, les aperçus vertueux, les chastes soucis qui ont fait la fortune de mes Contes grassouillets, de mes Histoires belles et honnestes et signalent depuis longtemps mes ouvrages à l’attention des éducateurs de la jeunesse et aux récompenses de l’Académie.

ARMAND SILVESTRE

C’est si simple
I

Ceux qui ne conçoivent la vie que comme un drame hérissé de violences et la veulent pareille à ces sombres fantaisies eschyliennes où l’antique fatalité accumule les horreurs, sont bien coupables vraiment et méconnaissent le charme tranquille qu’elle comporte. Ils sont nombreux cependant et les gazettes ne sont pleines que des fureurs d’amants jaloux, de fils parricides, d’époux outragés et autres sanguinaires toqués, dont les vengeances imbéciles délassent agréablement les lectrices sensibles, au coin de leur feu. Eh bien, toutes ces abominations, chère madame, dont vous léchez vos jolies babines tout entendant vers l’âtre le bout frileux de votre pied charmant, ne sont que d’affreuses rocamboles et des choses contraires à la nature, si j’ose employer une expression compromise par les saligauds, mais qui n’en exprime pas moins parfaitement ma pensée. Non, morbleu ! les hommes ne furent pas institués, longtemps avant la garde nationale, pour s’entre-déchirer comme des fauves sous le fouet de passions sauvages, pour rugir des outrages, et mourir sous des couteaux. Cette fâcheuse habitude qui conduit devant les tribunaux un tas de misérables lesquels auraient pu occuper beaucoup mieux leur temps, est la suite d’une série de malentendus. Car, en vérité, je vous le dis, comtesse, les mobiles de toutes ces actions exécrables ne soutiennent pas une minute l’examen. Dans toutes ces colères soulevées, il n’y a pas, les trois quarts du temps, de quoi fouetter un chat. Si les gens le voulaient bien, l’existence ressemblerait infiniment plus à une idylle qu’à une tragédie et ce serait un avantage manifeste pour tout le monde, excepté pour les avocats. Mais ceux-ci ont la politique qui demeurerait le rendez-vous des gredins. Car tenez pour certain que la compagnie du berger Tircis et de son collègue Ménalque est infiniment plus enviable que celle des Atrides. Affaire de s’entendre, vous dis-je, mon amour, et de prendre une bonne fois le parti de bannir de ses mœurs l’élément farouche pour envisager les choses et les accomplir conformément à la forme salutairement bourgeoise du bon sens. Ne irascimini et nolite peccare, dit fort sagement l’Écriture, un vieux recueil dont je n’ai pas à faire l’éloge. Oui, certes, si nous le voulions, Célestine, l’âge d’or refleurirait entre personnes sensées qui, sans exclure de leurs jours un tas d’aimables badinages, se contenteraient d’en répudier les conséquences meurtrières et les corollaires criminels que la bêtise leur a donnés. Laissez-moi vous conter, à ce sujet, une histoire qui prouve combien tout est simple pour qui sait prendre sous leur bon aspect les plus critiques situations à l’ordinaire. Seulement, maintenant que votre petit pied est chaud, vous voudrez bien le poser de préférence sur mes genoux que sur ce coussin insensible que son poids léger n’effleure d’aucun frisson. C’est ça… Ah ! ma mie ! je n’ai plus envie de narrer maintenant. – Il y a temps pour tout ! me dit votre regard impitoyable. Soit, cruelle, narrons !

II

M. et Mme Bonnefoi n’étaient pas mariés depuis trois mois que leur ménage était déjà troublé de mauvaises humeurs et de criailleries. Bonnes gens, cependant tous deux : lui tout à fait bonasse, mais entêté et enclin à céder à ses amis par faiblesse ; elle pleine de bon sens, d’un esprit solide et bourrée de vertus domestiques. C’était misérable de voir tant d’éléments de bonheur gâchés par le destin, lequel n’est, vous le savez comme moi, qu’un pseudonyme de la sottise humaine. Monsieur avait eu les premiers torts, mais Madame abusait vraiment de l’apparente justice de sa cause pour l’accabler. Ce Bonnefoi aimait le jeu, non pas le gros jeu où l’on se ruine, mais le simple whist ou le domino à quatre, lequel n’est pas moins difficile à bien jouer. Il y avait dix ans qu’au café Minerve ses amis Lemiteux, Poussemol et Cascaret l’attendaient à neuf heures ; trois gaillards à qui une santé de fer permettait une régularité parfaite dans le vice. Quand arrivait l’heure de la fermeture, le patron réservait à ces clients de choix un petit local où se continuait la partie aussi longtemps qu’il leur plaisait. Lemiteux était veuf, Poussemol séparé de sa femme judiciairement et Cascaret célibataire. Si bien que l’Aube aux doigts d’argent surprit souvent les enragés sur un schelem ou sur un double-six culotte. Pendant les trente premiers jours de son hyménée, Bonnefoi fit faux bond à ses compagnons, qui firent des morts tout en bougonnant un peu. Au commencement du second mois, il s’en fut les rejoindre et resta, cette première fois-là, jusqu’à minuit. Il eut en rentrant une scène abominable à laquelle il répondit en déclarant qu’il n’était pas un petit garçon et n’aimait pas qu’on le menât par le bout du nez. Et il le prouva en restant le lendemain soir jusqu’à une heure, ce qui lui valut une scène plus abominable encore que la première. C’en était fait. La fatalité était déchaînée. Madame Bonnefoi n’hésitait pas à le traiter de débauché et de ruffian. Il répliquait par les épithètes flatteuses de mégère et de furie. Tous ces gros mots, toutes ces menaces, tous ces gestes ridiculement tragiques pour une partie de dix sous, des cartes graisseuses ou des dominos écornés ! Monsieur s’obstina et la situation s’aggrava. Madame Bonnefoi devenait intraitable. Au fait, je ne vous ai pas dit ce qu’aimait madame Bonnefoi. Bah ! vous le saurez tout à l’heure, si vous ne l’avez pas deviné déjà. C’était une nature généreuse à qui un mois d’éducation conjugale avait suffi pour apprécier les légitimes joies du ménage. Où en seraient venus ces époux infortunés ? Aux sévices, à l’assassinat peut-être !… Mais enfin, la lumière d’en haut, celle à qui je faisais appel en commençant ce récit, visita l’un d’eux. Une nuit, M. Bonnefoi rentra à une heure et demie, et sa femme ne lui dit rien. Il recommença le lendemain, insista le surlendemain et n’en reçut aucun reproche. Il crut qu’elle cédait et lui en fit compliment, ce qui était une fière maladresse. Elle répondit par un sourire énigmatique en lui disant : « Ne vous y fiez pas ! Une de ces nuits je me fâcherai tout de bon et je vous laisserai à la porte. » Cette hypothèse invraisemblable l’amusa beaucoup.

Vous savez, comtesse, que si vous continuez à me chatouiller délicieusement la rotule du bout de votre orteil rose, je plante mes personnages là. Bon, vous retirez tout à fait votre pied maintenant ! Donnez-moi l’autre ; c’est çà ! Vous êtes une bonne petite Louloute.

III

Cette tant précieuse lumière d’en haut que je souhaite à tous mes contemporains, soleil de mansuétude, arc-en-ciel de sagesse et de miséricorde, avait visité madame Bonnefoi sous les espèces d’un beau gars de vingt ans, clerc de notaire de son état, poète aux heures perdues pour son étude, ayant nom Michel et qui, un jour, à brûle-pourpoint, lui avait adressé une déclaration rimée, comme le Fortunio du Chandelier, mais d’un caractère beaucoup moins mélancolique. Ces choses se passèrent sur un nouveau chemin de Damas. – Tiens ! s’écria en dedans madame Bonnefoi, – car, pour être muettes, les conversations que nous tenons avec nous-mêmes n’en sont pas moins susceptibles de toutes les nuances – pourquoi ferais-je à mon mari des querelles qui m’égosillent personnellement ? Il n’a pas le monopole de ce qui me manque. Ou je me trompe fort, ou ce robuste drôle me payera grassement l’arriéré conjugal. Le déficit est considérable, mais avec du courage et de la bonne volonté, quelques virements et de nouveaux impôts, les gouvernements ont soldé en recettes de plus difficiles budgets ! Vite à l’apurement de nos comptes ! – Ainsi parla la sage madame Bonnefoi et ce fut pour Michel une réelle bonne fortune d’être tombé, pour ses débuts, sur une personne aussi parfaitement sensée. Il montra beaucoup de zèle dans ses fonctions de comptable intérimaire, et la vie devint charmante pour ces trois gens de bien. Bonnefoi rentrait aussi tard qu’il voulait, couvert des bénédictions de Lemiteux, de Poussemol et de Cascaret. Son épouse, dont son absence n’avait pas laissé la couche solitaire, ne lui témoignait ni impatience ni mauvaise humeur. Quant au vertueux Michel, il possédait une très enviable maîtresse qu’il ne quittait que fort avant dans la soirée, pouvant compter absolument sur la régularité des retours du mari. Jamais cocuage se présenta-t-il sous de meilleurs auspices ? – Mais mon cher, me dites-vous, quel alea dans ce bonheur fragile ! Qu’un jour, ou mieux une nuit, votre vertueux Michel s’attarde, par une raison ou par une autre, jusqu’à la rentrée du mari ! Quel pétard ! – Moins formidable que le vôtre, idole de mon cœur ! Je veux dire moins charmant et moins délectable ! Détournez de moi votre face, si vous le voulez bien ; quand on me fait de l’œil de cette façon-là, je m’embarbouille dans tout ce que je dis. Je vous assure que leur félicité était à l’abri de tout péril, et je vais vous le prouver.

IV

Eh bien, cette hypothèse, qui vous semble formidable, se réalisa ; cet évènement que vous voyez gros de périls eut lieu. Une nuit, la pendule s’arrêta, sournoisement, comme ont coutume de le faire ces sottes pièces d’horlogerie qui nous comptent les heures heureuses et ne raccourcissent pas les autres. Détestable invention de quelque misanthrope voulant mesurer son chemin vers la mort. Était-ce l’époque où les bons commerçants ont coutume de faire leur balance et d’arrêter leurs livres pour connaître la situation ? Toujours est-il que Michel s’était attardé dans ses écritures amoureuses au point de n’avoir plus aucun sentiment du temps écoulé. Cric ! crac ! C’est M. Bonnefoi qui rentre. Car il est trois heures du matin tout simplement, et jamais il n’avait poussé l’impudence aussi loin ; aussi se sent-il confusément penaud et monte-t-il doucement l’escalier dans l’espoir de ne pas réveiller sa femme. Si je vous disais que c’était lui, le gredin, qui avait préparé l’arrêt de la pendule ! – « Ton mari ! » Et Michel, qui avait la tête bourrée de romans, sauta sur son pantalon, en tira un coutelas javanais : – Je te défendrai jusqu’à la mort ! dit-il, en le brandissant, à madame Bonnefoi. – Voulez-vous vous tenir tranquille et rester tout bêtement dans votre lit, cher insensé, lui répondit celle-ci, sans la moindre émotion apparente, mais en allant donner un tour de clef à la porte. M. Bonnefoi essaya vainement d’entrer : – C’est moi ! ouvre ! fit-il à sa femme, très ennuyé au fond d’être obligé de l’arracher au sommeil. – Non, monsieur, vous n’entrerez pas, lui répondit madame Bonnefoi avec fermeté. – Par exemple ! – Je vous ai prévenu, n’est-ce pas ? Je vous ai dit qu’un jour je me fâcherais et vous laisserais à la porte. – Cependant… – Il n’y a pas de cependant ! C’est trop fort, à la fin. Allez coucher au diable, mais je ne vous ouvrirai pas ! Et son accent avait une telle vigueur de résolution, que M. Bonnefoi eut, un instant, l’idée d’enfoncer l’huis à coups d’épaule. Mais, lui aussi eut enfin son salutaire accès de bon sens. Faire un scandale ! Après tout, sa femme y avait mis de la patience, et il n’avait pas volé cet innocent châtiment. Et puis, à quelque chose malheur est bon. Il retournerait au café Minerve où Lemiteux, Poussemol et Cascaret se trouvaient encore probablement. On ferait un domino monstre jusqu’au jour. – Une fois, deux fois, trois fois, vous ne voulez pas m’ouvrir, madame ? – Non ! – Eh bien, bonsoir ! – Bonsoir ! Et il reprit, dans la nuit claire où ses talons sonnaient sur le givre, le chemin de l’estaminet. Ô bonheur prévu ! Lemiteux, Poussemol et Cascaret étaient encore là. – Quelle bonne fortune de te revoir ! – Ma femme m’a flanqué à la porte. Ils rirent comme des bossus et approuvèrent madame Bonnefoi. – C’est égal, ça m’embêtera de rentrer au grand matin, fit-il ; j’aurai encore des raisons. – Laisse donc, dit Lemiteux, tu apporteras un beau bouquet à ta femme, et tout s’arrangera. – Nous irons le chercher tous quatre à la Halle, ajouta Poussemol. – Et nous mangerons des huîtres fraîches à cette occasion, conclut Cascaret. Et ils le firent comme ils l’avaient dit, en bons compagnons et qui ne laissent pas un ami dans l’embarras. Cascaret mangea même tant d’huîtres qu’il ne dit plus que des inepties du reste de la journée.

Comtesse, un peu de miséricorde encore. Je suis à la fin de mon récit. Ne me montrez pas vos mollets avec cette générosité.

V

Madame Bonnefoi fut clémente à la rentrée de l’époux prodigue. – Ça sera comme ça toutes les fois que ça me plaira, lui dit-elle en manière d’excuse pour son mauvais accueil de la nuit. Elle accepta le bouquet et en tira même une fleur jaune qu’elle mit à la boutonnière de M. Bonnefoi. Celui-ci n’y vit pas malice ; il était intérieurement enchanté. Il avait gagné cette partie de dominos imprévue et ne s’était jamais autant amusé au café Minerve, de mémoire de Lemiteux, de Poussemol et de Cascaret. Eh bien ! tant pis, quand elle lui fermerait la porte au nez ! Il irait encore se divertir un brin avec les camarades ! Tout n’est-il pas pour le mieux dans le meilleur des mondes entre ces cœurs candides, et le sort de ces trois amis d’élite n’est-il pas digne d’envie ? Tous tranquilles comme Baptiste dans cette maisonnée. Tous satisfaisant chacun son goût personnel sans être contrarié par les autres. Vous voyez, ma chère, cet adultère dont on a fait le ressort de tant de drames meurtriers, quand on sait s’arranger, c’est si simple !

Et maintenant, comtesse, si vous voulez m’en croire, nous allons faire comme le vertueux Michel et madame Bonnefoi.

Partie de dames
I

Tout le monde se rappelle encore, dans le pays, et vous, comtesse, mieux que personne, la douairière dame Yolande de l’Embouchure qui, dans la moindre de ses façons, apportait toutes les grâces du régime passé, j’entends de celui où la vraie noblesse donnait le ton. L’aimable vieille que c’était et qu’on eût dite descendue d’une toile de Mignard, avec ses beaux cheveux embroussaillés de neige, l’arc de ses lèvres savamment carminé et la mouche naturelle placée au coin de sa bouche, comme pour protester contre l’abolition d’une mode adorable ! Ses goûts étaient ceux de son âge, je veux dire de l’âge qu’elle avait gardé ; car elle était idéalement futile, ainsi que presque toutes les femmes nées, comme elle, en pleine furie révolutionnaire. Du sang des échafauds sortit, en effet, une floraison de personnes extrêmement gaies. On était las du drame et les rires n’attendaient plus que la comédie. Bonaparte réalisa assez mal le programme, mais il eut le bon goût d’aller continuer la tragédie loin d’un pays qui en avait positivement assez. Il exporta le carnage et dut à cette attention délicate une réelle popularité. Je reviens à la douairière dame Yolande de l’Embouchure. Elle adorait donc les petits chiens, la musique de Jean-Jacques, les pastels plutôt que la peinture qui, disait-elle, lui donnait mal à la tête, la guitare plutôt que le clavecin dont les accords multiples lui agaçaient les nerfs. Elle aimait les odeurs délicates et douces, non point les parfums brutaux dont s’empoisonnent les élégantes d’à présent et qui sortent des magasins de nouveautés. Elle distillait, elle-même, une essence de réséda, laquelle était bien la merveille des senteurs aristocratiques, et n’en aurait pas voulu d’autres pour son usage. Avez-vous pieusement gardé des mouchoirs ou des fichus jadis portés par vos grands-mères ? J’en ai un plein tiroir que j’ouvre quelquefois et d’où me monte au cerveau comme un effluve de rêveries charmantes, quelque chose comme le vague relent des herbiers où la pensée s’endort sur l’image de jardins lointains, des jardins où l’on a joué tout enfant. Je vous recommande cette impression délicieuse. Fermez les yeux et respirez longtemps ces nippes sacrées. Sous votre front passera le tournoiement de valses lentes et s’ébauchera le dessin de menuets capricieux. Des jupes à paniers se balanceront devant vous, comme des tulipes que le vent a renversées, et vous revivrez la douceur des temps que vous avez devinés sans les connaître, des temps religieux et corrompus tout ensemble où les rendez-vous se donnaient à l’église et où les mains se joignaient dans une rosée d’eau bénite.

Et dame Yolande ? Ce qu’elle tenait pour plus nécessaire que tout, en cette vallée de larmes, c’était la partie de dames après dîner. Et encore fallait-il qu’elle la gagnât. Car elle était mauvaise joueuse et accablait de suppositions fâcheuses ceux qui avaient l’impudence de ne lui pas laisser ce plaisir. M. le curé d’Ornolach n’eût eu garde de l’en priver. Car la douairière était généreuse, et les dix sous qui représentaient le maximum de son gain, après cinq parties heureuses, étaient toujours pour les pauvres gens.

II

Quand monsieur le curé ne pouvait pas venir – car le pauvre homme avait des rhumatismes en hiver – c’était Pauline qui faisait la partie de sa tante. Qui ça, Pauline ? Morbleu, si vous lisiez mieux, vous le sauriez déjà ! – La nièce de dame Yolande, une nièce pauvre mais à qui la vieille dame devait laisser toute sa fortune. En attendant, Pauline était riche déjà de tous les biens naturels qu’un homme de sens estime pour la plus précieuse des dots : un visage avenant qu’éclairaient deux yeux loyaux et doux, une belle taille bien remplie, fort heureusement bombée aux bons endroits. L’ensemble de ses grâces savoureuses était pour contenter un gourmand et un gourmet tout ensemble. Tout était charmant, et il y en avait beaucoup. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre.

Bien qu’elle excellât à laisser sa tante aller à dame, tout en commettant elle-même quelque faute volontaire, les émotions de ce sacrifice de tous les soirs ne suffisaient pas à occuper la nature rêveuse de cette belle enfant. Pauline avait dix-huit ans déjà et en paraissait vingt. Vous avez remarqué, comme moi, que les personnes qui prennent cette précaution n’en paraissent plus que trente-huit à quarante. C’est une compensation que leur devait l’équité divine, laquelle se manifestant rarement dans les grandes choses, doit s’évaporer ainsi en mille petites justices de menu détail. Ne vous plaignez donc jamais, homme de peu de foi, de ce qu’une jeune fille semble avoir plus que son âge. C’est une avance d’hoiries que vous fait une providence exceptionnellement favorable à vos désirs. De vous à moi, Pauline trouvait lourde déjà l’ombre même du bonnet de sainte Catherine et passait le jour à souhaiter un mari, sans compter la nuit où elle le souhaitait bien davantage encore. Innocente avec cela… Morbleu ! qui oserait dire le contraire ! Je vous ai conduits dans un monde fort bien élevé. Pauline savait mal ou point du tout ce qu’elle désirait, mais elle le désirait avec rage. Il existe encore, de par le monde, – apparent rari, – je n’ajoute pas nantes pour éviter les personnalités – des gens simples qui n’ont pas besoin d’analyser leurs impressions pour y trouver une saveur. Elle était de ces créatures élues qui savent être heureuses ou souffrir sans se demander si elles ont des raisons suffisantes et logiques pour cela. Elle souffrait et était heureuse tout ensemble, quand elle pensait à cette chimère. Arrangez cela comme vous voudrez. Je ne déflorerai pas les pudiques sensations de cette vierge en y promenant le scalpel qui sert de plume à mes plus illustres contemporains. Elle soupirait souvent, pleurait quelquefois, s’ennuyait toujours en compagnie… Et puis, en voilà assez comme ça.

III

Quand le vidame de Rotenfluth et son neveu Léopold de Rotenfluth également, commencèrent à fréquenter assidûment chez la douairière, Pauline en eut donc une joie secrète. Car si le vidame avait l’air d’un morceau de bois grossièrement équarri pour le chauffage, Léopold était un garçon de belle mine, bien pris dans toute sa personne, correct infiniment dans ses manières et pas bête, vous savez : suffisamment instruit pour n’être pas un pédant, ayant de la mémoire, de l’à-propos, de l’acquis, un certain esprit de conversation et sachant même tourner agréablement les vers, comme disent les personnes de province, qui s’imaginent que Victor Hugo travaille sur un établi. Le contentement de la jeune fille augmenta tout naturellement quand il ne fut plus douteux pour elle que Léopold avait les meilleures intentions à son égard. J’entends : les plus honnêtes, aussi. Bientôt ce ne fut plus entre eux deux, qu’une longue idylle, idylle de tous les instants où les yeux, les gestes, la parole se remplaçaient sans laisser jamais languir l’intérêt. Les belles promenades commencèrent où le bras se pose à peine sur le bras et fait passer, dans tout l’être, un délicieux frémissement, où le moindre brin d’herbe devient sacré par la main qui l’a cueilli, où le silence même a de muettes éloquences, où les choses fraternelles ne chantent et ne parfument qu’autour d’un autel que nous portons dans notre propre cœur.

Mais la douairière ?… Dame Yolande de l’Embouchure avait d’exquises tolérances pour la jeunesse. D’ailleurs, le projet entrevu aussi par elle ne lui déplaisait pas. M. de Rotenfluth, – l’oncle, n’est-ce pas ? – était sourd comme une pelle, mais agréablement complimenteur dans ses propos, et, de plus, il jouait aux dames avec passion aussi et y était particulièrement malheureux. Lui aussi, comme Pauline, aurait eu besoin de se marier. Mais il était célibataire, le vieil âne, et ce n’était pas un malheur pour Léopold, qu’il aimait comme un fils. Car il était certainement dans la destinée de cet homme d’aimer les enfants des autres comme les siens.

Tout semblait donc aller pour le mieux dans le plus délicieux des mondes. Et, cependant, Léopold était mélancolique. Pauline l’avait surpris souvent, suivant avec une inquiétude marquée les entretiens de son oncle avec dame Yolande. Alors il tressaillait et pâlissait au moindre bruit. Il épiait de loin les plus petits mouvements du vidame, l’oreille tendue dans la direction où se trouvait celui-ci. Et, sans oser l’interroger, Pauline souffrait, pressentant dans tout cela quelque horrible mystère, prenant sa part de ce malaise ténébreux où s’abîmait son bon ami.

IV

Le mystère, je vais vous le dire. Vous verrez comme moi si le pauvre diable n’avait pas raison de trembler. Vous savez déjà une des infirmités du vidame de Rotenfluth : son abominable surdité. Force m’est, pour l’essentielle clarté de ce récit, de vous en révéler une autre, d’un caractère infiniment plus délicat. Pardonnez-moi, belle marquise et continuez à grignoter, sans m’écouter, votre aile d’outarde ou canne-pétière, en l’arrosant d’un bon verre de vespétro. Cela vous mettra sur la voie peut-être, et épargnera mon embarras. Sacristi ! Comment vous expliquer ? Enfin le vidame avait la digestion particulièrement bruyante, et, comme il ne s’entendait pas lui-même, il lui arrivait fréquemment, sous l’influence de quelque aliment carminatif, de tirer un coup de canon en croyant simplement ouvrir la porte à une brise salutaire et silencieuse. Il regardait alors doucement autour de lui, le plus naturellement du monde, avec un petit air satisfait qui voulait dire : Ah ! ah ! voilà la saison des roses ! Elle est fréquente, chez les gens durs d’oreille, cette indélicatesse qui les pousse à essayer de tromper ainsi leurs auditeurs sur la qualité de la marchandise vendue… en admettant que ce genre de marchandise trouve à se vendre. Après tout, le prix du gaz n’a-t-il pas été entre la Ville de Paris et une Compagnie célèbre, l’objet d’un long démêlé ? Mais non, M. le vidame de Rotenfluth était un gentilhomme ; c’était pour son soulagement naturel et non dans le but intéressé de s’enrichir qu’il opérait et écoulait ses produits dans la société, sans se faire d’ailleurs la moindre réclame pour cela. Au contraire !

Comprenez-vous maintenant les terreurs de Léopold ! Que son oncle, dans un moment d’oubli et en croyant s’évaporer dans le silence, bombardât une seule fois le nez et les oreilles délicates de la douairière, tout était perdu ! Dame Yolande se levait et mettait l’impertinent à la porte, avec son triste neveu. Ah ! si jamais vous avez aimé, songez quelle torture ce doit être de sentir son bonheur, son rêve, sa vie, suspendus à un pareil fil qu’un simple coup de vent peut briser.