La Fin de Pardaillan - Michel Zévaco - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1926

La Fin de Pardaillan darmowy ebook

Michel Zévaco

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Opis ebooka La Fin de Pardaillan - Michel Zévaco

Paris, 1614. Louis XIII n'est qu'un jeune garçon de quatorze ans. La reine mere Marie de Médicis est régente et les Concini abusent de sa faiblesse pour usurper le pouvoir et piller le trésor royal. Paris gronde. C'est dans ce contexte que le chevalier de Pardaillan est venu aider son fils pour retrouver sa petite-fille, née il y a cinq ans et enlevée quelques mois apres a ses parents, Jehan de Pardaillaan et Bertille de Saugis, probablement sur l'ordre de Fausta dont la vengeance s'est ainsi exercée sur son ancien adversaire. Au cours de leurs recherches, les Pardaillan sont aidés d'un jeune cousin, Odet de Valvert, que le chevalier aime comme son fils. Lorsque Jehan est rappelé aupres de sa femme malade, c'est Odet qui devient le meilleur auxiliaire de Pardaillan. Or, Odet est passionnément épris d'une jeune fille pauvre, Brin de Muguet, en réalité fille naturelle de Concini et de Marie de Médicis, reine de France.

Opinie o ebooku La Fin de Pardaillan - Michel Zévaco

Fragment ebooka La Fin de Pardaillan - Michel Zévaco

A Propos
Chapitre 1 - RUE SAINT-HONORÉ
Chapitre 2 - AUTOUR DU PILORI SAINT-HONORÉ
Chapitre 3 - LA DAME AUX YEUX NOIRS SE FAIT CONNAÎTRE
Chapitre 4 - LA MARCHE A LA POTENCE
Chapitre 5 - COMMENT FINIT L’ALGARADE

A Propos Zévaco:

Zévaco s’installe a Paris a sa sortie de l’armée, en 1888. Il devient journaliste, puis secrétaire de rédaction a L’Egalité que dirige le socialiste révolutionnaire Jules Roques. Il se présente sans succes aux élections législatives de 1889 pour la Ligue socialiste de Roques: il fait a cette époque connaissance avec Louise Michel et croise également Aristide Bruant et Séverine. Il fera plusieurs séjours a la prison Sainte-Pélagie pour des articles libertaires, en pleine période d’attentats anarchistes. Il est condamné le 6 octobre 1892 par la cour d'assise de la Seine pour avoir déclaré dans une réunion publique a Paris : « Les bourgeois nous tuent par la faim ; volons, tuons, dynamitons, tous les moyens sont bons pour nous débarrasser de cette pourriture » Il abandonne le journalisme politique en 1900, apres avoir tenté de défendre Alfred Dreyfus. En meme temps, son retour vers le roman feuilleton avec Borgia! en 1900, publié dans le journal de Jean Jaures La Petite République socialiste est couronné de succes. Zévaco écrit plus de 1 400 feuilletons (dont, a partir de 1903, les 262 de La Fausta, qui met en scene le chevalier de Pardaillan) pour le journal de Jaures, jusqu’a décembre 1905, époque a laquelle il passe au Matin, dont il devient le feuilletonniste attitré avec Gaston Leroux. Entre 1906 et 1918, Le Matin publie en feuilletons neuf romans de Zévaco. Avant et apres sa mort paraissent dix volumes des aventures de Pardaillan pere et fils. La guerre se rapprochant de Pierrefonds, la famille Zévaco s’installe un peu plus a l’abri a Eaubonne (Val d’Oise) en 1917. Il meurt en aout 1918, sans doute d’un cancer. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 RUE SAINT-HONORÉ

Une matinée de printemps claire, caressée de brises folles parfumées par les arbres en fleur des jardins du Louvre proches…

C’était l’heure ou les ménageres vont aux provisions. Dans la rue Saint-Honoré grouillait une foule bariolée et affairée. Les marchands ambulants, portant leur marchandise sur des éventaires, les moines queteurs et les aveugles des Quinze-Vingts, la besace sur l’épaule, allaient et venaient, assourdissant les passants de leurs « cris » lancés d’une voix glapissante, agitant leurs sonnettes ou leurs crécelles.

A l’entrée de la rue de Grenelle (rue J. -J. Rousseau) moins animée, stationnait une litiere tres simple, sans armoiries, dont les mantelets de cuir étaient hermétiquement fermés. Derriere la litiere, a quelques pas, une escorte d’une dizaine de gaillards armés jusqu’aux dents : figures effrayantes de coupe-jarrets d’aspect formidable, malgré la richesse des costumes de teinte sombre. Tous montés sur de vigoureux rouans[1] , tous silencieux, raides sur les selles luxueusement caparaçonnées, pareils a des statues équestres, les yeux fixés sur un cavalier – autre statue équestre formidable – lequel se tenait a droite de la litiere, contre le mantelet. Celui-la était un colosse énorme, un géant comme on en voit fort peu, avec de larges épaules capables de supporter sans faiblir des charges effroyables, et qui devait etre doué d’une force extraordinaire. Celui-la, assurément, était un gentilhomme, car il avait grand air, sous le costume de velours violet, d’une opulente simplicité, qu’il portait avec une élégance imposante. De meme que les dix formidables coupe-jarrets – dont il était sans nul doute le chef redouté – tenaient les yeux fixés sur lui, prets a obéir au moindre geste ; lui, indifférent a tout ce qui se passait autour de lui, tenait son regard constamment rivé sur le mantelet pres duquel il se tenait. Lui aussi, de toute évidence, se tenait pret a obéir a un ordre qui, a tout instant, pouvait etre lancé de l’intérieur, de cette litiere si mystérieusement calfeutrée.

Enfin, a gauche de la litiere, a pied, se tenait une femme : costume pauvre d’une femme du peuple, d’une irréprochable propreté, teint blafard, sourire visqueux, âge imprécis : peut-etre quarante ans, peut-etre soixante. Celle-la ne s’occupait pas de la litiere contre laquelle elle se tenait collée. Son oil a demi fermé, singulierement papillotant, louchait constamment du côté de la rue Saint-Honoré, surveillait attentivement le va-et-vient incessant de la cohue.

Tout a coup elle plaqua ses levres contre le mantelet et, a voix basse elle lança cet avertissement :

– La voici, madame, c’est Muguette, ou Brin de Muguet, comme on l’appelle.

Un coin du lourd mantelet se souleva imperceptiblement. Deux yeux larges et profonds, d’une angoissante douceur, parurent entre les plis et regarderent avec une ardente attention celle que la vieille venait de désigner sous ce nom poétique de Brin de Muguet.

C’était une jeune fille de dix-sept ans a peine, une adorable apparition de jeunesse radieuse, de charme et de beauté. Fine, souple, elle était gentille a ravir dans sa coquette et presque luxueuse robe de nuance éclatante, laissant a découvert des chevilles d’une finesse aristocratique, un mignon petit pied élégamment chaussé. Sous la collerette, rabattue, garnie de dentelle, d’ou émergeait un cou d’une admirable pureté de ligne, un large ruban de soie maintenait devant elle un petit éventaire d’osier sur lequel des bottes de fleurs étaient étalées en un désordre qui attestait un gout tres sur. L’oil espiegle, le sourire relevé d’une pointe de malice, le teint d’une blancheur éblouissante, capable de faire pâlir les beaux lis qu’elle portait devant elle, la démarche assurée, vive, légere, infiniment gracieuse, elle évoluait parmi la cohue avec une aisance remarquable. Et d’une voix harmonieuse, singulierement prenante, elle lançait son « cri » :

– Fleurissez-vous !… Voici Brin de Muguet avec des lis et des roses !… Fleurissez-vous, gentilles dames et gentils seigneurs !

Et la foule accueillait celle qui se donnait a elle-meme ce nom de fleur, frais et pimpant : Brin de Muguet, avec des sourires attendris, une sympathie manifeste. Et a voir l’empressement avec lequel les « gentilles dames et les gentils seigneurs » – qui n’étaient souvent que de braves bourgeois ou de simples gens du peuple – achetaient ses fleurs sans marchander, il était non moins manifeste que cette petite bouquetiere des rues était comme l’enfant gâtée de la foule, une maniere de petit personnage jouissant au plus haut point de cette chose inconstante et fragile qu’on appelle la popularité. Il est certain que ce joli nom : Brin de Muguet – qui semblait etre fait expres pour elle tant il lui allait a ravir – ce nom que d’aucuns abrégeaient en disant simplement Muguette, voltigeait sur toutes les levres avec une sorte d’affection émue. Il est certain aussi qu’elle devait faire d’excellentes affaires, car son éventaire se vidait avec rapidité, cependant que s’enflait le petit sac de cuir pendu a sa ceinture, dans lequel elle enfermait sa recette a mesure.

Derriere Brin de Muguet, a distance respectueuse, sans qu’elle parut le remarquer, un jeune homme suivait toutes ses évolutions avec une patience de chasseur a l’affut, ou d’amoureux. C’était un tout jeune homme – vingt ans a peine – mince, souple comme une lame d’acier vivante, fier, tres élégant dans son costume de velours gris un peu fatigué et faisant sonner haut les énormes éperons de ses longues bottes de daim souple, moulant une jambe fine et nerveuse jusqu’a mi-cuisse. Une de ces étincelantes physionomies ou se voyait un mélange piquant de mâle hardiesse et de puérile timidité. Il tenait a la main un beau lis éclatant et, de temps en temps, il le portait a ses levres avec une sorte de ferveur religieuse, sous prétexte d’en respirer l’odeur. Il est certain qu’il avait acheté cette fleur a la petite bouquetiere des rues. A voir les regards chargés de passion qu’il fixait sur elle, de loin, on ne pouvait se tromper : c’était un amoureux. Un amoureux timide qui, en toute certitude, n’avait pas encore osé se déclarer.

La mystérieuse dame invisible, qui se tenait attentive derriere les mantelets légerement soulevés de sa litiere, ne remarqua pas ce jeune homme. Ses grands yeux noirs d’une angoissante douceur – tout ce que nous voyons d’elle pour l’instant – se tenaient obstinément fixés sur la gracieuse jeune fille et l’étudiaient avec une sureté qui, avec des yeux comme ceux-la, devait etre remarquable. Apres un assez long examen, elle laissa tomber a travers le mantelet, d’une voix de douceur étrangement pénétrante :

– Cette jeune fille a l’air d’etre tres connue et tres aimée du populaire.

– Si elle est connue ! s’exclama la vieille, je crois bien, seigneur ! Quand je suis revenue a Paris, il y a une quinzaine, je n’entendais parler partout que de Muguette ou de Brin de Muguet. J’étais loin de me douter que c’était elle. Quand je l’ai rencontrée par hasard, quelques jours plus tard, j’ai été tellement saisie que je n’ai pas su l’aborder. Et, quand j’ai voulu le faire, elle avait disparu.

– Et tu es sure que c’est bien la meme qui te fut remise, enfant nouveau-né, par Landry Coquenard ?

– Lequel Landry Coquenard était alors l’homme de confiance, l’âme damnée de signor Concino Concini, lequel n’était pas alors… suffit… Oui, madame, c’est bien elle !… c’est la fille de Concini !…

Ceci était prononcé avec la force d’une conviction que rien ne pouvait ébranler. Il y eut un silence bref, au bout duquel la dame invisible posa cette autre question :

– La fille de Concini et de qui ?… Le sais-tu ?

Cette question était posée avec une indifférence apparente. Mais l’insistance avec laquelle les yeux noirs fouillaient les yeux papillotants de la vieille penchée sur le mantelet indiquait que cette indifférence était affectée.

– De qui, répondit la vieille en hochant la tete d’un air dépité, voila la grande question !… Vous pensez bien, madame, que j’ai cherché a découvrir le nom de la mere. Le diable t’embrouille ! C’est qu’il en avait des maîtresses, dans ce temps-la, le seigneur Concini !… Tout de meme j’aurais peut-etre fini par trouver. Mais je ne suis pas italienne, moi.

« Pour une misere, une niaiserie, je venais de perdre la place que j’occupais dans une noble famille de Florence.

– Tu avais volé ta maîtresse, interrompit la dame invisible, sans d’ailleurs marquer la moindre réprobation.

– Volé ! s’indigna la vieille, si on peut dire !… Voila un bien gros mot pour un malheureux bijou qui ne valait pas cent ducats !… Quoi qu’il en soit, madame, non seulement j’étais chassée, mais encore il me fallait quitter la Toscane si je ne voulais tâter des geôles italiennes. C’est a ce moment que Landry Coquenard, avec lequel j’étais liée, vu que nous étions français tous les deux, me remit la petite que j’emportai avec moi. Allez donc faire des recherches dans ces conditions… surtout quand on n’est pas riche.

Et avec un soupir de regret intraduisible, elle ajouta :

– Non, madame, je ne sais malheureusement pas le nom de la mere !… Et c’est bien dommage… car il y avait peut-etre une fortune a gagner avec ce secret-la !…

Elle était sincere, c’était évident. C’est ce que dut se dire la dame invisible, car aussitôt ses yeux cesserent de la fouiller pour se reporter sur Brin de Muguet qui continuait son gracieux manege, sans se douter qu’on s’occupait ainsi d’elle. Et revenant a la vieille, attentive, elle insista :

– Tu es bien sure que c’est elle ?… Tu es bien sure de ne pas te tromper ?

– Voyons, madame, je l’ai élevée jusqu’a quatorze ans, moi, cette petite. Il n’y a guere plus de trois ans qu’elle m’a plantée la en me jouant un tour abominable qui… Mais suffit, ceci, ce sont mes petites affaires… Elle n’est pas changée, allez. Elle a un peu grandi, un peu renforci, mais c’est toujours elle, et je l’ai reconnue du premier coup d’oil.

Et se tournant vers la jeune fille, une lueur mauvaise dans les yeux, les levres pincées, la voix seche, menaçante :

– Tenez, regardez-la faire… C’est pourtant moi qui lui ai appris son métier, moi qui me suis sacrifiée pour elle… En ramasse-t-elle, de l’argent, en ramasse-t-elle !… En bonne justice, c’est a moi qu’il devrait revenir tout cet argent… et il y en a !… La gueuse ! elle me pille, elle me vole, elle m’assassine ! Je ne sais ce qui me retient d’aller lui mettre la main au collet et de la ramener au logis a grand renfort de bourrades… apres lui avoir subtilisé tout cet argent qu’elle entasse dans son sac de crainte d’accident.

– Eh bien, fit la dame invisible, va. C’est en effet le meilleur moyen de m’assurer qu’il n’y a pas de confusion possible.

La vieille, avec une grimace de satisfaction hideuse, allait s’élancer.

– Un instant, commanda la dame, il ne s’agit pas d’aller injurier, maltraiter et dépouiller cette enfant. Sur ta vie, je te défends de t’occuper d’elle qui m’appartient désormais.

Ceci avait été prononcé sans élever la voix qui avait conservé son inaltérable douceur pénétrante. Mais il y avait un tel accent d’indicible autorité dans cette voix, ces beaux yeux sombres, d’une si angoissante douceur, eurent soudain une telle fulguration, que la vieille sentit le frisson de la petite mort lui secouer l’échine. Et se courbant presque jusqu’a l’agenouillement, elle grelotta :

– J’obéirai, madame, j’obéirai.

– Au reste, reprit la dame, tu ne perdras rien. Je t’achete les prétendus droits sur cette enfant. Et je te payerai au centuple ce qu’elle aurait jamais pu te rapporter. Va, maintenant, va, et sois douce… si tu peux.

La vieille se courba de nouveau, avec, cette fois, une grimace de jubilation intense au lieu de sa précédente grimace de terreur. Et tandis qu’elle se coulait vers la rue Saint-Honoré, rasant les maisons en une démarche oblique qui la faisait ressembler a quelque larve monstrueuse, une flamme de cupidité dans ses yeux fuyants, elle songeait a part elle :

« Ma fortune est faite !… C’est une vraie bénédiction pour moi d’avoir rencontré cette illustre dame si riche et si généreuse !… »

Cependant, il faut croire que la cupidité était insatiable chez elle ; car, aussitôt apres s’etre réjouie ; elle se lamentait avec un regret amer :

« Si seulement je pouvais faire dire a cette petite peste de Muguette – puisque c’est ainsi qu’on l’appelle maintenant – si je pouvais lui faire dire ce qu’elle a fait de la petite Loise qu’elle m’a volée quand elle s’est sauvée de chez moi, c’est cela qui ferait tomber dans ma bourse une appréciable quantité d’écus de plus. Et ce n’est pas a dédaigner. Elle ne sait pas, elle, mais je sais, moi, que cette petite Loise est l’unique enfant du sire de Pardaillan qu’on dit tres riche dans son pays de Saugis, et qui, j’en suis sure, n’hésiterait pas a sacrifier toute sa fortune pour retrouver son enfant bien-aimée. C’est a voir, cela, c’est a voir !… »


Chapitre 2 AUTOUR DU PILORI SAINT-HONORÉ

Cependant Brin de Muguet continuait son frais et délicat métier. Son éventaire était a peu pres vide, il ne lui restait plus que quelques bottes de fleurs. Par contre, son petit sac de cuir s’enflait d’une maniere imposante. Elle s’activait de son mieux afin de placer ses dernieres fleurs apres quoi sa journée serait achevée. Tout au moins en ce qui concernait la vente.

Ce fut a ce moment que, soudain, la vieille se dressa devant elle, les deux poings sur les hanches. Brin de Muguet pâlit affreusement. Elle recula précipitamment, comme si elle avait mis tout a coup le pied sur quelque bete venimeuse. Et elle cria :

– La Gorelle !…

Et il y avait un tel accent de frayeur dans sa voix étranglée, que l’amoureux, qui la suivait toujours, s’approcha vivement, fixant sur la vieille femme un regard menaçant qui lui eut donné fort a réfléchir si elle y avait pris garde. Mais elle ne fit pas attention a ce jeune homme. Elle ricana :

– Mais oui, ma petite, c’est moi, Thomasse La Gorelle. Tu ne t’attendais pas a me rencontrer, hein ?

– La Gorelle ! répéta Brin de Muguet, comme si elle ne pouvait en croire ses yeux.

La pauvre petite se tenait devant Thomasse La Gorelle – puisqu’il paraît que c’était son nom – tremblante et apeurée comme le frele oiselet qui voit fondre sur lui l’oiseau de proie pret a le déchirer des serres et du bec.

– C’est bien moi, répéta la mégere avec son sourire visqueux. Moi qui t’ai élevée, nourrie, soignée quand tu étais malade, et que tu as carrément plantée la quand tu t’es sentie a meme de gagner ta pâtée. Ah ! on ne peut pas dire que la reconnaissance t’étouffe, toi ! Moi qui, durant pres de quatorze ans, me suis dévouée et sacrifiée pour toi, comme eut pu le faire une vraie mere !…

Il est probable qu’elle eut continué longtemps sur ce ton doucereux d’hypocrites doléances. Mais déja la jeune fille s’était ressaisie. Dans la rue, elle était chez elle. C’était son domaine, a elle, la rue. Elle savait bien qu’elle y trouverait toujours des défenseurs, hommes ou femmes. Pourquoi trembler alors ? N’avait-elle pas le bon droit pour elle ? Et elle se redressait, et d’une voix ferme elle interrompait :

– Que me voulez-vous ?… Prétendez-vous m’obliger a vous suivre dans votre taudis pour m’y astreindre a un labeur au-dessus de mes forces, m’y rouer de coups, m’y faire mourir lentement de misere et de mauvais traitements, comme vous l’avez fait autrefois ?… Dieu merci, je me suis tirée de vos griffes, ou je serais morte depuis longtemps s’il n’avait tenu qu’a vous. Vous ne m’etes rien, je ne vous dois rien, vous n’avez aucun droit sur moi ; passez votre chemin et laissez-moi tranquille.

Elle ne tremblait plus. Elle paraissait décidée a se défendre avec toute la vigueur dont elle était capable. Une lueur funeste s’alluma dans les yeux torves de La Gorelle qui oublia les recommandations impérieuses de la dame inconnue. Par bonheur, la jeune fille, sans y songer, avait élevé la voix. Ses paroles avaient été entendues. Des curieux s’étaient arretés, tendaient l’oreille, considéraient la mégere avec des mines renfrognées qui n’annonçaient pas précisément la sympathie. L’amoureux, au premier rang, avait passé son lis dans son pourpoint, dardait sur la vieille deux yeux étincelants, tortillait sa fine moustache naissante de l’air nerveux d’un homme a qui la main démange furieusement. Nul doute qu’il ne fut déja intervenu si, au lieu d’une femme, il avait eu un homme devant lui.

La Gorelle coula un regard inquisiteur sur les curieux. Elle était intelligente, la vieille sorciere ; elle se rendit fort bien compte des dispositions peu bienveillantes de ceux qui l’entouraient. Elle comprit qu’elle allait se faire huer, écharper peut-etre, si elle se livrait a quelque violence intempestive. Elle frémit de crainte pour sa précieuse carcasse. Les recommandations de la dame invisible lui revinrent alors a la mémoire. Instantanément, son attitude se modifia. Elle devint tout miel. Et de son air doucereux, avec un sourire qu’elle s’efforçait de rendre engageant et affectueux, et qui ne réussissait qu’a la rendre plus hideuse encore, elle protesta :

– La ! la ! tu es bien toujours la meme : vive et emportée comme une soupe au lait ! Rassure-toi, je ne veux pas t’emmener. Je sais bien que je ne suis pas ta mere et que je n’ai aucun droit sur toi. Tu n’as donc rien a craindre de moi.

– Alors, laissez-moi passer. Je suis pressée de finir mon travail, répliqua Brin de Muguet qui se tenait sur ses gardes.

– Toujours vive, donc ! plaisanta La Gorelle. Tu as bien une minute, une toute petite minute a m’accorder.

Et larmoyant :

– Sainte Thomasse me soit en aide, je ne suis pas ta mere, c’est vrai… Tout de meme, je t’ai élevée… si tu l’oublies, toi, je ne l’oublie pas, moi, et je t’aime, vois-tu, comme si tu étais ma propre fille.

– Enfin, que voulez-vous ?

– Mais rien… Rien de rien, douce vierge !… Je veux seulement te dire que je suis heureuse de te voir si florissante, si richement nippée, en passe de faire fortune… Car tu fais des affaires d’or, ma fille… En vends-tu des fleurs, en vends-tu !… C’est justice d’ailleurs, car tu es bien la plus adroite, la plus habile bouquetiere qu’on ait jamais vue !… Et puis, je voudrais te demander une chose… une toute petite chose, sans conséquence pour toi…

Brin de Muguet, qui se tenait plus que jamais sur la défensive, en entendant ces derniers mots, porta d’instinct la main a son petit sac de cuir pour y puiser quelque menue monnaie trop heureuse de se débarrasser de la mégere a si bon compte. Ce geste alluma une flamme dans l’oil de La Gorelle qui, machinalement, tendit la griffe. Elle se souvint a temps de ce que lui avait dit la dame inconnue. Elle n’acheva pas le geste et refusa :

– Mais non, mais non, ma petite, garde ton argent…, tu as assez de mal a le gagner… Dieu merci, j’ai hérité de quelque petit bien, et… sans etre a mon aise… je n’ai besoin de rien.

Il semblait que les mots lui écorchaient les levres en passant. Son regret était déchirant. Et de l’effort qu’elle faisait pour refuser cette pauvre petite somme d’argent qui la tentait, des gouttes de sueur perlaient a son front. Ce refus qui la désespérait était si extraordinaire, si imprévu de sa part, que la jeune fille en fut toute saisie et bégaya :

– Que voulez-vous donc ?

– Te demander un petit renseignement, pas plus, fit La Gorelle avec vivacité et en accentuant encore son air doucereux.

Les curieux, qui s’étaient arretés, s’éloignerent les uns apres les autres en voyant que la vieille ne paraissait pas animée de mauvaises intentions. L’amoureux, lui-meme, rassuré sur les suites de cette entrevue qui avait débuté d’une maniere inquiétante, s’éloigna a son tour. Il n’alla pas loin pourtant, il s’arreta quelques pas plus loin et reprit sa discrete surveillance.

Les deux femmes se trouverent seules, face a face. Elles étaient au milieu de la rue, entre la rue de Grenelle et la rue du Coq. De l’entrée de ces deux dernieres rues on pouvait, sinon les entendre, du moins les voir aussi loin que le permettait le va-et-vient des passants. Et, en effet, la dame inconnue, toujours aux aguets derriere les mantelets de sa litiere, les voyait tres bien. Brin de Muguet tournait le dos a la porte Saint-Honoré. A quelques pas derriere elle se dressait un pilori. Ce pilori était situé presque juste a l’endroit ou la rue des Petits-Champs, qui devait s’appeler plus tard rue Croix-des-Petits-Champs, aboutissait a la rue Saint-Honoré, par conséquent tout pres de l’église Saint-Honoré. L’amoureux se trouvait derriere la jeune fille, entre elle et le pilori. Il se dissimulait derriere le pilier d’une maison.

A ce moment, une troupe assez nombreuse s’avançait de la rue du Coq (devenue rue Marengo) vers la rue Saint-Honoré. Avant longtemps elle devait déboucher a l’endroit meme ou se trouvaient les deux femmes qui, au reste, ne s’en occupaient pas, ne la voyaient meme pas.

A ce moment aussi, deux gentilshommes qui paraissaient venir de la porte Saint-Honoré, approchaient aussi de la jeune fille. Il était impossible d’avoir plus haute mine que celle de ces deux gentilshommes. Pourtant ils étaient tres simplement vetus tous les deux. Meme les habits de l’un d’eux étaient quelque peu râpés. Celui-la était un homme qui devait approcher de la soixantaine, qui paraissait solide comme un roc, qui se tenait droit comme un chene altier. Il avait une façon de porter haut la tete, de regarder droit en face d’un oil clair, singulierement perçant, que, malgré la modestie – nous dirons presque la pauvreté de son costume –, on devinait tout de suite en lui le grand seigneur habitué a commander. Et, malgré soi, on se sentait pris de respect pour lui. Son compagnon pouvait avoir vingt-cinq ans. C’était, rajeunie, la vivante reproduction du vieux. Il n’était pas besoin d’etre un grand physionomiste pour comprendre qu’on voyait la le pere et le fils.

Ces deux gentilshommes s’avançaient vers Brin de Muguet qui n’avait garde de les voir, attendu qu’elle leur tournait le dos. En revanche, derriere son pilier, notre amoureux inconnu les vit fort bien. Et, des qu’il les vit, il rougit comme un écolier pris en faute et masqua précipitamment son visage dans son manteau, en grommelant d’un air contrarié :

– Mon cousin Jehan de Pardaillan et son pere !… Ho ! diable !…

Les deux Pardaillan – puisque c’étaient eux – passerent sans le voir. Du moins, il le crut, et respira, soulagé. Seulement, deux pas plus loin, celui qu’il venait d’appeler mon cousin Jehan – et que nous avons présenté autrefois sous le nom de Jehan le Brave – se pencha sur son pere et lui glissa en souriant :

– Mon cousin Odet de Valvert !… Il veille… de loin… sur celle qu’il aime : la jolie Muguette, ici devant nous.

Le chevalier de Pardaillan posa sur celle qu’on lui désignait ce regard perçant qui n’avait rien perdu de sa vivacité et de sa sureté, que les ans, au contraire, semblaient avoir rendu plus sur et plus acéré que jamais. Il sourit doucement. Mais il bougonna en levant les épaules :

– Que ne l’épouse-t-il, s’il est si féru !

– Comme vous y allez, monsieur ! se récria Jehan en riant. Tenez pour assuré que le pauvre Valvert n’a meme pas encore osé se déclarer. Et puis, avant de se marier, encore faudrait-il qu’il ait trouvé cette fortune qu’il est venu chercher a Paris.

– C’est vrai qu’il est gueux comme le Job des Saintes Écritures, mais si c’est ainsi qu’il la cherche, la fortune, il verra la fin de ses quelques écus avant que de la trouver, bougonna Pardaillan.

Et avec le meme sourire, qui avait on ne sait quoi de railleur et d’attendri tout a la fois :

– Vous verrez que je serai encore obligé de m’en meler pour le tirer d’affaire, ajouta-t-il.

A ce moment, les deux Pardaillan étaient presque arrivés a la hauteur des deux femmes. La Gorelle, qui ne les avait pas vus, s’approchait de Brin de Muguet, presque jusqu’a la toucher, et baissant la voix, disait :

– Écoute, quand tu m’as quittée, tu as emmené avec toi la petite Loise…

Les deux Pardaillan entendirent. Jehan, a ce nom de Loise tombant a l’improviste, pâlit affreusement. Et serrant le bras de son pere, dans un souffle :

– Loise !… Pour Dieu, monsieur, écoutons.

Et tous s’immobiliserent, tendant l’oreille.

Brin de Muguet interrompit vivement la vieille :

– Oui, je l’ai emmenée !… Je l’aimais, moi, cette petite Loise. Je savais bien que si je vous la laissais, vous la feriez mourir lentement, a petit feu, comme vous me faisiez mourir moi-meme. Vous la laisser !… Mais c’eut été un crime abominable !… Je l’ai emmenée, je l’ai sauvée de vos griffes… Qu’avez-vous a dire a cela ?

– Rien, assurément, gémit La Gorelle, tu as bien fait… Je ne te reproche rien… Mais les temps sont changés… Je ne suis plus la meme… C’est la misere, vois-tu, qui me rendait mauvaise… Tu vois bien comme je te parle doucement. Je me suis réjouie sincerement de te voir en si florissante santé et faisant de si bonnes affaires que c’en est une bénédiction… C’est pour te dire que je me réjouis pareillement de savoir cette enfant heureuse et en bonne santé !

– Si ce n’est que cela, réjouissez-vous : elle est heureuse et se porte bien.

– Et ou l’as-tu mise, cette chere petite créature du bon Dieu ?

– Ceci, vous ne le saurez pas, La Gorelle.

La réponse était péremptoire et le ton tres résolu indiquait qu’il était inutile d’insister. La Gorelle comprit a merveille. Une fois de plus, une lueur menaçante s’alluma dans ses prunelles. Malgré tout, comme elle n’était pas femme a renoncer si facilement, elle allait insister. A ce moment, elle aperçut les deux Pardaillan qui écoutaient. Ses yeux se mirent a papilloter éperdument comme un oiseau de ténebres que la lumiere du jour éblouit. Et elle bredouilla :

– Allons, je vois que tu continues a te méfier de moi. Tu as tort, ma petite, je ne te veux pas de mal, ni a toi ni a l’enfant. Adieu.

Et elle battit précipitamment en retraite vers la rue de Grenelle.

Un peu ébahie de ce départ si précipité qui ressemblait a une fuite, Brin de Muguet respira plus librement. A ce moment, le chevalier de Pardaillan s’approcha d’elle, rafla les quelques fleurs qui lui restaient et posa une piece d’or sur son éventaire. Et, comme elle faisait mine de fouiller dans son sac pour rendre la monnaie, avec un geste large de grand seigneur :

– Gardez, ma belle enfant, gardez, fit-il avec douceur.

Brin de Muguet remercia par une gracieuse révérence que Pardaillan et son fils admirerent en connaisseurs qu’ils étaient. Et, voyant qu’elle allait s’éloigner, Pardaillan l’arreta du geste et reprit d’un air détaché :

– Vous parliez, je crois, d’une enfant que vous avez enlevée a cette vieille femme qui la maltraitait.

En disant ces mots, il l’étudiait, sans en avoir l’air, de son regard clair. Et il faut croire que cet examen lui était favorable car il gardait aux levres ce sourire tres doux qu’il ne trouvait que pour ceux qui étaient dignes de son amitié. Au reste, Brin de Muguet supportait cet examen sans manifester ni trouble, ni inquiétude. Seulement, elle se fit tres sérieuse, sérieuse jusqu’a la gravité pour répondre :

– En effet, monsieur.

– Une enfant qui s’appelle Loise ?

– Oui, monsieur.

Pardaillan parut réfléchir une seconde, et, redoublant de douceur :

– Excusez-moi, mon enfant, si je vous pose quelques questions qui vous paraîtront peut-etre indiscretes, mais qui me sont dictées par les raisons les plus sérieuses, et non point par une curiosité déplacée, comme vous seriez en droit de le supposer. Voulez-vous me faire la grâce d’y répondre ?

– Tres volontiers, monsieur, fit-elle comme malgré elle, sans rien perdre de sa soudaine gravité.

Le pere et le fils échangerent un coup d’oil qui disait : « C’est une nature franche et loyale, Celle-la ne mentira pas. » Elle, elle attendait, toujours grave. Et maintenant c’était elle qui les fouillait de son regard lumineux.

– Savez-vous l’âge exact de cette petite Loise ? reprit Pardaillan.

– Trois ans et demi.

La réponse – Pardaillan le remarqua – était breve comme toutes celles qu’elle avait faites jusque-la. Mais, comme les précédentes réponses, elle tombait aussitôt apres la question, sans la moindre hésitation. Et les grands yeux lumineux, d’un beau bleu sombre, demeuraient sans ciller, franchement fixés sur les yeux de Pardaillan. Telle qu’elle était, cette réponse, il faut croire, n’était pas du gout de Jehan qui ne put réprimer un geste de contrariété. Pardaillan, lui, ne sourcilla pas. Il reprit :

– Cette enfant est une parente a vous ?

– C’est ma fille.

– Votre fille ! sursauta Pardaillan.

– Oui, monsieur.

Malgré eux, les deux Pardaillan lancerent un coup d’oil furtif du côté du pilier derriere lequel se cachait toujours Odet de Valvert qui sans la comprendre, assistait de loin a cette scene. Et ils ramenerent leurs regards sur Brin de Muguet, qui attendait tres calme. Pardaillan ne doutait pas de la sincérité de cette jeune fille ; ses réponses étaient si nettes, si précises, son attitude si tranquille. Mais il s’étonnait :

– La vieille femme que vous avez appelée La Gorelle ne paraissait pas soupçonner que cette petite Loise est votre fille dit-il.

– Elle l’ignore en effet. Et je me garderai bien de le lui faire savoir.

– Vous etes bien jeune, il me semble, pour avoir un enfant de trois ans et demi.

– Je parais plus jeune que je ne suis. Je vais avoir dix-neuf ans, monsieur.

– Vous m’en direz tant ! Je vous rends mille grâces, madame, de l’obligeance avec laquelle vous avez bien voulu me répondre. Quand vous passerez rue Saint-Denis, entrez de temps en temps a l’auberge du Grand Passe-Partout. C’est la que je loge. Vous demanderez le chevalier de Pardaillan et, que j’y sois ou que je n’y sois pas, vous laisserez quelques-unes de vos fleurs qui embaument, en échange desquelles on vous remettra une piece d’or.

– Je n’y manquerai pas, monsieur le chevalier, promit Brin de Muguet en répondant par une révérence au large coup de chapeau que lui donnaient tres poliment les deux Pardaillan.

Le pere et le fils, se tenant par le bras, s’éloignerent. Quelques pas plus loin, d’un meme mouvement ils s’arreterent et se retournerent. Brin de Muguet était toujours a la meme place ou ils l’avaient laissée. Elle les regardait d’un air profondément reveur. Ils ne la virent pas. Ils cherchaient plus loin. Ils cherchaient Odet de Valvert qui, les voyant toujours la, n’osait pas sortir de derriere son pilier.

– Pauvre Odet, murmura Jehan, le coup sera dur pour lui quand il saura.

– Oui, dit Pardaillan assombri, et c’est grand dommage… car il est capable d’en mourir. Corbleu ! qui aurait dit cela de cette petite a qui on donnerait l’absolution sans confession !

– Elle est peut-etre mariée, monsieur. Elle ne paraissait ni honteuse ni genée.

– J’ai remarqué, en effet, qu’elle n’avait pas l’air d’une coupable. Il n’en est pas moins vrai que la voila perdue pour Valvert et que cela me chagrine pour lui, qui est un brave et digne enfant que j’aime.

Ils reprirent leur marche et tournerent a gauche dans la rue d’Orléans (absorbée par l’actuelle rue du Louvre). Au bout de quelques pas, Jehan soupira :

– Encore une fausse émotion. Ah ! monsieur, je commence a croire que jamais je ne retrouverai ma pauvre petite Loisette.

– Et moi, chevalier, je te dis que nous la retrouverons. Je ne suis venu ici que pour cela, corbleu ! Et puis, je ne la connais pas, moi, cette petite Loisette, et je veux la connaître avant de partir pour le grand voyage dont on ne revient jamais. Par Pilate, il ferait beau voir qu’un grand-pere s’en aille sans avoir embrassé sa petite-fille. Nous la retrouverons, te dis-je.

– Dieu vous entende, monsieur.

– Bon, dit Pardaillan de son air railleur, nous nous remuerons tant, nous ferons un tel bruit qu’il faudra bien qu’il finisse par nous entendre. Dieu, vois-tu, et c’est assez naturel étant donné son grand âge, est un peu dur d’oreille. Mais j’ai toujours vu qu’il entendait ceux qui savent se remuer pour se faire entendre de lui. Nous nous remuerons, chevalier, et je te réponds qu’il nous entendra.

Ils tournerent encore une fois a gauche, dans la rue des Deux-Écus, ce qui devait les ramener forcément rue de Grenelle.


Chapitre 3 LA DAME AUX YEUX NOIRS SE FAIT CONNAÎTRE

– Eh bien, madame, disait La Gorelle revenue pres de la litiere, vous avez vu ? Elle aussi, elle m’a reconnue tout de suite.

– Oui, répondit la dame invisible, elle t’a reconnue, non sans frayeur. Cette enfant ne me paraît pas avoir gardé un excellent souvenir de toi et des soins que tu prétends lui avoir prodigués.

– C’est une ingrate, prononça La Gorelle en maniere d’excuse.

– Dis plutôt que tu as du la martyriser. Elle s’en souvient, la pauvre petite. C’est assez naturel.

La dame invisible relevait, comme on voit, la méchante accusation portée par La Gorelle. Pourtant sa voix gardait la meme immuable douceur. Vraiment, on n’aurait su dire si elle plaignait « la pauvre petite », comme elle venait de dire, et si elle s’indignait de la conduite de La Gorelle. Pareille a un juge souverain, elle semblait noter avec impartialité le bien et le mal, le pour et le contre, avant de rendre son jugement. Elle reprit :

– Je t’ai observée pendant que tu lui parlais. Je crois que tu n’as pas tenu compte comme il convenait des recommandations que je t’avais faites. Je te le répete, et c’est la derniere fois : n’entreprends jamais rien contre cette enfant… si tu tiens a la vie. Ni en bien ni en mal, ne t’occupe jamais plus d’elle. Évite-la, agis comme si elle n’existait plus pour toi. Je te conseille de ne jamais oublier ces recommandations comme tu as oublié les précédentes. Je te le conseille dans ton intéret, tu comprends…

Cette fois encore, elle n’avait pas jugé nécessaire de hausser la voix. Mais cette fois encore, le ton et le regard qui soulignaient les paroles étaient tels que La Gorelle, épouvantée, se le tint pour dit et promit sincerement :

– Je ne l’oublierai pas, madame, je vous le jure sur mon salut éternel. Et se hâtant de changer un sujet de conversation qui devenait trop dangereux pour elle, elle ajouta de son air obséquieux :

– J’espere, madame, que vous etes convaincue, maintenant, qu’il ne peut y avoir d’erreur. Brin de Muguet est bien la fille de Concini.

– Oui, je crois maintenant qu’il n’y a pas d’erreur possible, reconnut la dame invisible.

– C’est bien elle, allez madame. C’est elle qui me fut remise autrefois, alors qu’elle avait quelques jours a peine, par Landry Coquenard, l’ancien homme de confiance du signor Concini.

La dame ne répondit pas. Elle était convaincue et elle réfléchissait.

La Gorelle tenait toujours les yeux fixés sur Brin de Muguet demeurée a la meme place, au centre du carrefour, et regardant d’un air reveur du côté ou les deux Pardaillan avaient disparu. La vieille s’efforçait de montrer un visage indifférent. Il est certain cependant qu’elle n’avait pas renoncé a son idée de découvrir la retraite de la petite Loise. La petite Loise qu’elle disait etre la meme enfant que Jehan de Pardaillan, son pere, cherchait vainement, et que Brin de Muguet avait affirmé etre sa propre fille avec une assurance telle, qu’elle avait réussi a convaincre le chevalier de Pardaillan, lequel, pourtant, n’était pas un homme facile a tromper.

Était-ce la vieille qui se trompait ?…

Était-ce la jeune fille qui avait menti ?

– Anges du paradis ! s’écria soudain La Gorelle, je ne me trompe pas ! C’est lui !… C’est bien lui !…

Et agitant le mantelet que la dame avait laissé retomber, avec une émotion joyeuse :

– Madame, c’est lui !… C’est lui !… De nouveau, le mantelet s’écarta a peine.

De nouveau, les yeux noirs se montrerent. Et, avec le meme calme souverain, la douce et harmonieuse voix de l’inconnue s’informa :

– Qui, lui ?

– Landry Coquenard, madame ! Landry Coquenard en personne ! jubila La Gorelle.

Et avec une joie frénétique qu’elle ne se donnait pas la peine de dissimuler, elle expliqua avec volubilité :

– Voyez, madame, ce here dépenaillé, traîné la corde au tour du cou… C’est lui !… C’est Landry Coquenard !…

– Mais ce malheureux est conduit au supplice !

– Cela m’en a tout l’air, exulta l’horrible mégere. Sans doute le mene-t-on a la potence, ici, pres, devant Saint-Honoré… Ah ! pauvre Landry Coquenard, devais-tu finir si misérablement !… Et qui m’aurait dit que j’aurais la j… la… la douleur de te voir brancher !… Car, si nous avançons un peu, nous le verr… Eh mais, je ne me trompe pas !… C’est le seigneur Concini lui-meme qui le mene… Jésus, de quel regard de sollicitude inquiete il le couve !… Ha ! je devine ce qu’il en est : Landry Coquenard aura eu la fâcheuse idée de se rappeler au souvenir de son ancien maître qui est, autant dire, le roi de ce pays. Oui, bien fâcheuse idée que tu as eue la, pauvre Landry Coquenard, et je t’aurais cru d’esprit plus délié !…

La dame n’écoutait plus depuis longtemps. La Gorelle s’aperçut que ses yeux noirs ne regardaient plus, que le mantelet était retombé, et elle entendit sa voix qui, au mantelet opposé, appelait doucement :

– D’Albaran.

Cet appel s’adressait a la formidable statue équestre dont nous avons signalé la présence de ce côté. Ce cavalier avait le teint bronzé, des yeux noirs superbes, une magnifique barbe noire, admirablement soignée, et des cheveux d’un beau noir de jais : tous les signes visibles de l’Espagnol pur sang qu’il était, en effet. Seulement, a l’encontre de ses compatriotes qui, en général, sont de taille plutôt petite, don Cristobal de Albaran était un véritable géant. A l’appel de son nom, il se courba sur l’encolure de son cheval en murmurant :

– Senora ?

– Vois-tu ce condamné, la-bas, au milieu de ces gardes ? demanda la dame inconnue.

D’Albaran redressa la tete, jeta un coup d’oil sur la rue Saint-Honoré, et, en français, avec une pointe d’accent :

– Je le vois, madame.

– Il ne faut pas qu’il soit exécuté, reprit la dame. Il faut le délivrer, le laisser aller, savoir ou il gîte, pouvoir le retrouver. Va.

– Bien, madame, répondit d’Albaran sans s’étonner, avec un flegme admirable.

Sans plus tarder, il mit pied a terre en faisant un signe a ses hommes. Aussitôt ceux-ci l’imiterent. Deux palefreniers, chargés de conduire les mules de la litiere, sortirent du coin ou ils se tenaient a l’écart, et prirent la garde des chevaux. D’Albaran rassembla ses hommes autour de lui et commença a leur donner ses instructions a voix basse.

Les mantelets demeuraient fermés, les yeux de la dame invisible ne se montraient plus. La Gorelle attendait patiemment. Elle avait entendu l’ordre donné. Elle suivait le conciliabule tenu par d’Albaran d’un oil furieux. Et les levres pincées, l’air mauvais, elle bougonnait :

– Apres la fille de Concini a qui elle m’a défendu de toucher, voici qu’elle veut sauver Landry Coquenard !… Ah ça ! mais, cette noble dame sauve donc tout le monde !… C’est donc une sainte descendue sur la terre !…

A ce moment, les deux Pardaillan débouchaient de la rue des Deux-Écus. Visiblement, ils allaient sans but précis, au hasard…

Du côté de La Gorelle, le mantelet s’écarta une seconde. Une petite main blanche parut, tenant une grosse bourse gonflée a en éclater de pieces d’or. En meme temps, la voix disait :

– Prends. Ceci n’est qu’un acompte.

Éblouie, les yeux luisants comme des braises, la mégere fondit sur la bourse qui disparut en un clin d’oil. Et tandis qu’elle se cassait en deux dans une humble révérence de remerciement, elle songeait avec ravissement :

– Jésus Dieu, ma fortune est faite !… Que la bénédiction du ciel soit sur cette excellente dame qui est si généreuse.

Le mantelet s’était aussitôt rabattu. Les yeux noirs ne devaient plus se montrer. Mais La Gorelle entendit la voie harmonieuse qui disait :

– Écoute. Je sais ou te trouver. Cela ne suffit pas. Tu peux avoir besoin de me communiquer des choses importantes. En conséquence il est nécessaire que tu saches qui je suis et ou je demeure. Je suis la duchesse de Sorrientes et je demeure a l’hôtel de Sorrientes. Sais-tu ou est situé l’hôtel de Sorrientes ?

– Non, madame. Mais soyez sans crainte, je m’informerai, je trouverai. !

– Ne t’informe pas. Je vais t’expliquer : l’hôtel de Sorrientes est situé derriere le Louvre, au fond de la rue Saint-Nicaise, passé la chapelle Saint-Nicolas, a laquelle il touche. Il fait l’angle de trois rues : la rue Saint-Nicaise, la rue de Seyne qui longe la riviere, et un cul-de-sac qui part de cette rue de Seyne. Il a trois entrées : une sur chaque rue. Si tu as besoin de me voir, tu te présenteras a la petite porte du cul-de-sac. Tu frapperas trois coups, légerement espacés et a la personne qui se présentera, tu diras simplement ton nom. Retiendras-tu bien tout cela ?

– J’ai bonne mémoire, sourit La Gorelle. Voyez plutôt : Mme la duchesse de Sorrientes. L’hôtel de Sorrientes au bout de la rue Saint-Nicaise. La petite porte du cul-de-sac qui part de la rue de Seyne. Frapper trois coups légerement espacés a cette porte et donner mon nom. Est-ce bien cela ?

– C’est bien. Tu peux te retirer.

La Gorelle salua profondément la litiere. Elle allait se ruer dans la rue Saint-Honoré pour voir ce qui allait arriver a ce Landry Coquenard, auquel elle paraissait en vouloir particulierement. Mais en se redressant, elle aperçut les deux Pardaillan. Et le meme trouble qui s’était déja manifesté chez elle a leur vue s’empara de nouveau d’elle. Elle se fit aussi petite qu’il lui fut possible, ne bougea pas, se dissimula le plus qu’elle put derriere la litiere.

Parvenus rue de Grenelle, les deux Pardaillan avaient tourné machinalement a gauche une fois de plus. En approchant de la litiere, ils avaient aperçu La Gorelle. Ils l’avaient aussitôt reconnue et leur attention s’était concentrée sur elle. Ils étaient encore trop loin pour entendre la voix de la duchesse de Sorrientes, toujours invisible derriere les mantelets baissés. Ils passerent juste a point pour entendre La Gorelle répéter les indications qu’on venait de lui donner pour prouver qu’elle n’avait rien oublié.

A dire vrai, ces paroles frapperent seulement l’oreille du chevalier de Pardaillan, qui, d’ailleurs, n’y attacha aucune importance. Pour ce qui est de son fils Jehan, il n’entendit que vaguement : en regardant la mégere, il avait l’esprit préoccupé comme un homme qui fait un effort de mémoire pour se souvenir d’une chose ancienne, depuis longtemps oubliée. Et il n’y parvenait pas sans doute, car il continuait a avancer : silencieux et reveur a côté de son pere.

Les Pardaillan s’éloignerent. La Gorelle, renonçant a satisfaire sa curiosité, tourna résolument le dos a la rue Saint-Honoré, se coula vivement dans la rue des Deux-Écus et disparut avec cette rapidité particuliere a ceux a qui la peur semble attacher des ailes aux talons. Les Pardaillan revinrent dans la rue Saint-Honoré. Ils tomberent en plein sur cette troupe dont nous avons signalé la présence rue du Coq et qui conduisait un condamné, lequel, s’il faut en croire La Gorelle, n’était autre que ce Landry Coquenard dont elle venait de parler a la duchesse de Sorrientes, laquelle, pour des raisons a elle – que nous ne tarderons pas a connaître sans doute – ne voulait pas qu’il fut pendu.

L’encombrement était énorme a cet endroit, car la foule s’était immobilisée pour voir passer le cortege. Nous devons meme ajouter que, parmi cette foule, il régnait une certaine effervescence. A grand renfort de coups de coude, les Pardaillan se frayerent un passage et s’éloignerent de ce gros rassemblement. Quand ils se trouverent hors de la cohue, Jehan s’arreta tout a coup et, sortant de sa reverie :

– C’est curieux, dit-il, cette femme… comment donc la jolie Muguette l’a-t-elle appelée déja ?…

– La Gorelle, rappela Pardaillan, qui avait toujours son extraordinaire mémoire.

– La Gorelle ! c’est cela !… Eh bien, il me semble que je l’ai déja vue je ne sais ou et quand. J’ai beau chercher, je n’arrive pas a me souvenir.


Chapitre 4 LA MARCHE A LA POTENCE

Il est temps de nous occuper de cette troupe dont la présence dans la rue Saint-Honoré causait une si forte émotion parmi le populaire.

Cette troupe, elle était entierement composée de gens appartenant a Concino Concini, maréchal et marquis d’Ancre. Concino Concini, qui conduisait ses gens en personne, les couvrait de son autorité, les excitait…

Cet homme était la représentation vivante de la puissance sans limite, de l’orgueil sans frein, de la cupidité insatiable, du luxe infernal. Suivant l’expression de La Gorelle qui, a n’en pas douter, n’avait été qu’un écho, « il était, autant dire, le roi de ce pays ». Ce pays, c’était le royaume de France, le plus beau de la chrétienté. Et il était tout cela de par la volonté d’une femme qu’une passion insensée courbait sous son despotique empire. Il était tout cela parce qu’il était l’amant de Marie de Médicis : la reine régente. Et parce qu’il était « autant dire roi », Concini avait cru pouvoir permettre a ses gens de s’amuser. Ses gens, ici, c’était ceux que l’on appelait les « ordinaires » de M. le marquis d’Ancre, et qu’il appelait, lui, dédaigneusement, ses coglioni di mille franchi.

Voici en quoi consistait ce jeu :

Deux ordinaires, chefs dizainiers[2] , de Roquetaille et de Longval, avaient passé deux nouds coulants autour du cou d’un pauvre here. Les deux extrémités des longues cordes passées sur leurs épaules, avec de bruyants éclats de rire, ils le tiraient brutalement comme un veau qu’on traîne a l’abattoir. Ils avaient soin de s’écarter le plus possible, de façon a ce que leur victime demeurât bien visible au milieu de la chaussée, exposée aux railleries de la populace. Car ils ne doutaient pas que la populace se divertirait de ce jeu atroce qui leur paraissait des plus plaisants. Et, imitant la voix glapissante des crieurs jurés, ils criaient :

– Place !… Place a ce mauvais garçon que nous menons a la potence !…

Derriere le pauvre here marchaient une douzaine d’ordinaires parmi lesquels (parce que nous aurons l’occasion de les retrouver) nous citerons : d’Eynaus, de Loucignac, autres chefs dizainiers, de Bazorges, de Pontrailles, de Montreval et de Chalabre, simples ordinaires. Ces messieurs menaient grand tapage, accablaient leur victime de plaisanteries énormes, d’injures aussi truculentes que variées, tout en la surveillant de tres pres. Et quand elle faisait mine de s’arreter, avec de grands éclats de rire, ils l’obligeaient a marcher en la piquant impitoyablement dans le dos avec leurs immenses rapieres. Derriere ces messieurs, Concini venait s’appuyer au bras du baron de Rospignac[3] , son homme de confiance, et capitaine de ses quarante ordinaires. Concini, toujours jeune, toujours somptueusement vetu et d’une élégance supreme, était le seul qui ne riait pas. C’était avec une sombre inquiétude qu’il surveillait son prisonnier, lui. Il ne disait rien, lui, mais quand il ouvrait la bouche, c’était pour ordonner d’une voix breve, impatiente, de hâter la marche. Peut-etre regrettait-il déja d’avoir permis cet abominable jeu.

Or, Roquetaille et Longval, en tirant par secousses violentes sur les nouds coulants, menaçaient a chaque instant d’étrangler net l’infortuné Landry Coquenard. Heureusement pour lui, soit oubli, soit raffinement, on lui avait laissé les mains libres. Ses mains se crispaient désespérément sur les cordes, et, avec une force décuplée par l’imminence du péril, s’efforçaient de réduire la tension de ces cordes, d’atténuer la violence de la secousse. Il n’y réussissait pas toujours. Alors, il trébuchait, un râle douloureux fusait de ses levres contractées. Et l’hilarité de ses bourreaux redoublait. C’était si drôle les contorsions qu’il faisait quand la pointe acérée des rapieres pénétrait dans sa chair ! Si drôles les grimaces de ce pauvre visage contracté par l’angoisse et la douleur, congestionné par la suffocation ! Les misérables brutes s’amusaient comme elles ne s’étaient jamais amusées. Et pour prolonger cet amusement, prolongeaient sans pitié le supplice du malheureux.

Pourtant, malgré tout, il trouvait moyen de se retourner de temps en temps. Alors il se redressait. Ses yeux sanglants allaient chercher Concini derriere ses coupe-jarrets, et il dardait sur lui un regard, ou flamboyait une supreme menace. Et alors Concini pâlissait, frissonnait, se cramponnait au bras de Rospignac et, d’une voix qui grelottait, commandait :

– Plus vite !… Plus vite !…

Et la bande obéissait, pressait le pas, riant plus fort, discutant tres haut a quelle potence il convenait de se rendre pour y accrocher le coquin. Car leur intention était bel et bien de pendre haut et court l’infortuné Landry Coquenard. Et le malheureux ne se faisait pas la moindre illusion. Il se savait condamné, irrémissiblement perdu. Concini avait donné l’ordre de mort, Concini présidait lui-meme a cette affolante marche a la potence. Concini paraissait trop redouter celui qu’il avait condamné pour lui faire grâce.

Or c’était un jeu terrible qu’ils jouaient la, dans cette voie, une des plus animées du Paris d’alors, ou, a cette heure de marché, grouillait tout un monde d’acheteurs et de marchands. C’était une imprudence folle, une imprudence qui pouvait avoir des suites mortelles pour les insensés qui la commettaient. C’était a se demander par suite de quelle inconcevable aberration Concini l’avait permise, cette imprudence. Il connaissait pourtant bien l’état d’esprit des Parisiens exaspérés par sa morgue insolente, ses exactions sans frein, son luxe scandaleux. Il le connaissait meme si bien que, pour mater la révolte qui grondait sourdement, il avait multiplié les potences a tous les carrefours, presque a tous les coins de rues. Et ces potences n’étaient pas plantées en si grand nombre uniquement pour intimider le populaire. Elles, servaient, hélas ! Elles servaient meme si bien que, malgré leur effrayante multiplication, leur nombre devenait sans cesse insuffisant.

Ce fut ainsi que le sinistre cortege déboucha rue Saint-Honoré, en pleine foule. Cette foule l’avait vu venir de loin. Mais comme elle ne s’était pas rendu compte de la réalité, elle n’y avait preté qu’une médiocre attention. Quand il fut la, elle comprit. Nul ne connaissait le condamné. Ce qu’il avait fait, ou, quand, comment il s’était laissé prendre, pourquoi on allait le pendre, nul n’en savait rien. Nous devons meme dire que nul ne songeait a se le demander. Si Landry Coquenard avait été, suivant les formes ordinaires, encadré par les archers de la prévôté, meme suivi par Concini et ses sicaires, la foule blasée par la fréquence journellement renouvelée de ces spectacles, la foule se fut ouverte avec indifférence pour laisser passer.

Mais, en l’occurrence, il était manifeste qu’on se trouvait en présence d’une insolente bravade, d’une inqualifiable violence. Landry Coquenard pouvait etre un affreux coquin coupable de tous les crimes. Par l’odieux traitement qu’on lui infligeait, il apparut comme une victime. Il fut sympathique sans qu’on sut qui il était. Pourtant la foule ne se révolta pas. Ce fut d’abord, chez elle, un sentiment d’indicible stupeur qui la paralysa. Un silence de mort plana sur cette chaussée si bruyante l’instant d’avant. Le mouvement ne s’arreta pas, mais la foule afflua de ce côté. Et elle était si compacte que Roquetaille et Longval tenterent vainement de tourner a droite – sans doute pour aller a la croix du Trahoir, ou se dressaient deux potences toutes neuves. Ils ne se faisaient cependant pas faute de glapir :

– Place a ce coquin qui va etre pendu selon ses mérites.

La foule demeurait toujours silencieuse. Mais elle ne livrait pas passage. Non pas que l’idée de révolte fut déja en elle. Simplement parce qu’une stupeur immense la paralysait.

Brin de Muguet, qui était demeurée au milieu de la chaussée, a l’entrée de la rue du Coq, se trouva tout naturellement placée au premier rang. Ce fut elle qui, la premiere, retrouva l’usage de la parole.

– Pauvre homme ! s’écria-t-elle.

Dans le silence angoissant qui pesait sur cette scene, cette parole de commisération éclata comme un coup de tonnerre. Tout le monde l’entendit. Landry Coquenard comme les autres.

C’était assurément un brave, ce Landry Coquenard. Malgré la situation effroyable dans laquelle il se trouvait, il n’avait pas perdu la tete. Il fixa sur celle qui venait de parler deux yeux que bouleversait une poignante émotion et il murmura :

– C’est elle, la fille de Concini, elle qui me plaint !… Ah ! la brave petite !…

Concini aussi avait entendu…

Rospignac, son capitaine des ordinaires, avait entendu…

Et Concini et Rospignac, en meme temps, fixerent un regard chargé d’une passion sauvage sur Brin de Muguet. Et Concini, serrant nerveusement le bras de Rospignac, lui glissa a l’oreille d’une voix ardente :

– C’est elle, Rospignac ! Per la madonna, il faut que je la suive… que je lui parle… Et si elle me repousse encore… Tu seras avec moi, Rospignac, tu m’aideras !…

Cette fois, ce fut sur son maître que Rospignac coula un regard a la dérobée. Et ce regard était chargé d’une expression de haine effrayante. Et Rospignac gronda en lui-meme :

« Oui, compte sur moi, misérable ruffian d’Italie !… Plutôt que de te la livrer, je t’arracherai le cour avec les ongles !… Je l’aime aussi, moi !… Je la veux !… Et, sang diable, nul que moi ne l’aura !… »

Cependant, tout haut, avec une indifférence affectée :

– Je veux bien, moi, monseigneur. Mais votre prisonnier ?… Je croyais que vous aviez des raisons particulieres de vous assurer de vos propres yeux qu’une bonne cravate de chanvre l’avait rendu muet a tout jamais.

Concini grinça des dents en regardant tour a tour Landry Coquenard et Brin de Muguet. Il débattait en lui-meme lequel des deux il devait suivre. Brusquement, il se déclara :

– Bah ! tes hommes feront bien la besogne sans nous. Je veux lui parler.

Rospignac ne répondit rien. Avec un sourire aigu, il songeait :

– Si la foule nous laisse passer… Ce qui ne me paraît pas bien sur. Odet de Valvert avait entendu. Il se trouvait assez loin. Il se mit a jouer des coudes avec une force impétueuse pour se rapprocher de la jeune fille.

Enfin, la foule aussi avait entendu. Et la foule, loin de s’écarter, comme ne cessaient de le demander Roquetaille et Longval, la foule serra les rangs et se mit a murmurer. Oh ! un murmure tres bas, indistinct encore. Mais qui peut jamais dire d’avance jusqu’ou ira une foule qui commence a s’exciter elle-meme par de légers murmures ?

Ce Landry Coquenard, qui ne perdait pas la tete, devait etre brave, avons-nous dit. C’était de plus un homme d’esprit et de résolution. Concini et ses estafiers, dans leur infatuation, ne se rendaient pas compte des dispositions de la foule. Il s’en rendit tres bien compte, lui. Il se mit aussitôt a beugler :

– A moi !… A l’aide !… Braves gens, laisserez-vous donc assassiner misérablement un bon chrétien qui n’a aucun crime a se reprocher ?…

Le rusé matois avait eu soin de dire qu’on le voulait assassiner. Il savait fort bien ce qu’il faisait, et il faisait preuve la d’une présence d’esprit vraiment admirable. Ce mot produisit une impression énorme sur la foule. Les murmures se hausserent d’un ton, devinrent des grondements précurseurs d’orage. Mais l’orage n’éclata pas encore ce coup-ci. Nous voulons dire que la foule ne bougea pas encore. Elle attendait, pour passer a l’action, que quelqu’un de résolu donnât le branle.

Ce fut encore Brin de Muguet qui le donna, sans réfléchir, dans un élan de son bon cour :

– Il n’y a donc pas un homme ici ? s’écria-t-elle.

– Il y en a au moins un, mademoiselle, répondit aussitôt une voix claironnante.

C’était Odet de Valvert qui avait enfin réussi a se glisser pres d’elle, qui parlait ainsi.

Chose étrange, une ombre de contrariété passa sur le visage expressif de la jeune fille qui ne put réprimer un mouvement d’humeur. Comme de juste, l’amoureux ne vit rien : il s’inclinait gracieusement devant elle. Et ce salut et le sourire qui l’accompagnait, si respectueux qu’ils fussent, disaient clairement que c’était uniquement pour elle qu’il intervenait.

Odet de Valvert ne perdit pas de temps. Apres avoir salué « sa dame » comme faisaient autrefois les preux avant de charger, la lance en arret, il vint se camper devant Roquetaille et Longval et, d’une voix mordante, il prononça :

– Pourquoi maltraitez-vous ainsi cet homme ? Il est indigne de gentilshommes d’abuser ainsi de leur force contre un pauvre diable sans défense.

Les deux spadassins se hérisserent.

– De quoi se mele cet étourneau ? mugit Longval.

– Ce drôle va se faire étriller d’importance ! beugla Roquetaille.

– Drôle ! étourneau ! vous etes trop généreux, messieurs ! railla Odet de Valvert.

Il dit cela. Mais en meme temps il projetait ses deux poings en avant avec une force irrésistible. Il n’avait pas fini que les deux ordinaires allaient s’étaler sur le dos, a quatre pas de la.

– Vive le damoiseau ! cria la foule enthousiasmée.

Landry Coquenard se tenait pret a tout. Lui non plus, il ne perdait pas une seconde. Il fit un bond prodigieux et tomba dans les bras que lui tendait Odet de Valvert. Avec une force qu’on n’eut jamais soupçonnée chez un jeune homme d’apparence si délicate, il l’enleva, le passa derriere lui, et lui glissa une bourse dans la main en disant :

– File vivement.

Landry Coquenard lança un coup d’oil d’inexprimable reconnaissance sur son sauveur et, sans s’attarder, sans prononcer une parole, fonça au milieu de la foule qui s’ouvrait d’elle-meme pour lui livrer passage.

A ce moment le colosse de la duchesse de Sorrientes accourait, a la tete de ses dix hommes. Il trouva la besogne toute faite. Cependant les ordres de la duchesse étaient formels : il fallait non seulement délivrer le prisonnier, mais encore savoir ou il gîtait pour pouvoir le retrouver. Landry Coquenard, ahuri, se sentit happé, enlevé, passé de main en main, porté dans la rue de Grenelle, derriere la litiere. Il se trouvait assez loin de ses bourreaux, hors d’atteinte. Il fila, sans demander d’explications a personne. Il fila a grands pas, sans courir toutefois, encore tout éberlué de son heureuse et rapide délivrance, serrant dans sa main crispée, sans trop savoir ce qu’il emportait, la bourse que Valvert avait eu la généreuse pensée de lui glisser dans la main.

D’Albaran s’approcha de la litiere.

– C’est fait, madame, dit-il en espagnol. Mais l’homme avait déja échappé a ceux qui le tenaient. Nous n’avons eu qu’a faciliter sa fuite.

– J’ai vu, répondit la duchesse de Sorrientes dans la meme langue.

– Qu’ordonnez-vous, madame ?

– Attendons, dit la duchesse, j’attends quelqu’un et je veux voir ce qui va arriver a ce jeune homme qui a osé braver en face le tout-puissant maître de ce royaume.

Et avec un sourire indéfinissable, elle ajouta :

– Et puis je suis curieuse de voir aussi ce que va faire ce brave peuple de Paris qui gronde la-bas.

D’Albaran s’inclina respectueusement, sauta en selle et reprit sa garde patiente et attentive pres de la litiere. Ses hommes avaient déja réenfourché leurs chevaux et repris de leur côté leur attitude raide de soldats sous les armes. Ils n’étaient plus que neuf maintenant. Le dixieme s’était mis aux trousses de Landry Coquenard et ne devait plus le lâcher.


Chapitre 5 COMMENT FINIT L’ALGARADE

Revenons a Odet de Valvert et a la bande de loups enragés avec laquelle il allait se trouver aux prises.

Son geste avait été si rapide, si imprévu, que les hommes de Concini n’eurent conscience de ce qui s’était passé qu’en voyant leurs deux camarades rouler dans la poussiere. De son côté, Landry Coquenard avait été si prompt a saisir l’occasion aux cheveux qu’il était déja dans la rue de Grenelle lorsqu’ils s’aperçurent de sa fuite.

Concini et Rospignac, eux, ne s’étaient aperçus de rien. Ils n’avaient d’yeux que pour Brin de Muguet qu’ils dévoraient littéralement du regard.

Odet de Valvert s’attendait a etre chargé séance tenante et il se tenait sur ses gardes. Ce court instant de répit que la stupeur de ses adversaires lui accordait, il le mit a profit pour les observer. Tout naturellement, son attention se porta d’abord sur celui qu’il savait etre le chef : sur Concini. Il ne put pas ne pas etre frappé de l’ardent regard de brutale passion que Concini et Rospignac dardaient sur la jeune fille. Ce regard, qui semblait déshabiller celle qu’il considérait comme une pure et chaste enfant, le fit rougir de colere. L’amoureux venait de flairer en ces deux hommes deux rivaux contre lesquels il aurait a lutter. Sa main tortilla nerveusement sa moustache et, apres avoir rougi, il pâlit : la jalousie venait d’abattre sur lui sa griffe acérée et lui déchirait le cour.

Il ne fut pas le seul a remarquer ce regard enflammé des deux hommes.

Dans la foule, une femme de petite taille s’appuyait au bras d’un homme qui paraissait d’une longueur démesurée. La femme s’enveloppait dans une ample cape de drap tres simple, comme en portaient les femmes du peuple. En sorte qu’il était impossible de reconnaître a quelle condition elle appartenait. Il était également impossible de voir son visage, qui disparaissait sous le capuchon soigneusement rabattu. Quant a l’homme, aussi long qu’elle était petite, il cachait aussi soigneusement qu’elle son visage dans les plis du manteau relevé jusqu’au nez. Tout ce que l’on pouvait voir, sous le large chapeau orné d’une touffe de plumes rouges, c’étaient deux yeux de braise qui paraissaient singulierement vifs et perçants.

Cette femme n’avait d’yeux que pour Concini. Comme Odet de Valvert, elle fut frappée du regard qu’il attachait sur la jolie bouquetiere des rues. Elle suivit la direction de ce regard et détailla la jeune fille avec une attention aiguë de femme jalouse observant une rivale. Et elle serra fortement le bras de son cavalier, et elle gémit, d’une voix plaintive…

– Stocco, voila celle qu’il aime !… La voila !…

L’homme long, l’homme qu’elle venait d’appeler Stocco, fixa tour a tour sur Concini et sur Brin de Muguet un regard goguenard et leva familierement les épaules de l’air de quelqu’un qui dit : « Que voulez-vous que j’y fasse ? » Seulement son regard, a lui, se fixa un instant sur Rospignac – ce que la jalouse inconnue n’avait pas daigné faire. Et alors un sourire railleur souleva son immense moustache noire, et son regard, qui revint se fixer sur Concini, se fit plus goguenard encore. Si bien que nous pouvons en déduire, sans crainte de nous tromper, que ce singulier personnage se réjouissait de la rivalité amoureuse qu’il devinait entre Concini et Rospignac, entre le maître et son serviteur.

Cependant les ordinaires se remettaient de leur stupeur. Ce fut d’abord une effroyable bordée de jurons ou tous les diables d’enfer figuraient a la place d’honneur. Cette furieuse explosion arracha Concini a sa contemplation passionnée et le ramena au sentiment de la réalité.

– Qu’est-ce ? fit-il.

On le lui apprit en quelques mots brefs. En apprenant que « le damné Landry Coquenard » venait de leur fausser compagnie, grâce a l’intervention de ce jouvenceau qu’on lui désignait, Concini devint livide. Un tremblement convulsif le secoua des pieds a la tete. Ivre de colere, il éclata d’abord en jurons affreux :

– Sangue della madonna !… Cristaccio maledetto !… Santi ladri !…

Mais, se remettant aussitôt, d’une voix qu’une fureur terrible faisait trembler, il commanda :

– Saisissez-moi cet homme !… Qu’il prenne la place de celui qu’il vous a enlevé !…

– Eh ! mon brave, lança Odet de Valvert d’une voix dédaigneuse, que ne venez-vous me saisir vous-meme ? Je serais curieux de voir ce que pese la rapiere d’un ruffian d’Italie contre l’épée d’un loyal gentilhomme de France.

La vérité est qu’il grillait d’envie de se mesurer contre le rival qu’il avait deviné et qu’il détestait déja d’instinct. Aussi toute son attitude était-elle une insulte, un défi.

La foule attentive n’en vit pas si long. Pour la premiere fois, elle trouvait un homme qui osait jeter a la face de Concini effaré cette épithete insultante de « ruffian d’Italie » que chacun lui prodiguait tout bas. Elle se sentit soulevée, cette foule. Elle exulta. Et elle éclata en une formidable acclamation :

– Vive le damoiseau !

C’était la deuxieme fois qu’elle la lançait, cette acclamation. Mais, cette fois, soulignant l’injure de ce jeune inconnu, elle prenait une signification d’une éloquence terrible. Tout autre que Concini eut compris, se fut gardé, eut cherché un moyen honorable de battre en retraite. Mais Concini était grisé par sa fabuleuse fortune. Concini était aveugle et sourd. Concini ne comprit pas, ne voulut pas entendre Rospignac qui, plus clairvoyant, lui conseillait la prudence et la modération. Concini hurla :

– Porco Dio ! qu’attendez-vous pour obéir, quand je commande ?… Saisissez-moi cet homme, vous dis-je.

D’ailleurs, il faut leur rendre cette justice, ils n’hésitaient pas. Tous ces coupe-jarrets étaient braves, c’était incontestable. Ils s’étaient mis en mouvement avant que leur maître eut fini de donner son ordre. Roquetaille et Longval, qui venaient de se relever, foncerent les premiers, l’épée haute :

– Il faut que je te saigne ! hurla Roquetaille.

– Je veux te mettre les tripes au vent ! mugit Longval.

Ils pensaient bien ne faire qu’une bouchée de cet adversaire dont l’apparence était plutôt délicate, La vigueur des deux maîtres coups de poing qui les avait envoyés mordre la poussiere aurait du cependant leur donner a réfléchir. Mais ils comptaient sur leur science profonde de l’escrime. Car, tous, ils étaient des escrimeurs redoutables, Et puis, les scrupules ne les étouffaient pas, puisqu’ils chargeaient a deux contre un. Ils avaient donc toutes les raisons de croire qu’ils seraient facilement plus forts et qu’ils expédieraient promptement leur homme. Car ils ne songeaient pas a l’arreter, eux. Ils voulaient sa peau :

Malgré tout, et contre leur attente, ils trouverent un fer souple et vif qui para comme en se jouant toutes leurs attaques. Peut-etre meme eussent-ils reçu la leçon que méritait leur présomption, si toute la bande, avec des clameurs épouvantables, n’était venue a leurs secours. Tous, en meme temps, tomberent sur l’insolent qui, exploit tout a fait imprévu, qu’on n’eut certes pas attendu de lui, soutint sans faiblir l’effroyable choc.

Il était clair, cependant, que, malgré sa folle intrépidité, malgré sa force et son adresse, ce jeune homme ne pourrait pas résister longtemps aux quinze spadassins qui, sans vergogne, l’assaillaient de toutes parts.

C’est ce que comprit la foule que Concini et les siens dédaignerent, et en qui Odet de Valvert n’avait meme pas eu l’idée qu’il pourrait trouver un secours. Elle s’était indignée, elle avait grondé sourdement l’instant d’avant. Mais nous avons vu qu’elle n’avait pas osé intervenir. Cette fois, le branle se trouva donné. L’orage éclata. Pour avoir été retardé un instant, il n’en fut que plus terrible. Ce fut d’abord, en réponse aux clameurs des ordinaires, une clameur formidable qui couvrit tous les bruits :

– A bas les étrangers !… Qu’ils s’en aillent chez eux !… A bas les affameurs !…

Et la foule s’ébranla. Les hommes de Concini durent lâcher Odet de Valvert, faire face a cette multitude d’adversaires qu’ils ne s’attendaient pas a rencontrer. La foule, cependant, s’était contentée de dégager le « damoiseau » dont l’attitude crâne avait eu le don de soulever son enthousiasme. Elle s’était contentée de paralyser les hommes de Concini sans les frapper.

Concini ne comprit pas encore. Cette modération de la foule qui venait du sentiment qu’elle avait de sa force, il l’attribua a la peur. Il acheva de s’enferrer : il rugit :

– Chargez-moi cette canaille !… Sus, sus, frappez, assommez !… Ses hommes obéirent, frapperent en effet. Quelques malheureux tomberent, a moitié assommés. Alors la colere du populaire éclata dans toute son irrésistible impétuosité. La duchesse de Sorrientes avait dit a d’Albaran qu’elle voulait voir ce qu’allait faire le brave peuple de Paris. Elle fut fixée.

Des huées, des coups de sifflet stridents couvrirent sa voix. Et un immense cri s’éleva :

– A mort !… A mort Concini !… A l’eau le ruffian !… A mort les assassins !…

Et, en meme temps qu’elle criait, la foule agissait. Comme par enchantement, des armes surgirent on ne savait d’ou. Les coups se mirent a pleuvoir drus comme grele. Mais cette fois, c’étaient les gens de Concini, pressés, foulés, étouffés, débordés de toutes parts, qui les recevaient. Jusque-la, ils avaient agi individuellement, chacun a sa guise. Le baron de Rospignac comprit l’étendue du péril et qu’ils allaient tous etre écharpés par ces moutons que leur insolente brutalité venait de changer en fauves déchaînés. Il prit aussitôt le commandement de sa troupe. Et il accomplit la seule manouvre qui pouvait, non pas les sauver, mais leur permettre de tenir assez longtemps pour donner le temps a des secours de leur arriver : il rassembla ses hommes en peloton compact et battit en retraite vers la rue du Coq, en tenant tete, entraînant Concini momentanément a l’abri au milieu de sa bande.

La manouvre réussit assez bien. Sans trop de dommage, sans avoir perdu un de ses hommes, il put regagner la rue du Coq. Quand ils furent la, il conseilla :

– Si vous voulez m’en croire, monseigneur, détalons au plus vite. Il n’y a pas de honte a cela : nous ne sommes que quinze, ils sont deux ou trois cents.

Le conseil était bon, et comme l’avait tres bien dit Rospignac, on pouvait sans déshonneur battre en retraite devant des forces aussi écrasantes. Intérieurement, Concini le reconnut. Mais son orgueil se révolta.

Et il grinça :

– Fuir devant des manants ! Porco Dio ! nous creverons tous ici plutôt !

– Bon, dit froidement Rospignac, nous n’attendrons pas longtemps, en ce cas ; notre compte est bon.

Et avec un sang-froid merveilleux, il se mit a donner ses ordres, tout en ferraillant avec vigueur, car ceci se passait au milieu de la melée qui devenait de plus en plus furieuse. D’ailleurs il ne s’exagérait nullement le péril. Il était évident que lui et sa poignée d’hommes ne peseraient pas lourd devant la multitude maintenant déchaînée qui s’acharnait contre eux en redoublant ses cris de mort. Comme il l’avait dit : leur compte était bon. Comme il l’avait prédit, dans quelques secondes ils seraient tous brisés comme fétus emportés par la tourmente.

– Santa Maria ! Stocco, ces forcenés vont me tuer mon Concino ! se lamenta la petite femme au bras de l’homme long.

Et cette fois elle parlait en italien.

Et Stocco, dans la meme langue, avec ses yeux luisants d’une joie mauvaise, avec cet air goguenard qui paraissait lui etre particulier, répondit :

– Ma foi, signora, je crois, en effet, que vous pouvez préparer vos voiles de veuve.

Et avec une familiarité narquoise qu’autorisait sans doute de mystérieux services :

– Aussi, signora, c’est vraiment tenter le diable que de pousser l’imprudence aussi loin que le fait votre noble époux ; Per Dio, les dispositions de cette foule étaient bien visibles. Il était inutile de l’exaspérer davantage.

– Stocco, fit Léonora Galigai – puisqu’il paraît que c’était elle –, regarde donc la-bas, si tu ne vois pas venir le roi ? C’est l’heure ou il rentre de sa promenade.

Par-dessus les tetes qu’il dominait de sa longue taille, Stocco jeta un coup d’oil du côté de la porte Saint-Honoré. Et avec la meme indifférence narquoise :

– Je crois que le voila, dit-il.

Léonora Galigai lui glissa rapidement quelques mots brefs a l’oreille. Stocco leva irrévérencieusement les épaules. Mais il obéit sans discuter. Il laissa tomber les plis de son manteau. Ce geste mit a découvert une figure longue, maigre, au teint basané, avec des pommettes saillantes, coupée en deux par une paire d’énormes moustaches noires. Il quitta sa maîtresse. Et a grands coups de coude, en s’aidant du pommeau de son immense rapiere dont il se servait comme d’un coin de fer en le glissant entre les côtes des gens pour les écarter, il se fraya un chemin vers Concini. Et comme il se rendait compte que la manouvre ne suffirait pas a elle seule. Il criait de sa voix rude, narquoise :

– Le roi !… Voici le roi !… Place au roi !…

Ces mots lui faciliterent sa tâche, ainsi qu’il l’avait prévu. Ou, pour mieux dire, ainsi que l’avait prévu Léonora, car il ne faisait que suivre ses instructions. Ces mots, ils étaient magiques, alors. La colere de la foule ne tomba pas pour cela. Mais son attention fut détournée. Concini et ses hommes, qui se voyaient perdus, eurent un instant de répit. Stocco arriva facilement devant celui vers qui on l’envoyait.

– Monseigneur, lui dit-il en italien, filez prestement. Voici le roi.

– Et que m’importe le roi ! gronda Concini en promenant un regard sanglant sur la foule, comme s’il cherchait quelqu’un.

Stocco se cassa en deux dans un salut exorbitant. Et, de sa meme voix rude, sans qu’il fut possible de démeler s’il parlait sérieusement ou s’il se moquait :

– Per Dio, signor, dit-il, je sais bien que le véritable roi de ce pays, c’est vous. Tout de meme, vous n’avez pas encore le titre ni la couronne. Le titre et la couronne, c’est l’enfant qui vient de la-bas qui les a. Croyez-moi, monseigneur, il n’est pas prudent de vous montrer a lui dans une situation aussi humiliante que celle-ci. Vous allez lui donner une petite opinion de votre puissance… Et si l’entourage du petit roi se met a douter de votre force, c’en est fait de vous, monseigneur.

– Corbacco ! tu as raison, Stocco ! reconnut Concini.

Et il donna l’ordre de la retraite a Rospignac qui, si brave qu’il fut, l’accueillit avec un véritable soulagement. Quand meme, pendant que la manouvre s’accomplissait avec une facilité relative – la foule, avec cette mobilité qui la caractérise, se détournait de plus en plus d’eux pour se précipiter sur le passage du roi – il se mordait les poings avec rage, et son regard étincelant cherchait toujours quelqu’un. Tout a coup il trouva. Et serrant fortement le bras de Stocco :

– Tu vois ce jeune homme ? fit-il d’une voix rauque.

Il désignait Odet de Valvert qui, a quelques pas de Brin de Muguet, la couvait d’un regard chargé d’adoration muette.

– Je le vois, répondit Stocco de son air gouailleur :

– Mille livres pour toi, Stocco, si tu me fais savoir son nom et ou je pourrai le prendre.

– Vous le saurez demain matin, promit Stocco, dont les yeux de braise avaient lancé un éclair a l’énoncé de ce chiffre de mille livres.

– Mille livres de plus si tu m’apprends ou loge cette jeune fille.

Cette fois, Concini, d’une voix que la passion rendait haletante, désignait Brin de Muguet. Cette fois, Stocco, avec une froideur visible, en hochant la tete, répondit :

– La petite bouquetiere des rues !… Difficile, monseigneur, tres difficile !… Cette petite, et je veux que le diable m’emporte si je sais pourquoi, cette petite fait un mystere du lieu ou elle se loge. Et, jusqu’a ce jour, elle a su si bien se garder que nul ne peut dire ou est situé ce logis.

– Cinq mille livres, insista Concini, cinq mille livres pour toi si tu réussis.

– Diavolo, fit Stocco dont l’oil fulgurait, vous avez des arguments irrésistibles, monseigneur.

Et résolument :

– Va bene, on tâchera de vous satisfaire.

La promesse était vague. Cependant il faut croire que Concini avait une absolue confiance en l’habileté de cet homme, car un sourire de satisfaction passa sur ses levres. Il faut croire qu’il avait également confiance en sa fidélité, car on remarquera qu’il ne jugea pas nécessaire de lui recommander la discrétion.

La retraite de Concini et de ses hommes s’effectua sans trop de dommages. Rospignac, qui avait dirigé la manouvre, ramenait bien quelques éclopés, qui devraient garder la chambre plus ou moins longtemps, mais, en somme, il avait sorti tout son monde de ce guepier ou ils s’étaient stupidement fourvoyés et d’ou ils avaient pu croire un instant que pas un d’eux ne sortirait vivant.

En réalité, ils devaient tous la vie a la présence d’esprit de Léonora Galigai, qui avait détourné d’eux la fureur de la foule en lui annonçant l’approche du roi et en faisant valoir aux yeux de Concini le seul argument assez puissant pour le décider a céder. Au reste, Concini ignorait cette intervention si opportune de sa femme. Comme on l’a vu, Stocco, suivant les instructions de sa maîtresse, avait négligé de lui dire que c’était elle qui l’avait envoyé.

Pendant que nous les tenons, poussons Concini et sa bande jusqu’au bout.

Ils revinrent a l’hôtel d’Ancre, lequel touchait pour ainsi dire au Louvre. La, il réunit dans son cabinet MM. de Rospignac, son capitaine des gardes, d’Eynaus, de Longval, de Roquetaille, de Louvignac, lieutenants ou chefs dizainiers, de Bazorges, de Montreval, de Chalabre et de Pontrailles, simples ordinaires que les circonstances poussaient dans la confiance du maître.

– Messieurs, leur dit-il d’une voix tranchante, je suppose qu’il n’est pas un de vous qui ne pense que l’affront que nous venons de recevoir ne saurait demeurer impuni.

Une explosion terrible suivit ces paroles. Concini les considéra un instant avec une sombre satisfaction. Et les apaisant du geste, il reprit :

– Quelques bonnes pendaisons nous vengeront comme il convient de l’insolence de cette vile populace et la rameneront, je l’espere, a un sentiment plus net du respect qu’elle nous doit. Ceci me regarde et j’en fais mon affaire. L’insolence de ce gentilhomme qui a osé nous braver, nous insulter, doit etre également châtiée. Et il faut que ce châtiment soit tel qu’il donne désormais a réfléchir a ceux qui seraient tentés de suivre cet insupportable exemple. Ceci est indispensable parce que le respect qu’on nous témoignera sera en proportion directe de la crainte que nous inspirerons. C’est a vous qu’il appartient, sans plus tarder de rechercher, de saisir et de m’amener le coupable.

D’effroyables bordées de jurons, d’intraduisibles menaces suivirent ces paroles. Naturellement, Longval et Roquetaille, qui avaient eu le désagrément d’expérimenter a leurs dépens la vigueur des poings d’Odet de Valvert, se montrerent les plus enragés.

– Moi, d’abord, grinça Longval, je n’aurai de cesse ni de treve que je ne lui aie sorti les tripes du ventre !

– Et moi, jura Roquetaille, je veux lui fouiller le cour avec mon poignard !

– Non pas, protesta Concini, il faut me l’amener vivant. Vivant, entendez-vous ?

Et comme ils secouaient la tete d’un air farouche, il ordonna d’une voix rude :

– Je le veux !

Et avec un sourire livide, il ajouta :

– Soyez tranquilles, le châtiment que je lui réserve, moi, sera tel que tout ce que vous pourrez imaginer d’horrible vous paraîtra bénin a côté.

Ceci était prononcé sur un ton tel que Roquetaille et Longval n’hésiterent plus :

– Peste, monseigneur, dirent-ils avec un rire féroce, maintenant que nous connaissons vos « bonnes dispositions » a l’égard de cet insolent, nous nous garderons bien de le soustraire a votre « bienveillance » par un bon coup d’épée qui, en effet, serait trop doux.

– En chasse, commanda Concini avec une bonne humeur sinistre, en chasse, mes braves limiers. Dépistez-moi la bete, rabattez-la moi… je me charge de l’abattre, moi.

Il les congédia du geste, en faisant signe a Rospignac de demeurer. Des qu’ils furent sortis en tumulte et avec de bruyants éclats de rire, Concini abattit la main sur l’épaule de Rospignac et, l’oil strié de sang, la levre retroussée dans un rictus féroce, il gronda :

– Rospignac, veille a ce que tes hommes m’amenent ce jeune homme vivant… Veilles-y sur ta tete.

Et comme Rospignac le considérait avec étonnement, il révéla le secret de cette haine subite qui se manifestait du premier coup terrible, mortelle :

– Il l’aime aussi, comprends-tu, Rospignac ?… Et qui sait si ce n’est pas par amour pour lui qu’elle me méprise, moi ?…

– Vous m’en direz tant, monseigneur… répliqua Rospignac. Et avec une froide résolution :

– Soyez tranquille, monseigneur, je vous réponds qu’il ne vous échappera pas.

– Tu es un bon serviteur, Rospignac, complimenta Concini. Va et sois sans inquiétude de ton côté : ta fortune est faite.

Rospignac s’inclina et sortit a son tour. En rejoignant ses hommes il songeait, avec un ricanement diabolique :

« Fais ma fortune, je ne demande pas mieux ; et il serait vraiment temps. Pour ce qui est de ce jeune homme, puisque c’est un rival, il m’appartient, a moi seul… J’en fais mon affaire. Quant a toi, Concini stupide et aveugle, qui me prends pour confident sans t’apercevoir que, cette jeune fille, je l’aime plus follement que toi, que je me laisserais arracher le cour plutôt que de me la laisser voler, quant a toi, fais ma fortune d’abord… nous réglerons notre rivalité amoureuse ensuite. Et quand je devrais appeler Satan a mon aide, je te jure bien que tu ne l’emporteras pas sur moi et que la bouquetiere n’appartiendra pas a un autre que moi ! »

Rospignac rassembla autour de lui ses quatre lieutenants : Longval, Roquetaille, Eynaus et Louvignac.

– Messieurs, leur dit-il, retournons rue Saint-Honoré et mettons-nous a la recherche de Muguette, la jolie bouquetiere des rues.

– Tiens ! s’étonna Roquetaille, se faisant l’interprete de tous, je croyais que l’ordre de monseigneur était de rechercher cet insolent damoiseau ?

– Sans doute, sourit Rospignac. Aussi, soyez tranquille, Roquetaille, en retrouvant la bouquetiere, nous retrouverons du meme coup le damoiseau. On est toujours sur de le trouver la ou elle est.

Revenons maintenant a Stocco, le cavalier servant et le confident de Léonora Galigai, la femme de Concini.

Stocco, en revenant a sa maîtresse, songeait tout comme Rospignac. Sa songerie, a lui, se bornait a un simple calcul. Le voici :

« Mille livres pour le jeune homme… Celles-la, autant dire que je les tiens déja… Va bene… Plus cinq mille pour la jeune fille… Ohimé, celles-la ne seront pas faciles a gagner !… Il faudra pourtant que j’en vienne a bout, Dio porco !… Total, six mille livres… Plus ce que me donnera la signora Léonora… Allons, la journée commence bien… Si toutes ressemblaient a celle-ci, ma fortune serait bientôt faite !… »

Et une expression de satisfaction profonde animait cette physionomie dure, rébarbative, naturellement antipathique, et que rendaient plus antipathique encore ce perpétuel air de sarcasme qu’elle affectait, et ces yeux de braise, d’un éclat si perçant.

– Que t’a-t-il ordonné ? interrogea Léonora.

– De lui faire connaître le nom et la demeure de ce jouvenceau qui suit, la-bas, la petite bouquetiere, répondit Stocco. Et d’un air détaché :

– Il m’a promis mille livres pour cela. Léonora approuva doucement de la tete.

– Il a bien fait, dit-elle, et je t’aurais donné le meme ordre.

Et avec un calme sinistre, sans haine, sans colere, mais avec une inexorable résolution :

– Ce jeune homme a osé insulter mon Concino, il faut qu’il soit puni. Apres, Stocco ? Que t’a-t-il ordonné, au sujet de la jeune fille ?

Elle posait cette question avec l’assurance de quelqu’un qui est sur de son fait. Et elle le tenait toujours sous le feu de son regard de flamme.

Stocco, de la fidélité duquel Concini se croyait si bien assuré qu’il ne prenait pas la peine de lui recommander le silence vis-a-vis de sa femme, Stocco n’eut pas l’ombre d’une hésitation. Et le plus tranquillement du monde, mais en accentuant encore son ton gouailleur :

– Il m’a ordonné de lui faire connaître son logis qu’elle cache. Et avec le meme air détaché :

– Il m’a promis cinq mille livres pour cela.

Une expression de douleur déchirante contracta les traits de Léonora, Son regard se leva vers le ciel en une muette imprécation. Et elle se lamenta :

– Cinq mille livres !… Tu vois bien qu’il l’aime !…

– Eh ! per Dio, le signor Concini aime avec son équivoque familiarité, est-ce donc la premiere fois que le signor Concini s’amourache d’une jolie fille ?… Vous savez bien que non.

– Tu ne comprends donc pas qu’il ne s’agit pas ici d’un caprice, d’une amourette, comme pour les autres ? Celle-ci, il l’aime avec passion.

– Eh ! per Dio ! le signor Concini aime toujours avec passion les femmes qu’il désire. Et quand il les a possédées, il s’en dégoute aussitôt pour devenir aussi passionnément épris d’une autre. C’est toujours la meme chanson, signora, et, au bout du compte, il vous revient toujours. Cela devrait vous rassurer, que diable !

Léonora hocha douloureusement la tete. Elle ne paraissait pas convaincue.

– Enfin, signora, fit Stocco avec une pointe d’impatience, dois-je obéir a l’ordre de monseigneur ?

– Il faut toujours obéir aux ordres de Concini, déclara gravement Léonora.

– Alors, je me mets aux trousses de la bouquetiere, et je ne la lâche plus que je n’aie découvert ou elle se terre ?

– Oui, Stocco. Seulement, quand tu auras trouvé, tu viendras, comme toujours, me mettre au courant tout d’abord. Et tu n’iras trouver Concini qu’apres avoir reçu mes instructions.

– Cela va sans dire. Quand voulez-vous que je me mette en chasse, signora ?

– Tu vas m’accompagner ici pres, ou j’ai affaire. Tu me rameneras ensuite a la maison. Tu pourras te mettre a ta mission apres.

Stocco s’inclina silencieusement, sans marquer la moindre contrariété. Léonora prit son bras. Elle alla, rue de Grenelle, droit a la litiere de la duchesse de Sorrientes. Les mantelets étaient toujours rabattus, ils ne s’écarterent pas. La duchesse ne se montra pas, malgré que la femme de Concini eut annoncé son approche par une petite toux discrete. Cela n’empecha pas Léonora de s’incliner dans une profonde révérence. Et c’était étrange, ce respect, poussé presque jusqu’a l’humilité, qu’elle témoignait a cette mystérieuse duchesse qui ne daignait meme pas se montrer a elle. Ainsi La Gorelle avait pareillement salué la litiere. Mais La Gorelle était une femme du peuple, son humilité s’expliquait par ce fait seul. Il n’en était pas de meme de Léonora. Femme du favori de la reine, du maître tout-puissant du royaume devant qui tout tremblait – meme l’enfant royal dans ses appartements déserts du Louvre – elle pouvait se considérer, et se considérait en effet, comme l’égale des plus grandes dames. Qu’était-ce donc que cette duchesse de Sorrientes a qui la femme de Concini témoignait un tel respect ?…

Apres avoir salué, Léonora, avec le meme respect extraordinaire, prononça en italien :

– Je me rends aux ordres de votre illustrissime seigneurie.

Et « l’illustrissime seigneurie », sans daigner se montrer, marquant nettement la distance qui les séparait, de sa voix a la fois si douce et si souverainement impérieuse, répondit :

– Ah ! c’est vous, Léonora !… Montez.

Et Léonora Galigai obéit, comme elle eut obéi a la reine régente, Marie de Médicis.