Les Pardaillan - Michel Zévaco - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1907

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Michel Zévaco

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Opis ebooka Les Pardaillan - Michel Zévaco

En 1553, Jeanne, fille du seigneur de Piennes, épouse secretement François, le fils aîné du connétable de Montmorency. La guerre qui s'acheve contre Charles Quint sépare le jeune couple. Jeanne se retrouvant seule, met au monde une petite fille Loise. Mais Henri, frere de François, est amoureux lui aussi de Jeanne et dévoré par la jalousie. Lors du retour de François, Henri fait enlever la petite Loise par le vieux chevalier Honoré de Pardaillan et oblige Jeanne a s'accuser d'adultere devant son époux qui la quitte effondré... Zévaco, auteur anarchiste et populaire, nous propose, avec ce cycle de dix romans, dans un style alerte, vif et piquant, une histoire pleine d'action et de rebondissements qui ne pourra que plaire, par exemple, aux amoureux de Dumas. Comme dans le cycle des Valois - La Reine Margot, La Dame de Monsoreau et Les Quarante-cinq - la trame historique, tres bien melée a la fiction, nous fait vivre avec les grands personnages que sont Catherine de Médicis, Charles IX, Henri III, Henri de Guise, etc.

Opinie o ebooku Les Pardaillan - Michel Zévaco

Fragment ebooka Les Pardaillan - Michel Zévaco

A Propos
Chapitre 1 - LES DEUX FRERES
Chapitre 2 - MINUIT !
Chapitre 3 - LA GLOIRE DU NOM
Chapitre 4 - LE SERMENT FRATERNEL
Chapitre 5 - LOISE
Chapitre 6 - LE RETOUR DU PRISONNIER
Chapitre 7 - PARDAILLAN
Chapitre 8 - LA ROUTE DE PARIS
Chapitre 9 - L’IMMOLATION
Chapitre 10 - LA DAME EN NOIR

A Propos Zévaco:

Zévaco s’installe a Paris a sa sortie de l’armée, en 1888. Il devient journaliste, puis secrétaire de rédaction a L’Egalité que dirige le socialiste révolutionnaire Jules Roques. Il se présente sans succes aux élections législatives de 1889 pour la Ligue socialiste de Roques: il fait a cette époque connaissance avec Louise Michel et croise également Aristide Bruant et Séverine. Il fera plusieurs séjours a la prison Sainte-Pélagie pour des articles libertaires, en pleine période d’attentats anarchistes. Il est condamné le 6 octobre 1892 par la cour d'assise de la Seine pour avoir déclaré dans une réunion publique a Paris : « Les bourgeois nous tuent par la faim ; volons, tuons, dynamitons, tous les moyens sont bons pour nous débarrasser de cette pourriture » Il abandonne le journalisme politique en 1900, apres avoir tenté de défendre Alfred Dreyfus. En meme temps, son retour vers le roman feuilleton avec Borgia! en 1900, publié dans le journal de Jean Jaures La Petite République socialiste est couronné de succes. Zévaco écrit plus de 1 400 feuilletons (dont, a partir de 1903, les 262 de La Fausta, qui met en scene le chevalier de Pardaillan) pour le journal de Jaures, jusqu’a décembre 1905, époque a laquelle il passe au Matin, dont il devient le feuilletonniste attitré avec Gaston Leroux. Entre 1906 et 1918, Le Matin publie en feuilletons neuf romans de Zévaco. Avant et apres sa mort paraissent dix volumes des aventures de Pardaillan pere et fils. La guerre se rapprochant de Pierrefonds, la famille Zévaco s’installe un peu plus a l’abri a Eaubonne (Val d’Oise) en 1917. Il meurt en aout 1918, sans doute d’un cancer. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 LES DEUX FRERES

La maison était basse, toute en rez-de-chaussée, avec un humble visage. Pres d’une fenetre ouverte, dans un fauteuil armorié, un homme, un grand vieillard a tete blanche ; une de ces rudes physionomies comme en portaient les capitaines qui avaient survécu aux épopées guerrieres du temps du roi François Ier.

Il fixait un morne regard sur la masse grise du manoir féodal des Montmorency, qui dressait au loin dans l’azur l’orgueil de ses tours menaçantes.

Puis ses yeux se détournerent.

Un soupir terrible comme une silencieuse imprécation, gonfla sa poitrine ; il demanda :

– Ma fille ?… Ou est ma fille ?…

Une servante, qui rangeait la salle, répondit :

– Mademoiselle a été au bois cueillir du muguet.

– Oui, c’est vrai ; c’est le printemps. Les haies embaument. Chaque arbre est un bouquet. Tout rit, tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur la plus belle, ma Jeanne, ma noble et chaste enfant, c’est toi…

Son regard, alors, se reporta sur la formidable silhouette du manoir accroupi sur la colline, comme un monstre de pierre qui l’eut guetté de loin…

– Tout ce que je hais est la ! gronda-t-il. La est la puissance qui m’a brisé, anéanti ! Oui, moi, seigneur de Piennes, autrefois maître de toute une contrée, j’en suis réduit a vivre presque misérable, dans cet humble coin de terre que m’a laissé la rapacité du Connétable !… Que dis-je, insensé ! Mais ne cherche-t-il pas, en ce moment meme, a me chasser de ce dernier refuge !… Qui sait si demain ma fille aura encore une maison ou s’abriter ! Ô ma Jeanne… tu cueilles des fleurs… tes dernieres fleurs peut-etre !…

Deux larmes silencieuses creuserent un amer sillon parmi les rides de ce visage désespéré.

Soudain, il pâlit affreusement : un cavalier, vetu de noir mettait pied a terre devant la maison, entrait et s’inclinait devant lui !…

– Enfer !… Le bailli de Montmorency !…

– Seigneur de Piennes, dit l’homme noir, je viens de recevoir de mon maître le connétable un papier que j’ai ordre de vous communiquer a l’instant.

– Un papier, murmura le vieillard, tandis qu’un grand frisson d’angoisse le secouait tout entier.

– Sire de Piennes, pénible est ma mission : ce papier que voici, c’est la copie d’un arret du Parlement de Paris en date d’hier, samedi 25 avril de cet an 1553.

– Un arret du Parlement ! s’exclama sourdement le seigneur de Piennes qui se dressa tout droit et croisa les bras. Parlez, monsieur. De quel nouveau coup me frappe la haine du connétable ? Voyons ! dites !

– Seigneur, dit le bailli d’une voix basse et comme honteuse, l’arret porte que vous occupez indument le domaine de Margency ; que le roi Louis XII outrepassa son droit en vous conférant la propriété de cette terre qui doit faire retour a la maison de Montmorency, et qu’il vous est enjoint de restituer castel, hameau, prairies et bois dans le délai d’un mois…

Le seigneur de Piennes ne fit pas un mouvement, pas un geste. Seulement, une pâleur plus grande se répandit sur son visage, et, dans le silence de la salle, tandis qu’au-dehors, sur une branche de prunier fleuri, chantait une fauvette, sa voix tremblante s’éleva :

– Ô mon digne sire Louis douzieme ! et vous, illustre François Ier ! sortirez-vous de vos tombes pour voir comme on traite celui qui, sur quarante champs de bataille, a risqué sa vie et versé son sang ? Revenez, sires ! Et vous assisterez a ce grand spectacle du vieux soldat dépouillé parcourant les routes de l’Île-de-France pour mendier un morceau de pain !

Devant ce désespoir, le bailli trembla.

Furtivement, il déposa sur une table le parchemin maudit, et il recula, gagna la porte et s’enfuit.

Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur funebre déchirante :

– Et ma fille ! Ma fille ! Ma Jeanne ! ma fille est sans abri ! Ma Jeanne est sans pain ! Montmorency ! malédiction sur toi et toute ta race !

Le vieillard tendit ses poings crispés vers le manoir, ses yeux se convulserent… il s’évanouit.

La catastrophe était effroyable. En effet, Margency, qui depuis Louis XII, appartenait au seigneur de Piennes, était tout ce qui restait de son ancienne splendeur a cet homme qui avait jadis gouverné la Picardie. Dans l’effondrement de sa fortune, il s’était réfugié dans cette pauvre terre enclavée dans les domaines du connétable. Et une seule joie l’avait jusqu’ici rattaché a la vie, une joie lumineuse et pure ; sa fille, sa Jeanne, sa passion, son adoration.

Le pauvre revenu de Margency mettait du moins la dignité de l’enfant hors de toute insulte.

Maintenant, c’était fini ! L’arret du Parlement, c’était, pour Jeanne de Piennes et son pere, la misere honteuse, la misere sinistre, ce que le peuple, avec son génie de l’épithete picturale appelle : la misere noire !

 

Jeanne avait seize ans. Mince, frele, fiere, d’une exquise élégance, elle semblait une créature faite pour le ravissement des yeux, une émanation de ce radieux printemps, pareille, en sa grâce un peu sauvage, a une aubépine qui tremble sous la rosée au soleil levant.

Ce dimanche 26 avril 1553, elle était sortie comme tous les jours, a la meme heure.

Elle avait pénétré dans la foret de châtaigniers a laquelle s’appuyait Margency.

C’était vers le soir. Des parfums emplissaient le bois. Il y avait de l’amour dans l’air.

Sous bois, Jeanne, oppressée, une main sur son cour, se mit a marcher rapidement en murmurant :

– Oserai-je lui dire ? Ce soir, oui, des ce soir, je parlerai !… je dirai ce secret terrible… et si doux !

Soudain, deux bras robustes et tendres l’enlacerent. Une bouche frémissante chercha sa bouche :

– Toi, enfin ! Toi, mon amour…

– Mon François ! mon cher seigneur !…

– Mais qu’as-tu, mon aimée ? Tu trembles…

– Écoute, écoute, mon François… Oh ! je n’ose…

Il se pencha, l’enlaça d’une étreinte plus forte.

C’était un grand beau garçon au regard droit, au visage doux, au front haut et calme.

Or, ce jeune homme s’appelait François de Montmorency !… Oui ! c’était le fils aîné de ce connétable Anne qui venait d’arracher au seigneur de Piennes le dernier lambeau de sa fortune !

Leurs levres s’étaient unies !

Enlacés, ils marchaient lentement parmi les fleurs ouvertes, dont l’âme s’épandait en mystérieux effluves.

Parfois, un tressaillement agitait l’amante. Elle s’arretait, pretait l’oreille et murmurait :

– On nous suit… on nous épie… as-tu entendu ?

– Quelque bouvreuil effarouché, mon doux amour…

– François ! François ! oh ! j’ai peur…

Peur ? enfant… qui donc oserait lever un regard sur toi alors que mon bras te protege !

– Tout m’inquiete… je tremble ! Depuis trois mois surtout… Ah ! j’ai peur…

– Chere aimée ! depuis trois mois que tu es mienne, depuis l’heure bénie ou notre amour impatient a devancé la loi des hommes pour obéir a la loi de la nature, plus que jamais, Jeanne, tu es sous ma protection. Que crains-tu ? Bientôt tu porteras mon nom. La haine qui divise nos deux peres, je la briserai !…

– Je le sais, mon seigneur, je le sais ! Et meme si ce bonheur ne m’était pas réservé, je serais heureuse encore d’etre a toi tout entiere. Oh ! aime-moi, aime-moi, mon François ! car un malheur est sur ma tete !

– Je t’adore, Jeanne. J’en jure le ciel, rien au monde ne pourra faire que tu ne sois ma femme !

Un éclat de rire, sourdement, retentit tout pres…

– Ainsi, continuait François, si quelque peine secrete t’agite, confie-la a ton amant… ton époux.

– Oui, oui !… ce soir. Écoute, a minuit, je t’attendrai… chez ma bonne nourrice… il faut que tu saches !… la nuit, j’oserai !

– A minuit, donc, bien-aimée…

– Et maintenant, va, pars… adieu… a ce soir…

Une derniere étreinte les unit. Un dernier baiser les fit frissonner. Puis François de Montmorency s’élança, disparut sous les fourrés.

Une minute Jeanne de Piennes demeura a la meme place, émue, palpitante.

Enfin, avec un soupir, elle se retourna. Au meme instant, elle devint tres pâle : quelqu’un était devant elle – un homme d’une vingtaine d’années, figure violente, oil sombre, allure hautaine.

Jeanne eut un cri d’épouvante :

– Vous, Henri ! vous !

Une indicible expression d’amertume crispa le visage du nouveau venu qui, d’une voix rauque, répondit :

– Moi, Jeanne ! Il paraît que je vous effraie ! Par la mort-dieu, n’ai-je donc pas le droit de vous parler, … comme lui… comme mon frere !

Elle demeura tremblante. Et lui, éclatant de rire :

– Si je ne l’ai pas, ce droit, je le prends ! Oui, c’est moi Jeanne ! moi qui ai sinon tout entendu, du moins tout vu ! Tout ! vos baisers et vos étreintes ! Tout, vous dis-je ! par l’enfer ! Vous m’avez fait souffrir comme un damné ! Et maintenant, écoutez-moi ! Sang du Christ, ne vous ai-je pas le premier déclaré mon amour ? Est-ce que je ne vaux pas François ?

Une étrange dignité exalta la jeune fille.

– Henri, dit-elle, je vous aime et vous aimerai toujours comme un frere… le frere de celui a qui j’ai donné ma vie. Et il faut que mon affection pour vous soit grande, puisque je n’ai jamais dit un mot a François… jamais je ne lui dirai… ah ! jamais !

– Ah ! c’est plutôt pour lui épargner une inquiétude ! Mais dites-lui que je vous aime ! Qu’il vienne, les armes a la main, me demander des comptes !

– C’en est trop, Henri ! Ces paroles me sont odieuses, et j’ai besoin de toutes mes forces pour me souvenir encore que vous etes son frere !

– Son frere ?… Son rival ! Réfléchissez, Jeanne !…

– Ô mon François, dit-elle en joignant les mains, pardonne-moi d’avoir entendu et de me taire !

Le jeune homme grinça des dents, et haleta :

– Donc, vous me repoussez !… Parlez ! mais parlez donc !… Vous vous taisez ?… Ah ! prenez garde !

– Puissent les menaces que je lis dans vos yeux retomber sur moi seule !

Henri frissonna.

– Au revoir, Jeanne de Piennes, gronda-t-il ; vous m’entendez ?… Au revoir… et non adieu !…

Alors ses yeux s’injecterent. Il eut un geste violent, secoua la tete comme un sanglier blessé et se rua a travers la foret.

– Puissé-je etre seule frappée ! balbutia Jeanne.

Et comme elle disait ces mots, quelque chose d’inconnu, de lointain, d’inexprimable, tressaillit au fond, tout au fond de son etre. D’un geste instinctif, elle porta les mains a ses flancs, et tomba a genoux, prise d’une terreur folle, elle bégaya :

– Seule ! seule ! Mais, malheureuse, je ne suis plus seule ! mais il y a en moi un etre qui vit et veut vivre ! que je ne veux pas laisser mourir !…


Chapitre 2 MINUIT !

Le silence et les ténebres d’une nuit sans lune pesaient sur la vallée de Montmorency. Au loin, un chien de ferme aboyait a la mort. Onze heures sonnerent lentement au clocher de Margency.

Jeanne de Piennes s’était redressée pour compter les coups, cessant d’actionner son rouet !… Elle murmura :

– Cher enfant de mon amour, pauvre cher petit ange, qui sait quelles douleurs te réserve la vie !…

Longtemps elle se tut. Puis, tandis qu’un pli creusait son front pur, elle reprit :

– Ce soir, quand je suis rentrée, pourquoi mon pere paraissait-il bouleversé par quelque souffrance inconnue ?… Pourquoi, si convulsivement, m’a-t-il serrée sur son cour ? Comme il était pâle ! En vain, j’ai essayé de lui arracher son secret… Pauvre pere ! Que ne donnerais-je pas pour prendre ma part de ton chagrin… mais tu n’as rien voulu dire… seulement tu pleurais en me regardant…

Son regard tomba sur une image encadrée au mur.

Elle se leva, s’approcha, s’agenouilla, les mains jointes.

– Madame la Vierge, on dit que vous etes la mere des meres, et que vous savez tout et que vous pouvez tout. Faites que mon seigneur et amant ne repousse pas l’enfant qui veut vivre… Vierge, bonne Vierge, faites que le fruit de mes entrailles ne soit pas maudit… et que, seule, je pleure la faute !…

La demie avait sonné… Elle attendit encore, avec une angoisse qui la poignait au cour…

Enfin, elle éteignit le flambeau, s’enveloppa d’une mante et, poussant la porte, marcha vers une maison paysanne située a cinquante pas.

Comme elle longeait une haie toute parfumée de roses sauvages, il lui sembla qu’une ombre, une forme humaine, se dressait de l’autre côté de la haie.

– François !… appela-t-elle, palpitante.

Rien ne lui répondit… et, secouant la tete, elle poursuivit son chemin.

Alors, cette ombre se mit en mouvement, se glissa vers la demeure du seigneur de Piennes, alla droit a une fenetre éclairée ; et l’homme, rudement, frappa.

 

Le seigneur de Piennes ne s’était pas couché. A pas lents, le dos vouté, il se promenait dans la salle, l’esprit tendu dans une recherche affreuse : qu’allait devenir sa Jeanne ! A qui la confier ? A qui demander, mendier l’hospitalité… pour elle ! pour elle ! pour elle seule !…

Le coup frappé a la fenetre arreta soudain sa morne promenade, et l’immobilisa dans l’attente pantelante d’une derniere catastrophe.

On heurta plus rudement, plus impérieusement.

Le seigneur de Piennes, alors, ouvrit, regarda !…

Et un rugissement de haine, de douleur et de désespoir déchira sa gorge… Celui qui frappait, c’était un fils de l’implacable ennemi, c’était Henri de Montmorency !

Le vieillard se retourna : d’un bond, il courut a une panoplie, décrocha deux épées, les jeta sur la table.

Henri avait franchi la fenetre, échevelé, hagard.

Les deux hommes se trouverent face a face, blemes tous deux, crispés, hérissés.

Ils haletaient, incapables de prononcer un mot.

D’un signe violent, le seigneur de Piennes montra les deux épées.

Henri secoua la tete, haussa les épaules et saisit la main du vieillard.

– Je ne suis pas venu pour me mesurer avec vous, dit-il d’une voix démente ; pour quoi faire ? Je vous tuerais. Et d’ailleurs, je n’ai pas de haine contre vous, moi ! Est-ce que cela me regarde que mon pere vous ait fait disgracier ? Je sais ! oh ! je sais : par le connétable, vous avez perdu votre gouvernement ; vos terres de Piennes ont été confisquées ; de riche et puissant que vous étiez, vous etes pauvre et misérable !…

– Qu’es-tu donc venu faire ici ? Parle ! gronda le vieux capitaine en assénant sur la table un formidable coup de poing. Ta présence dans cette maison est pour moi le dernier outrage ! Et tu ne veux pas te battre ! Voyons ! viens-tu me braver ? Est-ce ton pere qui t’envoie, n’osant venir lui-meme ? Es-tu venu voir si le coup qu’il me porte ne m’a pas tué ? Parle ! ou j’atteste ma haine que tu vas mourir a l’instant.

Henri, d’un revers de main, essuya la sueur qui inondait son front.

– Tu veux savoir pourquoi je suis ici ? C’est parce que je sais que tu dois aux Montmorency la misere qui t’accable ! Oui, c’est parce que je connais ta haine, vieillard insensé, que je viens te crier : N’est-ce pas un abominable sacrilege que Jeanne de Piennes soit la maîtresse de François de Montmorency !…

Le seigneur de Piennes chancela. Un nuage rouge passa devant ses yeux. Ses pupilles se dilaterent. Sa main se leva pour une insulte supreme.

Henri de Montmorency, d’un geste foudroyant, saisit cette main et la serra a la broyer.

– Tu doutes ! rugit-il. Vieillard stupide ! Je te dis que ta fille, a cette minute meme, est dans les bras de mon frere ! Viens ! viens !

Stupide, en effet, sans forces, sans voix, le pere de Jeanne fut violemment entraîné par le jeune homme qui, d’un coup de pied, ouvrit la porte : l’instant d’apres, tous deux étaient devant la chambre de Jeanne… Cette chambre était vide !…

Le seigneur de Piennes leva au ciel des bras chargés de malédiction et sa clameur désespérée, pareille au cri d’un homme qu’on égorge, traversa lamentablement le silence de la nuit.

Puis courbé, râlant, vacillant, se heurtant a la muraille, il parvint a regagner la salle…

Et il alla tomber dans son grand fauteuil, pareil a un chene foudroyé par la tempete…

Henri s’était enfui dans la nuit, comme dut jadis s’enfuir Cain.

Jeanne de Piennes avait marché jusqu’a la maison paysanne. Elle n’entra pas ; elle avait besoin des ombres de la nuit sur son visage lorsqu’elle ferait le doux et redoutable aveu… Sa vie, la vie de l’enfant qu’elle portait dans son sein allaient se décider la !

Le premier coup de minuit sonna : au détour du sentier, a trois pas d’elle, François apparut…

Elle le reconnut aussitôt et, au meme instant, elle fut dans ses bras. L’étreinte fut presque violente : ils s’aimaient vraiment de toute leur âme.

– Mon aimée, dit alors François de Montmorency, les minutes nous sont comptées ce soir. Un cavalier vient d’arriver au manoir, devançant mon pere d’une heure : il faut que le connétable me trouve au château… Parle donc, bien-aimée… dis-moi quel est le secret qui t’oppresse. Quoi que tu aies a me confier, souviens-toi que c’est un époux qui t’écoute…

– Un époux, mon François ! Oh ! tu m’enivres de bonheur…un époux ! dis-tu vrai ?

– Un époux, Jeanne : je le jure par mon nom glorieux et sans tache jusqu’a ce jour !

– Eh bien, fit-elle toute palpitante, écoute…

Il se pencha. Elle appuya sa tete sur son épaule. Elle allait parler… elle cherchait la parole d’aveu…

A ce moment, un cri terrible, un cri d’horrible agonie déchira le silence des choses…

François bondit.

– C’est la voix de mon pere ! balbutia Jeanne épouvantée. François ! François ! on égorge mon pere !…

Elle s’était arrachée des bras de l’amant ; elle se mit a courir ; en quelques secondes elle fut devant la maison et vit la porte et la fenetre ouvertes… Un instant plus tard, elle était dans la salle : son pere râlait dans un fauteuil. Elle se jeta sur lui, toute secouée de sanglots, saisit sa tete blanche dans ses bras…

– Mon pere, mon pere, c’est moi ! c’est ta Jeanne !

Le vieillard ouvrit les yeux et les fixa sur sa fille. Quel regard ! Quelle effroyable malédiction pesa sur la malheureuse !…

Sous ce regard elle recula de deux pas ; a demi folle ; entre eux, il ne fut pas besoin de paroles : elle comprit qu’il savait tout ! Elle se sentit a jamais condamnée. Ses jambes se déroberent. Elle tomba a genoux. Deux larmes brulantes jaillirent de ses yeux.

Et inconsciente, elle avoua :

– Pardon, pere ! pardon de l’avoir aimé, de l’aimer encore !… Voyons, pere, ne me regarde pas ainsi… tu veux donc que ta pauvre petite Jeanne meure a tes pieds, de désespoir !… Ce n’est pas ma faute, va, si je l’aime… une force inconnue m’a jetée dans ses bras… Oh ! pere…, si tu savais comme je l’aime !…

A mesure qu’elle parlait, le seigneur de Piennes s’était redressé de toute sa hauteur.

Il était pareil a un spectre…

Il saisit sa fille par une main et la releva.

– Tu me pardonnes, n’est-ce pas ? Oh ! pere, dis-moi que tu me pardonnes !

Sans répondre, il la conduisit jusqu’au seuil de la maison, étendit le bras dans la nuit, et il prononça :

– Allez, je n’ai plus de fille !…

Elle chancela ; un gémissement râla dans sa gorge…

A ce moment une voix chaude, mâle et sonore s’éleva soudain :

– Vous vous trompez, monseigneur. Vous avez encore une fille. C’est votre fils qui vous le jure !

En meme temps, François de Montmorency apparut dans le cercle de lumiere, tandis que Jeanne jetait un cri d’espoir insensé et que le seigneur de Piennes reculait en bégayant :

– L’amant de ma fille !… ici !… devant moi !… Ô honte supreme de mon dernier jour !

Calme, sans un frémissement. François se courba.

– Monseigneur, voulez-vous de moi pour votre fils ? répéta-t-il, presque agenouillé.

– Mon fils ! balbutia le vieillard. Vous, mon fils ! qu’ai-je entendu ? Est-ce une sanglante moquerie !…

François saisit les mains de Jeanne.

– Monseigneur, daigne votre bonté accorder a François de Montmorency votre fille Jeanne pour épouse légitime, dit-il avec plus de fermeté encore.

– Épouse légitime !… Je reve !… Ignorez-vous donc… vous !… le fils du connétable !…

– Je sais tout, monseigneur ! Mon mariage avec Jeanne de Piennes réparera toutes les injustices, effacera tous les malheurs… J’attends, mon pere, que vous prononciez le sort de ma vie…

Une joie immense descendit dans l’âme du vieillard, et déja des paroles de bénédiction montaient a ses levres, lorsqu’une pensée foudroyante traversa son cerveau :

« Cet homme voit que je vais mourir ! Moi mort, il se rira de la fille comme il se rit du pere !… »

– Décidez, monseigneur, reprit François.

– Pere, mon vénéré pere, supplia Jeanne.

– Vous voulez épouser ma fille ? dit alors le vieillard. Vous le voulez ? quand ?… quel jour ?…

Le jeune homme comprit ce qui se passait dans le cour de ce mourant. Un rayon de loyauté mâle et douce illumina son front. Et il répondit :

– Des demain, mon pere ! des demain !…

– Demain ! dit le seigneur de Piennes, demain je serai mort !…

– Demain, vous vivrez… et de longs jours encore, pour bénir vos enfants.

– Demain ! râla le vieillard avec une immense amertume. Trop tard ! c’est fini… Je meurs… Je meurs maudit… désespéré !

François regarda autour de lui et vit que les domestiques de la maison, réveillés, s’étaient rassemblés.

Alors une sublime pensée descendit en lui.

Il enlaça d’un bras la jeune fille éperdue, fit signe a deux serviteurs de saisir le fauteuil ou agonisait le seigneur de Piennes, et sa voix solennelle, vibrante de tendresse, s’éleva :

– A l’église ! commanda-t-il. Mon pere, il est minuit : votre chapelain peut dire sa premiere messe… ce sera celle de l’union des familles de Piennes et de Montmorency.

– Oh ! je reve !… je reve !… répéta le vieillard.

– A l’autel ! répéta François d’une voix forte.

Alors, le cour désespéré du vieux capitaine se fondit.

Quelque chose comme un gémissement fit trembler sa poitrine ; car les joies puissantes gémissent comme les profondeurs.

Un soupir de gratitude infinie, exaltée, surhumaine, le secoua tout entier.

Ses yeux se remplirent de larmes, et sa main livide se tendit vers le noble enfant de la race maudite !

Dix minutes plus tard, dans la petite chapelle de Margency, le pretre officiait a l’autel. Au premier rang se tenaient François et Jeanne.

En arriere d’eux, dans le fauteuil meme ou on l’avait transporté, le seigneur de Piennes. Et en arriere encore, deux femmes, trois hommes, les gens de la maison, témoins de ce mariage tragique.

Bientôt les anneaux furent échangés et les mains frémissantes des amants s’étreignirent.

Puis l’officiant murmura une bénédiction :

– François de Montmorency, Jeanne de Piennes, au nom du Dieu vivant, vous etes unis dans l’éternité…

Alors les deux époux se retournerent vers le seigneur de Piennes comme pour lui demander sa bénédiction, a lui.

Ils virent le vieillard qui essayait de soulever ses bras, tandis qu’un rayon de joie et d’apaisement transfigurait son visage.

Un instant, il leur sourit…

Puis ses bras retomberent pesamment… et ce sourire demeura figé a jamais sur ses levres décolorées :

Le seigneur de Piennes venait d’expirer !…


Chapitre 3 LA GLOIRE DU NOM

Une heure plus tard, François pénétrait dans le manoir de Montmorency… Il avait remis la jeune épousée toute en pleurs aux mains de la nourrice, confidente de leurs amours, et, serrant Jeanne dans ses bras, il lui avait dit qu’il serait de retour pres d’elle a la pointe du jour, des qu’il aurait salué son pere dont un cavalier lui avait annoncé l’arrivée.

Lorsque François entra dans la salle des armes, il vit le connétable Anne de Montmorency assis dans un somptueux fauteuil surélevé de trois marches, sous un dais de velours frangé d’or que soutenaient des lances.

L’immense salle était éclairée violemment par douze candélabres de bronze supportant chacun douze flambeaux de cire. Les murs étaient couverts de tapisseries énormes sur lesquelles scintillaient de lourdes épées et fulguraient des dagues.

Une dizaine de portraits s’encadraient dans ces panoplies. Et sur le panneau qui faisait face au trône, c’était le portrait du premier ancetre, de ce Bouchard aux traits rudes, qui, un moment, avait tenu dans ses mains violentes la couronne de France. Les armures, cuirasses, brassards, casques empanachés luisaient au pied de ces tableaux, et il semblait que les aieux n’eussent eu qu’a descendre pour s’en revetir.

Sur son trône ; le vieux connétable, cuirassé, bardé d’acier, son casque aux mains d’un page pres de lui, ses deux mains appuyées sur le formidable estramaçon[1] , ses sourcils froncés. Cinquante capitaines immobiles a ses côtés attendaient en silence.

Et lui-meme semblait un de ces antiques guerriers qui décidaient du sort des batailles géantes.

Depuis Marignan, ou François 1er l’avait embrassé, jusqu’a Bordeaux, ou il avait massacré en masse les huguenots et sauvé la religion, que de terribles coups il avait portés !…

François n’avait pas vu son pere depuis deux ans. Il s’avança jusqu’au pied du trône.

Pres de ce trône, se tenait Henri, arrivé depuis un quart d’heure. Il était bleme et tremblant.

A quoi songeait ce jeune homme de vingt ans ?

Quelles confuses et funestes pensées de fratricide roulaient lourdement dans sa tete comme des nuées fuligineuses sur un ciel d’ouragan ?

François de Montmorency ne vit pas le sanglant regard de son frere ; profondément, il s’inclina devant le chef de famille.

Le connétable, voyant la forte carrure de son aîné et sa taille vigoureuse, eut un sourire : ce furent toutes ses effusions paternelles.

Alors, sans un geste, il parla, tranquille et terrible :

– Écoutez-moi. Vous savez le désastre qu’a subi l’empereur Charles Quint sous les murs de Metz[2] , au dernier mois de décembre. Le froid et la maladie, en quelques jours, ont détruit sa grande armée de soixante mille hommes d’armes et reîtres… Tous nous jugeâmes alors que c’était la fin de l’Empire ! L’Espagnol détruit, le huguenot écrasé par moi dans les pays de langue d’oc, la paix semblait assurée ; et, tout ce printemps, Sa Majesté Henri II l’a passé en fetes, danses et tournois… Le réveil est terrible !

Le connétable ajouta plus sourdement :

– Oui, les éléments qui se melent parfois de donner aux conquérants d’effroyables leçons ont infligé a Charles Quint une mémorable défaite ! Oui, l’empereur a pleuré en abandonnant ses quartiers ou il laissait vingt mille cadavres, quinze mille malades et quatre-vingts pieces d’artillerie !… Mais le voila qui releve la tete ! Il s’avance. Il est sur nous !…

François écoutait son pere avec un sourd frisson d’angoisse. Henri, les bras croisés, l’oil sombre, tenait son regard attaché sur son frere.

Le connétable promena ses yeux d’aigle sur ses capitaines, et poursuivit :

– Hier, a trois heures, la premiere nouvelle nous en est arrivée : l’empereur Charles Quint se prépare a envahir la Picardie et l’Artois ! Cet homme de fer a reconstitué sa grande armée. Et a l’heure meme ou je parle, un corps d’infanterie et d’artillerie se porte a marches forcées sur Thérouanne. Écoutez tous, Thérouanne prise, c’est la France envahie, vous entendez bien ! Voici ce que Sa Majesté et moi nous avons décidé : mon armée se concentre sous Paris et partira dans deux jours. Mais, en attendant, un corps de deux mille cavaliers va courir a Thérouanne, s’y enfermer et y lutter jusqu’a la mort pour arreter l’ennemi.

– Jusqu’a la mort ! rugirent les capitaines tandis qu’un frémissement secouait les panaches sur leurs casques, comme une rafale d’orage.

– Or, continua le connétable, pour cette aventureuse expédition, il fallait un chef jeune, indomptable, téméraire. Ce chef, je l’ai choisi !… François, mon fils, c’est toi !…

– Moi ? s’exclama François chancelant, avec un cri de désespoir.

– Toi ! Oui, toi qui vas sauver ton roi, ton pere et ton pays a la fois !… Deux mille cavaliers sont la ! Revets tes armes ! Sois parti dans un quart d’heure ! Va, et ne t’arrete plus que dans Thérouanne ou il faudra vaincre ou mourir !… Henri, tu resteras au manoir et le mettras en état de défense !

Henri se mordit les levres jusqu’au sang pour étouffer un rugissement de joie furieuse.

« Jeanne est a moi ! gronda-t-il au plus profond de lui-meme. »

François, livide, fit un pas, et haleta :

– Quoi ! mon pere ! s’écria-t-il. Moi !… moi !…

Les yeux hagards, l’âme convulsée, il eut l’atroce vision de Jeanne… de l’épouse… abandonnée… pleurant aux pieds du cadavre, la-bas… sans consolations… seule au monde !…

– Moi ! répéta-t-il. Horreur !… Impossible !…

Le connétable fronça les sourcils, et d’une voix rauque, métallique :

– A cheval, François de Montmorency ! a cheval !…

– Mon pere, écoutez-moi !… Deux heures ! une heure ! Je vous demande une heure ! cria François en se tordant les mains.

Le connétable Anne de Montmorency se dressa tout debout. Une effroyable colere faisait trembler ses joues. Sa parole tomba dans le silence implacable :

– Je crois que vous discutez les ordres du roi et de votre chef !

– Une heure ! mon pere, une heure !… Et je cours a la mort !…

Le vieux chef d’armées, tout bardé d’acier, descendit les marches de son trône.

Et il éclata :

– Par le tonnerre du ciel ! un mot encore, François de Montmorency… un seul… et pour la gloire du nom que vous portez, je vous arrete de mes propres mains.

D’une voix de tempete qui fit trembler les assistants et s’entrechoquer leurs armures, le connétable poursuivit :

– La foudre m’écrase si je blaspheme ! C’est, en cinq siecles, le premier de ma race qui hésite a mourir !

L’outrage était formidable. Il ne restait plus a François qu’a se tuer devant cette assemblée de guerriers dont les cours, comme les poitrines, semblaient bardés d’acier.

D’une violente secousse, il redressa la tete. Tout disparut de son esprit : amour, femme, reve de bonheur. Ses yeux poignarderent les yeux de son pere. Et le grondement de sa parole couvrit la parole du vieux chef :

– Que la foudre écrase donc celui qui a jamais pu dire qu’un Montmorency recule ! Pour la gloire du nom, j’obéis, mon pere, je pars ! Mais si je reviens vivant, monsieur le connétable, nous aurons un terrible compte a régler. Adieu !…

D’un pas rude, il traversa les rangs des capitaines épouvantés de cette provocation inouie, de ce rendez-vous donné au maître tout-puissant des armées, au pere !

Des la porte, on l’entendit qui commandait a coups brefs et rauques :

– Mon valet d’armes ! Mon destrier de guerre ! Mon estramaçon de bataille !

Tous les visages, tournés vers le connétable, attendaient un ordre d’arrestation.

Mais un étrange sourire détendit les levres du chef, et ceux qui étaient pres de lui l’entendirent murmurer :

– C’est un Montmorency !

Dix minutes plus tard, François était dans la cour d’honneur, cuirassé, harnaché, pret a monter a cheval. Il se tourna vers un page :

– Mon frere Henri ! dit-il. Qu’on aille appeler mon frere.

– Me voici, François !…

Henri de Montmorency apparut dans la lumiere des torches. Il ajouta avec effort :

– Je t’apportais mes voux et mes adieux… puisque je reste, moi !

François le saisit par la main, sans remarquer que cette main brulait de fievre.

– Henri, dit-il, es-tu vraiment un frere pour moi ?

Henri tressaillit, rougit, balbutia :

– Qui te permet d’en douter ?

– Pardonne ! je souffre tant ! Tu vas comprendre. Je pars, Henri, je pars pour ne plus revenir, peut-etre… et je laisse derriere moi une immense détresse…

– Une détresse ?

– Un malheur ! Écoute de toute ton âme ; car de ta réponse va dépendre ma supreme résolution. Tu connais Jeanne… la fille du seigneur de Piennes…

– Je la connais ! répondit sourdement Henri.

– Eh bien, voici le malheur… Je pars… Et Jeanne et moi, nous nous aimons !…

Henri étouffa un rugissement de rage.

– Tais-toi, continua François. Écoute jusqu’au bout. Depuis six mois, nous nous aimons ; depuis trois mois, nous sommes l’un a l’autre ; depuis deux heures, elle s’appelle Montmorency… comme moi !

Une sorte de gémissement râla dans la gorge d’Henri. Comme s’il n’eut rien vu, rien su !…

– Ne t’étonne pas, poursuivit fiévreusement François ; ne t’exclame pas ! Elle-meme te dira demain que le chapelain de Margency nous a unis cette nuit. Mais ce n’est pas tout ! En ce moment Jeanne pleure sur un cadavre : le seigneur de Piennes est mort ! Mort dans l’église meme, tout a l’heure, en me jetant un dernier regard qui m’ordonnait de veiller sur le bonheur de son enfant ! Et ce n’est pas tout encore ! Margency fait retour a la maison du connétable ! Oh ! Henri, Henri, ceci est affreux ! Je laisse Jeanne seule au monde, sans défense ni ressource… m’entends-tu ? me comprends-tu ?

– J’entends… je comprends !…

– Frere, écoute-moi bien a présent. Acceptes-tu le dépôt que je veux te confier ? Me jures-tu de veiller sur la femme que j’aime et qui porte mon nom ?…

Henri frissonna longuement, mais il répondit :

– Je te le jure !…

– Si la guerre m’épargne, je retrouverai l’épouse dans la maison de son pere, sans que jamais elle ait souffert en mon absence. Car tu seras la pour la protéger, la défendre. Me le jures-tu ?

– Je te le jure !

– Si je succombe, tu révéleras ce secret au connétable et tu lui imposeras la volonté de ton frere mort : que ma part du patrimoine mette a jamais ma veuve a l’abri de la pauvreté, et lui fasse une existence honorée. Me le jures-tu ?

– Je te le jure ! répondit Henri pour la troisieme fois.

François l’étreignit alors dans ses bras en disant :

– C’est bien. Maintenant, je puis partir !…

Et mettant toute son âme dans ce mot, il prononça lentement :

– Tu as juré… souviens-toi !…

A peine fut-il en selle qu’il alla se placer a la tete des deux mille cavaliers rassemblés sur une esplanade, sombre masse confuse hérissée de lueurs de sabres.

Une minute, François se tourna vers Margency.

Et il pleura !

Car ce fils aîné de la grande race guerriere avait un cour tout vibrant de jeunesse et d’amour.

Il pleura et, a travers les larmes, ses yeux fouillerent les ténebres pour se reposer une derniere fois sur le toit qui abritait la bien-aimée.

Mais la nuit était profonde, la vallée noire, le bourg invisible. Il murmura :

– Adieu, Jeanne, adieu !…

Et aussitôt, levant le bras, d’une clameur éclatante et désespérée que le vieux Montmorency dut entendre du fond de son manoir, il cria :

– En avant ! Jusqu’a la mort !

Les deux milles cavaliers – les deux milles sacrifiés –, d’un accent sauvage, rugirent :

– Jusqu’a la mort !

Alors, la lourde masse de cavaliers s’ébranla d’un trot pesant, roula comme un grondement de tonnerre et s’enfonça vers l’horizon noir, avec ses torches rouges, ses éclairs d’aciers, ses cliquetis d’armes, pareille a un mystérieux météore qui passe dans la nuit…

Le connétable, du haut du perron, écouta ce bruit d’avalanche qui s’éloignait…

Quand ce fut fini, il poussa un profond soupir, et, montant a cheval a son tour, prit le chemin de Paris…

Henri demeura seul.


Chapitre 4 LE SERMENT FRATERNEL

Le corps du seigneur de Piennes revetu de ses habits de gala, les mains croisées sur son épée nue, comme une statue de tombeau, avait été placé, selon l’usage, au milieu de la salle d’honneur, sur un petit lit de camp.

Le jour se levait.

Jeanne, toute pâle de cette nuit qu’elle venait de passer a veiller son pere, se dirigeait vers la fenetre qu’elle entrouvrit. Une minute, son regard erra sur la sereine et radieuse nature, les arbres en fleurs, les bourgeons qui éclataient, les haies pleines de gazouillis d’oiseaux, et sur tout cela, le soyeux et léger azur d’un ciel d’avril, tout baigné de pureté, tendre comme un sourire de le Vie maternelle et consolatrice.

Jeanne se retourna vers le mort. Deux larmes perlerent au bord de ses cils…

Et presque aussitôt, le meme tressaillement qui, la veille, dans le bois, avait agité ses flancs, la secoua de nouveau, comme un balbutiement lointain et confus de l’etre qu’elle portait en elle.

Et parmi ses larmes, elle sourit doucement d’un sourire ineffable, pareil a un reflet du sourire du ciel.

– Ô mon pere, murmura-t-elle en joignant les mains, mon vénéré pere, pardon ! Pourquoi, dans le déchirement de notre séparation, ne puis-je écarter cette joie qui se mele a ma douleur ? Pourquoi suis-je impuissante a renvoyer les pensées trop douces qui viennent rôder autour des pensées de deuil que ma piété filiale te doit ? Cette joie, mon pere, tu es témoin, puisque les morts lisent dans l’âme des vivants, que je me la reproche amerement… Et, pourtant, elle m’étreint, elle m’enivre… Je puis la combattre, mais non la vaincre !

Elle se rapprocha du cadavre, se pencha sur lui, et naive, confiante, lui parla :

– Eh bien, pere, il faut que je t’explique ! Ne crois pas que je sois la fille dénaturée qui ne souffre pas lorsque son vieux pere la quitte a jamais… Écoute-moi… ce secret si cher que j’avais peur de révéler a mon seigneur, ce secret que bientôt je lui dirai avec tant d’orgueil puisqu’il est mon époux, ce secret, pere, tu vas le savoir en premier… écoute… je vais etre mere !… Mere ! comprends-tu maintenant que je puisse pleurer celui qui part et sourire a ce qui vient !

Une teinte rose plus délicate que les teintes qui nuançaient l’horizon se répandit sur son visage.

Elle réfléchit quelques instants ; puis, comme ayant pris une grave résolution :

– L’enfant portera le nom de ma mere… de celle que j’aimais tant ; je l’appellerai Lois. Cher petit, que n’est-il la déja !… Il me semble le voir… Lois !… le nom charmant ! Ô mon pere, c’est la toute ma joie !… De devenir l’épouse du plus illustre seigneur, d’etre désormais une dame ayant rang a la cour, ah ! tu sais que je n’y songe pas avec un mauvais plaisir ! Mais que mon enfant ait un nom… un pere… et quel nom ! et quel pere ! Oh ! de cela, vois-tu, je suis fiere et heureuse comme jamais.

Hélas ! la pauvre petite Jeanne de Piennes chez qui le sentiment maternel s’affirmait avec une si douce violence ! Qui savait quel avenir lui réservait la puissance meme de ce sentiment !…

A ce moment, au loin, retentit un galop de cheval.

– Le voila ! s’écria la jeune femme dans un élan de tout son etre.

Ses yeux se fixerent sur la porte qui allait livrer passage a son cher François.

Cette porte s’ouvrit. Jeanne, qui allait s’élancer, demeura pétrifiée, et un grand frisson glacial la parcourut : le frere de François parut.

Henri de Montmorency fit trois pas, s’arreta devant elle, la tete couverte, sans s’incliner.

– Madame, dit-il, je suis porteur de nouvelles que j’ai juré de vous transmettre des ce matin ; sans quoi vous ne me verriez pas ici, en pareil moment, a la place de celui que vous attendiez…

Jeanne demeura tremblante, pressentant un malheur.

Brusquement, Henri ajouta :

– François est parti cette nuit…

Elle laissa échapper un faible gémissement.

– Parti ? dit-elle timidement. Parti… mais, pour revenir bientôt, sans doute ?… aujourd’hui meme, peut-etre ?

– François ne reviendra pas !

Ceci fut dit avec la cruelle netteté d’une sentence de mort.

Jeanne chancela et porta ses deux mains a son sein palpitant. La pensée funeste que François l’abandonnait se présenta a elle. Ses yeux hagards se fixerent sur Henri, qui poursuivit rapidement :

– La guerre se déchaîne. François a sollicité et obtenu l’honneur de se porter dans Thérouanne pour y arreter l’armée de Charles Quint… Arreter l’empereur avec une poignée de cavaliers, c’est vouloir mourir !… Je vous dois toute ma pensée, madame… la pensée de mon frere : pris malgré lui dans une inextricable situation, placé dans l’alternative de désavouer un mariage qu’il regrette ou d’encourir la disgrâce du connétable, François a choisi de tous les suicides le plus glorieux, mais aussi le plus sur !

Jeanne devint aussi blanche que le cadavre de son pere.

Un cri terrible jaillit de sa gorge. Elle s’abattit sur les genoux. Et, dans l’atroce douleur qui faisait bondir son cour, dans la foudroyante catastrophe qui la terrassait, un mot, un seul, résuma, condensa tout son désespoir.

– Mon enfant !… mon pauvre enfant !…

Longtemps elle demeura ainsi prostrée, sanglotante, oubliant la présence d’Henri, oubliant son pere mort, s’oubliant elle-meme, ah ! surtout elle-meme, cherchant a envisager, avec l’héroique courage des meres, le malheur qui frappait l’enfant des avant sa venue au monde.

Mere ! Dans cette heure de désespérance, elle ne fut qu’une mere. Et lorsqu’elle se releva, une telle résolution flamboyait sur son visage, une flamme de maternité si auguste rayonnait dans ses yeux, qu’Henri interdit, sombre, frémissant, recula.

– C’est bien, dit-elle. Ou va le mari doit aller la femme. Ce soir, je partirai pour Thérouanne !…

– Partir ! vous ! gronda le frere de François. Allons donc ! vous n’y songez pas ! Traverser un pays envahi, des lignes ennemies !… vous n’arriveriez pas vivante !… Vous ne partirez pas !

– Qui m’en empechera ? s’écria-t-elle avec une sorte d’exaltation.

– Moi ! fit Henri, bouleversé, la tete perdue devant cette femme qui lui apparaissait cent fois plus belle dans sa douleur.

Et brusquement, la passion l’emporta, l’affola, se déchaîna en lui.

Il saisit la jeune femme dans ses bras, l’étreignit convulsivement, et d’une voix ardente :

– Jeanne ! Jeanne ! Il est parti ! Il vous abandonne ! Trop lâche pour proclamer son amour, il ne vous aime donc pas ! Mais moi, moi, Jeanne ! je vous adore a en perdre la raison, a en braver le ciel et l’enfer, a poignarder mon pere de mes mains, si mon pere s’opposait a mon amour ! Jeanne ! ô Jeanne ! Que François meure donc de la mort des faibles puisqu’il n’a pas su vous garder ! Moi, je vous veux ! moi, je vous revendiquerai devant l’univers ! Ô Jeanne, un mot d’espoir ! ou plutôt, non, ne dites rien… un seul de vos regards sans colere me dira si je puis espérer… et s’il en est ainsi, le paradis dans l’âme, je m’éloignerai jusqu’a ce que vous me fassiez signe de venir… Et alors, je viendrai, plus humble que le chien qui rampe, plus fort que le lion qui garde sa lionne…

Il parlait a mots brefs, saccadés, hachés, s’exaltant, s’enivrant, envahi peu a peu par la violence de sa passion.

Jeanne l’entendait a peine. Toute sa volonté, toute sa force, elle les employait a se dégager de l’étreinte furieuse. Soudain, elle put s’arracher des bras de l’homme, qui s’arreta haletant.

Alors, Jeanne, debout, amincie, agrandie, pour ainsi dire, par la tension de son etre, jeta un long regard sur Henri, un regard terrible qui, de ses pieds, monta jusqu’a sa tete. Elle fit un pas. Son bras s’allongea. Son doigt toucha le front d’Henri. Et elle dit :

– Chapeau bas, monsieur. Sinon devant la femme, du moins devant la mort !

Henri tressaillit. Son regard trouble se posa un instant sur le cadavre, qu’il sembla apercevoir pour la premiere fois. D’un geste lent, il porta la main a son front, comme vaincu, comme pour se découvrir. Mais ce geste, il ne l’acheva pas. Son bras retomba. Ses yeux s’injecterent de sang. Tout l’orgueil et toute la violence de sa race monterent a son cerveau en une bouffée ardente. Et sa rage de sentir dominé, de se comprendre si petit, fit explosion.

– Par la mort-diable ! savez-vous, madame, que je suis ici chez moi, et que seul, apres mon pere, j’ai le droit d’y demeurer couvert !

– Chez vous ! éclata la jeune femme sans comprendre.

– Chez moi ! Oui, chez moi ! L’arret du Parlement communiqué ici restitue Margency a notre maison, et je ne souffrirai pas qu’une vassale…

Il n’acheva pas. D’un bond, Jeanne avait couru a une cassette enfermant les papiers du mort, l’avait ouverte, avait déplié le premier parchemin qui s’offrait a elle, l’avait parcouru et, le laissant tomber, sa voix s’élevait, couvrant celle de Montmorency, appelant les serviteurs :

– Guillaume ! Jacques ! Toussaint ! Pierre ! venez tous ! entrez !… entrez tous !…

– Madame ! voulut interrompre Henri.

Les serviteurs en deuil étaient entrés et, avec eux, plusieurs paysans de Margency.

– Entrez tous, continuait Jeanne enfiévrée, soutenue par une étrange exaltation. Entrez tous ! Et apprenez la nouvelle : je ne suis plus ici chez moi !…

–Madame ! gronda Henri…

Jeanne saisit une main glacée du cadavre et la secoua.

– N’est-ce pas, mon pere, que nous ne sommes plus ici chez nous ? N’est-ce pas qu’on nous chasse ? N’est-ce pas, pere, que tu ne veux pas rester une minute de plus dans la maison de la race maudite ?… Allons, vous autres ! n’entendez-vous pas que le seigneur de Piennes n’est plus ici chez lui ! et qu’on chasse ce cadavre !… Dehors !… Dehors, vous dis-je !

Les joues brulantes, les pommettes pourpres, les yeux en feu, la jeune femme courait d’un serviteur a l’autre, les poussait avec une force irrésistible, les plaçait autour du lit de camp… et, quand la manouvre fut prete, elle fit un signe.

Huit hommes saisirent le lit, le souleverent sur leurs épaules, et les autres se formerent en cortege, avec de sourdes malédictions, Jeanne marchant en tete !…

Henri, comme dans un cauchemar, vit le cadavre franchir la porte, puis Jeanne disparaître et, au loin, dans le village, il n’entendit plus qu’un sourd murmure d’imprécations…

Alors, violemment, il frappa le sol du pied, sortit, sauta sur son cheval et, furieusement, ventre a terre, il s’enfuit…

Jeanne, en arrivant chez la vieille nourrice ou elle avait ordonné de porter le corps, tomba a la renverse, écrasée, anéantie, sans une larme, la force factice qui l’avait soutenue jusque-la soudain brisée.

Presque aussitôt, une fievre intense se déclara ; elle perdit la connaissance des choses, et seul le délire témoigna qu’elle vivait encore.

 

Henri passa une nuit terrible, avec des acces de honte humiliée, des acces de fureur démente, et des crises de passion. Le lendemain, il retourna a Margency, pret a tout, – peut-etre a un meurtre.

Une nouvelle l’écrasa : Jeanne se mourait ! Son délire tomba.

Des lors, il revint tous les jours rôder autour de la maison paysanne…

Cela dura des mois. Pres d’une année s’écoula… une année atroce pendant laquelle sa passion s’exaspéra, pendant laquelle aussi il apprit tout a coup que Thérouanne avait succombé, que la place avait été rasée, que la garnison avait été passée au fil de l’épée, que François avait disparu !…

Disparu !…

Mort peut-etre ?…

Il l’espéra ! Oui, dans l’âme de ce frere, germa, grandit et se fortifia l’abominable espoir…

François avait été tué : cela devait etre !

Et il en eut l’irrévocable conviction le jour ou quelques hommes d’armes exténués, amaigris, en lambeaux, passerent par Montmorency et s’arreterent au manoir.

Il les interrogea.

Ils raconterent la prise de Thérouanne, la cité incendiée, rasée, le grand massacre de la garnison…

Quant au chef, quant a Montmorency, disparu !

On ne savait ce qu’il était devenu.

Et leur opinion se résuma tres ferme.

– Mort !…

On l’avait vu un moment derriere une barricade que plus de trois mille assaillants attaquaient…

Et tranquille désormais, Henri se remit a rôder autour de la maison, attendant patiemment que Jeanne fut enfin guérie.

Un jour – onze mois apres le départ de son frere ! – il aperçut enfin Jeanne dans le pauvre verger de la vieille nourrice. A la palpitation de son cour, il comprit que l’amour était tout-puissant en lui.

Jeanne était en grand deuil.

De son pere ? ou de François ?

Nul ne le savait…

Seulement, elle tenait dans ses bras un enfant qu’elle serrait passionnément sur son sein.

Henri s’en retourna lentement, combinant un plan.

Enfin, Jeanne était guérie ! Enfin, il allait pouvoir agir ! C’était simple : enlever la jeune femme et l’emmener de force au manoir, l’emporter comme les hommes primitifs devaient emporter, dans leurs bras velus, la femme choisie ! Le crime arreté, étudié dans tous ses aspects, Henri se sentit plus calme qu’il ne l’avait jamais été depuis un an.

En arrivant dans la cour d’honneur, il vit un cavalier tout poudreux qui venait de mettre pied a terre.

Henri pâlit…

Mais il lui sembla que cet homme avait une figure joyeuse, qu’il était porteur d’une nouvelle qu’il devait croire heureuse…

Et il n’osait l’interroger.

Mais a peine ce cavalier l’eut-il aperçu qu’il se dirigea vers lui et, d’une voix paisible, il dit en s’inclinant :

– Monseigneur François de Montmorency, délivré de sa captivité, sera, apres-demain, dans le manoir de ses peres. Il m’a fait l’honneur de m’envoyer en avant pour prévenir de son arrivée son bien-aimé frere et toutes les personnes qui lui sont cheres… Ce sont ses paroles expresses…

Henri devint livide ; dans un éclair, il entrevit son frere se dressant en justicier, le frappant du coup mortel.

Puis un afflux de sang empourpra son visage et fit ses levres toutes violettes. Il leva le poing au ciel et râla :

– Malédiction !

Puis il s’abattit tout d’une piece, foudroyé, assommé comme un bouf a l’abattoir…


Chapitre 5 LOISE

Pendant quatre mois, Jeanne avait lutté contre la mort. Dans la pauvre chambre de paysans ou on l’avait couchée, elle se débattit des jours et des nuits contre la fievre cérébrale qui devait ou la tuer ou la laisser folle, de l’avis de tous.

Elle ne mourut pas. Elle ne devint pas folle.

Au bout du quatrieme mois, elle était hors de danger, et la fievre avait disparu pour toujours.

Dans un grand lit, les yeux attachés aux poutres noircies par le temps, Jeanne passa alors de longues années dans un silence effrayant. Pourtant, quand elle était seule, elle prononçait tout bas de vagues paroles de tendresse, d’infinie tendresse, adressées a qui ?… Elle seule le savait !

La maladie, cependant, l’avait brisée. Une insurmontable faiblesse la clouait dans ce lit ou elle avait tant souffert…

Deux autres mois s’écoulerent ainsi.

Un matin d’automne, comme la fenetre ouverte laissait entrer le soleil d’octobre, doux comme un adieu de l’été, Jeanne se sentit plus forte et voulut se lever.

La vieille nourrice l’habilla en pleurant de joie.

Une fois debout, Jeanne essaya d’aller jusqu’a la fenetre dont la gaie clarté l’attirait.

Mais a peine eut-elle fait deux pas qu’elle porta vivement les mains a ses flancs en poussant un cri de détresse : la premiere douleur de l’enfantement venait de lui infliger cette redoutable morsure qui est le supreme avertissement de la Vie sortant de ses limbes.

La nourrice la coucha.

Bientôt des déchirements plus profonds se produisirent dans l’etre de la jeune femme ; les douleurs se succéderent plus violentes ; au bout de quelques heures, dans un dernier spasme de souffrance, elle crut qu’elle mourrait enfin…

Quand elle revint a elle, quand elle put soulever ses paupieres alourdies, quand elle put regarder, un long frémissement de joie et d’amour la fit palpiter tout entiere : la, tout contre elle, sur le meme oreiller, ses deux poings minuscules solidement fermés, ses paupieres closes, sa petite figure blanche comme du lait, rose comme une feuille de rose, ses levres entrouvertes par un faible vagissement, l’enfant, l’etre tant espéré, tant adoré, l’enfant était la !…

– C’est une fille ! murmura la vieille nourrice avec ce sourire baigné de pleurs que les femmes ont devant le mystere de la naissance.

– Loise ! balbutia Jeanne dans un souffle imperceptible.

Et avec l’étonnement infini, le ravissement extasié des jeunes meres, elle répéta :

– Ma fille… ma fille…

Elle tourna son visage vers l’enfant, n’osant le toucher, osant a peine bouger. Et souriante, bégayant des choses tres douces, elle l’enveloppa de la caresse de son regard. Et tout a coup elle éclata en sanglots.

– Pauvre adorée… pauvre mignonne innocente… c’est donc vrai !… Tu n’auras pas de pere !…

Alors, avec des précautions de douceur, Jeanne approcha ses levres du visage de sa fille. L’enfant vagissait délicatement. Et soudain, son poing s’ouvrit, sa main s’abattit sur la tete de la mere, ses doigts saisirent avec énergie une meche des cheveux fins ; et, sous le baiser maternel, comme si elle fut sentie rassurée, la frele enfant s’endormit subitement.

 

Loise grandit en force et en beauté. Des que ses traits commencerent a se former, il fut évident que cette fillette serait un miracle de grâce et d’harmonie. Ses yeux bleus riaient : c’étaient des aurores de lumiere ; sa bouche était un poeme de gentillesse. Chacun de ses mouvements, chacun de ses gestes avait on ne sait quelle élégance exquise. Nulle qualification de beauté ne pouvait convenir a cet adorable bébé : elle était la beauté meme.

Jeanne avait cessé de vivre en soi-meme.

Si nous pouvons dire, sa vie s’était transportée dans la vie de l’enfant.

Chaque regard de la mere était une extase ; chacune de ses paroles, un acte d’adoration. Elle n’aima pas son enfant, elle l’idolâtra. Et lorsqu’elle entrouvrait son corsage pour présenter a la petite Loise son sein blanc comme neige, délicatement veiné de bleu, une telle tendresse éclatait dans son geste, elle se donnait si bien tout entiere, il y avait dans son attitude une telle fierté naive, auguste, sublime, qu’un peintre de génie eut désespéré de pouvoir jamais traduire un pareil rayonnement.

Elle était la Maternité, comme Loise était la Beauté.

Le soir seulement, a l’heure ou l’enfant s’endormait sur son cour, une main dans ses cheveux selon un geste qui lui était vite devenu familier, a cette heure-la seulement, Jeanne parvenait a détacher non pas son âme, mais sa pensée, de sa fille… et elle songeait a l’amant… a l’époux… au pere !

François !… le cher amant !… l’homme a qui elle s’était donnée sans restriction, tout entiere !…

Était-ce donc vrai qu’il était parti honteusement, sous un prétexte de guerre ?… Était-ce donc bien vrai qu’il l’avait abandonnée, qu’il ne reviendrait plus ?

Mort ! peut-etre… Aucune nouvelle !… Rien !…

Ah ! comme dans ces heures silencieuses son cour se déchirait cruellement.

Et l’enfant qui dormait, parfois se réveillait soudain sous la pluie tiede des larmes désespérées qui tombaient sur son front…

Alors Jeanne redevenait la mere. Alors elle refoulait sanglots, souvenirs, amour, et prenait dans ses bras l’enfant du malheur, l’enfant sans pere, et de son chant infiniment doux, de sa mélopée maternelle, elle endormait la mignonne créature tant adorée, cette mélopée que les meres se transmettent d’âge en âge, qui est la meme dans tous les pays, dans tous les temps, et dont le souvenir attendri accompagne l’homme jusqu’aux portes de la tombe :

– Do… do… l’enfant do… Ma petite Loise chérie… ange aimé dont le sourire illumine l’enfer ou se débat ta mere… chérubin descendu du ciel pour consoler la pauvre affligée… do… do… l’enfant do…

L’hiver se passa. Jeanne sortait rarement et ne s’éloignait jamais du jardin. Elle avait conservé une sourde terreur de sa derniere rencontre avec Henri de Montmorency, et elle tremblait a la seule pensée de se trouver devant lui…

Puis le printemps revint, tres précoce.

En mars, Loise allait vers son sixieme mois – les premiers bourgeons éclaterent, et tout redevint radieux dans l’univers, excepté dans le cour de la pauvre abandonnée.

Un jour, vers la fin de ce mois de mars, la nourrice et son homme allerent couper du bois dans la foret. Car c’étaient de pauvres gens qui vivaient un peu du commun de la terre.

Jeanne se trouvait dans sa chambre, contemplant avec une inexprimable tendresse Loise endormie sur le lit.

Cette chambre donnait sur le jardin, par une fenetre a ce moment entrouverte.

Tout a coup, un bruit de pas se fit entendre dans la premiere piece qui donnait sur la route, et une voix s’éleva, implorant la charité. Jeanne entra dans cette piece, et voyant un moine queteur qui tendait sa besace, coupa une miche de pain et la tendit en disant :

– Allez en paix, bon pere. En d’autres temps, j’eusse fait mieux sans doute…

Le queteur remercia en nasillant, combla Jeanne de bénédictions, et finalement se retira.

Alors Jeanne rentra dans sa chambre. Son premier regard fut pour le lit ou reposait Loise.

Et un cri horrible, un cri sans expression humaine, un cri de louve a qui on arrache ses petits, un cri de mere, enfin, jaillit de tout son etre épouvanté :

Loise avait disparu !


Chapitre 6 LE RETOUR DU PRISONNIER

Avons-nous assez dit quel était l’amour passionné, exclusif, indomptable de la mere pour l’enfant ? A-t-on bien compris que pour Jeanne, Loise, c’était l’univers, c’était la vie, c’était la foi impérissable, la raison d’etre unique ? Cette adoration qui avait pris naissance aux temps ou Loise n’était encore qu’un espoir, s’était développée, nourrie d’elle-meme, était devenue une tendresse emportée, l’inexprimable sixieme sens qui envahit une femme et s’empare d’elle tout entiere !

Ce ne fut pas de la douleur. Ce ne fut pas du désespoir. Jeanne chercha son enfant avec la fureur, avec l’irrésistible rage d’un etre qui cherche sa vie. Pendant quatre heures, hagarde, échevelée, rugissante, effrayante a voir, elle battit les haies, les fourrés, se déchira, s’ensanglanta, sans une larme, pitoyable et tragique.

La pensée lui vint soudain que l’enfant était a la maison… elle bondit, arriva haletante…

Au milieu de la grande piece, un homme était la, debout, livide, fatal… Henri de Montmorency !

– Vous ! vous qui ne m’apparaissez qu’aux heures sinistres de ma vie !

D’un élan il fut sur elle, lui saisit les deux poignets, – et d’une voix basse, rauque, rapide :

– Vous cherchez votre fille ? Dites !… Oui ! vous la cherchez ! Eh bien, sachez ceci : votre fille, c’est moi qui l’ai ! Je l’ai prise ! Je la tiens ! Malheur a elle si vous ne m’écoutez !

– Toi ! hurla-t-elle. Toi, misérable félon ! Ah ! c’est toi qui m’as pris ma fille ! Eh bien, tu vas savoir de quoi une mere est capable.

D’une secousse furieuse, elle voulut se dégager, pour mordre, pour griffer, pour tuer ! il la maintint rudement.

– Tais-toi, gronda-t-il en lui meurtrissant les poignets. Écoute, écoute bien ! si tu veux la revoir…

La mere n’entendit que ce mot : la revoir ! Sa fureur se fondit. Elle se mit a supplier :

– La revoir ! Oh ! qu’avez-vous dit ! La revoir !… Dites ! oh ! redites, par pitié ! j’embrasserai vos genoux, je baiserai la trace de vos pas ! Je serai votre servante ! La revoir ! vous avez bien dit cela ?… Ma fille ! Mon enfant ! Rends-moi mon enfant !…

– Écoute, te dis-je !… Ta fille, a cette minute, est aux mains d’un homme a moi. Un homme ? Un tigre, si je veux, un esclave ! Nous avons convenu ceci : écoute, ne bouge pas !… Voici ce qui est convenu : Que je m’approche de cette fenetre, que je leve ma toque en l’air, et l’homme tu entends bien ? l’homme prendra sa dague et l’enfoncera dans la gorge de l’enfant… Bouge, maintenant !…

Il la lâcha et se croisa les bras.

Elle tomba a genoux, et de son front heurta la terre battue, voulant crier grâce, ne pouvant pas, élevant seulement ses mains en signe de détresse et de soumission…

– Releve-toi ! gronda-t-il.

Elle obéit promptement, et toujours avec un geste affreux des mains tendues, suppliantes – balbutiantes, si nous osons dire, car a de certains moments tragiques, le geste parle.

– Es-tu décidée a obéir ? reprit le fauve.

Elle fit oui, de la tete, démente, pantelante, terrible et sublime…

– Écoute, maintenant, François… mon frere… Eh bien, il arrive !… Tu entends ? Ici, devant toi, je vais lui parler… Si tu ne dis pas que je mens, si tu te tais… ce soir ta fille est dans tes bras… Si tu dis un seul mot, je leve la toque… ta fille meurt !… Regarde, regarde… Voici François qui vient…

Sur la route de Montmorency, un tourbillon de poussiere accourait, comme poussé par une rafale… et de ce tourbillon sortait une voix frénétique :

– Jeanne, Jeanne… C’est moi. Me voici !

– François ! François ! hurla Jeanne délirante. A moi ! A moi !

D’un pas d’une tranquillité féroce, Henri se rapprocha de la fenetre et gronda :

– C’est donc toi qui auras tué ta fille !

– Grâce ! Grâce ! Je me tais ! J’obéis !

A cette seconde, François de Montmorency poussa violemment la porte et, haletant d’émotion, ivre de joie et d’amour, s’arreta chancelant, tendit les bras, murmurant :

– Jeanne !… Ma bien-aimée !

 

Oui, c’était François de Montmorency que bien des gens et le connétable lui-meme, avaient cru mort et qui reparaissait apres une captivité de plusieurs mois.

François, parti avec deux mille cavaliers, était arrivé dans Thérouanne avec neuf cents de ses hommes d’armes : le reste était tombé en route.

Il était temps ! le soir meme de son arrivée, un corps d’armée allemand et espagnol investissait la place et commençait aussitôt ses mines. Des le surlendemain, le premier assaut fut donné : c’est la que périt d’Essé, l’un des anciens compagnons d’armes et de plaisir de François 1er.

Électrisés par le fils aîné du connétable, la garnison et les habitants de Thérouanne se défendirent deux mois avec l’énergie du désespoir. Cette poignée d’hommes, dans une cité détruite par les bombardements, parmi les ruines fumantes, repoussa quatorze assauts successifs.

Au début du troisieme mois, des parlementaires ennemis se présenterent pour proposer des conditions honorables. Ils trouverent François sur les remparts, mangeant sa ration de pain composé d’un peu de farine et de beaucoup de paille hachée. Il était entouré de quelques-uns de ses lieutenants, tous gens amaigris, avec des yeux luisants, des habits déchirés, des faces de lions.

Les parlementaires commencerent a exposer les propositions de l’empereur.

Au moment ou François allait répondre, des clameurs terribles s’éleverent :

– Aux armes ! Aux armes ! criaient les français.

Muerte ! Muerte ! (Mort ! Mort !) hurlaient les envahisseurs.

C’était le corps espagnol qui, sans en avoir reçu l’ordre, assure-t-on, se précipitait a l’assaut par une breche qui venait d’etre faite.

Alors, dans les rues de Thérouanne incendié, commença une affreuse melée parmi les ronflements des flammes, les détonations des mines, le fracas des arquebusades, les imprécations et les clameurs déchirantes des blessés.

Le soir, il n’y avait plus derriere une barricade improvisée qu’une trentaine de combattants, a la tete desquels un homme levait a chaque instant son estramaçon rouge qu’il tenait a deux mains, et qui a chaque fois retombait sur un crâne.

Un coup d’arquebuse finit par l’abattre… Ce fut la fin !

Cet homme, c’était François de Montmorency, qui, selon la parole donnée, avait lutté jusqu’a la mort !…

A la nuit close, des maraudeurs le trouverent étendu a la place meme ou il était tombé. L’un d’eux le reconnut, et s’apercevant qu’il vivait encore, le transporta dans le camp ennemi, ou il le livra pour une somme d’argent.

C’est ainsi que Thérouanne fut prise. On sait que cette malheureuse cité, citadelle avancée de l’Artois, déja détruite en 1513, fut cette fois completement rasée… On sait que les rois de France ne s’occuperent plus de la réédifier : exemple unique, dit un historien, d’une ville qui ait entierement péri.

On sait aussi que l’Artois fut des lors envahi et que l’armée royale éprouva une série de revers, notamment a Hesdin, jusqu’a ce qu’enfin, a la suite des succes remportés dans le Cambrésis, une paix éphémere fut signée.

Cette paix rendit du moins la liberté aux prisonniers de guerre.

François de Montmorency ne mourut pas de sa blessure. Mais longtemps, il eut a lutter contre la mort ; il se rétablit enfin, et un jour, on lui annonça qu’il était libre.

Il se mit aussitôt en route avec une quinzaine de ses anciens compagnons, débris de la grande bataille livrée dans Thérouanne. Des l’étape suivante, il envoya en avant un de ses cavaliers, en le chargeant de prévenir son frere de son arrivée.

Puis confiant, heureux, respirant a pleins poumons, souriant a l’amour, répétant tout bas le nom de la femme adorée, il continua son chemin.

Lorsqu’il aperçut enfin les tours du manoir de Montmorency, le cour lui battit a se rompre, ses yeux se remplirent de larmes, et il s’élança au galop.

 

Les cloches de Montmorency sonnerent a toute volée. L’artillerie du manoir tonna. Les gens du village et des bourgs voisins pousserent des vivats, rassemblés sur l’esplanade d’ou François, pres d’un an auparavant, s’était élancé. Les hommes de la garnison présenterent les armes. Le bailli s’avança pour lire un discours de bienvenue.

– Ou est mon frere ? interrogea François.

– Monseigneur, commença le bailli, c’est un bien beau jour que celui…

– Messire, dit François en fronçant le sourcil, j’entendrai votre harangue tout a l’heure. Ou est mon frere ?

– A Margency, monseigneur.

François éperonna son cheval, mordu au cour par une sourde inquiétude.

Il lui sembla que sur tous ces visages en fete, il y avait comme de la crainte, ou peut-etre de la pitié…

« Pourquoi Henri n’était-il pas la pour me recevoir ?… Plus vite ! Plus vite !… »

Dix minutes plus tard, il sautait a terre, devant la maison du seigneur de Piennes.

– Fermée ! Un visage muet ! Porte close ! Volets tirés ! Que se passe-t-il ?… Hola, bon vieillard, dites-moi…

Le vieux paysan auquel François venait de parler étendit le bras dans la direction d’une maison.

– La ! vous trouverez ce que vous cherchez, monseigneur et maître !

– Maître ! maître ! Pourquoi maître ?

– Margency n’est-il pas a vous, maintenant !…

François n’écoutait plus. Il courait. Il bondissait vers la chaumiere de la vieille nourrice, frémissant, supposant déja quelque effroyable catastrophe… Jeanne morte, peut-etre !… et il arrivait, poussait violemment la porte, et un soupir et une joie infinie soulevait sa large poitrine…

Jeanne est la !…

Il tendit les bras, balbutia le nom de la bien-aimée…

Mais ses bras, lentement, retomberent.

Pâle de bonheur, François devint livide d’épouvante.

Quoi ! il arrivait ! il retrouvait l’amante, la chere épousée ! Et elle était la, immobile, statue de l’effroi… du remords peut-etre !…

François fit trois pas rapides.

– Jeanne ! répéta-t-il.

Un soupir d’agonie râla dans la gorge de la mere. Elle eut comme un sursaut de son etre pour se jeter dans les bras de l’homme adoré. Son regard dément se posa sur Henri. Il avait sa toque a la main, et son bras se levait !…

– Non ! non, bégaya la mere.

– Jeanne ! répéta François dans un cri terrible qui déja contenait une formidable accusation.

Et son regard, a lui aussi, se tourna vers Henri.

– Mon frere !…

Tous les deux, le frere et l’épouse garderent un silence effrayant.

Alors, François, d’un geste lent, croisa ses bras sur sa poitrine. D’un effort furieux, il refoula le sanglot qui voulait éclater. Et grave, solennel comme un juge, triste comme un condamné, il parla :

– Depuis un an, pas un battement de mon cour qui ne fut pour la femme a qui librement ce cour s’est a jamais donné, pour l’épouse qui porte mon nom. Dans les minutes de désespoir, c’est l’image adorée de cette femme qui se présentait a moi. Dans les batailles, ma pensée allait a elle. Lorsque je suis tombé, j’ai prononcé son nom, croyant que je mourais. Lorsque je me suis réveillé, captif, en proie a la fievre, chacune de mes secondes a été un acte de foi et d’amour… Et lorsqu’une inquiétude me venait, lorsque je m’effrayais de l’avoir laissée seule, aussitôt une irrésistible consolation me venait ; car mon frere, mon bon et loyal frere, m’avait juré de veiller sur elle… Or me voici…J’accours, le cour plein d’amour, la tete enfiévrée de bonheur… et l’épouse tourne la tete… et le frere n’ose me regarder !…

Ce que souffrit Jeanne dans cette minute fut inconcevable. L’effroyable supplice dépassait les bornes de la conception humaine. Elle aimait ! Elle adorait ! Et pendant que son cour la poussait aux bras de l’époux, de l’amant, ses yeux fixés sur l’infernal auteur du supplice s’attachaient invinciblement a la main qui, d’un signe, pouvait tuer sa fille ! Ses oreilles entendaient la voix aimée sans en comprendre le sens, et ce qui bourdonnait dans sa tete, c’étaient les atroces paroles :

« Un mot !… et ta fille meurt !… »

Sa fille ! Sa Loise ! Ce pauvre petit ange d’innocence ! Cette radieuse merveille de grâce et de beauté ! Quoi ! égorgée ! Quoi ! le monstre abominable qui la tenait, qui guettait le signe fatal plongerait un couteau dans cette mignonne petite gorge tant de fois dévorée de baisers !…

Ô mere ! mere douloureuse !… Comme ton silence fut sublime !…

Jeanne se tordait les mains. Une écume de sang moussait au coin de ses levres : la malheureuse, pour étouffer le cri de son amour, se mordait les levres, les lacérait, les labourait a coups de dents.

A peine François eut-il fini de parler qu’Henri se tourna a demi vers lui.

Sans quitter la fenetre ouverte, sa main menaçante prete au funeste signal, d’une voix que sa tranquillité en cette épouvantable seconde rendait sinistre, il prononça :

– Frere, la vérité est triste. Mais tu vas la savoir tout entiere.

– Parle ! gronda François qui, une main dans son pourpoint, lacérait sa poitrine.

– Cette femme…, dit Henri.

– Cette femme… ma femme…

– Eh bien, je l’ai chassée, moi, ton frere !

François chancela. Jeanne laissa entendre une sorte de gémissement lointain, sans expression humaine. Comme sa situation était unique dans les annales des drames humains !

Et nettement, Henri articula :

– Frere, cette femme qui porte ton nom est indigne. Cette femme t’a trahi. Et c’est pourquoi moi, ton frere, en ton lieu et place, je l’ai chassée comme on chasse une ribaude.

L’accusation était capitale : la femme adultere était fouettée en place publique et pendue haut et court. Et cela, sans jugement ni recours, puisque François de Montmorency, en l’absence du connétable, avait droit de justice haute et basse. Il n’était pas seulement le mari : il était le maître, le seigneur !…

La minute qui suivit l’accusation fut tragique.

Henri, pret a tout événement, la main gauche crispée a sa dague, la droite serrant la toque… le signal fatal !… Henri tenait sous son regard Jeanne et François – il était calme en apparence, et roulait dans sa tete la pensée d’un double meurtre si la vérité éclatait.

Jeanne, sous le coup de fouet de l’abominable accusation, se redressa. Pendant un instant inappréciable, l’amante fut plus forte en elle que la mere ; une secousse la galvanisa comme la décharge d’un courant électrique peut galvaniser un cadavre. Elle eut un en-avant fébrile de tout son corps ; a ce moment, le bras d’Henri commença de se lever… La malheureuse vit le mouvement, avança, recula, bégaya on ne sait quoi de confus… et elle baissa la tete, se pétrifia, devint une Douleur vivante…

Vivante ?… Si ce mot peut s’appliquer au paroxysme d’horreur et a la quintessence de désespoir de celui qui se sent tomber dans un précipice, a pic, avec le vide devant, derriere, dessus et dessous.

Quant a François, il chancela, comme il avait chancelé la-bas, dans Thérouanne, en recevant en pleine poitrine l’arquebusade d’un reître. Dans ce noble cour, le droit féodal de haute et basse justice ne s’éleva point. Mais l’homme souffrit une affreuse torture : dompter en une seconde la furie de meurtre qui se déchaîne, commander a ses poings de ne pas écraser l’infâme, etre enfin plus grand que le désastre !

Oui, en cette minute effrayante, dans l’immobilité de ces trois etres bouleversés par des passions si diverses dans leurs attitudes de statues, il y eut on ne sait quoi de fantastique et d’épouvantable.

François lorsqu’il se fut dompté, lorsqu’il fut sur de ne pas saisir dans ses mains puissantes l’adultere et de l’étrangler, François marcha sur Jeanne qu’il domina de sa haute stature. Quelque chose de rauque, d’incompréhensible éclata sur ses levres blanches, quelque chose qui signifiait sans doute :

– Est-ce vrai ?

Jeanne, les yeux fixés sur Henri, garda un silence mortel, car elle espérait etre tuée.

De nouveau, la question jaillit des levres de François :

– Est-ce vrai ?

Le supplice allait au-dela des forces. Jeanne tomba. Non pas meme a genoux, mais sur le sol, prostrée, se soulevant a grand effort sur une main, et dans un mouvement spasmodique, la tete toujours tournée vers Henri, et toujours son regard atroce de désespoir surveillant le geste assassin.

Et ce fut alors seulement qu’elle murmura, ou crut murmurer, car on n’entendit pas ses paroles :

– Oh ! mais acheve-moi donc ! mais tu vois bien que je meurs pour que notre fille vive !…

Et elle ne fut plus qu’un corps inerte chez qui la violente palpitation des tempes indiquait seule la vie.

François la regarda un instant, comme le premier homme biblique put sans doute regarder le paradis perdu.

Il espéra qu’il allait tomber foudroyé pres de celle qu’il avait tant aimée.

Mais la vie, parfois si cruelle dans sa force, fut victorieuse de la mort consolatrice.

François se retourna vers la porte, et sans un cri, sans un gémissement, il s’en alla, tres lent et un peu courbé, comme s’il eut été fatigué a l’exces d’une de ces courses immenses qu’on fait dans les cauchemars.

Henri le suivit, – a distance.

Il ne s’inquiéta pas de Jeanne.

Qu’elle mourut, qu’elle vécut, il n’y songea pas.

Si elle vivait, elle était a lui maintenant ! Si elle mourait, eh bien, il avait du moins arraché de son esprit l’atroce tourment de la jalousie, l’horreur des nuits sans sommeil passées a compter leurs baisers, a imaginer leurs étreintes, a pleurer de rage !

Et ce fut dans cette solennelle et affreuse minute qu’Henri comprit toute l’étendue de sa haine contre son frere. Il le voyait écrasé… et il ne se sentit pas satisfait.

Il voulait encore autre chose !… Quoi ?… que François souffrît exactement la souffrance qu’il avait endurée, la meme !…

Et il le suivait avec une patience de chasseur, attendant le moment propice…

François, de son meme pas tranquille, allait droit devant lui, au hasard, sans choisir de chemin, sans hâte ni ralentissement ; non qu’il cherchât a briser le désespoir par la fatigue ; non meme qu’il réfléchît… les pensées informes se présentaient l’une apres l’autre a son esprit, sans qu’il essayât de les endiguer…

Cela dura des heures…

Un moment vint ou François s’aperçut qu’il faisait presque nuit.

Alors il s’arreta, remarqua qu’il se trouvait en pleine foret, et il s’assit au pied d’un châtaignier.

Alors aussi, la tete dans les deux mains, il pleura… longtemps, longtemps…

Alors, enfin, comme si ses larmes eussent emporté peu a peu la folie de son désespoir, il comprit que du monde lointain des pensées de mort, il revenait au monde des vivants.

Avec la conscience de soi-meme, il reconquit le souvenir exact de ce qui s’était passé… son amour, ses rendez-vous dans la maison de la nourrice, la scene avec le pere de Jeanne, le mariage de minuit, le départ, la défense de Thérouanne, la captivité, et enfin l’horrible catastrophe : il revécut tout cela !

Et alors, une question se dressa, flamboya dans son âme ulcérée :

« Celui qui me tue, qui est-ce ?… Celui qui me vole mon bonheur, qui est-ce ?… Misérable fou ! Je méditais de partir ! Et j’eusse gardé au cour cette plaie toujours saignante ! Oh ! connaître l’homme ! Le tuer de mes mains ! Le tuer !… »

C’était un cour généreux que François de Montmorency. Et pourtant, la pensée du meurtre le soulagea a l’instant… Ô cour humain !

Il se leva, respira, souffla bruyamment, et meme un demi-sourire livide détendit ses levres.

– Connaître l’homme ! Le tuer !… Le tuer de mes mains !…

Au moment ou il se relevait, François vit son frere pres de lui. Peut-etre François avait-il prononcé a haute voix les paroles qu’il croyait avoir pensées. Peut-etre Henri les avait-il entendues.

François ne fut pas étonné de voir son frere. Et simplement, comme s’il eut continué un entretien depuis longtemps commencé, il demanda :

– Raconte-moi comment les choses se sont passées.

– A quoi bon, frere ? Pourquoi te tourmenter ainsi d’un mal que rien ne peut guérir… rien !

– Tu te trompes, Henri ! Quelque chose peut me guérir, dit sourdement François.

– Quoi donc ? fit Henri presque railleur.

– La mort de l’homme !…

Henri tressaillit. Il pâlit un peu. Mais aussitôt une flamme étrange brilla dans ses yeux ; sa tete eut un mouvement de défi.

– Tu le veux ?

– Je le veux ! dit François. Tu m’avais juré de veiller sur elle… oh ! tais-toi !… pas de reproche, pas de récrimination de ma part ! Je constate voila tout… Mais toi, tu me dois un récit fidele du crime et le nom du criminel !… tu me dois cela, Henri ! Et au besoin, j’exige que tu parles !…

– De par ton affection de frere, ou de par ton droit seigneurial ?

– Par mon droit !

– J’obéis. A peine futes-vous parti, monseigneur, que la demoiselle de Piennes témoigna a l’homme combien peu elle vous, regrettait !…

– L’homme !… qui ?… Cela tout d’abord !… Le nom de l’homme !…

– Patience, monseigneur !… Peut-etre, des avant votre départ, l’homme avait-il partagé votre bonne fortune. Peut-etre était-il plus aimé que vous ! Peut-etre ne voulait-elle de vous que le nom et la fortune et la puissance que vous assurait votre qualité de fils aîné ! Oui, monseigneur, cela doit etre !

François retira sa main de sa poitrine, pour faire un geste. Henri remarqua que les ongles de cette main étaient rouges de sang Il continua :

– Maintenant que j’y pense, monseigneur, maintenant que l’heure est venue de dire toute la vérité, je ne me contente plus de conjecturer : j’affirme… Des avant vous, comprenez-moi bien, monseigneur, l’homme avait possédé Jeanne de Piennes… vous ne futes que le second !

Un rugissement gronda dans la poitrine de François. Et ce fut si terrible qu’Henri hésita.

François lui jeta un regard sanglant et dit :

– Parle…

– J’obéis, reprit Henri. Lors de votre départ, les relations entre l’homme et Jeanne de Piennes continuerent. Ils étaient libres désormais. Jeanne avait un nom, un titre. Vous absent, le mari parti, l’amant fut heureux au-dela de tout ce que je puis vous dire… Ce furent des nuits de délices…

– Silence, misérable ! hurla François a bout de forces.

– Bien. Je me tais !

– Non ! non ! Parle ! Parle !

– J’obéis. L’homme vous tenait de pres, monseigneur ! le jour ou il apprit votre arrivée, il fit ce que vous eussiez fait ! sa passion était satisfaite ; il ne voulut pas qu’une de vos maisons fut souillée plus longtemps : il chassa l’adultere ; il chassa, la ribaude !

François fut saisi d’un vertige : l’abîme était plus profond, plus insondable qu’il n’avait cru. Le regard qu’il attacha sur Henri fut celui d’un fou… Et Henri, la bouche crispée, le visage convulsé par la haine, la parole sifflante, acheva :

– Il ne vous faut plus que le nom de l’homme, monseigneur mon frere ? Le voici ! L’amant de Jeanne de Piennes, amant avant vous, monseigneur, s’appelle Henri de Montmorency…


Chapitre 7 PARDAILLAN

Ce n’était pas une comédie qu’avait jouée Henri en menaçant Jeanne de faire tuer la petite Loise : bien réellement, l’enfant était aux mains d’un homme ; bien réellement, cet homme guettait le signal ; bien réellement, il avait accepté de plonger sa dague dans la gorge de la pauvrette, si Henri, son maître, donnait le signal.

Cet homme était-il donc un tigre, selon l’expression meme d’Henri de Montmorency ?

Nous allons le présenter tel qu’il était, comme un type de l’époque : le lecteur jugera.

Il s’appelait Pardaillan, ou plutôt le chevalier de Pardaillan. Il était d’une vieille famille de l’Armagnac, qui, au XIIIe siecle, acquit la seigneurie de Gondrin, pres Condom. Cette famille se divisa en deux branches. La branche aînée fournit a l’histoire quelques noms connus : une de ces descendantes fut la célebre Montespan ; le duc d’Antin, qui a donné son nom a un quartier de Paris, descendait donc de cette branche dont un autre rameau se rattacha plus tard a la famille de Comminges.

La deuxieme branche demeure obscure et pauvre. Nous ne pouvons rien contre sa pauvreté ; mais quant a l’obscurité, nous espérons bien qu’elle se sera dissipée aux yeux de nos lecteurs, lorsque nous aurons raconté la vie étrange, fabuleuse et prestigieuse du héros extraordinaire qui bientôt, fera son apparition dans ce récit.

Le chevalier de Pardaillan, qui nous occupe pour le moment, appartenait donc a cette branche pauvre et obscure, dédaignée, oubliée de sa branche cousine. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, un reître vieilli sous le harnais de guerre, un de ces soldats d’aventure que connaissaient toutes les routes de France et des pays voisins, toujours sous la casaque, ayant chaud et soif l’été, ayant faim et froid l’hiver, battant, battu, couturé d’entailles, une immense rapiere aux talons, les yeux gris plissés, la moustache grise, la face ravinée par les pluies, cuite par le soleil, l’âme d’une prodigieuse naiveté exempte de scrupules ; ni bon, ni mauvais, ne connaissant que le bon gîte et la bonne hôtesse, jurant, sacrant, taillant et frappant d’estoc et de taille, toujours a la solde du plus payant et dernier enchérisseur…

Le connétable de Montmorency[3] , dans sa grande croisade au pays d’Armagnac, le ramassa, pauvre, gueux, sans sou ni maille, aux environs de Lectoure, se l’attacha, reconnut en lui une épée invincible, et le donna a son fils Henri. C’était l’usage alors, de placer pres des jeunes seigneurs de vieux capitaines qui gagnaient pour eux des victoires.

Lorsque le connétable partit pour sa campagne dans l’Artois et que François de Montmorency se fut élancé vers Thérouanne, le chevalier de Pardaillan demeura au manoir pres d’Henri. Dans le courant de cette année, Henri, prévoyant peut-etre qu’il aurait un jour besoin d’un dévouement aveugle, s’attacha a Pardaillan, s’employa a le conquérir par des dons, par sa faveur, par toutes les caresses qui pouvaient séduire un vieux soldat : Pardaillan devint sa chose, Pardaillan se fut fait pendre pour son maître, Pardaillan n’attendait qu’une occasion de mourir pour lui !

Un jour le vieux chevalier apprit la nouvelle qui venait de se répandre dans tout le manoir : Monseigneur François de Montmorency revenait !… Monseigneur arrivait !… Monseigneur serait la le surlendemain !…

Ce surlendemain, au matin, Henri, sombre, pâle, agité, l’emmena a Margency, lui montra la maison de la vieille nourrice et lui ordonna d’enlever Loise ; une heure apres, Pardaillan revenait au point ou l’attendait son maître : il tenait dans ses bras la pauvre toute petite créature, si faible, si merveilleusement jolie que son vieux cour tout racorni en éprouva une vague émotion.

Alors, Henri lui donna ses instructions que Pardaillan écouta en faisant la grimace. En meme temps, il lui glissa une bague ornée d’un magnifique diamant : le prix de l’horrible meurtre convenu !

Pardaillan se posta de façon a bien voir la fenetre d’ou devait venir l’abominable signal.

Henri pénétra dans la maison et attendit le retour de Jeanne. On sait la double et dramatique scene qui se produisit…

Pardaillan vit arriver François… il demeura les yeux fixés sur la fenetre, un peu pâle seulement, la fillette endormie dans ses bras ; c’était horrible…

Quand il vit sortir François, quand il vit Henri, a son tour, quitter la maison, Pardaillan eut un vaste et profond soupir de soulagement : le signal ne viendrait plus maintenant !… Et alors, qui se fut trouvé pres de lui l’eut entendu grommeler :

– C’est heureux que ce signal ne m’ait pas été donné ! Car j’eusse été obligé de désobéir, de me sauver, de reprendre la vie errante d’autrefois, avec une vengeance de Montmorency a mes trousses !… Et je suis bien vieux… bien las !… Allons, mademoiselle, faites la risette !… Quant au reste… ma foi, j’obéis !… Il n’y a pas de mal, je pense, a garder cette petite un mois ou deux, comme j’en ai reçu l’ordre…

Alors, tres doucement, le reître enveloppa l’enfant dans un pli de son manteau et s’éloigna. Il parvint a une maison basse qui s’élevait au pied de la grande tour du manoir et entra : un petit garçon de quatre ou cinq ans courut a sa rencontre, les bras ouverts.

– Jean, mon fils, dit Pardaillan, je t’amene une petite sour.

Et s’adressant a une paysanne qui filait au rouet :

– Eh ! la Mathurine, voici une petite fille a qui il faudra donner du lait… Et puis, pas un mot, s’il vous plaît, a âme qui vive ! Sans quoi… vous voyez bien cette jolie potence, la-haut sur le donjon ?… Eh bien, elle sera pour vous !

Verte de peur, la servante jura d’etre muette comme la tombe, prit la délicieuse petite créature dans ses bras, et s’occupa a l’instant de lui donner du lait, de l’installer…

Quant au petit garçon, il ouvrait de grands yeux pétillants d’astuce et d’intelligence. C’était un enfant admirablement bâti, dont chaque mouvement révélait la force d’un jeune loup et la souplesse d’un jeune chat.

C’était le fils du vieux routier, qui, habitant lui-meme le manoir, le faisait élever dans cette chaumiere ou il l’allait voir tous les jours. Ou Pardaillan avait-il eu ce fils ? De quelle dame en mal de galanterie l’avait-il eu ? C’était un mystere dont il ne parlait jamais…

Il le prit sur ses genoux, et dans son oil gris s’alluma une flamme de tendresse… Mais Jean, d’un geste volontaire, se débarrassa de l’étreinte paternelle, se laissa glisser a terre, courut a son petit lit ou la Mathurine avait déposé Loise, et saisit la frele fillette dans ses bras nerveux.

Loise ne pleura pas. Elle ouvrit tout grands ses doux yeux bleus. Elle eut une exquise risette… Jean trépigna, enthousiasmé :

– Oh ! petit pere ! oh ! la mignonne petite sour !…

Pardaillan se leva brusquement, les yeux plissés, et sortit tout pensif, songeant a la mere ! songeant a son désespoir, a lui, si son Jean disparaissait ! Et dans ses yeux qui jamais n’avaient pleuré, quelque chose comme un brouillard humide flotta un instant…

Une heure apres, Pardaillan était a Margency. Tantôt se glissant le long des haies, tantôt rampant, il s’approcha de la fenetre, regarda, écouta.

Et ce qu’il vit lui fit dresser les cheveux sur la tete.

Et ce qu’il entendit fit poindre sur ses reins cette froide sueur d’angoisse qu’il n’avait pas connue dans les batailles !

Oh ! les lamentations de l’amante a son réveil ! Les acces de fureur ! les crises de démence ou elle se maudissait de son silence, ou elle voulait courir, rejoindre François, tout lui dire !…

Et aussitôt la pensée de Loise égorgée l’arretait !… Si elle faisait un pas, Loise mourait.

Et la malheureuse râlait :

– Mais j’ai obéi, moi ! Je me suis tue ! Je me suis assassinée !… Il m’a promis de me rendre ma fille… n’est-ce pas qu’il a juré ?… Il me la rendra, dites ? Loise ! Loise !… Ou es-tu ?… Mon petit chérubin, tu ne mettras donc pas ce soir tes menottes adorées dans les cheveux de ta mere !… François, n’écoute pas ! Il ment ! Oh ! le misérable lâche ! Il ose toucher a cet ange ! Rends-moi ma fille, truand !… A moi !… A moi !… Loise, ô ma Loise, ma pauvre toute petite ! Tu n’entends donc pas ta mere ?…

Hélas ! que sont ces lignes froides et impassibles ! Ou est la musique qui pourra jamais traduire le douloureux lamento de la mere qui pleure son enfant perdue !…

Pardaillan, a écouter ces accents du désespoir humain dans ce qu’il a de plus auguste ; a voir cette figure ravagée, sanglante d’ecchymoses, de coups d’ongles, a saisir au passage ces regards de bete qu’on tue, tantôt furieuse a faire trembler vingt hommes, tantôt pitoyable a faire pleurer des bourreaux, Pardaillan frissonna longuement, claqua des dents, rivé a sa place, épouvanté de ce qu’il avait fait !…

Enfin, il se recula d’abord doucement, puis plus vite, puis se mit a courir comme un insensé.

Lorsqu’il arriva a la chaumiere de la Mathurine, il faisait nuit : c’était le moment ou François et Henri, la-bas, dans la foret, échangeaient des paroles dont chacune était un drame.

La Mathurine montra a son maître Loise qui dormait pres de son fils. Jean, de son petit bras, soutenait la tete si naivement confiante, d’une sublime confiance, de la fillette. Alors, doucement, pour ne pas la réveiller, il la prit, l’enveloppa soigneusement, et se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, il se retourna et d’une voix enrouée, il dit :

– Vous réveillerez Jean. Vous l’habillerez. Vous le préparerez pour un long voyage… que tout soit pret dans une heure… Ah ! vous irez dire a mon valet qu’il amene ici mon cheval tout sellé… avec mon porte-manteau…

Et Pardaillan, laissant la servante stupéfaite, reprit le chemin de Margency, avec, dans ses bras, la fille de Jeanne endormie, souriant de son divin sourire aux étoiles du ciel, et peut-etre a la pensée qui faisait palpiter le vieux reître !…

Jeanne, écrasée par l’horrible fatigue de son désespoir, la tete vide, somnolait fiévreusement sur un fauteuil, des paroles confuses aux levres, tandis que la vieille nourrice, en pleurant, rafraîchissait son front avec des linges mouillés.

– Allons, enfant, suppliait la vieille femme, allons, pauvre chere demoiselle, il faut vous coucher… Jésus, prenez pitié d’elle et de nous tous !… Notre demoiselle va trépasser… Allons, mon enfant !…

– Loise ! murmurait la mere. Elle vient !… elle vient !…

– Pauvre martyre ! Oui, oui ! Elle vient, votre Loise… Allons… laissez-moi vous coucher… venez…

– Je vous dis qu’elle vient !… Loise ! ma fille, viens endors-toi dans mes bras…

A ce moment, Jeanne s’éveilla tout a coup, avec un cri déchirant. Elle se souleva, repoussa la nourrice et bondit a la porte en hurlant :

– Loise ! Loise !

– Folle ! Jésus ! Sainte Vierge ! Pitié pour elle !… Folle, hélas !…

– Loise ! Loise ! répéta Jeanne d’une voix éclatante.

Et a cet instant, une grande ombre parut ; Jeanne, d’un geste frénétique, lui arrachait quelque chose que cette ombre portait dans ses bras ; ce quelque chose, elle l’emportait avec un mouvement de voleuse, le déposait sur le fauteuil, et elle se jetait a genoux… et déja, sans un mot, sans une larme, sans songer a embrasser sa fille, avec la dextérité instinctive de ses mains tremblantes, elle déshabillait rapidement l’enfant…

Seulement elle bredouillait :

– Pourvu qu’elle n’ait pas de mal, a présent ! pourvu qu’on ne lui ait pas fait mal… voyons ça, voyons…

En un instant, l’enfant fut toute nue, heureuse, comme les bébés, de remuer bras et jambes dans un fouillis frais et rose.

Avidement, gloutonnement, la mere la saisit, l’examina, la palpa, la dévora du regard depuis les cheveux jusqu’aux ongles des pieds…

Alors, elle éclata en sanglots…

Alors, elle l’empoigna…

Alors, elle couvrit son corps de baisers furieux, les épaules, la bouche, les yeux, au hasard des levres, les fossettes des coudes, les mains, les pieds, tout, toute sa fille.

L’enfant pleurait, se débattait…

La mere sanglotante, ivre du délire de sa joie, murmurait passionnément :

– Pleure, crie, ah ! crie, méchante ! c’est ça ! c’est bon, va ! crie, adorée ! C’est ici… c’est bien toi, dis ! oui, c’est toi ! C’est ma petite Loise ! Hou, la vilaine ! est-il permis de pleurnicher ainsi ! Tiens, encore ce baiser, ange de ta mere… et puis encore celui-ci !… Croyez-vous qu’elle en a une voix… Voyons, ce sont bien tes yeux, tes chers yeux de ciel, c’est bien ta bouche, dis, ce sont bien tes petits pieds… Allons, bon… tire-moi les cheveux, maintenant ! A-t-on jamais vu une pareille méchante ! Écoutez… regardez si on ne dirait pas un ange… C’est un ange, vous dis-je, Loise… petite Loise… c’est votre mere qui est la… Loise… ma fille… Dire que c’est ma fille qui est la !

Pardaillan regardait cela.

Il en était comme hébété, voulant s’en aller, ne pouvant pas.

Brusquement, la mere, toujours a genoux, toujours sanglotante, se tourna vers lui, se traîna vers lui, sur ses genoux, saisit ses mains, les baisa…

– Madame ! Madame !…

– Si ! si ! je veux embrasser vos mains ! c’est vous qui me ramenez ma fille ! Qui etes-vous ? Laissez ! Je puis bien baiser vos mains qui ont porté ma fille ! Votre nom ? Votre nom ! Que je le bénisse jusqu’a la fin de mes jours !…

Pardaillan fit un effort pour se dégager.

Elle se releva, courut a sa fille, la serra dans ses bras, toute nue, puis la tendit a Pardaillan, et plus calme :

– Allons, embrassez-la !…

Le vieux routier tressaillit, leva sa toque, et doucement, timidement, baisa l’enfant au front.

– Votre nom ? répéta Jeanne.

– Un vieux soldat, madame… aujourd’hui ici… demain ailleurs… peu importe mon nom…

Et tandis qu’il parlait, le front de Jeanne se plissait… l’amertume de son désespoir lui revenait… avec un flot de haine pour le misérable qui s’était fait le complice d’Henri de Montmorency.

– Comment avez-vous ramené ma fille ? fit-elle soudain.

– Mon Dieu, madame, c’est bien simple… une conversation surprise… j’ai vu un homme qui emportait une fille… je le connaissais… je l’ai interrogé… voila tout !

Pardaillan rougissait, pâlissait, bredouillait.

– Alors, reprit-elle, vous ne voulez pas me dire votre nom, pour que je le bénisse ?

– Pardonnez-moi, madame… a quoi bon ?…

– Alors !… Dites-moi le nom de l’autre !…

Pardaillan sursauta.

– Le nom de celui qui a enlevé la petite ?

– Oui ! Vous le connaissez ! Le nom du misérable qui a accepté de tuer ma fille ?

– Vous voulez que je vous dise son nom… moi !…

– Oui ! Son nom !… que je le maudisse a jamais !…

Pardaillan hésita une minute. Il cherchait un nom quelconque. Et subitement une pensée profonde descendit dans les obscurités de cette conscience, pensée de remords, et aussi pensée rédemptrice…

Un peu pâle, il murmura :

– Eh bien, tenez, madame, vous avez raison…

– Le nom de l’infâme !

– Il s’appelle le chevalier de Pardaillan !…

Le vieux reître jeta le nom d’une voix sourde, et s’enfuit, peut-etre pour ne pas entendre la malédiction qui éclatait sur les levres de la mere…


Chapitre 8 LA ROUTE DE PARIS

Dans la foret de châtaigniers, sous la haute futaie, le soir qui descendait sur la vallée de Montmorency était déja la nuit. Henri, en proférant l’épouvantable calomnie ou il s’accusait lui-meme pour mieux perdre Jeanne, Henri regarda avidement son frere. Il ne vit qu’une face blafarde d’ou giclait le double éclair d’un regard insensé.

Henri s’attendait a des blasphemes, a des imprécations.

Tout a coup, il ploya légerement : la main de François venait de s’abattre sur son épaule. Et François disait :

– Tu vas mourir !

D’un prodigieux effort, Henri s’arracha a l’étreinte, et bondit en arriere.

Au meme instant, il tira son épée et tomba en garde.

– Vous voulez dire, mon frere, que l’un de nous va mourir ici !

– Je dis que tu vas mourir ! répéta François.

Et sa voix était si glaciale qu’on eut dit en effet le souffle de la mort et qu’Henri vacilla sur ses jambes.

François, d’un geste lent, sans hâte, dégaina…

L’instant d’apres, les deux freres étaient en garde l’un devant l’autre, les épées croisées, les yeux dans les yeux. Et dans ce double regard phosphorescent comme certains regards de fauves, il y avait un choc furieux de haine et de désespoir.

La nuit était profonde.

Ils se voyaient a peine. Mais ils se devinaient. Et l’éclat de leurs yeux les guidait.

Chose étrange, et presque fantastique ! Tandis qu’Henri, tout entier au duel, tâtait le fer, essayait des feintes et se fendait meme a deux ou trois reprises, François paraissait absent du combat. Son bras et son oil, par longue habitude, guidaient son épée. Mais lui songeait, et sa songerie était vraiment affreuse :

« Ainsi, c’est mon frere ! Je ne pensais pas que cela fît tant souffrir d’etre trahi par un frere ! J’imaginais que la trahison de cette femme avait porté mon désespoir a ses dernieres limites !… Eh bien, non ! Il me restait a apprendre cette monstruosité… le nom de l’amant ! Pourquoi ne suis-je pas mort tout a l’heure ? Pourquoi ne me suis-je pas arraché la langue plutôt que de demander ce nom ?… Je vais le tuer… soit ! mais moi, si je puis vivre, qui me guérira de l’abominable souffrance de savoir que celui qui me trahissait, c’était mon frere ! »

Henri se fendit a fond, l’épée toucha François légerement a la gorge, une goutte de sang parut…

Et lentement, un revirement se fit dans l’esprit de François.

Nous disons lentement, car dans cette minute-la, les secondes étaient comme des heures.

Il en vint a ne plus voir que les yeux d’Henri. Il oublia – peut-etre s’y efforça-t-il – que c’était son frere. Il n’eut plus que la sensation d’etre en présence de l’amant de Jeanne.

Cela devint tres net et tres fort.

Alors, une sorte de rugissement gronda dans sa poitrine. Il serra plus nerveusement la garde de son épée, et, en trois pas successifs, brefs et rapides, il marcha.

Les deux épées s’engagerent a fond. Le corps a corps commença.

Pendant une seconde ou deux, il n’y eut plus que le cliquetis de l’acier, le souffle rauque des deux respirations, puis un bref juron d’Henri, puis encore un temps de silence… et puis, tout a coup, un soupir, un cri, le bruit sourd et lourd d’un corps qui tombe tout d’une masse…

L’épée de François venait de traverser le côté droit de la poitrine d’Henri, au-dessus de la troisieme côte.

François mit un genou en terre.

Il s’aperçut qu’Henri vivait encore.

Brusquement, il tira sa dague, et d’un geste furieux la leva…

– Meurs, gronda-t-il, meurs, misérable !…

A cette seconde, une lueur rougeâtre éclaira le visage livide d’Henri.

– Mon frere ! Mon frere ! murmura François d’une voix de fou, comme si, vraiment, il eut alors seulement reconnu son frere.

D’un geste d’épouvante, il jeta loin de lui la dague qu’il tenait levée. Et tout le souvenir de la scene hideuse lui revint : ce frere !… c’était lui-meme ! c’était lui qui l’avait trahi ! c’était lui qui l’avait torturé tout a l’heure ! c’était lui qui avait proclamé sa trahison.

Il se releva et détourna la tete.

Alors il vit deux bucherons dont la cabane s’élevait a quinze pas, et qui étaient accourus, une torche de résine a la main, attirés par le choc des épées…

Incapable de prononcer un mot, François, d’un geste tragique, leur montra le corps de son frere… !

Puis, lent et courbé, comme au moment ou il était sorti de la maison de la nourrice, il s’en alla, sans hâte, sans tourner les yeux vers celui qui avait été son frere…

Deux heures plus tard, François arriva au manoir.

Le chef du poste au pont-levis jeta un faible cri de surprise et d’effroi en le voyant. Et il montra a un officier les cheveux du fils aîné du connétable.

Ces cheveux, noirs le matin, étaient maintenant tout blancs comme des cheveux de vieillard.

– Monseigneur, dit l’officier, nous avons fait préparer votre appartement, et…

– Qu’on m’amene un cheval, interrompit François d’une voix rauque a peine intelligible.

– Monseigneur ne s’arrete donc pas au manoir ? demanda timidement l’officier.

– Mon cheval ! répéta Montmorency en frappant du pied.

Quelques instants plus tard, un valet amenait une monture, et l’officier tenant l’étrier demandait :

– Monseigneur sera sans doute bientôt de retour !…

François sauta en selle, et répondit :

– Jamais !

Aussitôt, il rendit la main et, des qu’il fut hors de l’enceinte, piqua furieusement et disparut.

– François ! François ! François !

Ce triple appel désolé, enivré, haletant, retentit a cette seconde meme, et une femme apparut, tenant un enfant dans ses bras.

Mais sans doute Montmorency n’entendit pas ce cri déchirant, car il ne se retourna pas. Et le bruit du galop de son cheval s’éteignit dans le lointain.

La femme, alors, s’approcha du groupe de soldats et d’officiers éclairés par des torches, qui avaient salué le départ de leur maître et assisté avec étonnement a cette sorte de fuite.

– Ou va-t-il ? demanda-t-elle d’une voix brisée.

L’officier reconnut la demoiselle de Piennes. Il se découvrit et répondit :

– Qui le sait, madame !…

– Quand reviendra-t-il ?…

– Il a dit : Jamais !

– Par la… ou cela conduit-il ?

– Route de Paris, madame.

– Paris. Bon !…

Jeanne se mit aussitôt en chemin, serrant nerveusement dans ses bras Loise endormie.

Au moment ou sa fille lui avait été rendue, Jeanne, apres la premiere heure d’enivrement, apres le départ de Pardaillan, avait pris aussitôt la route de Montmorency, toute seule avec son enfant, malgré les efforts de la vieille nourrice pour l’accompagner. Maintenant qu’elle tenait sa Loise, on ne la lui arracherait plus, dut-elle ne jamais la quitter une seconde ! Et maintenant, elle pouvait parler, dire toute la vérité a François, démasquer l’infâme !

– Cher époux !… Cher amant !… Toi pour qui je donnerais ma vie !… Comme tu as du me maudire !… Mais ce n’est rien, cela ! Comme tu as du souffrir !… Oh ! toutes les heures de mon existence consacrées a ton bonheur pour racheter cette journée ou j’ai brisé ton cour !… Moi !… moi qui t’adore !… Mais tu me comprends bien, mon François ? Et tu m’approuves, n’est-ce pas ?… Si j’avais dit un seul mot, ta fille mourait !… Oh ! mon François ! dire que tu ne sais pas ! que tu ne connais pas ta fille !… Comme tu vas etre heureux, mon cher époux ! Comme tes chers bons yeux vont se voiler de douces larmes quand je vais te dire : « Tiens, embrasse ta petite Loise !… »

Elle marchait, marchait vite, de plus en plus vite, vers le manoir, en bredouillant ces fiévreuses paroles et d’autres encore.

Lorsqu’elle fut a cent pas de la grande porte, elle vit un rassemblement d’hommes d’armes, des torches, un cavalier qui s’élançait au galop.

– C’est lui ! c’est lui !…

Elle s’élança dans un dernier effort, mit toute son âme dans l’appel qui jaillit de ses levres…

Trop tard !… Trop tard de quelques secondes !…

Elle interrogea l’officier. François avait pris la route de Paris. C’est bien ! Elle irait a Paris ! Plus loin, s’il le fallait ! Tant que ses pas pourraient la porter ! jusqu’au bout de l’Île-de-France et de ces pays lointains !…

Forte de son amour d’amante et de son amour de mere, Jeanne s’enfonça dans la nuit, sous les grands arbres de la foret, que les rafales de mars courbaient en salutations majestueuses entrevues dans l’ombre.

Une indicible exaltation la soutenait.

Elle n’avait pas peur : ni de la nuit profonde, ni des mystérieuses obscurités qu’elle côtoyait, ni des maraudeurs qui infestaient les routes et tenaient la vie humaine pour non-valeur…

Elle marchait d’un bon pas, son enfant dans les bras, et elle ne songeait meme pas qu’elle n’avait pas un vetement de rechange, qu’elle ne possédait pas un écu, qu’elle ignorait Paris… elle ne songeait a rien… elle marchait comme dans une extase, le regard brillant fixé sur l’image de l’amant.

 

Environ une heure apres le départ de François de Montmorency, des bucherons apporterent sur une civiere le corps ensanglanté de son frere Henri. Il y eut un grand bruit, grandes allées et venues effarées dans le manoir. Henri fut porté dans son appartement, et le chirurgien du château sonda la blessure.

– Il vivra, dit-il. Mais de six mois, il ne pourra se lever d’ici.

Les bucherons avaient reconnu François au moment du duel.

Mais l’événement leur parut si étrange et si redoutable qu’ils ne voulurent rien dire.

On supposa donc que le deuxieme fils du connétable avait du etre attaqué par des routiers. Bien rares furent ceux qui, au fond de leur pensée, oserent établir un rapprochement entre cette aventure et le départ précipité de François.

Ce fut vers la meme heure que le chevalier de Pardaillan quitta Montmorency. Il ignorait ce qui venait de se passer au manoir. Mais l’eut-il su qu’il fut parti quand meme. En effet, Pardaillan connaissait admirablement Henri de Montmorency, et savait qu’il n’y avait pas de pitié a attendre de lui.

– En somme, grommelait-il, en rendant l’enfant j’ai trahi mon illustre et vindicatif seigneur. Tudiable ! C’est qu’il adore voir un corps se balancer au bout d’une corde, ce digne maître ! Et bien que je sois gentilhomme, le drôle ne se generait pas pour essayer autour de mon col le chanvre neuf de la grande tour ! Or ça, détalons, et tâchons de mettre en mon col et ledit chanvre un nombre respectable de toises et de lieues !

Ayant ainsi raisonné, ayant soigneusement examiné la ferrure de son cheval et bourré son porte-manteau, le chevalier de Pardaillan se mit en selle, plaça devant lui son petit Jean, salua le manoir d’un grand geste héroique et railleur, et se mit en route d’un bon trot, dans la direction de Paris.

Bientôt il pénétra dans la foret qui s’étendait alors presque jusqu’aux portes de Paris et dont les derniers bouquets ombrageaient les collines de Montmartre.

Au bout d’un bon temps de trot de vingt minutes, le cavalier crut apercevoir une ombre a deux pas de son cheval, et au meme instant, celui-ci fit un brusque écart, puis s’arreta net.

Pardaillan se pencha, distingua une femme, et presque aussitôt la reconnut. Il tressaillit.

Jeanne, cependant, continuait a marcher. Peut-etre n’avait-elle pas entendu venir le cavalier.

– Madame…, fit doucement le routier.

Jeanne s’arreta.

– Monsieur, dit-elle, je suis bien sur le chemin de Paris ?

– Oui, madame. Mais vraiment… vous allez ainsi, toute seule, en foret, par la nuit ?… Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie ?…

Elle secoua la tete, murmura un faible remerciement.

– Quoi ! vous voulez etre seule ? reprit le cavalier.

– Seule, oui. Je ne crains rien.

Et elle se mit en marche.

Pardaillan la contempla une minute avec un étonnement melé de compassion. Puis, haussant les épaules comme pour signifier qu’il ne pouvait rien en ce drame, il reprit le trot. Mais il n’avait pas fait cent pas qu’il revint rapidement sur Jeanne.

– Mais, madame, reprit-il, avez-vous au moins des parents a Paris ? Savez-vous ou vous irez ?

– Non… Je ne le sais pas…

– Mais vous avez sans doute de l’argent ?… Ne vous offensez pas, je vous prie…

– Vous ne m’offensez pas… Je n’ai pas d’argent… Merci de votre sollicitude, qui que vous soyez…

Un violent combat parut se livrer dans l’esprit du cavalier qui maugréa, pesta, jura tout bas, puis prenant une soudaine résolution, se pencha vers Jeanne, déposa sur la poitrine de la petite Loise un objet brillant, et s’enfuit au galop apres avoir murmuré ces mots :

– Madame, ne maudissez pas trop le chevalier de Pardaillan… c’est un de mes amis !

Jeanne reconnut alors que le cavalier était l’homme qui lui avait rendu sa petite Loise. Et, ayant examiné l’objet brillant, elle vit que c’était un magnifique diamant enchâssé dans une bague.

Ce diamant, c’était celui qu’Henri de Montmorency avait donné a Pardaillan pour payer l’enlevement de la petite Loise !…


Chapitre 9 L’IMMOLATION

Le connétable de Montmorency, d’un pas agité, se promenait dans la vaste salle d’honneur de son hôtel, a Paris. Ses gentilshommes disséminés sur les banquettes, ou debout par groupes, se racontaient a voix basse et craintive d’étranges choses.

Tout d’abord que le connétable s’étant penché tout a l’heure a une fenetre, avait vu une femme debout devant le grand portail de l’hôtel, exténuée, paraissait-il, tres pâle et un enfant dans les bras. Et le connétable avait donné l’ordre d’aller chercher cette femme et de l’introduire : elle attendait maintenant dans un cabinet voisin.

Ensuite, que le fils du connétable, que l’on croyait mort, était arrivé soudain dans la nuit, qu’il avait eu une longue et orageuse entrevue avec son pere, et qu’il était reparti pour une destination inconnue.

Que la nouvelle venait d’arriver de Montmorency que le deuxieme fils du connétable, Henri, avait été attaqué dans la foret et grievement blessé.

Enfin, que Sa Majesté Henri II devait, ce jour-la meme, a quatre heures, faire une visite a son grand ami, au chef de ses armées. On en concluait qu’une nouvelle campagne se préparait.

L’innombrable domesticité de l’hôtel s’activait a tout mettre en bel ordre pour faire honneur au royal visiteur. Car il était déja deux heures, et le roi passait pour tres ponctuel.

C’était une seigneuriale demeure que cet hôtel de Montmorency, situé presque en face du Louvre, non loin du bac du Port-aux-Passeurs. Il y régnait ce luxe grandiose de cette époque ou Richelieu n’avait pas encore domestiqué la noblesse, ou les seigneurs féodaux, presque rois par la force, étaient souvent plus que rois par la richesse.

Il y avait donc, dans la grande salle d’honneur, plus de soixante gentilshommes de la maison du connétable : une véritable cour que le vieux politique n’était pas fâché d’étaler aux yeux d’Henri II, qui, certainement, n’en amenerait pas autant avec lui, tout roi de France qu’il était.

Mais a ce moment-la, ce n’était pas a cela que songeait le connétable.

Plus d’une fois déja, il s’était avancé jusqu’a la porte de ce cabinet ou on avait introduit la femme.

Et toujours il avait reculé, frappant du pied avec colere, reprenant sa promenade dans le demi-silence de la salle d’honneur.

Enfin, il parut se décider, poussa brusquement la porte, et entra.

Au milieu du cabinet, la femme, debout, attendait. Elle avait déposé son enfant endormi dans un fauteuil, et, appuyée au dossier, le contemplait…

Le connétable fit deux pas, s’arreta devant elle, les touffes grises de ses sourcils froncés, hérissés.

Rudement, il demanda :

– Que voulez-vous, madame ?

Une sorte d’angoisse terrifiée convulsa le visage pâli de la femme, qui murmura :

– Monseigneur…

– Oui, reprit le connétable avec plus de rudesse encore, ce n’est pas moi que vous attendiez, n’est-ce pas ? Au lieu du fils que l’on espere encore séduire par de mielleuses paroles, c’est le pere inexorable qui paraît ! Et cela vous déconcerte, n’est-ce pas ?

Jeanne de Piennes releva son douloureux visage :

– Monseigneur, dit-elle d’une voix tremblante, il est vrai que j’espérais voir François… mais une femme de ma race ne peut se déconcerter a se trouver en présence du pere de son époux !

– Votre époux ! gronda le connétable en serrant les poings. Croyez-moi, je vous engage a ne point invoquer ce titre devant moi ! François m’a tout raconté cette nuit. Tout, entendez-vous bien ! Je sais que vous et votre pere avez été assez habiles pour arracher a la faiblesse de mon fils un mariage. Quel mariage, d’ailleurs ! nocturne et honteux comme un vol !…

Un cri de Jeanne arreta le vieux soudard. Pourpre d’indignation, elle étendit le bras avec un indicible geste de dignité, charmante chez cet etre de grâce et de beauté.

– Vous mentez, monsieur ! dit-elle avec un calme étrange.

– Par le Ciel ! que dit-elle la ?…

-Je dis, monsieur, que vous avez seulement l’habit d’un gentilhomme ! Je dis que votre couronne de cheveux blancs ne vous mettrait pas a l’abri du soufflet vengeur, si mon pere, lentement assassiné par vous, se trouvait pres de moi ! Je dis que vous parlez a une femme qui porte votre nom, monsieur !

L’accent de ces paroles avait été en se haussant pour ainsi dire, depuis la simple dignité de la femme offensée jusqu’a la majesté d’une reine.

Montmorency, étonné, rougit, pâlit et parut un instant balancer pour jeter un ordre… Puis le vieux chef des armées du roi s’inclina profondément. Il était dompté.

– Monseigneur, reprit alors Jeanne en comprimant la violente agitation de son sein, vous m’avez dit tout a l’heure que vous saviez tout !… Je n’ai que trop bien compris l’accusation douloureuse que contiennent ces paroles… Eh bien, monseigneur, puisque la fatalité m’amene devant vous, je dois ! Non, monseigneur, vous ne savez pas tout ! Vous ignorez l’affreuse vérité, comme l’ignore mon maître et mari, comme l’ignore l’époux de mon cour, l’homme a qui j’ai donné ma vie, a qui je voulais éviter une larme au prix de mon sang !… Cette vérité, monseigneur, vous devez l’entendre pour mon honneur, pour le bonheur de François, pour la vie de l’innocente créature qu’abrite votre toit en ce moment… l’enfant de notre amour !

Étonné par la noblesse du geste et par la douleur de l’accent, fasciné par tant de beauté et de simplicité, subjugué par l’autorité et la grâce qui émanaient de Jeanne, le vieux Montmorency, pour la deuxieme fois, s’inclina.

– Parlez donc, madame, dit-il.

Et en meme temps, ses yeux se porterent sur la petite Loise endormie.

Jeanne saisit ce regard au vol. Quelque chose comme une aube d’espoir illumina son âme. Avec ce mouvement d’orgueil qu’ont toutes les meres, elle prit la mignonne créature dans ses bras, l’embrassa longuement, et avec une timidité douloureuse, avec un sourire mouillé de pleurs, la tendit au formidable aieul.

Peut-etre, a cette fugitive minute, le cour de Montmorency fut-il attendri !

Il eut un geste vague des bras comme pour saisir l’enfant, et il demanda :

– Comment s’appelle-t-il ?…

– Elle s’appelle Loise ! dit Jeanne, palpitante de tendresse et d’espoir.

Une moue dédaigneuse plissa les levres du connétable. Une fille !… Cela ne comptait pas aux yeux de cet ancetre féodal !… Ses bras retomberent. Jeanne sentit un froid de glace peser sur ses épaules. Elle recula en pâlissant, tandis que lui reprenait :

– Je vous promets, madame, de vous écouter maintenant !… Parlez donc sans crainte, et exposez-moi cette vérité dont vous vouliez m’entretenir.

Jeanne comprit que le lien qui était en train de se former d’elle a Montmorency venait de se briser.

Mais une femme qui aime recele dans son cour des forces qui sont pour l’homme un sujet de stupéfaction. Elle rassembla toute son énergie, et entreprit de se justifier aux yeux du pere de François.

Avec cette voix qui était comme une mélodie d’un charme a la fois délicat et puissant, avec cette poésie naturelle qu’elle puisait dans son amour, elle dit ses premieres rencontres avec François, l’irrésistible tendresse qui les avait poussés l’un vers l’autre, leurs aveux, puis la faute, puis la scene du mariage nocturne, les menaces d’Henri, la naissance de Loise, et enfin l’effroyable supplice final ou son cour d’amante et de mere avait été broyé…

Elle dit tout, n’omit aucun détail ; le vieux Montmorency l’écouta sans prononcer une parole, le visage fermé, raidi dans une attitude glaciale.

Jeanne se tut, palpitante ; son regard ardent chercha en vain les yeux du connétable pour y lire une émotion.

Dans un mouvement de désespoir, elle se laissa tomber a genoux et joignit les mains, tandis qu’elle essayait de refouler les sanglots qui la secouaient…

– Monseigneur, je vois que je ne vous ai pas convaincu ! Malheureuse ! Je n’ai pas su trouver l’accent de la vérité. Et pourtant, je jure que j’ai bien dit la vérité… je le jure sur mon âme… je le jurerais sur l’Évangile… ou plutôt, tenez, je le jure sur la tete de ma fille !… Vous ne pensez pas, monseigneur, que je voudrais attirer une malédiction sur ma petite Loise ? Non n’est-ce pas ?… Eh bien, alors, pourquoi ne me croyez-vous pas… pourquoi vous taisez-vous ?… Oh ! monseigneur… vous etes le pere de François… Loise est votre petite-fille… un peu de pitié pour la mere !… Et vrai, je vous assure que je n’en puis plus…

Pendant qu’elle parlait ainsi, d’une voix si triste et si brisée qu’on voyait bien vraiment que cette pauvre jeune femme était a bout de forces et avait besoin d’un peu de pitié, Montmorency réfléchissait.

Son oil se plissait, son esprit, indifférent a ce drame lamentable, cherchait une ruse…

– Relevez-vous, madame, dit-il enfin. Je suis convaincu que vous dites la vérité…

– Oh ! s’écria Jeanne avec exaltation. Loise est sauvée !…

Ce cri de la mere troubla un instant l’âme obscure du guerrier. Mais aussitôt il se remit et reprit :

– J’ignorais d’ailleurs tout ce que vous venez de raconter touchant mon fils Henri. François ne m’en a point parlé (il mentait), et, tout a l’heure, en vous disant que je savais tout, je faisais seulement allusion a ce mariage secret qui m’a gravement offensé dans mon autorité paternelle et dans nos intérets de famille. Ce mariage est impossible, madame !

– Ce mariage, murmura Jeanne frappée au cour, n’est ni possible ni impossible : il est. Voila tout !…

Une bouffée de colere enflamma le visage du connétable. Des paroles violentes se presserent sur ses levres ; mais il dompta sa colere, il refoula ses paroles, parce que sa pensée était plus violente encore.

Avec une tranquillité qui fit frissonner la jeune femme, il tira de son pourpoint deux parchemins et en déroula un.

– Lisez ceci, dit-il.

Jeanne parcourut d’un trait le parchemin. Elle devint livide. Un tremblement d’épouvante l’agita, et incapable d’articuler un mot, ou de pousser une plainte, elle tourna vers le terrible pere de François un de ces regards comme les moutons doivent en jeter au boucher lorsqu’il leve son couteau.

Le papier ne contenait que quelques lignes, qui se terminaient par la formule inventée et inaugurée par François 1er. Ces lignes, les voici :

Ordre est donné a notre prévôt, messire Tellier, de se saisir de la personne de François, comte de Margency, aîné de la maison de Montmorency, colonel de notre infanterie suisse, et de le conduire en notre prison du Temple ou il demeurera jusqu’a ce qu’il plaise a Dieu de l’appeler a Lui. Nous le voulons et mandons ainsi a notre prévôt et tous officiers de notre prévôté, car tel est notre bon plaisir. »

– Monseigneur ! oh ! monseigneur ! bégaya enfin Jeanne, que vous a fait François ? Oh ! vous voulez m’éprouver, m’effrayer ! Ceci est horrible !… La prison perpétuelle !… ô mon François !…

– Madame, dit Montmorency, avec un calme sinistre, ce parchemin n’est pas signé encore. Je suis, madame, connétable des armées du roi et grand-maître de France. Dans quelques instants, le roi sera dans cet hôtel. Je n’aurai qu’a lui présenter ce papier, et a lui dire : « Plaise a Votre Majesté d’apposer sa griffe au bas de ce parchemin. » Et demain, madame, commencera la prison… la nuit éternelle pour celui que vous aimez.

– Oh ! c’est affreux ! Ma raison s’égare ! Mais que vous a-t-il fait, seigneur ? Que vous a-t-il fait ?

– Il vous a épousée : la est son crime…

– Son crime ! balbutia l’infortunée dont la raison, vraiment, s’égarait… Oh ! monseigneur, ne punissez que moi ! Grâce pour François ! Dieu juste ! Dieu de bonté ! Il n’est donc ni juste ni pitié ici-bas ! Tenez, monseigneur, tuez-moi, puisque c’est un crime que d’aimer…

Une flamme s’alluma dans l’oil du vieux Montmorency qui, froidement, continua :

– Maintenant, madame, voici un deuxieme parchemin. C’est un acte de renonciation volontaire a votre mariage…

– Non ! non ! oh ! non ! pas cela ! haleta Jeanne dans un cri déchirant. Tuez-moi ! mais pas cela !…

– Je sais combien un divorce est chose grave, et qu’il est difficile de faire casser un mariage. Mais, le roi aidant…

– Grâce ! Pitié ! Justice, monseigneur ! cria Jeanne en tombant a genoux.

– La bonne volonté de notre Saint-Pere nous est acquise… vous n’avez qu’a signer…

– Pitié ! oh ! laissez-moi mon François ! laissez-moi l’aimer !

– Signez, madame, et le Saint-Pere cassera le mariage…

– Ma fille, monseigneur ! La fille de François ! Vous lui volez son pere !… Vous lui arrachez son nom !…

– C’en est assez, madame. Tout a l’heure, je présenterai l’un ou l’autre de ces deux parchemins au roi. François sera demain au Temple si, des ce soir, je ne puis expédier a Rome votre renonciation. Signez et vous le sauvez…

– Grâce ! Grâce ! sanglota l’épouse martyre. Non ! non ! jamais !…

– Le roi ! Le roi ! Vive le roi !…

Des cris éclataient dans la cour d’honneur. Une fanfare de trompettes retentit. On entendit les pas précipités des gentilshommes qui couraient au-devant d’Henri II. La porte s’ouvrit violemment et un homme cria :

– Monseigneur ! Monseigneur ! voici Sa Majesté !…

– Adieu, madame, dit lentement Montmorency. Déchirez cette renonciation. Moi, je vais faire signer au roi l’ordre d’emprisonner mon fils !…

– Arretez ! je signe ! râla la martyre.

Et elle signa !… Puis elle tomba a la renverse, tandis qu’un de ses bras, dans un geste instinctif et sublime, cherchait encore a protéger Loise…

Le connétable fondit sur le parchemin, le saisit, le cacha dans son pourpoint, et de son pas lourd d’écraseur de cour, de tueur d’hommes et de femmes, se porta a la rencontre d’Henri II.

Dans la cour, les cris de joie éclataient furieusement :

– Vive le roi ! Vive le roi ! Vive le connétable !…


Chapitre 10 LA DAME EN NOIR

Le mariage secret de François de Montmorency et de Jeanne de Piennes fut cassé par le pape. Les mémoires du temps font grand bruit de cet événement et disent que la chose n’alla pas sans de grandes difficultés que surmonta l’opiniâtre volonté d’Henri II.

En l’année 1558, François de Montmorency, maréchal des armées royales, épousa Diane de France, fille naturelle du roi. Quinze jours avant l’époque fixée pour la cérémonie, il alla trouver la princesse.

– Madame, lui dit-il, je ne sais quels sont vos sentiments a mon égard. Pardonnez-moi la franchise brutale de mon langage : je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais…

La princesse écoutait en souriant.

– On nous marie, continua François. En acceptant l’insigne honneur de devenir votre époux, j’obéis au roi et au connétable, qui veulent cette union pour des raisons politiques ; mais le jour ou Mgr l’archeveque bénira notre union, mon cour sera absent de la cérémonie. Je vous offense, je le sais…

– Non pas, monsieur le maréchal, fit vivement Diane. Continuez donc, je vous prie, en toute loyauté…

– Si mon cour était libre, dit alors François, il serait a vous ; car vous etes belle parmi les plus belles. Mais…

– Mais votre cour est a une autre ?…

– Non, madame ! Et je me suis mal exprimé : mon cour est mort, voila tout !… Et si moi-meme je vis encore, ce n’est pas faute d’avoir ardemment cherché la mort sur les champs de bataille…

Ses yeux s’obscurcirent. Et avec un sourire navrant, il ajouta :

– Il paraît qu’elle ne veut pas de moi… Voici donc, madame et princesse, la vérité tout entiere, si cruelle qu’elle soit a dire pour moi : notre mariage ne peut-etre que l’union de deux noms. Si l’amitié la plus fidele et la plus ardente, si une affection fraternelle de tous les instants, si un dévouement aveugle peuvent balancer l’absence d’amour, je vous offre humblement cette amitié et ce dévouement… Maintenant, madame, que je vous ai parlé avec toute la sincérité d’une loyauté que nul jusqu’ici n’a pu suspecter, j’attends votre décision…

Diane se leva.

C’était une grande belle femme qui ne manquait ni de cour ni d’esprit.

– Monsieur le maréchal, dit-elle doucement, venant de tout autre que vous, une pareille franchise m’eut en effet offensée. Mais a vous, monsieur, je pardonne tout… Obéissons donc au vou du roi, et gardons chacun notre cour. C’est bien ainsi que vous l’entendez ?…

– Madame…, murmura François en pâlissant… car peut-etre avait-il espéré une autre réponse.

– Allez, monsieur le maréchal. Je respecterai le deuil de votre cour…

Et comme il s’inclinait en baisant la main de la princesse, avec un sourire mélancolique, elle ajouta :

– Maître Ambroise Paré prétend que j’ai d’étonnantes dispositions pour la médecine… Qui sait si je n’arriverai pas a vous guérir ?…

C’est ainsi que fut conclu le pacte.

Apres la cérémonie, François se lança a corps perdu dans une série de dangereuses campagnes ; mais, comme il l’avait dit, il paraît que la mort ne voulait pas de lui.

Quant a Henri, il ne revit pas son aîné. On eut dit, d’ailleurs, que les deux freres cherchaient a s’éviter. Quand l’un guerroyait dans le Nord, l’autre se trouvait dans le Midi.

Le jour de la rencontre devait pourtant venir, et de terribles drames se préparaient pour ce jour-la…

Car les deux freres aimaient toujours.

Ils aimaient la meme femme – maintenant disparue – sans qu’aucun d’eux, malgré des recherches ardentes, eut jamais pu la retrouver.

 

Qu’était-elle donc devenue, cette femme tant adorée ? Plus heureuse que François, avait-elle trouvé un refuge dans la mort ? Avait-elle cessé de souffrir, et l’abominable calvaire de son cour d’épouse et de mere l’avait-il conduit au tombeau ?

Non ! Jeanne vivait !…

Si lutter sans cesse contre la douleur, si étouffer a chaque seconde les palpitations et les élans d’un cour passionné, si passer des nuits, des mois, de mornes années a pleurer le paradis perdu, peut s’appeler vivre !…

Comment la malheureuse avait-elle quitté l’hôtel de Montmorency apres l’effroyable scene ou s’était consommé son sacrifice ? Comment ne mourut-elle pas de désespoir ? Qui la recueillit et la sauva ? Comment s’écoulerent les années qui suivirent, lente et sombre agonie d’amour ?…

Il nous a été impossible de reconstituer ces épisodes d’une existence flétrie.

Nous retrouvons Jeanne dans une pauvre maison de la rue Saint-Denis. Elle habite tout en haut, sous les toits, un étroit logement composé de trois petites pieces. Et des l’instant meme ou nous la retrouvons, nous possédons le secret de la force étrange qui a permis a Jeanne de vivre.

Entrons dans la maison… pénétrons dans une piece claire, pauvre, mais arrangée avec un gout délicieux… regardons le tableau admirable qui s’offre a nos yeux… écoutons !…

Jeanne vient d’entrer dans cette petite piece et se dirige vers l’embrasure de la fenetre ou est assise une jeune fille.

En passant, elle s’arrete un instant devant le miroir, se regarde, et songe :

« Comme il me trouverait flétrie, s’il me voyait a présent !… Me reconnaîtrait-il seulement ? Hélas ! Je ne suis plus la Jeanne de jadis, je ne suis plus celle qu’il appelait "la Fée du printemps"… je ne suis que "la Dame en noir"… je ne suis plus moi !… »

Jeanne se trompe !… Elle est admirablement belle. Sa pâleur n’enleve rien a l’idéale beauté de son visage, a la parfaite pureté des lignes, a l’harmonieuse splendeur de ses cheveux…

L’éclat de ses yeux s’est seulement adouci et comme voilé.

Ses levres ou fleurissait jadis le rire ont pris un pli grave.

Mais elle est toujours la femme radieusement belle que les gens du voisinage appellent « la Dame en noir », parce qu’elle porte sur ses vetements le meme deuil éternel que dans son cour.

Et ces yeux voilés reprennent eux-memes tout leur tendre éclat, cette bouche close reprend aussi son adorable sourire lorsque le regard de Jeanne se reporte sur la jeune fille qui, dans l’embrasure de la fenetre, se penche et s’active sur un travail de tapisserie.

Ah ! c’est que cette petite ouvriere aux doigts roses qui courent dans la laine, c’est sa fille ! sa Loise !…

Maintenant, nous savons pourquoi Jeanne n’est pas morte ! Pourquoi elle a voulu vivre !

Maintenant, nous connaissons a ce regard et a ce sourire de la martyre ce sentiment qui s’est affirmé en elle, si puissant, si doux, si exclusif, des avant la venue au monde de l’enfant adorée.

Jeanne peut etre une femme qui a souffert d’indicibles tortures dans sa passion d’amante.

Elle peut etre une épouse qui a éprouvé le plus effroyable malheur qui puisse frapper une épouse.

Elle demeure, elle est toujours et avant tout la mere !…

Et si elle a tressailli de joie lorsque jadis elle a compris que le mystere de la maternité allait s’accomplir en elle, si elle s’est mise a idolâtrer sa petite Loise des son premier balbutiement, comment ne l’aimerait-elle pas maintenant !

Loise paraît seize printemps…

Ses yeux, d’un bleu intense, d’un bleu violette, semblent réfléchir l’infinie pureté d’un ciel de mai, par ces matins ineffables ou l’immensité céleste paraît plus profonde, ou le bleu paraît plus bleu…

Ses cheveux forment autour de son front de neige un nimbe nuageux, presque fluide tant ils sont fins et soyeux, un nimbe qui se dore sous les rayons du soleil, comme si un peintre génial s’était plu a dépenser pour eux tout l’or de sa palette.

Son attitude, son geste, sa parole forment un poeme d’harmonie.

On ne sait quelle force de souplesse et de fierté se dégage de ce merveilleux ensemble.

Et pourtant…

Quelle mélancolie sur ce front si radieux, si noble de lignes, si expressif !…

Est-ce que celle-la aussi serait marquée par la fatalité !…

Est-ce que sur les pas de la fille, comme sur ceux de la mere, vont se lever et se déchaîner les passions orageuses créatrices de drames ?

 

Jeanne s’est approchée de son enfant.

Loise leve la tete…

La mere et la fille se sourient… et quiconque les verrait en ce moment se demanderait laquelle des deux est la plus admirable, et jurerait que ce sont deux sours que quelques années séparent a peine !

Jeanne s’assied devant Loise, prend l’autre extrémité de la tapisserie et se met a travailler activement.

– Mere, dit Loise, reposez-vous. Voila trois nuits que vous passez sur cet ouvrage… je puis maintenant le terminer seule en quelques heures…

– Chere Loise !… Tu oublies que je dois porter cette tapisserie aujourd’hui meme a cette jeune dame…

– Que vous m’avez dit de bonne bourgeoisie… dame Marie Touchet, je crois ?…

– Oui, mon enfant…

– Ah ! ma mere, pourquoi ne sommes-nous pas, nous aussi, de bourgeoisie ?… Pourquoi sommes-nous de pauvres ouvrieres ?… Je dis cela pour vous, ajouta vivement Loise, car, moi, je suis si heureuse !…

Jeanne jette un profond regard sur sa fille, et murmure en tressaillant :

– De bourgeoisie !…

Et elle se perd dans une morne et douloureuse reverie…

« Pauvre enfant sans nom !… Que dirais-tu si tu savais que tu t’appelles Loise de Montmorency ?… »

– A quoi songez-vous, ma mere ?

La mere tremble… ses yeux se voilent de larmes… son sein palpite. Lentement, comme si elle évoquait des choses mortes, les yeux fixés dans le vague, elle répond :

– Je songe, mon enfant, ma petite Loise adorée, que peut-etre tu n’étais pas née pour ce pénible labeur… et que c’est bien triste pour moi de voir des piqures d’aiguilles au bout de tes jolis doigts…

Jeanne saisit la main de sa fille et couvre ses doigts de baisers.

Loise éclate d’un joli rire sonore, clair, d’une charmante gaieté.

– Bon, ma mere ! s’écrie-t-elle. Croyez-vous donc que j’aie des mains de jeune princesse ?…

La mere tressaille profondément.

– Qui sait, reprend-elle. Qui sait si, sans ces deux hommes maudits…

Loise laisse tomber son aiguille, et, tres émue, cette fois :

– Ah ! ma mere ! quand me direz-vous ce terrible secret qui pese sur votre vie ?…

– Jamais ! Jamais ! murmure sourdement Jeanne.

– Quand me direz-vous, reprend Loise qui n’a pas entendu, le nom des deux hommes, cause du malheur qui est dans votre existence, je le sens !… De ces deux noms, vous ne m’en avez jamais dit qu’un !…

– Oui, Loise !… Le nom du chevalier de Pardaillan !…

– Je ne l’oublie pas, ma mere ! Et je vous jure que, cet homme, je le déteste de toutes mes forces, pour ce mal inconnu qu’il vous a fait !… Mais l’autre ! l’autre, plus criminel encore, m’avez-vous dit !…

« Jamais ! Jamais ! reprend Jeanne au fond de son cour. »

Loise respecte le silence de sa mere, et pousse un soupir. Les deux femmes se penchent sur la tapisserie, et on ne voit plus que leurs deux mains agiles qui vont et viennent, tandis que leurs cheveux se touchent, se frôlent…

Bientôt la tapisserie est terminée.

Jeanne, alors, s’enveloppe d’une mante, et apres avoir serré Loise sur son cour, sort pour se rendre chez la dame qui a commandé cet ouvrage… dame Marie Touchet.

Loise a accompagné sa mere jusque sur le palier. Elle rentre alors, et vivement, comme attirée par une force invincible, court a la fenetre de l’autre piece qui donne sur la rue Saint-Denis…

En face, se dresse une grande maison : l’hôtellerie de la Deviniere.

Loise leve sa tete charmante vers l’hôtellerie, craintivement, furtivement, tandis que son jeune sein se gonfle d’espoir et d’émoi.

La-haut, a une fenetre de grenier, apparaît un jeune cavalier…

Du bout des doigts, il envoie un baiser a Loise…

Loise hésite, rougit, pâlit… elle demeure un instant les yeux fixés sur l’inconnu… et ce regard est peut-etre un aveu !

 

Ce jeune cavalier porte un nom qu’ignore Loise et qui, s’il était prononcé, retentirait comme une malédiction dans le cour de jeune fille qui s’ouvre a l’amour le plus pur, le plus profond…

Car le jeune chevalier s’appelle le chevalier Jean de Pardaillan !…