Nostradamus - Michel Zévaco - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1909

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Michel Zévaco

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Opis ebooka Nostradamus - Michel Zévaco

Marie est la fille du seigneur de Croixmart, grand chasseur de sorciers et sorcieres, au temps de François Ier. Elle consulte une voyante qui lui prédit, entre autres choses, la mort de son pere. Marie prévient son pere et ce dernier saute sur l'occasion de faire condamner la «sorciere» qui, bientôt, brule sur le bucher. La foule, excédée par toutes ces exécutions, attaque le baron de Croixmart et le massacre. Renaud, le fils de la voyante, jure qu'il se vengera de la fille de Croixmart et la tuera. Renaud et Marie s'aiment, Renaud ne connaît toujours pas l'identité exacte de Marie et celle-ci n'ose pas le lui avouer...

Opinie o ebooku Nostradamus - Michel Zévaco

Fragment ebooka Nostradamus - Michel Zévaco

A Propos
Chapitre 1 - LA SORCIERE.
II – LA DÉNONCIATION
III – DEUX PROFILS DE DÉMONS
IV – LE BUCHER DE LA GREVE
V – L’ÉMEUTE
VI – LES CENDRES DU BUCHER
VII – LE CIMETIERE DES INNOCENTS
Chapitre 2 - LE MARIAGE.
II – LES DEUX FILS DU ROI
III – LE MARIAGE SE FERA-T-IL ?
IV – LA LETTRE
A Propos Zévaco:

Zévaco s’installe a Paris a sa sortie de l’armée, en 1888. Il devient journaliste, puis secrétaire de rédaction a L’Egalité que dirige le socialiste révolutionnaire Jules Roques. Il se présente sans succes aux élections législatives de 1889 pour la Ligue socialiste de Roques: il fait a cette époque connaissance avec Louise Michel et croise également Aristide Bruant et Séverine. Il fera plusieurs séjours a la prison Sainte-Pélagie pour des articles libertaires, en pleine période d’attentats anarchistes. Il est condamné le 6 octobre 1892 par la cour d'assise de la Seine pour avoir déclaré dans une réunion publique a Paris : « Les bourgeois nous tuent par la faim ; volons, tuons, dynamitons, tous les moyens sont bons pour nous débarrasser de cette pourriture » Il abandonne le journalisme politique en 1900, apres avoir tenté de défendre Alfred Dreyfus. En meme temps, son retour vers le roman feuilleton avec Borgia! en 1900, publié dans le journal de Jean Jaures La Petite République socialiste est couronné de succes. Zévaco écrit plus de 1 400 feuilletons (dont, a partir de 1903, les 262 de La Fausta, qui met en scene le chevalier de Pardaillan) pour le journal de Jaures, jusqu’a décembre 1905, époque a laquelle il passe au Matin, dont il devient le feuilletonniste attitré avec Gaston Leroux. Entre 1906 et 1918, Le Matin publie en feuilletons neuf romans de Zévaco. Avant et apres sa mort paraissent dix volumes des aventures de Pardaillan pere et fils. La guerre se rapprochant de Pierrefonds, la famille Zévaco s’installe un peu plus a l’abri a Eaubonne (Val d’Oise) en 1917. Il meurt en aout 1918, sans doute d’un cancer. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 LA SORCIERE.

I – LES AMOUREUX

Une claire et tiede matinée d’automne en l’an 1536. Sous un ciel d’un léger bleu satiné, le vieux Paris de François Ier respire la joie de vivre. Place de Greve, c’est toute la pétillante gaieté d’un joli dimanche, c’est Paris qui s’étire au soleil, et rit… et pourtant, la, sur cette place, dans cette lumiere, entre deux gibets, se dresse une chose hideuse : un bucher.

Pour qui ce bucher ? Pour qui ces gibets ? La foule insoucieuse va le savoir peut-etre, car voici sur son destrier, le héraut royal qui déplie un parchemin, et, d’une voix forte, proclame :

« – De par le Roi !… Nous, Jérôme Gerlaine, héraut royal juré, mandaté par monseigneur de Croixmart, grand juge prévôtal, faisons savoir a tous ici présents :

« Par la volonté royale, ledit baron Gerbaut, seigneur de Croixmart, devra rechercher, saisir et exécuter sommairement, tous sorciers, sorcieres, devins, démoniaques et agents de Satan qui infestent la capitale du royaume.

« Tout loyal habitant de cette ville est tenu, a peine d’etre condamné a ramer sur les galeres du roi, de dénoncer lesdits suppôts d’enfer, et, afin d’exécuter la volonté royale, Monseigneur de Croixmart a fait dresser les buchers nécessaires. »

Le héraut s’en va plus loin répéter sa proclamation. Et, de bouche en bouche, parmi de sourdes imprécations, court le nom de Croixmart.

Au bout de la place de Greve, passent un jeune homme et une jeune fille.

Elle, frele dans sa robe a longs plis ; une de ces vierges a tresses blondes, comme les Primitifs les revaient pour leurs madones de vitraux.

Lui, un de ces etres d’inoubliable aspect, qui semblent porter le sceau visible des invisibles fatalités. Une étrange physionomie, d’une beauté tourmentée. Un front ou flamboie le génie. Des yeux noirs, tantôt d’une ineffable douceur, tantôt d’un éclat extra-naturel.

Sur un banc de pierre, devant le fleuve, ils se sont assis, les mains unies. Une sorte de duegne, qui les suit pas a pas, s’approche alors, et, avec une révérence :

– Marie, la messe est finie ; il est temps de rentrer.

– Dame Bertrande, une minute, soupire la jeune fille.

– Déja nous quitter ! murmure le jeune homme. Marie, Marie adorée, il me faudra donc m’éloigner de Paris pour toujours, peut-etre, sans meme savoir qui tu es ? Tu m’as ordonné de respecter le mystere dont tu t’entoures, et je t’ai obéi… Et pourtant, je dois rejoindre mon pere… mon dieu sur la terre. Tu le sais, mon pere a du se réfugier a Montpellier. Accusé de sorcellerie, traqué par Croixmart…

– Croixmart ! balbutie la jeune fille toute pâlie.

Le jeune homme a eu un geste violent… puis il continue :

– Ma mere, me presse de partir et s’étonne de mon hésitation. C’est qu’elle ignore que je t’ai rencontrée !…

– Mon bien-aimé Renaud ! palpite Marie. Demain, tu sauras tout ce que tu dois savoir de moi. Car aujourd’hui, je consulterai une femme qui, surement, me guidera, me consolera dans mes angoisses…

– Une femme ? songe Renaud. Sa mere, sans doute.

– Allons, demoiselle, insiste la duegne, il est temps…

Mais Marie leve ses grands yeux sur le jeune homme :

– Mon Renaud, je t’aime pour ta soumission. Tu as bien voulu que je reste pour toi l’inconnue. Mais demain, ici, tu sauras pourquoi j’ai tremblé a te dire qui je suis. Et d’ailleurs, mon nom est Marie, et tu m’aimes. Ton nom est Renaud, et je t’adore. Que nous faut-il de plus ? Et quand je songe a cette force irrésistible qui a mis en mon cour cet amour, il me semble qu’un vertige me saisit. Ce fut étrange. J’étais dans la rue. J’ai senti tout a coup, un de ces frémissements que jamais on n’oublie. Je me suis retournée. Et j’ai compris que tu exerçais sur moi un pouvoir magique…

– Magique ? tressaille le jeune homme.

– Alors tu m’as dit : « Rassurez-vous. Je ne veux vous tenir que de votre volonté a vous. Je m’interdis meme de vous suivre. Dans un instant, je ne saurai plus ou vous etes. Je ne sais pas qui vous etes. Mais si vous m’aimez, venez demain sous les peupliers de la Greve. » Et tu es parti. Et quand je suis rentrée, je me suis jetée a genoux pour prier. Mais alors j’ai compris que c’était a toi, inconnu de moi une heure avant, que je parlais, croyant parler a Dieu.

– Chere adorée ! frissonne Renaud.

– Et, le lendemain, je suis sortie pour aller a la messe, résolue a t’oublier. Mais c’est vers la Seine que je suis venue et je me suis retrouvée sous les peupliers, devant toi. Et depuis, le matin, a l’heure de la messe, c’est ici mon église.

Renaud, pensif, a baissé sa noble tete sur sa large poitrine.

– Je ne veux te tenir que de ta volonté. J’attendrai…

– Demain, tu sauras a qui tu dois demander notre union !

Et un souffle de joie monte aux levres du jeune homme. Ils se sont levés. Leurs mains s’enlacent. Leurs bouches balbutient :

– Demain, oh ! que sera demain !…

Sur la place de Greve, des malédictions… Au milieu d’archers, passe un seigneur de formidable aspect.

– Place a monseigneur de Croixmart ! crie rudement le chevalier des archers.

Marie est devenue blanche comme les lys. Les poings de Renaud sont crispés. Et déja, s’efface la silhouette du baron Gerfaut, seigneur de Croixmart, grand juge prévôtal.


II – LA DÉNONCIATION

Renaud s’éloigne. Marie traverse la place, tourne le dos a son logis que lui désigne la duegne. Et elle demande :

– Ou demeure cette femme qui connaît l’avenir et le passé ?

– Seigneur ! Voulez-vous donc entrer chez une sorciere ?

– A qui me confier ? soupire Marie. Je n’ai pas de mere. Et je ne sais si demain j’oserai dire a Renaud… Ah ! ces cris de malédiction ! Et quel flamboyant regard de haine il avait, lui ! Ne m’as-tu pas dit que cette femme donne de précieux avis ?

– Ses conseils ont rendu service a mainte bourgeoise, et elle est si charitable aux pauvres qu’on la surnomme la bonne Providence.

– Comment dis-tu qu’elle s’appelle, Bertrande ?

– On la connaît sous le nom de la Dame, et nul ne sait qui elle est. Quant a sa demeure, c’est ici, juste face a l’hôtel de…

– Silence ! interrompit Marie avec effroi. Attends-moi.

Déja elle a heurté la porte qui s’ouvre.

La jeune fille est entrée. Elle pénetre dans une salle ornée de beaux meubles sculptés. La maîtresse de cette demeure s’avance. Elle peut avoir cinquante ans. Sous ses cheveux d’argent, son visage est resté jeune. Sa physionomie est empreinte d’une indicible dignité. Dans ses attitudes se révele la sérénité des âmes intrépides. Elle a fait asseoir Marie, et, d’une voix douce :

– Dites-moi quelle peine vous oppresse. Si je puis vous aider ou vous consoler, je le ferai de grand cour.

– Oui, murmure Marie, déja votre voix me calme et me berce. Voici donc le sujet de mes alarmes…

La jeune fille s’arrete. Et la dame, avec un sourire :

– Vous aimez, n’est-ce pas, et vous etes venue demander a la devineresse de vous dire s’il vous aime, lui ?…

– Non ! répond Marie dans un cri. Je sais qu’il m’aime. Je sais que je serai heureuse lorsque je serai a lui. Ce n’est pas cela. C’est terrible, voyez-vous. Le nom que je porte est maudit de tous. Celui que j’aime hait ce nom d’une haine implacable. Et moi, si j’adore mon fiancé, j’aime mon pere de tout mon cour. Et voici ma douleur. Si je dis a celui que j’aime, demain, selon ma promesse, le nom de mon pere, ne va-t-il pas s’écarter de moi ?… Voila ce que je veux savoir.

La dame considere avec pitié la jeune fille :

– Vous aimez votre pere ? demande-t-elle.

– Plus on lui témoigne d’horreur, et plus je tâche de lui faire oublier cette exécration qui l’enveloppe d’une atmosphere mortelle…

– Avant tout, il faut me dire le nom de votre pere.

Marie rougit, hésite, puis, enfin, dans un souffle, balbutie le nom – le nom maudit. Vivement la dame s’est reculée. Elle a pâli. Mais peu a peu ses traits reprennent leur expression de mélancolie.

– Non, murmure-t-elle. Il est impossible que cette pure enfant soit une espionne envoyée pour me perdre. Mon enfant, ajoute-t-elle, j’ai eu a souffrir de celui dont vous etes la fille. Un jour… je lui ai crié la malédiction qui montait de mon cour… Oui, c’est une chose affreuse que d’etre sa fille. La mort escorte cet homme. Mais Dieu vous envoie a moi, et, puisque vous aimez votre pere ; peut-etre sera-t-il sauvé…

– Sauvé ? balbutie la jeune fille.

– Oui, mon enfant. Mais, maintenant, il faut que je sache le nom de celui que vous aimez.

– Tout a l’heure. Quel danger menace mon pere ?… Vous avez lu quelque chose d’effroyable dans son avenir !…

– Eh bien ! oui, effroyable…

– Sauvez-le, râle Marie, subjuguée.

La dame demeure un moment pensive.

– Le sauver ? dit-elle enfin. Soit. Dites-lui qu’il ne sorte pas de trois jours. Sinon il mourra. Dites-lui, que, pendant ces trois jours, il faut qu’il se démette de ses fonctions… Surtout qu’il ne se montre pas… il serait déchiré, dépecé, mis en pieces…

Marie n’en entend pas davantage. Elle s’élance. Oh ! tout de suite prévenir son pere ! Elle reviendra plus tard pour savoir ce qu’elle doit dire a Renaud ! La dame n’a pas eu le temps de faire un geste pour la retenir.

– Ce départ précipité… murmure la dame. Cette fuite, plutôt… Une espionne ?… Qui sait ! Cet homme est capable de ruse comme de violence. Oh ! il faut que demain nous soyons partis !…

Marie a traversé la place de Greve. Elle pénetre dans un magnifique hôtel. Elle s’avance, tremblante, vers un cavalier de haute stature, de rude figure, qui met pied a terre dans la cour.

– Ma fille ! gronde cet homme. Pourquoi rentrez-vous si tard ? Pourquoi ce visage bouleversé ?

– Mon pere, bégaie la jeune fille, il faut que je vous parle a l’instant ; il y va de votre vie !

– Ma vie, ricana le seigneur. Elle est bien défendue. Mais soit ; allez m’attendre en ma chambre.

Et il hausse les épaules, tandis que Marie s’éloigne.

– Ma vie, reprend-il alors sourdement. Oui. Tout ce peuple m’execre… Mais je serai le plus fort.

Il fait quelques pas, s’arrete, et, avec un frisson :

– Cette femme m’a maudit. Elle m’a prédit que je serais déchiré, dépecé comme le cerf de la meute… Oh ! retrouver cette femme !… Gardes ! qu’on double les sentinelles !…

Et le seigneur se dirige vers sa chambre.

Ce seigneur, c’est l’homme au nom maudit ; Marie, c’est la fille du baron Gerfaut, seigneur de Croixmart !…

En entrant dans sa chambre, Gerfaut a vu sa fille agenouillée sur un prie-Dieu. Une minute, il la contemple, et murmure :

– Que deviendrait-elle, si j’étais tué ?… Cette femme m’a crié que je serais maudit jusque dans ma postérité…

Il touche a l’épaule Marie qui se releve, toute pâle.

– Mon pere, supplie la jeune fille, les mains jointes, promettez-moi de ne pas sortir de trois jours !

– Caprice. Vous futes trop choyée par votre pere, Marie… Il est vrai que je n’ai que toi au monde, mon enfant. Toute ma tendresse, c’est toi. Toute mon aversion, c’est la sorcellerie…

– Mon pere, reprend Marie, avec terreur, il faut vous démettre aujourd’hui de votre mission de grand juge.

– Aujourd’hui ! s’esclaffe le baron. Me démettre. Vous devenez folle. Dans une heure, je vais aller saisir en leurs repaires, quatre truands et les faire pendre : Bouracan a la Croix du Trahoir, Trinquemaille en Greve, Strapafar a la Halle et Corpodibale a la porte d’Enfer.

Marie tremble. Elle voit son pere déchiré, dépecé, mis en pieces comme l’a prédit la sorciere. Sa pensée s’affole. Et tout a coup, elle croit avoir trouvé la parole capable de convaincre son pere :

– Si vous sortez en ce jour, vous serez déchiré, dépecé !…

Dépecé… déchiré !… Les paroles de la femme qui l’a maudit !

– Pere, pere ! j’en suis sure ! sanglote Marie. La femme qui me l’a dit sait tout ! Jamais elle ne s’est trompée !…

Le baron sent la peur se glisser en lui. Mais brusquement une rage froide le saisit. Son regard pétille de malice.

– Ah ! ah ! fait-il en adoucissant sa voix, si la femme qui t’a dit cela sait tout… Je réfléchirai a me démettre. Et, pour aujourd’hui, je ne bouge pas de l’hôtel.

Marie se releve avec joie, et enlace le cou de son pere.

– Voyons, reprend-il avec bonhomie, il faut que j’interroge cette femme, qui mérite une récompense. Je veux l’envoyer chercher. Ou loge-t-elle ?

– La ! dit Marie en étendant le bras.

– La ?… Ce logis a l’angle de la place ?

– Oui. Oh ! récompensez-la, puisqu’elle vous sauve la vie !

D’un geste violent, le redoutable baron repousse sa fille. Il va a la porte, qu’il ouvre, et sa voix tonne :

– Hola, officier, vingt gardes pour aller arreter une sorciere !… Qu’on prévienne le bourreau juré qu’il ait a venir sur l’heure allumer le bucher de la Greve… Je la tiens ! gronde-t-il… Nous verrons si je serai déchiré comme le cerf par la meute…

Marie a frissonné. Pourtant, elle marche a son pere :

– Monsieur, vous ne ferez pas cela ! Moi dénonciatrice !… Grâce pour l’honneur de votre enfant !… Pauvre femme ! Oh ! c’est affreux, cela ! Vous n’allez pas…

– Assez ! gronde le seigneur.

Et il s’élance au dehors. Marie se jette sur la porte, et la trouve fermée a clef !… Alors, un désespoir de honte s’abat sur elle…

– Qu’ai-je dit ! bégaie-t-elle. Que va penser Renaud quand il saura que j’ai envoyé au bucher une pauvre vieille innocente ! Fille de Croixmart ! Dénonciatrice ! Moi !…

Alors, dans l’âme de cette enfant qui, jusqu’a ce jour, a adoré son pere, se leve l’aube d’un sentiment inconnu… Ce pere, elle le hait ! Ce nom qu’elle porte, elle le maudit… elle ne le portera plus !…


III – DEUX PROFILS DE DÉMONS

Renaud s’est éloigné de la place de Greve en résistant a la tentation de se retourner pour adresser un dernier signe a Marie. Ivre de joie, il oublie tout au monde, et, le pas léger, s’avance vers deux jeunes gens qui semblent l’attendre au débouché du pont Notre-Dame : deux jeunes seigneurs ; l’un blond, l’oil gris, vetu avec recherche, c’est le comte Jacques d’Albon de Saint-André ; l’autre, brun, le visage sombre, habillé plus pauvrement, c’est le baron Gaëtan de Roncherolles ; leurs figures portent le stigmate de l’Envie. Chez le premier, c’est l’envie doucereuse ; chez le second, c’est l’envie brutale.

– Voila, mon cher, les dernieres nouvelles de la cour, dit Albon de Saint-André, poursuivant son entretien commencé.

– Tu es heureux d’etre admis dans l’intimité des princes, gronde Roncherolles. Ainsi les fils du roi sont amoureux ?…

– Le prince François et le prince Henri vont se faire la guerre pour une donzelle qui les dédaigne, car la noble demoiselle s’en va roucouler tous les matins sous les peupliers de la Greve avec un… Mais voici notre cher ami Renaud qui vient a nous !

Roncherolles a tressailli. Ses poings se sont crispés. Quant a Saint-André, son oil a lancé un éclair. La haine vient d’éployer ses ailes sur ces deux hommes.

– Oui, grince Roncherolles. Renaud ! Or ça, d’ou tient-il son or ?… Et a-t-il le droit de porter l’épée ?… Qui est-il ?

– Tais-toi. J’ai d’étranges soupçons, vois-tu !… La maniere dont il t’a guéri en deux jours de cette fievre qui te minait…

– Et ce coup de poignard a la poitrine que tu reçus d’un truand et qu’il ferma, cicatrisa, effaça en quelques heures !…

– Et cette femme qu’il endormit, rien qu’en étendant le bras ! D’ou lui vient cet exorbitant pouvoir ?

– A quoi pense donc Croixmart que le roi a chargé de détruire les suppôts d’enfer ?

– Tu le hais, reprend Saint-André.

– Oui. Je le hais parce qu’il est plus riche, plus beau que moi, parce qu’il possede une puissance qui m’épouvante, parce que j’ai peur devant lui !…

– Silence ! Le voici !…

Renaud vient a eux, les bras ouverts. Il rit, il serre les mains de ses deux amis, sa joie déborde :

– Jour de Dieu ! Le gai dimanche ! Bons amis, aujourd’hui, je régale ! Un dîner dans la plus noble auberge de Paris, chez Landry Grégoire, a l’illustre enseigne de la Deviniere !

– Comme tu chantes la joie ! s’écrie Saint-André, – et il frémit.

– Tu embaumes le bonheur ! sourit Roncherolles – et il est livide.

– Demain, ce sera bien autre chose !… Allons, en route !

Les trois jeunes gens, causant, riant, gagnent la rue Saint-Denis, ou se trouve la tres fameuse auberge de la Deviniere.

*

* *

Deux heures plus tard. Dans la rue, Renaud, Saint-André, Roncherolles se donnent rendez-vous pour le lendemain.

– Ah ça ! fait Saint-André, ton dîner fut une merveille. Tu nous as dit la beauté de ton amante, et que, demain, elle va te conduire a son logis pour que tu la demandes a sa mere ; – mais tu as oublié de nous révéler son nom…

– Oui ! Le nom de ta fiancée ! demande Roncherolles.

– Je le saurai demain, répond simplement Renaud. Elle m’a défendu de le savoir… et tout ce que j’ai voulu savoir d’elle, c’est que son âme est blanche, c’est que je l’adore, c’est que tous les matins, depuis un mois, sous les peupliers de la Greve, elle daigne venir a moi.

Une meme secousse fait frémir les deux amis de Renaud. « Sous les peupliers de la Greve », a dit Renaud. Alors, cette jeune fille serait donc la meme que les deux fils du roi veulent voler a l’inconnu avec qui elle se promene, le matin ! Et cet inconnu, ce serait donc Renaud !… Ah ! ils le tiennent ! En hâte, ils ont pris congé de lui. Saint-André s’élance vers le Louvre.

– Ou vas-tu ? halete Roncherolles.

– Demander audience a Monseigneur François et a Monseigneur Henri ! répond Albon de Saint-André.

– Partageons l’aubaine.

– Soit. Ce ne sera pas de trop de nos deux haines !…


IV – LE BUCHER DE LA GREVE

Renaud arrive place de Greve, entre dans ce logis a l’angle de la place, ou, tout a l’heure, est entrée Marie !… Et, comme elle, il s’avance vers la dame aux cheveux d’argent ! Vers la malheureuse que Marie vient de dénoncer a son pere ! Et contre laquelle Croixmart s’apprete a marcher !… Elle sourit de joie… et il dépose un baiser sur les cheveux d’argent, et le mot qu’il murmure tendrement, c’est un mot que les fatalités de l’heure présente font tragique, c’est :

– MA MERE !…

L’amant de Marie de Croixmart, c’est le fils de la Sorciere…

*

* *

– Je t’attendais, mon fils, a prononcé la dame.

– Chere mere, répond le jeune homme. Je sais quels reproches j’ai mérités. Voici trois jours que je ne vous ai vue. Voici un mois que nous devrions avoir quitté Paris, et, a travers l’espace, mon pere nous appelle… Sous peu de jours, nous prendrons le chemin de Montpellier. Et peut-etre me pardonnerez-vous, quand vous saurez que la force qui m’a emprisonné dans Paris s’appelle l’amour !

– C’est ce soir qu’il faut partir. C’est tout de suite !…

– Ma mere ! D’ailleurs sommes-nous si pressés ? Ma mere, je ne vous demande que deux jours… Si vous saviez…

– La fille de Croixmart est venue ici il y a deux heures !

– La fille de Croixmart ! gronde Renaud. Et vous l’avez reçue ! Et vous lui avez parlé ! Quelle terrible imprudence !

– J’ai fait mieux, prononce la dame. Je lui ai parlé de son pere. Ce que les truands ont résolu d’exécuter, je le lui ai annoncé. Je lui ai prédit la mort du grand juge… Enfin, je me suis révélée a elle comme capable de lire l’avenir… oui, c’est la une terrible imprudence… mais un je ne sais quoi m’a poussé a lui parler comme si j’eusse été sa mere…

– Malheur et malédiction !…

– Oui ! Car a peine fut-elle partie que je compris !

– Elle vous a été envoyée, n’est-ce pas ?

– Qui sait !… Quoi qu’il en soit, cette jeune fille possede maintenant une preuve contre moi. Mon fils, s’il m’arrive malheur, souviens-toi que c’est la fille de Croixmart qui me tue !

– Ma mere, crie Renaud, éperdu, vous m’épouvantez !…

– Oh ! continue la dame… si je pouvais voir…

Et, a ce moment, sa physionomie devient étrange ! ses yeux se convulsent… Renaud la contemple. Elle continue :

– Il est possible que la pure jeune fille soit une vile espionne… silence… écoute… je vois… j’entends…

– Ma mere ! hurle Renaud en traçant un geste étrange.

– Oh ! Qu’as-tu fait ? Tu m’as empechée d’écouter !…

Son visage est redevenu serein. Mais alors, elle saisit les deux mains de son fils, et, les yeux dans les yeux :

– Si je suis dénoncée par cette fille, tu n’auras ni paix ni treve que tu n’aies vengé ton pere et ta mere a la fois…

– Je vous le jure, ma mere ! répond Renaud.

– Tu as juré, mon fils. Et tu ne peux t’en dédire. Tu es d’une famille ou les morts parlent aux vivants. Tu portes un nom qui est le symbole des connaissances extra-terrestres…

– Partons ! rugit le jeune homme. Je reviendrai lorsque je vous aurai mise en sureté !

A ce moment, sous les fenetres, un cliquetis d’armes. A la porte, de grands coups sourds, une voix menaçante :

– De par le roi !…

– Trop tard ! prononce la sorciere.

Et, tournée vers son fils anéanti, elle ajoute :

– N’oublie jamais que ton nom, c’est NOSTRADAMUS !…

La porte s’ouvre violemment. L’escalier apparaît plein d’archers. Un homme s’avance, couvert d’acier. Il gronde :

– Qu’on entraîne cette femme ! Moi Gerfaut, seigneur de Croixmart, déclare que j’ai contre elle une preuve suffisante de sorcellerie. Car elle m’a été dénoncée par ma propre fille ! En conséquence, je juge et ordonne que cette femme soit conduite au bucher de la Greve, ou elle subira le châtiment des démoniaques !

– Souviens-toi de ton serment ! crie la sorciere a son fils.

– Adieu, pere, mere, adieu la vie ! murmure Renaud. Adieu l’amour ! Adieu, Marie adorée !

Et, il tire la pesante épée qu’il porte au côté. Des dix gardes qui s’avançaient, un tombe mort, un autre recule avec un hurlement. Aussitôt la salle s’emplit. Un tourbillon furieux. Des cuirasses qui s’entrechoquent. Des vociférations. Des blasphemes. Des coups assénés. Et, un etre hors nature, la face flamboyante, sanglant, déchiré, frappant, reculant, effroyable et sublime. C’est Renaud qui défend sa mere ! La sorciere, peu a peu, est entraînée. La lutte se continue dans l’escalier. Et nul ne peut saisir l’homme ! Nul n’arrive a lui porter le coup mortel… Dix cadavres, ça et la ! Lui est rouge des pieds a la tete ! Et sur la place !… l’infernale bataille se poursuit… Une foule immense accourt. De toutes les rues dévalent des torrents humains… Le groupe atroce marche sur le bucher ! Au milieu, la sorciere, calme et terrible !… Autour, lui, Renaud qui attaque, ici, la, partout !…

Et soudain, la poigne du bourreau s’abat sur la sorciere ! Elle est portée sur le bucher ! Une torche luit !… Une énorme clameur, un cri lugubre, épouvantable ; la clameur du fils !

– Ma mere ! Ma mere ! Ma mere !…

Dans cet instant, une fenetre s’ouvre a l’hôtel de Croixmart… A cette fenetre, une forme blanche… une vierge aux yeux hagards, a la figure pétrifiée… C’est Marie qui se penche sur cette scene d’horreur. Elle regarde… elle écoute… Et dans ce tumulte, elle n’entend que le cri terrible de Renaud…

Et dans cette foule furieuse, c’est sur deux figures seules que s’accroche son regard. La sorciere ! La sorciere dénoncée par elle au milieu des flammes qui se tordent… Et ce jeune homme, la, sanglant, qu’elle reconnaît, son fiancé dont l’effrayante clameur hurle encore :

– Ma mere ! Ma mere ! Ma mere !

– Sa mere ?… Que dit-il ?… Sa mere ?… je reve !…

Les archers se ruent sur Renaud… Marie bégaie :

– Celle que j’ai livrée au bucher… c’est… sa… mere ?…

Les hommes montrent le poing aux archers. Les femmes sanglotent. Croixmart comprend que quelque chose de terrible se prépare. Les archers, en vain, tentent d’arriver jusqu’a Renaud…

– Ma mere ! Ma mere ! Ma mere !

– Sa mere ! C’est sa mere ! râle Marie Vacillante.


V – L’ÉMEUTE

Sur la place, une rafale de rumeurs, soudain. Une ruée d’etres déguenillés, surgis on ne sait d’ou. Et au moment ou les archers de Croixmart vont enfin saisir Renaud, qui s’écroule, a demi-mort, le jeune homme se sent emporté par des gens qui lui crient :

– Courage ! Nous allons venger la bonne Providence !

– Maudite ! murmure Renaud, maudite soit la dénonciatrice ! Malheur a la fille de Croixmart !…

Pourtant, c’est en murmurant le nom de Marie que Renaud s’évanouit.

On l’emporte, tandis que le bucher crépite, tandis que des vociférations éclatent, tandis qu’une tempete de fureur souleve l’océan humain qui déferle. Insensée, Marie regarde et balbutie :

– Cette femme… la… au bucher… c’est sa mere !…

Ou est Renaud ?… Elle ne le voit plus ! Mais son pere est la, tout raide sur son cheval, l’estramaçon au poing, criant des ordres, protégeant le bucher ! De toutes ses forces, il veut ! Brule, sorciere ! Brule, toi qui m’as menacé ! Brule, jusqu’au bout ! En avant, mes gens d’armes ! Balayez-moi ces truands !…

– Petite-Flambe ! En avant, la Cour des Miracles !

– Trinquemaille et Saint-Pancrace ! Trinquemaille !

– Strapafar, milo dious ! Strapafar !

– Corpodibale, porco dio, Corpodibale !

– Bouracan, sacrament, Bouracan !…

Quatre jeunes truands d’une vingtaine d’années, frénétiques, en lambeaux, conduisent l’attaque…

Marie regarde le bucher. Et, tout a coup, un immense cri d’horreur : le poteau vient de s’abattre ! Le corps de la sorciere disparaît… L’horrible supplice est consommé !…

Morte. La dame, la bonne Providence est morte. Il n’y a plus dans la fournaise qu’un cadavre sans apparence humaine qui acheve de se réduire en cendres… Alors, Marie se détourne.

– C’est fini, prononce-t-elle tout bas.

Qu’est-ce qui est fini ? Elle ne sait pas. Le supplice ? Ou bien son amour ? Oui, tout est fini pour elle au monde, puisqu’entre elle et Renaud il y a maintenant une malédiction et un cadavre. Fuir ! Il n’y a plus que cette volonté en elle. S’en aller n’importe ou, et mourir sans avoir revu Renaud !… Agenouillée dans un angle de la chambre, terrorisée, une femme…

– Bertrande, je vais partir d’ici. Veux-tu me suivre ?

– Oui, oui. C’est affreux. Partons, demoiselle.

– Allons-nous-en, dit Marie en claquant des dents.

– Votre pere ! Et votre pere !…

– Je n’ai pas de pere. Veux-tu que je m’en aille seule ?

– Je vous suis ! Seigneur, on se massacre sur la place !…

Prudente, dame Bertrande rafle de l’or, des bijoux, diamants, perles, une fortune… Et, par un escalier dérobé, les deux femmes descendent. Quelques instants plus tard, Marie s’éloigne de l’hôtel de Croixmart…

Sur la place, l’émeute bat des ailes. Deux cents cadavres autour du bucher ; des centaines de blessés ; des cris ; des malédictions ; des melées furieuses ; des groupes, ou l’on s’égorge… et la, au pied de l’hôtel Croixmart, une masse plus hérissée, de tout ce qui tue… La, entouré encore d’une vingtaine d’archers, sombre, livide, l’estramaçon rouge, le seigneur de Croixmart se défend…

– Pas de quartier ! Tue ! Tue !…

– Strapafar, vivadiou ! Corpodibale, madonna ladra !

– Bouracan ! Trinquemaille !

Une prodigieuse ruée d’etres déguenillés qui s’entraînent. Le haletement monstrueux d’une foule en délire… et, soudain, un corps tombe !… Un corps sur lequel s’abattent des bras !… Dix minutes s’écoulent… et alors, un tonnerre de vivats, un ouragan de rires ! Et ce qu’on voit alors, c’est l’horreur d’une curée ou les chiens sont des hommes, ou la bete est un homme… c’est un corps déchiré, lacéré, dépecé, mis en pieces… C’EST TOUTE LA PRÉDICTION DE LA SORCIERE QUI S’ACCOMPLIT !…

Et cette tete livide, cette tete qu’on promene au bout d’une pique, c’est celle du baron Gerfaut, seigneur de Croixmart, grand juge prévôtal !… Justice est faite !…


VI – LES CENDRES DU BUCHER

Le soir tomba. Sur cette place, ou l’émeute avait agité ses mille bras sanglants, la solitude paraissait plus effrayante. Sur le bucher refroidi brillait la lueur d’un falot. Un homme, en effet, penché sur les cendres du bucher, les fouillait de ses mains tremblantes.

De temps a autre, il ramassait d’un geste empreint d’une piété tragique un ossement blanchi et, doucement, le déposait dans une caisse en chene… Tout a coup, il tomba a genoux : il venait de découvrir la tete de la suppliciée, une tete que les flammes avaient a peine atteinte. Un sanglot secoua les épaules du travailleur nocturne ; il murmura :

– Ma mere !…

Dans cette minute, Marie de Croixmart apparut au coin de la place de Greve et se dirigea vers ce qui avait été le bucher. Elle était en grand deuil… Et ce deuil qu’elle portait, c’était celui de la mere de Renaud… Quant a son pere, elle ignorait sa terrible fin. Dame Bertrande lui avait, par un mensonge, conté la fuite du grand juge rendu responsable par le roi de la révolte des truands ; il s’était, disait-elle, réfugié dans son château de Croixmart en Île-de-France…

Marie de Croixmart atteignit le bucher et vit l’homme.

– Renaud ! balbutia-t-elle, pantelante. Seigneur ! Vous avez donc voulu que la fille de Croixmart s’entendît maudire par le fils de la suppliciée !…

Alors, Marie de Croixmart, secouée d’un mortel frisson, voulut fuir !… A ce moment, Renaud la vit et d’une voix d’étrange douceur, prononça :

– Je vous ai appelée, Marie, et vous voici venue a mon aide. Ô Marie, ma chere fiancée, je vous bénis !…

L’âme emplie d’une surnaturelle horreur, Marie bégaya :

– Appelée !… Vous dites que vous m’avez appelée !…

– Oui, Marie, dit le jeune homme en allant a elle. Et tu m’as entendu, puisque te voici. Tout a l’heure, lorsque j’ai commencé a fouiller ces cendres pour y trouver les restes de ma mere, j’ai eu peur de ne pouvoir aller jusqu’au bout… Alors, j’ai songé que ton amour me rendrait plus fort contre la douleur… et je t’ai appelée…

Un cri de joie retentit dans l’esprit de Marie. Dans son esprit, et non sur ses levres, qu’elle mordit jusqu’au sang…

– Puissances du ciel ! hurla l’esprit de Marie silencieuse. Renaud ne me maudit pas ! C’est que Renaud ignore que je suis la fille de Croixmart !… Renaud, aujourd’hui, ne m’a pas vue a la fenetre !… Oh ! qu’il ignore toujours !…

Pas une seconde, la pensée ne lui vint d’avouer qui elle était, de tenter d’expliquer le fatal événement, que cette dénonciation avait été involontaire. Marie se fit le serment de vivre toute sa vie pres de Renaud, sans lui dire qui elle était. Mensonge ? Hypocrisie ? Le crime, le mensonge, l’hypocrisie de Marie eut été de détruire son amour, de blesser a mort l’homme aimé, en proclamant qu’elle était la fille de l’assassin.

En quelques secondes, Marie organisa sa vie de fille sans nom, échafauda une existence bâtie sur le mensonge, et de ce mensonge, fit une vérité sublime.

– Renaud, dit-elle d’une voix calme qui vibrait seulement de son pur amour, mon bien aimé, je suis a toi, toute. Veux-tu que je t’aide ?

– Tu m’aides de ta présence, murmura Renaud, enivré par cette ineffable musique. C’est fini, tiens, regarde…

Et prenant le falot, il éclaira l’intérieur de la caisse. Marie se pencha sur ces pauvres ossements, quelques-uns tout blancs, d’autres noirs, et murmura une priere. Puis enlaçant Renaud :

– Mon fiancé, mon époux, ta douleur, c’est toute ma douleur. Cette souffrance, n’est-ce pas l’union de nos deux etres ?…

– L’union, oui, dit-il. Rien ne peut nous séparer…

– Rien ? fit-elle dans un souffle haletant.

– Rien, Marie. Rien. Pas meme la mort, crois-moi !

Renaud, alors, se pencha sur la tete qu’il venait d’exhumer. Doucement, il l’essuya. Marie se sentait défaillir. Renaud tremblait. Il s’y prit a deux fois avant de se sentir assez fort pour soulever ce faible poids, et déposer la tete dans le cercueil. Et, lorsqu’il l’eut prise, enfin, il la garda un instant dans ses mains.

Marie, a genoux, crut qu’elle allait mourir. Et si elle ne s’évanouit pas, c’est qu’elle se disait : « Si je succombe a la faiblesse, il pourra m’échapper un mot qui apprenne a Renaud la vérité qui nous tuerait tous deux !… » Renaud pleurait. Et Marie entendait sa voix brisée.

– Ô ma pauvre vieille mere, pardon ! Pardon pour moi, et pardon pour cet ange qui assiste a vos funérailles. N’est-ce pas, que vous lui pardonnez ? Ce n’est pas sa faute si je suis resté a Paris, et si vous y avez attendu. Si elle avait su que la fille de Croixmart vous guettait, elle m’eut crié de fuir et de vous sauver… n’est-ce pas, ma fiancée ?…

– Oui ! répondit Marie en incrustant ses ongles dans ses mains pour que la douleur l’empechât de s’évanouir.

– Pardonnez-lui donc, mere ! poursuivait Renaud.

A ce moment, la tete… la tete morte… la tete exsangue… la tete ouvrit les yeux…[1]. Marie jeta un cri d’angoisse. Renaud vacilla et devint aussi pâle que cette tete qu’il tenait. Mais presque aussitôt il se remit et prononça :

 Les morts entendent…

Le silence était profond. Marie grelottait. Elle était hors le réel, hors la vie.

– Tu vois, dit Renaud avec exaltation, elle nous a pardonné. Marie ! Ma mere a béni notre amour…

Marie eut un soupir atroce…

– Ma mere, dormez en paix. Le serment que je vous ai fait, je le renouvelle : tu seras vengée… la fille de Croixmart mourra comme tu es morte : par le feu !…

Marie demeura écrasée, serrant sa langue entre ses dents pour ne pas crier : Grâce pour moi ! Grâce pour mon amour !…

Le bruit du marteau frappant sur les clous la ranima. Elle se leva… Renaud avait déposé la tete dans le petit cercueil, et il clouait le couvercle. Il dit :

– Marie, soyez brave jusqu’au bout. Éclairez-moi…

La jeune fille a demi-folle, prit le falot, s’approcha de Renaud a genoux, et se tint pres de lui, tandis qu’il frappait du marteau. En cet instant, le pas sourd d’hommes en marche fit retentir les échos endormis de la place de Greve.

C’était une patrouille d’archers du guet commandée par un officier. Pres de l’officier marchaient deux gentilshommes. Tous s’arreterent brusquement. Cet inconnu a genoux dans les cendres du bucher et achevant de clouer le couvercle d’un cercueil, cette femme drapée de noir, cette scene éclairée par les lueurs du falot, ce dut etre pour eux une vision créatrice d’effroi… Ils reculerent. L’un des gentilshommes s’avança, au contraire, examina les deux apparitions, étouffa un juron de joie haineuse, et revint a ses compagnons.

– Que font ces deux envoyés de Satan ? gronda l’officier.

Le gentilhomme lui saisit le bras et murmura a son oreille :

– Silence, monsieur !… Rentrez au Louvre, sans bruit. Et faites savoir aux fils du roi qu’ils aient a ne plus s’inquiéter…

L’officier obéit. La patrouille s’éloigna. Mais les deux gentilshommes étaient restés cachés dans l’ombre. Ces deux hommes étaient : l’un, le comte Jacques d’Albon de Saint-André ; l’autre, le baron Gaétan de Roncherolles.


VII – LE CIMETIERE DES INNOCENTS

Ni Marie, ni Renaud, n’avaient rien vu, emportés qu’ils étaient bien loin des choses de ce monde. Lorsque le dernier clou fut enfoncé, Renaud se releva, le petit cercueil dans ses bras. Puis il fit signe a Marie de le suivre. Silencieusement, ils se mirent en route, lui, portant la caisse de chene, elle, portant le falot. Bientôt, ils parvinrent a un enclos dont Renaud ouvrit la porte a claire-voie. Ils entrerent. Et Marie vit alors qu’ils étaient dans le cimetiere des Innocents.

Renaud pénétra dans une cabane qui contenait les outils du fossoyeur, et en ressortit avec une beche. Il se mit a creuser. Quand il eut fini, il vit Marie si pâle, si pétrifiée que, pour toujours, cette vision se grava dans son esprit.

Il lui prit la main et la garda un instant dans la sienne, puis, il combla la fosse au fond de laquelle il avait déposé le cercueil.

– Dormez en paix, ma mere. Adieu. Je vais me mettre a l’ouvre. Je retrouverai la fille de Croixmart…

Un sanglot l’interrompit. Marie pantelait :

– Pourquoi ne parle-t-il pas de mon pere ?… Pourquoi parle-t-il seulement de la fille de Croixmart… DE MOI !…

– Je retrouverai la dénonciatrice, continuait Renaud. Ma fiancée m’y aidera… n’est-ce pas Marie ?…

– Oui, dit-elle, je t’aiderai !…

– Vous entendez, mere ! Nous serons deux : votre fils et votre fille !… Je ne reviendrai ici que le jour ou je pourrai vous appeler de votre tombe et vous dire que justice est faite !…

Les paroles de ce jeune homme qui parlait de réveiller les morts n’étonnerent pas Marie, tant elles avaient un accent de conviction. Renaud s’approcha d’elle, lui prit la main, et, de sa voix au timbre harmonieux :

– Chere Marie, vous m’aimez ?… dit-il.

– Ah ! fit-elle dans un cri, pouvez-vous le demander !

– Eh bien, ma bien-aimée, ce que vous avez promis de me dire enfin, dites-le ici, devant cette tombe.

– Quoi ? bégaya la jeune fille, prise de vertige.

– Oh ! dites-le tout de suite, implora ardemment Renaud, afin que demain, je puisse aller vous demander… dites !

– Quoi ? répéta Marie, ivre d’épouvante et d’horreur.

– Le nom de votre mere et de votre pere, dit Renaud.

Marie se raidit dans un supreme effort pour ne pas tomber. Cette question, elle s’y était préparée. Elle avait échafaudé jusque dans ses détails le mensonge… le mensonge qui les sauvait tous deux du désespoir, lui surtout !

– Le nom de mon pere ?… balbutia-t-elle.

– Ne faut-il pas que je le sache ? fit le jeune homme.

Lentement elle appuya sa tete sur son épaule, et murmura :

– Renaud, il faut que je te fasse le sacrifice de ma fierté, puisque je veux etre a toi tout entiere… La honte n’est qu’un mot !

– La honte ? Que dis-tu, Marie !…

– La triste vérité. Écoute, Renaud… Je n’ai ni pere ni mere, je suis… une fille sans nom.

Renaud tressaillit. De ses bras, il enlaça sa fiancée…

– Et c’est la ce que tu avais honte de me dire ? Oui, je sais de quels dédains féroces on poursuit les enfants sans nom !… Mais je suis, moi, toute ta famille.

– Oui, oui ! gémit-elle en l’étreignant convulsivement.

– Et quant au nom, tu vas en avoir un : le mien !

– Oui, oui ! répéta-t-elle. Ainsi tu ne me rejettes pas ?

Les levres de Renaud sur les levres de Marie répondirent. Une minute, ils demeurerent enlacés. Alors vinrent les questions, et ce fut terrible. A chaque question, il y eut une réponse précise, comme si de longue date, Marie eut inventé les moindres détails.

Elle avait été exposée, a sa naissance, sur le parvis Notre-Dame. Une femme du peuple l’avait recueillie. C’était Bertrande. Le lendemain, Bertrande avait reçu mystérieusement une tres grosse somme et des papiers constituant la propriété pour Marie d’une maison rue de la Tisseranderie. Bertrande, veuve, avait élevé l’abandonnée. Elle avait supposé que ses parents étaient de noblesse ; elle s’était habituée a l’appeler demoiselle, et a se comporter en dévouée servante. Marie avait vécu dans cette maison de la rue de Tisseranderie jusqu’au jour ou elle avait rencontré Renaud.

Ce fut une série de réponses concises, faites sans hésitation.

– Ainsi, tu ne me rejettes pas ? répéta Marie.

Renaud la prit dans ses bras, l’étreignit.

– Ma mere, dit-il, Soyez témoin. Je jure de consacrer ma vie au bonheur de cet ange comme j’ai juré de n’avoir ni paix ni treve que je n’aie atteint la fille de Croixmart.

Et il sortit du cimetiere, emmenant sa fiancée, d’un pas ferme, vers la rue de la Tisseranderie, l’âme noyée d’orgueil. Comme ils approchaient de la maison que lui désignait Marie, Renaud murmura :

– Puisque tu es seule au monde, puisque tu es ma fiancée…

– Je suis ta femme, dit la jeune fille exaltée.

– Des demain, j’irai trouver a Saint-Germain-L’auxerrois un vieux pretre, mon ami, et nous ferons célébrer notre mariage.

Marie frissonna de terreur. Car le mariage, c’était :

Ou la signature légitime ! L’aveu de son vrai nom !…

Ou le mensonge cette fois sur les livres de Dieu !…

Des deux côtés, c’était la mort[2].


Chapitre 2 LE MARIAGE.

I – LE ROI FRANÇOIS Ier

Nous prierons nos lecteurs de nous suivre au château du Louvre. Nous passerons a travers la cohue des courtisans, et nous nous arreterons un instant dans un salon écarté.

La, quatre personnages étaient réunis. C’étaient, d’une part, François et Henri, les deux fils du roi, et, d’autre part, Roncherolles et Saint-André, qui venaient d’arriver. Les deux freres, enchaînés l’un a l’autre par la haine, ne se quittaient pas.

C’est que les deux freres adoraient la meme femme. Ensemble, ils l’avaient vue pour la premiere fois sous les peupliers de la Seine et chez tous deux, la passion s’était déchaînée.

A l’entrée de Roncherolles et Saint-André, les deux princes eurent le meme mouvement d’interrogation angoissée.

– Nous connaissons le bien-aimé ! s’écria Saint-André.

– Nous savons qui est la fille, dit Roncherolles.

– Qui est-elle ? interrompirent les deux princes.

– La fille du seigneur de Croixmart.

– Tué hier en place de Greve ! ajouta Saint-André.

Aucun des deux freres ne songea que la mort tragique du pere pouvait les faire renoncer a leurs projets.

– Seule, maintenant ! dit François avec un soupir.

– Et sans défense ! dit Henri avec un sourire.

– Et l’homme qu’elle aime ?… gronderent-ils tous deux.

– Il s’appelait Renaud, dit Roncherolles.

– Cette nuit, ajouta Saint-André, nous lui avons vu faire quelque chose d’étrange… Prenez garde, messeigneurs. Qui sait quelles protections couvrent les agents de l’enfer ?…

– Qu’avez-vous donc vu ? murmurerent les princes.

– Quelque chose, dit Roncherolles, qui a fait reculer de terreur la ronde que nous conduisions…

– Et quelque chose, se hâta d’ajouter Saint-André, qui vous débarrassera de cet homme, s’il est d’essence humaine…

– Comment cela ? firent avidement les deux freres.

– Voici, messeigneurs. Passant sur la place de Greve, nous avons vu ce Renaud, agenouillé sur les cendres du bucher ou a été brulée la sorciere. Un spectre noir l’accompagnait. Il enlevait les ossements de la sorciere !…

Les deux princes frémirent. Roncherolles acheva le récit :

– Ossements destinés surement a un maléfice. Renaud est criminel : il n’y a plus qu’a le faire bruler !

– C’est vrai ! rugit Henri. Je cours chez le roi.

– Non ! grinça François. C’est a moi, l’aîné, d’y aller !

Les deux freres se mesurerent du regard. Des paroles confuses s’échangerent, les grondements de deux tigres face a face. A ce moment, une tenture se souleva, et Saint-André cria :

– Le Roi !…

C’était en effet François Ier, le roi batailleur et galant, qu’il nous faut ici présenter en quelques mots. Pour cela, nous entrerons dans une magnifique salle ou le roi François Ier et le connétable de Montmorency pénetrent ensemble. François Ier est rentré a Paris depuis quelques jours apres une treve signée avec Charles-Quint, et Paris lui a fait une splendide réception.

François Ier venait d’avoir son tour de triomphe. Il avait jeté sa griffe sur les Savoies, et Charles avait demandé une treve…

Le roi de France, donc, pénétrait avec Anne de Montmorency dans son cabinet de travail. Le connétable regarda le roi qui se mit a rire.

– Eh bien ! Parle. Mais d’abord, laisse-moi te féliciter. Quel appétit ! Je voudrais avoir tous les jours des convives tels que toi a ma table ! Moi, je n’ai pas mangé.

– Sire, dit Montmorency, Sa Majesté Charles-Quint rassemble soixante a quatre-vingt mille combattants, et dans trois mois…

François Ier se mit a arpenter son cabinet. Il avait conservé cette élégance qui faisait de lui le plus beau gentilhomme de son royaume.

– Quelle entrée ! s’écria-t-il. As-tu vu comme les femmes agitaient leurs écharpes et comme elles étaient jolies ? Dieu me damne, elles sont toutes amoureuses de moi !

Anne de Montmorency redressa sa taille de géant.

– Sire, dit-il, lorsque l’empereur aura sous sa main l’armée qu’il rassemble, il rompra la treve. Alors, sire, le vautour impérial fondra sur vos provinces, et…

– Et nous lui opposerons ta rude épée, mon connétable, cariatide de mon trône ! Ah ! par tous les diables, laisse-moi m’enivrer de vie, apres m’etre tant enivré de mort sur les champs de bataille !… Oui, je sais ! J’aurais du achever le sanglier !… Que veux-tu ! Tu ne peux comprendre, toi, géant d’acier, qu’un cour d’homme batte dans ma poitrine…

– Toujours l’amour ! Maudites soient les femmes !

– Amen ! dit François Ier en éclatant de rire. Allons, rassure-toi. Il y aura encore de beaux carnages par le monde. Prends ton temps. Et prépare-nous une expédition qui écrase pour toujours le sanglier. En chasse. Et en attendant, vive l’amour !

Le connétable s’inclina jusqu’a terre, admirant que le roi put parler si bellement de l’amour tout en donnant de ce ton léger un ordre de guerre qui devait mettre le feu a l’Europe.

– Sire, dit-il, ces paroles de roi me suffisent.

– Bon. Maintenant, va-t’en. Moi je m’en vais dire bonjour a mes gentilshommes qui, paraît-il, sont férus de me voir.

C’était vrai. Assemblés au Louvre, mille gentilshommes attendaient François Ier pour le féliciter de son triomphe et de son retour. Le roi se dirigea vers la réception, épanoui, saluant ses officiers avec grâce, pinçant l’oreille a ses suisses en riant, adressant aux dames qu’il rencontrait de merveilleux et lestes compliments et chacun s’appreta a recevoir quelque étincelle de cette gerbe éblouissante qui allait retomber en faveurs.

François Ier parvint a ce salon isolé ou nous avons vu réunis quatre personnages. Devant la lourde tapisserie tendue sur la porte ouverte, le roi s’arreta : deux voix échangeaient la des paroles ou rampait l’envie, ou sifflait la haine. Et ces voix, le roi les reconnut. C’étaient celles de ses deux fils : François, dauphin de France, et Henri, le jeune mari de cette adorable créature dont raffolait toute la cour, a l’exception de l’époux… Catherine de Médicis !

– Ils se haissent ! gronda-t-il. Ah ! Devrai-je quitter ce monde avec cette pensée que je laisse derriere moi deux freres jaloux jusqu’a s’entre-tuer et a déchirer mon royaume !

Il écouta quelques minutes. Et alors, un sourire détendit ses levres : une flamme pétilla dans ses yeux :

– Dieu soit loué : il ne s’agit que d’une femme !…


II – LES DEUX FILS DU ROI

François, héritier de la couronne, était un jeune homme d’environ vingt-quatre ans. Henri, Duc d’Orléans, deuxieme fils du roi, époux de Catherine de Médicis, n’avait pas atteint son vingtieme printemps. Ils avaient tous deux cette élégance native de la race des Valois a son apogée. Ils étaient également beaux. On eut cependant observé chez François plus d’orgueil violent, et chez Henri plus de douceur cauteleuse.

C’étaient deux insatiables chercheurs d’aventures amoureuses, s’aidant quelquefois, cherchant le plus souvent a se voler l’un a l’autre leurs conquetes, sceptiques, insoucieux des déshonneurs qui naissaient sous leurs pas.

– Écoutons encore ! murmura le roi souriant.

– Mon frere, disait Henri, vous etes le premier du royaume apres le roi. Aujourd’hui, je ne suis que le fils du roi. Quand vous régnerez, je ne serai que le frere du roi. Ah ! comment pouvez-vous me disputer le pauvre bonheur d’aimer cette fille ?

– En amour, Henri, chacun pour soi et le Diable pour tous ! N’avez-vous pas cette fleur magique venue d’Italie ? Vous aimez cette petite Marie ? Mais je l’aime aussi, moi ! Mort-diable, je la disputerai a quiconque, l’épée au poing, s’il le faut !

– Enfer ! murmura Henri, plutôt que de vous céder Marie…

– Eh bien ! que ferez-vous ? gronda François.

Les deux freres se jeterent un regard de haine.

– Le roi ! cria Albon de Saint-André.

– Le roi ! murmurerent les deux freres en se retournant.

– Jour de Dieu ! fit joyeusement François Ier en s’avançant. Voici qu’on se dispute a propos d’un jupon ? Silence ! Allons, qu’on s’embrasse a l’instant et qu’on fasse la paix !

François et Henri se jeterent dans les bras l’un de l’autre. Mais sans doute le baiser qu’ils échangerent ressemblait a une morsure de haine, car le pere pâlit.

– Enfants, dit-il. Deux freres qui se veulent le mal de mort pour une fille ? Eh ! morbleu, tirez-la au sort ! Est-elle jolie, au moins ?

– Ah ! sire. Figurez-vous une admirable chevelure de madone blonde, des levres vermeilles comme une grenade…

– Des yeux bleus, ajouta François, si bleus que, pres de ces yeux-la, l’azur du ciel semble moins pur…

– Hola ! cria le roi en riant. Je connais cette antienne. Assez, ou vous allez me forcer a me mettre sur les rangs !

Les deux princes frémirent. Car il était arrivé que François Ier les avait mis d’accord en jouant le troisieme larron. Roncherolles gronda a l’oreille du dauphin :

– Et l’arrestation, monseigneur ! Si vous n’arretez pas l’homme, la belle vous échappe !

Albon de Saint-André pâlit de s’etre laissé devancer.

– Sire, dit le dauphin, deux serviteurs de Votre Majesté, le comte de Saint-André et le baron de Roncherolles, apres la bagarre d’hier, ont fait bonne garde. Menant une ronde place de Greve, ils ont vu un certain Renaud, se livrer a une besogne peut-etre démoniaque et a coup sur criminelle. Il faut que cet homme soit arreté, jugé, condamné. Sire, un ordre de vous, et cet homme meurt !…

– Encore des histoires de sorcellerie ! grommela le roi. Elles nous réussissent bien !… Croixmart en sait quelque chose.

– Sire ! s’écria Henri. Cet homme a été vu enlevant les ossements de la sorciere brulée hier.

– Eh bien ? fit le roi d’un ton bourru.

– Sire, il faut arreter ce Renaud, et lui faire son proces.

– Non pas, par la mort-dieu ! Assez de proces en sorcellerie. Hier, nous avons eu une émotion qui a failli tourner a la sédition. Mes enfants, apprenez a sourire au lion, afin de le mieux dompter. Paris nous a dit hier qu’il ne veut pas qu’on lui brule ses sorciers et ses sorcieres.

François et Henri se regarderent. Roncherolles et Saint-André soupiraient de rage. Le roi se dirigea vers la porte. La main sur le bouton de cette porte, il se retourna, la figure soudain assombrie :

– Amusez-vous, enfants, amusez-vous comme s’est amusé votre pere. Croyez-en votre roi ! Prenez garde de mettre un remords dans votre vie ! On voit une fille, on la trouve jolie, elle succombe… et on l’oublie ; alors, on croit que c’est fini ! Dix ans, vingt ans plus tard, un spectre éploré s’en vient rôder autour de vous. Alors, on s’aperçoit que ce spectre, c’est celui de la fille qu’on a cru oublier ! Alors, en entend des imprécations monter de quelque tombe solitaire, et on se dit : Je suis maudit !…

Saisis d’une sorte d’effroi, pâles, les deux princes écoutaient…

– Tout est perdu ! dit Henri. La fille nous échappe !

– Rien n’est perdu, dit tranquillement Roncherolles.

– Sans aucun doute ! se hâta d’ajouter Saint-André. Puisque le roi refuse de faire arreter l’homme…

– Eh bien ! cria Roncherolles, nous le ferons disparaître !

– Vous vous en chargez ? haleterent les deux princes.

– Nous nous en chargeons !

Les deux royaux sacripants furent rassurés. Et, la jalousie se déchaîna en eux. Ils se rapprocherent l’un de l’autre.

– Suivons-nous le conseil du roi ? haleta François.

– Lequel ? grinça Henri. Celui de craindre le remords ?

– Non, rugit François, celui de la tirer au sort !

– J’allais vous le proposer ! gronda Henri furieusement.

– Des dés ! hurla François.

– En voici ! dit Saint-André.

Albon tira de dessous son manteau un cornet de cuir comme en portaient toujours les joueurs. Au moment ou il allait y ajouter les dés, Roncherolles en jeta sur la table et dit :

– Tu fournis le cornet, moi les dés ; chacun son apport.

– Et chacun sa part. C’est juste, dit Saint-André.

– Qui commence ? fit Henri dans un grondement de fauve.

– Moi ! râla François. Par droit d’aînesse !

– Soit ! rugit Henri dont le regard flamboya d’envie.

François saisit les dés, les jeta dans le cornet, les agita.

– Convenons d’un reglement d’honneur, reprit Henri.

– C’est vrai ! grinça François. Soyons gens d’honneur.

– Celui qui aura perdu devra preter ce soir aide et assistance loyales a l’autre. Cela vous convient-il ? Jurez !

– Je jure !…

Les deux freres, un instant, garderent le silence. François secoua les dés. Mais Henri l’arreta :

– Celui qui aura perdu devra renoncer a jamais a la fille et ne jamais entreprendre contre elle. Jurez !

– Je jure, gronda François. Jurez aussi, vous !

Henri répéta le serment.

François agita le cornet, les dés roulerent sur la table.

– Trois ! cria Saint-André.

François eut un rugissement de rage ; il avait amené unet deux, c’est-a-dire qu’il avait toutes les chances possibles de perdre, chaque dé portant six numéros, de un a six.

– C’est bien, dit François ; je crois que j’ai perdu.

Henri, a son tour, jeta les dés sans regarder, avec un sourire de triomphe. Dans cet instant meme, Roncherolles disait :

– Deux !… Ah ! monseigneur, voila un triste coup de dés.

François jeta un hurlement de joie ; Henri, hagard, mordit la main qui avait agité le cornet et râla :

– Malédiction !


III – LE MARIAGE SE FERA-T-IL ?

La maison de la rue de la Tisseranderie ou s’était réfugiée Marie de Croixmart était petite, d’extérieur modeste, mais bien pourvue a l’intérieur. L’art imaginatif de la Renaissance triomphait la. Cette maison, Marie la tenait en propriété de sa mere, avec deux autres, dont l’une rue Saint-Martin, et l’autre, rue des Lavandieres, en face du cabaret de l’Anguille-sous-Roche.

Au rez-de-chaussée, en cette apres-midi, huit jours apres les scenes que nous avons fait revivre, Bertrande s’occupait des soins du ménage. A l’étage supérieur, dans la chambre de Marie, Renaud est la, comme tous les jours.

Les deux fiancés, assis, se tenaient par la main. La sérénité des traits de Marie reposait sur le frénétique effort d’une volonté tendue a se briser. Tandis qu’elle souriait, d’effroyables tumultes se déchaînaient dans son esprit.

– Voici la catastrophe ! Rien ne peut l’empecher ! Rien !

– Marie, continuait Renaud, voici écoulés les huit jours d’attente que tu m’as demandés. Notre mariage au lendemain du malheur eut été accompli sous de tristes auspices. Ces huit jours ont remis un peu de calme dans mon cour… le souvenir s’estompe… l’épouvantable vision s’efface…

– Cher bien-aimé, dit Marie, attendons encore un peu. N’es-tu pas sur de mon amour ? Et tiens, sais-tu a quoi j’ai pensé ?… Nous partirions tous deux, nous irions a Montpellier, et la, sous le regard et la bénédiction de ton vénérable pere, notre union s’accomplirait…

Renaud secoua la tete.

– La catastrophe ! songea Marie. Rien ne l’empechera !…

– Tu oublies ce que j’ai pu oublier pendant ces huit jours ; il faut que la fille de Croixmart expie son double crime… le crime d’avoir envoyé ma mere au bucher… et le crime d’etre fille d’un tel pere. Ma mere a maudit cet homme jusque dans sa postérité. Je dois réaliser la malédiction.

– Comme tu la hais ! murmura Marie.

Un flamboyant éclair avait jailli des yeux noirs de Renaud.

– Quant a mon pere, reprit-il, tu as raison de m’en parler. Il attend le philtre que je dois lui apporter…

– Le philtre ? interrogea Marie en tressaillant.

– Un philtre, que pour lui, j’ai été chercher a Leipzig, et que lui a fabriqué un mage. Un philtre qui peut prolonger sa vie, ou tout au moins lui rendre la force nécessaire a ses travaux… Je vois que cela t’étonne. Bientôt tu sauras la vérité sur mon pere, sur ma mere et sur moi.

– Oh ! fit Marie avec curiosité, quand sera-ce ?…

– Quand tu seras ma femme…

– Oh ! râla Marie. Rien n’empechera la catastrophe !

– Et ce sera demain ! acheva Renaud. Le pretre est prévenu. Deux de mes amis, Roncherolles et Saint-André, seront témoins. Ah ! je ne veux pas courir a Montpellier avant de t’avoir donné mon nom… et surtout, avant d’avoir échangé avec toi le baiser supreme qui te fera mienne pour toujours…

– Voici la catastrophe sur moi ! hurla l’âme de Marie. Oh ! cette pensée !… Seigneur tout-puissant, c’est vous qui me l’envoyez ! Je serai sa femme avant le mariage, et le mariage sera inutile !… INUTILE, PUISQUE JE SERAI SIENNE SANS MARIAGE !…

D’un coup d’ailes, cet ange de pureté s’éleva aux régions d’éternelle vérité ou il n’y a plus ni pureté ni impureté. Renaud s’était levé, en disant :

– Roncherolles et Saint-André m’attendent. A demain…

– Reste, balbutia Marie, ne t’en va pas encore…

– Que je reste ? bégaya Renaud enivré, ébloui.

– Oh ! tu ne vois donc pas que je me meurs d’amour !…

– Que je reste ? répéta le jeune homme, qui frémit et sentit ses veines charrier des torrents d’amour.

Elle ne répondit plus. Ses bras se nouerent sur lui. Ses yeux se fermerent. Ses levres chercherent les levres de Renaud… Marie s’évanouit a demi. Et lorsqu’elle se réveilla, l’holocauste était accompli, Marie était la femme de Renaud.

– Maintenant, se dit-elle lorsque chancelante, éperdue, elle se vit seule, oh ! maintenant, le mariage est inutile.

A ce moment, Renaud qui, le paradis au cour, courait rejoindre ses deux amis, Renaud se répétait ardemment :

– Maintenant, oh ! maintenant plus que jamais, il faut que le mariage s’accomplisse des demain, ou je serais infâme.

Il était environ 9 heures du soir lorsque Renaud atteignit son logis, ou Saint-André et Roncherolles l’attendaient.

– Chers bons amis ! s’écria Renaud. Toujours fideles…

– Nous eussions attendu jusqu’a demain… sans reproche.

– Oh ! pardon, pardon, mes braves amis !… Si vous saviez… Mais convenons de la grande journée de demain.

– Nous ne sommes pas les seuls a t’avoir attendu, dit Roncherolles. Il y a ici, dans la cuisine, un homme qui se restaure et t’attend depuis 2 heures de l’apres-midi.

– Un homme ? fit Renaud avec une vague inquiétude.

– Un courrier de Montpellier, dit Saint-André attentif.

Renaud deux secondes apres, disait au courrier :

– Vous arrivez de Montpellier ?

– En onze jours, seigneur. J’ai fait environ dix-huit lieues par jour et me voici a Paris depuis midi.

Renaud tendit au courrier une bourse pleine d’or.

– Ou prend-il cet or ? murmura Roncherolles.

Le courrier remit a Renaud une lettre dont le jeune homme rompit le cachet d’un geste violent… La lettre contenait ces mots :

« Si dans les vingt jours je n’ai pas le philtre que le savant Exaël t’a surement remis pour moi, dans vingt jours je serai mort. Hâte-toi, mon fils. Au cas ou tu arriverais trop tard, tu ouvriras ma tombe et tu liras le parchemin que tu trouveras dans le vetement avec lequel je serai enterré. Je t’embrasse, mon enfant chéri. Console ta mere et dis-lui que je vous attends tous deux au séjour des esprits astraux.N. »

Lorsque Renaud releva la tete, il était bleme. Il marcha a un flambeau et y brula la lettre de son pere. Puis, au courrier :

– Tu connais la personne qui t’a envoyé ?

– Non. Mais j’ai promis d’arriver ici en douze jours. J’ai tenu parole, puisque je suis venu en onze.

– Je dois, moi, mettre neuf jours. Est-ce possible ?

– Oui, en crevant une demi-douzaine de bons chevaux.

– J’en creverai dix, et je ferai la route en huit jours.

Le courrier salua jusqu’a terre et se retira.

– Mauvaises nouvelles ? demanda Roncherolles.

– Oui ! gronda Renaud, les levres serrées.

– Pauvre ami ! dit Saint-André. Le malheur est donc sur toi ? Car, depuis huit jours, tu as du etre frappé par un terrible malheur. Tout le crie…

– Oui, fit Roncherolles, et cela date, tiens… cela date du jour ou en place de Greve… l’on a brulé cette sorciere…

Renaud baissa la tete. Sa poitrine se gonfla.

– Cette sorciere… murmura-t-il, c’était ma mere !…

– Ta mere ! rugit Roncherolles avec un accent indescriptible que Renaud prit pour un cri de pitié.

– Oui… ma mere ! fit le jeune homme qui, tout sanglotant, se laissa aller dans les bras du baron de Roncherolles.

Les yeux flamboyants, Roncherolles étreignit Renaud :

– Je le tiens ! Il est perdu ! gronda-t-il en lui-meme. C’était sa mere ! Fils de la sorciere, essaie un peu d’épouser la fille de Croixmart !…

Renaud dompta cette émotion avec la rapidité qu’il semblait tenir d’une mystérieuse puissance sur lui-meme.

– Mes amis, dit-il alors, il faut que cette nuit je parte de Paris. Roncherolles, tu me procureras un bon cheval.

– Tu auras un cheval capable de faire vingt lieues par jour.

– Saint-André, tu m’auras un laissez-passer a la porte d’Enfer[3].

– C’est facile, dit Saint-André.

– Il me faudra cela pour une heure de la nuit.

– Mais ton mariage ? Tu le remets donc a ton retour ?

– Non, prononça Renaud. Vous connaîtrez ma fiancée cette nuit, au lieu de demain. Il y aura une messe a Saint-Germain-l’Auxerrois une heure apres minuit. Ce sera la messe de mon mariage.

– A minuit et demi, dit Saint-André. On y sera !

– On y sera des minuit, ajouta Roncherolles.

– Oui, fit Renaud. Cela vaudra mieux. Minuit.

Les trois jeunes gens se séparerent. Renaud pour courir chez le pretre, Roncherolles et Saint-André de leur côté.

Il était a ce moment pres de 10 heures.

– Entrons la ! dit Roncherolles d’une voix rauque de joie.

Il désignait un cabaret encore ouvert malgré le couvre-feu – Une de ces tavernes bien cotées, fréquentées par les gens de cour. Pourtant il n’y avait plus personne dans la salle commune, et on allait fermer. Un garçon s’approcha.

– Une bouteille de vin d’Espagne, dit Roncherolles. Des plumes. De l’encre. Une feuille. De la cire.

Les deux acolytes se regarderent. Ils étaient livides.

– Enfin ! soupira Saint-André.

– Oui, n’est-ce pas ? Il est perdu, cette fois. Ce que nous cherchions depuis huit jours, il nous l’offre lui-meme !…

– Oui. Et le Dauphin n’aura pas a se plaindre, cette nuit.

– Pour cela il ne faut pas que le mariage se fasse.

– Qu’importe ! gronda Saint-André. L’époux s’en va !

– Ce serait vrai avec tout autre que Marie de Croixmart. Cette fille succombera peut-etre, si elle est encore fille. Mariée, le serment de fidélité juré, il faudra la tuer.

Le garçon déposait sur la table les objets demandés.

– Diable ! Comment faire, alors ? reprit Saint-André. Il n’y a aucun moyen d’empecher ce mariage, a moins d’en revenir a ma premiere idée, et de poignarder l’homme.

– Il y a un moyen, gronda Roncherolles. Un coup de poignard, on en meurt ou on en guérit. Mais le coup que je vais porter, moi, il n’en guérira jamais, entends-tu, jamais !…

– Sur ma foi, tu me fais peur !…

– C’est pourtant bien simple. Tiens, regarde.

Et Roncherolles se mit a écrire, puis il passa la feuille a Saint-André, qui la lut, étouffa un cri et gronda :

– Oh ! ceci, mon maître, est une merveille !

Voici ce que venait d’écrire Roncherolles :

« Monsieur Renaud,

« La fille que vous allez épouser s’appelle MARIE DE CROIXMART. »

– Gervais ! appela Roncherolles.

Le garçon accourut.

– Gervais, veux-tu gagner dix écus d’or a la salamandre ?

– Je suis pret a me jeter au feu pour les prendre !

– Bon ! fit Roncherolles. Prends cette dépeche. Trouve-toi a la demie de minuit devant Saint-Germain-l’Auxerrois. Tu la remettras a un jeune homme causant avec moi sous le porche. C’est tout. Tu auras tes dix écus. Le jeune homme s’appelle M. Renaud. Je t’éventre si tu oublies !


IV – LA LETTRE

Quelques minutes avant minuit, Roncherolles et Saint-André s’arretent devant le porche de l’église. Soudain, au-dessus de leurs tetes, le bronze s’est mis a mugir douze coups sonores. A ce moment, Renaud s’avance, soutenant Marie dont il entoure la taille.

Ce n’est pas le mariage qu’elle a rendu inutile ; c’est l’holocauste d’amour qui est inutile ! Elle est venue !… En vain, elle s’est débattue contre la ferme volonté de Renaud. En vain elle a essayé de le pousser a partir sur l’heure. Tout a coup, elle a cessé de résister, avec l’intuition qu’un mot de plus allait faire naître des soupçons chez son fiancé !…

Et elle est venue, marchant au mariage comme marchent a l’enfer les damnés…

Renaud a aperçu Saint-André et Roncherolles et a eu un cri de joie reconnaissante. Puis leur serrant les mains :

– Le laissez-passer ?…

– Le voici, dit Saint-André en présentant un papier plié.

– Le cheval, ajouta-t-il.

– Attaché aux grilles du porche de l’église.

– Bien. Entrons.

– Il est trop tôt, la messe est pour une heure…

– La messe est pour minuit, dit simplement Renaud. J’ai obtenu cela, je gagne ainsi une heure.

Saint-André et Roncherolles demeurent foudroyés.

– Mes chers bons amis, reprend Renaud, mes freres, voici Marie, celle qui va etre ma femme. Marie, ces deux-ci sont ce que j’ai de plus cher au monde apres mon pere et toi, le comte Jacques d’Albon de Saint-André, le baron Gaëtan de Roncherolles…

Ils murmurent quelques paroles confuses. Quant a Marie, pas un souffle. Défaillante, elle s’avance dans l’église, ou elle voit éclater en lettres de feu le mot qui résonne dans sa tete :

– SACRILEGE !…

La scene est maintenant dans l’église Saint-Germain-l’Auxerrois. Quatre cierges éclairent un vieux pretre qui, avec des gestes lents, officie devant Renaud et Marie agenouillés. Un peu en arriere, a demi perdus dans l’ombre, Saint-André et Roncherolles, blafards, couvent de leur regard ces deux etres si jeunes, si beaux…

Puis le vieillard présente les deux anneaux aux époux. Et tandis que s’échangent les deux signes d’union, le pretre prononce les verbes qui cimentent a jamais l’alliance des deux âmes. Et enfin un registre est ouvert sur l’autel, entre le tabernacle et l’Évangile. Renaud signe :

– Renaud-Michel de Notredame.

Sans aucun doute, ce nom comportait une signification redoutable. Sans doute aussi, le vieux pretre, ami de Renaud, avait reçu ses instructions. Car, faisant le geste de montrer la place des signatures de Marie et des deux témoins, il cacha sous sa main le nom qui venait d’etre apposé sur la page.

– Mettez la votre nom, ma chere enfant, dit le vieillard.

Marie sans s’arreter, tout d’un trait écrivit :

« Marie, orpheline qui ne se connaît pas d’autre nom… »

Puis elle tomba, défaillante, dans les bras de Renaud, tandis que Roncherolles et Saint-André, puis le pretre signaient.

– Ma femme ! murmura Renaud a l’oreille de Marie.

Une longue vibration de bronze tomba dans le silence. La tete de l’épouse s’emplit de ce bruit qui lui parut formidable. Il lui semblait que des démons hurlaient :

– Sacrilege ! Sacrilege !

– Seigneur ! Damnez-moi ! Mais qu’il soit sauvé ! Oh ! que jamais il ne sache le nom maudit de sa femme !…

Ce bruit, c’était la demie apres minuit qui sonnait… Renaud, Marie, Saint-André, Roncherolles sortirent…

– Roncherolles, dit Renaud, prends le cheval en bride. Mes chers amis, suivez-moi jusqu’au logis de ma femme.

– Hola ! Qui vient la ?… fit tout a coup Saint-André.

– Lequel de vous se nomme Renaud ? demanda une voix.

C’était Gervais !… La lettre écrite par Roncherolles !…

– C’est moi, dit Renaud, que me voulez-vous ?…

– Vous remettre ceci, que vous devez lire a l’instant.

Gervais tendit la lettre et disparut comme une ombre. Renaud tenait la lettre a la main. Roncherolles et Saint-André le fixaient, de leurs yeux qui luisaient. Marie tremblait, le cour serré d’angoisse…

– Il faut que je la lise a l’instant !… prononça Renaud !… Que contient-elle ?… Oh ! le savoir tout de suite !… La lire !… Dans les ténebres !… Oh !… Il faut que je sache !…

Il saisit les mains glacées de sa femme et demeura immobile, silencieux, haletant sous quelque prodigieux effort.

Et si les ténebres n’eussent pas été absolues, on eut pu voir les yeux de Marie se révulser, son corps se roidir, et enfin un sourire détendre ses levres… Alors, dans ces ténebres, on entendit la voix de Renaud qui disait :

– Marie, ma chere Marie, m’entends-tu ?

– Oui, répondit la jeune femme d’une voix comme voilée.

– Prends cette lettre, Marie adorée, et lis-la moi !…

Roncherolles et Saint-André reculerent avec stupeur.

– J’essaie, répondit Marie d’une voix de surhumaine tendresse. Oui, tiens, je crois que j’y arrive… Voici un mot, deux mots… Ah ! il y a : Monsieur Renaud…

Marie s’arreta un instant. Roncherolles et Saint-André grelottaient de terreur. Dans les profondes ténebres, Marie lisait la lettre ! Marie lisait ce papier, sans meme briser le cachet !…

– Tres bien, mon adorée, prononça Renaud. Mais il faut continuer… Qu’y a-t-il apres Monsieur Renaud ?…

Roncherolles et Saint-André reculerent encore, hagards, les cheveux hérissés. Il y eut une minute de silence effrayant… Et alors la voix de Marie s’éleva de nouveau, mais hésitante.

– Attends… Oh ! fit-elle avec curiosité, il s’agit de moi… il y a… la fille… que… vous… allez… épouser…

Roncherolles claquait des dents. Saint-André, avait tiré de son sein un scapulaire et l’étreignait en priant. Tout a coup, un cri terrible, une clameur atroce…

– Non ! hurlait Marie. JE NE LIRAI PAS CELA !…

Renaud vacilla. Ses levres blemirent. Il gronda :

– Eh bien, Marie ? Il faut lire la suite !… Lis !…

Elle se tordit les bras. Sa taille parut s’arquer.

– Seigneur ! Il faut que ce soit MOI qui lise CELA !… Seigneur, prenez-moi ! Seigneur, tuez-moi !…

– Marie ! rugit Renaud, il faut lire !…

– Non ! Non ! Grâce ! Pitié, Renaud ! Tue-moi ! Mais ne me force pas a lire cela… Lire CELA !… MOI !… MOI !…

Alors, a gestes furieux, tout a coup, elle tordit le papier dans ses doigts crispés, le lacéra, roula les morceaux en boule, et cette boule, elle la jeta… La boule de papier alla tomber dans le ruisseau qui l’emporta… Renaud n’avait pas fait un geste.

– Maintenant, je ne puis lire, dit Marie avec une joie affreuse. Aussi, c’était trop horrible, de me faire lire cela… a moi !…

Renaud saisit les deux mains de la jeune femme…

– Marie, dit Renaud, cherchez le papier… vous le voyez ?…

– Oui… oui… le ruisseau l’entraîne… Il va rouler jusqu’a la Seine… Ah !… Dieu soit loué !… Il tombe dans la Seine !…

– Suivez-le, Marie, suivez-le ! Ne le perdez pas de vue !

– Je le vois, je le vois !…

– Eh bien, lisez !…

Roncherolles et Saint-André râlaient d’épouvante.

– Lisez ! répéta Renaud.

– Non ! non !… Pas moi !… Renaud, pitié pour ta femme !

– Lisez !…

Alors, vaincue, d’une voix de détresse effroyable :

– Monsieur Renaud… la fille… que vous allez… épouser… s’appelle… Marie… de…

Un râle, un sanglot de tristesse ineffable :

– S’appelle… Marie… Marie de Croixmart…

Marie s’était affaissée sur les genoux. Elle avait entouré de ses deux bras les genoux de Renaud, y avait appuyé sa tete, et, ainsi, elle pleurait… Renaud était immobile, comme foudroyé… Seulement, il dressa au ciel ses bras et crispa les poings…

Et ce groupe dégageait une si formidable douleur que Roncherolles et Saint-André eurent l’intuition qu’ils avaient été au dela des bornes imposées a la haine elle-meme.

– Ô ma mere ! prononça enfin Renaud. Ô ton pauvre corps que j’ai vu se tordre dans les flammes !… l’abominable souffrance que j’ai lue sur ton pauvre visage !… Voici, la, a mes pieds, la dénonciatrice !… La fille de Croixmart !…

Renaud abaissa ses poings comme s’il allait écraser la pauvre fille prosternée… Mais il ne toucha pas Marie :

– Non, n’est-ce pas, mere martyre ? Tu ne veux pas que je la tue ?… Ce serait trop simple, n’est-ce pas ? Que serait ce châtiment d’une seconde aupres de ce que tu as souffert… aupres de ce que je souffre, moi !… Que m’ordonnes-tu, mere ?…

– Oh ! bégaya Saint-André, il parle de la sorciere morte !… Oh ! si nous allions la voir apparaître, nous désigner !…

Renaud poursuivait de sa voix morne :

– Et pourtant, tu le sais, il faut que je parte tout de suite !… Dois-je donc la laisser impunie ?… Oh ! je t’entends… Je dois partir ! Je dois laisser en suspens jusqu’a mon retour le choix du châtiment ! Je dois lui ordonner d’oublier ! Je dois oublier moi-meme ! Et, dans vingt jours, reprendre le jugement au point précis, a la parole meme ou je le laisse cette nuit !…

Renaud, brusquement, saisit les mains de Marie, et prononça :

– Oubliez !… Tout. La lettre. Est-ce effacé ?…

– Oui, mon bien-aimé !…

– Mon bien-aimé !

Un long sanglot pareil a un cri de bete fusa de ses levres tuméfiées. Il râla des lambeaux de paroles indistinctes. Tout a coup, Renaud parut se calmer. Il se baissa, saisit Marie dans ses bras.

– Venez, dit-il aux deux témoins de cette scene effroyable.

Il se mit en marche. Depuis l’église jusqu’a la maison de la rue de la Tisseranderie, il ne faiblit pas.

Marie dormait, la tete sur son épaule, d’un sommeil paisible, un bras gracieusement jeté autour du cou de son mari.

– Jésus ! cria dame Bertrande tremblante, en voyant Renaud, vous etes pareil a un spectre, seigneur Renaud !…

Le jeune homme passa sans répondre. Il monta et déposa Marie sur son lit. Derriere lui, les deux amis étaient montés… En bas, dame Bertrande priait…

– Écoutez-moi, dit Renaud d’une voix rude. Je vais partir. Il me faut huit jours pour aller, huit pour revenir, deux pour rester la-bas, deux pour l’imprévu. Vingt jours. Dans vingt jours, je serai de retour. Jurez-moi de veiller sur elle.

– Je le jure ! gronderent les deux hommes.

– Je vous la confie. Jurez-moi que dans vingt jours, je la retrouverai ici. Et vous aurez droit de vie et de mort sur moi !…

– Nous le jurons ! dirent-ils ensemble.

– Cette fille va demeurer endormie pendant deux heures. Vous ne lui direz rien de ce qui vient de se passer, mais seulement que dans vingt jours, je serai pres d’elle.

Il se tourna vers Marie… Ses levres se crisperent comme si les sanglots allaient etre plus forts que sa volonté. Mais il se dompta, se pencha sur la jeune femme endormie, et, d’une voix qui semblait calme :

– Marie, m’entendez-vous ?…

– Oui, mon bien-aimé, je t’entends.

– Avez-vous oublié ?

– Tout ! Tout ! Puisque tu me l’as commandé.

– Bien. Rappelez-vous seulement ceci : c’est que dans vingt jours, heure pour heure, je serai de retour.

Brusquement, Renaud se retourna vers ses amis avec des traits bouleversés.

– Adieu, dit-il. J’emporte votre serment.

Il descendit l’escalier d’un pas égal. Quelques instants plus tard, les deux damnés, haletants, entendirent le galop du cheval qui partait… Lorsqu’ils furent certains qu’il était bien loin ; ils respirerent longuement et Roncherolles gronda :

– Cours au Louvre !… Moi, je reste ici pour veiller sur elle… selon notre serment !…

Saint-André s’élança. Marie dormait d’un sommeil d’ange…