Pardaillan et Fausta - Michel Zévaco - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1913

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Michel Zévaco

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Opis ebooka Pardaillan et Fausta - Michel Zévaco

1590. A Rome, Fausta, apres avoir mis au monde le fils de Pardaillan, bénéficie de la grâce du pape Sixte Quint, qui se prépare a intervenir aupres du roi d'Espagne Philippe II dans le conflit qui l'oppose a Henri IV roi de France. Fausta est investie d'une mission aupres de Philippe II : lui faire part d'un document secret par lequel le roi de France Henri III reconnaissait formellement Philippe II comme son successeur légitime sur le trône de France. En France, le chevalier de Pardaillan est investi par Henri IV, absorbé par le siege de Paris, d'une double mission : déjouer les manoeuvres de Fausta et obtenir de Philippe II la reconnaissance de la légitimité d'Henri de Navarre comme roi de France. Pardaillan et Fausta s'affrontent a Séville. Pardaillan est aidé dans sa lutte par Cervantes, qui reconnaît en lui le vrai Don Quichotte. Sortira-il vivant des traquenard tendus par le Grand Inquisiteur Don Espinoza et Fausta?

Opinie o ebooku Pardaillan et Fausta - Michel Zévaco

Fragment ebooka Pardaillan et Fausta - Michel Zévaco

A Propos
Chapitre 1 - LA MORT DE FAUSTA
Chapitre 2 - LE GRAND INQUISITEUR D’ESPAGNE
Chapitre 3 - LA VIEILLESSE DE SIXTE QUINT
Chapitre 4 - LE RÉVEIL DE FAUSTA
Chapitre 5 - LA DERNIERE PENSÉE DE SIXTE QUINT
Chapitre 6 - LE CHEVALIER DE PARDAILLAN
Chapitre 7 - BUSSI-LECLERC

A Propos Zévaco:

Zévaco s’installe a Paris a sa sortie de l’armée, en 1888. Il devient journaliste, puis secrétaire de rédaction a L’Egalité que dirige le socialiste révolutionnaire Jules Roques. Il se présente sans succes aux élections législatives de 1889 pour la Ligue socialiste de Roques: il fait a cette époque connaissance avec Louise Michel et croise également Aristide Bruant et Séverine. Il fera plusieurs séjours a la prison Sainte-Pélagie pour des articles libertaires, en pleine période d’attentats anarchistes. Il est condamné le 6 octobre 1892 par la cour d'assise de la Seine pour avoir déclaré dans une réunion publique a Paris : « Les bourgeois nous tuent par la faim ; volons, tuons, dynamitons, tous les moyens sont bons pour nous débarrasser de cette pourriture » Il abandonne le journalisme politique en 1900, apres avoir tenté de défendre Alfred Dreyfus. En meme temps, son retour vers le roman feuilleton avec Borgia! en 1900, publié dans le journal de Jean Jaures La Petite République socialiste est couronné de succes. Zévaco écrit plus de 1 400 feuilletons (dont, a partir de 1903, les 262 de La Fausta, qui met en scene le chevalier de Pardaillan) pour le journal de Jaures, jusqu’a décembre 1905, époque a laquelle il passe au Matin, dont il devient le feuilletonniste attitré avec Gaston Leroux. Entre 1906 et 1918, Le Matin publie en feuilletons neuf romans de Zévaco. Avant et apres sa mort paraissent dix volumes des aventures de Pardaillan pere et fils. La guerre se rapprochant de Pierrefonds, la famille Zévaco s’installe un peu plus a l’abri a Eaubonne (Val d’Oise) en 1917. Il meurt en aout 1918, sans doute d’un cancer. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 LA MORT DE FAUSTA

A l’aube du 21 février 1590, le glas funebre tinta sur la Rome des papes – la Rome de Sixte Quint. En meme temps, la rumeur sourde qui déferlait dans les rues encore obscures indiqua que des foules marchaient vers quelque rendez-vous mystérieux. Ce rendez-vous était sur la place del Popolo. La se dressait un échafaud. La, tout a l’heure, la hache qui luit aux mains du bourreau va se lever sur une tete. Cette tete roulera. Cette tete, le bourreau la saisira par les cheveux, la montrera au peuple de Rome, ainsi qu’il est dit dans la sentence… Et ce sera la tete d’une femme jeune et belle, dont le nom prestigieux, évocateur de la plus étrange aventure de ces siecles lointains, est murmuré avec une sorte d’admiration par le peuple qui s’assemble autour de l’échafaud :

– Fausta ! Fausta ! C’est Fausta qui va mourir !…

* * * * *

La princesse Fausta était enfermée au château Saint-Ange depuis dix mois qu’elle avait été faite prisonniere dans cette Rome meme ou elle avait attiré le chevalier de Pardaillan… le seul homme qu’elle eut aimé… celui a qui elle s’était donnée… celui qu’elle avait voulu tuer enfin, et que sans doute elle croyait mort. C’est ce que la formidable aventuriere, qui avait revé de renouer avec la tradition de la papesse Jeanne, attendait, le jour ou serait exécutée la sentence de mort prononcée contre elle. Chose terrible, il avait été sursis a l’exécution de la sentence parce que, au moment de livrer Fausta au bourreau, on avait su qu’elle allait etre mere. Mais maintenant que l’enfant était venu au monde, rien ne pouvait la sauver.

Et bientôt l’heure allait sonner pour Fausta d’expier son audace et sa grande lutte contre Sixte Quint.

Ce matin-la, Fausta devait mourir !

* * * * *

Ce matin-la, dans une de ces salles d’une somptueuse élégance comme il y en avait au Vatican, deux hommes, debout, face a face, se disaient de tout pres et dans la figure des paroles de haine mortelle rendues plus effrayantes par les attitudes immobiles, comme pétrifiées. Ils étaient tous deux dans la force de l’âge et beaux tous deux. Et tous deux aussi, bien qu’appartenant a l’Église, portaient avec une grâce hautaine l’harmonieux costume des cavaliers de l’époque : grands seigneurs, a n’en pas douter. Et c’était bien la meme haine qui grondait dans ces deux cours, puisque c’était le meme amour qui les avait faits ennemis.

L’un d’eux s’appelait Alexandre Peretti. Peretti ! le nom de famille de Sa Sainteté Sixte Quint. Cet homme, en effet, c’était le neveu du pape. Il venait d’etre créé cardinal de Montalte. Il était ouvertement désigné pour succéder a Sixte Quint, dont il était le confident et le conseiller. L’autre s’appelait Hercule Sfondrato ; il appartenait a l’une des plus opulentes familles des Romagnes, et il exerçait les fonctions de grand juge avec une sévérité qui faisait de lui l’un des plus terribles exécuteurs de la pensée de Sixte Quint.

Et voici ce que ces deux hommes se disaient :

– Écoute, Montalte, écoute ! Voici le glas qui sonne… rien ne peut la sauver maintenant, ni personne !

– J’irai me jeter aux pieds du pape, râlait le neveu de Sixte Quint, et j’obtiendrai sa grâce…

– Le pape ! Mais le pape, s’il en avait la force, la tuerait de ses mains plutôt que de la sauver. Tu le sais, Montalte, tu le sais, moi seul je puis sauver Fausta. Hier la sentence lui a été lue. Maintenant l’échafaud est dressé. Dans une heure, Fausta aura cessé de vivre si tu ne me jures sur le Christ, sur la couronne d’épines et sur les plaies que tu renonces a elle…

– Je jure… bégaya Montalte.

Et il s’arreta, ivre de douleur, de rage et d’horreur.

– Eh bien, gronda Sfondrato, que jures-tu ?

Ils étaient maintenant si pres l’un de l’autre qu’ils se touchaient. Leurs yeux hagards se jeterent une derniere menace et leurs mains tourmenterent les poignées des dagues.

– Jure, mais jure donc ! répéta Sfondrato.

– Je jure, gronda Montalte, de m’arracher le cour plutôt que de renoncer a aimer Fausta, dut-elle me hair d’une haine aussi impérissable que mon amour. Je jure que, moi vivant, nul ne portera la main sur Fausta, ni bourreau, ni grand juge, ni pape meme. Je jure de la défendre a moi seul contre Rome entiere s’il le faut. Et en attendant, grand juge, meurs le premier, puisque c’est toi qui as prononcé sa sentence.

En meme temps, d’un geste de foudre, le cardinal Montalte, neveu du pape Sixte Quint, leva sa dague et l’abattit sur l’épaule d’Hercule Sfondrato.

Puis, avec une sorte de râle, qui était peut-etre une imprécation, peut-etre une priere, Montalte s’élança au dehors.

Sous le coup, Hercule Sfondrato était tombé sur les genoux. Mais presque aussitôt il se releva, défit rapidement son pourpoint et constata que le poignard de Montalte n’avait pu traverser la cotte de mailles qui ouvrait sa poitrine. Hercule eut un sourire terrible et murmura :

– Ces chemises d’acier que l’on fabrique a Milan sont vraiment de bonne trempe. Je tiens le coup pour reçu, Montalte ! et je te jure que ma dague a moi saura trouver le chemin de ton cour !

Montalte s’était élancé dans le dédale des couloirs, des salles immenses, des cours et des escaliers. Il pénétra dans le passage couvert qui reliait le Vatican au château Saint-Ange. Il parvint au cachot ou Fausta vaincue attendait l’heure de mourir.

Montalte s’approcha en tremblant de la porte que gardaient deux hallebardiers. Les deux soldats eurent un geste comme pour croiser les hallebardes. Mais sans doute puissante était, dans le Vatican, l’autorité du neveu de Sixte-Quint, ou peut-etre sa physionomie, a ce moment, était-elle terrible, car les deux gardes reculerent.

Montalte ouvrit le guichet qui permettait de surveiller l’intérieur du cachot.

Et voici ce que, a travers ce guichet, vit alors le cardinal Montalte… Fugitive, rapide et effrayante vision de reve funebre.

Sur un lit étroit était étendue une jeune femme… La jeune mere… elle… Fausta… un etre éblouissant de beauté. Dans ses deux mains elle a saisi l’enfant et elle l’éleve d’un geste de force et de douceur, et elle le contemple de ses yeux larges et profonds qui ont l’éclat des diamants noirs.

Au pied du lit se tient une suivante.

Et Fausta, d’une voix étrangement calme, prononce :

– Myrthis, tu le prendras, tu l’emporteras loin de Rome, loin de l’Italie. N’aie crainte, nul ne s’opposera a ta sortie du château Saint-Ange : j’ai obtenu cela que, moi morte, meure aussi la vengeance de Sixte-Quint.

– Je n’aurai nulle crainte, répond Myrthis avec une sorte de ferveur exaltée. Puisque, vous morte, je dois vivre encore, je vivrai pour lui.

Fausta esquisse un signe de tete comme pour prendre acte de cette promesse. Une minute elle garde le silence ; puis, les yeux fixés sur l’enfant, elle prononce encore :

– Fils de Fausta !… Fils de Pardaillan !… que seras-tu ?… Ta mere, en mourant, te donne le baiser d’orgueil et de force par quoi elle espere que son âme passera dans ton etre !… Fils de Pardaillan et de Fausta, Que seras-tu ?…

C’est fini. Myrthis a pris dans ses bras l’enfant qu’elle doit emporter loin de Rome, loin de l’Italie, le fils de Fausta, le fils de Pardaillan. Et elle se recule, et elle se détourne, comme pour cacher a l’innocent petit etre, a peine entré dans la vie, la vue de sa mere entrant dans la mort.

Fausta, d’un geste funebrement tranquille, a ouvert un médaillon d’or qu’elle porte suspendu a son cou et a versé dans une coupe préparée d’avance les grains de poison que contient ce médaillon.

C’est fini, Fausta a vidé d’un trait la coupe et elle retombe sur l’oreiller… Morte.


Chapitre 2 LE GRAND INQUISITEUR D’ESPAGNE

De l’autre côté de la porte retentit un effroyable cri d’angoisse et d’horreur. C’est Montalte qui clame sa stupeur, Montalte que ce dénouement imprévu vient de foudroyer et qui râle :

– Morte ?… Comment ! elle est morte !… Insensé ! Comment n’ai-je pas prévu que Fausta, pour se soustraire au contact du bourreau, se donnerait la mort !…

Et presque aussitôt, une ruée tout impulsive contre cette porte qu’il martele d’un poing furieux en bégayant :

– Vite ! vite ! Du secours !… On peut la sauver peut-etre !

Et devant le néant de cette tentative, s’adressant aux hallebardiers qui assistent, impassibles, a cette crise de désespoir :

– Ouvrez ! mais ouvrez donc, je vous dis qu’elle se meurt… qu’il faut la sauver !

L’un des deux gardes répond :

– Cette porte ne peut etre ouverte que par monseigneur le grand juge.

– Hercule Sfondrato !… Malédiction sur moi !…

Et Montalte s’abat sur ses genoux, la tete dans ses mains, secoué de sanglots.

A ce moment une voix calme prononça ces mots :

– Moi aussi, j’ai le droit d’ouvrir cette porte… Et je l’ouvre !…

Montalte se redressa d’un bond, considéra une seconde l’homme qui venait de parler ainsi, et d’un accent de sourde terreur, melé de respect, murmura :

– Le grand inquisiteur d’Espagne !

Inigo de Espinosa, cardinal-archeveque de Tolede, grand inquisiteur d’Espagne, proche parent et successeur de Diego de Espinosa, était un homme de cinquante ans, grand, fort et de physionomie presque douce ou, pour mieux dire, il était bien rare que cette physionomie exprima ouvertement un sentiment quelconque. L’inquisiteur était a Rome depuis un mois. Il était venu y accomplir une mission que nul ne connaissait. Il avait eu avec Sixte Quint de nombreux entretiens auxquels nul n’avait assisté. Seulement on avait remarqué que le vieux pape, naguere encore si robuste et si redoutable athlete dans ses entrevues diplomatiques, était sorti de ses entretiens avec Espinosa de plus en plus brisé, de plus en plus vieilli. On savait aussi que l’inquisiteur devait, le lendemain, reprendre le chemin de l’Espagne.

Sur un geste impérieux d’Espinosa, les deux gardes s’inclinent en tremblant et vont se placer a l’extrémité de l’étroit couloir ou ils reprennent, de loin, leur garde monotone.

Sans ajouter une parole, Espinosa, comme il l’a dit, ouvre la porte et pénetre dans le cachot.

Montalte se précipite a sa suite, le cour débordant d’une joie délirante, l’esprit soulevé par un espoir aussi puissant qu’irraisonné. Sans savoir pourquoi avec la certitude absolue qu’un miracle va se produire la, devant lui et pour lui, il se rue vers le lit étroit sur lequel repose le corps de Fausta.

Et soudain il reste cloué sur place… Ses yeux hagards se fixent avec douleur, avec rage… avec haine, sur un tout petit etre, la, dans les bras de la suivante.

La vue de cet enfant a suffi, seule, a déchaîner dans l’esprit de cet homme robuste un monde de pensées tumultueuses dont le souffle empesté emporte et détruit tout sentiment humain, ne laisse rien… rien qu’une pensée de haine mortelle… car, ce tout petit, c’est le fils de Pardaillan !

Et l’innocente créature, avertie sans doute par quelque instinct mystérieux et sur, laisse entendre un vagissement plaintif et se blottit dans les bras de celle qui, désormais, sera sa mere.

Et Myrthis, debout, les yeux rivés sur le visage convulsé de cet inconnu, resserre sur l’enfant son étreinte presque maternelle, en un geste de protection.

Pas un détail de cette scene rapide, d’une éloquence terrible dans son mutisme meme, n’a échappé a l’oil observateur du grand inquisiteur.

Cependant, d’une voix calme, presque douce, il dit en montrant la porte ouverte :

– Vous etes libre, femme. Accomplissez la mission maternelle qui vous a été confiée… Allez, et que Dieu vous garde !

Puis impérieusement, aux deux gardes toujours immobiles au fond du couloir :

– Laissez passer la clémence de Sixte !

Et Myrthis, serrant sur son sein le fils de Pardaillan, sans un mot, sans un geste, franchit le seuil de la porte, s’éloigne d’un pas rapide.

Espinosa referme la porte et vient tranquillement se placer au chevet de Fausta, morte.

Quand l’enfant a disparu, le cardinal Montalte se tourne vers Fausta dont la tete, déja pâle, auréolée de la splendeur de ses longs cheveux, se détache sur la blancheur de l’oreiller. Il la contemple un moment, puis il s’écroule, saisit la main de Fausta qui pend hors du lit, imprime un long baiser sur cette main déja froide et sanglote :

– Fausta ! Fausta !… Est-il vrai que tu sois morte ?…

Et soudain le voila debout, l’oil injecté, la dague au poing, et cette fois, il hurle :

– Malheur a ceux qui me l’ont tuée !…

Mais alors il se trouve face a face avec l’inquisiteur, et comme un éclair la notion de la réalité lui revient. Alors, c’est a Espinosa qu’il s’adresse d’une voix tour a tour ardente ou suppliante :

– Monseigneur ! monseigneur ! pourquoi m’avez-vous conduit ici ? Pourquoi ?… Ah ! tenez, monseigneur, je ne sais si mon esprit chavire mais il me semble… oui, je devine… je sens… je vois que vous etes ici pour y faire un miracle… Vous allez me la ressusciter, n’est-ce pas ?…, De grâce, parlez, monseigneur !… mais parlez donc ou, par le Dieu vivant, je vais la rejoindre !…

D’un geste furieux il leve la dague sur sa propre poitrine, pret a se frapper.

Alors Espinosa, de sa voix toujours calme, prononce :

– Monsieur, le poison que la princesse Fausta a pris sous vos yeux lui a été vendu par Magni[1] , le marchand d’herbes que vous connaissez… Ce Magni est un homme a moi… Il existe un contrepoison unique… Ce contrepoison, je l’ai sur moi… Le voici !

En disant ces mots, Espinosa fouille dans sa bourse et en sort un minuscule flacon.

Une clameur de joie délirante jaillit des levres de Montalte. Il saisit les mains de l’inquisiteur, et d’une voix vibrante :

– Ah ! monseigneur, sauvez-la !… Sauvez-la et puis prenez ma vie… je vous la livre.

– Monsieur le cardinal, votre vie nous est trop précieuse… Ce que j’ai a vous demander, Dieu merci, est de moindre importance.

Ceci fut dit tres simplement, avec douceur meme.

Montalte eut la sensation tres nette que l’inquisiteur allait lui proposer quelque effroyable marché duquel dépendrait la mort de Fausta. Mais il regarda Espinosa bien en face et dit :

– Tout, monseigneur ! Demandez !

Espinosa s’approcha jusqu’a le toucher presque, et le dominant du regard :

– Prenez garde, cardinal !… Prenez bien garde !… Je sauve cette femme, puisque sa vie vous est précieuse au-dessus de tout… Mais en échange, vous, vous m’appartenez… n’oubliez pas cela…

Montalte secoue furieusement la tete pour manifester que sa résolution est irrévocablement prise, et d’une voix rauque, il gronde :

– Je n’oublierai pas, monseigneur. Sauvez-la et je vous appartiens… Mais, pour Dieu, hâtez-vous, ajoute-t-il en essuyant son front ou perle la sueur de l’angoisse.

– Je retiens votre engagement, dit Espinosa gravement.

Et désignant Fausta rigide :

– Aidez-moi.

Avec des gestes doux comme des caresses, Montalte prit la tete de Fausta dans ses mains tremblantes, et frissonnant d’espoir, la souleva doucement pendant qu’Espinosa versait dans la bouche le contenu de son flacon.

– Attendons maintenant, dit l’inquisiteur.

Au bout de quelques instants, une légere rougeur vint colorer les joues de Fausta.

Montalte, penché sur elle, suivait avec une angoisse inexprimable les effets du contrepoison, qui lui paraissaient d’une lenteur mortelle.

Enfin un souffle a peine perceptible s’échappe doucement des levres entrouvertes et Montalte, qui sent sur son visage ce souffle léger, pousse lui-meme un profond soupir, comme s’il voulait aider au travail lent qui se fait dans cet organisme.

Il pose sa main sur le sein et se redresse les yeux étincelants : le cour bat… tres faiblement, il est vrai, mais enfin il bat.

– Elle vit ! elle vit ! crie-t-il, éperdu de joie.

Au meme instant Fausta ouvre les yeux et les pose sur Montalte qui se penche sur elle. Presque aussitôt elle les referme.

Un souffle régulier souleve son sein. Elle semble dormir.

Alors Espinosa qui, impassible, a considéré toute cette scene, dit :

– Avant deux heures la princesse Fausta aura retrouvé toute sa conscience.

Certain désormais que le miracle est enfin accompli, Montalte esquisse un signe de tete pour indiquer qu’il prend acte de cette affirmation, et s’inclinant devant Espinosa prononce :

– Vos ordres, monseigneur ?

– Monsieur le cardinal, répond l’inquisiteur, je suis venu d’Espagne a Rome tout expres pour chercher un document portant la signature d’Henri III de France, ainsi que son cachet. Ce document est enfermé dans le petit meuble placé dans la chambre de Sa Sainteté. En l’absence du pape, nul ne peut pénétrer dans sa chambre… Nul… hormis vous, Montalte !… Ce document, reprend-il apres une légere pause, ce document, il nous le faut.

Ce disant, Espinosa fixe Montalte droit dans les yeux.

Le cardinal répond froidement :

– C’est bien… Je vais le chercher.

Et il sort aussitôt d’un pas rude et violent.

Demeuré seul, Espinosa paraît plongé un moment dans une profonde méditation. Puis il s’approche de Fausta, la touche légerement a l’épaule pour la réveiller, et dit :

– Etes-vous assez forte, madame, pour m’entendre et me comprendre ?

Fausta ouvre les yeux et les pose graves et lucides sur le visage de l’inquisiteur qui se contente de cette réponse muette et reprend :

– Avant mon départ, je veux, madame, vous rassurer sur le sort de votre enfant… Il vit… Et votre servante Myrthis doit, a l’heure qu’il est, avoir quitté Rome, emportant ce dépôt sacré que vous lui avez confié… Toutefois, ne croyez pas que Sixte Quint a laissé vivre cet enfant uniquement pour tenir le serment qu’il vous a fait… Si l’enfant vit, madame, c’est que Sixte sait que vous avez caché quelque part une somme de dix millions[2] et que ces millions, vous les avez légués a votre fils… Si Myrthis a pu quitter Rome sans encombre, c’est que Sixte sait que votre suivante connaît l’endroit ou sont enfouis ces millions.

Espinosa s’arrete un moment pour juger de l’effet produit par sa révélation.

Fausta le fixe toujours de ses grands yeux noirs. Mais sur ce visage impassible, l’oil exercé de l’inquisiteur ne découvre pas la moindre trace d’émotion, et comme il veut savoir, il insiste :

– Vous m’avez entendu ?… Vous m’avez bien compris ?…

D’un signe, Fausta fait entendre qu’elle a compris.

Espinosa se contente encore une fois de cette réponse muette.

– C’est tout ce que je voulais vous dire, madame.

Il s’incline gravement, avec une sorte de déférence, et se dirige lentement vers la porte qu’il ouvre. Mais, avant de franchir le seuil, il se retourne et ajoute :

– Encore un mot, madame : le sire de Pardaillan a pu échapper a l’incendie du palais Riant… Pardaillan est vivant, madame !… Vous m’entendez ?… Pardaillan… vivant !

Et cette fois, Espinosa sort tranquillement.


Chapitre 3 LA VIEILLESSE DE SIXTE QUINT

Une grande table de travail, deux fauteuils, un petit meuble, ça et la quelques escabeaux ; une étroite couchette, un prie-dieu, au-dessus du prie-dieu un magnifique christ en or massif, merveille de ciselure signée Benvenuto Cellini, seul luxe de ce retrait ; une vaste cheminée ou pétille un feu clair ; un épais tapis, de lourds rideaux hermétiquement clos : c’était la chambre de Sa Sainteté Sixte Quint.

Usé par le temps et le long effort, ce n’est plus le formidable athlete d’autrefois. Mais a l’éclair qui parfois luit sous les sourcils, on devine encore l’infatigable lutteur.

Sixte Quint était assis a sa table de travail, le dos tourné a la cheminée. Et le Pape songeait :

« A cette heure, Fausta a pris le poison. Bourreau, peuple romain, la fete est finie : Fausta est morte !… La suivante Myrthis a quitté le château Saint-Ange, emportant l’enfant de Fausta… le fils de Pardaillan !… »

Le pape se leva, fit quelques pas, les mains au dos, puis revint s’asseoir dans son fauteuil, qu’il tourna vers le feu, et présenta ses mains amaigries a la flamme. Et il reprit sa reverie :

« Oui, les quelques jours que j’ai a vivre seront paisibles, car l’aventuriere n’est plus !… Il me reste, avant de mourir, il me reste a frapper Philippe d’Espagne… Le frapper ! Lui ! Le roi catholique !… Oui, par le ciel, puisqu’il a voulu me frapper, et que nul n’a impunément bravé Sixte Quint !… Mais comment le frapper ?… Comment ?… »

Le pape allongea la main vers le petit meuble et y prit un parchemin qu’il parcourut des yeux, lentement. Et il murmura :

– Funeste inspiration que j’ai eue d’arracher cette déclaration a la pusillanimité d’Henri III… inspiration plus funeste encore que j’aie eue de la garder si longtemps… Maintenant, Philippe connaît son existence, et le grand inquisiteur est venu ici me menacer de mort !… Moi !…

Sixte Quint haussa les épaules :

– Mourir !… ce n’est rien… Mais mourir sans avoir réalisé son reve : Philippe chassé d’Italie !… L’Italie unifiée du nord au midi, l’Italie entiere soumise et asservie et la papauté maîtresse du monde… Que faire ?… Envoyer ce parchemin a Philippe ? – Par quelqu’un qui n’arriverait jamais ?… Peut-etre… L’anéantir ?… Ce serait un coup terrible pour Philippe… Aussi bien j’ai juré a Espinosa qu’il a été détruit… Oui… un geste, et il devient la proie de cette flamme !…

Le pape se pencha et tendit vers le foyer le parchemin ouvert sur lequel s’étale un large sceau… le sceau d’Henri III de France.

Déja la flamme mordait les bords du parchemin.

Un instant encore, et c’en était fait des reves de Philippe d’Espagne.

Brusquement Sixte Quint mit le parchemin hors d’atteinte, et hochant la tete répéta :

– Que faire ?…

A ce moment une main, d’un geste rude, saisit le parchemin.

Sixte Quint se retourna furieusement et se trouva en présence de son neveu, le cardinal Montalte. A l’instant, les deux hommes furent face a face.

– Toi !… toi !… Comment oses-tu !… Je vais…

Et le pape allongea la main vers le marteau d’ébene posé sur la table pour appeler, jeter un ordre.

D’un bond, Montalte se plaça entre la table et lui, et froidement :

– Sur votre vie, Saint-Pere, ne bougez pas, n’appelez pas !

– Hola ! dit le vieux pape, en se redressant de toute sa hauteur, oserai tu porter la main sur le souverain pontife ?

– J’oserai tout… si je n’obtiens de vous ce que je suis venu demander.

– Et que veux-tu ?

– Je veux…

– Allons, ose ! puisque tu es en veine d’audace insensée !

– Je veux… eh bien, je veux la grâce de Fausta.

Le pape eut un mouvement de surprise, puis, songeant qu’elle était morte, un sourire :

– La grâce de Fausta ?

– Oui, Saint-Pere, dit Montalte courbé.

– La grâce de Fausta ?… Soit !

Le pape choisit un parchemin parmi les nombreux papiers rangés sur sa table, et, tres posément, le remplit et le signa d’une main ferme.

Pendant que le pape écrivait, Montalte, d’un coup d’oil rapide, parcourait le parchemin qu’il venait de lui arracher.

– Voici la grâce, dit Sixte Quint, grâce pleine et entiere. Et maintenant que tu as obtenu ce que tu voulais, rends-moi ce parchemin, et va-t’en… va-t’en… A toi aussi, fils de ma sour bien-aimée, je fais grâce !

– Saint-Pere, avant de vous rendre ce parchemin, un mot : si vous avez signé cette grâce, c’est que vous croyez Fausta morte… Eh bien, vous vous trompez, mon oncle, Fausta n’est pas morte !

– Fausta vivante ?

– Oui ! car je l’ai sauvée en lui faisant prendre moi-meme le contrepoison qui l’a rappelée a la vie.

Sixte Quint resta un moment reveur, puis :

– Eh bien, soit ! Apres tout, que m’importe Fausta vivante ?… Elle ne peut plus rien contre moi. Sa puissance religieuse est morte en meme temps que naissait son enfant… Mais toi, qu’esperes-tu donc d’elle ?… As-tu fait ce reve insensé que tu pourrais etre aimé de Fausta ?… Triple fou !… Sache donc, malheureux, que tu attendriras le marbre le plus dur avant que d’attendrir le cour de Fausta.

Et gravement :

– Il n’y a pas deux Pardaillan au monde !

Montalte ferma les yeux et pâlit.

Plus d’une fois, en effet, il avait songé en grinçant a ce Pardaillan inconnu qui avait été aimé de Fausta. Et alors il avait senti une haine mortelle et tenace l’envahir. Alors des imprécations furieuses étaient montées a ses levres. Alors des pensées de meurtre et de vengeance étaient venues le hanter. Et d’une voix morne, il répondit :

– Je n’espere rien. Je ne veux rien… si ce n’est sauver Fausta… quant a ce parchemin, ajouta-t-il rudement, je vais le remettre a Fausta qui ira le porter, elle, a Philippe d’Espagne a qui il appartient… Et pour plus de sureté j’accompagnerai la princesse.

Sixte Quint eut un geste de rage. La pensée de paraître céder a des menaces a peine déguisées lui était insupportable. Bravant le poignard de Montalte, il allait appeler, lorsqu’il se souvint que ce parchemin, somme toute, il l’avait lui-meme retiré de la flamme ou il hésitait a le jeter. L’instant d’avant il était irrésolu, cherchant une solution. Cette solution, sans le vouloir, Montalte la lui indiquait peut-etre… Pourquoi pas ?… Apres tout, qu’importait le messager : Fausta ou comparse, pourvu qu’il n’arrivât pas a destination ? Sa résolution fut prise. Il répondit :

– Peut-etre as-tu raison. Et puisque j’ai fait grâce a toi et a elle, va !…

Un quart d’heure plus tard, Montalte rejoignait Espinosa et lui disait :

– Monseigneur, j’ai le parchemin.

L’oil froid de l’inquisiteur eut comme une lueur aussitôt éteinte, et toujours calme :

– Donnez, monsieur.

– Monseigneur, avec votre agrément, la princesse Fausta ira le porter a S. M. Philippe d’Espagne… C’est la, je crois, ce qui vous importe le plus.

Espinosa fronça légerement le sourcil, et :

– Pourquoi la princesse Fausta ?

– Parce que je vois la un moyen de la préserver de tout nouveau danger, dit fermement Montalte en le regardant en face.

Espinosa réfléchit une seconde, puis :

– Soit, monsieur le cardinal. L’essentiel, en effet, est, comme vous le dites, que ce document parvienne a mon souverain le plus tôt possible.

– La princesse partira des que ses forces lui permettront d’entreprendre le voyage… Je puis vous assurer que le parchemin parviendra a destination, car j’aurai l’honneur de l’accompagner moi-meme.

– En effet, dit sérieusement Espinosa, la princesse sera bien gardée.

– Je le crois aussi, monseigneur, répondit froidement Montalte.


Chapitre 4 LE RÉVEIL DE FAUSTA

Lorsque Fausta revint a elle, ce fut d’abord, dans son esprit, un prodigieux étonnement. Sa premiere pensée fut que Sixte Quint n’avait pas permis qu’elle échappât a la hache du bourreau. Le cri de Montalte, clamant sa joie de la voir vivante, était si vibrant de passion qu’elle voulut savoir quel était l’homme qui l’aimait a ce point. Elle ouvrit les yeux et reconnut le neveu du pape. Elle les referma aussitôt et pensa :

« Celui-la, a obtenu de Sixte qu’il me fît grâce de la vie… Que m’est la vie a présent que morte est mon ouvre et que Pardaillan n’est plus ! Que suis-je, a présent ? Néant. Je dois retourner au néant. Avant ce soir ce sera fait ! »

Cette résolution prise, elle écouta et alors elle comprit qu’elle s’était trompée. Non ! Sixte Quint n’avait pas fait grâce. Montalte, seul, au prix de quelque infamie héroiquement consentie, avait accompli ce miracle de l’arracher a Sixte et a la mort. Aussitôt, elle entrevit tout le parti qu’elle pourrait tirer d’un pareil dévouement. Mais a quoi bon !… Elle voulait, elle devait mourir !

Malgré tout, elle ne put se désintéresser de ce qui se disait pres d’elle Qu’était-ce que ce document ?… Quel rapport entre elle et ce parchemin ?…

Elle sentit qu’on la touchait a l’épaule… on lui parlait… Elle ouvrit les yeux et fixa Espinosa. Et, au fur et a mesure, son esprit réfutait ses arguments.

Son fils ?… Oui ! Sa pensée s’est déja portée vers l’innocente créature. Il vit… Il est libre… C’est la le point capital… quant au reste : mieux vaut sa mere morte qu’ensevelie vivante dans un cachot.

Et soudain, comme un coup de tonnerre, ces mots répétés dans son esprit éperdu :

– Pardaillan vivant !

Deux mots évocateurs d’un passé d’enivrante passion… et de luttes mortelles ! Ce passé qui lui semblait si éloigné !… et qui, cependant, était si proche, puisque quelques mois a peine la séparaient du moment ou elle avait voulu faire périr Pardaillan, dans l’incendie du palais Riant !… Ce Pardaillan si hai… et tant adoré !…

Quel passé !…

Elle : riche, souveraine, puissante et adulée, vaincue, brisée, meurtrie dans toutes ses entreprises. Lui : pauvre, gentilhomme sans feu ni lieu, vainqueur par la force de son génie d’intrigue et de son cour généreux. Et, supreme humiliation, son amour a elle, la vierge d’orgueil, son amour dédaigné !…

Pardaillan vivant !… Mais alors la mort, pour Fausta, ce serait la fuite devant l’ennemi ! Et Fausta n’a jamais fui !… Non, elle ne veut plus mourir… Elle vivra pour reprendre le tragique duel interrompu et sortir enfin triomphante de ce supreme combat.

C’est a ce moment que Montalte s’approcha d’elle.

Pendant qu’il se courbait, elle l’étudiait d’un coup d’oil prompt et sur, et tout de suite, comme si elle eut toujours été la souveraine redoutée – ou peut-etre pour bien marquer, des le début, la distance infranchissable qu’elle entendait établir entre eux – cette femme étrange qui semblait échapper a toutes les faiblesses, a toutes les fatigues, se redressa en une majestueuse attitude, et d’une voix qui ne tremblait pas !

– Vous avez a me parler, cardinal ? Je vous écoute.

En meme temps ses yeux noirs se posaient sur ceux de Montalte, étrangement dominateurs et pourtant graves et doux.

Et Montalte, qui peut-etre avait revé de la conquérir, vaincu des le premier contact, se courbait davantage, presque prosterné, dans une muette adoration. Et Fausta comprit qu’il se donnait corps et âme et sans réserve, et elle lui sourit et elle répéta avec une douceur inexprimable :

– Parlez, cardinal.

Alors Montalte, d’une voix basse et tremblante, lui annonça qu’elle était libre.

Sans manifester ni surprise, ni émotion, Fausta dit :

– Sixte Quint me fait donc grâce ?

Montalte secoua la tete :

– Le pape n’a pas fait grâce, madame. Le pape a cédé devant une volonté plus forte que la sienne.

– La vôtre… n’est-ce pas ?

Montalte s’inclina.

– Alors Sixte Quint révoquera la grâce qu’il a signée par contrainte.

– Non, madame, car en meme temps j’ai… obtenu de Sa Sainteté un document qui sera votre égide.

– Qu’est-ce que ce document ?

– Le voici, madame.

Fausta prit le parchemin et lut :

« Nous, Henri, par la grâce de Dieu roi de France, inspiré de notre Seigneur Dieu, par la voix de son Vicaire, notre Tres Saint Pere le Pape ; en vue de maintenir et conserver en notre royaume la religion catholique, apostolique et romaine ; attendu qu’il a plu au Seigneur, en expiation de nos péchés, de nous priver d’un héritier direct ; considérant Henri de Navarre incapable de régner sur le royaume de France, comme hérétique et fauteur d’hérésie ; a tous nos bons et loyaux sujets : Sa Majesté Philippe II, roi d’Espagne, est Seule apte a nous succéder au trône de France, comme époux d’Élisabeth de France, notre sour bien-aimée, décédée ; mandons a tous nos sujets demeurés fils soumis de notre Sainte Mere l’Église, le reconnaître comme notre successeur et unique héritier. »

– Madame, dit Montalte, lorsqu’il vit que Fausta avait terminé sa lecture, la parole du roi ayant en France force de loi, cette proclamation jette dans le parti de Philippe les deux tiers de la France. De ce fait, Henri de Béarn, abandonné par tous les catholiques, voit ses espérances a jamais détruites. Son armée réduite a une poignée de huguenots, il n’a d’autre ressource que de regagner promptement son royaume de Navarre, trop heureux encore si Philippe consent a le lui laisser. Celui qui apportera ce parchemin a Philippe lui apportera donc en meme temps la couronne de France… Celui-la, madame, si c’est un esprit supérieur comme le vôtre, peut traiter avec le roi d’Espagne et se réserver sa large part… Votre puissance est ruinée en Italie, votre existence y est en péril. Avec l’appui de Philippe, vous pouvez vous créer une souveraineté qui, pour n’etre pas celle que vous avez revée, n’en sera pas moins de nature a satisfaire une vaste ambition… Ce parchemin, je vous le livre et je vous demande de consentir a le porter a Philippe…

Aussitôt la résolution de Fausta fut prise :

Son fils ?… Il était sous la garde de Myrthis et maintenant hors de l’atteinte de Sixte Quint. Plus tard, elle saurait bien le retrouver.

Pardaillan ?… Plus tard aussi, elle le retrouverait.

Montalte ?… Pour celui-la, c’est a l’instant qu’il fallait décider. Et elle décida :

– Celui-la ?… Celui-la sera mon esclave !

Et tout haut :

– Quand on s’appelle Peretti, on doit avoir assez d’ambition pour agir pour son propre compte… Pourquoi avez-vous imposé ma grâce a Sixte ?… Pourquoi m’avez-vous empechée de mourir ?… Pourquoi me faites-vous entrevoir ce nouvel avenir de splendeur ?

– Madame… balbutia Montalte.

– Je vais vous le dire : parce que vous m’aimez, cardinal.

Montalte tomba sur les genoux, tendit les mains dans un geste d’imploration.

Impérieuse, elle arreta avant qu’elle se produisit l’explosion passionnée qu’elle meme avait provoquée :

– Taisez-vous, cardinal. Ne prononcez pas d’irréparables paroles… Vous m’aimez, soit, je le sais. Mais moi, cardinal, moi, je ne vous aimerai jamais.

– Pourquoi ? pourquoi ? bégaya Montalte.

– Parce que, dit-elle gravement, parce que j’aime, cardinal Montalte, et que Fausta ne peut concevoir deux amours.

Montalte se redressa, écumant :

– Vous aimez ?… Vous aimez ?… et vous me le dites… a moi ?…

– Oui, dit simplement Fausta en le fixant droit dans les yeux.

– Vous aimez !… Qui ?… Pardaillan, n’est-ce pas ?…

Et Montalte d’un geste de folie, tira sa dague.

Fausta, immobile dans son lit, le regardait d’un oil tres calme, et d’une voix qui glaça Montalte, elle dit :

– Vous l’avez dit : j’aime Pardaillan… Mais croyez-moi, cardinal Montalte, laissez votre dague… Si quelqu’un doit tuer Pardaillan, ce n’est pas vous.

– Qui ?… Qui ?… râla Montalte dont les cheveux se hérisserent.

– Moi !…

– Pourquoi ? hurla Montalte.

– Parce que je l’aime, répondit froidement Fausta.


Chapitre 5 LA DERNIERE PENSÉE DE SIXTE QUINT

Apres le départ de son neveu, Sixte Quint, assis devant sa table de travail, demeura longtemps songeur.

Il fut tiré de sa reverie par l’entrée d’un secrétaire qui vint, a voix basse, lui dire que le comte Hercule Sfondrato sollicitait avec instance la faveur d’une audience particuliere, ajoutant que le comte paraissait violemment ému.

Le nom d’Hercule Sfondrato, brusquement jeté dans sa méditation, fut comme un trait de lumiere pour le pape qui murmura :

– Voila l’homme que je cherchais !

Et a voix haute :

– Faites entrer le comte Sfondrato.

Un instant apres, le grand juge, les traits bouleversés, entrait d’un pas rude, se campait devant le pape, de l’autre côté de la table, et attendait dans une attitude de violence.

– Eh bien, comte, dit Sixte Quint en le fixant, qu’avez-vous a nous dire ?

Pour toute réponse, Sfondrato, furieusement, dégrafait son pourpoint, écartait la cotte de mailles et montrait sur sa poitrine la marque du coup de dague de Montalte.

Le pape examina la plaie en connaisseur, et froidement :

– Beau coup, par ma foi ! et sans la chemise d’acier…

– En effet, Saint-Pere, dit Sfondrato avec un sourire livide.

Puis, réparant hâtivement le désordre de sa tenue, avec un haussement d’épaules dédaigneux, les dents serrées, d’un ton tranchant :

– Le coup n’est rien… J’eusse peut-etre pardonné a celui qui l’a porté. Ce que je ne lui pardonnerai jamais, ce qui rend ma haine mortelle, ce qui fait que je le poursuivrai partout et toujours jusqu’a ce qu’enfin ma dague lui fouille le cour, c’est que… tous deux, nous aimons la meme femme.

– Fort bien, dix Sixte paisiblement. Mais pourquoi me dire cela a moi ?

– Parce que, Saint-Pere, celui-la touche de pres a Votre Sainteté, parce que la femme que j’aime s’appelle Fausta et l’homme que je hais s’appelle Montalte !

Sixte Quint le considéra un instant, puis, froidement :

– J’apprécie la valeur de l’avertissement que vous me donnez.

Le pape prit un parchemin sur sa table et, d’une main calme, se mit a le remplir.

Sfondrato, immobile, songeait :

« Il va me faire jeter dans quelque cachot, mais, par l’enfer ! celui qui osera toucher au grand juge… »

Sixte Quint achevait de remplir le parchemin.

– Voici pour panser votre coup de poignard, dit-il. Vous m’avez demandé le duché de Ponte-Maggiore et Morciano. En voici le brevet…

Stupéfait, Sfondrato, d’un geste machinal, prit le parchemin et gronda :

– Votre Sainteté n’a donc pas entendu ?… Celui que je veux tuer c’est Montalte… Montalte ! votre neveu ! celui-la meme que vous avez désigné au conclave pour vous remplacer ?

Le pape se leva, redressa sa taille voutée. Son visage prit une expression d’indicible amertume. Et il prononça :

– Que vous frappiez Montalte, c’est affaire entre lui et vous. Frappez-le donc !… Mais frappez-le dans ses entreprises, mais frappez-le dans son amour en lui enlevant cette femme… cela vaudra mieux, croyez-moi, qu’un stupide coup de dague !

– Oh ! haleta Sfondrato, quel crime a donc commis Montalte pour que vous, son oncle, vous parliez ainsi ?

– Montalte, dit le pape avec un calme effrayant, Montalte n’est plus mon neveu. Montalte est mon ennemi. Montalte est l’ennemi de notre Église ! Montalte a conspiré ! Montalte a arraché de mes mains l’arme qui peut anéantir la puissance de la papauté et, cette arme, Fausta, graciée par le pape, oui, graciée par moi !… Fausta libre et vivante ira la porter a l’Espagnol maudit.

– Fausta graciée ! gronda Sfondrato anéanti.

– Oui, dit Sixte, Fausta libre !… Fausta qui, dans quelques heures peut-etre, quittera Rome et s’en ira, escortée de Montalte, porter a l’Escurial[3] le document qui donne a Philippe le trône de France. Voila l’ouvre de Montalte, instrument docile aux mains du grand inquisiteur !…

– Fausta libre ! grinça Sfondrato, Fausta accompagnée de Montalte ! Par l’enfer ! moi vivant, cela ne sera pas !…

Et avec une résolution sauvage, posant rudement sur la table le brevet de duc que le pape venait de lui conférer :

– Tenez, Saint-Pere, reprenez ce brevet, ôtez-moi les fonctions de grand juge, et en échange, nommez-moi chef de votre police. Avant une heure, je vous rapporte ce document, cette arme redoutable… L’échafaud est pret, le bourreau attend. Eh bien, j’en mourrai de douleur peut-etre, mais cette femme appartient au bourreau et sa tete tombera !… Montalte, je le saisis, je le condamne comme rebelle et sacrilege ; quant au grand inquisiteur, un coup de dague vous en délivre… Un mot, Saint-Pere, un ordre !

– Oui ! dit le pape d’une voix sombre. Et avant trois jours, j’aurai, moi, cessé de vivre !

Et comme Sfondrato reculait en le considérant avec stupeur :

– Croyez-vous donc que Montalte, Fausta, le grand inquisiteur lui-meme pesent d’un grand poids dans la main de Sixte Quint ?… Par le sang du Christ, je n’aurais qu’a la fermer, cette main, pour les broyer ! Mais au-dessus du grand inquisiteur, il y a l’Inquisition !… Et l’Inquisition me tient !… Si je les frappe… si j’essaye de reprendre ce document, l’Inquisition m’assassine… Et je ne veux pas mourir encore… J’ai besoin de deux ou trois années d’existence pour assurer le triomphe définitif de la papauté !… Comprenez-vous pourquoi Montalte, Fausta et Espinosa doivent sortir libres de mes États ?

Le nouveau duc de Ponte-Maggiore avait écouté avec une attention passionnée. Quand le pape eut terminé :

– Eh bien, soit, Saint-Pere, qu’ils partent… Mais quand ils seront hors de vos États, moi, je les rejoins, et je vous jure que de ce moment leur voyage est terminé.

– Oui ! Mais on sait que vous m’appartenez… et alors… Et puis, duc, etes-vous sur de vous ?

– Dix Montalte ! Cent Montalte ! Je ne les crains pas, gronda le duc.

– Et le grand inquisiteur ?

– Un ordre… il meurt !

– Et Fausta ?

– Fausta ! bégaya Ponte-Maggiore livide.

– Oui ! Fausta, malheureux ! Fausta vous tuera ! Fausta vous brisera comme je brise cette plume !

Et, d’un coup sec, Sixte Quint cassait une plume qu’il maniait machinalement en parlant.

Et sur un geste du duc :

– Non, non, reprit Sixte avec autorité, apres moi, je ne connais qu’un seul homme au monde capable de tenir tete a Fausta… et de la vaincre… Et cet homme, c’est le chevalier de Pardaillan !

Le duc tressaillit, rougit et pâlit tour a tour. Mais surmontant son émotion, il demanda d’une voix rauque :

– Vous croyez, Saint-Pere, que celui-la réussira la ou je serais brisé, moi ?

– Je l’ai vu mener a bien des entreprises autrement redoutables. Oui, si Pardaillan voulait… si quelqu’un avait assez d’intelligence a la tete, assez de haine au cour pour aller trouver cet homme, et le décider… oui, ce serait le seul moyen d’arreter Fausta et Montalte en leur voyage !

– Eh bien, j’aurai cette intelligence et cette haine, moi ! Je consens a m’effacer. Et puisqu’il y a au monde un dogue de taille a les broyer d’un coup de mâchoire, je vais le chercher, je vous l’amene, et vous le lâchez sur eux, tonna Ponte-Maggiore.

Et en lui-meme :

– Quitte a lui briser les crocs apres, s’il est nécessaire…

– Lâchez ! lâchez !… C’est bientôt dit !… Sachez, duc, que Pardaillan n’est pas un homme qu’on peut lâcher sur qui on veut et comme on veut… Non, par le Christ, Pardaillan ne marche a l’ennemi que quand il lui convient, a lui… et alors, malheur a ceux contre qui il fonce… Lâcher Pardaillan ! répéta le pape avec un rire terrible.

Puis, sérieusement, l’index levé :

– Dieu seul, duc, peut lâcher la foudre !

– Saint-Pere, est-ce d’un homme que vous parlez ainsi ?

– Duc, dit gravement le pape, Pardaillan est peut-etre le seul homme qui ait forcé l’admiration de Sixte Quint… Puisque vous le voulez, allez, duc. Essayez de décider Pardaillan.

– Ou le trouverai-je ?

– Au camp du Béarnais. Vous allez monter a cheval et vous rendre aupres d’Henri de Navarre. Vous lui ferez connaître la teneur exacte du document que Fausta porte a Philippe – document que nous n’avons livré que par la violence. Votre mission officielle se borne a cela seul. Le reste vous regarde… c’est a vous de trouver Pardaillan. Et quand vous l’aurez trouvé, vous lui direz simplement ceci : Fausta est vivante ! Fausta porte a Philippe un document qui lui livre la couronne de France.

– Est-ce la tout ce que j’aurai a lui dire, Saint-Pere ?

– C’est tout oui… et cela suffira !

– Quand faut-il partir ?

– A l’instant.


Chapitre 6 LE CHEVALIER DE PARDAILLAN

Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore, sortit de Rome et se lança au galop sur la route de France. Les passions grondaient dans son cour. La colere, la haine et l’amour s’y déchaînaient. A une demi-lieue de la Ville Éternelle, il s’arreta court et, longtemps, sombre, muet, le visage convulsé, il contempla la lointaine silhouette du château Saint-Ange. Son poing se tendit et il murmura :

– Montalte, Montalte, prends garde, car a partir de ce moment je suis pour toi l’ennemi que rien ne désarmera…

Et plus bas, plus doucement :

– Fausta !…

Alors il reprit sa course, et pendant des jours, par les monts, par les plaines, il passa, cavalier rapide que poussait la vengeance.

* * * * *

Ponte-Maggiore traversa la France, ayant crevé plusieurs chevaux, et ne s’arretant, parfois, que lorsque la fatigue le terrassait.

A quelques lieues de Paris il rejoignit un gentilhomme qui s’en allait, lui aussi, vers la capitale, et Ponte-Maggiore aborda cet inconnu en lui demandant si on avait des nouvelles du roi Henri et si on savait vers quel point de l’Île-de-France le Béarnais se trouvait alors.

– Monsieur, répondit le cavalier inconnu, S. M. le roi a pris ses logements dans le village de Montmartre, a l’abbaye des Bénédictines de Mme Claudine de Beauvilliers, qui, dit-on, passe ses jours a prier et ses nuits a essayer de convertir a la messe le royal hérétique.

Ponte-Maggiore considéra plus attentivement l’étranger qui parlait avec cette sorte d’irrévérence moqueuse et il vit un homme d’une quarantaine d’années, au visage fin, au profil de médaille, vetu sans aucune recherche, mais avec cette élégance qui tenait a sa maniere de porter le pourpoint et le manteau, dont les plis retombaient avec grâce sur la croupe du cheval.

– Si vous le désirez, monsieur, reprit l’inconnu, je vous conduirai jusqu’au roi, qui m’a donné rendez-vous pour ce soir.

Ponte-Maggiore, étonné, jeta un regard presque dédaigneux sur le costume simple et sans aucun ornement.

– Oh ! continua l’inconnu en souriant, vous serez bien plus étonné quand vous verrez le roi qui porte un costume si râpé que vraiment vous lui ferez honte, vous avec toutes vos broderies reluisantes, avec votre superbe manteau en velours de Genes, avec la plume mirifique de votre chapeau, avec vos éperons d’or, avec…

– Assez, monsieur, interrompit Ponte-Maggiore, ne m’accablez pas, ou, par le Dieu vivant, je vous montrerai que si je porte de l’argent a mon pourpoint et de l’or aux talons de mes bottes, je porte aussi de l’acier dans ce fourreau.

– Vraiment, monsieur ? Eh bien ! je ne vous accablerai donc pas et me bornerai a vous tirer mon chapeau, car il serait malséant qu’un illustre cavalier, venu en droite ligne du fond de l’Italie…

– Comment savez-vous cela ? interrompit furieusement Ponte-Maggiore.

– Eh ! monsieur, si vous ne vouliez pas qu’on le sache, vous auriez bien du laisser votre accent de l’autre côté des monts.

En disant ces mots, le gentilhomme salua d’un geste de grâce et d’aisance merveilleuse et reprit paisiblement son chemin.

Ponte-Maggiore porta la main a la poignée de sa dague. Mais considérant la silhouette vigoureuse de l’inconnu, il se calma.

– Accomplissons d’abord la mission que je suis venu remplir ici. Et quand j’aurai vu le roi, quand j’aurai retrouvé ce Pardaillan de malheur, alors il sera temps d’infliger une leçon a cet insolent, si je le trouve encore en travers de ma route. Eh ! monsieur, continua-t-il a haute voix, ne vous fâchez pas, je vous prie, et permettez-moi d’accepter l’offre bienveillante que vous m’avez faite tout a l’heure.

L’inconnu salua de nouveau et dit du bout des levres :

– En ce cas, monsieur, suivez-moi.

Les deux cavaliers allongerent le trot, et vers le soir, au moment ou le soleil allait se coucher, ils se trouverent sur les hauteurs de Chaillot.

Le gentilhomme français s’arreta, étendit le bras et prononça :

– Paris !…

De la ville, sur laquelle planait un morne silence, on n’apercevait que le fouillis des toitures, d’ou émergeaient les fleches de ses innombrables églises et la massive ceinture de pierre, chargée de la protéger, entourée elle-meme d’un cercle de toile : les tentes des troupes royalistes, dont le cordon se resserrait de plus en plus.

Tandis que Ponte-Maggiore considérait ce spectacle de la grande ville assiégée, son compagnon semblait rever a des choses lointaines. Sans doute des souvenirs s’évoquaient dans son esprit, sans doute le lieu meme ou il se trouvait lui rappelait quelque épisode héroique ou charmant de sa vie, qui avait du etre aventureuse, car un sourire mélancolique errait sur ses levres : ce souvenir de poésie qui vient fleurir les levres de l’homme quand, se tournant vers le passé, il y trouve, par hasard, une heure de joie ou de charme sans amertume.

– Eh bien, monsieur, dit Ponte-Maggiore, je suis a vous.

L’inconnu tressaillit, parut revenir du pays des songes, et murmura :

– Allons…

Ils descendirent donc vers Paris en obliquant du côté de Montmartre.

Sous les murs, c’était le meme fourmillement de troupes assiégeantes.

Sur les remparts, quelques lansquenets indifférents. Quantité de pretres et de moines, la robe retroussée, le capuchon renversé ; quelques-uns avaient la salade en tete, quelques autres portaient des cuirasses ; tous étaient armés de piques, de hallebardes, de colichemardes ou dagues, de vieux mousquets, ou tout uniment de solides gourdins. Tous avaient le crucifix a la main ou pendu a la ceinture. Et ces étranges soldats allaient, venaient, se démenaient, prechaient d’un côté, anathémisaient[4] de l’autre, et somme toute faisaient bonne garde.

Autour des religieux, une foule de misérables, déguenillés, se traînaient péniblement, pourchassés sans cesse par les moines-soldats et revenant sans cesse, avec l’obstination du désespoir, occuper les créneaux, d’ou ils criaient avec des voix lamentables :

– Du pain !… du pain !…

– Il paraît, dit Ponte-Maggiore en ricanant, que les Parisiens accepteraient volontiers une invitation a dîner.

– C’est vrai, murmura l’inconnu, ils ont faim. Pauvres diables !…

– Vous les plaignez ? dit Ponte-Maggiore, avec le meme ricanement.

– Monsieur, dit l’inconnu, j’ai toujours plaint les gens qui ont faim et soif, car moi-meme souvent, dans mes longues courses a travers le monde, j’ai eu faim et j’ai eu soif.

– C’est ce qui ne m’est jamais arrivé, fit dédaigneusement Ponte-Maggiore.

L’inconnu le parcourut de haut en bas d’un étrange regard, et, avec un sourire plus étrange encore, répondit :

– Cela se voit.

Si simple que fut cette réponse, elle sonna comme une insulte, et Ponte-Maggiore pâlit.

Sans doute il allait cette fois répondre par une provocation directe, lorsqu’au loin s’éleva une clameur qui, se gonflant de proche en proche, de troupe en troupe, s’en vint déferler jusqu’a eux :

– Le roi !… le roi !… Vive le roi !…

Comme par enchantement, une foule hurlante et délirante envahit les remparts, bouscula les moines-soldats, s’empara des parapets en criant :

– Sire ! Sire !… Du pain !…

– Me voici, mes amis ! criait Henri IV. Eh ! Ventre-saint-gris ! pourquoi diable ne m’ouvrez-vous pas vos portes ?

Alors l’inconnu et Ponte-Maggiore virent une de ces choses émouvantes que l’histoire enregistre avec un sourire attendri :

Henri IV venait de mettre pied a terre. Les deux ou trois cents cavaliers qui l’entouraient l’imiterent, et alors on vit s’avancer toute une théorie de mulets chargés de pain. Henri IV, le premier, prit un de ces pains, le fixa au bout d’une immense perche et le tendit aux affamés des remparts. En un clin d’oil, le pain fut partagé et englouti.

– Que fait-il ? s’écria Ponte-Maggiore stupéfait.

– Eh ! monsieur, vous voyez bien que Sa Majesté invite les Parisiens a dîner !

En meme temps les cavaliers de l’escorte suivaient l’exemple du roi. De tous les côtés, par des moyens divers, on faisait passer aux assiégés quantité de pains accueillis avec transport, et les cris de joie, les bénédictions éclataient sur les remparts, bientôt suivis d’une longue acclamation :

– Vive le roi !

Et quand tout fut distribué :

– Mangez, mes amis, mangez, dit le roi. Demain je vous en apporterai encore.

– Bravo, Sire ! cria l’inconnu.

– Intrigant ! murmura Ponte-Maggiore.

Henri IV se tourna vers celui qui manifestait si hautement son approbation, et, avec un bon sourire :

– Ah ! enfin !… Voici donc M. de Pardaillan !

– Pardaillan ! gronda Ponte-Maggiore…

– Monsieur de Pardaillan, continuait Henri IV, je suis bien heur de vous voir. Et la célérité avec laquelle vous avez répondu a mon invitation me fait présager que, cette fois, vous serez des nôtres.

– Votre Majesté sait bien que je lui suis tout acquis.

Henri IV posa un moment son oil rusé sur la physionomie souriante du chevalier et dit :

– A cheval, messieurs, nous rentrons au village de Montmartre. Monsieur de Pardaillan, veuillez vous placer pres de moi.

Au moment de partir :

– Monsieur, dit Pardaillan a Ponte-Maggiore, s’il vous plaît de me dire votre nom, j’aurai l’honneur, en arrivant a Montmartre, de vous présenter a Sa Majesté, selon ma promesse…

– Vous voudrez donc bien présenter Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur de S. S. Sixte Quint aupres de S. M. le roi Henri et aupres de M. le chevalier de Pardaillan !

Un léger tressaillement agita Pardaillan. Mais son naturel insoucieux et narquois reprenant le dessus :

– Peste ! je ne m’attendais pas a un tel honneur !

Lorsque le roi s’éloigna, a la tete de son escorte, une immense acclamation partit du haut des remparts.

– Au revoir, mes amis, au revoir ! cria Henri IV.

Et, se tournant vers Pardaillan qui chevauchait a son côté, avec un soupir :

– Quel dommage que de si braves gens s’entetent a ne pas m’ouvrir leurs portes !

– Eh ! Sire, dit le chevalier en haussant les épaules, ces portes tomberont d’elles memes quand vous le voudrez.

– Comment cela, monsieur ?

– J’ai déja eu l’honneur de le dire a Votre Majesté : Paris vaut bien une messe !

– Nous verrons… plus tard, dit Henri IV avec un fin sourire.

– Il faudra toujours bien en venir la, murmura le chevalier.

Cette fois Henri IV ne répondit pas.

Bientôt l’escorte s’arretait devant l’abbaye ou le roi pénétra, suivi de Pardaillan, de Ponte-Maggiore et de quelques gentilshommes.

Le roi avant mis a terre, Pardaillan qui, sans doute, l’avait avisé de la venue d’un envoyé du pape, présenta le duc :

– Sire, j’ai l’honneur de présenter a Votre Majesté le seigneur Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur de S. S. Sixte Quint aupres de S. M. le roi Henri et aupres de M. le chevalier de Pardaillan.

– Monsieur, dit le roi, veuillez nous suivre. Monsieur de Pardaillan, quand vous aurez reçu la communication que M. le duc est chargé de vous faire, n’oubliez pas que nous vous attendons.

Et, tandis que le chevalier s’inclinait, Henri IV se tourna vers des hommes occupés a transporter des sacs. Le heurt d’un de ces sacs avait produit un son argentin et ce bruit avait fait dresser l’oreille au Béarnais, toujours a court d’argent. Avisant un personnage qui surveillait le transport des précieux colis, le roi lui cria gaiement :

– Hé ! Sancy, avez-vous enfin trouvé un acquéreur pour votre merveilleux diamant[5] et nous apportez-vous quelque argent pour garnir nos coffres vides ?

– Sire, j’ai en effet trouvé, non pas un acquéreur, mais un preteur qui, sur la garantie de ce diamant, a consenti a m’avancer quelques milliers de pistoles que j’apporte a mon roi.

– Merci, mon brave Sancy.

Et, avec une pointe d’émotion :

– Je ne sais quand, ni si jamais je pourrai vous les rendre, mais, ventre-saint-gris ! argent n’est pas pâture pour des gentilshommes comme vous et moi[6]  !

Et, a Ponte-Maggiore stupéfait :

– Venez, monsieur.

Quand il fut dans la salle qui lui servait de cabinet et ou travaillaient encore ses deux secrétaires : Rusé de Beaulieu et Forget de Fresnes :

– Parlez, monsieur.

– Sire, dit Ponte-Maggiore en s’inclinant, je suis chargé par Sa Sainteté de remettre a Votre Majesté cette copie d’un document qui l’intéresse au plus haut point.

Henri IV lut avec la plus extreme attention la copie de la proclamation d’Henri III que l’on connaît. Quand il eut terminé, impassible :

– Et l’original, monsieur ?

– Je suis chargé de dire a Votre Majesté que l’original se trouve entre les mains de Mme la princesse Fausta, laquelle, accompagnée de S. E. le cardinal Montalte, doit etre, a l’heure présente, en route vers l’Espagne pour le remettre aux mains de Sa Majesté Catholique.

– Ensuite, monsieur ?

– C’est tout, Sire. Le souverain pontife a cru devoir donner a Votre Majesté ce témoignage de son amitié en l’avertissant. Quant au reste, le Saint-Pere connaît trop bien la vaste intelligence de Votre Majesté pour n’etre pas assuré que vous saurez prendre telles mesures que vous jugerez utiles.

Henri IV inclina la tete en signe d’adhésion. Puis, apres un léger silence, en fixant Ponte-Maggiore :

– Le cardinal Montalte n’est-il pas parent de Sa Sainteté ?

Le duc s’inclina.

– Alors ?

– Le cardinal Montalte est en état de rébellion ouverte contre le Saint Pere ! dit rudement Ponte-Maggiore.

– Bien !…

Et s’adressant a un des deux secrétaires :

– Rusé, conduisez M. le duc aupres de M. le chevalier de Pardaillan, et faites en sorte qu’ils se puissent entretenir librement. Puis, quand ils auront terminé, vous m’amenerez M. de Pardaillan.

Et, avec un gracieux sourire :

– Allez, monsieur l’ambassadeur, et n’oubliez pas qu’il me sera agréable de vous revoir avant votre départ.

Quelques instants apres, Ponte-Maggiore se trouvait en tete-a-tete avec le chevalier de Pardaillan, assez intrigué au fond, mais dissimulant sa curiosité sous un masque d’ironie et d’insouciance.

– Monsieur, dit le chevalier d’un ton tres naturel, vous plairait-il de me dire ce qui me vaut l’insigne honneur que veut bien me faire le Saint-Pere en m’adressant, a moi, pauvre gentilhomme sans feu ni lieu, un personnage illustre tel que M. le duc de Ponte-Maggiore et Marciano ?

– Monsieur, Sa Sainteté m’a chargé de vous faire savoir que la princesse Fausta est vivante… vivante et libre.

Le chevalier eut un imperceptible tressaillement et, tout aussitôt :

– Tiens ! tiens ! Mme Fausta est vivante !… Eh bien, mais… en quoi cette nouvelle peut-elle m’intéresser ?

– Vous dites, monsieur ? dit Ponte-Maggiore abasourdi.

– Je dis : qu’est-ce que cela peut me faire a moi, que Mme Fausta soit vivante ? répéta le chevalier d’un air si ingénument étonné que Ponte-Maggiore murmura :

– Oh ! mais… il ne l’aime donc pas ?… Mais alors ceci change bien les choses !

Pardaillan reprit :

– Ou se trouve la princesse Fausta, en ce moment ?

– La princesse est en route pour l’Espagne.

– L’Espagne ! songea Pardaillan, le pays de l’Inquisition !… Le génie ténébreux de Fausta devait fatalement se tourner vers cette sombre institution de despotisme… oui, c’était fatal !

– La princesse porte a Sa Majesté Catholique un document qui doit assurer le trône de France a Philippe d’Espagne.

– Le trône de France ?… Peste ! monsieur. Et qu’est-ce donc, je vous prie, que ce document qui livre ainsi tout un pays ?

– Une déclaration du feu roi Henri troisieme, reconnaissant Philippe II pour unique héritier.

Un instant, Pardaillan resta plongé dans une profonde méditation, puis relevant sa tete fine et narquoise :

– Est-ce tout ce que vous aviez a me dire de la part de Sa Sainteté ?

– C’est tout, monsieur.

– En ce cas, veuillez m’excuser, monsieur, mais S. M. le roi Henri m’attend, comme vous savez… Veuillez donc transmettre a Sa Sainteté l’expression de ma reconnaissance pour le précieux avis qu’elle a bien voulu me faire passer et agréer pour vous-meme les remerciements de votre tres humble serviteur.

* * * * *

Henri IV avait accueilli la communication de Ponte-Maggiore avec une impassibilité toute royale, mais en réalité, le coup était terrible et a l’instant il avait entrevu les conséquences funestes qu’il pouvait avoir pour lui.

Il avait aussitôt convoqué en conseil secret ceux de ses fideles qu’il avait sous la main, et lorsque le chevalier fut introduit, il trouva aupres du roi, Rosny, du Bartas, Sancy et Agrippa d’Aubigné, accourus en hâte.

Des que le chevalier eut pris place, le roi, qui n’attendait que lui, fit un résumé de son entretien avec Ponte-Maggiore et donna lecture de la copie que Sixte Quint lui avait fait remettre.

Pardaillan, qui savait a quoi s’en tenir, n’avait pas bronché. Mais chez les quatre conseillers ce fut un moment de stupeur indicible aussitôt suivi de cette explosion :

– Il faut le détruire !…

Seul, Pardaillan ne dit rien. Alors le roi, qui ne le quittait pas des yeux :

– Et vous, monsieur de Pardaillan, que dites-vous ?

– Je dis comme ces messieurs, sire : Il faut reprendre ce parchemin ou c’en est fait de vos espérances, dit froidement le chevalier.

Le roi approuva d’un signe de tete, et fixant le chevalier comme s’il eut voulu lui suggérer la réponse qu’il souhaitait, il murmura :

– Quel sera l’homme assez fort, assez audacieux, assez subtil pour mener a bien une telle entreprise ?

D’un commun accord, comme s’ils se fussent donné le mot, Rosny, Sancy, du Bartas, d’Aubigné se tournerent vers Pardaillan. Et cet hommage muet, venu d’hommes illustres ayant donné des preuves éclatantes de leur mérite a la guerre ou dans l’intrigue, cet hommage fut si spontané, si sincere que le chevalier se sentit doucement ému. Mais se raidissant, il répondit avec cette simplicité si remarquable chez lui :

– Je serai donc celui-la.

– Vous consentez donc ? Ah ! chevalier, s’écria le Béarnais, si jamais je suis roi… roi de France… je vous devrai ma couronne !

– Eh ! sire, vous ne me devrez rien…

Et avec un sourire étrange :

– Mme Fausta, voyez-vous, est une ancienne connaissance a moi a qui je ne serai pas fâché de dire deux mots… Je tâcherai donc de faire en sorte que ce document n’arrive jamais aux mains de Sa Majesté Catholique… Quant aux moyens a employer…

– Monsieur, interrompit vivement le roi, ceci vous regarde seul… Vous avez pleins pouvoirs.

Pardaillan eut un sourire de satisfaction.

Le roi réfléchit un instant, et :

– Pour faciliter autant que possible l’exécution de cette mission forcément occulte, mais qui doit aboutir coute que coute, il est nécessaire que vous soyez couvert par une autre mission, officielle, celle-la. En conséquence, vous irez trouver le roi Philippe d’Espagne et vous le mettrez en demeure de retirer les troupes qu’il entretient dans Paris.

Et se tournant vers son secrétaire :

– Rusé, préparez des lettres accréditant M. le chevalier de Pardaillan comme notre ambassadeur extraordinaire aupres de S. M. Philippe d’Espagne. Préparez, en outre, des pleins pouvoirs pour M. l’ambassadeur.

Pardaillan, mélancolique et résigné, songeait :

– Allons ! il était écrit que je finirais dans la peau d’un diplomate !… Mais que dirait monsieur mon pere si, sortant du tombeau, il voyait son fils promu a la dignité d’ambassadeur extraordinaire ?

Et a cette pensée, un sourire ironique arquait le coin de sa levre moqueuse.

– Combien d’hommes désirez-vous que je mette a votre disposition ? reprenait le roi.

– Des hommes ?… Pour quoi faire, sire ?… fit Pardaillan avec son air naivement étonné.

– Comment, pourquoi faire ?… s’écria le roi stupéfait. Vous ne prétendez pourtant pas entreprendre cette affaire-la seul ? Vous ne prétendez pas lutter seul contre le roi d’Espagne et son inquisition ?… Vous ne prétendez pas enfin, et toujours seul, disputer la couronne de France a Philippe pour me la donner a moi ?…

– Ma foi, sire, répondit le chevalier avec un flegme imperturbable, je ne prétends rien !… Mais il est de fait que si je dois réussir dans cette affaire, c’est seul que je réussirai… C’est donc seul que je l’entreprendrai, ajouta-t-il froidement, en fixant sur le roi un oil étincelant.

– Ventre-saint-gris ! cria le roi suffoqué.

Pardaillan s’inclina pour manifester que sa résolution était inébranlable.

Le Béarnais le considéra un moment avec une admiration qu’il ne chercha pas a cacher. Puis ses yeux se porterent sur ses conseillers, muets de stupeur, et enfin il leva les bras en l’air dans un geste qui signifiait :

– Apres tout, avec ce diable d’homme, il faut s’attendre a tout, meme a l’impossible.

Et a Pardaillan, qui attendait tres calme, presque indifférent :

– Quand comptez-vous partir ?

– A l’instant, sire.

– Ouf !… Voila un homme, au moins !… Touchez-la, monsieur.

Pardaillan serra la main du roi et sortit aussitôt, suivi de pres par de Sancy, a qui le roi venait de donner un ordre a voix basse.

Au moment ou le chevalier se disposait a monter a cheval, Sancy lui remit ses lettres de créance et son pouvoir, et :

– Monsieur de Pardaillan, dit-il, Sa Majesté m’a chargé de vous remettre ces mille pistoles pour vos frais de route.

Pardaillan prit le sac rebondi avec une satisfaction visible, et toujours gouailleur :

– Vous avez bien dit mille pistoles, monsieur de Sancy ?

Et sur une réponse affirmative :

– Peste, monsieur, le roi a-t-il donc fait fortune enfin ?… Ou bien cette réputation de ladrerie qu’on lui fait ne serait-elle qu’une légende comme… toutes les légendes ? Mille pistoles !… c’est trop ! beaucoup trop !

Et tout en disant ces mots, il enfouissait soigneusement le sac au fond de son porte-manteau.

Lorsque cette opération importante fut terminée, il sauta en selle, et en serrant la main de Sancy :

– Dites au roi qu’il se montre, a l’avenir, plus ménager de ses pistoles… Sans quoi, mon pauvre monsieur de Sancy, vous en serez réduit a engager jusqu’aux aiguillettes[7] de votre pourpoint.

Et il rendit la main, laissant de Sancy ébahi, ne sachant ce qu’il devait le plus admirer : ou son audace intrépide, ou sa folle insouciance.


Chapitre 7 BUSSI-LECLERC

Vers le moment ou le roi attendait le chevalier de Pardaillan, l’abbesse Claudine de Beauvilliers entra dans une cellule voisine du cabinet ou le Béarnais s’entretenait avec ses conseillers.

L’abbesse s’en fut droit a la muraille, déplaça un petit guichet dissimulé dans la tapisserie, et, par cette étroite ouverture, écouta, sans en perdre un mot, tout ce qui se dit dans le cabinet.

Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine de Beauvilliers referma le guichet et sortit a son tour.

L’instant d’apres elle était en tete a tete avec le roi, qui, remarquant l’expression sérieuse de sa physionomie habituellement enjouée, s’écria galamment :

– Hé la ! ma douce maîtresse, d’ou vient ce nuage qui assombrit votre beauté et voile l’éclat de vos jolis yeux ?

– Hélas ! sire, les temps sont durs ! et les soucis de notre charge écrasent nos faibles épaules de femmes.

Ayant ainsi aiguillé la conversation dans le sens ou elle le voulait, Claudine se lança dans un long exposé des devoirs de sa charge d’abbesse et des embarras financiers dans lesquels elle se débattait.

– Cent mille livres, Sire ! Avec cette somme, je sauve votre maison de la ruine. Me refuserez-vous ces cent pauvres mille livres ?

L’humeur galante du Béarnais se refroidit considérablement a l’énoncé de cette somme plus que rondelette. Et comme Claudine insistait :

– Hélas ! ma mie, ou voulez-vous que je prenne cette somme énorme ?… Ah ! si les Parisiens m’ouvraient enfin leurs portes !… si j’étais roi de France !…

Ceci était dit sans conviction, par pure galanterie, et Claudine s’en rendit fort bien compte. Alors elle atténua ses prétentions :

– S’il ne s’agit que d’attendre, sire, peut-etre pourrai-je m’arranger… Si au moins vous me faisiez la promesse d’une abbaye plus importante, celle de Fontevrault, par exemple.

– Hé ! mon cour, vous n’y pensez pas ! L’abbaye de Fontevrault est la premiere du royaume. Il faut etre de sang royal, ou tout au moins de tres illustre maison, pour prétendre a la diriger.

Tant et si bien que lorsque Claudine de Beauvilliers quitta son royal amant, elle n’en avait rien obtenu, si ce n’est quelques promesses tres vagues. Aussi, en longeant le vaste couloir qui conduisait a ses appartements, elle murmurait :

– Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je vais donc me tourner du côté de Fausta qui, elle, au moins, sait reconnaître les services qu’on lui rend.

Et avec un sourire aigu :

– Cent mille livres, ce n’était pourtant pas trop !… Mon doux sire, ce refus vous coutera cher… tres cher !…

Rentrée dans sa chambre, l’abbesse réfléchit fort longtemps, ensuite de quoi elle fit appeler une sour converse, a qui elle donna des instructions minutieuses, et la congédia par ces mots :

– Allez, sour Mariange, et faites vite.

Une heure n’était pas écoulée encore, que sour Mariange introduisait aupres de l’abbesse un cavalier soigneusement enveloppé dans un vaste manteau.

Et, quand la sour converse eut refermé la porte :

– Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vous asseoir… Vous etes ici en sureté.

Bussi-Leclerc s’inclina et, sur un ton farouche :

– Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc proscrit, il a suffi de prononcer devant lui un nom…

– Pardaillan ?…

– Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclerc passerait au travers des armées réunies du Béarnais et de Mayenne… C’est vous dire que je ne crains rien lorsque ma haine est en jeu.

– Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire.

Puis, apres une légere pause :

– M. de Pardaillan vient de partir avec l’intention d’entraver les projets d’une personne que j’aime… Il faut que cette personne soit avisée du danger qu’elle court, et connaissant votre haine contre M. de Pardaillan, je vous ai fait appeler et je vous dis : voulez-vous satisfaire a la fois votre haine et votre ambition ? Voulez-vous vous défaire de celui que vous haissez et vous assurer en meme temps un puissant protecteur ?

– Le nom de ce puissant protecteur ? dit Bussi, qui réfléchissait.

– Fausta !

– Fausta !… Elle n’est donc pas morte ?

– Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci !

– Mais… excusez-moi, madame… quel intéret avez-vous, vous, a aviser Fausta du danger qu’elle court ?

– Monsieur, je pourrais vous dire que la princesse, au temps si proche encore de sa toute-puissance, a été la bienfaitrice de notre maison… Je pourrais vous parler de reconnaissance, mais je vois a votre sourire désabusé que vous ne me croiriez pas. Je vous dirai donc simplement ceci : de la réussite des projets de la princesse dépend l’avenir de notre maison… Celle que j’ai si longtemps appelée ma souveraine saura reconnaître royalement le service que je lui aurai rendu…

– Bon ! grogna Bussi, voila une raison que je comprends !… Il s’agit donc, madame, d’aviser Fausta que le sire de Pardaillan est a ses trousses et la veut contrecarrer un peu dans ses entreprises… Mais quels sont, au juste, ces projets ?

– Placer la couronne de France sur la tete de Philippe d’Espagne.

Bussi-Leclerc bondit, et stupéfait :

– Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise, vous… vous ?…

Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n’en parut pas autrement choquée.

– Monsieur, j’ai sondé les intentions du roi Henri. S’il devient roi de France, l’abbaye de Montmartre et son abbesse n’en seront pas plus riches ni plus favorisées pour cela. Alors…

– Parfait ! madame, c’est encore une raison que je comprends admirablement. J’accepte donc d’etre votre messager. Veuillez, maintenant, me mettre au courant.

– En peu de mots, monsieur, voici : il s’agit d’une déclaration d’Henri III, reconnaissant Philippe comme son seul héritier… Cette déclaration, la princesse la porte au roi d’Espagne, M. de Pardaillan doit s’en emparer pour le compte d’Henri de Navarre, et vous, vous devez avertir Fausta, l’aider et la défendre… Et ceci me fait penser qu’il serait peut-etre utile que vous fussiez secondé par quelques bonnes épées.

– J’y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant. Je vais donc partir et tâcherai de recruter quelques solides compagnons. Que devrai-je dire a la princesse de votre part ?

– Simplement que c’est moi qui vous ai envoyé a elle et que je suis toujours son humble servante.

– C’est tout, madame ?

– C’est tout, monsieur Bussi-Leclerc.

– En ce cas, madame, je vous dis adieu, dit Bussi en s’inclinant.

Au point du jour, Bussi-Leclerc trottait sur la route d’Orléans et, tout en trottant, songeait : « Bussi, vous avez été un des piliers de la Ligue… un des plus fermes soutiens des ducs de Guise et de Mayenne… un des chefs les plus actifs et les plus influents du conseil de l’Union… gouverneur de la Bastille ou vous avez su amasser une fortune honorable… Vous avez été en correspondance directe avec les principaux ministres de Philippe et un des premiers a accueillir et soutenir les prétentions de ce souverain au trône de France… Pour tout dire, vous avez été un personnage avec lequel il fallait compter. »

Il s’interrompit tout a coup pour sacrer :

– Tripes du diable !… Cornes de Belzébuth ! Voila maintenant le vent qui se met de la partie et m’enleve mon manteau !… Que la peste emporte le seigneur Borée[8] et ses enragés suppôts !… Il veut donc, ce scélérat de vent, que le personnage que je ne suis plus soit reconnu par quelque ligueur ou quelque huguenot, que l’enfer les confonde !… Hum !… c’est que je ne me soucie guere d’etre reconnu !

Ayant réparé le désastre :

– La !… voila qui va mieux… Je disais donc que j’avais été un grand personnage… Et maintenant ?… Que suis-je maintenant ? Ah ! misere de moi ! La déconvenue s’est appesantie sur le pauvre Leclerc ! Il a fallu rendre le gouvernement de la Bastille, quitter précipitamment Paris, se cacher, se terrer, tete et ventre ! moi, Bussi ! Avec la perspective d’etre pendu si je tombe aux mains de Mayenne, écartelé si je suis pris par le Béarnais !

Ici une légere pause, puis :

– Pendu !… Écartelé !… C’est curieux comme la langue française a des mots biscornus !… Pendu ! Écartelé ! Je n’avais jamais remarqué ce qu’il y a de reveche et de rébarbatif dans ces deux mots… On a bien raison de dire qu’on apprend a tout âge !… Voyons, Bussi, quel préferes-tu ? pendu ou écartelé ?… Heu !… si j’ai bonne mémoire, le dernier pendu que je vis avait une langue qui pendait, longue d’une aune… C’était hideux !… Le dernier écartelé que je vis eut les quatre membres proprement emportés… Oui, oui, je le vois encore, il ne restait que la tete et le tronc… Alors moi, Bussi, si j’étais écartelé, je serais donc mué en cul-de-jatte ? Fi !… Mais je ne veux pas etre un épouvantail pour les petits oiseaux, tripes du pape ! Et puisqu’il en est ainsi, c’est décidé, je ne serai ni pendu, ni écartelé !

A ce moment, son cheval ayant fait un écart, il le morigéna, puis le flatta doucement de la main et reprit le cours de ses réflexions.

– Donc l’effondrement de ma situation politique est complet… Il est vrai que j’ai la consolation d’avoir sauvé une partie de ma fortune, que j’avais eu la prévoyante idée de mettre a l’abri. C’est quelque chose, mais c’est peu. Et voila que, au moment précis ou tout croule sous moi, au moment ou je n’ai plus d’autre alternative que de me retirer a l’étranger et d’y vivre obscur et oublié, a ce moment survient cette brave, cette excellente, cette digne abbesse – que le Ciel la comble de ses grâces ! – qui me remet le pied a l’étrier, qui me donne le moyen de me refaire une situation magnifique aupres de Philippe, car je n’aurai pas la naiveté de m’attacher a Fausta, non, par l’enfer ! Bussi s’adresse toujours a Dieu lui-meme et non a ses saints. Et par surcroît, cette sainte abbesse me donne le moyen de me venger du sire de Pardaillan !… Tous les bonheurs a la fois, et du coup ma fortune est assurée, si je ne suis pas un niais… et sans me vanter, j’ai toujours entendu dire que Bussi-Leclerc avait la tete aussi bien organisée que le poignet solide… Reste la question des sacripants qu’il me faudrait pour me seconder, mais bah ! je trouverai toujours bien mon affaire en route.