Fausta Vaincue - Michel Zévaco - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1908

Fausta Vaincue darmowy ebook

Michel Zévaco

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka Fausta Vaincue - Michel Zévaco

Fausta Vaincue est la suite de La Fausta, la subdivision en deux tomes ayant été faite lors de la publication en volume, en 1908. Nous sommes donc toujours en 1588, sous le regne d'Henri III, en lutte contre le duc de Guise et la Sainte ligue, le premier soutenu par Pardaillan, et le second par Fausta... Sans vous dévoiler les péripéties multiples et passionnantes de cette histoire, nous pouvons vous dire que le duc de Guise et Henri III mourront tous deux (Zévaco, malgré son imagination, ne peut changer l'Histoire...), et que Pardaillan vaincra Fausta...

Opinie o ebooku Fausta Vaincue - Michel Zévaco

Fragment ebooka Fausta Vaincue - Michel Zévaco

A Propos
Chapitre 1 - LA FLAGELLATION DE JÉSUS
Chapitre 2 - HENRI III
Chapitre 3 - HENRI III (suite)

A Propos Zévaco:

Zévaco s’installe a Paris a sa sortie de l’armée, en 1888. Il devient journaliste, puis secrétaire de rédaction a L’Egalité que dirige le socialiste révolutionnaire Jules Roques. Il se présente sans succes aux élections législatives de 1889 pour la Ligue socialiste de Roques: il fait a cette époque connaissance avec Louise Michel et croise également Aristide Bruant et Séverine. Il fera plusieurs séjours a la prison Sainte-Pélagie pour des articles libertaires, en pleine période d’attentats anarchistes. Il est condamné le 6 octobre 1892 par la cour d'assise de la Seine pour avoir déclaré dans une réunion publique a Paris : « Les bourgeois nous tuent par la faim ; volons, tuons, dynamitons, tous les moyens sont bons pour nous débarrasser de cette pourriture » Il abandonne le journalisme politique en 1900, apres avoir tenté de défendre Alfred Dreyfus. En meme temps, son retour vers le roman feuilleton avec Borgia! en 1900, publié dans le journal de Jean Jaures La Petite République socialiste est couronné de succes. Zévaco écrit plus de 1 400 feuilletons (dont, a partir de 1903, les 262 de La Fausta, qui met en scene le chevalier de Pardaillan) pour le journal de Jaures, jusqu’a décembre 1905, époque a laquelle il passe au Matin, dont il devient le feuilletonniste attitré avec Gaston Leroux. Entre 1906 et 1918, Le Matin publie en feuilletons neuf romans de Zévaco. Avant et apres sa mort paraissent dix volumes des aventures de Pardaillan pere et fils. La guerre se rapprochant de Pierrefonds, la famille Zévaco s’installe un peu plus a l’abri a Eaubonne (Val d’Oise) en 1917. Il meurt en aout 1918, sans doute d’un cancer. Source: Wikipedia

Copyright: This work is available for countries where copyright is Life+70 and in the USA.
Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

Chapitre 1 LA FLAGELLATION DE JÉSUS

Une foule immense était rassemblée sur la Greve, non plus cette fois pour y voir un beau spectacle de pendaison, une jolie estrapade[1] ou une intéressante grillade d’hérétiques, mais simplement pour assister au départ de la grande procession organisée pour porter au roi Henri III les doléances de la bonne ville de Paris.

Pour la grande majorité des Parisiens, il s’agissait de réconcilier le roi avec sa capitale, en obtenant bien entendu un certain nombre d’avantages parmi lesquels on plaçait au premier rang le renvoi du duc d’Épernon et du Seigneur d’O qui avaient quelque peu abusé du droit de pressurer les bourgeois.

Pour une autre catégorie moins nombreuse et initiée a certains projets de Mgr de Guise, il s’agissait d’imposer a Henri III une terreur salutaire et d’obtenir de lui, moyennant la soumission de Paris et son repentir de la journée des Barricades, une guerre a outrance contre les huguenots, c’est-a-dire leur extermination.

Pour une troisieme catégorie, moins nombreuse encore et initiée plus avant dans les projets des chefs de la Ligue, il s’agissait de s’emparer du roi, de l’enfermer en quelque bon couvent, et de le déposer apres l’avoir préalablement tondu.

Enfin, pour une quatrieme catégorie réduite a une douzaine d’initiés, il s’agissait de tuer Henri III.

Tout le monde était donc content.

Non seulement la Greve était noire de monde, mais encore les rues avoisinantes regorgeaient de bourgeois qui, la salade[2] en tete, la pertuisane d’une main, un cierge de l’autre et le chapelet autour du cou, se disposaient a processionner jusqu’a Chartres. Ajoutons qu’en dehors des ligueurs qui, pour une des raisons énumérées plus haut, voulaient pénétrer dans la ville ou s’était réfugié Valois, en dehors de ces étranges processionneurs armés jusqu’aux dents, un nombre considérable de mendiants s’étaient mis de la partie.

En effet, le voyage a Chartres, en tenant compte des lenteurs d’un pareil exode, devait durer quatre jours. Le duc de Guise avait fait crier qu’il avait disposé trois gîtes d’étapes le long du chemin, et qu’a chacun de ces gîtes on tuerait cinquante boufs et deux cents moutons pour nourrir le peuple en marche. Tout ce qu’il y avait de mendiant a Paris avait donc vu dans cette procession une rare occasion a ripaille et franche lippée.

Ce jour-la, donc, vers huit heures du matin, les cloches des innombrables paroisses de Paris se mirent a carillonner. Sur la place de Greve vinrent se ranger successivement les délégués de l’Hôtel de Ville, les représentants des diverses églises, curés ou vicaires, puis les confréries, les théories de moines tels que Feuillants, Capucins, et enfin les Pénitents blancs qu’on remarquait spécialement. En effet, c’était Henri III lui-meme qui un lendemain de débauche avait fondé la confrérie des Pénitents blancs.

Enfin, vers huit heures, le Te Deum ayant été chanté a Notre-Dame en présence du lieutenant général de la Ligue, c’est-a-dire d’Henri le Saint, la procession s’ébranla parmi d’immenses acclamations, des cris frénétiques de « Vive la Ligue ! Vive le Grand Henri ! » et dans le tumulte des bombardes éclatant sur les remparts.

Parmi les files interminables de cierges et d’arquebuses, on vit dans cette procession des choses magnifiques. D’abord les douze apôtres en personne, revetus d’habillements tels qu’on en portait du temps de Jésus-Christ. Seulement ces dignes apôtres, sous leurs tuniques a la romaine, laissaient voir la cuirasse, et ils ne s’étaient pas genés pour se coiffer de casques a panaches, ce qui les faisait paraître bien plus beaux.

Apres les apôtres venaient quelques soldats romains portant les instruments de supplice de Jésus-Christ. L’un agitait une lance ; un autre tenait une perche au bout de laquelle était fixée une éponge ; un troisieme portait un seau. Mais le plus beau venait ensuite.

En effet, Jésus-Christ lui-meme était représenté par un personnage qui traînait une immense croix. Ce personnage n’était autre qu’Henri de Bouchage, duc de Joyeuse, lequel, comme on sait, avait pris l’habit de capucin sous le nom de frere Ange, et devait plus tard rejeter le froc pour guerroyer, puis rentrer encore en religion.

Le duc de Joyeuse, donc, ou frere Ange, comme on voudra, portait sur ses épaules une croix qui par bonheur était en carton : sur sa tete, une couronne d’épines également en carton peint, et autour du cou, par un bizarre anachronisme, le chapelet des ligueurs. Il avait la figure barbouillée de rouge pour figurer le sang. Pres de lui marchaient deux jeunes capucins dont l’un représentait Madeleine et l’autre la Vierge.

Derriere Joyeuse déguisé en Christ, venaient deux grands gaillards qui le fouettaient ou faisaient semblant de le fouetter, ce qui soulevait dans la foule des cris d’indignation. Et cette indignation, vraie ou feinte comme le reste, prenait des proportions de rage lorsque, par un anachronisme plus bizarre encore (mais on n’y regardait pas de si pres), les deux flagellants, tous les quinze ou vingt pas, s’écriaient :

– C’est ainsi que les huguenots ont traité Notre Seigneur Jésus !

– Mort aux parpaillots ! reprenait la foule, de tres bon cour cette fois.

Moines, pretres, ligueurs, cierges, arquebuses, flagellants, apôtres et Jésus, tout ce monde sortit de Paris et prit la route d’Orléans, c’est-a-dire la route de Chartres, parmi les cantiques et les cris de guerre.

A une vingtaine de pas derriere Jésus, ou frere Ange, ou duc de Joyeuse, marchaient côte a côte quatre pénitents qui, se tenant par le bras, tete baissée, capuchon sur le visage, se faisaient remarquer par leurs énormes chapelets et par leur piété extraordinaire. Peu a peu le désordre s’étant mis dans les rangs de la procession, ces quatre pénitents finirent par se trouver derriere Jésus au moment ou celui-ci, d’une voix retentissante, criait :

– Mes freres, mort aux huguenots maudits qui m’ont flagellé !…

Une acclamation salua ces paroles du Christ qui, ayant essuyé la sueur qui coulait de son front, continua :

– Puisque nous allons voir Hérode…

– Le roi ! interrompit une voix impérieuse. Dites : le roi, messire, puisque Paris se réconcilie avec Sa Majesté !

– C’est juste, sire de Bussi-Leclerc ! reprit Jésus-Christ. Donc, mes freres, puisque nous allons voir le roi, nous devons avant tout obtenir qu’il renvoie ses Ordinaires !… Mort aux Ordinaires !

– Tres juste, dit Bussi-Leclerc. Mort aux Quarante-Cinq !

– A mort ! A mort ! reprit la foule des pénitents.

– En route, donc, dit Jésus.

Et la procession, dont la marche s’était trouvée interrompue, reprit son cours. Elle s’étendait sur une longueur d’une bonne lieue. Et quelques heures apres avoir quitté Paris, tout se monde marchait a sa convenance, sans ordre arreté.

Bien en avant de ce troupeau, Guise, Mayenne et leur frere, a cheval, entourés d’une cinquantaine de gentilshommes bien armés, s’entretenaient a voix basse de choses mystérieuses.

Quant aux quatre pénitents que nous avons signalés, ils causaient entre eux sans précautions ; en effet, tels étaient les cris, les chants de guerre et les cantiques qu’il leur était difficile de s’entendre.

– Dis donc, Chalabre, disait l’un, as-tu entendu frere Ange ?

– Par les cornes du beau duc, je crois bien, Sainte-Maline !

– J’ai envie de frotter un peu les côtes de messire Jésus ! dit un troisieme pénitent.

– Calme-toi, Montsery, reprit Chalabre, Joyeuse nous payera son discours plus cher qu’il ne pense !

– Messieurs, dit le quatrieme, jouons bien notre rôle jusqu’a ce soir, et puis nous verrons.

– Es-tu bien rétabli, mon cher Loignes ?… Ta blessure ?

– Eh ! le coup fut bien appliqué. Le cher duc n’y va pas de main morte quand il frappe. J’ai cru que j’étais mort. Et sans ce digne astrologue… n’importe ! je veux que Guise reçoive de ma main le meme coup qu’il m’a porté…

– Tu es ingrat, Loignes ! dit Montsery. Comment serions-nous sortis de Paris s’il n’avait eu l’idée d’aller en procession voir notre sire ?…

– Oui, fit sourdement Loignes. Il va a Chartres. Mais du diable s’il en revient !

– Il y va pour demander nos tetes au roi ! ricana Chalabre.

– Et les offrir ensuite a Bussi-Leclerc et a Joyeuse ! continua Sainte-Maline.

– Messieurs, dit Loignes, Joyeuse a crié tout a l’heure : « Mort aux Ordinaires ! » Bussi-Leclerc a crié : « Mort aux Quarante-Cinq ! »… Joyeuse est un misérable fou et ne vaut pas son coup de poignard. Quant a Leclerc, il n’arrivera pas a Chartres. Est-ce dit ?…

– C’est dit ! reprirent les trois autres.

Laissant les quatre spadassins – quatre des Ordinaires d’Henri III – a leurs projets de vengeance et de meurtre, nous laisserons s’éloigner la fantastique procession en marche sur Chartres et nous rejoindrons une litiere fermée qui vient a quelques centaines de toises derriere la colonne.

Cette litiere était entourée par une douzaine de cavaliers qui jetaient sur quiconque approchait un regard si menaçant que les plus curieux ou les plus audacieux s’écartaient a l’instant meme. Dans cette litiere se trouvaient deux femmes : Fausta et Marie de Montpensier.

– L’homme ? demanda Fausta au moment ou nous rejoignons la litiere.

– Confondu dans la foule des pénitents, il chemine en silence, débattant sans doute avec lui-meme comment il parviendra jusqu’a Hérodes.

– Vous etes bien sure que ce moine se trouve dans la procession ? insistait Fausta.

– Je l’ai vu, répondit la duchesse, vu de mes yeux.

Fausta soupira et murmura :

– Pardaillan m’avait dit vrai. Jacques Clément, libre, marche a sa destinée. Allons ! Valois est condamné. Rien ne peut le sauver maintenant…

– Que dites-vous, ma belle souveraine ? Il me semble que vous avez prononcé un nom… celui du sire de Pardaillan…

– Oui ! dit Fausta en regardant fixement la duchesse.

– C’est que ce nom, mon frere et ses gentilshommes le prononcent bien souvent depuis trois ou quatre jours…

– Eh bien ! si vous voulez que votre frere ne prononce plus ce nom…

– Moi ? Cela m’est égal, je vous jure !… fit Marie en riant.

Elle était tres gaie, la jolie duchesse. Elle gazouillait, fredonnait, jouait avec ses ciseaux d’or et, somme toute, marchait a l’assassinat d’Henri III comme a une fete. En revanche, Fausta, dont le visage ne témoignait d’ordinaire d’aucune agitation, paraissait bien sombre.

– Oui, reprit-elle, cela vous est égal, a vous. Mais il est nécessaire que le duc de Guise ait l’esprit libre pour ce qui va etre entrepris. Et pour qu’il ait l’esprit libre, il faut qu’il n’ait plus ce nom de Pardaillan sur les levres. Et pour qu’il ne le prononce plus…

– Eh bien ? demanda Marie.

– Dites-lui, faites-lui savoir, des que nous serons entrés dans Chartres, que Pardaillan est mort !… Et afin qu’il n’ait point de doute, dites-lui que c’est moi qui l’ai tué…

Ayant ainsi parlé, Fausta baissa la tete et ferma les yeux comme pour indiquer qu’elle voulait se renfermer dans ses pensées. Et ces pensées devaient etre funebres, car son visage, dans son immobilité, semblait refléter la mort…

Nos personnages sont donc ainsi disposés : en tete de ce long serpent de foule qui se déroule sur la route, un groupe de cavaliers : Guise, ses freres, ses gentilshommes. Pres de lui, Maineville insoucieux et Maurevert inquiet, le regard sans cesse en alarme. Quant a Bussi-Leclerc, il s’intéresse a la procession, sans doute, car il en parcourt les rangs, et on le voit tantôt sur un point, tantôt sur un autre.

Puis, derriere cette bande de seigneurs, a une certaine distance, commence la procession, la théorie des moines et des pretres escortés de ligueurs, flanqués de mendiants.

Puis viennent les apôtres et Joyeuse qui continue a crier que les huguenots le meurtrissent. Puis, presque sur les talons de Jésus, marchent Loignes, Sainte-Maline, Chalabre et Montsery, déguisés en pénitents.

Puis, presque a la queue de la colonne, un moine marche seul, le capuchon sur la figure, et ses mains croisées serrent avec ferveur contre sa poitrine une dague solide : c’est Jacques Clément.

Enfin, tres en arriere, c’était la litiere de Fausta.

De ce peuple en marche montait une sourde rumeur composée de prieres, de cris, d’éclats de rire, de chants bachiques et de cantiques religieux. Et cette rumeur attirait les gens des hameaux et des villages. De toutes parts, les manants accouraient pour voir ce spectacle extraordinaire.

Nous ne suivrons pas la procession sur tout le chemin qu’elle parcourut dans ces quatre journées de marche ; disons seulement que le quatrieme jour, vers onze heures du matin, elle apparut devant la porte Guillaume apres avoir contourné une partie des murailles de Chartres. Mais avant de l’y rejoindre, signalons un événement qui se passa la veille.

Le troisieme jour, la procession se reposa dans le village de Latrape l’un des gîtes d’étape organisés par le sieur Crucé, promu au rang de maréchal des logis de cet exode. Les pénitents y étaient arrivés vers quatre heures, et aussitôt s’étaient mis a table, c’est-a-dire qu’ils avaient envahi une immense prairie ou ils s’étaient assis dans l’herbe.

Naturellement, Guise et sa suite avaient pris leurs logis dans les meilleures maisons du village.

Dans la prairie, les gens de Latrape allaient et venaient, empressés a faire bon accueil aux pénitents. Ces braves gens avaient fait cuire d’innombrables fournées de pain, avaient mis en perce une trentaine de tonneaux de cidre ou de vin, et avaient allumé de grands feux dans la prairie. Devant ces feux rôtissaient des moutons entiers, des quartiers de bouf suspendus a des cordes, des cochons qui, accrochés a des perches en faisceau, tournoyaient lentement au-dessus des flammes, et enfin un régiment de dindons et de poules.

Apres cette énorme ripaille que nous regrettons de n’avoir pas le temps de décrire, chacun s’enveloppa de son manteau et chercha un coin pour dormir. La nuit était venue en effet, et c’était a la lueur des torches qu’on avait vidé les derniers brocs, poussé les derniers cris de : « Mort aux huguenots ! A bas d’Épernon ! Sus aux Ordinaires d’Hérode… » Puis les dernieres torches s’éteignirent. Dix heures sonnerent au petit clocher du village.

A ce moment, dans l’avant-derniere maison en allant vers Chartres, deux hommes dormaient côte a côte, étendus sur des bottes de paille de la grange.

Ou du moins, si l’un de ces deux hommes, en proie a quelque insomnie, soupirait et se retournait sur la paille, l’autre dormait pour deux, et comme on dit, a poings fermés…

Dans cette meme maison, non plus dans la grange ni sur la paille, mais dans une chambre assez convenable du rez-de-chaussée et sur un bon lit, dormait un autre personnage. Celui-ci ronflait a rendre des points au roi Henri de Navarre qui, comme chacun sait, était le plus terrible ronfleur de son époque. Et qui se fut approché de cet enragé dormeur, pour qui le sommeil était une façon de musique a outrance, eut reconnu l’un des plus fideles, des plus solides et des plus brillants gentilshommes du duc de Guise, c’est-a-dire messire de Bussi-Leclerc en personne.

Comme dix heures venaient de tinter lentement au clocher, quatre hommes s’approcherent de la maison que nous venons de signaler : c’étaient les quatre fideles d’Henri III qui, profitant de la procession pour rejoindre le roi sans danger d’arrestation, avaient jusque-la voyagé avec elle. C’étaient Montsery, Sainte-Maline, Chalabre et Loignes qui guettaient depuis le premier jour l’occasion d’exercer leurs talents de spadassins sur la poitrine du sire de Bussi-Leclerc. Et comme Bussi-Leclerc était considéré a bon droit comme la premiere lame du royaume, il leur semblait qu’ils n’étaient pas trop de quatre pour mener a bonne fin leur entreprise, maintenant que l’occasion attendue semblait enfin se présenter.

Ainsi que nous l’avons dit, la maison ou Bussi-Leclerc avait trouvé un gîte était l’avant-derniere, sur la grand-route. Elle était assez éloignée du reste du village pour qu’on ne put entendre le bruit d’une lutte, si lutte il y avait. Les quatre spadassins marcherent résolument a la maison.

– Tu es sur que c’est la ? demanda Sainte-Maline.

– Je ne l’ai pas perdu de vue, répondit Chalabre. Surement, nous allons trouver le sanglier dans sa bauge.

Ils s’arreterent devant la chaumiere et tinrent conseil a voix basse.

– Comment allons-nous procéder ? demanda Montsery.

– Moi, je veux me battre avec lui, dit Sainte-Maline. Je m’en charge.

– Et s’il te tue ?

– Vous me vengerez…

– C’est cela ! firent Chalabre et Montsery, bataille !…

– Messieurs, dit Loignes, je crois que vous perdez la tete. Il s’agit bien de duel et de combat ! Il s’agit bien de faire ici les mignons ! Parce que ce maroufle vous a injuriés de son mieux, quand il vous tenait a la Bastille, vous voulez, par-dessus le marché, qu’il nous étripe l’un apres l’autre…

Loignes était le plus âgé des quatre ; c’était un homme sérieux et positif, exerçant en conscience son métier d’assassin royal ; on l’eut bien surpris en lui parlant de pitié ou de loyauté ; la ruse la mieux ourdie, le coup de poignard le plus sur, voila les garanties morales qu’il prisait par-dessus tout.

Les trois autres, tout jeunes, comme nous avons dit, avaient encore quelques préjugés. Certes, ils pouvaient se vanter déja de plus d’un coup de dague doucement administré a quelque détour de ruelle, dans le dos de quelque ennemi de Sa Majesté, mais ils n’étaient pas au degré de perfection atteint par le comte de Loignes. Devant les sages observations de leur aîné – leur maître en guet-apens – ils baisserent donc la tete.

– Que faut-il faire ? demanderent-ils.

– C’est bien simple. Nous allons l’appeler comme si son duc le mandait a l’instant. Nous aurons nos dagues a la main. Et quand il sortira, nous le larderons proprement jusqu’a ce qu’il rende sa belle âme au diable.

Il faut rendre cette justice aux trois jeunes écervelés qu’ils se rallierent instantanément a ce plan si limpide.

– Par ou entre-t-on ? reprit le comte de Loignes.

– Il faut faire le tour, dit Chalabre qui toute la journée avait guetté pas a pas Bussi-Leclerc. Suivez-moi, messieurs !

Chalabre enfila aussitôt un sentier, et a vingt pas de la route sauta lestement par-dessus une porte a claire-voie. Les autres le suivirent. Ils se trouvaient alors dans une cour dont le sol disparaissait sous le fumier. Derriere eux, ils avaient une grange ou, sur la paille, dormaient les deux inconnus que nous avons signalés tout a l’heure. Sur leur droite, au fond, c’étaient des étables et un poulailler. Devant eux, la maison, ou plutôt la chaumiere, divisée en deux parties : a droite, le logis assez vaste des maîtres de céans, et a gauche une chambre isolée, avec sa porte particuliere ; c’était la, dans cette piece qui était comme la salle d’honneur de cette pauvre maison de paysans, c’était la, donc, que de tout son cour dormait Bussi-Leclerc. Chalabre désigna la porte du doigt.

– Il est bien capable de se sauver par la fenetre ! gronda Loignes.

– Il n’y a pas de fenetre, dit Chalabre.

C’était vrai. Les fenetres étaient alors un luxe. Dans la plupart des chaumieres, la porte, divisée en deux parties, servait a éclairer et aérer les pieces enfumées ; il n’y avait pour cela qu’a laisser ouverte la partie supérieure.

– Admirable ! dit Loignes. Attention !

Tous les quatre dégainerent leurs dagues ; Sainte-Maline et Montsery se placerent a gauche de la porte, le long du mur, prets a bondir sur Bussi-Leclerc des qu’il apparaîtrait. Chalabre se plaça a droite. Puis Loignes, ayant jeté un coup d’oil satisfait sur ce dispositif d’attaque, heurta rudement a la porte du pommeau de son épée. La lune, bien qu’en son dernier quartier, éclairait suffisamment ce tableau.

– Hola ! hola ! messire de Bussi-Leclerc ! vociféra le comte de Loignes.

– Qui va la ? dit une voix de l’intérieur.

– Vite ! éveillez-vous et courez a monseigneur qui vous mande a l’instant !

– Au diable monseigneur ! grommela Bussi-Leclerc. Attendez-moi, monsieur, je m’habille…

– Non, non ! Je cours réveiller M. de Maineville que le duc mande également. Hâtez-vous donc !…

La-dessus, Loignes s’effaça contre le mur, pres de Chalabre. Leclerc, habitué a ces alertes continuelles, ne pouvait avoir aucune défiance. Les quatre, ramassés sur eux-memes, la dague a la main, attendaient. Tout a coup, ils entendirent le bruit que faisait Bussi-Leclerc en commençant a ouvrir la porte.

– Bonsoir, messieurs ! dit a ce moment une voix tres calme et sans nulle raillerie apparente. Il paraît que vous voulez meurtrir ce bon M. de Bussi-Leclerc, gouverneur de la Bastille ?…

– Ouais ! gronda Leclerc, qui a l’intérieur s’arreta d’ouvrir, que veut dire cela ?

– Trahison ! Trahison ! hurla le comte de Loignes.

– A mort ! crierent les trois autres en s’élançant le poignard levé sur l’homme qui venait de parler, et qui sortant de la grange, s’avança en saluant poliment et répétait :

– Bonsoir monsieur de Chalabre ; bonsoir, monsieur de Sainte-Maline ; bonsoir, monsieur de Montsery.

Les poignards levés s’abaisserent ; les trois jeunes gens s’arreterent, reculerent et saluerent tres bas. Un rayon de lune se jouait sur le fin visage audacieux et paisible de celui qui venait d’intervenir, et ce visage, ils venaient de le reconnaître…

Loignes, ne comprenant rien a cette scene imprévue, aussi rapide qu’un éclair, Loignes, ivre de fureur, fit un bond pour s’élancer sur ce défenseur de Bussi-Leclerc. Mais en meme temps, il se sentit saisi a bras le corps et solidement contenu par ses trois amis.

– C’est notre sauveur ! dit Chalabre…

– C’est celui qui nous a tirés de la Bastille ! dit Montsery.

– C’est le chevalier de Pardaillan ! dit Sainte-Maline.

Loignes recula d’un pas, se découvrit et dit :

– Eussiez-vous été le pape en personne que vous eussiez tâté de mon fer pour le mal que vous faites ici ; mais vous etes M. de Pardaillan, et je n’ai rien a dire. Retirez-vous donc, chevalier, et laissez-nous accomplir notre besogne.

– Si je vous laisse faire, maintenant ! cria la voix narquoise de Bussi-Leclerc, derriere la porte.

– Bon, bon ! patiente un peu, et tu verras comme on défonce une porte et une poitrine ! répondit Loignes. Monsieur, ajouta-t-il en s’adressant a Pardaillan, c’est Bussi-Leclerc qui est la ; c’est votre ennemi autant que le nôtre ; je pense que si vous ne voulez pas nous aider, vous nous laisserez du moins occire en paix ce sacripant.

– Messieurs, dit Pardaillan en s’adressant aux trois jeunes gens, lorsque j’eus le bonheur de vous tirer des mains du digne gouverneur de la Bastille, vous m’avez promis, en échange des vôtres, trois vies et trois libertés…

– C’est vrai ! firent d’une seule voix Chalabre, Montsery et Sainte-Maline.

– J’ai donc l’honneur de vous prier de payer cette nuit le tiers de votre dette : je vous demande la vie et la liberté de M. de Bussi-Leclerc.

Les trois spadassins, d’un seul mouvement, s’inclinerent. Loignes lui-meme rengaina aussitôt sa dague et son épée qu’il avait tirée : c’étaient des gens d’honneur. Et si ce mot vous choque, lecteur, mettez-en un autre a la place.

– Je n’ai rien a dire ! grogna Loignes, mais j’enrage.

– Monsieur, dit Sainte-Maline en saluant galamment, nous vous cédons Bussi-Leclerc.

– Reste a deux, observa tranquillement le chevalier.

– Tres juste, dit Montsery, et nous tiendrons parole jusqu’au bout. Cependant, un bon conseil : réservez pour vous-meme une des deux vies qui nous restent a payer ; car c’est un mauvais tour que vous jouez ce soir a Sa Majesté, et elle pourrait bien nous donner l’ordre de vous tuer ce que nous serions désolés de faire si nous ne vous devions plus rien.

– Vous etes trop bon, monsieur, dit Pardaillan qui salua de son geste le plus gracieux ; mais quittez tout souci en ce qui me regarde, et puisque vous etes si bons payeurs, messieurs, veuillez me laisser le champ libre.

Les quatre hommes saluerent et se retirerent sans répondre a Bussi-Leclerc, qui derriere sa porte criait :

– Au revoir, messieurs ! Je vais vous faire préparer un cabanon digne de vous, a la Bastille !

Mais Sainte-Maline revint brusquement sur ses pas :

– Monsieur le chevalier, fit-il, y aurait-il de l’indiscrétion a vous demander pourquoi vous sauvez ce damné Leclerc, qui, somme toute, vous veut autant de mal qu’a nous ?…

– Aucune, monsieur, répondit Pardaillan. Je suis aussi bon payeur que vous, voila tout le secret de ma conduite. J’ai formellement promis sa revanche a M. de Bussi-Leclerc. Or, comment aurais-je tenu ma promesse, si je l’avais laissé tuer ce soir ?

Sainte-Maline regarda avec étonnement le chevalier qui souriait, salua, et se hâta de rattraper ses compagnons.

– Maintenant, il s’agit de fuir, dit Loignes. Dans quelques minutes, Leclerc va ameuter toute la damnée procession.

Loignes était furieux contre Pardaillan, contre ses trois amis, contre lui-meme ; mais comme la fureur ne pouvait remédier a rien, il la ravalait… c’était un homme pratique.

– Eh bien ! fit Chalabre, prenons a pied le chemin de Chartres.

Loignes se mit a ricaner et conduisit ses trois compagnons a un champ ou les chevaux de Guise et de son escorte étaient attachés au piquet par le bridon. Chacun d’eux se glissa vers un cheval, le détacha, et sans le seller sauta dessus. Quelques instants plus tard, au milieu des vociférations, des cris de : « Arrete ! Arrete ! », les quatre spadassins s’élançaient ventre a terre sur la route de Chartres, et disparaissaient dans la nuit.

Pendant ce temps, Pardaillan s’était approché de la porte derriere laquelle se trouvait Bussi-Leclerc et avait frappé du poing en criant :

– Monsieur ! hé ! monsieur de Bussi-Leclerc !

– Que désirez-vous, sire de Pardaillan ? demanda Leclerc, goguenard.

– Moi ? Rien. Je veux simplement vous dire que maintenant je suis seul, tres seul.

– Et alors ?

– Alors, s’il vous convient d’essayer de prendre cette revanche apres laquelle vous courez depuis si longtemps, eh bien ! je suis votre homme.

– Bon ! je préfere attendre…

– Comme il vous plaira, monsieur.

– Soyez tranquille, vous n’y perdrez rien.

– Ce n’est pas bien sur, monsieur le gouverneur, dit Pardaillan.

– Bah ! fit Leclerc toujours narquois, vous croyez donc que je n’oserai pas affronter votre rapiere ?

– Non pas ! Je vous tiens pour aussi brave qu’habile aux armes. Mais j’ai tant de chances d’etre tué par d’autres qu’il ne vous en reste guere de me retrouver. Qui sait si j’arriverai seulement jusqu’a Chartres ?

– Si vous mourez d’ici la, reprit Bussi-Leclerc avec, cette fois, une sorte de grondement haineux, soyez sur que je le regretterai, car c’est ma plus douce espérance, maintenant, que de penser a l’heureux moment ou je vous mettrai les tripes au vent !

– Merci, dit Pardaillan. Qui donc vous empeche, en ce cas, d’essayer de satisfaire cette douce envie a l’instant ?

– Ah ! reprit Leclerc, c’est que je ne suis pas égoiste, moi. Je vais vous dire. Nous sommes quatre qui vous haissons, et nous avons lié partie pour vous mettre a mal. Je puis meme vous dire comment les choses se passeront.

– Je serai flatté de l’apprendre…

– Vous allez voir comme c’est simple : d’abord, comme je vous l’ai dit, je vous passerai mon épée au travers du ventre, sans vous tuer toutefois ; puis Maineville vous attachera a l’aile du premier moulin ; c’est une manie, chez lui, vous comprenez ? Puis quand vous aurez tourné suffisamment, c’est-a-dire jusqu’a ce que mort s’ensuive, Maurevert vous arrachera le cour, car il a fait gageure de le manger sauté aux petits lards ; enfin, Mgr de Guise abandonnera votre carcasse au bourreau pour la tirer a quatre chevaux.

Pardaillan comprit que Bussi-Leclerc, en parlant ainsi, devait écumer. Il l’entendit grincer des dents.

– Vous comprenez, reprit Leclerc, que si je vous tuais tout de suite a moi tout seul, mes trois associés m’en voudraient la male mort. Tâchez donc de vivre encore quelques jours, jusqu’a ce que nous puissions mettre la main sur vous…

– Je tâcherai, fit doucement Pardaillan. Mais vraiment, je vous répete que je crains de ne pas arriver vivant jusqu’a Chartres. Vous devriez profiter de l’occasion…

– Non ! rugit Bussi-Leclerc.

Allons donc, c’est que tu as peur, Leclerc !

La porte, a l’intérieur, fut labourée de coups de poignard. Il y eut un trépignement, une série de grognements furieux.

– Bussi-Leclerc a peur ! cria Pardaillan a haute voix.

Par le pied fourchu du démon ! Par le sang du Christ ! Par le ventre de ma mere !…

– Tu me fais pitié, a t’entendre pleurer et trembler de peur…

Truand de sac et de corde ! Si Maurevert te mange le cour, je te mangerai le foie !…

Bussi-Leclerc se mit a frapper la porte a coups de dague. Pardaillan haussa les épaules, et dans la cour, sur le fumier, a la clarté de la lune, il vit les gens de la chaumiere qui, réveillés par le bruit, étaient sortis et, livides d’effroi, assistaient a cette fantastique conversation. Au mouvement que fit Pardaillan, ces gens reculerent jusqu’a l’étable. Sans s’inquiéter d’eux, sans les voir peut-etre, le chevalier se dirigea vers la grange et a l’entrée, trouva son compagnon qui, l’épée a la main, attendait les événements.

– Oh ! murmurait le jeune duc d’Angouleme, c’est affreux.

– Quoi donc ?…

– Les menaces de cet homme.

– Oui, c’est assez hideux. Partons, monseigneur ; l’air de ce village est malsain pour nous maintenant. Et quant a Maurevert, nous le retrouverons surement a Chartres.

Les deux hommes s’envelopperent de leur manteau et, d’un pas rapide, prirent la route de Chartres. Bussi-Leclerc continuait a sacrer et a faire derriere sa porte un vacarme extraordinaire. Au bout de dix minutes, les paysans s’approcherent de la porte, et le maître du logis, ôtant son bonnet, cria :

– N’ayez plus peur, monseigneur, il est parti !

– Par l’enfer ! vociféra Leclerc en entrouvrant la porte, qui a dit que j’ai peur ?… Est-ce toi, manant ?… Veux-tu que je te fasse pendre a cette branche pour t’apprendre qu’un gentilhomme n’a jamais peur ?

Les manants tremblerent et se mirent a balbutier force excuses, car la menace n’était pas vaine ; alors, Bussi-Leclerc, la dague et l’épée aux poings, sortit et grogna :

– Ou est-il ?

Le paysan voulut rentrer en grâce et répondit :

– Je ne sais par ou il a pris, monseigneur ; mais le fait est qu’il a fui, et il doit etre loin.

Leclerc rengaina ses armes et grommela :

– Il n’a pas plus fui que je n’ai eu peur…

Bussi-Leclerc ne mentait pas : il n’avait pas eu peur… peur d’etre blessé ou tué. C’était un de ces rudes batailleurs pour qui le mot « mort » était vide de sens… mais il avait eu peur d’une nouvelle défaite. Son amour-propre saignait. Et l’effroyable explication qu’il avait donnée a Pardaillan était exacte : Guise, Maurevert, Maineville et Leclerc avaient résolu de s’unir pour terrasser Pardaillan et de ne rien tenter l’un sans l’autre.

Bussi-Leclerc sortit donc en toute hâte de la chaumiere, et par un chemin de traverse que lui indiquerent ses hôtes, gagna la place de l’Église, au coin de laquelle se dressait un grand calvaire. Autour de ce calvaire, quelques tentes avaient été dressées, et le duc de Guise dormait dans l’une d’elles sur un lit de camp, tandis que Maurevert et un autre officier dormaient sur des bottes de paille. Quant a Maineville, il avait, comme Bussi, cherché gîte dans le village.

Leclerc envoya chercher Maineville qui, une demi-heure plus tard, arriva en pestant fort contre l’interruption de son sommeil. Alors, il fit également réveiller le duc, et, ayant eu la permission d’entrer dans la tente, les quatre se trouverent réunis. Et Bussi-Leclerc fit le récit de ce qui venait de se passer. Guise proféra une imprécation de rage ; Maineville sortit sa dague et en tâta la pointe ; Maurevert prononça ces étranges paroles :

– Puisqu’il en est ainsi, monseigneur, le voyage a Chartres est inutile : nous ferions mieux de retourner a Paris.

– Pourquoi ? s’écrierent Maineville et Bussi-Leclerc.

– Parce que, dit sourdement Maurevert, si Pardaillan est dans la procession, la procession est maudite ! Parce que ce n’est pas Henri III qui sera tué, mais nous !

Et ces quatre hommes également braves, dont l’un était tout puissant, passerent le reste de la nuit a discuter comment ils se débarrasseraient de l’aventurier. Guise, sombre et pensif, écoutait sans rien dire ses trois fideles conseillers. Mais comme le jour se levait, il donna l’ordre de se mettre en route.

– Pour Paris ? demanda Maurevert.

– Pour Chartres ! répondit le duc.

– Pardieu ! firent Bussi et Maineville. C’est tout simple !

Maurevert haussa les épaules et s’assura que sa cotte de mailles était solidement bouclée.

La procession se mit en marche, dans le meme ordre que nous avons dit, avec les memes chants et les memes cris ; tout ce monde s’engouffra par la porte Guillaume dans la bonne ville de Chartres et se dirigea vers la cathédrale.

Ce qu’on appelle aujourd’hui la ville haute n’existait pour ainsi dire pas a cette époque. En revanche, la ville basse a gardé a peu pres l’aspect qu’elle avait alors, avec ses ruelles tortueuses, ses maisons a pignons gothiques, chargées de sculptures en bois, hérissées de tourelles.

Une fois la porte franchie, la tete de la procession se trouva en présence d’une nombreuse troupe armée. Guise reconnut Crillon a cheval, qui venait a sa rencontre.

– Monseigneur, dit Crillon, Sa Majesté m’a fait l’honneur de me charger de vous venir souhaiter la bienvenue, ainsi qu’aux fideles sujets qui vous escortent.

Un grand silence s’établit. Guise jeta un sombre regard sur les ruelles avoisinantes qui regorgeaient d’hommes d’armes. Crillon reprit :

– Sa Majesté, pour vous faire honneur, voulait absolument que je vinsse a votre rencontre avec huit mille arquebusiers et les trois mille cavaliers que nous avons assemblés autour de Chartres. Mais j’ai fait observer a Sa Majesté que deux ou trois mille hommes suffisaient pour escorter une procession…

– Vous avez bien fait, messire. Ou et quand pourrai-je voir le roi avec les échevins de Paris ?

– Le roi est en ce moment a la cathédrale.

– Allons donc a la cathédrale ! dit Guise.

– Monseigneur, je vous montre le chemin. Il serait inutile que ces dignes pénitents essayassent d’en trouver un autre que celui par ou je vais avoir l’honneur de vous conduire. En effet, toutes les rues sont pleines de nos gens d’armes qu’a attirés une légitime curiosité, sans compter les bourgeois de cette bonne ville qui attendent le roi pour l’acclamer…

– Allez, messire ! dit Guise. Nous sommes venus en fideles sujets, et nous joindrons nos acclamations a celles de la ville.

Et levant sa toque empanachée et ornée d’un triple rang de perles, Guise, d’une voix forte, cria :

– Vive le roi !

Mais derriere lui, une immense acclamation répondit :

– Vive Henri le Saint !…

C’était la procession qui donnait ainsi son avis, si bien que Crillon se demanda un instant s’il ne ferait pas mieux de fermer les portes et de laisser hors des murs les trois quarts des pénitents qui attendaient. Mais Crillon, brave amoureux du danger, se dit qu’il serait ridicule d’avoir l’air de redouter des porteurs de cierges. Ordonnant donc a ses hommes, d’un coup d’oil, de surveiller étroitement les arrivants, il se dirigea vers la cathédrale. Guise suivait avec ses gentilshommes. Derriere ce groupe venait la procession des Parisiens que les gens de la ville, du haut de leurs fenetres, examinaient curieusement, et non sans une certaine sympathie.

L’apparition de Jésus, suant sous son énorme croix de carton et plus flagellé que jamais, fut saluée par un long murmure de pitié, d’autant plus que Jésus criait a pleine voix :

– Sire ! Sire roi de France, ou etes-vous ? N’etes-vous pas le fils aîné de l’Église ? Me laisserez-vous ainsi maltraiter par les damnés huguenots ?…

– Mort aux parpaillots ! crierent d’enthousiasme les bourgeois a leurs fenetres.

Guise devint radieux ; le front de Crillon s’assombrit.

Devant la cathédrale, la foule était plus serrée, plus nerveuse, et Guise put lire sur tous ces visages de bons provinciaux la curiosité passionnée qu’il inspirait. En effet, Henri III, apres sa fuite, avait été accueilli par les habitants de Chartres avec courtoisie, mais sans enthousiasme. La comme dans tout le royaume, le nom de Guise était populaire et celui du roi méprisé ou détesté. Le duc comprit alors la faute terrible qu’il avait commise en perdant un temps précieux. S’il s’était fait couronner le lendemain de la journée des Barricades, la France entiere le reconnaissait et l’acclamait. Il avait cru ne tenir que Paris. Il avait eu peur des provinces…

– Ô Fausta, murmura-t-il, comme vous aviez raison ! Et pourquoi ne me suis-je pas confié a votre profonde sagesse ?… Mais il n’est pas trop tard !… Un coup de poignard peut tout réparer !…

Et il jeta les yeux autour de lui, comme pour chercher s’il n’apercevrait pas le moine. A ce moment, les portes de l’immense cathédrale s’ouvraient, et une foule de gentilshommes en sortaient, refoulant les bourgeois. En meme temps les soldats de Crillon, par une habile manouvre, couperent la procession et ne laisserent autour de Guise qu’une dizaine de ses familiers.

– On se méfie de nous, ici ! dit le duc en fronçant le sourcil.

– Non pas, monseigneur, on vous rend les honneurs, répondit Crillon.

Joyeuse, quelques-uns de ses apôtres et ses deux flagellants se trouvaient dans ce cercle formé par les gens d’armes, les gentilshommes royaux et la foule.

– Frappez ! Frappez ! dit Joyeuse.

Les deux flagellants se mirent a frapper a tour de bras, avec leurs fausses lanieres.

– Sire ! s’écria Jésus, Sire roi de France, ou etes-vous ? Voyez ce que font les huguenots ! et pourtant, je ne me plains pas !…

Un grondement de la foule des bourgeois répondit a ces paroles. Et déja, comme a Paris, les cris de : « Vive Henri le Saint ! » éclataient, lorsque Jésus, c’est-a-dire Joyeuse, se mit a pousser des lamentations qui, cette fois, n’avaient rien de feint. En effet, quatre pénitents venaient de s’approcher de lui, et s’étaient mis a le flageller, non plus avec des lisieres de drap ou des lanieres de carton, mais avec de bonnes et solides étrivieres de cuir. Du coup, Joyeuse laissa tomber sa croix ; il voulut bondir, s’échapper ; mais les quatre le tenaient, et les coups tombaient sur ses épaules, sur ses reins, sur sa tete…

– Miséricorde ! hurlait l’infortuné. Au meurtre ! Au feu ! A moi ! On me tue !…

Cela dura quelques minutes, pendant que les soldats contenaient la foule, pendant que Guise, pâle et stupéfait, se demandait s’il n’était pas venu se jeter dans la gueule du loup. Les quatre enragés frappaient de plus belle, et Joyeuse ne laissait plus entendre qu’un gémissement plaintif.

– Assez ! dit tout a coup une voix forte.

Un homme venait de paraître sous le porche de la cathédrale et s’avançait vers Jésus. Les quatre flagellants cesserent aussitôt leur besogne, et s’étant précipités dans l’église ou ils se dépouillerent de leurs frocs, apparurent sous les traits de Chalabre, Montsery, Loignes et Sainte-Maline…

L’homme qui venait de surgir s’avançait avec une sorte de dignité vers le malheureux Joyeuse. A son aspect un grand silence s’établit, les gens de Crillon présenterent les armes, Guise mit pied a terre et, se découvrant, s’inclina profondément…

Cet homme, c’était le roi de France.

 


Chapitre 2 HENRI III

Le roi, sans faire attention a Guise, s’arreta devant Joyeuse et, s’agenouillant, cria dans le silence :

– Mon Seigneur Jésus, vous m’avez appelé, moi, pauvre roi que ses sujets ont frappé, abandonné, chassé ! Me voici, mon doux Seigneur Jésus ! Et puisque vous avez tant fait que de m’appeler a votre aide, laissez-moi essuyer le précieux sang qui coule de vos plaies !…

A ces mots, Henri III se releva, saisit son mouchoir et se mit a essuyer Joyeuse qui balbutiait :

– Sire !… Sire !… que d’honneur !…

La foule est mobile dans ses sentiments. A la vue du roi s’agenouillant devant le figurant qui représentait Jésus, s’incorporant pour ainsi dire a la procession parisienne et adoptant d’emblée ses pensées, des applaudissements furieux éclaterent. Le roi leva les bras pour commander le silence.

– Qu’on saisisse ces deux misérables ! cria-t-il en désignant les deux flagellants effarés ; qu’on les jette en prison et qu’on les flagelle a leur tour, et puis qu’on les pende haut et court !

– Mais, Sire, bégaya Joyeuse, Votre Majesté fait erreur… ce ne sont pas eux…

– Mon Seigneur Jésus vous fait grâce de la pendaison ! reprit Henri III. Vous serez donc seulement emprisonnés et flagellés ! Qu’on les emmene…

Les deux infortunés figurants furent saisis, et malgré leurs cris de miséricorde, aussitôt entraînés.

– Ainsi seront traités les ennemis de Dieu et de l’Église ! cria Henri III. Une immense acclamation salua ces paroles, et cette fois, ce fut un grand cri de « Vive le roi ! » qui monta jusqu’au ciel. Henri III, a ce grand cri de « Vive le roi ! » qu’il avait fini par oublier, eut un éclair dans les yeux. Alors, il se tourna vers le duc de Guise :

– Mon cousin, dit-il, allons louer et bénir le Seigneur de la grande joie qu’il nous accorde en ce jour. Et puis, nous écouterons en l’hôtel de messieurs les échevins de cette bonne ville les plaintes que nos Parisiens vous ont chargé de nous transmettre. Qu’on laisse entrer mes chers Parisiens dans la cathédrale…

Et tournant le dos a Guise, avant que celui-ci eut ouvert la bouche pour répondre, il se dirigea le premier vers le portail central large ouvert a deux battants.

« Oh ! gronda Guise en lui-meme, ce fantôme de roi ose me braver et se moquer de moi ! Et j’hésitais !… Patience ! J’aurai ma revanche, et elle sera terrible !… »

Il suivit avec ses gentilshommes et pénétra dans l’énorme église, ou la messe d’action de grâces fut aussitôt commencée. Le roi avait donné l’ordre de laisser entrer les pénitents venus de Paris. Mais, en réalité, la cathédrale se trouvait si bien remplie de ses gentilshommes et de ses gens d’armes que c’est a peine si une vingtaine des familiers de Guise purent trouver place dans la nef.

Le roi s’était assis sur un trône couvert d’un dais et entouré de gardes. Dehors, la foule des pénitents parisiens et des bourgeois de Chartres confondus prenait de cette messe ce qu’elle pouvait en prendre, c’est-a-dire ce qui lui arrivait de cantiques et de bénédictions par les portes ouvertes.

Quand la messe fut terminée, Henri III, toujours entouré de gardes, sortit de l’église et se dirigea vers l’hôtel des échevins, ou il recevait de la ville de Chartres une hospitalité sinon royale, du moins tres suffisante pour un roi sans royaume. Il n’avait pas adressé un mot a Henri de Guise.

Sur le parvis, le duc s’était arreté, incertain de ce qu’il ferait, dévorant sa rage et se demandant s’il n’allait pas reprendre a l’instant le chemin de Paris.

A ce moment, l’un des gentilshommes d’Henri III, le marquis de Villequier, s’approcha de lui et, l’ayant salué, lui dit :

– Monsieur le duc, le roi mon maître m’a chargé de vous dire qu’il vous recevra demain matin, a neuf heures, en audience a l’hôtel de ville, ainsi que les robins et bourgeois qui vous servent d’escorte…

Un murmure menaçant éclata parmi les gentilshommes de Guise. Mais celui-ci les calma d’un geste :

– Dites a Sa Majesté, répondit-il, que je la remercie de l’audience qu’elle veut bien m’accorder et que je m’y trouverai a l’heure dite. Mais dites-lui que je ne la remercie pas d’avoir choisi un messager tel que vous…

Villequier était en effet aussi hai et détesté des Guisards que d’Épernon lui-meme.

– Je ferai votre commission, monsieur le duc, dit-il simplement, avec un mince sourire.

La-dessus, Guise et ses gens se dirigerent vers l’hôtellerie du Soleil-d’Or, sise aux bords de ce bras de l’Eure qui traverse la ville, tandis que l’autre bras coule hors des murs. Quant au cardinal de Guise, quant a Mayenne, ils s’y étaient rendus directement et ne s’étaient pas montrés depuis l’entrée de la procession a Chartres. Au moment ou Guise et ses gentilshommes entraient dans l’hôtellerie, Maurevert saisit le bras de Maineville pres de lui, et lui montrant une figure dans la foule, lui dit en pâlissant :

– Regarde !…

– Qu’est-ce ? fit Maineville insoucieux.

– Non, ce n’est pas lui ! reprit alors Maurevert en passant la main sur son front… mais il m’a semblé d’abord que c’était Pardaillan…

Le duc entendit ces mots et tressaillit.

– Ou est-il ? demanda-t-il d’une voix basse et rauque.

– Il est mort ! répondit quelqu’un pres de lui. Ne vous en inquiétez plus !…

Guise, Maineville, Bussi-Leclerc, Maurevert, d’un meme mouvement, se retournerent et virent la duchesse de Montpensier qui souriait. Elle fit signe a Guise de la suivre.

– Pardieu ! grogna Bussi-Leclerc, s’il est mort, il n’y a pas longtemps ! Le duc, troublé, avait marché jusqu’a l’appartement qui lui était destiné, entraîné par sa sour.

– Mon frere, lui dit celle-ci quand ils furent seuls, vous devez cesser désormais de vous enquérir de ce Pardaillan, qui plus que de raison vous a mis la cervelle a l’envers.

– Vous dites qu’il est mort ? Comment le savez-vous ?

– Je le sais par celle qui sait tout, qui jusqu’ici ne s’est jamais trompée, ne nous a jamais trompés…

– Fausta ? fit le duc en tressaillant.

– Voici ses paroles : « Dites au duc que Pardaillan est mort ; et s’il s’étonne, ajoutez que c’est moi qui l’ai tué. » Voila les paroles que je devais vous répéter des que vous seriez entré dans Chartres.

– Et depuis que nous sommes dans Chartres, elle ne vous a rien dit ?

– Elle vient de me confirmer la chose.

Guise demeura pensif. Bussi-Leclerc s’était-il trompé ?… Mais apres tout, Bussi-Leclerc n’avait pas vu Pardaillan ; il l’avait entendu seulement. Non, Fausta ne se trompait jamais ! Sans doute, elle savait que Pardaillan était dans la procession. Sans doute elle avait établi quelque piege ou cette nuit meme le chevalier était tombé. Pardaillan avait donc été tué par les gens de Fausta au cours de la derniere nuit, apres sa rencontre avec Leclerc.

Guise dissimula soigneusement ses impressions. Mais le profond soupir qui lui échappa prouva a sa sour quel soulagement il éprouvait de cette nouvelle.

– Laissons cela, reprit-il. Que cet aventurier soit mort ou vif, la question est de maigre importance. Ou est l’homme ?

– Dans Chartres, répondit tranquillement la duchesse. Il est venu avec la procession.

Quelle que fut l’insensibilité de Guise, il ne put s’empecher de frissonner a la pensée que l’assassin d’Henri III avait voyagé avec lui et qu’a cette heure meme, le moine s’appretait a porter le coup mortel au roi.

– Etes-vous pret, mon frere ? reprit Marie de Montpensier.

– Pret ?… Qu’entendez-vous par la ? fit le duc en frémissant. Je ne veux, d’aucune façon, etre melé a ce qui va se passer. Je suis perdu si jamais on apprend…

– Soyez donc tranquille ! La mort du roi ne sera qu’un de ces accidents que Dieu permet parfois, que l’histoire enregistre aveuglément et que les peuples accueillent comme des événements de délivrance. Nul ne saura. Jacques Clément lui-meme ne sait pas. Seulement soyez pret, mon frere !…

– Quand aura lieu… l’accident ?

Marie de Montpensier regarda fixement son frere et répondit :

– Demain !…

Le duc tressaillit, passa la main sur son front et murmura :

– Si tôt !…

– Le plus tôt est le mieux, fit sourdement la duchesse dont le visage si riant d’ordinaire prit une effrayante expression de haine. Les jours de Valois sont comptés. A quoi bon prolonger son agonie et la nôtre ?

– Oui, oui, vous avez raison… balbutia le duc.

– Demain, apres l’audience, Valois se rendra a la cathédrale, en procession, les pieds nus, un cierge a la main et couvert d’un sac. C’est un vou qu’il a fait s’il se réconciliait avec Paris. Or, demain la réconciliation sera parfaite. Le moine marchera pres du roi, car dans ces processions, il est accessible a tous. Le coup lui sera porté devant la cathédrale. Vous, cependant, vous réunirez hors des murs ce que vous avez de gentilshommes et de ligueurs… le reste vous regarde !

Marie de Montpensier s’enveloppa alors d’une capuche qu’elle rabattit sur sa tete, fit un dernier signe a son frere et, étant sortie, retrouva dehors deux gentilshommes qui se mirent a l’escorter : c’étaient deux de ces cavaliers qui pendant le voyage de Paris a Chartres avaient entouré la mystérieuse litiere qui marchait en queue de la colonne.

Quant au duc de Guise, ayant fait appeler Mayenne et le cardinal, il conféra longtemps avec eux. Puis, vers le soir, il se mit a table, et voulut que Maurevert, Leclerc et Maineville prissent place a ses côtés. Et malgré la gravité de la situation, malgré l’acte terrible qui se préparait dans l’ombre, ce fut encore de Pardaillan qu’ils causerent. Bussi-Leclerc se rappela fort a propos que le chevalier lui avait dit :

– Je n’arriverai peut-etre pas jusqu’a Chartres !…

Il ne fallait plus en douter : Pardaillan était mort et bien mort.

– Ma foi, je le regrette ! fit Maineville. J’eusse eu plaisir a le lier sur une aile de moulin.

– Moi aussi, dit Bussi-Leclerc.

Quant a Maurevert, il se contenta de sourire.

Vers cette heure-la, et comme la nuit tombait, celui qui faisait l’objet, de ces pensées railleuses ou sinistres dînait tranquillement avec le duc d’Angouleme dans une petite auberge, a une table accotée contre une fenetre basse. En face de l’auberge se dressait un de ces mornes hôtels comme on en voit encore a Chartres et, de temps a autre, Pardaillan, soulevant les rideaux de la fenetre, jetait un rapide coup d’oil sur la façade de l’hôtel ou tout était éteint et clos.

– A qui appartient cet hôtel ? demanda Pardaillan a la servante, en soulevant encore une fois le rideau.

La servante s’arreta de marcher, regarda, sourit et dit :

– Cet hôtel ?… Ah ! dame… il appartient comme qui dirait a personne. C’est-a-dire, dans les temps jadis, c’était l’hôtel des sires de Bonneval, a ce qu’on dit du moins. Mais depuis que je vis, et il y a vingt-neuf ans de cela, je n’ai jamais vu personne entrer la-dedans, jamais la porte ou les fenetres s’ouvrir.

– Oui, murmura Pardaillan, mais en ce moment, des gens sont rassemblés la-dedans. Et je voudrais bien savoir ce qu’ils font…

– Que voulez-vous qu’ils fassent, cher ami ? grommela le duc d’Angouleme. Que voulez-vous qu’ils fassent, si ce n’est de conspirer quelque mauvais coup, puisque c’est la Fausta qui les a assemblés la ?…

– C’est vrai. J’ai vu ma belle tigresse et ses gens se glisser dans l’hôtel par la porte du jardin. Sans doute, ils conspirent, mais quoi ?…

– Pardaillan, fit le jeune duc avec un soupir, comme nous sommes loin de…

– De Violetta, hein ?… Patience, mon prince, patience ! Il y a deux etres au monde qui peuvent nous faire savoir de quel côté nous devons nous tourner : c’est Fausta… et c’est Maurevert. Nous les suivons. Nous les tenons. Il faudra bien que l’un ou l’autre tombe dans nos mains. En tout cas, nous sommes sur un lit de roses, si je compare notre situation a celle ou je me trouvais quand j’étais dans la nasse de Mme Fausta.

Pardaillan eut une grimace de la bouche plissée, ce qui indiquait combien peu lui était agréable le souvenir qu’il venait d’évoquer.

– Cher ami, dit le duc d’Angouleme, voici trois ou quatre fois que je vous entends dire : « Quand j’étais dans la nasse ». En somme le prince Farnese ne m’a rien dit, sinon que je devais vous attendre a la Deviniere.

– Ou je vous ai rejoint apres etre sorti de la nasse, fit Pardaillan qui jeta un nouveau regard dans la rue.

– La nasse ! reprit Charles. Encore la nasse ! Expliquez-moi…

– Comment, monseigneur, vous ne savez pas ce que c’est qu’une nasse ? Moi, j’en ai vu en Provence, aux environs de Marseille. Figurez-vous une grande cage en osier avec une porte par ou l’on peut entrer, mais par ou l’on ne peut plus sortir. Les pecheurs plongent cette cage au fond de la mer, avec une corde au bout de laquelle se trouve un signal en liege qui flotte pour faire reconnaître l’endroit. Avez-vous mangé des langoustes, monseigneur ? C’est délicieux.

– Certes, fit Charles, qui ne s’habituait pas a suivre cet esprit en apparence audacieux et au fond si simple. Mais que viennent faire ici les langoustes ?

– C’est pour vous expliquer la nasse, dit Pardaillan vraiment étonné de la question. Suivez la langouste au fond de la mer, que fait-elle ? Elle sent l’appât que le pecheur a mis dans la nasse. Elle s’approche de cette cage d’osier, elle tourne autour, tres ennuyée de ne pouvoir entrer s’emparer de l’appât. A force de tourner, elle se glisse a travers une ouverture. Mais notez que pour cela elle est obligée d’écarter les brins d’osier placés en entonnoir… Encore un petit effort et l’entonnoir s’ouvre, les osiers s’écartent… Mais des qu’elle est entrée, les osiers reprennent leur position primitive : elle ne peut plus sortir… elle est dans la nasse !… Eh bien, moi aussi, j’étais dans la nasse. Il y avait bien un trou pour y entrer, mais il n’y avait plus moyen de sortir par le trou. Maintenant, figurez-vous que la nasse, au lieu d’etre en osier était en fer un solide treillis en fer, et que, dans chaque maille, je pouvais a peine passer les bras… Heureusement il y avait des cadavres, sans quoi je serais encore dans la nasse… C’est une jolie invention de Mme Fausta, que Dieu veuille me garder saine et sauve, car j’ai résolu de lui rendre épouvante pour épouvante…

Le jeune duc frissonna. Il entrevoyait, a travers l’explication de Pardaillan, une de ces hideuses aventures auxquelles succombent les esprits les plus fermes.

– Monseigneur, reprit le chevalier en soulevant son chapeau, dites-moi, est-ce que mes cheveux n’ont pas blanchi ?

– Non, mon ami ; je les vois tels que je les ai toujours vus, d’un beau châtain foncé.

– Ah ! Cela m’étonne ! Car, j’ai eu peur, j’ai connu la peur, dans ce qu’elle a d’affolant, avec ce délire qu’elle fait monter a la cervelle. Heureusement, comme je vous le disais, il y avait les cadavres… Ah ! ah ! s’interrompit Pardaillan, le voici ! Attention !…

Le chevalier n’avait cessé de regarder a travers les petits vitraux ronds et verts de la fenetre. Charles regarda, lui aussi, et, dans la nuit de la ruelle, vit une ombre qui s’avançait.

– Je savais bien qu’il viendrait ! Et qu’il viendrait la ! murmura Pardaillan.

L’ombre se rapprochait de la grande porte de l’hôtel qui, d’apres la servante, était inhabité depuis de si longues années. C’était un homme enveloppé d’un manteau qui lui cachait la figure. Mais, sans doute, Pardaillan le reconnaissait a la taille et a la démarche, car il répéta :

– C’est lui !

L’homme ne heurta pas le marteau de la porte, mais frappa dans ses mains. La grande porte s’entrouvrit aussitôt et l’inconnu se glissa dans l’intérieur. Pardaillan sourit comme un homme enchanté de voir ses prévisions se réaliser.

– Qui est-ce ? demanda Charles.

– Vous le saurez tout a l’heure, dit Pardaillan en laissant retomber le rideau Lorsque je me réveillai, j’étais assis, vous le savez, a califourchon sur deux poutres dont l’une plongeait dans l’eau et dont l’autre partait en diagonale pour aller soutenir le plancher de la salle ou se tenait le trou carré… l’entrée de la nasse. J’avais dormi. Comment ? Je n’en sait rien, mais je cois qu’il m’eut été impossible de ne pas dormir, tant j’avais la tete fatiguée au moment ou, pour éviter les cadavres, j’atteignis la fourche. Alors, je vis qu’il faisait a peu pres jour ; la lumiere entrait par-dessus le plancher qui était au-dessus de ma tete, et je vis que j’étais entouré de poutres qui s’enlaçaient comme les madriers d’un échafaudage : « Pardieu ! me dis-je, je n’ai qu’a gagner de poutre en poutre jusqu’a l’extérieur ! » Et je me suis mis en chemin, c’est-a-dire que je voulus gagner la poutre voisine qui me rapprochait de la grande ouverture par ou coulaient tout a la fois l’eau du fleuve et la lumiere du jour. Ce fut alors que je me heurtais au treillis de fer… J’avais oublié la nasse !…

Charles vida son verre, comme pour se donner le courage d’entendre ce récit.

– Alors, continua Pardaillan, j’examinai cette machine a prendre les hommes. Et je vis que j’étais perdu. En effet, la nasse formait comme un puits en treillis de fer, qui partait du plancher meme pour aller plonger dans l’eau. Je dus abandonner l’idée qui m’était venue de me hisser de maille en maille pour arriver a passer par-dessus, puisque, en me hissant, j’aboutissais au plancher. L’idée inverse me parut la bonne : c’est-a-dire que je m’accrochais aux mailles, et que je me mis a descendre, dans l’espoir que je pourrais passer par-dessous en plongeant. Arrivé au ras de l’eau, je fus heurté de nouveau par les cadavres. Mais je fusse passé a travers une légion de fantômes d’enfer. Je sentais ma gorge en feu et mes cheveux se hérisser sur ma tete ; j’avais une soif a vider un tonneau ; mais, la seule pensée de m’humecter seulement les levres avec cette eau ou les cadavres avaient dansé toute la nuit me donnait d’insupportables nausées. Enfin, comprenant que la folie allait me gagner si je ne sortais au plus tôt, je me laissai glisser parmi les cadavres. Et alors, oh ! alors, je compris pourquoi les cadavres ne s’en allaient pas, pourquoi ils ne plongeaient pas !… Lorsque j’eus de l’eau jusqu’aux épaules, je sentis avec mes pieds que, de toutes parts, le treillis de fer se rejoignait dans l’eau et que cela formait comme le fond d’une bouteille !… Pas moyen de sortir par en haut ! Pas moyen de sortir par en bas !… Je me hissai le long des mailles de fer pour éviter l’attouchement des cadavres, et, accroché a une certaine hauteur, je m’arretai, et j’eus la pleine horreur de ma situation : j’étais destiné a mourir lentement dans ce puits de fer !…

– C’est horrible ! dit Charles en frémissant.

– Justement. Comme vous dites, c’était horrible, et je voudrais bien voir la figure que ferait Mme Fausta si elle se trouvait dans une situation pareille… Je n’avais plus de souffle, plus de pensée, plus rien en moi qu’une sorte de sentiment de vertige, si bien qu’apres quelques heures je pris la résolution de grimper jusqu’en haut et de frapper au plancher jusqu’a ce qu’on m’entendit, jusqu’a ce qu’on achevât de me tuer !

– Et comment etes-vous sorti ? demanda Charles avec une sorte d’avidité.

Pardaillan se mit a rire et répondit :

– C’est bien simple ; je suis sorti avec les cadavres.

– Avec les cadavres !… Oh ! mon ami, je vous écoute ; et il me semble entendre le récit d’un reve fantastique, d’un hideux cauchemar !

– C’est a peu pres l’effet que cela me produit a moi-meme, dit Pardaillan. Je n’y pensais plus, aux cadavres ! Heureusement, Fausta y pensait, elle ! Sans doute, cela ne devait pas lui etre fort agréable de dormir au-dessus de ces morts. Pour cette raison, ou pour d’autres, il est certain que si les morts étaient prisonniers dans la nasse, Fausta devait avoir la pensée de leur rendre la liberté. Et comment rendre libres ces cadavres prisonniers ? En les repechant l’un apres l’autre ? Non, non ! Fausta est la femme des combinaisons simples ! Pour délivrer les morts, il n’y avait qu’a les laisser partir au fil de l’eau !

Pardaillan se mit a rire, puis jeta a l’extérieur un coup d’oil inquiet.

– Il ne faut pas manquer la sortie de notre homme, dit-il.

– L’homme qui est entré la, dans cet hôtel ?

– Oui, il prend les derniers ordres de la belle Fausta… Donc, comme je vous l’ai dit, j’étais, depuis plusieurs heures, accroché au treillis de fer, a demi assis sur une poutre, et je luttais contre les pensées de folie, lorsque j’entendis au-dessus de moi une sorte de grincement ; et en meme temps, de l’autre côté du treillis, je vis une chose que je n’avais pas remarquée encore : une corde !… et cette corde montait ! D’en haut, on la tirait. Levant les yeux, je vis qu’elle passait a travers un trou pratiqué dans le plancher. Alors, d’un coup d’oil, je suivis la corde de haut en bas, et je fus a l’instant meme rassuré… En effet, monseigneur, la corde soulevait un pan, un carré de treillis qui se rabattait en haut, et laissait béante, dans l’eau, une large ouverture. Dans le meme instant, je vis les cadavres qui s’en allaient en se bousculant comme s’ils eussent eu hâte de sortir. Au bout de deux minutes ils étaient tous partis entraînés par le fleuve. Je pense que vous devinez le reste…

Pardaillan avala un grand gobelet de vin et ajouta :

– Je fis comme eux… voila tout !

– Voila tout ! murmura Charles tout pâle.

– Je fis ce que n’importe qui eut fait a ma place ; je descendis… non : Je me laissai tomber dans l’eau, je franchis l’ouverture d’une brassée frénétique, et me trouvai hors de la nasse. Dix minutes plus tard, j’abordais au point ou sont commencés les travaux du nouveau pont [3]

Un long silence suivit ces paroles… Charles ne pouvait digérer la simplicité avec laquelle Pardaillan lui avait fait ce récit d’horreur, et considérait son compagnon avec une sorte d’effroi. La servante s’était endormie au coin de l’âtre ou elle avait commencé a filer une quenouille, assoupie par le ronflement ouaté de son rouet et le murmure des voix de ces deux étrangers. Le chevalier sifflotait entre ses dents, et regardait toujours par la fenetre.

– Il est temps de sortir, dit-il enfin. Eh ! la belle enfant !

La servante se réveilla en sursaut et vint a l’appel.

– Dites-moi, mon camarade et moi, nous voudrions prendre l’air avant de nous coucher dans la chambre hospitaliere que vous nous offrez. Comment ferons-nous pour rentrer ? Je dis : rentrer sans frapper, ni réveiller personne…

– Dame ! mon digne gentilhomme, vous passerez par les écuries, que je laisserai ouvertes ; et une fois dans la cour, vous n’aurez qu’a monter l’escalier de bois qui est a l’intérieur.

Pardaillan s’était sans doute rendu compte de la disposition des lieux, car il approuva d’un signe de tete, s’enveloppa de son manteau et, suivi de Charles, sortit par la porte de l’auberge qui, aussitôt, se referma derriere eux. Dans la rue, ou plutôt dans la ruelle étroite et tortueuse ou ils se trouvaient, Pardaillan fit une dizaine de pas, puis s’arreta dans un renfoncement.

– Attendons ici, murmura-t-il ; notre homme ne saurait tarder a sortir.

– Qui est-ce ? demanda Charles pour la deuxieme fois.

– Vous ne l’avez pas reconnu ?… C’est le moine ! C’est Jacques Clément ! C’est l’homme qui, a l’auberge du Pressoir de fer, était assis pres de nous et nous écoutait…

– L’homme qui a dit qu’il vous vengerait en se vengeant…

– Oui : de Catherine de Médicis !…

– Qu’il se vengerait en frappant la vieille reine au cour !…

– C’est-a-dire en assassinant son fils Henri III, dit froidement le chevalier. Qu’avez-vous a frissonner ainsi, monseigneur ?

– – Pardaillan ! fit le jeune duc, ceci est affreux.

– Eh quoi ! vous vous plaignez ! Songez que votre pere a été poussé au désespoir, a la folie, a la mort par trois etres qui étaient : sa mere Catherine, son frere le duc d’Anjou, aujourd’hui roi de France, et enfin monseigneur le duc de Guise ! Le hasard veut qu’un homme, un de ces etres que la fatalité marque des leur enfance, se trouve et qu’il vous épargne la besogne ! Vous voulez, vous cherchez un terrible châtiment contre le roi ?

En parlant ainsi, Pardaillan cherchait a étudier le visage de Charles.

– Oui, dit celui-ci. J’ai toujours pensé que mon oncle Henri de France tomberait un jour sous la morsure imprévue de l’une de ces douleurs qu’il a semées sur la route de sa vie. Mais si cela dépend de moi, Pardaillan, Jacques Clément ne frappera pas le roi. Ce n’est pas cela que je voulais !…

– Ainsi, monseigneur, si vous le pouvez, vous arreterez le bras du moine ?

– Je l’arreterai, dit Charles sourdement.

Pardaillan hocha la tete, et, dans l’ombre, ses yeux brillerent d’une malicieuse satisfaction.

– Allons ! murmura-t-il, Guise n’est pas encore roi de France !

– Que voulez-vous dire ? balbutia le duc d’Angouleme.

Pardaillan saisit le bras du jeune homme, qu’il serra fortement. D’un signe, il lui montra la porte de l’hôtel qui s’ouvrait a ce moment, livrant passage a un moine encapuchonné qui sortit, et lentement s’avançait vers eux.

– Je veux dire, reprit-il froidement, que vous tenez en ce moment le sort du royaume et de la chrétienté dans vos mains, monseigneur. Voyez cet homme qui vient a nous. S’il passe, il marche au meurtre… demain, votre oncle Henri III est poignardé, demain le duc de Guise est roi… Monseigneur, voici la destinée qui passe ! Un geste de vous, et la fortune du monde est changée… Mais je vous laisse faire et je regarde… Faites ou ne faites pas le geste !

Le moine arrivait a leur hauteur. Pardaillan se renfonça contre le mur et se croisa les bras. Le moine passait… Charles d’Angouleme eut un long frémissement, puis, secouant tout a coup la tete comme pour rejeter des objections, il fit deux pas rapides, posa sa main sur l’épaule de l’homme et dit :

Hé la ! sire moine, deux mots, s’il vous plaît !…

Pardaillan eut un rire silencieux et songea :

– Dormez en paix, roi de France ! Le fils de Marie Touchet veille sur vous !…

Le moine s’était arreté, avait relevé sa tete penchée, et avec cet étonnement dédaigneux de l’homme qui se sait protégé par les destins supérieurs et que rien ne peut empecher d’arriver au but fatal, disait :

– Que me voulez-vous ? Si vous en voulez a ma bourse, je vous préviens que je ne porte rien sur moi qui puisse tenter la cupidité du plus misérable truand. Si vous en voulez a ma vie, je vous préviens que vous vous attaquez a une chose qui n’est ni a moi, ni a vous, ni a personne.

– Je n’en veux ni a votre bourse ni a votre vie, dit le duc d’Angouleme. Je veux seulement vous prier de m’accorder quelques minutes d’entretien dans un lieu ou nous puissions a l’aise moi vous dire et vous écouter ce que j’ai a vous communiquer.

– Passez donc au large, gronda le moine de ce ton de glaciale et sinistre solennité qui semblait naturel chez lui. Passez au large, car cette nuit je ne puis avoir d’entretien qu’avec Dieu !…

Pardaillan, a ce moment, s’avança rapidement devant le moine qui se mettait en marche, et de sa voix la plus joyeuse s’écria :

– Eh quoi ! vous vous refusez donc a vous reposer un instant avec des amis, messire Jacques Clément ?

Le moine tressaillit ; une joie profonde détendit ses traits d’ivoire et colora son front ; son regard s’illumina ; il tendit la main.

– Le chevalier de Pardaillan ! fit-il d’une voix changée, humanisée par une sorte de tendresse.

Et monseigneur le duc d’Angouleme, dit Pardaillan.

– Deux victimes de la vieille Catherine et d’Hérode ! Deux qui se réjouiront de voir couler le sang du dernier des Valois sur les dalles de la cathédrale ! murmura Jacques Clément. Oui, parvenu au bout de ma route, je puis me reposer un instant parmi vous, car je renforcerai ma haine de vos deux haines…

– Venez donc, fit simplement le chevalier. Que diable, meme en temps de procession, un verre de vin n’a jamais fait peur a un moine !

Jacques Clément fit signe qu’il acceptait l’invitation, et tous trois se dirigerent vers la petite auberge close, aveugle et muette a cette heure. Mais comme l’avait promis la servante, il n’y eut qu’a pousser la porte des écuries voisines. Les écuries franchies, les trois hommes se trouverent dans la cour ; un escalier de bois grimpait extérieurement le long du mur et aboutissait a un balcon. La porte de la chambre s’ouvrait sur ce balcon. Quelques instants plus tard, ils étaient assis autour d’une table qu’éclairait une chandelle fumeuse et sur laquelle se trouvaient quelques bouteilles d’un certain vin tres estimé dans tout le pays et qui se récoltait sur les bords de la Loire, autour de Beaugency.

Pardaillan remplit trois verres et vida le sien d’un trait. Jacques Clément posa ses levres sur les bords de son verre et le laissa presque plein : c’était un buveur d’eau… Cependant, ses yeux pâles étaient animés d’une espece de cordialité rayonnante.

– Ce vin réchauffe le cour, dit-il. Mais bien plus encore mon cour se dilate pres d’un ami tel que vous, chevalier. Vous le dirai-je ? Dans ma triste vie, dans mes moments de désespoir, quand je me sentais si seul au monde, c’est a vous que je songeais. Peut-etre ne s’est-il pas passé une journée sans que votre sourire que j’évoquais ne soit venu me consoler. Moi qui ne portais dans mes souvenirs ni l’image d’une mere ni celle d’un pere, il me semblait que vous aviez été pour moi comme un grand frere, et je vous revoyais toujours tel que je vous vis jadis… Vous souvenez-vous du jour ou je fabriquais des aubépines en papier et ou vous vous etes arreté pres de moi ?

– Certes ! fit Pardaillan ému et assombri de redescendre ainsi tout a coup dans son passé.

– Vous m’avez encouragé… puis, je vous ai revu le jour terrible… le jour ou vous m’avez montré la tombe de ma mere ; et de ce jour-la, vos traits sont gravés dans mon cour… Savez-vous que vous avez a peine changé ? continua le moine en examinant affectueusement le chevalier ; ce sont toujours les memes yeux de bonté claire et d’audace, c’est toujours ce meme rayonnement de physionomie qui fait qu’il est impossible de vous oublier… Aussi, dans l’auberge du Pressoir de fer, je vous ai aussitôt reconnu, j’ai reconnu l’homme qui avait essayé de sauver ma mere.

Jacques Clément frissonna, saisit la main du chevalier, et ajouta d’une voix grave :

– Dans cette nuit qui est sans doute une des dernieres de ma vie, la derniere peut-etre, si pres de l’heure ou un événement terrible va s’accomplir, c’est une étrange rencontre que celle-ci ! C’est la volonté de Dieu que j’aie eu cette derniere joie de rencontrer le seul homme au monde qui soit pour moi toute la famille de mon cour !… Pardaillan, mon cour tremble, pleure et frissonne a évoquer celle que j’ai tant aimée et que jamais je ne connus ! Pardaillan, mon cour crie malheur a ceux qui ont tué ma mere ! Pardaillan, versez-moi de la joie et de la haine en me parlant une derniere fois de ma mere !…

– Oui, vous ne l’avez jamais connue, fit Pardaillan pensif ; et qui sait si de la ne vient pas cet amour que vous conservez a sa mémoire !

– Je sais ce que vous voulez dire, grommela le moine en pâlissant. Je vous dis que j’ai confessé l’une des femmes de la vieille Catherine ! Je vous dis que j’ai su toute la vie de ma mere… et ses crimes !

– Alice ne fut pas criminelle, dit gravement le chevalier. Elle fut malheureuse, voila tout !

– N’est-ce pas ? s’écria le moine radieux. N’est-ce pas que ce n’est pas a ma mere qu’incombent les fautes qu’elle commit ?…

– Certes !… La vieille Médicis fut seule coupable. Quant a votre mere, martyre d’un amour, prise dans l’alternative ou d’etre méprisée par l’homme qu’elle adorait ou de tuer ce meme homme, sa vie fut une admirable défense ! Ce qu’elle dépensa de force et d’esprit pour lutter contre Catherine n’est pas supposable. Ce qu’elle souffrit dépasse les châtiments les plus cruels… Elle repose en paix au fond du cimetiere des Innocents… Paix donc, paix et repos a cette mémoire !…

Pardaillan se découvrit d’un de ces gestes ou il y avait comme une inconsciente emphase. Le duc d’Angouleme frissonnant l’imita. Jacques Clément avait rabattu son capuchon et on l’entendait sangloter doucement. Ce fut une de ces scenes d’ou se dégagent de profondes et larges émotions.

– Pardaillan, reprit le moine au bout de quelques minutes, je comprends votre pensée. Vous ne voulez pas dire au fils ce que fut la mere, et vous ne voulez pas mentir. Ainsi, sur cette tombe du cimetiere des Innocents ou vous m’avez conduit par la main, c’est encore un regard de pitié que vous laissez tomber…

– Nulle femme au monde autant qu’Alice de Lux ne mérita la pitié, dit Pardaillan.

– Ne parlons donc plus de ce qu’elle fut. Mais vous pouvez tout au moins me dire comment vous essayâtes de la sauver…

Pardaillan secoua la tete.

– Le passé est mort, dit-il sourdement. Mort l’amour ! A vous comme moi, il reste le présent, c’est-a-dire la haine, et l’avenir, c’est-a-dire le châtiment des scélérats…

Jacques Clément se leva et laissa retomber son capuchon sur ses épaules. La tete pâle et maigre, éclairée par la flamme sombre des yeux, apparut dans la demi-lueur de la chandelle.

– Chevalier, dit-il d’une voix morne, vous me rappelez a la réalité terrible. Demain, ma mere sera vengée. Demain, la vieille Catherine connaîtra le désespoir sans issue. Demain, son fils bien-aimé tombera pour ne plus se relever d’entre les morts ! Demain, les décrets seront accomplis !

– Ainsi, vous voulez tuer le roi de France !

– C’est un secret entre moi, Dieu et deux de ses anges, dit Jacques Clément. Nul homme ne connaît ce secret. Mais plutôt que d’avoir pour vous l’ombre d’une défiance, je consentirais a mourir sans vengeance. Oui, chevalier, demain je tuerai le roi de France !… Demain, vous aussi serez vengé du mal que Catherine vous a fait ! Demain, vous aussi, duc d’Angouleme, fils de Charles IX, serez vengé du mal que Catherine et Henri ont fait a votre pere !… Priez donc pour moi, car toute priere pour le roi de France est désormais inutile…

Le moine demeura quelques instants pensif. Puis, comme il faisait un mouvement pour se retirer :

– Puisque vous avez tant fait que de nous confier ce secret, dit Pardaillan, achevez de nous instruire en nous disant comment vous comptez procéder…

– – Soit ! fit le moine apres avoir réfléchi. Je ne vois pas pourquoi je vous cacherais ces détails, a vous. Et puis cela vous permettra de suivre jusqu’au bout et de bien voir ; notre vengeance fait corps… Demain, donc, a neuf heures du matin, Valois recevra le duc de Guise en audience a l’hôtel de ville. Apres l’audience, il doit se rendre a la cathédrale. Je sais que le roi sera prévenu qu’un confesseur doit s’approcher de lui pour lui remettre indulgence pléniere de ses fautes. Ce confesseur viendra se mettre a ses côtés au moment ou il entrera dans la cathédrale. Ce confesseur, ce sera moi !…

Charles d’Angouleme frémit et demanda d’une voix rauque :

– Mais vous suivrez donc le roi pendant la procession ?…

– Non, répondit le moine : je l’attendrai a la porte de la cathédrale. Alors seulement je m’approcherai de lui, et quand il s’agenouillera… regardez bien alors… Valois s’agenouillera pour ne plus se relever.

Jacques Clément baissa la tete comme si le poids de sa pensée eut été trop lourde. Puis, d’une voix sourde, il répéta :

– Adieu, priez pour moi !…

Et se dirigea vers la porte. Charles se leva vivement pour s’élancer entre cette porte et le moine. Mais Pardaillan le retint de la main, et, au moment ou le moine ouvrait déja la porte :

– Jacques Clément, dit-il, j’ai un service a vous demander !…

Le moine s’arreta court, tressaillit, revint rapidement sur ses pas et, rayonnant d’une joie qui le faisait trembler, s’écria :

– – Aurais-je vraiment cet insigne bonheur de pouvoir etre utile avant de mourir ! Cette joie m’était-elle réservée de pouvoir, en mon dernier jour, acquitter un peu ma mere et moi ?… Parlez, chevalier… Vous avez parlé d’un service…

– Un grand, dit Pardaillan avec une simplicité qui avait on ne sait quoi de solennel ; voici : j’ai besoin qu’Henri III vive encore quelque temps… je vous demande la vie d’Henri de Valois, roi de France…

Jacques Clément devint livide. Il fut saisi d’un tremblement convulsif, et s’assit sur l’escabeau ou tout a l’heure il avait pris place.

– Vous avez besoin que Valois vive encore ? balbutia-t-il.

– Oui. Ma vie est liée a la vie de ce roi que vous voulez tuer. Et puisque Dieu, dites-vous, a voulu notre rencontre cette nuit, puisque c’est au fils d’Alice de Lux que je parle, je vous dis : « Clément… je te demande de me laisser vivre en laissant vivre Valois, roi de France !… »

– Que maudite soit l’heure présente ! haleta le moine.

– J’attends la réponse du fils d’Alice, dit Pardaillan avec une majesté qui fit trembler le duc d’Angouleme.

– Que maudite soit la minute ou je t’ai rencontré ! râla Jacques Clément.

Il grelottait. Ses dents claquaient. Il fixait sur Pardaillan des yeux hagards… Et si Pardaillan eut pu entendre la pensée de ce moine, voici ce qu’il eut entendu :

« La vie du roi ! Il me demande cela !… Mais alors… l’ange… l’ange d’amour… Mais elle va savoir ! Elle m’attend a minuit !… A minuit, j’aurai ma récompense terrestre de son amour !… Et Pardaillan me demande de renoncer a cela… a l’amour de Marie !… »

Comme Jacques Clément rugissait en lui-meme ces choses, minuit sonna lentement dans le grand silence de la ville endormie… Au premier coup, le moine se releva, frissonnant de fievre. Au sixieme coup, il joignit les mains et murmura :

– Grâce, Pardaillan !…

Pardaillan assistait avec un prodigieux étonnement a ce drame qu’il ne pouvait comprendre. Pourquoi Jacques Clément lui demandait-il grâce ? Que se passait-il dans les ténebres de cette âme ?… Le douzieme coup de minuit sonna.

Puis il y eut un long silence. Puis le moine se laissa tomber a genoux, baissa la tete. Puis, cette tete, il la redressa vers Pardaillan… elle était sublime d’angoisse, d’orgueil et de sacrifice. Et dans un souffle, il murmura :

– Le roi de France vivra !… Ô ma mere, c’est pour le chevalier de Pardaillan !…

Il tomba a la renverse et s’évanouit.

Je crois, dit Pardaillan, que ce moine vient de faire un acte héroique…

Et tous les deux s’empresserent de soigner Jacques Clément qui, au bout de quelques minutes, rouvrit les yeux, se releva et s’assit.

Si une expression de visage humain peut représenter le désespoir, la figure du moine avait cette expression-la a ce moment.

 


Chapitre 3 HENRI III (suite)

Le lendemain matin, le roi Henri III se réveilla de bonne heure dans la chambre qu’il occupait en l’hôtel de M. Cheverni, gouverneur de la Beauce. Il devait se rendre a neuf heures a l’hôtel de ville pour y recevoir, selon sa promesse, le duc de Guise et les députés de Paris.

M. de Cheverni, l’un des rares gouverneurs qui fussent demeurés fideles a la fortune chancelante de Valois, avait cédé son hôtel a Sa Majesté, se logeant lui-meme et les siens dans une simple maison bourgeoise. Il avait transformé son hôtel en une sorte de palais royal, qui avait pris tout a fait l’apparence d’un petit Louvre lorsque Crillon avait réussi a réunir six ou sept mille hommes d’armes qui constituaient maintenant toute l’armée de ce roi presque déchu.

Henri était parti de Paris en pleurant, et la mort dans l’âme. Mais lorsqu’il eut trouvé dans l’hôtel de ville de Chartres une députation de bourgeois venus pour le saluer, lorsqu’il eut vu l’installation que lui avait rapidement aménagée Cheverni, lorsqu’il eut enfin passé en revue les vieux et solides reîtres de Crillon, il commença a se dire que le métier de roi en exil ne serait peut-etre pas trop déplaisant.

Puis bientôt cette bonne impression s’était effacée a son tour. Le Louvre et ses fetes perpétuelles lui manquaient. Il avait beau se distraire en procession, les mascarades lui faisaient défaut. Henri III menait donc a Chartres une existence des plus tristes et des plus monotones.

Plus d’une fois la pensée lui vint de s’en retourner a Paris, de rentrer dans son Louvre et de dire aux Parisiens :

– – Me voila… tâchons de nous entendre !

Car il ne manquait nullement de courage. Mais ses intimes, comme Villequier, d’Épernon et d’O, ne manquaient pas de lui faire observer que la reine-mere était restée a Paris pour arranger la situation, et que le roi gâterait tout par un retour précipité.

Il ne manquait pas non plus de finesse, et savait a l’occasion se moquer agréablement de ses ennemis : il l’avait prouvé en maintes circonstances, et une fois de plus, la veille, devant la cathédrale.

Ce matin-la, donc, le roi se leva fort joyeux, et avant de faire entrer la petite cour qu’il s’était composée, passa dans l’appartement voisin, ou Catherine de Médicis, arrivée depuis huit jours, lui avait fait dire qu’elle l’attendait.

Henri avait ruminé une partie de la nuit sur la réponse qu’il ferait aux Parisiens. Il entra gaiement chez sa mere, et l’embrassa sur les deux joues, contre son habitude ; car Henri III, si prodigue de marques d’affection pour ses amis intimes, était aussi peu démonstratif que possible avec la vieille reine. Sous la filiale caresse, Catherine frémit de bonheur jusqu’au fond du cour. Sa bouche mince et serrée se détendit en un bon sourire ; ses yeux clairs et durs s’adoucirent, et une incroyable expression de tendresse s’étendit sur son visage : elle aimait son fils avec passion, et c’est sans doute uniquement pour le bonheur de ce fils qu’elle se couvrit de crimes.

– Mon fils, dit-elle avec une grande douceur, voila bien longtemps que vous n’aviez embrassé ainsi votre vieille mere…

– C’est que je suis bien content, madame, fit Henri en se jetant dans un fauteuil. C’est que voila bien longtemps que je n’avais éprouvé pareille joie, et je sais que c’est a vous que je dois cette joie… comme je vous dois tout ce qui m’est arrivé de meilleur dans la vie. Grâce a vous, ma mere, mes bons Parisiens veulent se réconcilier avec moi, et comme je ne vois pas d’obstacle a cette réconciliation, je veux etre a Paris sous deux jours et y faire une entrée dont il sera parlé, j’ose le dire… Car, que veulent les Parisiens ? Que je renvoie d’Épernon ? Eh bien je le renverrai ! Vous n’avez pas idée, madame, comme d’Épernon m’assomme depuis quelque temps…

– Ainsi, fit la vieille reine, vous pensez que c’est la tout ce que veulent les Parisiens ?…

– Eh ! par Notre-Dame ! que peuvent-ils vouloir de plus ?

Catherine de Médicis regarda son fils avec étonnement ; mais elle vit qu’il était sincere.

– Henri, dit-elle, si je vous disais tout ce que veut le peuple de Paris, tout ce qu’attend le peuple de France, si je vous disais ce qu’il y a au fond, tout au fond de la pensée des bourgeois, des artisans et des manants, je vous étonnerais ; j’étonnerais sans doute M. de Guise aussi, et j’étonnerais peut-etre ce peuple lui-meme. Si pres de la tombe, si loin déja des vanités du monde, j’ai jeté un regard plus clairvoyant sur l’univers, mais je ne vous dirai rien de tout cela, sire… car vous n’entendriez pas sans doute la langue que je parle… Je vous dirai simplement que le renvoi de d’Épernon est une bonne chose en soi, mais qu’il n’est qu’un pauvre morceau jeté a des loups dévorants. Par Notre-Dame, comme vous disiez tout a l’heure, je suis résolue a me défendre et a vous défendre. Tant que la vieille sera debout, Guise, Parisiens et huguenots auront du fil a retordre… Mon fils, écoutez-moi : vous ne pouvez retourner a Paris maintenant.

Henri III bondit. Il connaissait la profonde prudence de Catherine ; mais il savait aussi qu’elle était mortellement blessée dans son orgueil de reine et de mere, qu’elle préparait avec une dévorante ardeur la rentrée a Paris et le châtiment des Parisiens ; il savait enfin qu’elle était femme a braver tous les dangers. Pour qu’elle se fut décidée a parler ainsi, il fallait donc que le retour a Paris fut réellement impossible.

– Pourquoi, demanda-t-il avec une sourde irritation, pourquoi ne pourrais-je rentrer a Paris ? Ne suis-je donc pas le roi ?…

– Vous étiez le roi, mon fils, et vous etes sorti de Paris !…

– Soit, madame. C’est une faute que vous m’avez reprochée. Mais je suis décidé a la réparer : apres-demain matin je serai au Louvre…

– Apres-demain soir le trône de France sera donc vacant ! dit la reine-mere d’une voix terrible dans sa calme assurance.

– Qu’est-ce a dire ? balbutia Henri III en devenant livide.

– C’est-a-dire, mon fils, reprit Catherine en saisissant une de ses mains, qu’on veut vous attirer dans un piege et vous massacrer ! Vous, moi, mes amis… je vous le dis… Henri… C’est une Saint-Barthélémy qui se prépare ! Seulement, ce n’est pas contre les huguenots qu’elle doit se faire !…

Henri III s’écroula dans son fauteuil et essuya son front mouillé de sueur. Il se leva et se mit a arpenter la chambre en disant :

– Que faut-il faire, ma mere ?… Rester a Chartres devient de plus en plus difficile. Chartres était assez pres de Paris pour que je pusse m’y rendre d’un bond. Dans la terrible conjoncture que vous m’exposez, Chartres est trop pres de Paris !…

Et comme a son départ, comme au moment de sa fuite, le roi leva les bras au ciel et s’écria :

– Que faire ?… Ou aller ? Ou me réfugier ?…

– Calmez-vous, mon cher fils, dit la vieille reine. Chartres est trop pres ! eh bien, nous avons Blois…

– Ah ! ma mere, vous me sauvez…

– Blois avec son château imprenable, ou l’on soutiendrait au besoin un siege de dix ans !…

– Oui, oui !… Partons, ma mere, partons ! s’écria Henri.

Puis se frappant brusquement le front :

– Et ces gens qui sont la !… Ces misérables !… Ce Guise imposteur !… Oh ! je ne veux pas les voir ! Qu’ils s’en aillent !… Je vais…

– Vous allez, mon fils, vous rendre a l’hôtel de ville comme c’est convenu, interrompit Catherine. Vous aurez votre air le plus confiant pour écouter les doléances des bourgeois de Paris. Et quand vous verrez Guise triomphant, quand déja il croira vous tenir, alors vous lui déchargerez le coup que je lui ai préparé… Pas de réponse ! Le silence ! Un mot : un seul !… Et ce mot… ce mot qui sera l’écrasement de Guise vous ramenera le royaume presque tout entier…

– Dites ! dites ! ma mere… Quel sera ce mot que je devrai prononcer ?…

– Le voici : « Le roi convoque les états généraux a Blois !… » Les états généraux ! Comprenez-vous ? Guise n’est plus rien ! Les Parisiens ne sont plus rien ! Le roi discute avec les ordres assemblés… sans compter que nous gagnons du temps, ajouta Catherine avec un mince soupir.

Henri III respira bruyamment et éclata de rire.

– Pardieu ! fit-il, le tour est bien joué… Oui, vous avez raison, madame ! Les états généraux arrangent tout ! En les convoquant, je détruis la puissance de Guise, puisque je discute directement avec mon peuple, et je deviens l’ami, le pere de mon peuple, puisque je consens a discuter avec lui !

Catherine hocha doucement la tete, et dit en souriant :

– Allez donc, mon fils, allez porter ce coup a Guise… Et quant a celui qu’on voulait vous porter, a vous, des ce soir mes espions auront achevé de me renseigner. En attendant, que pas une ombre de défiance ne semble descendre sur votre front… Allez a l’hôtel de ville, puis faites votre procession, comme si rien ne vous menaçait… Allez, mon fils, votre mere veille sur vous !…

Henri embrassa de nouveau sa mere en lui disant :

– Je vous ai parfaitement comprise, madame…

Et il regagna son appartement ou toutes portes ayant été ouvertes, les courtisans et les familiers entrerent aussitôt en daubant sur Guise et la grande procession des Parisiens.

– Sire, murmurait d’Épernon, si Votre Majesté voulait…

– Quoi donc, duc ?…

– Quel beau coup de filet ce serait !… Vous n’avez qu’a donner l’ordre a Crillon de fermer les portes de la ville ; moi je me charge du reste.

D’Épernon l’eut fait comme il le disait. Cet enragé de jouissances, ce fou furieux du luxe, ce seigneur qui dépensait plus d’argent que le roi était l’homme des entreprises extraordinaires, des coups d’audace et des aventures téméraires. Sa bravoure était aussi étonnante que son bonheur a se tirer des plus mauvais pas. Plus tard, poursuivi, traqué, sur le point d’etre arreté, il se jeta dans Angouleme. La ville se révolta contre lui et voulut le massacrer : seul dans une chambre ou il s’était barricadé, d’Épernon soutint un siege de trente heures, tua ou blessa une centaine des assaillants et finit par sortir sain et sauf de cette algarade. Tel était l’homme qui conseillait a Henri III ce qu’il appelait un beau coup de filet, c’est-a-dire de passer au fil de l’épée tout ce qui était venu de Paris a Chartres, depuis Guise jusqu’a Joyeuse.

Mais Henri III était bien le fils de Catherine, et comme il le disait, il l’avait parfaitement comprise : s’il ne reculait pas devant un coup d’épée a donner ou a recevoir, la ruse lui semblait la meilleure des armes. Il fit donc la sourde oreille, donna l’ordre de porter douze cierges a Notre-Dame de Chartres pour la mettre dans ses intérets, puis déclara qu’il était temps de se rendre a l’hôtel de ville.

D’Épernon haussa les épaules et murmura a l’oreille de Crillon :

– Vous verrez que le roi nous laissera tous égorger quelque jour. Compere, pretez-moi cinquante de vos arquebusiers, et je rétablis l’ordre, moi ! Le roi fera semblant d’etre furieux, mais il sera sauvé, et nous aussi.

Crillon hésita une seconde.

– Allons, brave Crillon, dit a ce moment le roi, en route !

Crillon tira son épée et cria :

– Les gardes de Sa Majesté !…

Et d’un regard, il fit comprendre au duc d’Épernon qu’il n’était, lui, qu’un soldat esclave de la consigne. Dix minutes plus tard, le roi entouré de ses gentilshommes marchait a l’hôtel de ville dans une double haie de soldats que Crillon avait disposés le long du chemin. Derriere chaque haie, la foule silencieuse et presque hostile regardait ; les fenetres étaient noires de monde. Pas un vivat, pas un cri. C’était sinistre.

– D’O, fit d’Épernon qui marchait derriere le roi, dis-moi, que sens-tu ?

D’O renifla et répondit :

– Je sens ce nouveau parfum que Ruggieri a composé pour Sa Majesté et qui est bien la plus suave odeur que j’aie jamais eue dans le nez. Ruggieri est un grand homme, n’est-ce pas, sire ?

Le roi sourit et secoua son manteau comme pour faire exhaler de ses plis le parfum dont il était imprégné.

– Et moi, reprit d’Épernon, je sens la trahison !

Henri III pâlit, mais se redressa et appuya sa main sur son épée, comme pour dire : « S’il y a trahison, nous en découdrons, voila tout. » Mais la route s’acheva sans le moindre incident, et le roi étant entré a l’hôtel de ville, prit place sur un trône qui lui avait été élevé dans la grande salle. Ses courtisans se rangerent a ses côtés. Crillon disposa ses gens de façon a etre pret a tout événement ! Puis Henri III donna l’ordre d’introduire la députation des Parisiens.

Il semblait que Guise eut compris les soupçons et eut voulu rassurer completement le roi. En effet, ce n’était pas a l’hôtel de ville que devait se jouer le drame combiné par Fausta : c’était dans la cathédrale que Jacques Clément devait frapper Henri III. Guise avait donc rassemblé hors des murs tout ce qu’il avait de gens en état de se battre, ligueurs et gentilshommes. Aussitôt apres la réception, il devait les rejoindre et attendre le signal : douze coups de la grosse cloche devaient signifier que le roi était mort ; six coups que Jacques Clément avait manqué son attaque.

Le chef de la Ligue entra donc accompagné seulement de quelques bourgeois que conduisait Maineville. A l’aspect de cette si faible troupe, le roi respira, d’Épernon se mit a ricaner. Les courtisans l’imiterent. Guise traversa la salle dans toute sa longueur. Il était calme et grave. Il marchait avec cette sorte de majesté rude qui lui était particuliere. Parvenu devant le trône, il s’inclina profondément.

– Mon cousin, dit gracieusement le roi, il paraît que quelque sujet de discorde s’est élevé entre mes bons Parisiens et moi. On m’affirme que vous avez bien voulu recueillir les plaintes de mes sujets pour me les apporter. Parlez donc hardiment, et soyez sur que je suis résolu a donner pleine satisfaction a toute plainte. Car c’est le premier devoir du roi de s’éclairer sur les besoins de son peuple.

– Oui, sire, répondit Guise, mais c’est aussi le premier devoir de la noblesse de soutenir le roi… le premier gentilhomme du royaume. C’est pourquoi, sire, je suis resté a Paris pour représenter aux bourgeois combien il était nécessaire de rétablir une paix durable entre le roi et ses sujets. La se borne mon rôle. Et quant aux plaintes des Parisiens, je n’ai pas eu a les recueillir. Je n’ai pas a vous les apporter. Si j’ai eu le bonheur de décider les Parisiens a se réconcilier avec Votre Majesté, il ne m’appartient pas de connaître sur quelles bases doit se faire la paix…

Ces paroles a la fois modestes et fieres produisirent un excellent effet sur la plupart des gentilshommes qui entouraient le roi. Mais d’Épernon continua a sourire et Henri III demeura impassible.

– Sire, continua le duc de Guise, voici les députés du corps de ville. Ils vous diront, si cela plaît a Votre Majesté, quels sont les désirs de votre peuple.

Les députés s’inclinerent en signe d’assentiment. Et le roi prononça :

– Parlez, messieurs : je suis pret a vous entendre.

Alors, du groupe des bourgeois, se détacha un homme qu’Henri III reconnut aussitôt.

– Est-ce vous, monsieur de Maineville, qui parlerez au nom des Parisiens ?

C’était Maineville, en effet. Et sa présence a cette conférence est le seul acte politique que l’on connaisse de cet homme, plus habitué a manier l’épée ou la dague que la parole. Il s’inclina et dit :

– Si Votre Majesté y consent, c’est moi qui parlerai.

– Faites, monsieur.

Maineville, alors, se redressa.

– Sire, dit-il, la requete que je vais avoir l’honneur de vous soumettre est adressée a Votre Majesté par MM. les cardinaux, princes, seigneurs et députés de la ville de Paris et autres villes catholiques, associés et unis pour la défense de la religion.

Le roi tressaillit. Car ces paroles élargissaient soudain la dispute et contenaient une menace. Il ne s’agissait plus de quelques doléances des Parisiens. C’était tout le royaume, prélats, seigneurs et peuple, qui parlait par la voix de Maineville.

– Voyons la requete, dit le roi d’un ton bref.

– Sire, reprit Maineville, lesdits associés dont j’ai l’insigne honneur d’etre ici le représentant, ont décidé et décident de supplier Votre Majesté :

« Premierement, d’éloigner M. le duc d’Épernon comme fauteur d’hérésie, perturbateur et dilapidateur de finances. »

D’Épernon éclata de rire.

– Sire, dit-il, faut-il partir tout de suite ?…

Il se fit un silence terrible. Le roi eut un pâle sourire, tourna a demi la tete vers d’Épernon et dit :

– Comme il vous plaira, monsieur le duc…

A ces mots, d’Épernon devint livide, Guise regarda le roi avec stupéfaction, et les bourgeois députés crierent :

– Vive le roi !

Pâle de rage, d’Épernon saisissait déja son épée, et il allait se livrer a quelque acte de folie, lorsqu’il vit le regard du roi fixé sur lui, avec le meme sourire. Il comprit ou crut comprendre qu’Henri III jouait la comédie, et se croisant les bras :

– Sire, dit-il, je m’en irai, non pas quand il me plaira ni quand il plaira aux bourgeois de Paris, mais quand Votre Majesté, pour prix de mes services et du sang versé pour elle, m’en donnera l’ordre. En attendant, je reste !

Et il rendit au duc de Guise regard pour regard. Et ces deux regards mortels se croiserent avec un flamboiement d’acier.

– Continuez, monsieur de Maineville, dit le roi.

– Lesdits cardinaux, princes, seigneurs et députés supplient Votre Majesté :

« Deuxiemement, de marcher de votre personne contre les hérétiques de Guyenne et d’envoyer M. le duc de Mayenne contre ceux du Dauphiné ; Sa Majesté la reine-mere tiendrait Paris en repos pendant l’absence du roi.

« Troisiemement, d’ôter au sieur d’O tout gouvernement ou commandement dans la ville de Paris.

« Quatriemement, d’approuver les élections des nouveaux échevins et prévôts qui ont été faites tant a Paris qu’en diverses villes.

« Cinquiemement, de rentrer en votre dite ville de Paris, et de tenir tous gens de guerre éloignés de la capitale d’au moins douze lieues. »

Maineville se tut : son rôle était terminé.

Les députés, les gentilshommes du roi et jusqu’aux soldats de garde attendaient avec un frémissement d’impatience la réponse d’Henri III. De cette réponse, en effet, devait sortir la paix ou la guerre civile. Quant a Guise, il semblait indifférent. Il l’était en effet : pour lui, toute cette scene était simplement destinée a en préparer une autre. Et tandis que chacun le croyait absorbé dans l’attente, lui disait :

« Maintenant le moine se prépare… Dans une heure, le roi sera mort !… »

Tout a coup le roi se redressa dans son fauteuil et jeta sur cette assemblée ce coup d’oil froid et vitreux qu’il tenait de sa mere :

– Monsieur de Maineville, dit-il lentement d’une voix claire, et vous, messieurs les bourgeois de Paris, et vous, mon cousin de Guise, écoutez-moi. Ce qui vient de nous etre exposé ne touche pas seulement aux divisions qui ont si malheureusement éclaté entre nous et notre bonne ville de Paris. Puisque ce sont les cardinaux, les princes, seigneurs et députés des villes catholiques qui me parlent, c’est tout le royaume qui fait entendre sa voix. En ce cas, il ne sied pas que je réponde ici : c’est devant tout le royaume que le roi doit sa franche réponse…

Ici Henri III prit un temps, comme pour mieux porter a Guise le coup qu’avait préparé Catherine :

– C’est en présence des députés des trois ordres que nous devons parler, reprit le roi d’une voix plus forte.

Un frémissement de joie parcourut les bourgeois.

– Messieurs, veuillez donc porter, en attendant, cette réponse, la seule qui soit digne de nous et de notre peuple ; le roi assemblera les états généraux…

Un tonnerre d’applaudissements éclata, roula dans la salle et se propagea au dehors, ou la nouvelle se répandit avec une foudroyante rapidité : le roi consent a réunir les états généraux !… Guise avait légerement souri. D’Épernon s’était incliné en signe d’admiration.

– Les états généraux, continua le roi, auront lieu dans notre ville de Blois, et nous en fixons l’ouverture au quinzieme de septembre.

– Vive le roi ! répéterent les députés avec un sincere enthousiasme.

Et dans la ville, bourgeois de Chartres et pénitents de Paris reprenaient ce cri, avec une sorte d’orgueil : la convocation des états généraux, c’était en effet une victoire qu’on n’eut osé espérer ; c’était la monarchie discutant directement avec la noblesse, le clergé, le peuple, les intérets du royaume…

Henri III, sur les conseils de sa mere, s’étant avisé de proclamer la convocation des états généraux, changea la tempete en bonace ; la discussion se trouva arretée net, la séance fut levée, tout fut renvoyé aux états généraux, et le roi se prépara a se rendre en procession a la cathédrale.

Dans la rue, les bourgeois de Chartres se rangerent, des cierges a la main ; les moines et pénitents venus de Paris se formerent en rangs. Mais les ligueurs qui étaient venus armés n’étaient pas la. Ou étaient-ils ? Bientôt on vit apparaître Henri III, qui ayant quitté son pourpoint de soie, son mantelet de satin, sa toque ornée de diamants, s’avançait nu-tete, pieds nus et revetu d’une longue chemise de toile grossiere. Il portait le chapelet autour du cou et tenait un grand cierge a la main. Il n’était Pas entouré de gens d’armes, ni de gentilshommes, mais il marchait seul dans un vaste espace vide ; a quelques pas derriere lui, venaient deux moines soigneusement encapuchonnés.

Hors des murs, Mayenne et le cardinal de Guise attendaient. Ils avaient réuni la trois ou quatre cents ligueurs bien armés. Dans une plaine, l’armée de Crillon était au repos, et Mayenne a cheval essayait de dénombrer ces soldats en comptant les tentes.

Le duc de Guise arriva au moment ou toutes les cloches de la ville se mettaient a carillonner, c’est-a-dire au moment ou la procession se mettait en marche. Le cardinal l’interrogea du regard.

– Eh bien, fit le duc en haussant les épaules, il convoque les états généraux pour le 15 de septembre, a Blois.

Oh ! oh ! dit le cardinal, voila qui pourrait bien sauver Valois si…

– Si sa destinée ne devait s’accomplir aujourd’hui meme, dans quelques minutes, dit Guise froidement.

– Comment saurons-nous la chose ? reprit le cardinal en palpitant, tandis que Mayenne roulait de gros yeux vers le camp de Crillon…

– La grosse cloche sonnera douze coups… Six coups voudront dire que le coup est manqué… mais il ne peut manquer !…

Et Guise ne put s’empecher de frissonner a la pensée qui l’agitait.

– Je l’ai vu, reprit-il d’une voix basse, je l’ai vu se mettre en route. Il ne prend nulle précaution. Il est vetu d’un sac. Derriere lui se trouve notre sour Marie, et pres d’elle, marche l’intrépide Fausta… Elles sont habillées en capucins. Elles seront la pour soutenir le courage du moine si par hasard il tremblait a la derniere minute… Je vous le dis, Henri de Valois va mourir !…

– Et Crillon ? demanda Mayenne en étendant le bras vers les troupes royales.

– Crillon ! Il est dévoué jusqu’a la mort, mais il ne saurait l’etre au-dela de la mort ! Lorsque Valois sera tombé, que voulez-vous qu’il fasse ? A qui obéira-t-il ? C’est lui-meme qui viendra me donner assurance de fidélité… et me présentera a ses troupes… Fausta a tout prévu… Attendons !

– Attendons ! fit Mayenne paisiblement.

– Oh ! s’écria a ce moment le cardinal, voici les cloches qui se taisent… le roi est a la cathédrale… c’est la minute tragique…

Et tout trois, penchés sur l’encolure de leurs chevaux, écouterent ce grand silence frissonnant qui venait de la ville. Une indicible angoisse les étreignait.

Quelques minutes se passerent… Les trois freres se regardaient… La grosse cloche de la cathédrale se taisait…

– Approchons-nous du camp royal, dit Guise pour échapper a cette impression de terrible attente qui lui serrait la gorge…

A ce moment, dans le silence de la campagne, une sorte de mugissement aux larges et profondes sonorités s’épandit dans les airs… c’était le premier coup de la grosse cloche de la cathédrale !… Les trois freres demeurerent pétrifiés. Le duc de Guise eut ce meme tressaillement funebre, violent, remuant l’etre jusqu’au plus profond des entrailles, ce tressaillement qu’il avait eu jadis, dans la nuit formidable, lorsque la cloche de Saint-Germain-l’Auxerrois avait donné le signal de la grande extermination.

– Un ! murmura le cardinal en tourmentant le manche de sa dague.

– Deux ! fit Mayenne dont les yeux s’exorbitaient.

– Trois !… quatre !… cinq !… comptait le cardinal, livide.

– Six ! grommela le duc de Guise. Attention !…

Et alors une espece de gémissement râla dans sa gorge ; le cardinal baissa la tete, Mayenne grommela entre les dents un furieux juron… Et tous les trois se regardant encore, virent qu’ils avaient des visages convulsés de criminels qui ont peur !…

Le septieme coup ne sonnait pas !… La grosse cloche se taisait !… Le sourd mugissement du sixieme et dernier coup haletait dans l’espace en s’affaiblissant de plus en plus, et bientôt il n’y eut plus dans la plaine qu’un lourd silence d’été…

Henri III n’était pas mort !… Le moine n’avait pas frappé !…

Pendant pres d’une demi-heure encore, les Guises attendirent, muets, terribles, immobiles et livides. Enfin, le cardinal éclata d’un rire étrange et dit :

– Allons-nous-en. C’est fini !…

– C’est a recommencer ! gronda Mayenne.

Le duc de Guise se tourna vers la ville de Chartres et tendit son poing comme Henri III s’était tourné vers Paris, comme il avait tendu le poing a Paris !…

– A recommencer ! bégaya-t-il d’une voix étranglée par la fureur. Oui ! a recommencer !… Par le sang de mon pere ! Valois, tu nous as donné rendez-vous a Blois !… Eh bien ! nous irons ! Prends garde ! Car cette fois, ce n’est pas a la main d’un fou, d’un lâche moine que je confierai le poignard !

Il baissa la tete, et demeura pensif quelques minutes. Puis les veines de ses tempes se dégonflerent ; ses yeux striés de fibrilles sanglantes reprirent leur éclat normal ; le souffle rauque qui soulevait sa poitrine s’apaisa.

– Mes freres, dit-il alors, c’est un immense malheur qui nous frappe…

– D’autant que la situation va changer, puisque Valois promet les états généraux ! dit le cardinal.

– Oui, et nous avons besoin de nous recueillir, d’examiner cette situation avec le courage et la froideur de gens dont la tete ne tient plus que par un miracle sur les épaules.

– Bah ! fit Mayenne, Paris sera toujours a nous !…

– C’est vrai ! Allez donc m’attendre au village de Latrape ou mes gentilshommes doivent me rejoindre. La nous saurons ce qui s’est passé, et nous pourrons alors parler de l’avenir avec plus de certitude.

Le cardinal et Mayenne firent un geste d’assentiment et, piquant leurs chevaux, s’éloignerent sur la route de Paris.

Guise s’avança sur les ligueurs, essayant de donner a son visage l’expression d’un triomphe qui était bien loin de sa pensée.

– Mes bons amis, dit-il, nous venons de décider Sa Majesté a un acte qui est plus qu’une grande victoire pour Paris : le roi promet d’assembler les états généraux…

– Vive le grand Henri !… hurlerent les ligueurs.

– Vive le roi ! reprit le duc avec une rage concentrée. Sa Majesté témoigne une bonne volonté pour laquelle nous lui devons toute notre reconnaissance. En une semblable et si heureuse conjoncture, mes bons amis, vous n’avez plus qu’a retourner paisiblement a Paris pour y préparer vos cahiers. Vous savez que je vous aiderai de tout mon cour, lorsqu’il s’agira de les présenter a Sa Majesté que Dieu garde !…

Et soulevant son chapeau, il cria pour la deuxieme fois :

– Vive le roi !…

– Vive Lorraine ! Vive le pilier de l’Église ! vociférerent avec frénésie les ligueurs.

Mais déja le grand Henri avait mis son cheval au petit galop et disparaissait vers le nord, laissant derriere lui cette ville de Chartres ou il était venu chercher une couronne.

Il était sombre. Bientôt, ce calme qu’il s’était imposé fondit comme la glace au soleil. La fureur se déchaîna en lui. Seul, pareil a un fugitif, il courait sur la route mal entretenue, espece de large sentier ou poussaient les herbes folles. Il labourait de coups d’éperon les flancs de son cheval. Et le pauvre animal, qui n’en pouvait mais, bondissait, hennissait de douleur. Au bout d’une heure de cette course folle, la bete s’abattit.

Guise, cavalier consommé, sauta, se retrouva sur ses pieds. Autour de lui, des vastes plaines montaient une paix profonde. L’infinie sérénité de la nature l’enveloppait. Et dans cette sérénité des choses, la colere de cet homme, de ce roi manqué, de cet audacieux qui n’osait pas, eut pu paraître pitoyable a quelque philosophe observateur.

Et ce qui le rongeait surtout, c’était de ne pas savoir pourquoi le moine n’avait pas frappé. La chose était si bien combinée !… Il avait fallu quelque miracle pour sauver Henri III.

– Mais qui avait fait le miracle ?…

– Oh ! ce moine ! rugit-il. Ce moine stupide et lâche ! S’il a eu peur, s’il a trahi, malheur a lui !… Et si quelqu’un l’a arreté au dernier moment… oh ! connaître ce quelqu’un pour le faire bruler a petit feu !…

Comme il parlait ainsi, une quinzaine de cavaliers apparurent a l’horizon et se rapprocherent de lui, rapidement. Bientôt il les distingua clairement : c’était une partie de ses gentilshommes qui le rejoignaient. A leur tete couraient Bussi-Leclerc, Maineville et Maurevert. En apercevant le duc de Guise a pied, debout pres de son cheval fourbu, ils s’arreterent.

L’un des gentilshommes mit pied a terre et céda sa monture au duc, qui aussitôt se mit en selle. Toute la troupe repartit en silence. Chacun de ces cavaliers voyait qu’une effrayante colere se déchaînait dans l’âme du maître et tous tremblaient, et nul n’osait lui adresser la parole, de crainte de recevoir les éclaboussures de cette colere.

Une heure plus tard, on rejoignit le duc de Mayenne et le cardinal. Alors seulement le duc de Guise interrogea ses familiers.

– Vous étiez a la cathédrale ; vous avez tout vu… que s’est-il passé ?… Le moine…

– Le moine n’est pas venu, monseigneur, dit Bussi-Leclerc.

– Il a trahi ! Je m’en doutais !… Il faut me trouver cet homme et…

– Le moine n’a pas trahi ! interrompit Bussi-Leclerc. Il est simplement arrivé que quelqu’un s’est emparé de lui cette nuit…

– Et l’a détenu prisonnier ! ajouta Maineville.

– Ce quelqu’un, gronda le duc d’une voix tremblante de rage, qui est-ce ?… Vous ne le savez pas ?… A quoi etes-vous bons, tous les trois ?

– Pardon, monseigneur, nous le savons parfaitement, puisque nous l’avons vu !

– Eh bien ?…

Maurevert s’avança alors, et avec un étrange sourire qui courait sur son visage livide, comme certains éclairs courent sur une nuée d’orage :

– Eh bien, monseigneur, c’est Pardaillan !