La Fin de Fausta - Michel Zévaco - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1926

La Fin de Fausta darmowy ebook

Michel Zévaco

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Opis ebooka La Fin de Fausta - Michel Zévaco

La suite du volume IX, La Fin de Pardaillan, et la fin de ce cycle majeur dans l'oeuvre de Zévaco.

Opinie o ebooku La Fin de Fausta - Michel Zévaco

Fragment ebooka La Fin de Fausta - Michel Zévaco

A Propos
Chapitre 1 - SUITE DE L’ALGARADE DE LA RUE DE LA COSSONNERIE
Chapitre 2 - LA DAME EN BLANC
Chapitre 3 - LA DAME EN BLANC (suite)

A Propos Zévaco:

Zévaco s’installe a Paris a sa sortie de l’armée, en 1888. Il devient journaliste, puis secrétaire de rédaction a L’Egalité que dirige le socialiste révolutionnaire Jules Roques. Il se présente sans succes aux élections législatives de 1889 pour la Ligue socialiste de Roques: il fait a cette époque connaissance avec Louise Michel et croise également Aristide Bruant et Séverine. Il fera plusieurs séjours a la prison Sainte-Pélagie pour des articles libertaires, en pleine période d’attentats anarchistes. Il est condamné le 6 octobre 1892 par la cour d'assise de la Seine pour avoir déclaré dans une réunion publique a Paris : « Les bourgeois nous tuent par la faim ; volons, tuons, dynamitons, tous les moyens sont bons pour nous débarrasser de cette pourriture » Il abandonne le journalisme politique en 1900, apres avoir tenté de défendre Alfred Dreyfus. En meme temps, son retour vers le roman feuilleton avec Borgia! en 1900, publié dans le journal de Jean Jaures La Petite République socialiste est couronné de succes. Zévaco écrit plus de 1 400 feuilletons (dont, a partir de 1903, les 262 de La Fausta, qui met en scene le chevalier de Pardaillan) pour le journal de Jaures, jusqu’a décembre 1905, époque a laquelle il passe au Matin, dont il devient le feuilletonniste attitré avec Gaston Leroux. Entre 1906 et 1918, Le Matin publie en feuilletons neuf romans de Zévaco. Avant et apres sa mort paraissent dix volumes des aventures de Pardaillan pere et fils. La guerre se rapprochant de Pierrefonds, la famille Zévaco s’installe un peu plus a l’abri a Eaubonne (Val d’Oise) en 1917. Il meurt en aout 1918, sans doute d’un cancer. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 SUITE DE L’ALGARADE DE LA RUE DE LA COSSONNERIE

La rue de la Cossonnerie allait de la rue Saint-Denis a la rue du Marché-aux-Poirées, en pleines Halles. De ce côté se tenait une troupe d'archers. Landry Coquenard n'avait pas exagéré en disant qu'ils étaient bien une cinquantaine, commandés par le prévôt en personne. Du côté de la rue Saint-Denis et s'étendant a droite et a gauche dans cette rue, une troupe aussi nombreuse, aussi formidable barrait le passage. A cet endroit de la rue Saint-Denis et dans toute la rue de la Cossonnerie, la circulation se trouvait interrompue. Et naturellement, du côté de la rue du Marché-aux-Poirées comme du côté de la rue Saint-Denis, une foule compacte de badauds, enragés de curiosité, s'écrasait derriere les archers, échangeait des lazzi et d'énormes plaisanteries, et, sans savoir de quoi et de qui il s'agissait, se rangeant d'instinct du côté ou elle voyait la force, faisait entendre déja de sourdes menaces.

Ce n'était pas tout.

Entre les deux troupes d'archers, un grand espace vide avait été laissé. Et cet espace était occupé par Concini et par ses ordinaires. Ils étaient bien une vingtaine a la tete desquels se trouvaient leur capitaine, Rospignac, et ses lieutenants: Roquetaille, Longval, Eynaus et Louvignac. De plus, une trentaine de ces individus a mine patibulaire, dont Pardaillan n'avait pas remarqué la présence dans la rue, s'étaient massés derriere les ordinaires a qui ils obéissaient. Sans compter Concini et les chefs, il y avait la au moins cinquante hommes armés jusqu'aux dents.

Enfin, d'Albaran se tenait pres de Concini. Lui, il n'avait avec lui que sa troupe ordinaire d'une dizaine d'hommes. Il se contentait de surveiller et paraissait avoir laissé a Concini le soin de diriger les opérations.

En somme, pres de deux cents hommes assiégeaient la maison. Car on pouvait croire qu'il allait s'agir d'un siege en regle.

Il va sans dire que toutes les fenetres donnant sur la rue étaient grandes ouvertes et qu'une foule de curieux occupaient ces fenetres. Ceux-la, aussi stupidement féroces que les badauds de la rue, se montraient hostiles sans savoir pourquoi.

Chose étrange, que les trois assiégés remarquerent aussitôt, personne ne se montrait aux fenetres de la maison ou ils se trouvaient. Toutes ces fenetres demeuraient fermées. Pardaillan donna cette explication qui paraissait plausible:

-Ils ont du faire sortir tous les locataires de la maison.

-C'est probable, opina Valvert.

Et il ajouta, sans se montrer autrement ému:

-Peut-etre ont-ils l'intention de nous faire sauter.

-A moins qu'ils ne nous fassent griller comme de vulgaires pourceaux, insinua Landry Coquenard d'un air lugubre.

-Au fait, interrogea Pardaillan, que sais-tu, toi?

-Pour ainsi dire, rien, monsieur, fit Landry Coquenard d'une voix lamentable.

Et il renseigna:

-Je rentrais au logis. A la pointe Saint-Eustache, j'ai aperçu le prévôt et ses archers qui venaient du côté de la Croix-du-Trahoir. Je n'ai pas preté grande attention a eux, et j'ai poursuivi mon chemin. Au bout d'un certain temps, je me suis aperçu qu'ils suivaient, derriere moi, la meme direction que moi. Et, brute stupide que je suis, cela ne m'a pas donne l'éveil. Je suis arrivé rue de la Cossonnerie. Machinalement, je me suis retourné pour voir si les archers me suivaient toujours. Et j'ai vu qu'ils occupaient la rue du Marché-aux-Poirées, barrant l'entrée de notre rue. Cela m'a étonné et vaguement inquiété. Je me suis avancé du côté de la rue Saint-Denis. Et j'ai aperçu d'autres archers qui barraient le chemin de ce côté-la. Je me trouvais pris entre ces deux troupes. J'ai commencé a avoir peur. Mais je n'ai toujours pas flairé la manigance.

Et, s'emportant contre lui-meme:

-Que tous les diables cornus de l'enfer m'emportent et me fassent rôtir sur leur gril jusqu'a la consommation des siecles!

-Continue, dit froidement Pardaillan, et abrege.

-A ce moment, reprit Landry Coquenard, une dizaine d'archers sont entrés dans notre rue. Sur ce ton amene que vous leur connaissez, ils ont invité les habitants de la rue a verrouiller leurs portes extérieures et a ne plus bouger de chez eux. Quant a ceux qui disaient qu'ils ne demeuraient pas dans la rue, on les a sommés de déguerpir au plus vite. Ce qu'ils ne se sont pas fait dire deux fois, je vous en réponds.

-En sorte, interrompit Pardaillan, en le fixant de son regard perçant, en sorte que tu aurais pu, a ce moment la, te retirer, si tu avais voulu?

-Tres facilement, monsieur.

-Pourquoi ne l'as-tu pas fait?

-Parce que, a ce moment, les estafiers de M Concini sont arrivés. En les voyant, j'ai enfin compris, trop tard, hélas! de quoi il retournait!

-C'était plus que jamais le moment de détaler, insista Pardaillan. Car enfin tu es fixé sur le sort que te réserve ton ancien maître s'il met la main sur toi.

-Telle a été ma premiere pensée, en effet. Mais je me suis dit: M.le comte est surement la-haut. Peut-etre ne se doute-t-il pas de ce qui se passe dans la rue. Il peut descendre d'un moment a l'autre, et alors, il est perdu. Il faut que j'aille l'avertir. Et je suis entré, monsieur. Et vous avez vu qu'il était temps pour vous: vous alliez vous jeter dans la gueule du loup. Et je vous assure, monsieur le chevalier, que j'ai été douloureusement surpris quand j'ai vu que vous étiez avec M.le comte.

Le digne Landry Coquenard avait débité cela avec simplicité. Il ne paraissait pas se douter le moins du monde qu'il venait d'accomplir une action héroique vraiment admirable.

Odet de Valvert, profondément touché de cette marque d'attachement, se raidissait pour ne pas laisser voir son émotion. Pardaillan le considéra un instant en silence. Et, d'une voix tres douce, il prononça:

-Tu es un brave, Landry.

-Non, monsieur, répondit piteusement Landry Coquenard, je suis un poltron. Tres poltron meme. Je vous assure, monsieur, que ce n'est jamais moi qui cherche la bataille. Et si c'est elle qui me cherche, je n'hésite pas a prendre mes jambes a mon cou, sans la moindre vergogne, si je peux le faire.

-Et si tu ne peux pas prendre la fuite? demanda Pardaillan en souriant malgré lui.

-Alors, monsieur, fit Landry Coquenard d'un air de résolution féroce, je défends ma peau… Et rudement, je vous en réponds.

Et naivement:

-Par le ventre de Dieu, je tiens a ma peau, moi!…

-Eh bien, conclut froidement Pardaillan, tâchons de défendre notre peau du mieux que nous pourrons, puisque nous sommes menacés tous les trois.

Il observa encore un moment par la fenetre. Les archers, aux deux bouts de la rue, demeuraient dans l'attente. Concini et ses hommes, devant la porte, n'agissaient pas. Concini s'entretenait non sans vivacité avec d'Albaran qui paraissait approuver de la tete.

-Que diable peuvent-ils bien comploter? murmura Pardaillan, dépité.

Oui, c'était surtout cette ignorance des intentions de l'ennemi qui était angoissante. En attendant qu'un indice vînt le fixer, Pardaillan se mit a étudier les toits. Et il traduisit son impression:

-Si nous sommes acculés a fuir par la, nous avons quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent d'aller nous rompre les os sur le pavé.

-Oui, mais nous avons une chance de nous en tirer, fit observer Valvert.

-Évidemment. Si nous ne pouvons pas faire autrement, il faudra bien la courir, cette chance.

-Attention! Ils entrent dans la maison, avertit Landry Coquenard. En effet, une vingtaine d'estafiers entraient silencieusement en bon ordre, deux par deux. Rospignac avait pris bravement la tete de ses hommes.

Pardaillan et Valvert quitterent la fenetre. Landry Coquenard continua de surveiller la rue.

-S'ils viennent ici, fit Pardaillan, qui réfléchissait, la porte ne tiendra pas une minute.

-Nous pouvons nous placer sur l'escalier, proposa Valvert. Il n'est pas si large. A nous deux nous pouvons leur tailler de bonnes croupieres.

-Sans doute. Mais ils sont trop. Nous finirons par etre accablés sous le nombre. Et puis… il n'est pas dit qu'ils viennent ici. Qui sait s'ils ne vont pas nous faire sauter ou mettre le feu a la maison, comme vous l'avez dit tout a l'heure? fit observer Pardaillan.

Et, frappant du pied avec colere:

-Mort diable! je ne veux pas que MmeFausta me tue, moi!… Plus tard, quand j'aurai ruiné ses projets, cela me sera bien égal!… Mais maintenant, au début de la lutte, me laisser supprimer, lui laisser le champ libre, par Pilate, non, ce serait par trop bete!…

-Alors, décidez, monsieur.

-C'est tout décidé: partons, trancha résolument Pardaillan.

Il se retourna vers la fenetre. Il est certain qu'il avait déja calculé toutes ses chances, envisagé toutes les éventualités et fixé la direction qu'il devrait suivre quand il serait sur les toits, car il prononça:

-Aucun de ces gens ne se risquera a nous poursuivre sur ce chemin. Il faut etre acculé a la mort, comme nous, pour le faire. Donc pas d'attaque par-derriere a redouter… Donc, je puis, sans scrupule, passer le premier. Je le puis d'autant plus qu'on pourrait nous guetter a une de ces lucarnes que je vois par la.

-Pourquoi, insinua Landry Coquenard, ne pas nous glisser par une de ces lucarnes… si nous réussissons a aller jusque-la?

Pardaillan le dévisagea. Il était un peu pâle, mais en somme, il ne faisait pas trop mauvaise contenance, le digne Landry.

-Crois-tu donc qu'ils ne nous verront pas? dit-il avec douceur. Nous n'aurions fait que reculer pour mieux sauter.

-C'est juste, reconnut Landry.

-Non, reprit Pardaillan, il faut, au contraire, éviter les lucarnes, que nous trouverons sur notre chemin. Fiez-vous-en a moi et suivez-moi… sans perdre pied, si c'est possible.

Il dégaina. Valvert et Landry en firent autant. Il enjamba la fenetre et se laissa doucement glisser dans l'étroite gouttiere. La, l'épée au poing, il fit deux pas dans la direction des Halles et s'arreta, attendant ses compagnons.

En bas, dans la rue, son apparition fut saluée par des clameurs épouvantables. Aux fenetres, quelques braves bourgeois éprouverent le besoin de donner la mesure de leur courage et de leur magnanimité en vociférant:

-Le voila!…

-Le truand se sauve!…

-Sus! arrete! arrete!…

Presque aussitôt apres, Landry Coquenard suivit et, derriere lui, Odet de Valvert parut a son tour. Et cette double apparition, comme la premiere, fut accueillie par des clameurs sauvages, des hurlements féroces, d'ignobles injures.

-En route, commanda Pardaillan de sa voix breve.

Et il partit aussitôt. Les deux autres le suivaient, l'épée au poing comme lui. Ils marchaient lentement, mais d'un pas ferme. Ils tenaient les yeux fixés droit devant eux, évitant avec soin de regarder le vide et son attirance mortelle. Et alors, un silence haletant s'abattit sur la rue.

Pardaillan avançait toujours dans la direction des Halles. Ils avaient déja dépassé deux ou trois maisons. Tout a coup, il s'arreta, et, sans se retourner, commanda:

-Halte!

Et, tout de suite apres, il commanda:

-Attention, ils vont nous arquebuser. Couchez-vous sur la pente du toit.

En parlant ainsi, il leur donnait l'exemple. Ils l'imiterent avec toute la promptitude que permettait leur équilibre instable. Au meme instant, plusieurs détonations éclaterent et se confondirent en une formidable explosion. Ils entendirent siffler les balles au-dessus de leurs tetes et venir s'aplatir avec un bruit sec contre les ardoises dont quelques-unes se détacherent, roulerent, tomberent dans la rue, au milieu de l'épais nuage de fumée provoqué par l'explosion.

Pardaillan se redressa avec précaution en disant:

-En route!… Et ne perdons pas une seconde, car il est probable qu'ils vont recommencer.

Ils repartirent de plus belle. Pardaillan allongeait le pas d'une maniere sensible. Et les autres, entraînés, faisaient comme lui, sans s'en apercevoir peut-etre. Ils firent ainsi une vingtaine de pas.

En bas, la meute enragée manifestait son dépit par de nouveaux hurlements. Et ils l'entendaient. Ils entendaient les ordres brefs que les chefs lançaient d'une voix rageuse. Aux fenetres, le silence continuait a peser. Les badauds féroces qui occupaient ces fenetres commençaient a sentir confusément la hideur de cette impitoyable chasse a l'homme, dans des conditions aussi tragiques et qui n'étaient vraiment pas a l'honneur des chasseurs. Maintenant ils se sentaient angoissés. Et plus d'un qui avait stupidement hurlé: «A mort!» sans savoir pourquoi, se surprenait a souhaiter que les trois hardis compagnons échappassent a leurs implacables ennemis.

Les trois fugitifs avançaient toujours, lentement, mais surement. Pardaillan guignait le but qu'il se proposait d'atteindre et qui se rapprochait insensiblement. Ce but momentané, c'était la rencontre de deux toits. Cela formait une maniere d'étroit couloir a droite et a gauche duquel se dressaient les deux toits aux pentes raides. Ces deux toits constituaient ainsi comme deux garde-fous qui rendaient toute chute impossible. Ils se trouveraient dans un espace étroit, encaissé, mais assez solide, et ou ils pourraient évoluer avec assurance, délivrés de cette horrible appréhension d'un faux pas qui pouvait les précipiter dans le vide.

De plus, comme il leur fallait tourner a gauche, ils s'éloigneraient de la rue de la Cossonnerie et de ceux qui la gardaient. Ils deviendraient invisibles, on perdrait leurs traces, on ne pourrait plus les arquebuser froidement comme on venait de le faire.

En bas, ils comprirent la manouvre, ils comprirent que leur proie allait leur échapper. De nouvelles vociférations éclaterent, suivies de nouveaux ordres. Les arquebuses furent rechargées a la hâte.

Pardaillan allongea encore le pas. Et brusquement, il sauta a gauche, disparut en criant:

-Vite.

Il se retourna aussitôt. Landry Coquenard paraissait. Il le harponna solidement, le tira a lui, l'enleva, le poussa derriere lui. De nouveau, il allongea les puissantes tenailles qu'étaient ses mains, saisit Odet de Valvert, comme il avait saisi Landry, le souleva dans ses bras vigoureux, et se laissa tomber a plat ventre, en l'entraînant avec lui.

Il était temps: une nouvelle détonation, plus formidable que la premiere, salua cette prodigieuse retraite qui venait de s'accomplir avec succes et avec une rapidité foudroyante. Lorsque Pardaillan estima qu'ils devaient etre assez loin pour qu'on ne put pas les voir, il s'assit le plus commodément qu'il put, et invita:

-Soufflons un peu.

Ils s'accommoderent de leur mieux comme lui, et ils soufflerent. Ils en avaient besoin. Ils étaient haletants, livides, hérissés, ruisselants de sueur. Maintenant que la réaction se faisait, ils se sentaient a bout de forces. Ils durent s'appuyer les épaules au toit. Et ils resterent ainsi étendus, face au soleil qui les réchauffait de ses rayons bienfaisants. Ils resterent ainsi un long moment, sans trouver la force de parler, la tete vide de pensées.

Ce fut Pardaillan qui, le premier, reprit ses esprits, se secoua, revint au sentiment de la réalité. Et il les galvanisa en disant:

-Il ne s'agit pas de s'endormir ici. Tout n'est pas dit encore, nous sommes loin d'etre hors d'affaire. Ce que nous avons fait jusqu'ici n'est rien comparé a ce qui nous reste a faire.

Ils se redresserent tous les deux, aussi résolus l'un que l'autre. Ils repartirent, Pardaillan ayant repris la tete. Durant un assez long temps, ils marcherent facilement et sans risque: ils tournaient et viraient constamment entre deux toits. Ou allaient-ils ainsi et ou se trouvaient-ils? Pardaillan le savait, lui, évidemment. Mais il ne le disait pas. Quant a Odet et a Landry, leur confiance en lui était telle qu'ils le suivaient sans s'inquiéter que de ne pas tomber et sans songer a poser des questions.

Tout a coup, Pardaillan s'arreta. Ils étaient encore entre deux toits. Mais a dix pas devant eux, c'était de nouveau le vide qu'ils allaient trouver. Pardaillan les prévint. Et quand nous disons les, nous nous exprimons mal: il est certain que ce qu'il en disait, c'était plutôt pour Landry Coquenard qu'il ne connaissait pas suffisamment. Donc Pardaillan prévint:

-Attention, nous allons de nouveau nous engager sur une gouttiere. Nous aurons de nouveau le vide a notre droite. Un faux pas, un étourdissement, et c'est la chute, c'est l'écrasement sur le pavé.

Landry Coquenard sentit si bien que c'était pour lui seul qu'il parlait qu'il répondit, tandis que son maître se taisait:

-Je commence a m'habituer au vertige, monsieur.

-En outre, continua Pardaillan, ces loups enragés vont nous voir de nouveau. Ce n'est pas que je craigne leur arquebusade: nous sommes trop loin maintenant. Mais c'est que j'aurais voulu leur dissimuler la direction que nous allons suivre.

Et, avec un soupir de regret:

-Malheureusement, c'est impossible. N'en parlons donc plus. Il réfléchit une seconde et reprit:

-Nous allons donc suivre cette gouttiere. Elle nous menera a un toit fort aigu. Ce toit nous pouvons le longer, comme nous allons longer celui-ci. Mais alors nous reviendrons a la rue de la Cossonnerie ou nous finirons par etre pris si nous essayons de descendre. Maintenant, retiens bien ceci, ajouta-t-il en s'adressant directement a Landry, si nous parvenons a franchir ce toit, de l'autre côté, nous trouverons peut-etre une chance de salut. Note bien que je dis: peut-etre. C'est-a-dire que je n'en suis pas sur du tout.

-Franchir ce toit, s'inquiéta Landry Coquenard, c'est qu'il est diablement raide, monsieur! Ce sera miracle vraiment si nous ne glissons pas et si nous n'allons pas nous rompre les os en bas!

-C'est a voir, fit Pardaillan de son air froid. Si tu ne crains pas de tomber vivant entre les mains de ton ancien maître, retourne sur tes pas, enjambe la premiere lucarne que tu trouveras et descends te livrer a Concini. Nous deux, Valvert et moi, nous préférons courir le risque de nous rompre les os. Ce qui nous arrivera probablement, car la manouvre, difficilement réalisable a trois, devient presque impossible a deux. Décide-toi.

-C'est tout décidé, fit résolument Landry, la mort plutôt que de tomber vivant entre les mains de Concini. Aussi bien, monsieur, s'il faut faire le plongeon, peu importe que ce soit ici, la, ou ailleurs. Pardaillan le vit tres décidé. Il sourit.

-Je vais vous expliquer la manouvre, dit-il. Et il la leur expliqua, en effet.

-C'est compris? dit-il en terminant.

-C'est compris, monsieur, répondit Landry.

-Tu te sens assez fort, n'est-ce pas?

-Ne craignez rien, monsieur, je suis plus solide qu'il n'y paraît, rassura Landry.

-Allons-y, en ce cas, commanda Pardaillan, du sang-froid, et tout ira bien.

Il repartit en tete. Il s'engagea sur la gouttiere, la longea, parvint au toit qu'il avait signalé et s'arreta a l'endroit qu'il s'était fixé. Ils avaient repris leur ordre primitif. Landry au milieu, Odet en queue. Et, des qu'ils parurent, les cris éclaterent dans la rue, signalant qu'on les avait vus. Heureusement, comme l'avait fait observer Pardaillan, ils étaient hors de la portée des balles. Quand meme quelques coups de feu isolés partirent: poudre brulée bien inutilement.

Pardaillan attendit, immobile sur le bord du toit, le vide béant a son côté et ou il suffisait du moindre faux mouvement pour qu'il fut précipité. Landry s'arreta pres de lui. Il se courba avec précaution, se coucha sur la pente raide du toit, le dos tourné au vide, les pieds solidement calés dans la gouttiere. Quand il se sentit bien d'aplomb, il se raidit de toutes ses forces en disant:

-Hop!

C'était le signal attendu par Valvert qui avait du s'immobiliser comme Pardaillan. Aussitôt, il enjamba les pieds de Landry et se laissa aller doucement a plat ventre sur son dos. Il ne demeura pas la un vingtieme de seconde. Il se mit a grimper avec une adresse, une agilité et une légereté vraiment admirables. Il parvint aux épaules de Landry, sur lesquelles il posa les pieds. Alors Landry leva les mains et le saisit solidement aux chevilles.

C'était le deuxieme échelon de cette fantastique échelle humaine qui se dressait ainsi sur la pente raide et glissante du toit, au-dessus de l'abîme.

Dans la rue, le silence s'était de nouveau abattu: Concini, d'Albaran, Rospignac, tous les autres suivaient des yeux l'effrayante et folle manouvre, avec, certes, l'espoir qu'elle aboutirait a une catastrophe, mais non sans un sentiment d'admiration pour les braves qui l'accomplissaient.

Se sentant calé, Valvert a son tour lança le signal qu'attendait le chevalier. A son tour, celui-ci répéta, avec autant d'adresse et d'agilité, la meme manouvre. Et il atteignit la crete du toit qu'il dépassait des épaules. Il l'agrippa, se hissa a la force des poignets, l'enjamba, et se coucha a plat ventre dessus, les jambes pendantes de chaque côté.

Cela ne lui avait peut-etre pas pris une seconde. Il ne s'attarda pas. Il se cala bien, raidit ses muscles et tendit la main a Valvert qui la saisit. Alors Pardaillan, lentement, méthodiquement, surement, avec une force que décuplait l'imminence du péril, tira a lui… Il amena Valvert qui traînait apres lui Landry Coquenard suspendu a ses chevilles.

Les mains de Valvert arriverent a la hauteur de la crete qu'elles saisirent. A son tour, et aidé par Pardaillan qui l'empoigna par les épaules, il se hissa a la force des poignets. Landry Coquenard se trouva amené a la portée de la main de Pardaillan. Cette tenaille vivante l'agrippa et ne le lâcha plus. Par contre, il lâcha, lui, les chevilles de son maître qui se trouva bientôt a cheval sur la crete du toit et s'écarta pour lui faire place.

Landry Coquenard n'eut meme pas la peine de se livrer a une gymnastique quelconque. Pardaillan et Valvert, qui l'avait saisi de son côté, l'enleverent comme une plume, le coucherent a plat ventre entre eux.

Ils soufflerent. Oh! pas longtemps: une seconde a peine. Ils recommencerent tout de suite la manouvre pour descendre le toit, plus périlleuse, plus difficultueuse certes que l'ascension. Seulement, cette fois, ce fut Pardaillan qui descendit le premier, se réservant, comme toujours, le rôle qui exigeait le plus de force et d'adresse.

Il se suspendit aux chevilles de Valvert, lui-meme suspendu aux chevilles de Landry Coquenard, et se laissa glisser jusqu'au chéneau. Ceci n'était rien, comparé a ce qui restait a accomplir pour achever heureusement la manouvre.

Landry Coquenard était resté en haut du toit a la crete duquel il se tenait cramponné des deux mains. Des que Pardaillan sentit ses pieds bien d'aplomb dans le chéneau, il harponna solidement Valvert qui lui-meme tenait Landry, et il commanda:

-Hop!

Aussitôt Landry Coquenard ouvrit les mains et ferma les yeux, sentant tres bien que c'était l'instant critique et que leur vie a tous les trois était a la merci d'une défaillance de Pardaillan.

Mais Pardaillan soutint le formidable, le surhumain effort sans faiblir. A bout de bras, presque, il amena ses deux compagnons dans le chéneau, pres de lui. Ils repartirent de plus belle, avec un peu plus d'assurance parce qu'ils se sentaient sur un espace un peu plus large, ou le faux pas mortel était moins a redouter.

Dans la rue, on les avait vus disparaître de nouveau. Mais on voyait bien ou ils pouvaient aller. Et ç'avait été la ruée vers les Halles.

Eux, ils n'avaient rien vu: ils regardaient droit devant eux, sachant bien qu'ils ne pouvaient pas se permettre la plus petite, la plus breve distraction. Mais ils se doutaient bien que la meute allait les atteindre au tournant du chemin. Et il fallait y arriver avant elle. C'est pourquoi ils se hâtaient autant qu'ils le pouvaient.

Espéraient-ils encore s'en tirer? Cette chance unique et problématique dont Pardaillan avait parlé s'offrait-elle a eux, ou bien venait-elle de s'évanouir? Nous pencherions plutôt pour cette derniere supposition, car ils avaient l'air horriblement déçus et désespérés.

Cependant, ils continuaient d'avancer, cherchant nous ne savons trop quoi, espérant peut-etre ils ne savaient pas eux-memes quel miracle. Tout a coup Pardaillan s'arreta et, avec une voix qui avait des vibrations étranges, il prononça:

-C'est ici la fin. Sautons.

Et ils se lancerent tous les trois dans le vide.

Dans la rue du Marché-aux-Poirées, suivi de sa meute hurlante, Concini, fou de rage en voyant que sa proie venait de lui échapper en se réfugiant dans les bras de la mort, Concini se hâtait d'accourir, voulant au moins se donner la satisfaction de contempler et d'insulter les cadavres de ceux qu'il haissait d'une haine mortelle.

D'Albaran le suivait de son pas tranquille et pesant. Il paraissait satisfait, lui, et il avait lieu de l'etre, puisque sa mission était heureusement accomplie: Fausta ne lui avait pas demandé de prendre Pardaillan vivant pour le torturer comme revait de le faire Concini. Elle lui avait simplement demandé de le supprimer par n'importe quel moyen.

Or Pardaillan avait sauté du haut du toit: quatre étages. Il était hors de doute qu'il était venu s'écraser sur le pavé. Peut-etre n'était-il pas encore trépassé. En tout cas, apres une chute pareille, il ne pouvait agoniser longtemps. D'Albaran pouvait dire en toute assurance que sa maîtresse était débarrassée de lui.


Chapitre 2 LA DAME EN BLANC

Nous avons dit que la plupart des rues qui avoisinaient les Halles tiraient leur nom du genre de commerce qu’on y exerçait. La rue au Feure était de ce nombre. On sait que « feure », du vieux mot français feurre ou fouarre, signifiait paille, fourrage. En effet, le commerce qui dominait dans cette rue était le commerce des fourrages. Par corruption, le nom de rue au Feure était déja devenu a cette époque rue aux Fers[1] . Mais si le nom de la rue avait été légerement déformé, les marchands de foin, de paille et d’avoine y étaient restés et y tenaient leur marché.

Ceci a sa petite utilité qu’on reconnaîtra tout a l’heure.

Une des maisons de la rue aux Fers était une maison bourgeoise d’assez modeste apparence. La maison, depuis un an ou deux, était occupée par une « dame et sa demoiselle ». Ainsi disait-on dans le quartier. La dame, quand elle s’y trouvait contrainte, se donnait un nom bourgeois assez commun et assez répandu. Et dans cette maison, elle et sa fille menaient une existence de recluses et des plus modestes. N’importe, comme elle avait tres grand air, on lui donnait ce titre de dame, et a sa fille celui de demoiselle.

De plus, comme elles menaient une existence assez mystérieuse, disparaissant tout a coup pendant des semaines entieres sans qu’on put jamais savoir comment ni ou elles allaient ; comme on les voyait soudain reparaître sans qu’il fut possible de découvrir quand elles étaient arrivées et d’ou elles venaient ; comme enfin la dame s’habillait le plus souvent d’une robe blanche d’ailleurs tres simple et tres modeste, on se refusait a admettre ce nom tres vulgaire qu’elle-meme avait donné, et dans tout le quartier on ne la désignait pas autrement que sous le nom de la dame en blanc.

Essayons de soulever le voile dont s’enveloppent ces deux femmes, pénétrons dans la maison.

C’était une sorte de parloir bourgeois, meublé d’une façon modeste, sommaire, qui donnait tres nettement une sensation de provisoire. La fenetre qui donnait sur la rue était grande ouverte, car le temps était chaud. Au milieu de la piece se dressait une table ronde. Autour de la table se tenaient « la dame en blanc et sa demoiselle ».

La mere paraissait a peine trente ans. D’admirables yeux bleus, un teint de neige, une auréole d’or autour de la tete. Plutôt petite, mais merveilleusement proportionnée. Un grand air de noblesse : une grande dame assurément. Un charme captivant que rendait plus captivant encore un voile d’indéfinissable mélancolie répandu sur ses traits si purs et si délicats.

La fille : la reproduction vivante de la mere a quinze ans. De taille plus élevée. Plus de vigueur morale et physique. Plus de décision a la fois chaste et hardie. On sentait palpiter en elle l’âme d’une guerriere. La meme incomparable dignité d’attitudes. Une rayonnante franchise du regard.

Toutes deux s’activaient a de menus travaux de broderie. Non pas en ouvrieres diligentes qui peinent pour assurer leur existence, mais en grandes dames qui cherchent une distraction. Car, malgré la modeste apparence du logis, et la modestie plus grande encore de leur mise, on sentait qu’elles n’étaient pas pauvres.

Elles ne se parlaient pas, ou du moins n’échangeaient que de rares, de courtes paroles, assez espacées. De toute évidence, ni l’une ni l’autre n’était a son travail, qu’elle gardait sur les genoux plutôt pour se donner une contenance.

La mere se plongeait dans de longues reveries, mélancoliques, sinon douloureuses, si l’on s’en rapportait a ses jeux de physionomie.

La fille, de tempérament vif, se montrait inquiete, agitée, troublée. Elle avait toujours l’oreille tendue vers la fenetre. Le moindre bruit venant de la rue la faisait tressaillir. Alors elle se levait d’un mouvement infiniment gracieux dans sa vivacité légere, courait a la fenetre interrogeait d’un regard ardent la rue et la place. Et ne voyant pas ce qu’elle cherchait sans doute, faisait une adorable moue de déception soupirait, revenait lentement s’asseoir, tout attristée.

Toujours, a ces moments-la, la mere sortait de sa reverie, si profonde qu’elle parut. Et elle interrogeait le visage expressif de sa fille avec une sorte d’anxiété haletante. Le plus souvent, la déception qu’elle lisait sur cet adorable visage de jeune fille suffisait a la fixer. Alors elle soupirait a son tour et, sans avoir ouvert la bouche, retombait dans sa reverie. D’autres fois, ce témoignage si clair ne lui suffisait pas : elle posait une question de son doux regard limpide. Invariablement, la jeune fille répondait a cette question muette par un mouvement de tete négatif. Et elle reprenait sa broderie d’un geste machinal.

Et le temps s’écoulait, mortellement long, pour ces deux femmes plongées dans cette énervante attente.

Quelquefois, la mere parlait. C’était pour dire d’une voix infiniment douce :

– Va voir s’il vient, ma Giselle.

Et la jeune fille, Giselle, puisque c’était son nom, se levait, allait voir a la fenetre et soupirait, en revenant s’asseoir :

– Il ne vient pas, ma mere. C’était tout. Une fois, elle ajouta :

– Viendra-t-il seulement ?… Depuis qu’il est sorti de son enfer, c’est a peine si nous l’avons entrevu deux fois. Il est reparti aussitôt. Voila plusieurs jours qu’il nous a annoncé sa visite : voila plusieurs jours que nous l’attendons en vain. Viendra-t-il aujourd’hui ? Mere chérie, je n’ose plus l’espérer.

Et la mere répondit :

– Il ne fait pas ce qu’il veut, ni comme il veut, ma Giselle. Il ne s’appartient plus. Il appartient a son parti. (Il y avait comme une sourde amertume dans son accent.) Et puis, que de précautions ne lui faut-il pas prendre.

Elle semblait excuser celui qu’elles attendaient toutes deux. La jeune fille le comprit ainsi. Elle protesta avec une douce fierté :

– A Dieu ne plaise, ma mere, que je me permette de critiquer la conduite de mon pere. Je suis fille trop soumise et trop respectueuse. Seulement je m’inquiete pour lui… Je crains toujours qu’il ne lui soit arrivé quelque malheur, quelque accident.

– Hélas ! soupira la mere, c’est qu’en effet, dans la formidable aventure ou il s’est lancé, il lui faut combattre tout un monde d’ennemis, échapper a une foule de dangers qui le menacent sans treve.

Et avec un soupir de regret :

– Nous étions si heureux, avant. Nous pouvions l’etre toujours… Ah ! pourquoi faut-il que ces idées lui soient venues !…

– C’est le maître, prononça Giselle avec fermeté et comme un argument sans réplique.

– Pourquoi ces chimeres, ces folies ? continua la mere, comme si elle n’avait pas entendu. Que de larmes ne nous ont-elles pas coutées, a nous, que de déceptions cruelles, d’humiliations cuisantes, de miseres, de tortures de toutes sortes, a lui ! Sans compter les plus belles années d’une existence humaine irrémissiblement perdues !…

– C’est le maître, répéta Giselle avec une douce obstination.

– Nous étions si heureux ! répéta la mere avec des larmes refoulées dans les yeux.

– Nous serons heureux encore, mere chérie, tu verras ! s’écria Giselle en l’entourant de ses bras et en l’étreignant passionnément.

– Toi, oui, mon enfant adorée, fit la mere en lui rendant avec tendresse ses douces caresses. Toi, tu seras heureuse, comme tu mérites de l’etre.

Et secouant sa blonde tete, avec une expression d’inexprimable désenchantement :

– Mais, moi !… Jamais plus je ne le serai !… Parce que jamais plus je ne retrouverai mon Charles d’autrefois… le Charles que j’aimais tant… et qui n’adorait que moi, moi seule.

Et de nouveau, la dame en blanc se replongea dans ses pensées douloureuses, sinistrement évocatrices d’un bonheur perdu et qui ne reviendrait jamais plus. Du moins en avait-elle le funeste pressentiment.

La fille, Giselle, soupira en considérant sa mere avec une tendresse passionnée.

Du temps passa encore. Pour la centieme fois, Giselle regardait par la fenetre. Et cette fois un cri de joie puissante jaillit de ses levres :

– C’est lui !

Elle quitta précipitamment la fenetre, courut a sa mere, la saisit dans ses bras, couvrit son visage de baisers fous, et riant et pleurant a la fois, ivre de joie, balbutia :

– C’est lui, mere chérie ! c’est mon pere !… Oh ! je l’ai reconnu a sa démarche, va !… Je te dis que c’est lui !… Ne pleure plus !… Le voila !… Mais, folle que je suis !… je cours lui ouvrir !…

Et, vive et légere, infiniment gracieuse, elle courut a la porte, sauta dans l’escalier d’un bond souple de jeune biche, disparut dans l’allée, tira les verrous de la porte extérieure qu’elle ouvrit toute grande, sortit sur le seuil, et, le cour lui bondissant dans la poitrine, elle regarda du côté du Marché-aux-Poirées.

Venant de la, un cavalier s’engageait dans la rue aux Fers. Et il fallait vraiment les yeux du cour de la fille adorant son pere pour l’avoir reconnu en ce cavalier. Car, tout ce que l’on pouvait voir de lui, c’était une paire de bottes noires, souples et montantes, aux larges éperons d’acier bruni, au grand manteau de drap gris que relevait le bout d’une longue épée, un feutre gris qu’ornait une touffe de plumes rouges. Quant a ce qui est de son visage, on n’en voyait meme pas le bout du nez.

L’homme, le pere, venait d’entrer dans la rue. La fille, Giselle, sur le pas de la porte, le regardait de ses yeux lumineux embués de larmes de joie, ou se lisait toute sa tendresse filiale. Et elle attendait.

A ce moment, une charrette de foin qui stationnait devant une porte, deux maisons plus loin, s’ébranla, venant a la rencontre du cavalier. La rue était étroite. La charrette, chargée de foin jusqu’a la hauteur d’un premier étage, obstruait tout le passage. La jeune fille, pour lui faire place quand elle passa devant elle, dut rentrer dans l’allée. Le cavalier dut pareillement s’arreter, s’effacer, s’aplatir contre le mur. La charrette passa lentement, lourdement, en grinçant, traînée par ses deux solides percherons que précédait un charretier nonchalant.

Le cavalier put se remettre en marche. Il aperçut sa fille. Il allongea le pas et bientôt fut pres d’elle. Il la prit dans ses bras, la serra tendrement sur sa poitrine, couvrit son front virginal et ses boucles d’or de baisers, en murmurant :

– Mon enfant ! mon enfant chérie ! Ma Giselle bien-aimée ! ma fille !…

– Pere ! mon bon pere ! bégayait Giselle, vous voici donc enfin !… Sain et sauf, Dieu merci.

Ils s’étreignirent de nouveau. Ils se contemplaient, ils se tâtaient. On eut dit que le témoignage de leurs yeux ne leur suffisait pas et qu’ils avaient besoin de se parler, de se toucher, pour s’assurer qu’ils ne se trompaient pas, que c’était bien eux.

Le pere, c’est certain, adorait sa fille qui lui rendait cette adoration, doublée chez elle d’une ardente vénération.

Ils s’oublierent ainsi un instant, qui leur parut, a tous deux, plus bref qu’une seconde et qui, dans la réalité, se prolongea durant plusieurs minutes.

*

* *

Pardaillan savait bien, lui, que la rue aux Fers était la rue des marchands de fourrage. Et quand il avait parlé a Landry Coquenard d’une unique chance qu’ils avaient peut-etre de s’en tirer, c’était a cela qu’il pensait. Pardaillan se disait que s’il avait la « chance » d’atteindre la rue aux Fers, il aurait « peut-etre » cette autre « chance » de découvrir un tas de paille, de foin de fourrage quelconque sur lequel ils pourraient sauter sans risque de se rompre les os. Et alors, en effet, ils auraient « peut-etre » la « chance finale » de s’en tirer.

Et c’est cela, ce monceau de fourrage sauveur, qu’il s’acharnait a chercher du haut des toits, apres avoir eu la « chance » d’accomplir ce prodigieux tour de force et d’adresse que constituait cette escalade d’un toit aigu, qui les avait amenés la ou ils avaient besoin d’etre. Par malheur, la chance paraissait les avoir abandonnés. Il avait beau fouiller la rue, au risque d’etre saisi par le vertige et précipité dans le vide, il ne découvrait pas ce qu’il cherchait.

Et c’est a ce moment ou il commençait a désespérer sérieusement, qu’il avait fini par le découvrir : une porte venait de s’ouvrir, une charrette chargée de foin en était sortie. C’est cette charrette que Pardaillan avait désignée a ses compagnons en disant :

– C’est ici la fin. Sautons.

Et ils avaient sauté, l’un apres l’autre. Et ils n’avaient pas eu d’autre mal qu’une assez forte secousse.

Jusque-la, Pardaillan ne s’était pas soucié de se demander ce qu’il ferait quand il serait dans la rue. Il était de ceux qui se disent que, pour etre bien faite, chaque chose doit venir en son temps. Apres s’etre secoué, il commença a se poser cette question qui avait bien son importance, dans la situation grave ou ils se trouvaient. Car enfin, avoir réussi, avoir eu la « chance », pour parler comme Pardaillan, de ne pas se briser les os, c’était quelque chose assurément. Mais ce n’était pas tout. Il s’en fallait de beaucoup.

Ils ne pouvaient avoir, a eux trois, la prétention de charger et de déconfire Concini et ses cinq ou six officiers et ses cinquante et quelques spadassins. Si encore il n’y avait eu que ceux-la. Mais c’est qu’il y avait le dogue de Fausta et sa dizaine d’hercules qui pourraient peut-etre se multiplier – est-ce qu’on savait, avec Fausta ? C’est qu’il y avait encore le grand prévôt et ses archers. Et puis encore les lieutenants du prévôt et d’autres archers. Non, vraiment, ils étaient trop.

Tout ce qu’on pouvait espérer, et ce n’était pas déja besogne si aisée, étant donné leur nombre, tout ce qu’on pouvait espérer, c’était de leur glisser entre les doigts.

C’était a trouver cette solution, assez épineuse, que s’activait maintenant l’esprit infatigable de Pardaillan.

Malheureusement, il n’eut pas le loisir d’y songer longtemps : la charrette ne s’était immobilisée que juste le temps nécessaire pour permettre au charretier de fermer la porte cochere. Il est vrai que ce charretier ne paraissait guere pressé. Quoi qu’il en soit, il avait fermé la porte, s’était mis a la tete de ses chevaux. Et la charrette était partie, emportant au haut de sa pyramide de foin le chevalier de Pardaillan, le comte Odet de Valvert et son écuyer, Landry Coquenard.

La charrette était partie. Et le pis est qu’elle s’en allait vers le Marché-aux-Poirées. C’est-a-dire vers Concini, vers d’Albaran, vers le prévôt et ses archers. Vers toute une bande de loups enragés qui accouraient a toutes jambes pour fouiller la rue, qui, ne découvrant pas leurs cadavres et voyant cette charrette chargée d’un tapis aussi épais et aussi moelleux, ne manqueraient pas de l’arreter et de la fouiller.

Ainsi Pardaillan et ses compagnons, apres avoir accompli des prodiges de force et d’adresse, apres avoir failli cent fois se rompre le cou, seraient pris comme des oiseaux au trébuchet, sottement, ridiculement, au haut d’un tas de foin ou ils ne pourraient bouger et se défendre comme il convenait. Et cela au moment précis ou ils croyaient bien s’etre tirés d’affaire.

C’était a vous rendre fou de rage. Et de fait, un acces de colere froide terrible, s’empara du chevalier.

On comprend bien que ce qui l’enrageait ainsi, ce n’était pas la perspective de laisser sa peau dans une bataille dont l’issue ne pouvait faire aucun doute, étant donné l’écrasante supériorité des forces qui l’encerclaient : Pardaillan ne tenait plus a la vie, et depuis longtemps. Non, sa rage venait uniquement de ce qu’il savait bien que sa disparition assurait le triomphe de Fausta.

Pardaillan, fou de rage, se dressa a demi sur son piédestal de foin et livide, hérissé, flamboyant, il mit l’épée au poing. Car, tous les trois, ils avaient rengainé depuis longtemps. Et naturellement, il fut a l’instant meme imité par ses deux compagnons qui, se fiant entierement a lui, ne le perdaient jamais de vue, se modelaient en tout sur lui, se tenaient toujours prets a lui obéir sur le moindre geste. Et ayant dégainé, avec une effrayante expression de menace, d’une voix qu’une fureur concentrée rendait méconnaissable, Pardaillan gronda :

– Par Pilate, ne restons pas sur cette meule de foin ou nous serions embrochés comme des oisons ! Descendons, et puisqu’il faut crever ici, avant d’avoir réduit a merci la damnée Fausta, que ce ne soit pas du moins sans en découdre le plus que nous pourrons.

Il allait se laisser glisser du haut de la charrette. Mais son regret de laisser Fausta triompher était si vif qu’il ne put encore se résoudre a courir au-devant de la mort. Avant de quitter cet abri momentané, il jeta autour de lui un regard sanglant qui cherchait le trou ou il pourrait se dissimuler, échapper a Concini et a son armée de sbires et d’assassins.

La charrette, par hasard, tenait la droite de la rue. Les bottes de foin, qui débordaient de chaque côté, rasaient la façade des maisons. Elles les rasaient meme de si pres que nous avons vu que Giselle, la fille de la dame en blanc, avait du rentrer dans l’allée de sa maison, et que son pere, un peu plus loin, avait du s’aplatir contre le mur pour éviter d’etre écorchés au passage par le foin.

Pardaillan et ses compagnons, sur le haut de la charrette, se trouvaient au niveau du premier étage de ces maisons qu’elle rasait ainsi. Et voici que, en jetant autour de lui ce coup d’oil désespéré du noyé qui cherche a quelle branche il pourra se raccrocher, il aperçut a quelques pas devant lui une fenetre grande ouverte, a une de ces maisons. Encore deux ou trois tours de roue, et il se trouverait porté devant cette fenetre.

Pardaillan ne se demanda pas a qui pouvait appartenir cette maison ni quels étaient les gens qui l’habitaient. Il ne se dit pas davantage que s’il s’introduisait chez eux par cette fenetre ouverte, ils allaient pousser des hurlements qui attireraient Concini et sa bande. Il se dit simplement qu’en se réfugiant dans cette maison, il gagnerait quelques instants, une ou plusieurs minutes peut-etre. Et quelques instants gagnés, ce pouvait etre le salut pour lui et ses compagnons.

Il ne s’en dit pas davantage et il n’hésita pas une seconde. De la pointe de son épée, il désigna la fenetre a Odet et a Landry. Ils comprirent a merveille, sans qu’il fut nécessaire de leur fournir la moindre explication. Ils se trouverent bientôt devant la fenetre ouverte, de plain-pied avec elle. Avec cette agilité et cette rapidité de décision dont ils venaient de fournir quelques preuves remarquables, ils enjamberent la barre d’appui, sauterent a l’intérieur, fermerent la fenetre derriere eux.

Ni le cavalier inconnu, ni sa fille, ni le charretier ne virent cette manouvre. Ils ne soupçonnerent pas un instant que des hommes pouvaient se trouver au haut de ce tas de foin roulant. La charrette, délestée, passa, roulant, cahotant, geignant. Quelques toises plus loin, elle dut s’arreter. Le charretier, ahuri, se vit entouré par toute la bande de loups de Concini. Et, de l’ahurissement, il tomba dans l’épouvante folle et se mit a claquer des dents quand il reconnut l’inquiétante silhouette du grand prévôt et qu’il vit qu’on le soumettait a un interrogatoire en regle.


Chapitre 3 LA DAME EN BLANC (suite)

La dame en blanc s’était levée, toute droite, comme mue par un ressort, quand elle avait vu sa fille courir au-devant de son pere. Elle aussi, elle voulut s’élancer a la rencontre de l’époux tant et depuis si longtemps attendu. L’émotion la paralysa. La joie la suffoquait. Elle dut appuyer des deux mains sur son sein pour en comprimer les mouvements tumultueux. Et, rougissante et pâlissante tour a tour, les yeux humides, comme extasiée, elle bégaya avec un accent de tendresse profonde :

– Ô mon Charles bien-aimé ! je vais donc le voir enfin !…

Retrouvant le mouvement, elle allait se lancer dans l’escalier a la suite de sa fille. A ce moment, trois hommes, trois apparitions formidables, terrifiantes, le fer au poing, parurent dans le cadre de la fenetre ouverte, bondirent dans la piece ou elle se tenait.

La dame en blanc tournait le dos a la fenetre : elle avait déja la main sur le loquet pour ouvrir la porte. Elle entendit le bruit que faisaient les trois intrus – qui n’étaient autres que Pardaillan, Odet de Valvert et Landry Coquenard – en sautant dans la chambre. Cette femme frele et délicate, que la joie venait de terrasser un inappréciable instant, ne perdit pas une seconde la tete devant le danger.

Elle se retourna juste a point pour voir Landry Coquenard fermer la fenetre. Elle ne se troubla pas, ne s’inquiéta pas devant les trois épées menaçantes. Elle se redressa. Et avec un air d’inexprimable majesté, de sa voix douce qui ne tremblait pas, dédaignant d’appeler a l’aide, elle demanda :

– Qui etes-vous ? Que voulez-vous ? Que signifie ?… Brusquement elle s’interrompit. La série de questions qui se pressaient sur ses levres s’acheva en un cri ou il y avait un étonnement prodigieux :

– Monsieur de Pardaillan !…

Pardaillan avait aperçu cette forme féminine, tout de blanc vetue, qui lui tournait le dos. Il n’avait pas rengainé. Mais il s’était découvert en un geste large, un peu théâtral. Un de ces gestes qui n’appartenaient qu’a lui. Il fit vivement deux pas, s’inclina respectueusement et s’efforça de rassurer :

– Ne craignez rien, madame, et, de grâce, pardonnez-nous… Et lui aussi, il reconnut au meme instant la jeune femme. Et comme elle, il s’interrompit pour s’écrier :

– Violetta !…

La rencontre le stupéfiait au moins autant qu’elle avait stupéfié celle qu’il venait de nommer Violetta. Seulement, alors que le gracieux et expressif visage de celle-ci exprimait le ravissement sans mélange que lui procurait cette rencontre, quelque chose comme une ombre de contrariété ou d’inquiétude passa sur le loyal et non moins expressif visage de Pardaillan.

Ce fut d’ailleurs si rapide que ni la jeune femme ni les compagnons du chevalier n’eurent le temps de le remarquer. Tout aussitôt, Violetta s’avança précipitamment, se jeta avec un chaste abandon sur la large poitrine de Pardaillan, lui tendit le front, exprimant sa joie profonde dans ces mots jaillis du fond du cour :

– Vous, monsieur, vous, ici, chez moi !… Tous les bonheurs m’arrivent donc aujourd’hui ?

Pardaillan ferma les bras sur elle, se pencha, plaqua sur ses joues satinées deux baisers tendrement fraternels, cependant qu’il disait :

– Ma petite Violetta !… Du diable si je m’attendais a vous trouver dans cette piece ou je me suis introduit comme un vulgaire malfaiteur !… N’importe, je suis bien heureux de vous voir.

Il parlait en toute sincérité et il n’y avait qu’a voir son bon sourire pour se convaincre qu’il était en effet heureux de la rencontre.

Odet de Valvert et Landry Coquenard le comprirent bien ainsi. Ils n’avaient pas hésité a le suivre. Ce n’était pourtant pas sans se demander avec angoisse quel accueil les attendait dans cette maison inconnue ou, selon le mot de Pardaillan lui-meme, ils s’introduisaient « comme de vulgaires malfaiteurs », l’épée au poing. Ils se sentirent instantanément rassurés. Et Landry Coquenard, avec un large sourire, traduisit sa satisfaction en glissant ces mots a l’oreille de son maître :

– C’est une vraie bénédiction du ciel que nous soyons précisément tombés chez des amis de M. le chevalier !

A quoi, Valvert, aussi satisfait, répliqua sur le meme ton confidentiel :

– Oui, je crois que ce n’est pas encore ce coup-ci que Concini et ses assassins mettront la main sur nous.

Ils se hâtaient trop de se féliciter et de se réjouir. S’ils avaient pu lire dans l’esprit du chevalier, ils auraient vu qu’ils étaient loin d’etre hors d’affaire comme ils le croyaient. En effet, Pardaillan souriait héroiquement. Son oil clair n’exprimait, en se fixant sur Violetta, que la plus tendre, la plus fraternelle affection. Pas l’ombre d’une inquiétude ne se lisait sur son loyal visage. Par malheur, ce n’était la qu’un masque qu’il s’appliquait pour dissimuler a la jeune femme la rude désillusion qui l’atteignait et l’effroyable acces de fureur qui venait de nouveau de s’emparer de lui. Pardaillan songeait :

« Quel démon fantasque et malfaisant s’acharne donc ainsi apres moi, aujourd’hui !… Quoi, j’ai cette guigne noire de tomber chez la duchesse d’Angouleme !… Pardieu, s’il n’y avait qu’elle… cette tendre et douce Violetta, j’en suis certain, donnerait sans hésiter une pinte de son sang pour nous tirer d’affaire… Mais il y a le duc… le duc d’Angouleme, associé de Mme Fausta, le futur Charles X… Et c’est que je ne suis plus précisément de ses amis, a Charles d’Angouleme… Corbleu, nous voila bien lotis, s’il nous voit chez lui !… »

Ces réflexions plutôt sombres traverserent l’esprit de Pardaillan avec cette rapidité foudroyante de la pensée. Tout aussitôt, il se dit :

« Je ne peux pas faire a cette douce Violetta ce chagrin mortel de croiser le fer avec son époux, devant elle… D’autre part, je ne veux pas me laisser égorger comme un mouton… cordieu, ce serait faire la partie trop belle au duc et a Fausta !… Alors je ne vois qu’un moyen : c’est de déguerpir au plus vite, avant que le duc ne nous tombe dessus. »

Ayant pris cette résolution de battre en retraite une fois de plus, Pardaillan avertit Valvert par un de ces regards d’une éloquence criante. Valvert comprit a merveille qu’il devait, plus que jamais, se tenir sur ses gardes. Il en fut tout effaré, car il croyait bien que tout était fini pour eux. Il en fut effaré, mais cela ne l’empecha pas de se le tenir pour dit et d’avertir a son tour Landry Coquenard par un coup de coude. Et tout en se tenant pret a tout, il ouvrit les yeux et les oreilles tout grands, pour tâcher de comprendre ce qui leur arrivait.

Il ne tarda pas a etre fixé. La duchesse d’Angouleme, puisque c’était elle, en ce moment meme, se dégageait doucement de l’étreinte de Pardaillan, et disait, avec le meme accent de joie naive et touchante :

– Quelle va etre la joie du duc d’Angouleme lorsque, en rentrant chez lui, il aura cette heureuse surprise d’y trouver son grand frere bien-aimé, le chevalier de Pardaillan !

« Le duc d’Angouleme ! s’écria Valvert en lui-meme. Peste et fievre, nous jouons vraiment de malheur, aujourd’hui !… »

Landry Coquenard ne se dit rien, lui. Il n’était pas au courant et ne pouvait pas comprendre. Mais il voyait bien que les choses paraissaient se gâter. Et son nez s’allongeait piteusement. Quant a Pardaillan, il respira plus librement en apprenant que le duc n’était pas chez lui. Mais comme il comprenait qu’il pouvait arriver d’un moment a l’autre, il ne s’attarda pas :

– Duchesse, dit-il, vous avez du comprendre, a la façon dont nous nous sommes introduits chez vous, que nous nous trouvons dans une situation critique, ayant a nos trousses une bande de chiens enragés qui nous donnaient la chasse…

– Je l’ai tres bien compris, interrompit la duchesse. Et je n’ai pas besoin de vous dire, chevalier, que vous etes ici en parfaite sureté.

Cette assurance, qu’elle donnait en toute sincérité, d’ailleurs, ne pouvait pas faire l’affaire de Pardaillan qui, voulant éviter a tout prix la rencontre avec le duc, ne demandait qu’a tirer au large, au plus vite. Comme s’il n’avait pas entendu, de meme qu’il avait évité de répondre quand elle avait parlé du duc, il se hâta de prendre congé.

– Vous voudrez bien m’excuser si je vous quitte aussi brusquement que je vous suis apparu. Je vous jure, Violetta, que les circonstances ne me permettent pas d’agir autrement.

Comme s’il jugeait que tout était dit, il fit signe a Valvert et a Landry de le suivre et il s’avança vers la porte.

Malheureusement, la duchesse se trouvait devant cette porte. Et elle ne paraissait pas disposée a lui faire place. C’est qu’elle voyait combien son attitude était genée. Elle ne s’expliquait pas cette gene parce qu’elle ignorait la brouille survenue entre les deux anciens amis. Mais elle en était douloureusement affectée. Elle reprocha doucement, sur un ton plaintif :

– Comment, chevalier, je vous parle de Charles et vous évitez de répondre !… Je vous dis que cette maison dans laquelle vous avez, au hasard, cherché un refuge, appartient au plus sur, au plus dévoué de vos amis qui, dans un instant, sera pres de vous et pret a verser son sang pour vous !… Vous devriez vous y sentir en sureté. Et vous préférez vous en aller… au risque de tomber entre les mains de ceux qui vous traquaient et qui vous cherchent peut-etre encore !… Pourquoi, chevalier, pourquoi ?…

De tout ce qu’elle avait dit, Pardaillan n’avait retenu qu’une chose : c’est que le duc ne pouvait pas tarder a arriver.

– Ce serait trop long a vous expliquer ! s’écria-t-il.

Et mettant dans son accent toute sa force de persuasion :

– Pour Dieu, Violetta, livrez-nous passage !… Il est peut-etre encore temps !…

Elle savait bien qu’il n’oserait jamais porter la main sur elle pour l’écarter de force. Et elle ne bougea pas. Elle secoua sa jolie tete auréolée d’or et, fixant sur lui le rayonnement de son regard limpide, d’une voix douce qu’une émotion poignante faisait trembler :

– Savez-vous que je commence a croire que vous voulez fuir cette maison parce qu’elle appartient a mon époux… avec lequel vous ne voulez pas vous rencontrer ?

Exaspéré de voir sa force venir se briser, impuissante, devant la résistance passive de cette faiblesse qu’il eut anéantie d’un souffle, Pardaillan laissa tomber ses bras d’un air accablé, en reprochant amerement :

– Ah ! Violetta, c’est donc ma perte que vous voulez !…

– Comment pouvez-vous dire une chose aussi affreuse ! gémit-elle. Ne savez-vous pas, Pardaillan, qu’il n’est pas une goutte de sang dans mes veines que je ne serais heureuse de donner pour vous ?

– Ah ! je ne vous en demande pas tant ! Livrez-moi passage seulement, s’impatienta Pardaillan aux abois.

De nouveau, elle le fouilla du regard, pour découvrir le secret de cette gene qu’elle sentait en lui. Mais ce n’était pas chose facile que de lire sur le visage de Pardaillan quand il lui plaisait de commander a ses traits de demeurer fermés. Elle dut y renoncer. D’ailleurs, elle commençait a pressentir la vérité. Elle voulut en avoir la certitude. Elle s’écarta, et :

– Soit, fit-elle avec tristesse, mais je vous préviens qu’il est trop tard : le duc monte. Écoutez plutôt.

Pardaillan avait déja porté la main sur le loquet. Il s’arreta net en entendant ces paroles. Il tendit l’oreille. Il reconnut la voix du duc qui, en montant l’escalier, s’entretenait a voix haute avec sa fille Giselle. Et, furieux, il sacra :

– Mort de tous les diables !

Instinctivement, il recula de deux pas. Son oil étincelant fit le tour de la piece, cherchant une issue par ou il pourrait s’esquiver, éviter le duc, sans se livrer a Concini. Il ne vit pas d’autres ouvertures que cette fenetre par ou il était entré, et cette porte par ou il venait de reculer. Il rengaina, croisa les bras sur la poitrine, et éclatant d’un rire nerveux :

– Corbleu, je joue vraiment de malheur, aujourd’hui, dit-il. La duchesse avait suivi tous ses mouvements avec une attention angoissée. Elle était fixée, maintenant. Elle s’approcha de lui, mit sa main fine sur son bras et, de sa voix douce ou l’on sentait rouler des sanglots refoulés :

– Ainsi, je ne m’étais pas trompée, dit-elle : vous ne voulez pas vous rencontrer avec mon époux ! Et, Dieu me pardonne, on dirait que vous l’évitez comme on évite un ennemi qu’on sait dénué de scrupules.

– Eh bien, oui, la ! avoua Pardaillan.

Et levant les épaules, avec une brusquerie affectée :

– Je ne voulais pas vous le dire parce que je savais que vous en éprouveriez un gros chagrin : sachez donc, ma pauvre Violetta, que le duc et moi nous sommes fâchés a mort.

Une crispation de ses traits fins et délicats trahit la douleur que lui causait cette nouvelle, attendue depuis un instant pourtant. Pardaillan, la voyant tres pâle, toute bouleversée, lui prit les deux mains qu’il serra tendrement, et avec une grande douceur :

– Je vous assure qu’il n’y a point de ma faute, Violetta.

– Hélas ! fit-elle tristement, je me doute bien que les torts ne sont pas de votre côté ! Mais lui, Charles, comment a-t-il pu ?…

Et, se redressant, une flamme dans ses beaux yeux bleus :

– Non, c’est impossible !… Il doit y avoir la un horrible malentendu !… Vous devez vous tromper… Charles d’Angouleme ne peut etre l’ennemi du chevalier de Pardaillan, a qui il doit tout.

Elle était touchante dans sa confiance naive en l’époux adoré. Malheureusement, Pardaillan savait a quoi s’en tenir sur la reconnaissance du duc et sur la nature de ses sentiments a son égard. Et, levant les épaules, avec un sourire railleur :

– Vous parlez du passé, dont vous gardez fidelement la mémoire. Le duc, lui, ne voit que le présent. Or, il faut bien le dire, puisque cela est, dans ce temps présent, je suis, moi, un obstacle a la réalisation des projets du duc. D’ou, pour lui, nécessité capitale de supprimer l’obstacle. Et puisque j’ai eu cette guigne noire de venir me livrer pieds et poings liés a lui, vous pouvez etre sure qu’il ne laissera pas échapper une si belle occasion de se débarrasser de moi.

– Jamais, protesta-t-elle avec force, je ne croirai qu’il sera assez ingrat, assez misérable pour attenter a votre vie !

Pardaillan, qui se souvenait que le duc n’avait rien fait pour empecher Fausta de le précipiter dans une oubliette, de meme qu’il n’avait, ensuite, rien fait pour le tirer de cette oubliette, Pardaillan eut un sourire sceptique et murmura :

– Non, il va se gener, peut-etre !…

Il avait parlé tres bas, pour lui-meme. Cependant elle avait entendu. Elle répliqua, sur un ton de douloureux reproche :

– Oh ! chevalier, vous le croyez, vous ?

– Je crois, dit froidement Pardaillan, que le duc va, sans le moindre scrupule, nous livrer a cette bande d’assassins qui nous donnaient la chasse tout a l’heure et qui doivent nous chercher partout.

– Ce serait une lâcheté ! se récria la duchesse.

– Eh non, fit Pardaillan avec la meme froideur ; il faut voir les choses telles qu’elles sont : le vrai, que vous ignorez, vous, Violetta, est que le duc a partie liée avec ces gens-la. Cela étant ainsi, il est tout naturel qu’il appelle ses amis a la rescousse pour se débarrasser de nous. Je dirai plus : s’il ne le fait pas, il aura tort.

– Vous avez beau dire, protesta la duchesse, tenace dans sa confiance, ce serait une félonie dont Charles est tout a fait incapable.

– Soit, consentit Pardaillan, mais alors il va me charger tout d’abord et sans explication… Et comme, pour l’amour de vous, je ne me défendrai pas, le résultat sera le meme : ce sera ici la fin de tout pour moi.

Et s’animant :

– Et j’enrage, voyez-vous, Violetta, de finir ainsi stupidement !… J’enrage, parce que ma mort, maintenant, assurera le triomphe de ces larrons… Car, a proprement parler, ce sont de vulgaires larrons, puisqu’ils veulent s’approprier un bien qui ne leur appartient pas.

– Et lui, Charles d’Angouleme, un Valois, le fils de Charles IX, a partie liée avec des larrons ! s’indigna la duchesse. Il faut que ce soit vous qui me le disiez, chevalier, pour que je consente a le croire. N’importe, si bas qu’il soit descendu, jamais je ne croirai que Charles…

– Voila le duc. Vous allez etre fixée, interrompit froidement Pardaillan.

Et comme si de rien n’était, il se tourna vers Odet de Valvert et Landry Coquenard, témoins muets, mais fort attentifs, et, disons-le, fort troublés, de cet entretien dramatique. Et a voix basse, avec une grande douceur, mais aussi avec une irrésistible autorité :

– Rengainez, mon enfant.

Et il expliqua :

– Nous ne pouvons pas faire a cette noble femme ce chagrin mortel de nous battre, devant elle, contre son époux.

Sans hésiter, Valvert obéit. Et croisant les bras sur la poitrine, il attendit avec un calme imperturbable qui dénotait la confiance sans bornes qu’il avait en son vieil ami. Landry Coquenard obéit pareillement. Seulement, il fut un peu plus long a remettre l’épée au fourreau. Et pendant tout le temps qu’il mit, avec un regret visible, a accomplir cette opération, il mâchonnait entre les dents de sourdes protestations. En pure perte, du reste, car ni Pardaillan ni Valvert ne parurent y faire attention.

Quant a la duchesse d’Angouleme, de pâle qu’elle était, elle devint livide, et elle murmura en elle-meme :

« Oh ! je veux voir si Charles aura le triste courage de commettre cette abominable action de lever un fer homicide sur celui qui, vingt fois, a exposé sa vie pour sauver la sienne et la mienne. Et si l’ambition, la maudite et détestable ambition, a corrompu a ce point le cour jadis si tendre et si généreux de mon Charles, si vraiment M. de Pardaillan ne s’est pas trompé, eh bien, il faudra qu’il me frappe avant et qu’il passe sur mon cadavre pour l’atteindre, lui, qui ne se défendra pas, puisqu’il l’a dit. »

Ayant pris cette résolution, la duchesse, plus livide encore, mais tres calme, l’oil sec, fixe, vint se placer a côté de Pardaillan, face a la porte qui allait s’ouvrir. Et son attitude fiere et résolue trahissait si bien son intention que Pardaillan ébaucha un sourire en se disant :

« Il est de fait qu’elle seule pourra nous tirer de cet effroyable guepier ou je me suis fourvoyé. Toute la question est de savoir si elle aura encore assez d’empire sur le duc pour lui faire faire ce qu’elle veut. Ce dont je doute, si j’en juge par la facilité avec laquelle le duc a accepté de partager son trône avec Mme Fausta, ce qui me paraît indiquer que sa grande passion pour la douce Violetta est sinon morte, du moins considérablement refroidie. »

A ce moment, la porte s’ouvrit brusquement. Giselle, l’oil brillant, le teint animé, entra en coup de vent en criant :

– Mere chérie, voici mon pere !

Elle s’arreta, interdite, en voyant Pardaillan. Il faut croire qu’elle le connaissait a merveille, car elle s’écria, avec une joie naive :

– Monsieur de Pardaillan !

Et, comme une enfant qu’elle était, elle lui sauta impétueusement au cou, en disant :

– Ah ! que je suis contente de vous voir, monsieur ! Pardaillan la serra tendrement sur son cour, comme il avait serré la mere, et, l’écartant doucement, il l’admira et la complimenta :

– Ma petite Giselle !… Eh ! comme te voila grande, et forte, et belle ! Mais tu n’es plus une gamine ! Te voila devenue une femme, une vraie femme ! Et jolie, ma foi, autant que ta mere !… Ce qui est tout dire.

– Ah ! comme mon pere va etre heureux ! s’écria Giselle en rougissant adorablement.

Cependant, tout en l’admirant et en la complimentant, Pardaillan, sans en avoir l’air, l’écartait doucement pour garder la liberté de ses mouvements, car s’il était résolu a ne pas tirer l’épée contre le duc d’Angouleme, il n’en était pas moins décidé a ne pas se laisser égorger comme un mouton. Et, de son oil perçant, il fouillait le palier, cherchant le duc qu’il s’étonnait de ne pas voir paraître encore.

La duchesse, elle aussi, s’étonnait de ne pas le voir. Et elle posa la question a sa fille :

– Que fait-il donc, ton pere ?

– Il s’est arreté un instant pour rattacher son éperon, expliqua l’enfant.

Au meme instant, on entendit des pas au haut de l’escalier, et la voix du duc prononça :

– Me voici, Violetta.

La duchesse, qui l’instant d’avant s’élançait, a demi folle de joie, au-devant de l’époux toujours passionnément aimé, la duchesse ne bougea pas, ne fit pas un mouvement. Cette voix adorée qui la bouleversait d’une tendre émotion, cette fois, amena une contraction douloureuse de la face. Sans doute, dans cette voix, percevait-elle maintenant ce qu’elle n’aurait pas perçu avant son entretien avec Pardaillan. Sans doute se disait-elle a peu pres la meme chose que le chevalier qui, en ce moment meme, songeait :

« Oh ! diable, voila une voix bien calme, bien froide, qui n’est pas précisément la voix d’un amoureux pressé de serrer la bien-aimée sur son cour. »

Et c’était bien cela, en effet. La voix tres calme du duc annonçait l’indifférence. L’instant d’avant, Violetta n’y avait peut-etre pas pris garde. Maintenant elle le remarqua. Et, par contrecoup, elle remarqua qu’il s’était bien attardé en bas, avec sa fille. La, du moins, avait-il l’excuse de l’adoration qu’il avait pour sa Giselle. Cette adoration pouvait bien lui avoir fait oublier la mere. Mais ensuite ? Vraiment il ne se hâtait guere. Cet éperon, n’aurait-il pas aussi bien pu le rattacher chez lui ? Non, non décidément, ce n’était plus un amoureux qui venait. C’était bien l’époux, sinon completement indifférent, du moins qui commence, et d’une maniere inquiétante, a se détacher de l’épouse jadis follement adorée.

Ces réflexions passerent comme un éclair dans l’esprit de la duchesse. Ses yeux s’embuerent et un soupir douloureux jaillit de ses levres crispées. Mais c’était une vaillante que cette femme frele et délicate. Elle avait pour l’instant autre chose a faire que de songer a elle-meme. Elle se raidit, refoulant sa douleur, contraignant ses traits a demeurer calmes, ses levres pourpres a sourire. Seulement, elle ne fit pas un pas a la rencontre de son bien-aimé.

Le duc parut enfin. Tout de suite il aperçut le chevalier qui se tenait droit, immobile, les bras croisés, entre sa femme et sa fille. Il eut un sursaut violent et gronda :

– Pardaillan !… Ici !…

Instantanément, il eut la rapiere au poing. Le manteau, arraché d’une main leste, se trouva enroulé autour du bras gauche. Ceci, c’était le premier mouvement, tout a fait irraisonné, presque machinal, et qui s’accomplit avec une rapidité foudroyante.

Ce premier mouvement accompli, le duc ne chargea pas. Il demeura immobile, replié sur lui-meme, en garde, surveillant d’un oil étincelant l’adversaire présumé.

Un silence de mort, un inappréciable instant, pesa sur les différents acteurs de cette scene. Au dernier plan, Odet de Valvert et Landry Coquenard, condamnés a jouer encore le rôle de figurants muets, ne prononcerent pas une parole. Ils ne dégainerent pas, puisque Pardaillan le leur avait interdit, ils ne firent pas un mouvement. Seulement ils se tinrent prets a intervenir si le duc s’abaissait jusqu’a attaquer un homme qui gardait l’épée au fourreau.

Pardaillan ne bougea pas. Un de ces sourires indéfinissables, qui n’appartenaient qu’a lui, passa sur ses levres. Et il eut, a l’adresse de Violetta, un coup d’oil qui disait clairement : « Que vous avais-je dit ? »

La duchesse regardait de tous ses yeux exorbités, comme si elle ne pouvait en croire le témoignage de ses yeux. Et a la question muette du chevalier, elle répondit en levant au ciel un regard désolé qui disait : « Hélas ! »

La jeune fille, Giselle, elle aussi, ouvrait de grands yeux limpides ou se lisait un étonnement effaré. Elle ne comprenait rien a ce qui se passait. Dans son ignorance candide, elle crut a un malentendu, et ce fut elle qui, la premiere, rompit ce silence tres bref, mais si singulierement menaçant. Et, naivement, elle s’écria :

– Pere, pere ! ne reconnaissez-vous pas votre bon ami, M. de Pardaillan !

Et, d’une voix rauque, menaçante, il gronda :

– Que venez-vous faire ici, Pardaillan ?

Pardaillan allait répondre. D’un geste de reine, la duchesse lui ferma la bouche. Et, redressée, dans une attitude d’inexprimable majesté, ce fut elle qui répondit a son époux :

– Duc d’Angouleme, est-ce bien vous que je vois la, le fer au poing, devant votre bienfaiteur ? Par le Dieu vivant, qu’attendez-vous pour remettre l’épée au fourreau et vous excuser comme il convient de votre inqualifiable conduite ?

Le duc secoua la tete d’un air farouche et, sur le ton du maître qui entend etre obéi :

– Taisez-vous, Violetta, dit-il, vous ne savez pas…

Mais elle n’entendait pas se laisser imposer silence. Elle se redressa plus que jamais et, avec cet air d’incomparable dignité qui avait quelque chose de royal, elle interrompit :

– Je sais, monsieur, que si Madame votre mere est vivante, si je suis vivante, si vous etes vivant vous-meme, c’est a l’homme que voici que nous le devons. Je sais que cet homme a versé, pour nous, plus de gouttes de sang que vous n’avez d’écus dans vos coffres. Je sais que, pour nous, toujours il a tenu tete a tout un monde d’ennemis puissants, dont le moindre nous eut brisés comme verre si nous n’avions eu l’appui de son bras invincible. Je sais que, si vous l’aviez voulu, loyalement, comme tout ce qu’il a fait, au grand jour, a la pointe de son épée, il eut conquis pour vous le trône de votre pere, le roi Charles IX. Mais en ce temps-la, vous n’aviez pas d’autre ambition que l’amour, et ce trône que vous cherchez, par je ne sais quelles louches et tortueuses manouvres, a vous approprier aujourd’hui, vous l’avez, alors, refusé. Voila ce que je sais, et je n’ai pas besoin de savoir autre chose. Voila ce que vous saviez vous-meme il n’y a pas bien longtemps encore. Et je trouve monstrueux, indigne d’un homme de cour, que vous ayez pu l’oublier. Allons, duc, rengainez. Ne voyez-vous pas que vous vous déshonorez en menaçant de votre fer un homme qui garde l’épée au fourreau ?

Ses dernieres paroles seulement retinrent l’attention du duc. Il est certain qu’il s’attendait a etre chargé par Pardaillan. Sans réfléchir, d’instinct, il s’était mis en garde. Alors seulement il s’aperçut que Pardaillan ne bougeait pas, gardait l’épée au fourreau et les bras croisés. Cette attitude indiquait clairement qu’il ne cherchait pas le combat. Cette attitude fit plus d’impression sur le duc que ne firent les paroles de sa femme. Il eut conscience que le beau rôle n’était pas de son côté. Et il se sentit humilié. Non pas tant de ce mauvais rôle lui-meme, mais, de ce qu’il le jouait devant sa femme et devant sa fille. Ce qui était de nature a porter atteinte au prestige du chef de la famille. Ce fut surtout cette raison qui le décida. Et il remit précipitamment l’épée au fourreau.

La duchesse ne triompha pas. A présent qu’elle ne regardait plus son époux avec des yeux aveuglés par la passion, elle saisissait une infinité de détails et de nuances qui lui eussent totalement échappé avant. Elle se rendit tres bien compte que ses paroles n’avaient pas touché le cour du duc et qu’il n’était nullement revenu a de meilleurs sentiments. Elle sentit que si elles n’avaient pas été présentes, elle et sa fille, le duc aurait fait litiere de tout point d’honneur, se serait rué sans le moindre scrupule, aurait abattu son ancien ami sans lui laisser le temps de se mettre en garde.

Cependant elle allait reprendre la parole, s’efforcer de convaincre son époux. Elle n’en eut pas le temps. A ce moment, des coups violents ébranlerent la porte extérieure.

Le duc eut un sursaut d’inquiétude. Cette inquiétude devint de l’effroi lorsqu’il entendit une voix rude, singulierement impérieuse, crier :

– Ouvrez, au nom du roi !

Pendant que le duc passait une main machinale sur son front ou il sentait pointer la sueur de l’angoisse, la duchesse tressaillait et regardait Pardaillan. Elle vit qu’il souriait d’un sourire aigu. Elle comprit instantanément de quoi il retournait.

– C’est vous que l’on cherche ? interrogea-t-elle a demi-voix.

– Parbleu ! répondit pareillement Pardaillan.

Et tout haut, s’adressant au duc, avec un sourire indéfinissable, il rassura :

– Ne craignez rien, duc, on ne vient pas vous arreter. Ce sont des amis a vous qui frappent ainsi.

– Des amis a moi ! Quels amis ! murmura machinalement le duc dont le trouble allait grandissant.

– Mais, le signor Concini, d’abord, fit Pardaillan.

– Ce cuistre d’Italie n’est pas de mes amis, protesta le duc avec une moue de dédain.

– Ensuite, continua Pardaillan, comme s’il n’avait pas entendu, le senor d’Albaran…

– D’Albaran ! s’écria le duc malgré lui.

– Peut-etre n’est-il pas de vos amis, non plus ? railla Pardaillan. Mais ce noble hidalgo représente ici Mme Fausta… Et, celle-la, vous ne pouvez pas dire qu’elle n’est pas de vos amies.

– La princesse Fausta ? intervint la duchesse.

– Qui se fait appeler maintenant duchesse de Sorrientes, oui, Violetta, renseigna complaisamment Pardaillan.

– La princesse Fausta !… Celle qui nous a poursuivis si longtemps de sa haine ?… Celle aux griffes de laquelle vous avez eu tant de mal a nous arracher ?

– Celle-la meme ! Mordiable, il n’y a pas deux Fausta !…

– Et vous dites, s’indigna la duchesse, que le duc est devenu l’ami de cette ennemie mortelle qui, dix fois, a voulu nous meurtrir tous les deux ?

– Je le dis. Et vous voyez que M. le duc ne me dément pas. Ceci vous explique, Violetta, pourquoi je suis devenu, moi, un ennemi pour lui.

– Oh ! quelle honte !

– Au nom du roi, s’impatienta la voix dans la rue, ouvrez, ou, mordiable, je fais enfoncer la porte !

Pardaillan fit deux pas dans la direction du duc. Et de sa voix glaciale :

– Allez ouvrir, monsieur, et ne craignez rien pour vous : je vous affirme que ce sont de bons amis a vous. Allez, vous dis-je, profitez de l’occasion. Ouvrez-leur la porte, dites-leur que je suis ici, et laissez-les faire… Et vous voila a tout jamais débarrassé de moi… Plus d’obstacle désormais entre vous et ce trône que vous convoitez… Moi mort, vous n’avez plus qu’a le prendre… quitte a le partager avec Mme Fausta… Allez, allez donc, je vous dis que vous ne retrouverez jamais pareille occasion de vous débarrasser de moi.

Alors, seulement, le duc d’Angouleme comprit que le conseil que lui donnait Pardaillan était on ne peut plus sérieux. En d’autres temps, ce conseil l’eut fait bondir comme le plus sanglant des affronts qui ne pouvait se laver que dans le sang. Ce temps n’était plus. Non seulement le duc ne ressentit pas l’insulte, mais encore une flamme ardente, qui s’alluma dans son regard, indiqua qu’il estimait que le conseil était bon a suivre.

La duchesse ne le quittait pas des yeux. Elle saisit au passage cette flamme. Elle lut dans sa pensée. Et en elle-meme, elle gémit :

« Oh ! M. de Pardaillan avait raison : il va le livrer ! Ah ! que maudite mille fois soit l’ambition qui, du plus généreux et du plus loyal des gentilshommes, fait le dernier des misérables ! »

Pourtant, contre son attente, le duc ne bougea pas. Il leva dédaigneusement les épaules et, un sourire étrange aux levres, il s’accota a la porte. Ce qui était une maniere de barrer la route au chevalier.

Dans la rue, le marteau de fer forgé s’abattait sans relâche sur la porte d’entrée. Et la meme voix impérieuse lança encore une fois :

– Derniere sommation : ouvrez ou je fais enfoncer la porte !

– Enfoncez, si vous voulez, grommela le duc avec flegme. Son attitude équivoque ne pouvait pas leurrer un observateur de la force de Pardaillan. Et meme s’il avait pu conserver encore un doute, les paroles maladroites du duc eussent suffi, a elles seules, a le chasser. Pardaillan se trouva fixé sur la manouvre du duc, aussi completement que s’il s’était donné la peine de la lui expliquer.

Moins pénétrante, et d’ailleurs toujours un peu influencée, malgré elle, par son affection, la duchesse crut que le duc refusait de livrer le chevalier. Elle eut un cri de joie triomphante :

– Ah ! je vous le disais bien, chevalier, que tout sentiment d’amitié ne pouvait pas etre mort a tout jamais en lui !

Pardaillan se mit a rire doucement, du bout des levres.

– Que vous etes naive ! dit-il simplement.

– Que voulez-vous dire ? s’effara la duchesse.

Sans lui répondre, Pardaillan s’adressa au duc, et de sa voix mordante :

– Je vous fais mon compliment ! dit-il. On voit que vous etes a bonne école avec Mme Fausta. Il faut vous rendre cette justice que vous profitez admirablement de ses enseignements. Tudieu, voila une idée merveilleuse, qui sent son cafard de sacristie d’une lieue. Une idée qui ne vous serait jamais venue avant d’avoir pris les leçons de cette ancienne papesse.

Et revenant a la duchesse qui écoutait tout effarée, se demandant avec inquiétude s’il ne devenait pas fou, il expliqua paisiblement :

– Monsieur pouvait descendre carrément, ouvrir la porte et me livrer. En agissant ainsi franchement, il relevait, jusqu’a un certain point, une action vile par un semblant de crânerie. Il n’a meme pas eu ce triste courage. Il préfere laisser enfoncer sa porte. La porte enfoncée – et ce ne sera pas long, écoutez, ils cognent dur et ferme en bas, – d’Albaran et Concini envahissent la maison et me mettent la main au collet. Et voyez comme les choses s’arrangent : Monsieur se trouve débarrassé de moi, sans que je puisse lui reprocher de m’avoir livré. Que dites-vous de cette belle trouvaille, Violetta ?

Cette « belle trouvaille », comme disait Pardaillan, laissa un instant la duchesse sans voix. Elle regarda tour a tour le chevalier qui branlait doucement la tete d’un air de dire : « C’est bien tel que je vous le dis », et le duc, dont la contenance embarrassée constituait le plus clair des aveux. Et elle reprocha, avec plus de tristesse que d’indignation :

– Se peut-il que vous ayez fait ce misérable calcul ?… Seigneur Dieu ! mais je ne reconnais plus le noble Charles d’Angouleme que j’ai tant aimé.

Dans la rue, des coups formidables ébranlaient la porte : Concini avait ordonné de la jeter bas, puisque les habitants refusaient d’obéir a la sommation du grand prévôt. Elle résistait bravement, cette porte. Mais il était clair qu’elle ne pourrait pas tenir longtemps.

La duchesse, sur ce ton d’autorité, irrésistible parce qu’il vient du cour, commanda :

– Descendez, monsieur, et parlez a ces gens.

– Puisque vous le voulez absolument, j’y vais, madame, consentit le duc.

Il avait aux levres ce meme sourire étrange qu’il avait eu déja. Cette fois, la duchesse ne fut pas dupe. Elle posa sa main blanche sur le bras du duc et, l’arretant au moment ou il ouvrait la porte :

– Un instant, dit-elle, bien que je ne vous reconnaisse plus, je ne vous ferai pas cette injure de croire que vous allez introduire ces gens ici et leur livrer l’hôte que Dieu vous a envoyé. Cependant, comme vous ne me paraissez pas avoir tout votre bon sens et qu’il faut tout prévoir avec les fous, je vous préviens que si on monte ici il faudra passer sur mon cadavre que vous trouverez sur le seuil de cette porte.