Les Amours du Chico - Michel Zévaco - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1913

Les Amours du Chico darmowy ebook

Michel Zévaco

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Opis ebooka Les Amours du Chico - Michel Zévaco

La suite de Pardaillan et Fausta. Au cours de son ambassade a la Cour d'Espagne, Pardaillan est amené a protéger une jeune bohémienne, La Giralda, fiancée d'El Torero, Don César, qui n'est autre que le petit-fils secret et persécuté de Philippe II. Or, Fausta a jeté son dévolu sur El Torero pour mener a bien ses intrigues, et elle bénéficie de l'appui du Grand Inquisiteur Don Espinoza dans ses criminelles manoeuvres. Le chevalier est aidé dans cette lutte par le dévouement absolu d'un pauvre déshérité, le malicieux Chico et sa bien-aimée Juana...

Opinie o ebooku Les Amours du Chico - Michel Zévaco

Fragment ebooka Les Amours du Chico - Michel Zévaco

A Propos
Chapitre 1 - LES IDÉES DE JUANA

A Propos Zévaco:

Zévaco s’installe a Paris a sa sortie de l’armée, en 1888. Il devient journaliste, puis secrétaire de rédaction a L’Egalité que dirige le socialiste révolutionnaire Jules Roques. Il se présente sans succes aux élections législatives de 1889 pour la Ligue socialiste de Roques: il fait a cette époque connaissance avec Louise Michel et croise également Aristide Bruant et Séverine. Il fera plusieurs séjours a la prison Sainte-Pélagie pour des articles libertaires, en pleine période d’attentats anarchistes. Il est condamné le 6 octobre 1892 par la cour d'assise de la Seine pour avoir déclaré dans une réunion publique a Paris : « Les bourgeois nous tuent par la faim ; volons, tuons, dynamitons, tous les moyens sont bons pour nous débarrasser de cette pourriture » Il abandonne le journalisme politique en 1900, apres avoir tenté de défendre Alfred Dreyfus. En meme temps, son retour vers le roman feuilleton avec Borgia! en 1900, publié dans le journal de Jean Jaures La Petite République socialiste est couronné de succes. Zévaco écrit plus de 1 400 feuilletons (dont, a partir de 1903, les 262 de La Fausta, qui met en scene le chevalier de Pardaillan) pour le journal de Jaures, jusqu’a décembre 1905, époque a laquelle il passe au Matin, dont il devient le feuilletonniste attitré avec Gaston Leroux. Entre 1906 et 1918, Le Matin publie en feuilletons neuf romans de Zévaco. Avant et apres sa mort paraissent dix volumes des aventures de Pardaillan pere et fils. La guerre se rapprochant de Pierrefonds, la famille Zévaco s’installe un peu plus a l’abri a Eaubonne (Val d’Oise) en 1917. Il meurt en aout 1918, sans doute d’un cancer. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 LES IDÉES DE JUANA

Nous avons dit que Pardaillan, mettant a profit le temps, assez long, pendant lequel les conjurés se retiraient un a un, avait eu un entretien assez animé avec le Chico.

Pardaillan avait demandé au petit homme s’il n’existait pas quelque entrée secrete, inconnue des gens qui se trouvaient en ce moment dans la grotte, par ou lui, Pardaillan, pourrait entrer et sortir a son gré.

Le nain s’était d’abord fait tirer l’oreille. Pour lui, pénétrer seul et sans autre arme qu’une dague, dans cet antre, c’était une maniere de suicide. Il ne pouvait pas comprendre que le seigneur français, qui venait d’échapper par miracle a une mort affreuse, s’exposât ainsi, comme a plaisir. Son affection grandissante lui faisait un devoir de ne pas se preter a un jeu qui pouvait etre fatal a celui qui l’entreprenait.

Mais Pardaillan avait insisté, et comme il avait une maniere a lui, tout a fait irrésistible, de demander certaines choses, le nain avait fini par céder et l’avait conduit dans un couloir ou se trouvait, affirmait-il, une entrée que nul autre que lui ne connaissait.

On a vu qu’il ne se trompait pas, et qu’en effet, ni Fausta, ni les conjurés ne connaissaient cette entrée.

Pendant que Pardaillan était dans la salle, le nain, horriblement inquiet, se morfondait dans le couloir, la main posée sur le ressort qui actionnait la porte invisible, ne voyant et n’entendant rien de ce qui se passait de l’autre côté de ce mur, contre lequel il s’appuyait, se doutant cependant qu’il y aurait bataille, et attendant, angoissé, le signal convenu pour ouvrir la porte et assurer la retraite de celui qu’il considérait maintenant comme un grand ami. Car Pardaillan, avec son naturel simple et bon enfant, profondément touché d’ailleurs par le sacrifice quasi héroique du Chico, lui parlait avec une grande douceur qui était allée droit au cour du petit paria sevré de toute affection, en dehors de son adoration pour Juana.

Lorsque Pardaillan frappa contre le mur les trois coups convenus, le nain s’empressa d’ouvrir et accueillit le chevalier triomphant avec des manifestations d’une joie aussi bruyante que sincere qui l’émurent doucement.

– J’ai bien cru que vous ne sortiriez pas vivant de la-dedans, dit-il, quand il se fut un peu calmé.

– Bah ! répondit Pardaillan en souriant, j’ai la peau trop dure, on ne m’atteint pas aisément.

– J’espere que nous allons nous en aller maintenant ? fit le Chico qui tremblait a la pensée que, pris de quelque nouvelle lubie, le Français ne s’avisât de s’exposer encore, bien inutilement, a son sens.

A sa grande satisfaction, Pardaillan dit :

– Ma foi, oui ! Ce séjour est peut-etre agréable pour des betes de nuit, mais il n’a rien d’attrayant et il est trop peu hospitalier pour d’honnetes gens comme Chico. Allons-nous-en donc !

Le soleil se levait radieux, lorsque Pardaillan, accompagné de son petit ami, le nain Chico, fit son entrée dans l’auberge de La Tour.

Tout le personnel s’activait, frottant, lavant, balayant, nettoyant, mettant tout en ordre, car ce jour était un dimanche et la clientele serait nombreuse.

Dans la vaste cheminée de la cuisine, un feu clair pétillait, et la gouvernante Barbara, pour ne pas en perdre l’habitude, maugréait et bougonnait contre les jeunes maîtresses qui ne veulent en faire qu’a leur tete, et qui, apres avoir passé la plus grande partie de la nuit debout, sont levées les premieres et parées de leurs plus beaux atours, genent les serviteurs honnetes et consciencieux acharnés a leur besogne.

C’est qu’en effet la petite Juana était descendue la premiere, n’ayant pu trouver le repos espéré.

Elle était bien pâle, la petite Juana, et ses yeux cernés, brillants de fievre, trahissaient une grande fatigue… ou peut-etre des larmes versées abondamment. Mais si inquiete, si fatiguée et si désorientée qu’elle fut, la coquetterie n’avait pas cédé le pas chez elle. Et c’est, parée de ses plus riches et de ses plus beaux vetements, soigneusement coiffée, finement chaussée – coiffure et chaussures, ses deux plus grandes coquetteries, en vraie Andalouse qu’elle était – qu’elle allait et venait, par habitude, mais l’esprit absent, ne surveillant nullement les serviteurs, ayant toujours l’oil et l’oreille tendus vers la porte d’entrée comme si elle eut attendue quelqu’un.

C’est ainsi qu’elle vit parfaitement, et du premier coup d’oil, entrer Pardaillan, flanqué de Chico, l’air triomphant. Et du meme coup le sourire s’épanouit sur la pourpre fleur de grenadier qu’étaient ses levres, ses joues si pâles rosirent, et ses yeux inquiets, comme embués de larmes, retrouverent tout leur éclat, comme par enchantement.

Elle les vit parfaitement, mais il se trouva, comme par hasard, que juste a ce moment elle remarqua une négligence d’une servante a qui elle se mit a faire des reproches tres vifs, des reproches exagérés par rapport a la faute commise, ce qui parut surprendre et chagriner la servante, peu habituée sans doute a une telle sévérité.

Quand elle jugea que le seigneur français avait suffisamment attendu, Juana daigna remarquer sa présence, et avec un joli petit cri de surprise, admirablement jouée, et avec un air d’indifférence hypocrite :

– Ah ! monsieur le chevalier, vous voici de retour ? Savez-vous que vos amis, don Cervantes et don César, sont tres inquiets a votre sujet ? dit-elle.

– Bon ! fit Pardaillan en souriant, je vais les rassurer… dans un instant.

Mais, chose bizarre, Juana, qui avait, quelques heures plus tôt, si vivement pressé le Chico de sauver le chevalier, s’il était possible, Juana, qui avait prodigué des promesses sinceres de reconnaissance et d’attachement, Juana ne dit pas un mot au nain, dont l’air triomphant se changea en consternation. Elle ne parut meme pas le voir ; ou plutôt, si. Elle lui jeta un coup d’oil. Mais un coup d’oil foudroyant, comme si elle eut eu a lui reprocher quelque trahison indigne.

Le pauvre Chico, qui s’attendait a des remerciements bien mérités, somme toute, demeura pétrifié, et son petit visage se crispa douloureusement : « Qu’a-t-elle donc ? Que lui ai-je fait ? »

Juana, sans plus s’occuper du nain, demandait :

– Seigneur, désirez-vous monter vous reposer de suite ? Désirez-vous prendre quelque chose avant ?

– Juana, ma jolie, je désire me restaurer d’abord. Faites-moi donc servir la moindre des choses, quelque tranche de pâté, par exemple, avec deux bouteilles de vin de France.

– Je vais vous servir moi-meme, seigneur, dit Juana.

– Honneur auquel je suis tres sensible, ma belle enfant ! Pendant que vous y etes, voyez donc, s’ils ne dorment pas, a rassurer sur mon compte MM. Cervantes et El Torero.…

– Tout de suite, seigneur !

Vive et légere et heureuse, Juana s’élança dans l’escalier pour informer les amis du seigneur français de son retour inespéré, apres avoir fait signe a une servante de dresser le couvert.

Lorsque Juana eut disparu, Pardaillan se tourna vers le Chico et, voyant dans ses yeux toujours la meme interrogation, il se mit a rire franchement, de son bon rire clair et sonore. Et comme le nain le regardait d’un air de douloureux reproche, il lui dit :

– Tu ne comprends pas, hein ? C’est que tu ne connais pas les femmes !

– Que lui ai-je fait ? murmura le nain de plus en plus interloqué.

Pardaillan haussa les épaules et :

– Tu lui as fait que tu m’as sauvé, dit-il.

– Mais c’est elle qui m’en a prié !

– Précisément !

Et comme le nain ouvrait des yeux énormes, il se mit a rire de tout son cour.

– Ne cherche pas a comprendre, dit-il. Sache seulement qu’elle t’aime.

– Oh ! fit le Chico incrédule, elle ne m’a pas dit un mot. Elle m’a foudroyé du regard.

– C’est précisément a cause de cela que je dis qu’elle t’aime.

Le nain secoua douloureusement la tete. Pardaillan en eut pitié.

– Écoute, dit-il, et comprends, si tu peux. Juana est contente de me voir vivant…

– Vous voyez bien…

– Mais elle est furieuse apres toi.

– Pourquoi ?… Je n’ai fait que lui obéir.

– Justement !… Juana aurait bien voulu que je ne fusse pas tué. Elle n’aurait pas voulu que ce fut toi qui, précisément, me sauvasses.

– Parce que ?

– Parce que je suis ton rival. La femme qui aime n’admet pas qu’on ne soit pas jaloux d’elle. Si tu avais bien aimé Juana, tu eusses été jaloux d’elle. Jaloux, tu ne m’eusses pas sauvé ! Voila ce qu’elle se dit. Comprends-tu ?

– Mais si je ne vous avais pas sauvé, elle m’eut tourné le dos. Elle m’eut traité d’assassin.

– Parfaitement !

– Alors ?

– Alors il vaut mieux que les choses soient comme elles sont. Ne t’inquiete pas. Juana t’aime… ou t’aimera, morbleu ! As-tu confiance en moi ? Oui ou non ?

– Oui, tiens.

– Alors, laisse-moi faire et ne prends pas des airs d’amoureux transi. Tes affaires vont bien, je t’en réponds.

Ces paroles ne rassurerent qu’a demi El Chico. Il avait confiance, certes, et puisque le seigneur Pardaillan disait que ses affaires allaient bien, c’est que cela devait etre. Mais un seul petit sourire de Juana l’eut rassuré plus que toutes les assurances de l’ami. Néanmoins, pour ne pas désobliger Pardaillan, il s’efforça de refouler son chagrin et de montrer un visage sinon souriant, du moins un peu moins morose.

A ce moment, Juana redescendait et annonçait :

– Ces seigneurs s’habillent. Dans un instant ils rejoindront Votre Seigneurie. En attendant, votre couvert est mis, et si vous voulez prendre place, goutez cet excellent pâté en attendant l’omelette qui saute.

Pardaillan s’approcha de la table et feignit un grand courroux.

– Comment, un couvert seulement ? fit-il. Mais, malheureuse, ne savez-vous pas que je traite un brave ! Je dis bien : un brave. Et je pense m’y connaître.

Et comme Juana cherchait machinalement quel pouvait etre celui qui avait l’honneur d’etre qualifié de brave par le seigneur français, le brave des braves :

– Vite ! ajouta Pardaillan, un second couvert pour ce brave, qui est aussi un ami que j’aime.

A dire vrai, si Juana était surprise et intriguée, le Chico ne l’était pas moins. Comme elle, il se demandait qui pouvait etre cet ami dont parlait Pardaillan.

Quoi qu’il en soit, Juana se hâta de réparer le mal, et curieuse, comme toute fille d’Eve, elle attendit. Elle n’attendit pas longtemps, du reste.

Pardaillan, une lueur de malice dans l’oil, s’approcha de la table et, désignant l’escabeau au nain confus de cet honneur, au grand ébahissement de Juana qui n’en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles :

– Ça, mon ami Chico, fit-il gaiement, assieds-toi la, en face de moi, et soupons, morbleu ! Nous ne l’avons pas volé, que t’en semble ?

Chico commençait a considérer Pardaillan comme un etre exceptionnel, plus grand, plus noble, meilleur en tout cas que tous ceux qu’il avait appris a respecter. Non qu’on se fut donné la peine de lui apprendre quelque chose, mais de voir et d’entendre autour de soi, on se forme sans s’en apercevoir. Pour lui, un désir de Pardaillan devenait un ordre a exécuter sans discuter, et séance tenante. En outre, il ne manquait ni de fierté ni de dignité, bien qu’on l’eut fort étonné sans doute en lui disant qu’il possédait ces qualités.

Pardaillan ayant dit : « Assieds-toi la », le nain s’assit et avec une aisance parfaite se mit a faire honneur a ce festin improvisé. Pardaillan, d’ailleurs, paraissait se faire un plaisir de le traiter comme on traite un hôte de marque.

Sur ces entrefaites, Cervantes et le Torero étaient descendus et, assis a la meme table, choquaient leurs verres contre les verres de Pardaillan et de Chico.

Naturellement Cervantes et le Torero, s’ils furent surpris de voir le chevalier attablé avec le petit vagabond, se garderent bien d’en laisser rien paraître. Et puisque Pardaillan traitait le Chico sur un pied d’égalité, c’est qu’il avait sans doute de bonnes raisons pour cela, et ils s’empresserent de l’imiter. En sorte que Juana vit avec une stupeur qui allait grandissant ces personnages, qu’elle vénérait au-dessus de tout, témoigner une grande considération a son éternelle poupée, cette poupée a qui elle croyait faire un tres grand honneur en lui permettant de baiser le bout de son soulier.

Elle ne disait rien, la petite Juana ; mais Pardaillan, amusé, lisait sur sa physionomie mobile et loyale toutes les questions qu’elle se posait sans oser les formuler tout haut. Et pour la renseigner indirectement, il feignit de s’en prendre a Cervantes et a don César, a qui il se mit a faire, en l’arrangeant a sa maniere, le récit de sa délivrance par le Chico.

– Croiriez-vous, dit-il a un certain moment, que ce petit diable a osé lever la dague sur moi ? A telles enseignes que je me demande comment je suis encore vivant.

– Ah bah ! fit Cervantes sans railler, le petit est brave ?

– Plus que vous ne croyez, dit gravement Pardaillan. Dans la petite poitrine de cette réduction d’homme bat un cour ferme et généreux Et je sais bien des hommes forts, réputés braves et généreux, qui n’auraient jamais été capables de montrer la moitié de la grandeur d’âme et de courage de ce petit héros. Il n’est pas de bravoure comparable a celle qui s’ignore. Je vous expliquerai un jour peut-etre ce qu’a fait cet enfant Pour le moment, sachez que je l’aime et l’estime, et je vous prie de le traiter en ami, non pour l’amour de moi, mais pour lui-meme.

– Chevalier, dit gravement Cervantes, du moment que vous le jugez digne de votre amitié, nous nous honorerons de faire comme vous.

Par exemple, le Chico ne savait quelle contenance garder. Il était heureux, certes, mais ces compliments de la part d’hommes qu’il regardait comme des héros, le plongeaient dans une gene qu’il ne parvenait pas a surmonter. Cependant, nous devons dire qu’il louchait constamment du côté de Juana pour juger de l’effet produit sur elle par ces louanges qu’on faisait de sa petite personne. Et il avait lieu d’etre satisfait, car Juana, maintenant, le regardait d’un tout autre oil et lui faisait son plus gracieux sourire… Aussi le cour du nain s’épanouissait d’aise, et s’il avait osé, il aurait baisé la main de Pardaillan en signe de soumission et de gratitude, car il était trop fin pour n’avoir pas deviné que toute la scene avait été imaginée par le chevalier, a seule fin d’impressionner Juana et la faire revenir de sa bouderie, réelle ou affectée. Et les résultats de cette comédie étaient tres visibles pour lui, si modeste et si aveuglé par la passion qu’il fut.

Apres avoir ainsi frappé indirectement l’esprit de la fillette, Pardaillan la prit a partie directement et, moitié plaisant moitié sérieux :

– C’est vous, ma gracieuse Juana, qui avez pris soin de cet abandonné, votre compagnon d’enfance. Par lui qui m’a sauvé, je vous suis redevable. Je ne l’oublierai pas, croyez-le. Mais une chose qu’il faut que vous sachiez, c’est que la femme qui aura le bonheur d’etre aimée de Chico pourra compter sur cet amour jusqu’a la mort. Jamais cour plus vaillant et plus fidele n’a battu dans une poitrine d’homme.

Juana ne dit rien, mais elle fit une jolie moue qui signifiait :

– Vous ne m’apprenez rien de nouveau.

Pardaillan se montra tres sobre d’explications. C’était du reste assez son habitude. Il se garda de souffler mot de ce qu’il avait surpris concernant le Torero et ne dit que juste ce qu’il fallait pour faire ressortir le rôle de Chico, qu’il prit plaisir a exagérer, sincerement d’ailleurs, car il était de ces natures d’élite qui s’exagerent a elles-memes le peu de bien qu’on leur fait.

Ces explications données, il prétexta une grande fatigue, et sur ce point il n’exagérait pas, car tout autre que lui se fut écroulé depuis longtemps, et monta s’étendre dans les draps blancs qui l’attendaient.

Pardaillan parti, Cervantes se retira. Le Torero remonta au premier saluer la Giralda et le Chico resta seul.

Juana, fine mouche, ne daigna pas lui adresser la parole. Seulement, apres avoir tourné et viré dans le patio, sure qu’il ne la quittait pas des yeux, elle se dirigea d’un air détaché vers un petit réduit qu’elle avait arrangé a sa guise et qui était comme son boudoir a elle, boudoir bien modeste. Et en se retirant, la petite madrée regardait par-dessus son épaule pour voir s’il la suivait. Et comme il ne bougeait pas de sa place, elle eut une moue comme pour dire : « Il ne viendra pas, le nigaud ! »

Et comme elle voulait qu’il vînt, elle tourna a demi la tete et l’ensorcela d’un sourire.

Alors le Chico osa se lever et, sans avoir l’air de rien, il la rejoignit dans le petit réduit, le cour battant a se briser dans sa poitrine, car il se demandait avec angoisse quel accueil elle allait lui faire.

Juana s’était assise dans l’unique siege qui meublait la piece, tres petite. C’était un vaste fauteuil en bois sculpté, comme on en faisait a cette époque, ou l’on se fut montré fort embarrassé de nos meubles étriqués d’aujourd’hui. Comme elle était petite, ses pieds reposaient sur un large et haut tabouret en chene, ciré, frotté a se mirer dedans comme le fauteuil, comme tous les meubles, car elle était, nous l’avons dit, d’une propreté méticuleuse, et veillait elle-meme a ce que tout fut bien entretenu dans la maison.

Le Chico se faufila dans la piece et resta devant elle muet et l’air fort penaud. A le voir, on l’eut pris pour un enfant qui a commis quelque grave délit et attend la correction.

Voyant qu’il ne se décidait pas a parler, elle entama la conversation, et avec un visage sérieux, sans qu’il lui fut possible de discerner si elle était contente ou fâchée :

– Alors dit-elle, il paraît que, tu es brave Chico ?

Ingénument, il dit :

– Je ne sais pas.

Agacée, elle reprit avec un commencement de nervosité :

– Le sire de Pardaillan l’a dit bien haut. Il doit s’y connaître, lui qui est la bravoure meme.

Il baissa la tete et, comme on avouerait une faute, il murmura :

– S’il le dit, cela doit etre… Mais moi, je n’en sais rien.

Les petits talons de Juana commencerent de frapper sur le bois du tabouret un rappel inquiétant pour Chico, qui connaissait ces signes révélateurs de la colere naissante de sa petite maîtresse. Naturellement cela ne fit qu’accroître son trouble.

– Est-ce vrai ce qu’a dit M. de Pardaillan que celle que tu aimeras, tu l’aimeras jusqu’a la mort ? fit-elle brusquement.

On se tromperait étrangement si on concluait de cette question que Juana était une effrontée ou une rouée sans pudeur ni retenue. Juana était parfaitement ignorante, et cette ignorance suffirait a elle seule a justifier ce qu’il y avait de risqué dans sa question. Rouée, elle se fut bien gardée de la formuler. En outre, il faut dire que les mours de l’époque étaient autrement libres que celles de nos jours, ou tout se farde et se cache sous le masque de l’hypocrisie. Ce qui paraissait tres naturel a cette époque ferait rougir d’indignation feinte tous les peres de la Morale de nos jours. Enfin il ne faut pas oublier que Juana, se considérant un peu comme la petite madone du Chico, habituée a son adoration muette, le considérant comme sa chose a elle, accomplissait tres naturellement certains gestes, prononçait certaines paroles qu’elle n’eut jamais eu l’idée d’accomplir ou de prononcer avec une autre personne.

Le Chico rougit et balbutia :

– Je ne sais pas !

Elle frappa du pied avec colere et dit en le contrefaisant :

– Je ne sais pas !… Tu ne vois donc rien ? C’est agaçant. Pour qu’il ait dit cela, il a bien fallu pourtant que tu lui en parles.

– Je ne lui ai pas parlé de cela, je le jure, dit vivement le Chico.

– Alors comment sait-il que tu aimes quelqu’un et que tu l’aimeras jusqu’a la mort ?

Et câline :

– Et c’est vrai que tu aimes quelqu’un, dis, Chico ? Qui est-ce ? Je la connais ? Parle donc ! tu restes la, bouche bée. Tu m’agaces.

Les yeux de Chico lui criaient : « C’est toi que j’aime ! » Elle le voyait tres bien, mais elle voulait qu’il le dît. Elle voulait l’entendre.

Mais le Chico n’avait pas ce courage. Il se contenta de balbutier :

– Je n’aime personne… que toi. Tu le sais bien.

Vierge sainte ! si elle le savait ! Mais ce n’était pas la l’aveu qu’elle voulait lui arracher, et elle eut une moue dépitée. Sotte qu’elle était d’avoir cru un instant a la bravoure du Chico. Cette bravoure n’allait meme pas jusqu’a dire deux mots : « Je t’aime ! », Elle ne savait pas, la petite Juana, que ces deux mots font trembler et reculer les plus braves. Elle était ignorante, la petite Juana, et habituée a dominer ce petit homme, elle eut voulu etre dominée a son tour par lui, ne fut-ce qu’une seconde. Ce n’était pas facile a obtenir. Peu patiente, comme elle était, son siege fut fait. Pour elle, le Chico serait toujours le bon chien fidele, trop heureux de lécher le pied qui venait de le repousser.

Et dans son dépit, cette pensée lui vint, puisqu’il n’était bon qu’a cela, de l’humilier, de l’amener a se prosterner devant elle, de lui faire humblement lécher les semelles de ses petits souliers, puisque ce brave n’osait aller plus loin.

Et agressive, l’oil mauvais, la voix blanche :

– Si tu ne sais rien, si tu n’as rien dit, rien fait, qu’es-tu venu faire ici ? Que veux-tu ?

Tres pâle, mais plus résolument qu’il ne l’eut cru lui-meme, il dit :

– Je voulais te demander si tu étais contente.

Elle prit son air de petite reine pour demander :

– De quoi veux-tu que je sois contente ?

– Mais… d’avoir trouvé le Français… de l’avoir ramené.

Avec cette impudence particuliere a la femme, elle se récria d’un air étonné et scandalisé :

– Eh ! que m’importe le Français ! Ça, perds-tu la tete ?

Effaré, ne sachant plus a quel saint se vouer, il balbutia :

– Tu m’avais dit…

– Quoi ?… Parle !…

– De le sauver, de le ramener…

– Moi ?… Sornettes ! Tu as revé !

Du coup, le Chico fut assommé. Eh quoi ! avait-il revé réellement, comme elle le disait avec un aplomb déconcertant ? Il savait bien que non, tiens ! S’était-elle jouée de lui ? Avait-elle voulu le mettre a l’épreuve ? Voir s’il serait jaloux, s’il se révolterait ? Le seigneur de Pardaillan, qui savait tant de choses, venait de le lui dire : la femme qui aime ne déteste pas, au contraire, qu’on se montre jaloux d’elle. Oui ! ce devait etre cela. Mais alors, Juana l’aimerait donc aussi ? Un tel bonheur était-il possible ? Eh ! non ! il n’avait pas revé, elle avait pleuré cette nuit, devant lui, et ses larmes coulaient pour le Français. Il la voyait, il l’entendait encore ! Alors ?… Alors il ne savait plus. Il était profondément peiné et humilié : pourtant l’idée d’une révolte ne lui venait pas. Il était a elle, elle avait le droit de le faire souffrir, de le bafouer, de le battre si la fantaisie lui en prenait. Son rôle a lui était de courber l’échine, de subir ses humeurs et ses caprices. Trop heureux encore qu’elle daignât s’occuper de lui, fut-ce pour le martyriser. Un sourire d’elle et tout serait oublié.

Elle le guignait du coin de l’oil et jouissait délicieusement de son trouble, de son effarement, de son humiliation. Elle eut voulu le piétiner, le faire souffrir, le meurtrir, l’humilier, oh ! surtout l’humilier, lui qu’elle savait si fier, l’humilier au possible, au-dela de tout… Peut-etre alors se révolterait-il enfin, peut-etre oserait-il redresser la tete et parler en maître !

Est-ce a dire qu’elle était mauvaise et méchante ? Nullement. Elle s’ignorait, voila tout. On ne passe pas impunément de longues années d’enfance, celles ou les impressions se gravent le plus profondément, dans l’intimité complete d’un garçon – ce garçon fut-il un nain comme le Chico, et il ne faut pas oublier qu’il était de formes irréprochables et vraiment joli – on ne vit pas dans l’intimité d’un garçon sans éprouver quelque sentiment pour lui. Surtout lorsque ce garçon se double d’un adorateur passionné dans sa réserve voulue.

Dire qu’elle était amoureuse de Chico serait exagéré. Elle était a un tournant de sa vie. Jusque-la elle avait cru sincerement n’éprouver pour lui qu’une affection fraternelle. Sans qu’elle s’en doutât, cette affection était plus profonde qu’elle ne croyait.

Il suffirait d’un rien pour changer cette affection en amour profond. Il suffirait aussi d’un rien pour que cette affection restât immuablement ce qu’elle la croyait : purement fraternelle. C’était l’affaire d’une étincelle a faire jaillir.

Or, au moment précis ou ces sentiments s’agitaient inconsciemment en elle, Pardaillan lui était apparu. Sur ce caractere quelque peu romanesque, il avait produit une impression profonde. Elle s’était emballée comme une jeune cavale indomptée. Pardaillan lui était apparu comme le héros revé. Trop innocente encore pour raisonner ses sensations elle s’était abandonnée, les yeux fermés. Pardaillan présent, elle avait soudain vu le Chico, ce qu’il était en réalité : un nain. Un nain joli, gracieux, élégant, follement épris, mais un nain quand meme, une réduction d’homme dont on ne pouvait faire un époux. Dans sa pensée, elle décida que le Chico ne pouvait etre qu’un frere et resterait un frere autant que cela lui conviendrait. Elle s’était livrée avec toute la fougue de son sang chaud d’Andalouse a son reve d’amour pour l’étranger si fort et si brave. Elle n’avait rien vu des a-côtés de l’aventure dans laquelle elle s’engageait tete baissée. Et c’est ainsi que nous l’avons vue pleurer des larmes de désespoir a la pensée que celui qu’elle avait élu était peut-etre mort.

Et voici qu’en faisant ses confidences au Chico, avec cette cruauté inconsciente de la femme qui aime ailleurs, voici que le Chico, sans se révolter, sans s’indigner, refoulant stoiquement son amour et sa douleur, voici que le Chico, avec cette clairvoyance que donne un amour profond, avait dit simplement, sans insister, sans se rendre un compte exact de la valeur de son argument, le Chico avait dit la seule chose peut-etre capable de l’arreter sur la pente fatale ou elle s’engageait : « Qu’esperes-tu ? »

Sans le savoir, sans le vouloir, c’était un coup de maître que faisait le nain en posant cette question. Sans le savoir, il venait de l’échapper belle, car ses paroles, apres son départ, Juana les tourna et les retourna sans treve dans son esprit.

Elle était la fille d’un modeste hôtelier, un hôtelier dont les affaires étaient prosperes, un hôtelier qui passait pour etre meme assez riche, mais un hôtelier quand meme. Et ceci, c’était une tare terrible a une époque et dans un pays ou tout ce qui n’était pas « né » n’existait pas. Or, elle, fille d’hôtelier, hôteliere elle-meme – hôteliere par désouvrement, par fantaisie, pour rire si on veut, mais hôteliere quand meme – elle avait jeté les yeux sur un seigneur qui traitait d’égal a égal avec son souverain a elle, puisqu’il était, lui, le représentant d’un autre souverain. Que pouvait-elle espérer ? Rien, assurément. Jamais ce seigneur ne consentirait a la prendre pour épouse légitime. Quant au reste, elle était trop fiere, elle avait été élevée trop au-dessus de sa condition pour que l’idée d’une bassesse put l’effleurer.

Le résultat de ses réflexions avait été que son amour pour Pardaillan s’était considérablement atténué. Or le terrain que perdait le chevalier, le Chico le regagnait sans qu’elle s’en doutât elle-meme. Elle était donc combattue par deux sentiments contraires : d’une part son amour tout récent, amour violent, en surface, pour Pardaillan ; d’autre part, son affection lointaine, plus profonde qu’elle ne croyait, pour le Chico. Lequel de ces deux sentiments devait l’emporter ?

Et c’est a ce moment-la que Pardaillan revenait. Certes, elle fut heureuse de le voir sain et sauf. Mais le Chico baissa a ses yeux et reperdit une notable partie du terrain acquis. Juana lui en voulait de s’etre effacé et sacrifié. Dans sa logique spéciale, elle se disait que, elle, elle ne se serait pas sacrifiée et aurait défendu son bien du bec et des ongles. De la l’accueil frigide qu’elle fit au nain.

Or Pardaillan raconta que le nain s’était défendu comme un beau diable et avait voulu le poignarder, lui, Pardaillan. Du coup, les actions du Chico monterent. Pourquoi rever de chimeres ? Le bonheur était peut-etre la. Ne serait-ce pas folie de le laisser passer ? De la le revirement en faveur du nain. De la ce tete-a-tete. Il fallait que le Chico se déclarât. Et voila qu’elle se heurtait a sa timidité insurmontable. Elle enrageait d’autant plus que malgré elle, tout en s’efforçant de l’amener a composition, elle ne pouvait s’empecher de songer a Pardaillan, et il lui semblait que lui n’eut pas tant tergiversé. De la sa rage et sa colere contre le Chico, de la ce désir furieux de le maltraiter, de l’humilier.

Donc le Chico, au lieu de s’indigner devant son impudente dénégation, apres etre resté un long moment perplexe et silencieux, courba l’échine, accepta la rebuffade et parut s’excuser en disant doucement :

– J’ai fait ce que tu m’as demandé, et Dieu sait s’il m’en a couté ! Pourquoi es-tu fâchée ?

Ainsi voila tout ce qu’il trouvait a dire. Ah ! si elle avait été a sa place, comme elle eut vertement relevé l’impertinente prétention de celui qui eut voulu la faire passer pour une sotte et se fut gaussé a ce point d’elle. Décidément, le Chico n’était pas un homme. Il resterait éternellement un enfant. Quelle aberration avait été la sienne de croire un instant qu’un enfant pourrait parler et agir comme un homme ! Et sa fureur s’accrut, d’autant plus qu’elle était peut-etre encore plus mécontente d’elle meme que lui. Et cette, pensée, fugitive qu’elle avait eue de l’amener a se prosterner, a lécher ses semelles, tout pareil a un chien couchant, cette pensée lui revint plus précise, prit la forme d’un désir violent, se changea en obsession tenace, tant et si bien qu’elle résolut de la réaliser coute que coute.

Pour réaliser cet impérieux désir, elle radoucit son ton en lui disant :

– Mais je ne suis pas fâchée.

– Vrai ?

– En ai-je l’air ? fit-elle en lui adressant un sourire qui l’affola.

En disant ces mots, tout a son projet, elle croisa négligemment une jambe fine et nerveuse, moulée dans un bas de soie rose, sur l’autre, et tout en lui souriant, elle agitait doucement son pied qui arrivait a hauteur de la poitrine du nain. Et elle regardait ce pied complaisamment comme une chose qu’on trouve jolie, puis elle regardait le Chico, comme pour lui dire : « Embrasse-le donc, nigaud ! »

Et ce petit pied, finement chaussé de mignons souliers en cuir de Cordoue souple et parfumé, richement brodés, tout neufs, ce petit pied se balançant mollement a quelques pouces de son visage, fascinait le petit homme et une envie folle lui venait de le prendre, de l’étreindre, de l’embrasser a pleine bouche. Et le petit pied allait, venait, s’agitait, lui présentait la semelle, tres blanche, a peine maculée, lui répétait dans son langage muet : « Mais va donc ! va donc ! »

Si bien que le Chico ne put résister a la tentation, et comme elle souriait encore, preuve qu’elle n’était pas fâchée, il se laissa tomber sur les genoux.

Elle eut un sourire qu’il ne vit pas, un sourire ou il y avait la joie du triomphe assuré et aussi un peu de pitié dédaigneuse tandis que dans son esprit elle clamait : « Tu y viendras ! Tu y viens ! ».

Et le petit pied, dans son balancement, vint lui effleurer le visage. Car le mouvement de va-et-vient continuait comme si elle n’eut pas remarqué qu’ainsi agenouillé elle lui touchait la figure. Et toujours c’était la semelle qui se présentait a lui, qui lui frôlait le front, les joues, les levres, au hasard, comme pour dire : « C’est la que tu poseras tes levres, la ou c’est maculé, la seulement. »

Du moins c’est ce que traduisit le Chico. Mais c’était un incorrigible timide que ce pauvre Chico. La pensée de toucher a ce petit pied sans son autorisation a elle ne lui venait meme pas. Qu’eut-elle dit ? Tiens ! ; Il était bien loin de se douter que s’il avait eu le courage de la prendre dans ses bras et de plaquer ses levres sur ses levres, elle lui eut probablement rendu son baiser, pâmée.

Mais comme la semelle passait encore un coup a portée de sa bouche, comme la tentation était trop forte, il réunit tout son courage, et d’une voix implorante :

– Si tu n’es pas fâchée, tu veux bien que…

Il ne put achever sa phrase. Brusquement la semelle s’était plaquée sur ses levres et les frottait avec une sorte de rage nerveuse, comme si elle eut voulu les écorcher, les faire saigner.

Si naif et si timide qu’il fut, le Chico comprit cette fois. Ivre de joie, il posa ses levres partout sur cette semelle sans s’inquiéter de savoir si elle était maculée ou non. Tiens ! il avait bien baisé la terre ou s’était posé le soulier ; il pouvait, a plus forte raison, baiser le soulier lui-meme.

Et comme le pied se retirait lentement, semblant vouloir lui rationner son humble bonheur, il allongea la tete, le suivit des levres, se courbant davantage, jusqu’a poser sa face sur le bois du tabouret.

C’est la sans doute que voulait l’amener le petit pied, car il cessa de se dérober. Alors, avec un sourire triomphant, avec un soupir de joie satisfaite, elle leva son autre pied et le lui posa sur la tete, d’un air dominateur qui semblait dire : « Tu seras toujours ainsi sous mes pieds, puisque tu n’es bon qu’a cela. Je te dominerai toujours, toujours ! car tu es ma chose, a moi ! »

Et elle le maintint longtemps ainsi, et il y serait bien resté plus longtemps encore, le pauvre diable, tant il était heureux. Et c’était en plus puéril, en plus sincere, avec la violence en moins et la grâce mutine en plus, la répétition du geste de Fausta avec Centurion.

Son impérieux désir enfin satisfait, contente d’etre arrivée a ses fins, elle éprouva soudain une gene indéfinissable et comme de la honte aussi. Tout doucement, avec la crainte de lui faire mal, et explique cela qui pourra, avec le remords de le priver de ce pauvre bonheur, elle retira ses pieds.

Lui, heureux d’avoir obtenu plus qu’il n’aurait osé espérer, plus qu’il n’en avait jamais obtenu, en tout cas, la laissa faire, ne chercha pas a prolonger son bonheur, redressa la tete, et toujours agenouillé la contempla extasié.

Alors, toute rouge – de plaisir ? de honte ? de regret ? qui peut savoir ! – sans trop savoir ce qu’elle disait :

– Tu vois bien que je n’étais pas fâchée, dit-elle.

Et comme elle lui souriait doucement en disant cela, il s’enhardit un peu, se courba encore un coup, posa une derniere fois ses levres sur le bout du pied, qui se cachait timidement, et se releva enfin en disant tres convaincu, avec un air de gratitude profonde :

– Tu es bonne ! Tiens, bonne comme la Vierge.

Elle rougit davantage encore. Non, elle n’était pas bonne. Elle avait été mauvaise et méchante. Au lieu de la remercier, il devrait la battre, elle l’avait bien mérité. En se morigénant ainsi elle-meme, elle voulut tenter un dernier effort, et, a brule-pourpoint :

– Est-ce vrai que tu as voulu poignarder le Français ?

A son tour il rougit comme si cette question eut été un reproche sanglant. Il baissa la tete et fit signe oui, d’un air honteux.

– Pourquoi ? fit-elle avidement.

Elle espérait qu’il allait répondre enfin :

– Parce que je t’aime et que je suis jaloux !

Hélas ! encore un coup le pauvre Chico laissa passer l’occasion. Il bredouilla :

– Je ne sais pas !

C’était fini. Il n’y avait plus rien a faire, rien a espérer. De nouveau le dépit déchaîna la fureur en elle. Elle se mit a trépigner, et rouge, de colere cette fois, elle cria :

– Encore ! je ne sais pas ! je ne sais pas ! Tu m’agaces ! Tiens, va-t’en ! va-t’en !

Cette explosion de colere subite, apres sa gentillesse de tout a l’heure le stupéfia. Il ne comprenait plus. Qu’avait-elle donc, bon Dieu ! et que lui avait-il fait encore ?

Comme il ne bougeait pas, dans son ébahissement, elle leva son petit poing et, le repoussant brutalement, le frappant avec rage, elle cria plus fort, en trépignant plus que jamais :

– Va-t’en ! va-t’en !

Il courba l’échine et se retira humblement.

Or, s’il fut revenu a l’improviste, il eut pu voir deux larmes, des perles brillantes, couler lentement sur les joues roses de sa madone prostrée dans son fauteuil.

Mais le Chico n’aurait jamais eu l’audace de reparaître devant elle quand elle le chassait brutalement. Il s’en allait la mort dans l’âme, attendant que la tempete fut apaisée, et qu’elle lui fît signe pour accourir de nouveau se preter a ses caprices et a ses humeurs.

Et puis, qui sait ? Meme s’il avait vu ces deux larmes, le Chico était si naif – pour les choses de l’amour – il était si bien persuadé qu’on ne pouvait éprouver un sentiment sérieux pour un bout d’homme tel que lui, qu’il se fut imaginé que ces larmes coulaient encore pour le Français.

Et pourtant !…