Le Pont des soupirs - Michel Zévaco - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1909

Le Pont des soupirs darmowy ebook

Michel Zévaco

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Opis ebooka Le Pont des soupirs - Michel Zévaco

Les Vénitiens en liesse acclament Roland Candiano, le fils du doge, qui s'apprete a feter ses fiançailles avec Léonore, descendante de l'illustre famille Dandolo - et pourtant le doge et la dogaresse tremblent dans leur palais: en ce début du XVIe siecle, il est mortel a Venise de porter ombrage au Conseil des Dix et une telle popularité ne peut que désigner Roland au bourreau. Ils ont raison de craindre. En pleine réception, le grand inquisiteur d'État Foscari vient l'arreter comme traître et conspirateur. Son pere destitué, aveuglé, devenu fou, est jeté sur les chemins, lui est enfermé dans un de ces puits dont nul prisonnier ne sort vivant. Pendant un temps sa raison chancelle, puis il se reprend et se met a creuser une galerie, aboutit dans la cellule de Scalabrino, un bandit condamné a mort, et s'évade avec lui. C'est pour découvrir qu'il est resté emprisonné six ans et que bien des changements sont intervenus a Venise: Foscari est doge, Léonore a épousé Altieri, son meilleur ami, et Bembo qu'il a naguere tiré de la misere est cardinal. Alors Roland devine de quel complot il a été victime et, avec la patience de celui qui n'a rien a perdre, il entreprend son oeuvre de vengeance...

Opinie o ebooku Le Pont des soupirs - Michel Zévaco

Fragment ebooka Le Pont des soupirs - Michel Zévaco

A Propos
Chapitre 1 - LA FETE DE L’AMOUR
Chapitre 2 - LES AMANTS DE VENISE
Chapitre 3 - LES FIANÇAILLES
Chapitre 4 - LE CONSEIL DES DIX
Chapitre 5 - L’OURAGAN
Chapitre 6 - LA DESCENTE AUX ENFERS

A Propos Zévaco:

Zévaco s’installe a Paris a sa sortie de l’armée, en 1888. Il devient journaliste, puis secrétaire de rédaction a L’Egalité que dirige le socialiste révolutionnaire Jules Roques. Il se présente sans succes aux élections législatives de 1889 pour la Ligue socialiste de Roques: il fait a cette époque connaissance avec Louise Michel et croise également Aristide Bruant et Séverine. Il fera plusieurs séjours a la prison Sainte-Pélagie pour des articles libertaires, en pleine période d’attentats anarchistes. Il est condamné le 6 octobre 1892 par la cour d'assise de la Seine pour avoir déclaré dans une réunion publique a Paris : « Les bourgeois nous tuent par la faim ; volons, tuons, dynamitons, tous les moyens sont bons pour nous débarrasser de cette pourriture » Il abandonne le journalisme politique en 1900, apres avoir tenté de défendre Alfred Dreyfus. En meme temps, son retour vers le roman feuilleton avec Borgia! en 1900, publié dans le journal de Jean Jaures La Petite République socialiste est couronné de succes. Zévaco écrit plus de 1 400 feuilletons (dont, a partir de 1903, les 262 de La Fausta, qui met en scene le chevalier de Pardaillan) pour le journal de Jaures, jusqu’a décembre 1905, époque a laquelle il passe au Matin, dont il devient le feuilletonniste attitré avec Gaston Leroux. Entre 1906 et 1918, Le Matin publie en feuilletons neuf romans de Zévaco. Avant et apres sa mort paraissent dix volumes des aventures de Pardaillan pere et fils. La guerre se rapprochant de Pierrefonds, la famille Zévaco s’installe un peu plus a l’abri a Eaubonne (Val d’Oise) en 1917. Il meurt en aout 1918, sans doute d’un cancer. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 LA FETE DE L’AMOUR

Roland !… Léonore !…

Venise, en cette féerique soirée du 5 juin de l’an 1509, acclame ces deux noms tant aimés.

Ces deux noms, Venise enfiévrée les exalte comme des symboles de liberté. Venise attendrie les bénit comme des talismans d’amour.

Sur la place Saint-Marc, entre les mâts qui portent l’illustre fanion de la république, tourbillonnent lentement les jeunes filles aux éclatants costumes, les barcarols, les marins – tout le peuple, tout ce qui vibre, tout ce qui souffre, tout ce qui aime.

Et il y a un défi supreme dans cette allégresse énorme qui vient battre de ses vivats le palais ducal silencieux, menaçant et sombre…

La-haut, sur une sorte de terrasse, au sommet du vieux palais, deux ombres se penchent sur cette fete – deux hommes dardent sur toute cette joie l’effroyable regard de leur haine.

Venise laisse monter le souffle ardent de ses couples enlacés qui, parmi des bénédictions naives et des souhaits d’éternelle félicité, répetent les noms de Léonore et de Roland.

Car demain on célébrera les fiançailles des deux amants. Roland !… le fils du doge Candiano, l’espoir des opprimés !… Roland… celui qui, dit-on, a fait trembler plus d’une fois l’assemblée des despotes, le terrible Conseil des Dix, et lui a arraché plus d’une victime !…

Léonore !… L’orgueil de Venise pour sa beauté – l’héritiere de la fameuse maison des Dandolo, toute-puissante encore malgré sa ruine… Léonore, qui aime tant son Roland qu’un jour, a un peintre célebre qui la suppliait a genoux de se laisser peindre, elle a répondu que seul son amant la posséderait en corps et en image !…

Et Venise terrorisée par le Conseil des Dix, célebre comme le commencement de sa délivrance les fiançailles du fils du doge et de la fille des Dandolo.

Car ce mariage, ce sera l’union des deux familles capables de résister au despotisme effréné des Dix ! Ce mariage sera, on n’en doute pas, la prochaine élévation a la dignité dogale de Roland, l’espoir du peuple, et de Léonore, la madone des pauvres !

Par intervalles, pourtant, la clameur des vivats s’affaisse tout a coup sur la place Saint-Marc, et un silence lourd d’inquiétudes pese sur la foule. C’est qu’on a vu alors quelque espion s’approcher du tronc des dénonciations, y jeter a la hâte un papier, puis s’évanouir dans les ténebres.

Quel nom a été livré a la vengeance des Dix ?

Qui sera arreté cette nuit ?

Puis, soudain plus violentes, plus acerbes, les acclamations viennent heurter le morne palais ducal, au fond duquel le doge Candiano et la dogaresse Silvia tremblent pour leur fils, épouvantés de cette popularité qui le désigne au bourreau !

La-haut, sur la terrasse, deux hommes écoutaient ardemment.

L’un d’eux, grand, la physionomie empreinte d’un orgueil sauvage, tendit alors son poing crispé vers la foule :

« Hurle, peuple d’esclaves ! Demain, tu pleureras des larmes de sang ! Écoute, Bembo ! Ils acclament leur Roland !

– J’entends, seigneur Altieri ! Et j’avoue que ces deux noms de Roland et de Léonore font assez bien, accouplés ensemble !

– Damnation ! Plutôt que de voir s’accomplir ce mariage, Bembo, je les poignarderai de mes mains !

– Oh ! vous haissez donc bien votre cher ami Roland ?

– Je le hais, lui, parce que je l’aime, elle ! Oh ! cet amour, Bembo ! cet amour qui m’étouffe ! Ô Léonore, Léonore ! Pourquoi t’ai-je vue ! Pourquoi t’ai-je aimée ! »

Et cet homme, le plus puissant d’entre les patriciens de Venise, le plus redoutable des Dix, cet Altieri qui, lorsqu’il traversait Venise, silencieux et fatal, marchait dans une atmosphere d’épouvante, cet homme prit sa tete a deux mains et pleura.

Bembo, la figure sillonnée par un sourire de mépris et de crainte, Bembo le regardait, effroyablement pensif.

Altieri, le visage contracté, l’attitude raidie dans un effort de volonté farouche, se dirigea vers l’escalier de la terrasse.

« Ou allez-vous, seigneur capitaine ? » s’écria Bembo.

Sans répondre, Altieri lui montra le poignard sur lequel sa main se crispait.

« Plaisantez-vous, monseigneur ! murmura Bembo de cette voix visqueuse, qui faisait qu’apres l’avoir trouvé hideux en le regardant, on le trouvait abject en l’écoutant. Plaisantez-vous ! Quand on s’appelle Altieri, quand on commande a vingt mille hommes d’armes, quand on peut faire déposer le doge et se coiffer de la couronne ducale, quand on peut, en levant le doigt, faire tomber une tete, quand on tient dans sa main cette arme fulgurante et sombre qui s’appelle le Conseil des Dix, laissez-moi vous le dire, seigneur, on n’est qu’un enfant si pour se débarrasser d’un rival, on descend a le frapper ! Vous etes dieu dans Venise et vous voulez vous faire bravo ! Allons donc ! Ce n’est pas d’un coup de poignard que doit mourir Roland Candiano, le fiancé de Léonore !

– Que veux-tu dire ? » grinça le capitaine.

Bembo l’entraîna a l’autre bout de la terrasse :

« Regardez ! »

A son tour, Altieri se pencha.

Ce coin de Venise était ténébreux, sinistre. Au fond, apparaissait un étroit canal sans gondoles, sans chansons, sans lumieres. D’un côté se dressait le palais ducal, massif, pesant, formidable ; de l’autre côté du canal, c’était une façade terrible : les prisons de Venise.

Et entre ces deux choses énormes, un monstrueux trait d’union, une sorte de sarcophage jeté sur l’abîme, reliant le palais de la tyrannie au palais de la souffrance… C’est sur ce cercueil suspendu au-dessus des flots noirs que tomberent les regards d’Altieri.

« Le pont des soupirs !

– Le pont de la mort ! répondit Bembo d’une voix glaciale ; quiconque passe la dit adieu a l’espérance, a la vie, a l’amour ! »

Altieri essuya son front mouillé de sueur. Et comme si sa conscience se fut débattue dans une derniere convulsion :

« Un prétexte ! balbutia-t-il, oh ! un prétexte pour le faire arreter !…

– Vous voulez un prétexte ! dit Bembo en se redressant avec une joie funeste. Eh bien, suivez-moi, seigneur Altieri ! »

Bembo s’était porté sur un autre point de la terrasse :

« Regardez !… »

Cette fois, il désignait un palais dont la façade en marbre de Carrare et les colonnades de jaspe se miraient dans le Grand Canal.

« Le palais de la courtisane Imperia ! murmura Altieri.

– Vous cherchez un prétexte, gronda-t-il. C’est la que vous le trouverez !

– Elle le hait donc ! haleta Altieri.

– Elle l’aime !… Entendez-vous, seigneur ! La courtisane Imperia souffre ce soir comme une damnée, comme vous ! Et son amour, violent comme le vôtre, implacable comme le vôtre, veille dans l’ombre ! Et cet amour lui ouvre comme a vous la porte de la vengeance… Venez, seigneur, venez chez la courtisane Imperia !…


Chapitre 2 LES AMANTS DE VENISE

Les derniers bruits de la fete populaire se sont éteints. Venise s’endort. Tout est fermé… Seule, la gueule du Tronc des Dénonciations[1] demeure ouverte, comme une menace qui jamais ne s’endort…

En la petite île d’Olivolo, derriere l’église Sainte-Marie Formose, ou tous les ans se célébraient les mariages des douze vierges dotées par la république, s’étend un beau jardin.

A la cime d’un cedre, un rossignol reprend éperdument ses trilles. Et sous le cedre immense, parmi des massifs de roses, dans la splendeur paisible et majestueuse de ce cadre inoui de beauté, c’est un autre duo de passion qui se susurre entre deux etres d’élection : elle et lui.

Ils forment un couple d’une radieuse harmonie qui arrache des cris d’admiration au peuple vénitien poete et artiste, qui les a surnommés les « Amants de Venise » comme si, a eux deux, ils formulaient la synthese vivante de tout ce qu’il y a de lumiere, de force et de prestige dans la Reine des Mers !

Minuit sonne. Ils tressaillent tous deux : c’est l’heure ou, depuis trois mois que Roland est admis dans la maison des Dandolo, ils se séparent tous les soirs. Roland s’est levé.

« Encore quelques minutes, mon cher seigneur, soupire Léonore.

– Non, dit Roland avec une fermeté souriante ; le noble Dandolo, ton pere, m’a fait jurer que, tous les soirs minuit serait le terme de notre félicité, jusqu’au lendemain… et cela jusqu’au jour proche ou notre félicité, Léonore, ne connaîtra plus de terme, ni de limite…

– Adieu donc, mon doux amant… Demain… ah ! demain viendra-t-il jamais !…

– Demain viendra, ma pure fiancée ; demain, dans le palais de mon pere, devant tout le patriciat de Venise, nous échangerons l’anneau symbolique ; et, ô mon âme, nous serons unis a jamais…

– Mon bien-aimé, comme ta voix me pénetre et me transporte ! Oh ! pour etre a toi, toute, pourquoi faut-il attendre encore ?… Roland, ô mon cher fiancé, mon etre frémit chaque soir a ce moment d’angoisse ou nous nous séparons… Et ce soir, plus que jamais, des pensées funebres assiegent mon âme…

– Enfant ! sourit Roland. Ne crains rien… Repose ta confiance en ton époux…

– Mon époux ! Oh ! ce mot… ce mot si doux, Roland, c’est la premiere fois que tu le prononces, et il m’enivre. »

Ils sont maintenant pres de la porte du jardin.

Ils se contemplent avec un naif et sublime orgueil… ; leurs bras tremblants se tendent ; leurs corps s’enlacent ; leurs levres s’unissent.

Léonore s’est enfuie. Roland a fermé la porte ; puis, lentement, absorbé en son bonheur, il a longé le mur extérieur du jardin, il a longé la vieille église, et se dirige vers sa gondole qui l’attend.

Et tout a coup, dans la nuit, éclate un cri déchirant :

« A moi !… On me tue !… A moi !… a moi !… »

Roland, violemment arraché a son extase, eut le sursaut de l’homme qu’on réveille. Il regarda autour de lui. A vingt pas, vers le canal, un groupe informe se débattait. Il tira la lourde épée qui ne le quittait jamais, et s’élança.

En quelques instants, il fut sur le groupe et vit une femme, tombée sur ses genoux, que sept ou huit malandrins, lui parut-il, dépouillaient de ses bijoux.

« Arriere, brigands ! arriere, chiens de nuit ! »

Les bandits se retournerent, le poignard levé.

« Arriere toi-meme ! » hurla l’un d’eux.

Tous ensemble, ils entourerent le jeune homme dont l’épée commença aussitôt un redoutable moulinet. Mais a ce moment un rayon de lune l’éclaira en plein. Les bravi reculerent soudain.

« Roland Candiano ! murmurerent-ils avec une sorte de terreur mélangée de respect. Roland le Fort !… Sauve qui peut !… »

Il y eut une fuite précipitée, une débandade.

Mais le colosse était resté, lui !

« Ah ! ah ! ricana-t-il, c’est toi qu’on appelle Roland le Fort !… Eh bien, moi, je me nomme Scalabrino ! »

Scalabrino ! Le célebre et formidable bandit qui, un jour, quelques années auparavant, en 1504, avait stupéfié Venise par un coup d’audace inouie !… Le 15 aout de cette année-la, avait eu lieu la cérémonie annuelle du mariage de douze vierges aux frais de la république. Selon l’antique tradition, les douze épousées portaient une cuirasse d’argent, un collier de perles et d’autres bijoux précieux que l’on conservait dans le trésor de l’État pour servir d’année en année. Scalabrino débarqua avec cinquante compagnons devant Sainte-Marie-Formose. Au moment ou les vierges cuirassées d’argent sortaient de l’église, ils fondirent sur elles : il y eut une effroyable melée ; mais les douze jeunes femmes furent entraînées dans le bateau-corsaire de Scalabrino qui, léger, admirablement gréé, prit aussitôt le large et ne put etre rejoint par les vaisseaux qui s’élancerent a sa poursuite. Huit jours plus tard, Scalabrino renvoya a Venise les douze vierges dont la pudeur avait été scrupuleusement respectée ; mais il garda les cuirasses d’argent et les colliers de perles.

Le géant se rua sur Roland la dague haute.

Mais il n’avait pas fait un pas qu’il chancela, étourdi, aveuglé de sang : Roland venait de lui assener sur le visage deux ou trois coups de poing qui eussent assommé tout autre que le colosse.

Mais, se remettant aussitôt, il saisit Roland a bras-le : corps.

La lutte dura une minute, acharnée, silencieuse.

Puis, tout a coup, le géant roula sur les dalles, et Roland, le genou appuyé sur sa vaste poitrine, leva sa dague. Scalabrino comprit qu’il allait mourir, car selon les mours du temps, il n’y avait pas de quartier pour le vaincu.

« Vous etes le plus fort. Tuez-moi ! » dit-il sans trembler.

Roland se releva, rengaina sa dague et répondit :

« Tu n’as pas eu peur : je te fais grâce. »

Scalabrino se remit debout, stupéfait :

« Monseigneur… je vais vous dire toute la vérité.

– Va… je t’en fais grâce !

– Monseigneur !…

– Va, te dis-je ! »

Le colosse jeta sur le jeune homme un singulier regard ou il y avait comme une aube d’attendrissement et de pitié. Puis, esquissant un geste d’insouciance, il s’éloigna rapidement et bientôt disparut.

Roland, alors, se pencha sur la femme qu’il venait de délivrer.

A ce moment l’inconnue ouvrait les yeux.

« Vous ! prononça-t-elle, a la vue de Roland, d’une voix dont chaque vibration était une chaude caresse. Ah ! c’est etre sauvée deux fois que de l’etre par vous !…

– Madame… » fit le jeune homme, interdit.

Mais déja, sans lui laisser le temps de continuer, elle avait prit sa main, et murmurait :

« J’ai peur ! oh ! j’ai peur… Vous ne refuserez pas de m’escorter jusque chez moi… je vous en supplie…

– Madame, je m’appelle Roland Candiano, et je serais indigne de l’illustre nom que je porte, si je vous refusais ma protection.

– Merci ! oh ! merci ! » dit-elle avec la meme ferveur.

Elle l’entraîna. Deux cents pas plus loin, sur les bords d’un canal, elle s’arreta. Une somptueuse gondole attendait la. Ils prirent place sous une tente en soie brochée d’or. Et le barcarol se mit a pousser activement la gondole.

Ils ne disaient rien – lui, repris par son reve d’amour. Et, elle, la divine Imperia, roulant dans son sein de marbre les tumultes de sa passion.

Imperia ! La fameuse, la fastueuse courtisane romaine amenée a Venise par le noble Davila, le plus riche des Vénitiens, le plus écouté dans le Conseil des Dix !…

Imperia, si belle en effet, si adorée, qu’a son départ les Romains lui éleverent en reconnaissance de sa beauté un monument public comme a une déesse !…

Roland ne la connaissait que de réputation. Mais lorsque la gondole s’arreta enfin et qu’ils eurent débarqué, lorsqu’il vit les vingt serviteurs s’empresser au-devant de sa compagne, lorsque d’un coup d’oil il eut embrassé la façade en marbre blanc avec ses statues, ses huit colonnes de jaspe, ses corniches fouillées comme une dentelle, alors il reconnut devant quelle demeure il se trouvait et a quelle femme il avait servi de chevalier.

« Soyez généreux jusqu’au bout en honorant cette maison de votre présence… »

La voix ardente suppliait. Le jeune homme entra !…

Imperia le conduisit dans une salle ou une profusion de fleurs rares, des tentures et des tapis de l’Inde, des tableaux dignes des palais princiers de Florence et de Ferrare, des glaces somptueuses et des lampadaires d’or massif révélaient le faste, le raffinement et le gout artistique de la courtisane pour laquelle l’opulent Davila avait englouti déja les trois quarts d’une fortune colossale.

« Ne voulez-vous pas vous asseoir ? demanda-t-elle.

– Madame, répondit Roland, vous voici chez vous, en parfaite sureté. En demeurant plus longtemps, je vous rendrais importun le faible service que j’ai eu la joie et l’honneur de vous rendre.

– Importun ! vous ! Ah ! monsieur, ce que vous dites la est cruel et me prouve que vous refusez de lire dans mes yeux ce qui se passe en mon pauvre cour tourmenté !

– Nos voies sont différentes, madame. En vous disant adieu, je vous supplie de croire que j’emporte de cette rencontre une vive admiration pour votre courage dans le danger et une sincere reconnaissance pour la souveraine grâce de votre hospitalité. »

Elle se plaça devant lui, poussée par un de ces coups de passion qui affolent soudain les femmes aux minutes des crises d’âme :

« Vous ne voyez donc pas que je vous aime ! Vous ne voyez donc pas que je vous offre la tendresse brulante de mon cour et les caresses de mon corps ! Vous ne voulez donc rien voir ! Vous n’avez donc pas vu que depuis trois mois je vous suis pas a pas !

– Madame… de grâce, revenez a vous…

– Savez-vous pourquoi j’ai quitté Rome, mes poetes, mes artistes, tout un peuple qui m’adorait ! Savez-vous pourquoi j’ai suivi Jean Davila dans Venise ? C’est que je vous avais entrevu l’an dernier lorsque vous vîntes en ambassade aupres du pape ? Savez-vous pourquoi j’ai fait édifier ce palais sur le Grand Canal ? C’est que de la je pouvais tous les jours voir passer votre gondole ! Savez-vous pourquoi j’ai dépensé des millions pour orner cette demeure ? C’est que j’espérais en faire le temple de notre amour ! Ô Roland ! Roland ! quel affreux mépris je lis dans vos yeux !…

– Je ne vous méprise pas, je vous plains…

– Tu me plains ! J’aimerais mieux ton mépris encore… Mais non ! Plains-moi ! Car ce sont d’épouvantables tourments qui me rongent, lorsque je songe a celle que tu aimes, a cette Léonore, qui…

– Malheureuse ! » tonna Roland.

Il était devenu livide.

« Adieu, madame », dit-il brusquement d’une voix altérée.

Et il s’élança au-dehors. Rugissante, ivre de passion et de fureur, tragique et sublime d’impudeur, Imperia déchira les voiles qui couvraient sa splendide nudité, et sanglotante, se roula sur une peau de lion en mordant ses poings pour étouffer ses cris.

Ses yeux, tout a coup, tomberent sur un homme qui, les bras croisés, debout dans l’encadrement de la porte, la regardait.

« Jean Davila !… » cria-t-elle bondissante.

Puis elle interrogea haletante.

« Vous avez vu ?

– Tout !…

– Vous avez entendu ?…

– Tout !… »

Elle éclata d’un rire atroce et dément. Et lui, d’une voix glaciale, reprit :

« Vous allez mourir !… Ah ! c’est pour retrouver Roland Candiano que vous avez suivi Jean Davila dans Venise ! Par le Ciel, madame, je vous glorifie de votre impudence. Et j’admire le destin qui a voulu employer a pareille besogne le patrimoine des Davila ! Ainsi ma mere, et la mere de ma mere, et toutes mes aieules, aussi loin que je remonte dans les âges, auront forgé a force d’économie une fortune princiere pour qu’un jour il vous plut, a vous, d’élever un temple impur a vos amants de passage !

– Un temple ! rugit-elle, échevelée ; ah ! tu ne crois pas si bien dire !… Viens et regarde ! »

D’un bond elle s’était ruée sur une tenture qu’elle jetait bas, ouvrait une porte secrete et se jetait dans une chambre ou Jean Davila, écumant, se précipita a sa suite. Il s’arreta stupéfait, comme devant une vision de songe fantastique.

Au fond, de trois énormes brule-parfums, s’échappaient d’enivrantes senteurs. Et au-dessus de ces cassolettes supportées par des trépieds d’argent, dans une sorte de gloire, encadré d’or, apparaissait le portrait de Roland Candiano.

Jean Davila, les yeux sanglants, le visage bouleversé, hurla :

« Créature d’enfer ! Descends chez les damnés pour y achever ton obscene adoration. »

Il s’élança sur elle, titubant de fureur, le poignard levé.

« Meurs ! » râla-t-il.

Prompte comme la foudre, Imperia saisit le bras au vol, le serra furieusement, le porta a sa bouche et le mordit… Le poignard tomba… Dans le meme instant, elle le ramassa, et l’enfonça jusqu’a la garde dans la poitrine de Jean Davila…

Il tomba comme une masse, sans pousser un cri. Imperia, de ses yeux exorbités par l’horreur, contempla le cadavre sanglant, et, lentement, se mit a reculer.

A ce moment, quelqu’un la toucha a son épaule nue…

Elle se retourna épouvantée, délirante, prete a un nouveau meurtre, et vit une figure bleme qui souriait hideusement.


Chapitre 3 LES FIANÇAILLES

Le lendemain, vers 9 heures du soir, le palais ducal était illuminé. Sa masse pesante et sévere apparaissait alors plus gracieuse avec ses ogives, ses trefles, sa merveilleuse loggietta – tout son aspect oriental mis en relief par les lumieres accrochées a toutes les aretes.

Venise entiere était dehors, affluant en orageux tourbillons autour du vaste monument, ses canaux hérissés de gondoles qui s’entrechoquaient. Et cette foule ne chantait plus comme la veille : de sourdes rumeurs l’agitaient.

Dans le palais, a l’entrée des immenses et somptueuses salles de réception, au haut de l’escalier des Géants, le doge Candiano lui-meme se tenait debout, revetu du costume guerrier, recevant les hommages de tout le patriciat de Venise et de la province accouru a la cérémonie. Pres de lui, la dogaresse Silvia, tres pâle, le visage empreint d’une dignité imposante accueillait les souhaits des invités par un sourire inquiet, et son regard semblait vouloir lire jusqu’au fond de l’âme de ces hommes le secret de leur pensée – le secret du bonheur de son fils… ou de son malheur !

Bembo était arrivé l’un des premiers en disant :

« J’ai composé pour le jour du mariage un divin épithalame que l’Arioste[2] ne désavouera point ! Il en sera jaloux ! »

Et c’était étrange de voir tous les invités, revetus de costumes de cérémonie, porter au côté non la légere épée de parade, mais le lourd estramaçon de combat. Sous les pourpoints de satin on devinait les cottes de mailles, et sous les sourires des femmes on voyait clairement la terreur.

Que se passait-il ?… Pourquoi des bruits de révolte populaire venaient-ils coincider avec cette fete de fiançailles ?

Léonore et Roland, assis l’un pres de l’autre, dans la grande salle aux plafonds enrichis de fresques inestimables, semblaient dégager un rayonnement de bonheur.

Dandolo, le noble Dandolo, descendant de ce doge qui le premier écrivit une histoire de Venise, se tenait pres de sa fille, et dans ses regards, a lui, éclatait la meme sourde inquiétude qui agitait les masses des invités.

Roland, la main tendue a tout nouvel arrivant, balbutiait des remerciements par quoi son bonheur cherchait a se faire jour a travers l’angoisse de félicité qui étreignait sa gorge.

« Soyez heureux, Roland Candiano… dit un invité.

– Cher Altieri, merci ! oh ! merci… je vous aime, vous etes un véritable ami…

– Moi aussi, je vous aime… soyez heureux !

– Et vous, mon cher Bembo ! Vous voila donc aussi ! Ah ! nous ferons encore des barcarolles et des ballades, savez-vous bien ? Vous maniez si bien les vers !

– Monseigneur, dit Bembo courbé en deux, vous etes trop bon… »

Et Bembo se perdit dans la foule. A ce moment, des gardes armés se posterent soudain devant toutes les portes. Un silence d’épouvante s’appesantit sur la vaste salle de fete. Un homme précédé de deux hérauts s’avança et, d’une voix haute et grave, prononça :

« Moi, Foscari, grand inquisiteur d’État, je déclare qu’il y a ici un traître, rebelle et conspirateur, que je viens arreter pour le salut de la république !… »

Le doge Candiano le regardait venir, et ses mains tremblantes, ses levres blanches révélaient la furieuse colere qui grondait en lui.

« Un pareil scandale ici ! En un pareil soir ! Dans la salle des doges ! Quel que soit l’accusé, il est ici mon hôte, entendez-vous, seigneur Foscari ! Et par les clous de la croix sanglante, il ne sera jamais dit qu’un Candiano aura failli a l’hospitalité ! »

Foscari redressa sa taille imposante :

« Seigneur duc, je vous requiers et vous somme de dire si vous entendez résister ici, dans la salle des doges, a la loi que les doges font serment de protéger. »

Candiano jeta autour de lui un regard éperdu.

Il vit ses deux mille invités muets, courbés, immobilisés.

Le doge eut la sensation aiguë de son impuissance…

« Le nom de l’accusé ?… demanda-t-il d’une voix étranglée.

– Roland Candiano ! » répondit le grand inquisiteur.

Un double cri, déchirant, désespéré, retentit, et deux femmes, d’un mouvement instinctif, se jeterent au-devant de Roland qui, les yeux pleins d’éclairs, marchait sur Foscari… Silvia et Léonore, la mere et l’amante, enlacerent le jeune homme de leurs bras, et toutes deux eurent ce farouche mouvement de la tete qui signifiait :

« Venez donc l’arracher de la, si vous osez !… »

En meme temps, le doge Candiano jetait une clameur rauque :

« Mon fils !… vous dites que mon fils conspire et trahit !…

– La dénonciation est formelle !

– Infamie et mensonge !… »

Et tandis qu’un tumulte fait de violentes et menaçantes exclamations secouait l’assemblée, le doge tira sa lourde épée.

A ce moment meme, Altieri rejoignait Roland Candiano, et rapidement, les yeux baissés, le front bleme, lui murmurait ces mots :

« Les ennemis de votre pere ont organisé cette scene pour le pousser au désespoir et le perdre… Rendez-vous, Roland ! Je réponds de votre vie !… Dans une heure, tout sera arrangé ! »

Ces paroles frapperent Sylvia et Léonore comme Roland. L’influence d’Altieri dans le Conseil des Dix était aussi sure que son amitié pour le fils du doge. Les deux femmes eurent un mouvement dont Roland profita pour se dégager de leur étreinte.

Il saisit la main d’Altieri :

« Ami fidele !… votre clairvoyance sauve mon pere… c’est entre nous, désormais, une fraternité jusqu’a la mort ! »

Et Roland s’élança vers le doge Candiano qu’il rejoignit a l’instant ou celui-ci levait son épée pour en appeler a ses invités, dont cinq ou six a peine avaient des regards de sympathie pour lui…

« Mon pere ! » cria le jeune homme.

Candiano, hagard, se retourna, vit son fils, et sa fureur se fondit en désespoir. Il ouvrit ses bras en sanglotant.

Roland, cependant, parlait bas a l’oreille de son pere.

Tout a coup, on vit le doge se tourner vers le grand inquisiteur :

« Seigneur Foscari, dit-il d’une voix qu’il s’efforçait d’apaiser, mon fils innocent exige que son innocence soit proclamée par le Conseil. Faites donc votre besogne, comme nous faisons notre devoir. Que le tribunal se réunisse a l’instant !

– Le tribunal attend ! » dit Foscari glacial.

Le doge tressaillit. Ainsi tout avait été préparé pour le jugement !

« Seigneur Foscari, dit Roland tres calme, voici mon épée que je vous confie. Je suis pret a répondre au tribunal. »

Sur un signe du grand inquisiteur, un officier saisit le bras du jeune homme. Mais il n’avait pas accompli ce geste qu’il s’affaissait, le front ensanglanté par un coup que Roland venait de lui porter, avec une foudroyante rapidité.

« Entendons-nous, monsieur l’inquisiteur, dit Roland avec un sourire qui le faisait terrible ; vous avez devant vous un homme libre. C’est par ma volonté que je me rends devant le supreme Conseil. Donnez donc l’ordre a vos gardes de s’écarter… »

Foscari, d’un rapide coup d’oil, jugea la situation. Roland lui apparut ce qu’il était en réalité : capable de soulever la ville. Au-dehors, des rafales d’émeutes s’élevaient.

« Soit ! dit-il, toujours glacial. Nul ne vous touchera. Suivez-moi, Roland Candiano !

– Je vous précede, dit le jeune homme.

– Roland ! » cria Léonore en tendant les bras.

Roland se retourna et vit sa fiancée tres pâle, s’appuyant a sa mere pour ne pas tomber. Il vit la flamme d’amour de ses beaux yeux noyés de douleur. Il vit sa vieille mere désespérée. Il vit son pere sombre, entouré de seigneurs silencieux. Toute cette scene de deuil et d’effroi resta dans ses yeux.

« Dans une heure, Léonore ! Dans une heure, ma mere ! Dans une heure, mon pere ! »

Il prononça ces paroles avec une étrange fermeté, et se retournant brusquement, il se mit a marcher vers la grande porte du fond.

Comme il allait disparaître, il entendit une derniere fois l’appel déchirant de sa fiancée :

« Roland ! Roland ! »

Il s’arreta, livide, frissonnant.

Mais quoi ! Qu’avait-il a redouter ! D’un mot, il allait confondre la calomnie – et il sauvait son pere…

Il passa !… La grande et lourde porte se referma !…


Chapitre 4 LE CONSEIL DES DIX

La salle du Conseil des dix se trouvait dans le palais ducal qui contenait aussi la salle des Inquisiteurs d’État – double menace ! Les Dix et les Inquisiteurs vivaient dans l’ombre autour des doges : deux pinces de la meme tenaille toujours ouverte pour broyer. Lorsque le doge était homme de proie et d’ambition, il essayait de saisir les deux pinces, et la tenaille servait alors a broyer le peuple. Lorsque le doge était homme de liberté, lorsqu’il était suspect au patriciat, comme Candiano, c’est sur lui et les siens que se refermaient les dents de la terrible machine politique.

Foscari entra dans la salle du Conseil. Il prit place dans une stalle de bois sculpté en face des dix stalles dont une seule était inoccupée : celle de Davila !

Le Grand Inquisiteur était entré seul. Qu’était devenu Roland ?

Les neuf membres du Conseil des Dix, constitués en tribunal secret, étaient a leurs places.

« Messieurs, dit Foscari, depuis longtemps vous connaissez les menées souterraines de Roland Candiano. Dans votre esprit, il est condamné. Est-ce exact ? »

La plupart des neuf inclinerent la tete, gravement.

« L’occasion seule nous faisait défaut. Nous avons ce soir le flagrant délit de trahison. Les hurlements de la plebe qui entoure ce palais en acclamant le traître sont la plus terrible et la plus précise des accusations. Est-ce vrai ? »

Le meme signe fut répété, mais par cinq seulement des neuf juges.

« Messieurs, continua le Grand Inquisiteur, en ce moment, les minutes sont précieuses. La révolte qui menace nos privileges doit etre étouffée des ce soir. Roland Candiano a soulevé les mariniers ; Roland Candiano a fomenté l’insurrection contre le patriciat. La formalité que nous accomplissons nous sauvera a condition d’etre rapide.

– Votons ! dit Mocenigo, l’un des Dix.

– L’un des nôtres manque, observa Grimani.

– C’est vrai ! ajouterent deux ou trois autres. Nous ne pouvons voter ! »

Altieri essuya son front couvert de sueur.

Foscari eut un sourire implacable.

« L’un des vôtres est absent, et vous allez savoir pourquoi, dit-il. Mais avant de vous expliquer comment la stalle de l’illustre Davila est vide…

– Avant de vous parler de Davila, reprit le Grand Inquisiteur, finissons-en avec les formalités que nous impose la loi ! »

Foscari sortit de sa stalle et alla lui-meme ouvrir toute grande la porte du fond – non celle par ou il était entré, mais une porte qui donnait sur une salle vide. C’est la que devaient se tenir les témoins venant déposer. Des témoins, il n’y en avait jamais… Jamais personne ne se présentait a l’appel de l’Inquisiteur. Mais la loi exigeait cet appel.

A haute voix, sur le seuil de la porte, Foscari parla avec solennité :

« Que celui qui nous a dénoncé Roland Candiano pour le salut de la république, que celui-la, s’il est ici, entre et parle selon sa conscience ! »

Il attendit un instant, puis regagna sa place.

Comme il atteignait sa stalle, il perçut qu’un frémissement agitait les juges. Il se retourna et demeura stupéfait.

Une femme était la, dans l’encadrement de la porte qu’il venait de quitter !… Cette femme, c’était la courtisane Imperia !…

Foscari se remit aussitôt de son trouble.

« C’est vous, demanda-t-il, qui avez dénoncé Roland Candiano ?

– C’est moi ! dit Imperia.

– Parlez donc librement et sans crainte. »

– Je vais dire… toute la vérité… toute, oh ! toute ! si affreuse qu’elle soit !… » murmura-t-elle.

A ce moment, la porte qui donnait du côté de la salle des doges s’ouvrit, et Léonore parut.

La parole expira sur les levres d’Imperia. Ses yeux se fixerent sur la jeune fille avec une expression d’intraduisible haine.

« Qui ose pénétrer ici ? » tonna Foscari.

D’un pas rapide, Léonore s’était portée au milieu de la salle.

Elle se tourna vers les juges et d’une voix brisée de sanglots :

« Pardonnez-moi… je viens le défendre !… »

Elle était si belle, ses yeux baignés de larmes exprimaient une telle douleur qu’une prodigieuse émotion fit palpiter ces hommes ! seul, Altieri demeura affaissé a sa place, en proie a un vertige de jalousie, se demandant s’il n’allait pas se tuer d’un coup de poignard.

Lentement, Imperia s’était reculée.

Léonore la vit-elle seulement ? Ce n’est pas probable. Et tout de suite, elle commençait a parler.

« De quoi l’accusez-vous ?… Qu’a-t-il fait ? Il devait etre de retour au bout d’une heure, et l’heure s’écoule… Ou est-il ?… Seigneurs, chers seigneurs, je reconnais parmi vous des hommes qui étaient ses amis… Vous, Altieri, comme il vous chérissait !… Et vous, Mocenigo, il s’est battu pour vous !… Et vous, Grimani, ne l’avez-vous pas souvent accompagné chez mon pere ?… Et vous, Morosino, il a sauvé votre fils ! Vous étiez ses amis… Et vous etes la pour l’accuser, pour le juger, le condamner ! Chers seigneurs, si vous me l’enlevez, ôtez-moi la vie, arrachez-moi l’âme, puisqu’il est mon âme et ma vie… Vous vous étonnez ! Comme si une Dandolo ne savait pas son devoir !… Une de mes aieules a sauvé la république… je puis bien, moi, sauver mon époux ! J’ai le droit d’etre ici ! Je veux savoir ?… De quoi l’accuse-t-on ?… Qui l’accuse ?…

– Moi », dit Imperia.

Léonore eut un sursaut d’horreur, et se tournant vers la courtisane qui s’avançait, fixa sur elle des yeux hagards.

« Vous madame !… Qui etes-vous ?…

– Vous allez le savoir ! Je me nomme Imperia… j’exerce dans Venise un métier que j’ai exercé a Rome. Je suis une pauvre femme souillée… Je fais profession de ma beauté. Comprenez-moi bien, madame, je suis une courtisane… »

Tout ce que la jalousie et la haine peuvent mettre de poison dans des paroles, Imperia le mit dans ces mots.

Léonore secoua la tete.

« C’est moi qui ai dénoncé Roland, acheva Imperia.

– C’est vous… qui dénoncez… Roland !… bégaya Léonore.

– Moi, madame. J’ai dénoncé… j’accuse Roland Candiano d’avoir comploté la destruction de l’État en frappant les membres du Conseil l’un apres l’autre… »

L’accusation était si formidable que les juges en frémirent d’épouvante. Léonore, d’un geste de folie, écarta les cheveux qui frissonnaient sur son front. Aucun cri ne s’exhala de sa gorge serrée. De la meme voix basse et tremblante, elle murmura :

« Des preuves… une telle infamie… oh ! madame…

– Des preuves ! exclama la courtisane. Des preuves ! J’ai moi-meme surpris le complot, chez moi. »

Un cri d’atroce désespoir s’exhala cette fois de la gorge de Léonore. Elle bondit vers la courtisane, saisit ses mains, plongea son regard dans les yeux d’Imperia.

« Chez vous !… Vous dites que Roland est venu chez vous !…

– Qu’y a-t-il la d’étonnant ?… Il y venait tous les soirs… un peu apres minuit… »

La jeune fille eut un tremblement de tous ses membres. Elle sentit ses yeux se voiler et ses tempes battirent violemment.

« Madame… par pitié ! ne vous jouez pas de mon désespoir… La vérité… dites-moi la vérité… dites-moi que j’ai mal entendu… mal compris… que Roland ne venait pas chez vous…

– C’est chez moi que les choses se sont passées, dit froidement Imperia. C’est chez moi que Roland Candiano a, la nuit derniere, commencé a exécuter son complot en frappant l’un des vôtres, seigneurs juges !… »

Un sourd grondement parcourut les stalles, et tous les yeux se porterent vers la place inoccupée.

« Davila a été assassiné ! » proclama Foscari.

Léonore avait reculé les mains a ses tempes, les yeux invinciblement attachés sur la courtisane. Et elle entendit l’abominable vérité que la courtisane expliquait aux juges :

« Il me reste, seigneur, a vous dire pourquoi Roland Candiano a frappé Davila, le premier de vous tous… Le malheureux Davila est mourant chez moi. Il est certain qu’il sera mort demain… Voici comment la chose s’est passée : Roland Candiano a surpris Davila chez moi, dans mon palais. Il l’a frappé d’un coup de poignard. Car chacun sait que, de tous mes amants, Roland Candiano était certes le plus amoureux, et le plus jaloux… »

Ce fut, sur les levres de Léonore, une plainte si navrante qu’un tressaillement de pitié parcourut les stalles du Conseil.

Imperia penchée en avant, écoutait le gémissement, elle aussi, de toute son âme.

Inconsciente, bouleversée, Léonore se dirigeait vers la porte, avec une seule idée encore vivante :

S’en aller bien loin… fuir… et mourir, seule, loin de tout, mourir avec, sur les levres, cette plainte navrante qui lui échappait sans qu’elle en eut conscience…

Elle atteignit la porte. Elle allait disparaître.

A ce moment, elle s’arreta et se retourna soudain, comme galvanisée par un espoir insensé, foudroyant, avec une clameur de joie impossible a traduire !… Altieri aussi se retourna, mais livide d’angoisse ! Imperia aussi se retourna, mais blanche d’épouvante !

C’est qu’un huissier venait d’entrer dans la salle par l’autre porte. Et cet huissier annonçait :

« Messeigneurs les juges, voici le noble et illustre Jean Davila qui vient prendre sa place parmi vous !… »

Davila !… C’était Jean Davila qui venait !… Par quel prodige d’énergie ?… Comment ? Pourquoi ? Que voulait-il ?

Ce qu’il voulait !… Se venger d’Imperia ! Tout ce qu’il y avait encore en lui de vie, d’âme et de souffle se condensait intensément dans cette volonté farouche.

Et pour se venger d’Imperia, sauver Roland Candiano !…

Il était venu, au risque certain d’achever par ce supreme effort ce que le poignard d’Imperia n’avait pas fait sur le coup !

Indescriptible fut l’effet produit par la soudaine apparition des quatre laquais herculéens qui portaient un large fauteuil et entrerent d’un pas pesant. Jean Davila était assis, livide.

Un silence de mort pesa sur ce drame poignant.

Alors, la voix de Foscari s’éleva :

« Jean Davila, cette femme accuse Roland Candiano de vous avoir frappé. Vous qui allez mourir, qu’etes-vous venu attester devant vos pairs ?… »

Les neuf juges se pencherent pour recueillir la parole supreme…

Léonore ferma les yeux et joignit les mains… Imperia se ramassa sur elle-meme comme pour recevoir le coup fatal…

Jean Davila appuya ses deux mains sur les bras du fauteuil.

Et sa voix, faible pourtant comme un souffle d’outre-tombe, retentit avec une étrange sonorité :

Il haleta… ses yeux se convulserent…

« Parlez ! dit Foscari. Parlez, juge qui allez comparaître devant votre juge ! »

Davila se débattit une seconde dans un spasme.

« J’atteste… j’at… »

L’horreur de la mort, tout a coup, se plaqua sur son visage ; une mousse de sang rougit sa bouche ; il s’abattit.

Foscari se pencha, le toucha, puis se releva :

« Messieurs, votre pair Jean Davila est mort… »

Silencieusement, les juges se découvrirent.

« Mort, continua Foscari, mort en accomplissant son devoir, mort en attestant que cette femme nous a dit la vérité !… »

Un râle funebre lui répondit… Tous se retournerent…

Et ils la virent, aussi blanche que Davila, se traîner vers la porte, l’ouvrir de ses mains convulsivement agitées, et s’en aller, lentement, courbée, dans une douleur sans nom…

En meme temps, les clameurs lointaines se rapprocherent et retentirent avec une violence de tempete.

« Messieurs, cria Foscari, dont les yeux flamboyerent alors, demain nous déciderons la peine qu’il convient d’appliquer a Roland Candiano. Ce soir, étouffons la révolte !… Altieri, vous avez le commandement des hommes d’armes… Messieurs, l’émeute gronde… Chacun a votre poste de bataille !… »

Altieri, d’un bond, s’élança sur les traces de Léonore.

Foscari demeura le dernier.

Au moment ou, ayant regardé avec un énigmatique sourire le cadavre de Jean Davila, il allait s’éloigner, un homme parut et se courba tres bas devant lui en murmurant :

« Ai-je bien travaillé pour votre gloire et votre puissance, maître ?

– Oui, Barbo, dit Foscari ; tu as bien travaillé ; tu es un serviteur formidable. Va, nous compterons ensemble, quand…

– Quand vous serez doge de Venise et maître de la haute Italie, monseigneur ! »

Sur la place Saint-Marc, des arquebusades éclataient parmi des hurlements, des imprécations et des clameurs furieuses…


Chapitre 5 L’OURAGAN

Dans la salle des Doges, nul ne s’était d’abord aperçu de l’absence de Léonore Dandolo. Son pere lui-meme, absorbé par ses pensées, n’avait pas vu la jeune fille s’éloigner.

Quelles pensées ?…

Dandolo était ruiné. Dernier représentant d’une famille illustre, il supportait avec une impatience irritée la médiocrité présente. Il revait la restauration de son influence dans l’État. De sourdes ambitions gonflaient cette âme faible.

Cependant le temps passait. La foule des invités, qui avait d’abord attendu en silence, paraissait maintenant nerveuse et agitée. Autour du doge Gandiano et de la dogaresse Silvia, un grand vide s’était fait lentement.

Le vieillard ne semblait pas s’apercevoir qu’il était comme un étranger dans son palais… Ses yeux demeuraient obstinément fixés sur la grande porte du fond.

Roland était sorti par la ; c’est par la qu’il devait rentrer.

Tout a coup, cette porte s’ouvrit. Candiano se dressa tout droit.

« Mon fils ! » cria-t-il dans un élan de joie.

Mais il demeura stupéfait, assailli soudain de sinistres pressentiments ; ce n’était pas Roland qui venait d’apparaître… c’était Léonore !

Léonore, blanche, les yeux hagards, chancelante…

A ce moment meme, les grondements de la place Saint-Marc éclaterent avec une intensité de tonnerre. Dans la salle des Doges, une clameur furieuse répondit a ces grondements, et plus de cinq cents seigneurs se ruerent, l’épée haute, vers l’escalier des Géants.

« Vive Candiano ! Vive la liberté ! tonnait le peuple.

– Mort aux rebelles ! » hurlerent les invités du doge.

Un formidable tourbillon enveloppa le doge a l’instant ou, la tete perdue, il s’élançait vers Léonore, en jetant un cri terrible :

« Mon fils ! Qu’est devenu mon fils ?… »

Léonore, a bout de forces, allait s’affaisser lorsqu’un homme qui accourait derriere elle la saisit en frémissant.

C’était Altieri ! Il enleva la jeune fille évanouie et marcha sur Dandolo qui, sombre, épouvanté, se demandait s’il n’allait pas se noyer dans le naufrage de la famille Candiano.

« Que se passe-t-il ? balbutia Dandolo. Ces cris… ma fille évanouie !… Ou est Roland Candiano ?… »

Altieri, avec une sauvage ivresse, pressa la jeune fille sur son sein. Et dans ce mouvement convulsif, ce fut comme une prise de possession… la conquete violente des traîtres de jadis !

« Ce qui se passe ! dit-il sourdement. Regardez autour de vous, Dandolo ; regardez ! »

Cent hommes entouraient le vieux Candiano qui, les yeux sanglants, échevelé, terrible, avait tiré son épée du fourreau.

« Mon fils ! rugit-il, qu’a-t-on fait de mon fils ?… »

Une voix puissante domina les rumeurs qui s’entrechoquaient comme les vagues de l’Océan en furie :

« Candiano !… Votre fils a trahi ! Votre fils est prisonnier de la république ! Candiano, vous avez trahi ! Vous n’etes plus doge ! Au nom du Conseil des Dix, Candiano, je vous arrete !… »

Et Foscari s’avança, la main tendue.

« A moi ! hurla Candiano. A moi, mes hommes d’armes ! a moi, mes amis !… Ah ! lâches !… ils m’abandonnent !… »

Un cri déchirant retentit alors.

Une femme grande, les yeux perçants, les cheveux gris en désordre, se dressa pres du vieillard : c’était la dogaresse Silvia…

« Candiano ! cria-t-elle, tu ne mourras pas seul !… »

En un instant, le doge Candiano, frappé a la tete, sanglant, évanoui, fut enlevé, emporté hors de la salle. Et la dogaresse Silvia, effrayante a voir, plus effrayante a entendre, les deux poings tendus, clamait l’atroce désespoir de son cour.

Toute cette scene, d’une violence indescriptible dans les gestes, les attitudes et les voix des personnages, n’avait duré que quelques secondes.

Dandolo l’avait contemplé avec stupéfaction.

« Ce qui se passe ! reprenait alors Altieri : c’est une révolution, Dandolo ! Une révolution qui sera fatale aux suspects !… Et vous etes suspect, vous qui donniez votre fille aux ennemis du patriciat vénitien, coalisés avec la plebe des quais et du Lido ! »

Dandolo blemit. Il se sentit perdu… Alors Altieri se pencha vers lui, et d’une voix basse, ardente, murmura :

« J’aime votre fille, Dandolo !… »

Ce fut sinistre !… En ce moment de terreur, parmi les tumultes d’émeute, devant la jeune fille évanouie, agonisante peut-etre, cette soudaine demande en mariage !…

Dandolo garda le silence… Mais son regard éloquent parla pour lui. Ce regard de honte et de soumission, Altieri le recueillit, le comprit !

« C’est bien, acheva-t-il, mettez votre fille en sureté. Je réponds de vous… répondez-moi d’elle !

– Je réponds de ma fille !… » répondit lâchement Dandolo.

Altieri jeta sur Léonore un regard de triomphe et de joie délirante. Puis, mettant l’épée a la main, il se rua au-dehors.

Ce fut a cette minute que Léonore revint a elle et ouvrit les yeux.

« Ô mon pere ! mon pere, bégaya la jeune fille, emmenez-moi, oh ! emmenez-moi !

– Oui, ma fille !… Viens… fuyons !… »

Elle marchait comme une automate, avec, sur ses levres brulantes de fievre, une plainte monotone, désespérée, désespérante :

« Oh ! je souffre !… Loin d’ici, mon pere. Par pitié… »

Et c’est ainsi qu’elle quittait ce palais ou quelques heures auparavant elle était entrée souriante, radieuse de sa jeunesse et de son bonheur, souverainement belle !

A ce moment, Silvia, la mere de Roland, apparut devant elle…

Silvia qui, le cour déchiré, blessé a mort, venait d’assister a l’arrestation du doge son mari, comme elle avait assisté a l’arrestation de son fils ! Silvia avait aperçu Léonore et avait couru a elle.

« Ma fille ! cria-t-elle d’une voix rauque de sanglots. Tu étais digne de lui, toi… Viens !… Viens le venger ! »

Léonore la regarda un instant, de ses yeux agrandis par le désespoir, et toute sa douleur, comprimée jusqu’a la démence, alors fit explosion violemment :

« Moi !… Votre fille ?… Moi !… »

La dogaresse parut ne pas avoir entendu. Ou du moins, elle ne comprit pas – pauvre vieille mere convaincue que l’univers souffrait de sa souffrance et que Léonore – oh ! Léonore surtout ! – était prete a mourir avec elle pour la délivrance de son fils !

D’une voix seche et sifflante elle reprit :

« Viens, ma fille, viens… a nous deux nous soulevons le peuple. Viens… dans deux heures, il ne restera pas pierre sur pierre de cette maison d’infamie… nous délivrons Candiano, nous délivrons Roland… mon fils… ton fiancé !

– Mon fiancé !… Lui !… Ah ! madame, allez donc demander a la courtisane Imperia quelle femme aimait Roland Candiano !… »

Cette fois, la mere comprit ! Léonore abandonnait Roland !…

Elle eut un geste d’accablement, puis ses deux mains se leverent au ciel ; puis, toute raide, farouche, grondant des mots sans suite, elle descendit l’escalier au bas duquel mugissait et déferlait la houle de tempete d’un peuple en pleine émeute.

Léonore, en la voyant disparaître dans le remous de la foule, tendit ses bras vers elle et cria, sanglotante :

« Mere ! mere ! j’ai menti ! Mon cour est a lui, toujours ! »

Elle voulut s’élancer.

Mais elle était a bout de forces : elle tomba a la renverse dans les bras de son pere qui la souleva, l’emporta en courant.


Chapitre 6 LA DESCENTE AUX ENFERS

En sortant de la salle des Doges, escorté de l’Inquisiteur, Roland Candiano avait rapidement traversé les trois pieces désertes qui précédaient la salle du Conseil des Dix.

Foscari ouvrit une porte, et dit :

« Entrez la… vous serez appelé dans quelques instants. »

Roland eut une courte hésitation, puis il entra !…

Toute sa vie, il devait se rappeler cette seconde d’hésitation qui, en ce moment, lui parut étrange et qu’il se reprocha meme comme une faiblesse !…

Une fois qu’il fut entré, la porte se referma doucement. Cinq minutes s’écoulerent, puis dix… puis dix autres encore… puis une heure…

Des les premiers moments d’impatience, Roland voulut ouvrir la porte : elle était hermétiquement fermée.

« Voyons, se dit-il, gardons tout notre sang-froid. Il a pu se passer tel incident de forme qui retarde le moment ou je dois parler aux juges… et puis, je m’exagere sans doute la longueur du temps écoulé… »

Cependant, malgré sa force d’âme, Roland commençait a ne plus etre maître de lui.

Ce fut a ce moment que la porte s’ouvrit, et dans une sorte de lumiere confuse, Roland aperçut de vagues lueurs d’aciers ; quelque chose comme une bete énorme, ou plutôt un assemblage de betes fabuleuses, dignes d’un cauchemar, grouillant devant lui ; c’étaient des etres vetus d’acier, et cela se hérissait de pointes d’acier aiguës, effilées, tranchantes, insaisissables…

En meme temps, les etres informes qu’il avait entrevus se mirent en mouvement. Et ces etres, c’étaient vingt hommes, la tete et le visage casqués de fer, la poitrine, les bras et les jambes cuirassés… des hommes d’acier qui s’avançaient d’un pas lent, uniforme, sans un mot, sans un cri !…

Et chacun d’eux croisait sa lance, une lance au bois tres court, avec une immense lame d’acier emmanchée, tranchante sur les deux côtés, aiguë comme un poignard…

Cela formait une vision d’épouvante, un hérissement de bete apocalyptique… et c’était silencieux.

Roland, lui aussi, se taisait… Quelle parole eut pu rendre le délire de sa pensée ! Seulement, d’instant en instant, il essayait de saisir l’une des piques, et a chaque fois, un nouveau jet de sang jaillissait de ses bras ; il se baissa, se jeta a plat ventre, essaya de passer par-dessous, et il sentit les piques sur son front…

Il reculait, reculait encore, écumant, haletant… il recula jusqu’au mur, et dans un éclair de lucidité que lui laissa cette lutte hideuse, il se dit qu’il allait mourir la…

Mais non !… Derriere lui, le mur se fendit, s’ouvrit ; une porte secrete béa… les piques avancerent… Il sentit le froid de l’acier sur sa gorge, il recula, s’enfonça dans un couloir sombre…

Dans le couloir, les hommes bardés d’acier, hérissés d’acier, entrerent apres lui, et continuerent a avancer du meme pas tres lent, dans le meme silence… Il recula. Il descendit ainsi un escalier, puis un autre ; puis il fut poussé dans un autre couloir et aboutit enfin a une large voute éclairée dont la vue soudaine lui arracha enfin une clameur d’atroce désespoir :

« Le Pont des Soupirs !… oh ! le Pont des Soupirs !… »

Il comprenait enfin ou on le poussait !

Soudain, sous les pointes placées sur sa poitrine, il fut acculé a une sorte de niche en pierre… et a peine y fut-il que des chaînes, enroulées a ses pieds, a ses bras, a sa poitrine, le réduisirent a l’impuissance…

Alors la troupe silencieuse disparut.

Hagard, presque insensé, Roland regarda devant lui…

Et devant lui, bien en face, il vit la chaise de pierre sur laquelle on faisait asseoir les condamnés pour les exécuter… non pour les tuer… mais pour une exécution plus effroyable que la mort.

Roland eut deux minutes de répit.

Alors, du bout du pont, il vit marcher vers lui un groupe d’hommes. Ils s’arreterent devant la chaise de pierre – la chaise du supplicié !…

Sur la chaise, ils attacherent un homme que cinq ou six soldats portaient tout ligoté ; cet homme avait la tete couverte du voile noir des condamnés… Et quand il fut solidement attaché sur la chaise de pierre, le groupe entier s’ouvrit, s’écarta pour que Roland put voir. Quelqu’un prononça :

« Qu’on lui ôte le voile !… »

Roland reconnut le Grand Inquisiteur Foscari – et pres de lui, il reconnut le bourreau.

Le bourreau enleva le voile noir. Et un cri déchirant, un cri d’abominable angoisse jaillit des levres de Roland :

« Mon pere !… Mon pere !… C’est mon pere !… »

Le vieux Candiano, lui aussi, avait reconnu Roland !

Des lors, le pere et le fils ne se quitterent plus des yeux jusqu’a la fin de l’épouvantable scene.

Soudain, la voix de Foscari s’éleva de nouveau :

« Candiano, le tribunal vous fait grâce de la vie…

– De quel droit le tribunal m’a-t-il jugé sans m’entendre ?

– Le tribunal, répondit Foscari, s’est inspiré de l’intéret supérieur de la république. Il vous a jugé, il vous a condamné. Vous avez la vie sauve… Mais le Conseil a du prendre les mesures nécessaires pour vous mettre hors d’état de nuire a la république…

– Je comprends ! fit amerement Candiano, vous vous etes assemblés dans l’ombre comme des lâches et vous avez décidé de me jeter dans quelque cachot d’ou je ne sortirai jamais. Frappez-moi pour avoir été le vigilant gardien de nos lois, pour avoir pensé et agi selon l’éternelle justice !… Mais mon fils, que vous a-t-il fait ? Un enfant de vingt ans, messieurs ! S’il vous reste un sentiment d’humanité dans le cour ; vous l’épargnerez. Vous épargnerez la noble jeune fille qui pleure et se désespere. C’est ma supreme priere. A ce prix, je consens avec joie a terminer ma vie dans les puits ou sous les plombs !…

– Candiano, dans une heure vous serez libre !… »

Un cri de joie échappa a Roland :

« Mon pere ! vous etes libre ! Foscari, soyez béni ! »

Un sombre sourire crispa les levres de l’Inquisiteur. Quant a Candiano, il avait frémi d’épouvante.

« Oh ! murmura-t-il, ils ne feront pas cela. Non… ce serait trop affreux ! »

Il avait compris, l’infortuné !

« Bourreau, dit tout a coup Foscari, fais ton devoir !

– Le bourreau ! bégaya Roland. Que vient faire la le bourreau, puisque mon pere est libre !…

– Roland ! Roland ! cria le vieux Candiano dans une clameur de sublime abnégation, ne regarde pas !… »

Mais Roland regardait ! Ses yeux hypnotisés ne pouvaient se détacher de l’horrible spectacle.

Au moment ou Foscari prononça l’ordre fatal, le bourreau, d’un geste brusque, s’approcha de Candiano et lui plaqua un masque de métal sur le visage. A l’intérieur du masque, a la hauteur des yeux, il y avait deux pointes d’acier fines comme des aiguilles… Le bourreau appliqua sa main gauche sur la tete du condamné pour la maintenir.

Et alors, tandis que Roland criait grâce et pitié, tandis que le vieillard se débattait dans un spasme ultime de l’instinct, la main droite appuyait fortement sur le masque. On entendit un râle.

Roland s’affaissait évanoui. Le vieux Candiano a qui le bourreau, d’un tour de main, enlevait son masque et les liens, se levait tout droit, les mains étendues, le visage troué de deux cavités sanglantes…

Le bourreau venait de lui crever les yeux !

L’effrayante opération avait été si habilement accomplie que les yeux de l’infortuné saignerent a peine. Seulement ses paupieres convulsées par la souffrance demeuraient largement ouvertes, et cela faisait une figure épouvantable.

Deux hommes le prirent chacun par un bras et l’entraînerent hors du palais ducal. A un quai, une grande barque attendait.

On fit monter l’aveugle dans la barque.

Elle s’éloigna aussitôt a force de rames et navigua longtemps. A l’endroit ou la barque toucha terre, une voiture attendait, attelée de deux vigoureux chevaux. On hissa l’aveugle dans la voiture comme on l’avait fait entrer dans la barque. Et la voiture partit au galop de ses chevaux. Elle courut pendant de longues heures et s’arreta enfin quelque part, a l’entrée d’un village.

Alors, on fît descendre l’aveugle. Candiano sentit qu’on lui fixait un sac sur l’épaule au moyen de bretelles et qu’on lui plaçait un bâton dans la main. Alors il entendit une voix qui lui disait :

« Monsieur, vous avez du pain dans votre sac, plus dix écus d’argent. Vous avez devant vous un village ou vous trouverez sans doute des âmes charitables. Allez, monsieur, allez… a la grâce de Dieu ! »

Candiano, stupide d’horreur et de douleur, demeura immobile au milieu de la route et il entendit la voiture qui l’avait amené s’éloigner rapidement. Alors l’aveugle baissa la tete et un double flot de larmes se mit a couler de ses yeux sans regard…

Roland s’était affaissé sur lui-meme, évanoui, au moment de l’atroce vision du supplice infligé a son pere.

Ce ne fut qu’au bout de vingt longues minutes que Roland ouvrit les yeux et regarda autour de lui avec égarement.

« Roland Candiano », appela Foscari.

Le jeune homme lui jeta un regard étonné, sans répondre.

« Roland Candiano, j’ai a vous transmettre les décisions du supreme conseil en ce qui vous concerne.

– Voici Léonore, dit le jeune homme avec un sourire. Voyez, mon pere, que de beauté, et c’est surtout le charme de sa grâce infinie qui me transporte…

– Roland Candiano ! reprit le grand inquisiteur, l’émeute que vous avez provoquée avec la complicité de votre pere est étouffée, grâce a Dieu et a notre énergie. Mais il est juste que vous soyez puni… Roland Candiano, le tribunal vous a fait grâce de la vie, sur les instances du noble Altieri… Roland Candiano, vous etes condamné a la prison perpétuelle ! »

Roland ne parut pas avoir entendu ces paroles.

« Qu’on l’emmene ! dit Foscari.

– Faut-il lui laisser ses chaînes ? demanda le geôlier.

– Inutile !

– En quel cachot faut-il le mettre ?

– Mettez-le au numéro 17. »

Les hommes qui entouraient Foscari étaient des etres de fer, des cours de pierre… mais ils frémirent d’épouvante.

Roland fut alors détaché. Un geôlier le prit par le bras et l’entraîna. Il n’opposa aucune résistance et se laissa conduire sans prononcer une parole. Seulement, lorsque le pont eut été franchi, lorsque le geôlier eut pénétré dans la prison, lorsqu’il eut fait descendre a son prisonnier trois étages de degrés usés, moisis, Roland se mit a grelotter et dit tres doucement :

« J’ai froid… j’ai bien froid !… »

On descendit, on s’enfonça encore. Une atmosphere fétide roulait lourdement ses humides volutes dans ces sombres corridors.

Enfin, le geôlier s’arreta et lâcha le bras de Roland.

Le malheureux se trouvait dans le cachot n° 17.

Il était rayé de la liste des vivants.

Sa pensée avait sombré dans le désastre de son bonheur.

Il était fou. Il était comme mort…

Le cachot n° 17 était une cellule assez vaste. Un étroit lit de camp était incrusté a l’un des panneaux de la muraille. En face la porte, vers le plafond, un soupirail coupé de barreaux de fer a pointes. Quelque part, sans qu’on put préciser l’endroit, on entendait une sorte de clapotement monotone et sourd… c’était l’eau du canal… Il faisait noir, il faisait froid, et a part le clapotement de l’eau glissant sur les pierres extérieures de la prison, on n’entendait rien…