La Fausta - Michel Zévaco - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1908

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Opis ebooka La Fausta - Michel Zévaco

Nous sommes en 1573. Jean de Kervilliers, devenu monseigneur l'éveque prince Farnese, fait arreter Léonore, sa maîtresse, fille du baron de Montaigues, supplicié pendant la Saint Barthélémy. Alors que le bourreau lui passe la corde au coup, elle accouche d'une petite fille. Graciée par le Prévôt, elle est emmenée sans connaissance vers la prison. Devant les yeux du prince Farnese torturé par la situation, le voila pere et cependant homme d'église, la petite Violette est emportée par maître Claude, le bourreau...

Opinie o ebooku La Fausta - Michel Zévaco

Fragment ebooka La Fausta - Michel Zévaco

A Propos
Prologue
Chapitre 1 - VIOLETTE
Chapitre 2 - LA PLACE DE GREVE
Chapitre 3 - PARDAILLAN
Chapitre 4 - LE BOURREAU

A Propos Zévaco:

Zévaco s’installe a Paris a sa sortie de l’armée, en 1888. Il devient journaliste, puis secrétaire de rédaction a L’Egalité que dirige le socialiste révolutionnaire Jules Roques. Il se présente sans succes aux élections législatives de 1889 pour la Ligue socialiste de Roques: il fait a cette époque connaissance avec Louise Michel et croise également Aristide Bruant et Séverine. Il fera plusieurs séjours a la prison Sainte-Pélagie pour des articles libertaires, en pleine période d’attentats anarchistes. Il est condamné le 6 octobre 1892 par la cour d'assise de la Seine pour avoir déclaré dans une réunion publique a Paris : « Les bourgeois nous tuent par la faim ; volons, tuons, dynamitons, tous les moyens sont bons pour nous débarrasser de cette pourriture » Il abandonne le journalisme politique en 1900, apres avoir tenté de défendre Alfred Dreyfus. En meme temps, son retour vers le roman feuilleton avec Borgia! en 1900, publié dans le journal de Jean Jaures La Petite République socialiste est couronné de succes. Zévaco écrit plus de 1 400 feuilletons (dont, a partir de 1903, les 262 de La Fausta, qui met en scene le chevalier de Pardaillan) pour le journal de Jaures, jusqu’a décembre 1905, époque a laquelle il passe au Matin, dont il devient le feuilletonniste attitré avec Gaston Leroux. Entre 1906 et 1918, Le Matin publie en feuilletons neuf romans de Zévaco. Avant et apres sa mort paraissent dix volumes des aventures de Pardaillan pere et fils. La guerre se rapprochant de Pierrefonds, la famille Zévaco s’installe un peu plus a l’abri a Eaubonne (Val d’Oise) en 1917. Il meurt en aout 1918, sans doute d’un cancer. Source: Wikipedia

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Prologue

Décor : une nuit de printemps parfumée, mystérieuse et pure. Le parvis Notre-Dame. La cathédrale accroupie dans l’ombre comme un sphinx titanesque, et a l’autre bout, un seigneurial hôtel a façade sévere.

Au balcon gothique, sous la caresse des clartés astrales, une blanche apparition de charme et de grâce, pareille a une vierge vaporeuse détachée du vitrail.

Palpitante et radieuse, elle suit des yeux dans l’obscurité bleuâtre un élégant et fier gentilhomme qui s’éloigne.

Cette jeune fille, c’est Léonore, l’unique enfant du baron de Montaigues : l’ange de pitié finale qui, depuis la tragique journée de la Saint-Barthélemy ou le vieux huguenot fut supplicié — aveuglé des deux yeux ! — lui prodigue d’inépuisables consolations.

Et ce seigneur a qui elle jette l’adieu passionné de ces baisers, c’est le fastueux et noble duc Jean de Kervilliers :

Son amant !

Lentement, a regret, lorsqu’il a disparu, elle rentre, ferme le balcon, et, dans cette chambre ou ses rendez-vous nocturnes s’écoulent aussi rapides que les irréelles minutes d’un songe éblouissant, elle évoque le dernier épisode de son amour : il y a une heure, ici meme, suspendue au cou de Jean, elle a murmuré le plus émouvant et le plus redoutable des aveux… Elle va etre mere !

Comme elle a tremblé alors ! car le baron de Montaigues, l’aveugle, qui, a ce moment, dormait si paisible et confiant, ce pere qu’elle adore, quelle serait son agonie de honte ! Que ferait-il s’il apprenait…

Léonore a entrevu des catastrophes…

A son premier mot, Kervilliers est devenu livide… de bonheur sans doute ; car il l’a enlacée d’une plus ardente étreinte et a balbutié de formelles assurances ; le vieillard ne saura pas. La faute réparée a temps sera ignorée de tous. Demain, lui, Jean, parlera ! Demain, elle sera sa fiancée ! Dans peu de jours, sa femme !

Voila ce qui vient de se passer. Et maintenant qu’elle est seule dans ce réduit d’amour tout plein des souvenirs de l’amant, Léonore resplendit de félicité.

Elle est sure de Jean comme on l’est du soleil qui rayonne. Son sein se gonfle, son front s’alourdit d’extase. Et ne sachant a qui confier le trop-plein de ce bonheur qui déborde, elle le redit au cher petit qui dans quelques mois viendra au monde. Et elle sourit a l’avenir, a demain, a cet ineffable demain, qui…

Tout a coup, un fracas retentit ! Une vitre du balcon a sauté, une pierre enveloppée d’un papier roule sur le tapis !

Léonore demeure d’abord immobile de stupeur et d’effroi… Puis, elle se rassure.

Ce papier, alors, la fascine et l’attire. Un billet ! Oh ! Elle ne le lira pas ! Elle le rejettera aux ténebres d’ou il vient ! Elle se baisse, le saisit, hésite et…

Elle le déplie : C’en est fait, d’un trait elle l’a parcouru ! Alors, elle pâlit.

Le papier tombe de ses mains glacées, son regard se voile, son cour se serre, une plainte d’infinie détresse expire sur ses levres. Qu’a-t-elle lu ?… Voici :

« Monseigneur l’éveque prince Farnese, qui demain célébrera la Pâque dans Notre-Dame, est le seul qui puisse vous dire pourquoi Jean, duc de Kervilliers, ne vous épousera jamais… jamais ! »

Qui a jeté la pierre ? Un jaloux d’amour ? Un ennemi de race ? Simplement un envieux ? Qu’importe ! Le délateur est ici un comparse, un de ces etres obscurs qui rampent et font un geste que nul ne voit. Seulement, le geste seme la mort…

Et pendant que cet etre, quel qu’il soit, écoute et regarde, pendant que la fille de Montaigues se débat, aux prises avec le désespoir, le duc de Kervilliers, rentré chez lui, tombe a genoux devant un portrait de Léonore et sanglote :

— Qu’a-t-elle dit ? qu’elle va etre mere ? J’ai bien entendu ?… Perdue ! oh ! perdue !… Et moi !… Ah ! misérable ! pourquoi n’ai-je pas fui quand cette passion m’a mordu au cour ? Pourquoi ne suis-je pas mort, plutôt !… Dire qu’elle m’attend demain pour parler a son pere !… Que faire ? Que devenir ?… Fuir ! Fuir honteusement, lâchement… Fuir des demain !…

Au coup de la grand-messe de ce dimanche de Pâques 1573 Léonore entre dans cette cathédrale dont, fille de huguenots, elle n’a jamais franchi le seuil.

Ce sont des heures d’inoubliable torture qu’elle vient de vivre. Mille suppositions affolantes ont traversé son esprit éperdu. Jean est-il marié a une autre ?

L’éveque va lui répondre !

Dans l’église, elle s’arrete défaillante, consciente a peine de ce qu’elle fait. Sa raison flotte, son regard vacille… et soudain se fixe sur le maître-autel, la-bas, par-dela l’immense nef, tout au fond ou, dans la splendeur des cierges, environné d’étincelantes chasubles, couvert d’or, le prince Farnese, légat du pape, entonne le Kyrie.

Léonore se met en marche. Par de lents efforts, elle se fraye un passage. Mais quand enfin elle atteint le chour, elle est sans forces. Elle n’est plus soutenue que par l’idée fixe : attendre que la cérémonie finisse, interroger cet éveque, lui arracher son secret, savoir s’il est vrai que son Jean l’ait ainsi bafouée !

Dix pas, au plus, la séparent du prince-éveque. Tourné vers le tabernacle, il officie en des poses empreintes d’une solennelle dignité hiératique. Ah ! celui-la doit planer bien haut au-dessus des lâchetés humaines ! Celui-la ne mentira pas !

Et maintenant Léonore a peur.

Elle frissonne. L’approche de l’horrible réalité l’épouvante, elle se raccroche désespérément a son reve d’amour, elle veut garder une illusion quelques minutes encore, un reste d’espérance ; elle veut reculer, s’en aller, sortir… soudain la sonnette résonne pour l’élévation !

Tout se tait, tout se prosterne… Léonore est debout, haletante, si pâle qu’il semble que la mort l’ait touchée de son aile…

Monseigneur Farnese a saisi l’ostensoir, et flamboyant de sa majesté, il se retourne…

Une terrible secousse ébranle Léonore des pieds a la tete. Terreur et délire !… Cet éveque ! L’étrange jeunesse de ce visage de prélat !… Cette flamme des yeux !… Cette éclatante beauté !… Elle les connaît !… Elle les reconnaît !… Oh ! mais c’est…

Cet éveque !… Non ! L’hallucination est par trop insensée ! Il faut qu’elle s’assure, qu’elle voie de pres ! Hagarde, rapide, elle franchit la grille, s’élance… et alors !…

Un supreme élan la pousse. Pantelante, elle monte les degrés de l’autel ! Ses deux mains convulsives s’abattent sur les épaules de l’éveque foudroyé, anéanti, et un lamentable cri déchire le silence :

— Puissances du ciel ! Jean ! mon amant ! C’est toi ! C’est toi !…

Un geste de malédiction supreme !

Et Léonore inanimée tombe en travers des marches, aux pieds de l’éveque pétrifié, blanc comme un marbre.

Une tempete de rumeurs se déchaîne. Profanation ! Sacrilege ! On accourt. On se précipite sur Léonore, on la saisit.

Et tandis qu’on l’entraîne, qu’on l’emporte, qu’on la jette au fond d’un cachot, le prince Farnese, duc de Kervilliers, l’éveque, l’amant rugit dans sa conscience :

« Damné ! Maudit ! Je suis maudit ! »

Sur la place de Greve, dans la brumeuse matinée de novembre, un flot humain houle et roule autour d’un échafaudage de poutres grossieres. Contre le poteau central est assis un géant silencieux, semblable a quelque formidable cariatide de Michel-Ange : c’est maître Claude… le bourreau ! Ce sinistre squelette de madriers, c’est le gibet ! Et ce peuple accouru des quatre horizons de Paris est la pour voir mourir Léonore condamnée pour mensonge diabolique et calomnie hérésiarque envers l’éveque.

Le proces a duré six mois.

Le jour meme ou Léonore a été arretée dans Notre-Dame, le baron de Montaigues son pere s’est tué d’un coup de dague au cour. Présumé complice du scandale — affirme le tribunal — il a ainsi échappé a la justice des hommes.

Quant a l’accusée, a toutes les questions elle a répondu par des regards sans vie, de ces regards qui donnent le vertige comme les abîmes : l’âme est morte ; l’official n’aura qu’un corps a livrer au supplice.

Elle est condamnée… Elle va mourir !

Neuf heures sonnent. Le glas tinte. On entend le De profundis : c’est le cortege.

Les moines, les confréries, les pénitents qui psalmodient, le médecin-juré, les gens du guet, le grand prévôt…

Puis, soutenue par deux pretres, les cheveux épars, les pieds nus, la tete renversée sur l’épaule, c’est Léonore !

Et derriere elle, entourée d’inquisiteurs qui la surveillent, morne, vieilli, décomposé, marchant tout éveillé dans un reve funebre, lui ! l’amant !… Ordre implacable venu du Saint-Office de Rome : il faut que sa présence et son indifférence prouvent au monde que l’hérétique a menti en accusant un éveque au pied meme du trône de Dieu !

De profonds remous agitent la multitude : Léonore vient de s’arreter sous la potence.

Le prince Farnese ferme les paupieres et se raidit. Tous les fronts se découvrent…

Un long murmure de compassion fait onduler la surface de la Greve. Quoi ! si jeune et si belle, mourir de cette mort hideuse.

Soudain, tout s’immobilise dans un effrayant silence : le grand prévôt fait le signe fatal !

Le bourreau s’avance. Sa large main tombe sur l’épaule nue de la condamnée. Il l’empoigne, la traîne… Il va lui passer la corde au cou… l’instant est atroce…

A cette supreme seconde, Léonore, dans un spasme qui l’arrache a la monstrueuse étreinte, s’affaisse sur le sol, ses deux mains a ses flancs !… Et, coup sur coup, deux clameurs breves, stridentes, déchirantes font explosion sur ses levres crispées !…

Et toutes les meres présentes sur la Greve chancellent d’horreur… Car ces clameurs… Ah ! ce n’est pas la le gémissement du dernier instinct devant la mort ! C’est le cri sublime et terrible de la souffrance devant la création !

Cette femme qui va mourir, eh bien, oui ! la, sous la corde qui se balance, elle se débat dans les douleurs de l’enfantement !

Claude, le bourreau, recule ! Le médecin-juré s’élance, s’agenouille, tandis qu’une rafale de frémissements balaie la Greve ! Et lorsqu’il se releve enfin, le peuple, aux côtés de Léonore prostrée, inerte, évanouie, aperçoit un tout petit etre qui vagit, pleure, et vaguement tend ses pauvres menottes a cette foule immense comme pour dire :

— Mais je n’ai rien fait, moi !… Je suis innocent !… Laissez-moi vivre !…

— Une fille ! C’est une fille ! crie une femme.

La foule, tout autour de cette nouvelle-née si faible, si seule, demeure un instant pantelante. Puis, brusquement, la pitié déborde, éclate et gronde comme un fleuve qui roulerait des flots de détresse. Alors, c’est un orage d’émotion qui monte de la place ! on supplie, on menace, on crie grâce et miséricorde pour la mere ! Le grand prévôt hésite… puis, convaincu par l’immense compassion du peuple, il jette un ordre : la condamnée a vie sauve. Un délire souleve la multitude en acclamations ; des hommes pleurent, des femmes qui ne se connaissent pas s’embrassent. Léonore, sans connaissance, est emportée sur une civiere, et l’enfant…

L’enfant demeure ? La condamnée n’a pas le droit de nourrir sa fille en prison ! L’innocente créature est abandonnée a la merci publique : une heure durant, elle sera exposée la ou elle est née : sous le gibet ! La foule s’approche, les groupes défilent, et maintenant, c’est avec une crainte superstitieuse qu’on la contemple… pauvre toute petite qui attend qu’on lui fasse la charité d’une mere. Et tous et toutes la plaignent ; des larmes de pitié coulent de tous les yeux… mais personne n’ose l’adopter. Une fille d’hérétique, de criminelle, ce serait le malheur dans la maison !

Et Farnese ! Jean de Kervilliers ! Le pere ! Il est la, haletant, la sueur aux cheveux, dévorant des yeux cette chair de sa chair, courbé, enchaîné par l’effroyable obéissance a d’effroyables ordres supérieurs. Il veut prendre son enfant, l’emporter… il ne doit pas ! il ne peut pas ! Quoi ! la mere a été graciée… et la fille va donc mourir la ! Non ! oh ! non !… car voici quelqu’un, enfin !… quelqu’un qui s’approche d’elle, se penche, se baisse, avec un sourire tout mouillé de pleurs… Et celui qui donne au peuple cette leçon de pitié, tres doucement, murmure :

— Pauvre petite violette poussée au pied de l’arbre d’infamie… nul ne veut, de toi… Eh bien ! c’est moi qui te prends… Viens… tu seras ma fille !…

Alors, avec des précautions délicates et tendres, ce quelqu’un enveloppe la frele abandonnée dans un pan de son manteau. Puis, tandis que l’éveque brisé, contenu par les inquisiteurs, éclate en sanglots et tend les bras, l’homme, lentement, s’en va… emportant la fille du prince Farnese… Et cet homme… c’est le bourreau !…

 


Chapitre 1 VIOLETTE

Le matin du 12 mai 1588, six gentilshommes, pareils a des oiseaux effarés qui fuient la tempete, montaient a fond de train les hauteurs de Chaillot. Sur le sommet, leur chef s’arreta. Pâle de désespoir, il se retourna vers Paris qu’il contempla longuement.

D’étranges rumeurs, des bruits sourds d’arquebusades lui arriverent par bouffées, semblables au ressac lointain d’une mer démontée ou d’un peuple déchaîné. Un rauque sanglot déchira sa gorge. Ses deux poings se tendirent dans un geste de menace ; il se raidit, se haussa sur ses étriers comme pour mieux lancer un anatheme, et hurla ces paroles qu’emporta le souffle du vent et que recueillit l’Histoire :

— Ville ingrate ! Ville déloyale ! Toi que j’ai aimée plus que ma propre femme ! Tremble, car je ne rentrerai dans tes murs que par la breche !

A cet instant, deux cavaliers apparurent : l’un paraissant avoir dépassé la trentaine, admirable de vigueur, avec une de ces physionomies audacieuses et railleuses, étincelantes et mordantes, glaciales et géniales, qui laissent d’ineffaçables impressions ; l’autre, dix-huit ans, svelte, gracieux, merveilleux de beauté délicate et hardie.

Les cinq fideles qui, tout blemes, entouraient le fugitif, voyant s’arreter ces deux inconnus, chercherent a l’entraîner. Mais lui, levant les bras au ciel, fit entendre un lugubre gémissement et cria :

— Malédiction sur moi ! Tout m’abandonne. Oh ! qui donc a présent voudra me prendre en pitié !

— Moi ! répondit une voix sonore.

Le fugitif vit le plus jeune des deux étrangers qui s’avançait… Alors une terreur subite, inexplicable, exorbita son regard affolé, ses mains frapperent le vide comme pour repousser une affreuse vision et ses levres blanches bégayerent :

— Toi ! Toi ! Charles ! Mon frere, es-tu donc sorti du tombeau pour m’accabler ?

— Vous vous trompez, répondit l’inconnu. Je ne suis pas celui qu’évoque votre remords, je ne suis pas Charles IX.

— Et qui donc es-tu alors ?…

— Je suis son fils. Je suis Charles, duc d’Angouleme.

— Ah ! gronda le fugitif, c’est toi l’enfant de Marie Touchet et de Charles ! C’est toi le bâtard d’Angouleme ! Eh ! bien, parle ! Que me veux-tu ? Que viens-tu demander a Henri III, roi de France ?

— Je vais vous le dire. J’ai quitté Orléans pour vous parler en face ! Il y a huit jours, Sire, j’ai atteint ma majorité. Ce jour-la, ma mere m’a conduit dans sa chambre et a découvert un portrait que j’avais toujours vu voilé d’un crepe : j’ai reconnu Charles IX.

— Mon frere ! balbutia Henri III.

— Oui, votre frere !… Alors ma mere s’est agenouillée. Elle m’a raconté comment était mort l’homme qu’elle avait adoré. J’ai su l’effroyable agonie de mon pere ! J’ai su que, désespéré, lamentable, poussé a la folie, chacun des soupirs de sa derniere heure fut une terrible accusation contre trois bourreaux, trois démons qu’elle me désigna… Et je suis parti pour dire au duc de Guise : Traître et rebelle, qu’as-tu fait de ton roi ?…

— Guise ! rugit Henri, tu le trouveras dans mon palais, sur mon trône, peut-etre !

— Je suis parti pour crier a Catherine de Médicis : Mere infâme ! mere sans entrailles, qu’as-tu fait de ton fils ?

— La reine-mere ! sanglota Henri, tu la trouveras dans les prisons de Guise !

— Je suis parti pour trouver Henri de Valois, roi de France, et lui crier ce que durent crier jadis les enfants d’Abel a leur oncle… Cain ! qu’as-tu fait de ton frere ?…

A cette derniere apostrophe, le roi, d’une violente saccade, fit reculer son cheval ; puis il s’affaissa sur lui-meme, secoué d’un tremblement mortel, et sourdement répéta :

— Cain !…

Une clameur alors éclata parmi les cinq gentilshommes qui vociférerent :

— Le roi est toujours le roi ! Vive le roi ! A mort l’insulteur !

En meme temps, ils dégainerent… A cet instant, le compagnon du duc d’Angouleme bondit au milieu du groupe furieux, tira une longue rapiere qui, au soleil levant, jeta un rapide éclair, et tres calme :

— Messieurs, dit-il, ceci est une affaire intime. Laissez l’oncle et le neveu s’expliquer a la douce. Ou bien je croirai que vous etes de la famille. Et dans ce cas, je serai forcé de croire que j’en suis aussi, moi !

Les cinq s’avancerent, grinçants de fureur. Et les épées allaient s’entrechoquer, lorsque le roi fit un signe impérieux. Les gentilshommes s’arreterent en grondant :

— On se retrouvera !… si toutefois monsieur ne cache pas son nom !

— Messieurs, dit froidement l’étranger sans relever cette insolence, mon épée et mon nom sont a votre disposition : je m’appelle le chevalier de Pardaillan !

Les cinq tressaillirent. Et ce nom jeté avec une glaciale simplicité leur apparut sans doute dans l’éclat fulgurant d’héroiques souvenirs, car ils répéterent dans un murmure d’admiration et d’effroi :

— Le chevalier de Pardaillan !

Le chevalier ne parut pas avoir remarqué le prodigieux effet produit par son nom. Il se retira a l’écart, comme si cette scene violente eut cessé de l’intéresser. Et sifflotant entre les dents une fanfare de chasse du temps de Charles IX, il se mit a examiner une troupe de cavalerie qui, sortant de Paris, s’approchait de Chaillot — sans trop de hâte, d’ailleurs.

Le duc d’Angouleme n’avait pas bougé. Sombre comme une figure du remords, Henri III se tourna vers lui.

— Jeune homme, dit-il, il manquait a mon malheur de vous rencontrer sur le chemin de l’exil. Priez le ciel qu’au jour ou je remonterai sur mon trône, je puisse oublier que vous avez insulté a ma misere !

— Ce jour-la, vous me verrez me dresser sur les marches de ce trône ! Je vous arracherai votre manteau royal ! Et quand je vous aurai mis a nu, je crierai encore : Voici Cain qui tua son frere !

Henri III se mordit les poings et jeta dans l’espace un sourd gémissement.

— Jusque-la, continu Charles, je ne puis vous hair ; vous n’avez droit qu’a ma pitié ! Paris vous chasse ; vous n’etes plus qu’un fantôme de roi que hante le fantôme d’une victime. Allez donc, sire ! car voici qu’on se met a votre poursuite… Regardez !… Jusqu’a ce que vous soyez redevenu roi de France, le fils de Charles IX vous fait grâce !

Henri III, bleme de rage, voulut balbutier quelques mots qui se perdirent dans un sanglot. Mais ses fideles, apercevant le gros de cavaliers qui sortait de Paris, saisirent son cheval et l’entraînerent. Bientôt leur troupe disparut comme un nuage de poussiere que balaye l’orage.

Charles d’Angouleme demeura songeur, les yeux fixés sur Paris. Que se passait-il dans cette âme ! Pourquoi ce jeune homme ne suivait-il pas d’un dernier regard de haine le roi a qui il venait de jeter de tels défis ?

Oui ! Pourquoi ce regard qui eut du lancer des éclairs était-il attiré vers la grande ville comme par un aimant de tendresse ?… Un nom avec une infinie douceur vint voltiger sur ses levres. Et ce nom c’était :

— Violetta !…

Peu a peu, par degrés, les derniers reflets des sentiments violents qui venaient de l’agiter s’éteignirent sur son visage qui s’éclaira alors d’un sourire tres doux, comme l’apaisement du crépuscule remplace a l’horizon l’incendie du soleil couchant.

D’une voix d’extase, il murmura :

— Paris !… Oui, je viens y chercher la vengeance… mais je viens y chercher aussi l’amour ! Insensé ! Ose donc t’avouer a toi-meme que, si Violetta était encore a Orléans, tu ne serais pas ici !… Paris ! C’est la que je vais te retrouver, chere inconnue qui emporta mon âme, Violetta… douce violette d’amour…

A ce moment, le chevalier de Pardaillan s’approcha de lui et le toucha a l’épaule. D’un geste large, il enveloppa Paris. Et regardant le fils de Charles IX dans les yeux, jusqu’au fond de l’âme, il prononça :

— Un trône a prendre, monseigneur !…

Charles d’Angouleme eut le tressaillement du reveur qu’on arrache soudain au plus doux songe ; et il balbutia :

— Un trône !… Quoi ! Vous songeriez donc a vous emparer…

— Pas pour moi, monseigneur, dit le chevalier de sa voix paisible et mordante. J’ai autre chose a faire… deux mots a dire a un certain Maurevert que je cherche depuis une éternité… Et puis, il me faut des sieges solides a moi… Ce trône est trop lézardé… qui sait s’il ne s’effondrerait pas si l’idée me venait de m’y asseoir !

Peut-etre le duc d’Angouleme, comme les gentilshommes d’Henri III, connaissait-il le formidable passé de cet homme : ses énormités lui semblerent toutes naturelles venant de lui !

— Mais vous, reprenait le chevalier, vous pouvez, vous devez…

— Pardaillan ! Pardaillan ! que dites-vous ? murmura le jeune duc éperdu.

— Je dis simplement qu’Henri de Valois n’est plus roi de France, qu’Henri de Guise n’est encore que roi de Paris ; qu’Henri de Navarre jette par ici son regard de faucon qui cherche une proie, je dis que cela fait trois larrons pour la meme couronne… et que cette couronne, il serait beau qu’elle puisse me servir, en la posant sur votre tete, a payer ma dette de reconnaissance a votre mere !

A ces mots, Pardaillan se lança sur un sentier qui courait autour de Paris et traversait les hameaux du Roule et de Monceaux pour aboutir au village de Montmartre.

— Violetta ! murmura le jeune homme, que n’ai-je en effet un trône a t’offrir…

Et palpitant, ébloui de ce qu’il entrevoyait des lors, Charles d’Angouleme se jeta a la suite de son compagnon au moment ou le gros de cavaliers qui était sorti de Paris montait les pentes de Chaillot. Celui qui marchait en tete de ces poursuivants était un homme de trente-huit ans, magnifique de costume et de taille, beau de visage, hautain de geste, sombre de physionomie, le front balafré par l’entaille d’une ancienne blessure, on ne sait quoi de majestueux, de rude et de violent dans l’attitude. C’était Henri de Lorraine, duc de Guise.

— Messieurs, dit-il en s’arretant, le roi est déja loin. Il nous faut renoncer a l’espoir de le ramener a ses sujets…

— Dites un mot, fit un gentilhomme pres de lui, a voix basse, donnez-moi dix bons chevaux, et je le ramene vif… ou mort !

— Maurevert, es-tu fou ! dit le duc sur le meme ton. Laissons faire ! Laissons fuir ! Allons, Messieurs, ajouta-t-il tout haut, nous avons fait ce que nous avons pu… Hola, quelle est cette figure d’enfer ?

A ce moment, en effet, débouchait sur la hauteur, par un chemin de traverse, une longue et lourde voiture a demi détraquée, grinçante, geignante, déteinte par la pluie et le soleil, une façon de roulotte poussiéreuse traînée par un squelette de cheval…

Et pres de la bete poussive marchait d’un pas de spectre une bohémienne masquée de rouge, portant avec une étrange noblesse son costume bariolé, enveloppée dans un manteau sur lequel retombaient ses cheveux d’un blond magnifique, une coulée d’or en lave. Avec son port de reine, sa démarche raidie, son masque rouge, son allure automatique, fantomale, sans un geste, c’était une apparition a donner le frisson.

— Qui es-tu ? demanda le duc de Guise en poussant vers elle son cheval ; sors-tu de chez Satan, ou bien retournes-tu a lui ?

La bohémienne s’arreta. Mais elle ne dit pas un mot.

— Par le ciel ! s’écria le duc, je crois que cette gitane se moque…

Il n’acheva pas : a cette seconde, de l’intérieur de cette chose innommable qu’était la voiture s’échappait une mélodie : une voix d’une incomparable pureté chantait doucement. Et elle s’accompagnait d’une guitare dont les sonorités assourdies faisaient vibrer de profondes émotions.

Le duc de Guise, soudain pâli, frémissant, écoutait a demi penché, sous le charme :

— Oh ! cette voix ! C’est la sienne ! C’est elle !… Sorciere, qui chante la ? Parle ! Es-tu donc sourde, ou muette ?

Un homme, a cet instant, s’élança de la voiture et se courba en une pose de respect exorbitant et ironique.

— Le bohémien Belgodere ! murmura Henri de Guise, dont le front s’empourpra.

Et cherchant a cacher la violente émotion qui l’étreignait :

— Dis-moi, boheme : quelle est cette femme masquée, plus silencieuse que la nuit, plus mystérieuse que la tombe ?…

— Excusez-la, monseigneur ! C’est Saizuma, une pauvre folle que j’ai recueillie un jour qu’elle sortait de prison… Sa folie c’est d’avoir le visage toujours couvert, afin, dit-elle, qu’on ne puisse voir sa honte… Elle vous dira pourtant la bonne aventure.

— Inutile ! Qui es-tu toi-meme ? D’ou viens-tu ? Ou vas-tu ?…

Le bohémien se campa, se drapa :

— D’ou je viens, monseigneur ? Du bout du monde ! Ou je vais ? A Paris, centre du monde ! Qui je suis ? Belgodere premier et dernier du nom, bateleur jongleur, avaleur de sabres et bon a tout métier. Vous faut-il le spectacle ? Je vous montrerai…

— Il suffit, boheme !… Dis-moi, n’étais-tu pas a Orléans il y a trois mois ?

— J’y étais, monseigneur ! dit Belgodere qui dissimula un sourire. J’y étais avec toute ma troupe, y compris la merveille des merveilles, la chanteuse Violetta, qui charme jusqu’aux rochers, comme le sieur Orpheus[1] , jusqu’aux betes sauvages, que dis-je ! jusqu’aux princes ! Monseigneur va la voir ! Violetta ! Violetta mia ! Arrive, par l’enfer ! Ah ! la voila !…

Une jeune fille de quinze ans apparut toute tremblante sur le devant de la voiture :

— Me voici, maître… me voici !…

Un murmure d’admiration parcourut les cinquante cavaliers rangés autour de Henri de Guise. Le duc demeura ébloui.

« Oui, c’est elle ! fit-il en lui-meme. J’éprouve le meme trouble que lorsque je la vis pour la premiere fois. Par les saints ! Qu’ai-je donc a m’émouvoir ainsi !… Cette fille de boheme sera a moi, si je veux ! »

Ah ! C’est que cette fille de boheme était vraiment une merveille, comme disait Belgodere. Elle était une magie de grâce, avec ses cheveux d’or — étrangement semblables a ceux de la bohémienne Saizuma — épandus sur ses épaules demi-nues, ses yeux d’un bleu intense ou semblait se refléter la pureté des aubes d’été, cette fierté timide qui la faisait comparer a une fleur sauvage.

Voyant ces étrangers qui fixaient sur elle des yeux étincelants, elle baissa la tete. Alors son regard rencontra celui du duc de Guise, et un geste de terreur lui échappa. Elle se recula, s’effaça derriere les rideaux de cuir et courut a une femme qui, étendue sur un matelas, la tete pres d’une petite fenetre ouverte au ras du plancher, livide comme une mourante, respirait péniblement.

— Mere ! Mere ! murmura Violetta, l’homme d’Orléans ! Il est la ! Oh ! j’ai peur ! Le malheur rôde autour de moi !

Et ce mot de mere semblait inexact, de cette fille exquise a cette femme aux traits communs quoique pleins de bonté, a peine affinée par la phtisie.

— Pauvre enfant ! râla-t-elle… bientôt… je n’y serai plus… pour te protéger… Puisse le ciel avoir pitié de toi… et te faire rencontrer… un sauveur…

— Un sauveur, mere ? Hélas ! Hélas !

— Espere. Violetta… ce jeune homme… qui n’osa jamais t’adresser la parole… je crois avoir lu dans son âme… il t’aime !…

Violetta poussa un cri, se couvrit le visage des deux mains…

— Violetta ! Violetta ! hurlait le bohémien. Attends ! je vais te chercher…

— Laisse cette enfant tranquille, ordonna le duc de Guise en se baissant vers Belgodere. Et réponds-moi. Tu vas a Paris ?

— Oui, monseigneur, et des demain, jour du grand marché aux fleurs, je serai en place de Greve… avec Violetta.

— C’est bien, ramasse !

Le bohémien happa au vol la bourse pleine d’or que le duc laissa tomber. Henri de Guise se pencha davantage :

— Cette bourse contient dix ducats[2] d’or. Dix bourses pareilles, tu entends, si tu exécutes fidelement tout ce que quelqu’un viendra demain te dire de ma part.

Belgodere s’inclina jusqu’a terre. Quand il se releva, il vit le duc qui s’étant mis a la tete de ses cavaliers, reprenait au grand trot le chemin de Paris… Alors, il se redressa de toute sa hauteur, jeta un coup d’oil oblique sur la voiture ou avait disparu Violetta, et gronda :

— Je tiens ma vengeance !

 


Chapitre 2 LA PLACE DE GREVE

Au fond d’une vaste salle aux majestueuses tentures, aux meubles solennels, dans l’ombre d’un dais de soie brochée d’or, immobile en un fauteuil d’ébene précieusement sculpté, se tenait une femme.

Une femme !… un etre de beauté prodigieuse, éblouissante et fatale : peut-etre une sainte extatique, ou peut-etre une étincelante magicienne, ou peut-etre une somptueuse courtisane orientale. Des yeux larges et profonds, tantôt d’une angoissante douceur de fleurs de deuil, tantôt d’un funeste éclat de diamants noirs. Dans la supreme harmonie de ses traits et de ses attitudes, la violente poésie d’une âme excessive, la majesté d’une souveraine, la noble volupté d’une hétaire antique, la dignité d’une vierge, l’audace d’une guerriere des temps barbares.

Un homme entra : opulent et sévere costume de cavalier, tout en velours noir, figure livide, pétrifiée lentement par une douleur qui ne pardonne jamais. Il s’arreta devant la splendide inconnue et fléchit le genou.

Elle ne parut pas étonnée de cet hommage royal ou religieux et, dans un geste d’indicible autorité, tendit le bras vers une large fenetre ouverte. Le gentilhomme se redressa et porta sa main crispée a son cour.

— La place de Greve ! murmura-t-il, ô reves tragiques de mes nuits, effroyables souvenirs de mes jours, il faut donc que je vous contemple face a face !

L’inconnue[3] , alors, parla. Et aucune épithete ne pourrait traduire la force de pénétration de sa voix.

— Cardinal, dit-elle, je viens de vous donner un ordre. Obéissez.

Le cavalier frissonna ; et, simplement, comme s’il n’y eut rien eu dans ses paroles d’exorbitant, de stupéfiant, de fabuleux, oui, cet homme, a cette femme répondit :

— J’obéis a Votre Sainteté…

Votre Sainteté !… Comme au maître de la chrétienté ! Comme au souverain pontife !

— Cardinal, reprit-elle sans un tressaillement, vous venez de prononcer un mot terrible. N’oubliez pas que si, dans Rome, je suis celle que vous dites, l’héritiere de la souveraineté pontificale de Jeanne, la chevaliere de la grande tradition… ici, dans Paris, je ne suis que la descendante de Lucrece Borgia : la princesse Fausta !…

Qu’était-ce donc que cette femme qui avait des gestes d’impératrice et parlait comme si elle eut porté la tiare sur sa tete superbe ! Fausta ?… Princesse Fausta ?…

Quelle mystérieuse, quelle incroyable destinée s’abritait sous ce nom ?… Et pourquoi, avec une si majestueuse autorité d’accent, évoquait-elle le nom de sa terrible, prestigieuse et sombre aieule… Lucrece Borgia !… Borgia !… La toute-puissance, l’incarnation de la Terreur, le Meurtre fait homme !… Lucrece !… L’amour et les délires de la débauche ! Les poisons et les baisers ! L’éclat livide d’un météore dans les fetes tragiques ou des hommes mouraient de son sourire !…

Était-ce donc toute cette puissance, toute cette terreur, tout ce prestige qui étaient venus se réincarner en cette femme ?… Peut-etre !…

Car le gentilhomme a qui elle donnait le titre de cardinal, bien qu’il ne portât pas l’habit religieux et fut armé d’une épée, cet homme qui pourtant semblait cuirassé par l’orgueil des vieilles races, dont les yeux s’illuminaient d’une magnifique intelligence et dont le front proclamait l’intrépide fierté, l’écouta comme la légende biblique nous montre Moise écoutant la voix qui sortait des nuées du Sinai. Et quand elle eut parlé, une inexprimable vénération le courba dans une attitude d’obéissance.

Alors, avec une sorte de désespoir concentré, il marcha a la fenetre, et glacé par une secrete horreur, s’y appuya, domina la place…

C’était le lendemain de la journée des Barricades[4] . Et Paris qui venait de chasser son roi, Paris tout hérissé, Paris fumant encore des arquebusades de la veille, fetait la violette et la rose ; car de tout temps, Paris adora l’émeute et les fleurs, grondement et sourire de sa rue. Ensoleillée, bruyante, la Greve, en cette radieuse matinée du grand marché annuel de mai, présentait un indescriptible mouvement de lignes et de couleurs, fouillis de promeneuses en atours, de mendiants en guenilles, de seigneurs et de bateleurs.

Sans doute le cardinal, qui planait sur cette féerie de joie, était descendu dans les ténebres de son passé, évoquant quelques souvenirs effrayants, car il haletait. Mais sous ses yeux, soudain, aux deux extrémités de la place, un double mouvement de foule le fit tressaillir.

Sur sa droite, c’était une fantastique guimbarde que l’imagination surmenée d’un Callot[5] eut donnée pour carrosse a ses épiques sacripants : le véhicule de Belgodere qui, au pas branlant de sa haridelle fourbue, faisait son entrée sur la Greve.

Sur sa gauche, c’était un groupe de jeunes seigneurs cuirassés de buffle, l’épée de guerre aux flancs. Et au milieu d’eux, les dépassant de la tete, plus magnifique et plus sombre encore que la veille sur le plateau de Chaillot, pensif et formidable, le Balafré, le duc Henri de Guise, le roi de Paris !

Le redoutable capitaine semblait ne rien voir autour de lui, ni ce respect melé de terreur qui courbait les tetes sur son passage, ni l’angoisse de cette multitude attentive a surprendre quels reves hantaient celui qui tenait dans ses mains les destinées d’une couronne et d’un peuple. Il ne voyait que la bohémienne Saizuma qui, drapée dans son manteau, masquée de rouge, une main sur la bride du cheval, s’avançait, lente, raide, automatique, énigme vivante ; et pres d’elle, Belgodere qui s’agitait, se démenait, vociférait :

— On commence ! On commence ! Chacun est libre ! Chacun est libre ! Chacun peut voir ! Voir quoi ? me direz-vous. D’abord le grand léopard empaillé qui me vient de la reine de Nubie ! Plus fort ! Vous verrez le célebre Croasse ici présent se nourrir de cailloux ! Plus fort ! Vous verrez l’illustre Picouic se désaltérer avec des étoupes de feu !… On commence ! Suivez ! Approchez !…

Du haut de la fenetre, le cardinal avait vu Guise marchant vers Belgodere, l’etre terrible allant vers l’etre grotesque… ou infâme ! Sans quitter son poste, il se tourna alors vers le fauteuil d’ébene, et dit :

— Ils sont venus !…

La mystérieuse inconnue qui s’appelait princesse Fausta se leva, et du pas d’une déesse de marbre qui descendrait de son socle, s’approcha.

— Violetta ! Violetta ! clamait a ce moment Belgodere en apercevant le duc de Guise qui venait a lui.

L’enfant, pareille a un rayonnement d’aurore, apparut sur le devant de la charrette, ses longs cheveux blonds épars sur ses épaules de neige, timide, craintive, effarouchée.

La princesse Fausta darda sur le duc un regard ou couvait une flamme d’incendie. Puis ses yeux se reporterent, comme d’un pôle a l’autre de sa pensée, sur cette vision de charme intense et pur qu’était Violetta. Et alors elle sourit — comme peut sourire la foudre qui va frapper.

— Henri, murmura-t-elle au plus profond d’elle-meme, Henri de Guise, tu m’appartiens ! Tu seras roi parce que je veux etre reine ! Tiare et couronne, ni mon front ni ma volonté ne faibliront sous ce double poids. Maîtresse de la France et de l’Italie, avec ces deux bras puissants, j’enlacerai l’univers… Henri, périsse donc tout ce qui t’empeche de m’aimer… moi, moi seule ! Périsse Catherine de Cleves, ta femme ! Périsse cette Violetta que tu adores !

Et d’une voix breve, soudain devenue métallique et dure :

— Cardinal, voici l’heure d’agir… Voyez cet homme sur qui reposent d’immenses espérances. Croyez-vous qu’il pense a ce trône qu’il touche enfin grâce a nous ? Aux engagements qu’il a pris pour le jour supreme ? Non, cardinal : depuis trois mois, depuis qu’a Orléans il a vu une pauvre fille de boheme dont il porte partout l’image, Guise soupire, Guise hésite : il nous échappe et il est perdu pour nous… si je ne lui arrache du cour la racine meme de cette passion ! Voyez-le. A l’heure meme ou sur toutes les routes nos courriers volent pour annoncer la chute de la dynastie de Valois, a l’heure ou le monde attend le geste que va faire cet homme… regardez-le ! Frémissant, il s’arrete devant une voiture de bohémiens, pret a s’agenouiller aux pieds d’une petite mendiante nomade, d’une Violetta !

Le cardinal posa son regard sur l’adorable enfant, et il frissonna longuement.

— Pauvre innocente ! murmura-t-il.

— La pitié est un crime souvent, une faiblesse toujours, dit la princesse Fausta, glaciale. Je tiens dans mes mains de femme le glaive flamboyant des archanges : je frappe !… Descendez, cardinal, et faites en sorte que le bohémien Belgodere m’amene cette petite en mon palais de la Cité…

Sans doute, le cardinal savait quelle effroyable sentence cachait cet ordre, car il baissa la tete, étendit les mains et balbutia :

— Frappez-donc, puisque la mort de cette infortunée créature est nécessaire ! Mais épargnez-moi l’affreuse besogne de vous la livrer ! Hélas ! vous savez combien mon cour s’émeut pour les jeunes filles de cet âge…

— Cardinal, reprit-elle avec une terrible froideur, vous préviendrez maître Claude.

— Le bourreau ! haleta le cardinal. Madame, madame ! vous etes la toute-puissance et la souveraineté ! Soyez généreuse. Ne me condamnez pas au hideux supplice de revoir l’homme qui m’arracha l’âme en me volant et en laissant mourir ma…

— Silence, cardinal Farnese !…

Il y eut cette fois un tel grondement de tonnerre dans l’accent, une telle fulguration d’éclair dans les yeux de la princesse, que l’homme chancela, haletant, ébloui, dompté. Alors, calmée soudainement, paisible :

— Ce sera pour ce soir dix heures. Allez, cardinal. Agissez. Et en meme temps, faites tenir cette lettre au duc de Guise.

Le gentilhomme saisit le pli cacheté, puis, plus morne encore, il sortit et descendit en râlant au fond de son cour :

— Ah ! la malédiction pese sur moi, toujours !… Marche, maudit ! Un crime de plus ! Qu’importe dans la funebre série !…

Sur la Greve, a travers la foule qui formait cercle, le visage redevenu rigide, il marcha vers Belgodere. Sur l’avant de la voiture attendait Violetta, tremblante. Pres du cheval, Saizuma, immobile, énigmatique. A ce moment, le duc de Guise se penchait vers le sacripant et murmurait :

— Chien de boheme, tout a l’heure, un gentilhomme t’apportera mes ordres. Exécute-les, si tu ne veux avoir les os rompus.

— Je suis pret, monseigneur. Ordonnez !

— Bien ! en ce cas, a toi les ducats… a moi la fille !… Et maintenant fais-la chanter afin que ma présence ait ici un prétexte.

— A l’instant meme. Violetta ! Violetta !

La jeune fille tressaillit, arrachée a un reve d’extase. Elle n’avait pas vu Guise, qui, le visage pourpre, la contemplait… Au loin, du fond de la place, un jeune seigneur s’avançait, les yeux fixés sur elle… Leur double regard chargé d’effluves magnétiques se cherchait, se croisait. Et ce gentilhomme, tout radieux de sa jeunesse et de son amour, c’était le fils du roi Charles IX, le duc d’Angouleme !

— Violetta ! vociféra Belgodere.

Un cri terrible l’interrompit… Un cri d’agonie ou d’épouvante qui jaillissait de la roulotte.

— Ma mere ! ma mere se meurt ! balbutia Violetta qui se rejeta dans l’intérieur.

L’agonisante, celle qu’elle appelait sa mere, les mains crispées sur le matelas pour se soulever, les yeux exorbités, tenait son visage collé a la petite fenetre, comme fascinée par une effroyable apparition…

— Ma mere ! ma mere ! sanglota Violetta.

— Messeigneurs ! criait dehors Belgodere, un instant de patience, et je vous ramene la chanteuse. En attendant, la célebre Saizuma va vous dire la bonne aventure !

Saizuma demeurait immobile. Ses yeux flamboyants du fond du masque rouge se rivaient sur le cardinal Farnese… sur l’homme envoyé pour préparer la mort de Violetta… La bohémienne avait aperçu ce seigneur habillé de noir qui pénétrait dans le cercle a la seconde ou, dans la voiture, la clameur de la mourante avait soudain retenti… Le cardinal avait vu cette femme masquée de rouge… Et tous les deux se regardaient, pareils a deux spectres qui s’interrogent sur des choses lointaines, effrayantes et mystérieuses.

— Violetta ! Violetta ! arrive a l’instant ! hurlait Belgodere en montant les marches.

— Mere ! mere ! balbutiait Violetta a genoux pres de l’agonisante. Cette femme, alors, tourna vers elle un visage empreint d’une immense pitié :

— Ta mere ! râla-t-elle. Violetta, je vais mourir. Il faut que tu saches… je ne suis pas ta mere !…

— Oh ! sanglota la jeune fille éperdue, c’est un affreux vertige qui vous saisit. Revenez a vous, mere !

— Je ne suis pas ta mere !… Et ton pere, Violetta, tu crois que ce fut maître Claude, dis ?… Tu le crois !… Eh bien, maître Claude n’est pas ton pere !…

— C’est l’agonie ! murmura Violetta épouvantée. C’est le délire de la mort !…

— Ta mere, reprit la mourante dans un râle effrayant… je ne sais ou elle est… Mais ton pere, Violetta !… ton pere !… veux-tu le connaître ?… Veux-tu le voir ?… Eh bien… tiens… regarde !…

Dans une effrayante convulsion, la mourante essaya de désigner l’homme sur qui elle dardait son regard.

— Saints et anges ! balbutia Violetta éperdue, prenez pitié de ma mere !

A cet instant, une sauvage imprécation éclata sur cette scene poignante, et Belgodere apparut, ramassé sur lui-meme, serrant ses poings énormes. Il se jeta sur la jeune fille, l’empoigna par les deux épaules, et d’un geste furieux la remit debout.

— Dehors ! gronda-t-il. Au travail, la chanteuse !

— Regarde ! cria l’agonisante. Regarde ! Et souviens-toi !…

— Enfer ! vociféra le bohémien. Voici la Simonne qui s’en mele maintenant ! Attends un peu, toi !

D’une violente poussée, il rejeta Violetta dans le fond de la roulotte et se rua sur celle qu’il appelait la Simonne — sur la mourante ! Il la renversa sur la couchette et lui plaqua une de ses formidables mains sur la bouche, l’autre sur la gorge…

La Simonne se débattit deux secondes… Soudain, elle eut un bref soupir, une petite secousse, et elle se tint immobile, tandis que son bras décharné, tordu comme un sarment, tendu vers la fenetre, semblait montrer encore l’homme dans la foule… l’envoyé de Fausta ! le prince Farnese ! l’amant de Léonore de Montaigues !… Le pere de Violetta !

L’enfant, rudement poussée, était tombée s’écorchant le front ; elle n’avait rien vu de la hideuse tragédie : Belgodere, accroupi sur la poitrine de la malheureuse Simonne, ses doigts de fer incrustés a sa gorge… Lorsqu’elle se releva, déja le sacripant debout, sombre, étonné de son crime, reculait et grommelait :

— J’ai serré un peu fort, peut-etre ! Et puis, je n’ai rien tué, moi ! La mort était la qui rôdait, je l’ai aidée… Voila tout !

Le premier regard de Violetta fut pour la Simonne blanche comme cire.

— Morte ! râla-t-elle. Ma mere est morte !…

— Elle dort, grogna le bohémien. Allons, dors bien, la Simonne, dors ton grand sommeil…

— Morte ! répéta l’enfant dont les larmes tombaient une a une sur le cadavre.

— Et moi, je te dis qu’elle dort ! ricana Belgodere. Dehors, la chanteuse, dehors ! Au travail.

Violetta s’abattit sur ses genoux et se prit a sangloter :

— Ô pauvre, pauvre maman Simonne, vous n’etes donc plus ! Vous abandonnez donc votre petite Violetta ! Mere, vous ne me prendrez donc plus dans vos bras ? C’est vrai que tout est fini ? Vous me laissez donc seule devant la douleur et l’effroi ?… Quand je me réfugiais sur vos genoux et que nous pleurions ensemble, il me semblait que moins ameres étaient mes larmes et que votre sourire me protégeait contre le mauvais sort de ma vie ! Et vous n’etes plus !… Je n’avais plus de pere… Voici que je n’ai plus de mere !…

A ce moment, la bohémienne Saizuma, spectre rigide, apparut a l’entrée de la roulotte. Drapée dans les plis sculpturaux de son costume étoilé de médailles de cuivre, masquée de rouge, sa rayonnante chevelure blonde dénouée sur ses épaules, Saizuma entra de son pas toujours égal, et sans paraître voir ni Belgodere, ni Violetta, ni la morte, alla s’asseoir dans le fond. Alors un long frisson l’agita, et elle murmura :

— Pourquoi cet homme m’a-t-il regardée ?… Pourquoi l’ai-je regardé, moi ?… Au fond de quel enfer ai-je déja éprouvé la brulure de ses yeux noirs fixés sur moi ? Oh ! déchirer ce voile funebre qui recouvre ma pensée ! Percer l’opaque brouillard de mes souvenirs !… Seigneur ! quelles visions d’horreur palpitent sur le cadavre de mon âme morte !…

D’un geste de folie, elle pressa son front a deux mains ; et comme si son masque lui eut pesé, elle le dénoua, le laissa tomber sur ses genoux… son visage fut visible ! Étrange, avec ses traits qui paraissaient pétrifiés, immuables, sa pâleur de lys qui meurt, ses yeux sans vie ou brulait seulement la flamme d’un insondable désespoir, ce visage gardait une beauté qui n’était semblable a aucune autre beauté, avec on ne savait quoi de tragique, de mystérieux, d’infiniment doux et d’inconcevable…

Violetta, de sa voix pure brisée de pleurs, répandait sa douleur. Elle sanglotait doucement, sans bruit, les levres collées sur la main glacée de celle qu’elle nommait sa mere. Belgodere allait et venait, mâchonnait de sourds jurons, stupéfait de sa propre hésitation. Brusquement, il décrocha la guitare dont Violetta s’accompagnait d’habitude et grommela :

— En voila assez ! Si tu pleures tant, tu ne pourras plus chanter. Allons, la chanteuse, on t’attend ! Des seigneurs, des ducs, des princes : noble compagnie, bonne récolte !

Violetta se releva, sans paraître avoir entendu.

— Adieu, murmura-t-elle, adieu, pauvre maman Simonne ! Je ne vous verrai plus ! Vous allez vous en aller toute seule au cimetiere. Toute seule… Sans une fleur sur votre cercueil… puisque votre enfant n’a que des larmes a vous offrir…

Cette pensée soudaine qu’on allait dans quelques heures, emporter sa mere et qu’elle était trop pauvre pour déposer seulement un bouquet sur la tombe, cette idée du cercueil s’en allant par les rues sans une malheureuse rose de souvenir, comme un cercueil de pestiférée ou de damnée, cette vision bouleversa l’enfant, et fit déborder le deuil de son cour : elle frémit et un sanglot plus atroce déchira sa gorge.

— Ah ça ! vociféra Belgodere. Vas-tu aller chanter, par tous les diables !

Violetta le regarda, affolée ; elle joignit les mains dans un geste d’horreur.

— Chanter ! râla-t-elle. Chanter quand ma mere morte est la encore ! Oh ! tuez-moi plutôt !

Le bohémien la saisit rudement par le bras, se pencha sur elle, et d’une voix blanche de fureur :

— Écoute bien, la chanteuse ! Je ne te tuerai pas…, car on t’attend… des princes, des ducs, te dis-je ! Seulement choisis ; ou tu vas prendre ta guitare et faire entendre ta jolie voix ou je me mets a fouetter… ta mere !

En meme temps, le bandit saisit un fouet a chiens… Violetta jeta un cri d’épouvante insensée. Elle eut, autour d’elle, ce regard de la biche aux abois, qui exprime plus que de la douleur, plus que du désespoir… et ce regard s’arreta sur Saizuma !…

Belgodere, avec un sinistre ricanement, leva le fouet sur la morte !… La jeune fille courut a la bohémienne, lui saisit les deux mains, et d’une voix étranglée :

— Madame ! Madame ! Défendez-la ! Protégez-la ! Elle est morte, madame ! Souvenez-vous qu’elle vous a soignée ! Oh ! elle ne m’entend pas ! Allez-vous laisser frapper une morte ?… Ma mere !…

— Qui parle ici de mere ? dit la bohémienne, hagarde. Est-ce qu’il y a des meres ! Est-ce qu’il y a des enfants !…

— Pitié, madame ! Cet homme vous écoute et vous craint ! Un mot ! Dites un mot !

— Attention ! hurla Belgodere. Décide-toi !

Violetta se tordit les bras.

— Oh ! cria-t-elle affolée, vous n’avez pas de cour, bohémienne !

— Pas de cour ! dit sourdement Saizuma. Il est perdu, mon cour… J’en avais un… Il est resté la-bas… dans l’immense église… Jeune fille, écoute ! Prends garde a l’éveque voleur de cours !…

— Misérable folle ! sanglota l’enfant. Tu ne veux rien faire pour ma mere ! Eh bien, écoute a ton tour ! moi, la fille, je te maudis ! Entends-tu ! Maudite sois-tu ! par moi !…

Saizuma éclata de rire !… Et lentement, elle remit son masque rouge sur son visage… Violetta se tourna vers le bohémien au moment ou il laissait retomber le fouet… Elle bondit… Ce fut elle qui reçut le coup sur ses épaules…

— Grâce, Belgodere ! Je t’obéirai… j’irai chanter !…

— A la bonne heure ! dit froidement le sacripant qui tendit la guitare a l’enfant.

Elle la saisit lentement d’un mouvement de désespoir concentré, et le visage ruisselant de larmes, murmura :

— Chanter !… Pres du corps de ma mere !… Ô ma pauvre maman, pardonne-moi ce sacrilege… Obéir !… Chanter devant cette foule pour gagner quelques pieces de monnaie… un peu d’argent !… De l’argent ! ajouta-t-elle en tressaillant soudain, illuminée par une profonde et touchante pensée. Mais avec de l’argent… je pourrais… oh ! ma mere ! … oui !… J’irai chanter !… Mais dut le bohémien me tuer, ce sera pour t’acheter un bouquet… ce sera pour fleurir ton pauvre cercueil !…

Elle s’inclina rapidement, baisa la morte au front, et s’élança au-dehors. Belgodere, lui jetant un regard de terrible joie, grinça entre ses dents :

— Va, fille de bourreau ! Cours au piege que je t’ai tendu ! Guise t’attend ! Demain tu seras infâme ! Et ton infamie de ribaude jetée par moi dans la couche du soudard, nul autre que moi ne la dira a ton pere !… Ah ! maître Claude ! Ah ! bourreau ! C’est moi qui deviens ton bourreau ! Chacun son tour !

Et alors il descendit les marches branlantes du petit escalier en hurlant :

— Messeigneurs, voici la chanteuse ! Place, manants ! Place a l’illustre chanteuse Violetta ! Et vous, monsieur Picouic ! Et vous, monsieur Croasse ! Fainéants ! Faites ranger ce peuple…

Deux hercules qui, avec Saizuma, diseuse de bonne aventure, et Violetta, chanteuse, complétaient la troupe de Belgodere, se mirent a distribuer au menu peuple force horions et bourrades, et bientôt un grand cercle se forma, au centre duquel la pauvre adorable créature accordait sa guitare sur laquelle tombaient des larmes silencieuses.

A deux pas de la petite chanteuse, un groupe de gentilshommes, favoris de Guise ; et en avant d’eux, le duc, pâle, agité, l’oil rivé sur cette enfant qui le faisait trembler… Sur sa gauche, le prince Farnese, sombre et muet ; pres de la roulotte, a laquelle il s’appuyait, le duc Charles d’Angouleme, plus tremblant, plus agité peut-etre qu’Henri de Guise… Et la-haut, a la fenetre, a demi cachée dans les rideaux, c’était une fatale apparition planant sur cette scene… la princesse Fausta !

Violetta ne voyait rien : son âme restée pres de la morte ; ses yeux demeuraient baissés sur l’instrument ; et ses doigts fins, au dessin d’une étonnante pureté, se mirent a voltiger sur les cordes ; une ritournelle d’une grande douceur, d’un charme mélancolique de lointains pays s’exhala dans l’air embaumé par les éventaires du marché aux fleurs.

— Pour toi, mere chérie, murmura l’enfant… pour mettre un bouquet sur ta tombe…

Et sa voix, mélodie vivante qui pénétrait jusqu’au cour, sa voix d’or commença une naive complainte d’amour… mais des la premiere strophe, elle s’arreta, brisée par un sanglot… Le duc de Guise s’avança vivement. Il oubliait ou il se trouvait, et que des milliers de regards pesaient sur lui ! La passion l’emportait ! Les larmes de Violetta la lui faisaient paraître cent fois plus belle.

— Vous pleurez ? demanda-t-il d’une voix altérée.

La chanteuse leva sur lui son suave regard noyé de douleur.

— Vous ! balbutia-t-elle frissonnante. Laissez-moi ! Oh ! par grâce, éloignez-vous !

— Tu pleures, jeune fille ! reprit le duc haletant. Si tu voulais… jamais plus tu ne pleurerais… car tu serais la plus fetée, la plus choyée dans Paris… Écoute-moi, gronda-t-il avec plus de menaçante ardeur, ne te recules pas ainsi… Par le ciel ! il faut que tu saches que je t’aime… il faut.

A ce moment, comme Charles d’Angouleme, livide, la main a la garde de l’épée, s’avançait en frémissant, une éclatante fanfare de trompettes résonna sur la place de Greve… Des clameurs furieuses aussitôt s’éleverent de la multitude qui reflua, tourbillonna…

— Les gardes du roi ! Les suisses de Crillon ! A mort !… A l’eau !…

Ces gardes, ces suisses, c’étaient ceux qui, la veille, avaient essayé d’enlever les barricades élevées par le peuple !… C’étaient ceux que les bandes de Brissac, de Crucé, de Bois-Dauphin avaient refoulés jusque dans l’Hôtel de Ville ou ils s’étaient enfermés, ou ils avaient passé la nuit, et d’ou ils venaient de sortir, trompettes en tete !…

Le duc de Guise s’élança en poussant une imprécation. Ses gentilshommes le suivirent, l’épée a demi tirée… Le peuple, a la vue de ses ennemis de la veille, poussait des vociférations de rage… En un instant, la place, si paisible et joyeuse, fut remplie de hurlements, bousculades de bourgeois courant s’armer, cris de terreur des femmes qui s’évanouissaient…

— Aux armes ! A mort les suppôts d’Hérodes !…

— A l’eau, les gardes ! A l’eau, Crillon !…

Et ce fut dans ce tumulte de prise d’armes, a cette minute ou les arquebusades allaient peut-etre recommencer, ce fut dans le bouillonnement des foules autour de la roulotte, qu’eut lieu la premiere rencontre de Charles d’Angouleme et de Violetta…

En voyant Guise se précipiter vers Crillon, Charles avait renfoncé son épée et s’était arreté pres de l’enfant… Quelque chose comme une aurore d’espérance se leva dans les beaux yeux de Violetta… Ils étaient l’un devant l’autre, tous deux d’une exquise jeunesse, d’un charme intense dans la grande rumeur d’orage qui se déchaînait. Pour la premiere fois, ils se voyaient de pres et se parlaient… ils étaient pâles : l’extase les faisait trembler…

— De grâce, dit-il doucement, ne craignez rien… Vous pleuriez… Est-ce que cet insolent gentilhomme…

— Non ! oh ! non, fit-elle avec effroi. Je pleurais… voyez-vous… parce que…

Elle inclina la tete, et d’une voix tres basse, infiniment triste :

— Ma mere est morte !… Elle est la… toute seule !… Et nul ne se penche sur ce pauvre corps pour lui faire l’aumône d’une priere.

Elle se reprit a pleurer, une main devant ses yeux.

— Votre mere est la… morte ! dit Charles en pâlissant de pitié comme il avait pâli d’amour. Et vous, pauvre enfant, on vous forçait a chanter !… ceci est horrible !…

— Non, non ! dit-elle en jetant un regard de terreur sur Belgodere qui rôdait autour d’eux en grondant. Je chantais… pour acheter des fleurs a ma mere…

Le duc d’Angouleme frissonna. A cette minute, un grand silence solennel tomba sur la Greve. Les trompettes se taisaient. La multitude avait cessé ses clameurs ; Crillon et le duc de Guise échangeaient des paroles que chacun tâchait d’entendre…

Charles prit une main de Violetta qui, a ce contact, tressaillit… Il la conduisit a la roulotte, la fit monter et entra lui-meme… Alors il aperçut le corps de la Simonne étendu sur sa couchette, et il s’inclina, la tete nue, tandis que Violetta s’agenouillait…

— Veillez votre mere, dit-il avec une expression d’immense pitié. Soyez l’ange qui se penche sur cette morte. Et quant a son cercueil, c’est moi qui le fleurirai, si vous daignez le permettre…

Violetta leva sur lui un regard éperdu de reconnaissance… Alors, troublé jusqu’au fond de l’âme, les yeux mouillés, le cour palpitant, le jeune duc sortit et se dirigea droit vers un éventaire de fleurs devant lequel se tenait une bonne grosse commere. Sans rien dire, il jeta a la marchande stupéfaite un ducat d’or, et a pleins bras, il ramassa des fleurs, des gerbes de roses blanches et rouges, des brassées d’oillets aux senteurs pénétrantes, des jasmins délicats, des jonchées de lys et de giroflées… Et chargé de son fardeau parfumé, il rentra dans la roulotte, se mit a épandre les jasmins, les oillets, les roses autour du corps, sur le corps, qui bientôt disparut sous ce linceul fleuri…

Violetta, a genoux, les mains jointes, extasiée, douloureuse et ravie, regardait, croyant faire un beau reve.

— Ce n’est ni le lieu ni l’heure de vous parler, dit alors Charles d’Angouleme. Mais des maintenant, cessez de craindre quoi que ce soit… Il est impossible, ajouta-t-il avec une émotion croissante, que vous demeuriez avec ces bohémiens… Demain matin, je viendrai parler au maître de cette voiture…

— Qui est tout pret a vous entendre, monseigneur, et a vous répondre ! dit pres de Charles une voix ironique et rocailleuse.

Le jeune duc toisa le sacripant courbé en deux devant lui.

— Ou pourrai-je te parler, mon maître ? demanda-t-il.

— Ici pres, monseigneur : rue de la Tissanderie, a l’Auberge de l’Espérance, ou je remise mon cheval, mon carrosse, mon léopard et mes gens.

— C’est bien. Attends-moi donc des demain matin.

Charles d’Angouleme jeta un dernier regard sur Violetta prosternée, le visage dans les deux mains, puis sur la morte dont la pâle figure lui parut alors s’illuminer d’un sourire vague, pareil a quelque mystérieux remerciement.

— A la vengeance, maintenant ! murmura-t-il. Ô mon pere, regarde ce que va faire ton fils !

Et il sortit, se dirigeant droit vers le duc de Guise !… Belgodere, debout sur le haut des marches, les bras croisés, ricanait :

— Viens demain, oui, je t’attendrai de pied ferme. Imbécile !… Demain ! Ou sera demain Violetta ?

Il haussa les épaules et descendit en grognant :

— Il faut pourtant que j’aille prévenir qu’on me débarrasse du cadavre. Le plus tôt sera le mieux. Aujourd’hui meme tu seras partie, la Simonne. Bon voyage !…

Et il allait s’élancer, lorsqu’au bas des marches il vit se dresser devant lui un homme vetu de velours noir dont le visage livide semblait celui d’un mort qui vient de se lever du fond de la tombe. Et cet homme avait une de ces glaciales voix dont l’accent fait frissonner.

— C’est toi, demanda-t-il, qui es Belgodere, maître de cette voiture ?

« Voila une infernale figure », songea le bohémien qui frémit malgré lui. Oui, mon gentilhomme, ajouta-t-il tout haut, je suis celui que vous dites. A votre service bien humblement.

La « figure infernale » se contracta sous l’effort de quelque supreme combat intérieur, comme la face de certains étangs noirs se moire parfois de rides mystérieuses venues de leur profondeur, sans qu’il y ait un souffle d’air.

— C’est donc toi, reprit-il lentement, qui es le maître de cette jeune chanteuse… Violetta ?

Belgodere tressaillit, se frappa le front, s’inclina plus profondément.

« J’y suis ! songea-t-il. C’est le gentilhomme que le duc de Guise devait m’envoyer pour me transmettre ses décisions ! Ah ! ah ! je te tiens enfin, Claude ! Tu vas savoir de mes nouvelles ! Et des nouvelles de ta fille ! »

Il se redressa, se drapa, et dit brusquement :

— J’attends ce que vous avez a me communiquer.

Le gentilhomme le saisit par un bras, se pencha, hésita puis, d’une voix sourde :

— Je te suis envoyé par un puissant personnage. Cette enfant… cette Violetta…

Il s’arreta. Un terrible soupir gonfla sa poitrine. Et il murmura :

— Pauvre innocente victime ! Ah ! Fausta !… Sphinx effroyable ! Quand donc échapperai-je a ta griffe de fer incrustée sur mon âme…

— Violetta et moi, nous sommes au service de celui qui vous envoie, dit Belgodere. Vos ordres ?

— Les voici. Sache d’abord que si tu les exécutes fidelement, il y aura pour toi…

— Dix bourses de dix ducats d’or ! Que faut-il faire ?

L’homme acquiesça d’un geste hautain, pensant que le bandit venait d’indiquer la le prix de ses services.

— Ce qu’il faut faire ? reprit-il, tandis que son front s’assombrissait encore. Écoute, il y a dans la Cité, derriere Notre-Dame, tout au bout de l’île surplombant le fleuve, une maison délabrée, presque en ruine, dont les fenetres semblent des yeux qui pleurent et dont les murs suent de la tristesse… La porte est en fer, avec un marteau de bronze : c’est la… C’est la que ce soir, a neuf heures, tu devras amener cette jeune fille.

— Ce soir ! A neuf heures ! On y sera, par l’enfer !

Le gentilhomme noir demeura un instant abîmé dans une lointaine reverie. Puis, avec un tressaillement de tout son etre, d’une voix plus basse, plus tremblante, plus sourde encore, il demanda :

— Cette femme masquée de rouge… qui était la tout a l’heure… cette femme aux cheveux blonds… dis-moi, qui est-ce ?…

— Une bohémienne de ma tribu.

— Une bohémienne ?… Son nom ?…

— Saizuma.

— Vraiment ?… Une bohémienne ?… Et elle s’appelle Saizuma ?…

— Elle n’a pas d’autre nom.

Celui que le bohémien appelait une infernale figure se redressa. Il parut soulagé de quelque secrete épouvante, et son visage se détendit. Alors, il fit un signe d’adieu au bohémien. Puis tirant de son pourpoint la lettre que Fausta lui avait remise pour le duc de Guise, le gentilhomme noir… le prince Farnese !… se glissa parmi la multitude ou il disparut sans bruit, comme une pierre au fond de l’eau trouble… pendant que Belgodere répétait avec une joie sombre et furieuse :

— Ce soir, a neuf heures ! Dans la maison de la Cité… On y sera, monseigneur Guise !


Chapitre 3 PARDAILLAN

Tandis que se décidait ainsi la destinée de Violetta dans ce rapide et sinistre entretien de Belgodere et du prince Farnese, Charles d’Angouleme marchait au duc de Guise.

Le fils du roi Charles IX était bouleversé d’une terrible colere qui l’emportait comme malgré lui. La scene si funebre et si douce a la fois a laquelle il venait de prendre part dans la roulotte s’évanouissait de son esprit : il ne voyait plus que le Balafré se penchant sur Violetta dans une attitude qui ne laissait aucun doute !

Lorsque Guise avait parlé a voix basse a la jeune fille, il avait senti se lever dans son cour un sentiment qui n’y était pas encore : la haine d’amour, la plus implacable des haines… Ce fut les poings serrés, les yeux fous, la figure ravagée par la tempete intérieure, qu’il fonça dans les rangs pressés de la multitude silencieuse, attentive aux gestes et aux paroles de Guise, son héros, son idole !

Tout a coup, il se sentit saisi par le bras. Il se retourna vivement :

— Le chevalier de Pardaillan ! fit-il avec une joie farouche. Ah ! vous tombez bien !…

— Oui ! j’arrive a temps pour vous empecher de faire une folie ! dit Pardaillan. Ou courez-vous de ce pas ? Insulter monseigneur le duc ?… le fils de David, comme disent nos bons badauds ! Peste ! vous etes gourmand… Ils sont ici une armée de guisards !… Il n’y avait qu’un homme au monde capable de tenir tete a dix mille bourgeois qui n’ont rien tué depuis vingt-quatre heures et enragent du désir si doux de massacrer n’importe quoi… Cet homme est mort, mon prince : c’était mon pere.

Tout en cherchant a étourdir Charles de ses paroles, Pardaillan essayait de l’entraîner hors la foule.

— Pardaillan, gronda le jeune duc d’un ton de désespoir concentré, je veux parler a cet homme !

— Eh ! par Pilate, comme disait feu monsieur de Pardaillan, la vie est bonne, au bout du compte ! Je ne veux pas me faire égorger, moi !… Du moins, pas avant d’avoir dit ma façon de penser — tiens ! moi aussi, la langue me démange ! — a ce digne sire de Maurevert ! Et a quelques autres ejusdem farino… c’est du grec ; cela veut dire : de meme farine… Allons, venez, mordieu !… Comment ! vous ne venez pas ?…

— Allez donc, Pardaillan ! murmura Charles, tandis que des larmes de rage perlaient a ses paupieres. Allez ! Moi, je vais a Guise !

Le chevalier jeta sur le jeune homme un regard ou il y avait comme une tendresse de grand frere.

— Vous le voulez absolument ! dit-il en saisissant une main de Charles.

— Je hais Guise ! Jamais je n’ai eu dans la tete de tels éclairs de haine. Malheur a lui, puisque je le trouve sur mon chemin !

— Amour ! Amour ! Folie et misere ! grommela le chevalier. Tâchons de sauver ce jeune fou !

Et tout haut, il ajouta :

— Par mon pere ! allons donc, puisque vous le voulez ! Mais, vrai Dieu, la conversation va etre drôle ! Giboulée, ma bonne vieille rapiere, a toi la parole !…

Pardaillan se haussa sur la pointe des pieds, embrassa d’un rapide regard circulaire la foule énorme qui les enveloppait, assura d’un coup de poing son chapeau sur le coin de l’oreille, et se mit en marche !…

A coups de coude, a coups d’épaule, il se fraya un passage, et lorsqu’un bourgeois voulait protester, a la vue de cette figure étincelante de railleuse audace, de cette longue et large rapiere sur le pommeau de laquelle se posait une main souple et nerveuse, le bourgeois rengainait son compliment et se rangeait. En quelques instants, le chevalier et son jeune compagnon atteignirent le premier rang, et ils virent alors le duc de Guise, le roi de Paris, qui, hautain, livide, l’oil strié de rouge, se tenait devant Crillon et hurlait quelques mots qui se perdaient dans une furieuse acclamation de la foule…

La minute était tragique… Voici ce qui venait de se passer : Crillon — celui-la meme que Charles IX, au siege de Saint-Jean-d’Angély[6] avait surnommé le Brave — Crillon, brave et fidele jusqu’a la mort, venait d’apprendre qu’Henri III avait fui de Paris. Et il était sorti de l’Hôtel de Ville ou il était renfermé avec mille gardes et deux mille suisses, pour rejoindre son roi ! Il commandait les gardes ; les suisses étaient sous les ordres d’un colonel dont le nom nous échappe ; mais lorsque toute cette troupe, composée surtout de blessés, d’éclopés, bandés, boîteux, sanglants, s’était formée en colonne et avait débouché sur la Greve, Crillon s’était placé en tete et avait crié :

— Gardes françaises et suisses, en avant !…

Il y eut alors de vastes remous dans l’océan populaire ; un sourd grondement monta de ses profondeurs ; puis les hurlements, les vociférations, les cris de morts se croiserent, cinglerent, battirent l’air, melés a d’effroyables insultes, a des gémissements de femmes, a des cliquetis de hallebardes. Et puis, soudain, un silence lourd, un silence de plomb…

Guise venait d’accourir ! D’un signe, il enchaînait la foule idolâtre et la muselait. Et alors le duc s’avançait au-devant de Crillon. Le vieux capitaine, trapu, la moustache grise, la cuirasse bosselée, le visage sanglant, arreta sa troupe, et d’un geste rude salua le duc.

— Je vois avec plaisir, dit Guise sur un ton mordant, que Louis de Crillon ramene ses gardes a Sa Majesté…

— Vous avez vu juste, monsieur le duc, riposta Crillon d’une voix de bataille.

— C’est donc au Louvre que vous vous rendez ?

Crillon éclata de rire :

— Cette fois vous faites erreur ! C’est au roi que je me rends !

— Prenez garde, capitaine ! gronda le Balafré, vous avez déja commis une folle imprudence en sortant de l’Hôtel de Ville !

— Et vous voudriez m’en faire commettre une autre en m’y faisant rentrer ! Le roi est hors de Paris, monsieur le duc : je sortirai de Paris !

— On vous a trompé ! Le roi…

— Un mot ! un seul ! interrompit violemment Crillon : le chemin est-il libre ?

— Il l’est pour tous les vrais fideles, éclata Guise. Et le roi…

— Vive le roi, monsieur ! hurla Crillon. Prenez garde vous-meme, monseigneur ! Prenez garde a la forfaiture ! Nous avons tous deux l’ordre du Saint-Esprit ; en le recevant, nous avons juré fidélité au roi, notre grand-maître ! Pour mon serment, je sortirai, dussé-je passer sur le ventre a toute la Sainte Ligue ! Et vous, monsieur le duc ! Que faites-vous de votre serment ?

Un grondement de tonnerre roula sur la place de Greve démontée, agitée de furieuses vagues humaines.

Hosannah filio David ! Gloire au fils de David !…

— Mort a Hérodes !… (Henri III.)

— A l’eau les gardes ! A la Seine. Crillon !

Guise devenu affreusement pâle jetait autour de lui des ordres rapides. Et ses gentilshommes s’élançaient sur tous les points ou les troupes de la Ligue étaient disséminées : l’Arsenal, la Bastille, le Temple, le Louvre, le Palais, le Grand Châtelet…

Crillon leva son épée… Ce fut a cet instant que Charles d’Angouleme et le chevalier de Pardaillan parvinrent au premier rang de cette foule tumultueuse qui tourbillonnait autour des gardes massés en un bloc impassible, hérissé de hallebardes et d’arquebuses.

Guise, l’idole de Paris, Guise, l’homme des attitudes magnifiques, Guise eut alors un grand geste large et superbe. Et la foule s’apaisa, écouta, avide de l’entendre, de l’admirer encore.

A ce moment, le colonel des suisses, qui jusqu’ici s’était tenu en arriere de Crillon, s’avança rapidement vers le duc, et dit a haute voix :

— Ni moi ni mes suisses ne sortirons de Paris !

— Colonel ! hurla Crillon, a votre rang ! Ou par le sang du Christ, il faut vous battre avec moi jusqu’a ce qu’un de nous deux tombe !

— Monseigneur, dit le colonel sans répondre, je me rends a la Ligue !… Suisses ! sortez des rangs !…

A ce moment, une voix jeune, sonore, vibrante, éclata… Et nul n’eut le temps d’exprimer sa pensée, ni Guise dont la main tendue vers le colonel s’arreta en chemin, ni Crillon qui, pret a se ruer, fut cloué sur place, ni les suisses qui, prets a déserter, demeurerent immobiles dans leurs rangs, ni la foule qui, prete a acclamer, se tut, frémissante, comprenant qu’un drame nouveau se jouait sous ses yeux… Car cette voix, a toute volée, venait de lancer ce cri :

— Traître ! tu te rends a un traître !…

Le colonel gronda une furieuse imprécation. Guise, la figure bouleversée de rage, tira a demi sa lourde épée et chercha des yeux l’audacieux insolent qui le souffletait de ce nom de traître !

Et il vit alors un jeune homme qui bondissait au milieu du cercle vide, repoussait le colonel des suisses d’un geste de souverain mépris, et se plantait devant lui, les bras croisés. Et dans le silence énorme, dans le lourd silence d’angoisse qui pesait sur cette scene étrange, pour ainsi dire fantastique, la voix de ce jeune homme s’élevait encore :

— Henri de Lorraine, duc de Guise ! meurtrier de mon pere ! deux fois traître et rebelle ! moi, Charles d’Angouleme, fils de Charles IX, roi de France, je te déclare félon et te défie en champ clos, soit a la dague, soit a l’épée, a l’heure, au jour, au lieu qui te plairont !…

A l’instant, vingt gentilshommes se ruerent sur Charles, le poignard levé. Mais Guise les contint d’un signe. Il haletait. Ses yeux étaient sanglants. Sa bouche écumait. Il cherchait une insulte avant de faire le geste qui livrerait le jeune homme a sa meute…

— Fils de Charles ! dit-il enfin avec un grincement de dogue en furie, j’accepte ton défi… Mais comme la lâcheté est héréditaire dans ta famille, comme tu pourrais essayer de fuir, je vais te faire précieusement garder jusqu’au jour ou moi, le Balafré…

— Vous ne vous appelez pas le Balafré, monseigneur ! cria un homme, qui, a son tour, s’avança, mais calme, la levre ironique, les yeux pétillants d’une sorte de joie étincelante…

C’était Pardaillan !… D’un coup d’oil, il avait jugé la situation. De la foule houleuse, ce regard clair avait rebondi sur Guise, et de Guise sur les gardes de Crillon… Et il avait souri !… Immobile spectateur d’abord, il venait de comprendre que Guise allait jeter un ordre d’arrestation.

— Sauvons mon petit louveteau ! grommela-t-il.

Il marcha sur le duc de Guise a qui, d’une voix cinglante, il jeta ces mots :

— Pardon : vous ne vous appelez pas le Balafré !…

— Votre nom, a vous ! rugit Guise. Qui etes-vous ?…

Pardaillan tendit son poing et dit :

— Ce n’est pas mon nom qui importe, c’est le vôtre, monseigneur ! Il y a seize ans, dans la cour d’un hôtel de la rue de Béthisy…

— La rue de Béthisy ! murmura Guise dont les yeux exorbités se poserent avec épouvante sur Pardaillan. Oh ! si tu es celui que je crois… malheur a toi !… continue !…

— Je continue ! Donc, vous veniez d’assassiner l’amiral Coligny… Au moment ou vous posiez le pied sur la face sanglante du cadavre, cette main que voila, monseigneur…

Pardaillan ouvrit sa main toute large…

— Cette main s’appesantit sur votre face, a vous, et depuis lors, vous vous appelez le Souffleté !…

— C’est toi ! rugit Guise tandis qu’une terrible clameur de mort jaillissait de la foule… A moi ! A moi ! Arretez-les tous deux ! Prenez-les ! Vivants ! Il me les faut vivants !…

Alors, un effroyable tumulte se déchaîna. Les digues de l’océan populaire se rompirent… Crillon recula jusque sur ses gardes, emporté comme par un mascaret. Le colonel des suisses, le premier, mit rudement sa main sur l’épaule du duc d’Angouleme… Au meme instant, il s’abattit comme une masse : Pardaillan venait de tirer sa rapiere, et d’un coup de pommeau violemment asséné, lui avait fracassé le crâne…

— Guise ! Guise ! cria Charles, souviens-toi que tu as accepté mon défi !

— A mort ! A mort ! hurlait le rauque rugissement de la foule.

— Vivants ! Je les veux vivants ! vociférait Guise.

Ces cris, ces gestes, cette effroyable melée d’expressions sauvages, de figures sans humanité, de fauves hurlements, de regards pareils a des éclairs, de voix pareilles a des tonnerres, tout ce tableau de furie ou fulgurait l’éclat livide des hallebardes, des épées et des poignards, toute cette scene convulsée que, de loin et de haut, dominait l’ardente et fatale figure de Fausta, penchée a sa fenetre, tout ce vertigineux ensemble d’attitudes intraduisibles se développa dans la seconde meme ou le chevalier de Pardaillan avait jeté au roi de Paris cette formidable insulte :

— Tu t’appelles le Souffleté !…

Au moment ou d’un coup de pommeau le chevalier abattait aux pieds de Guise le colonel des suisses, il saisit Charles, son louveteau, a pleins bras et se mit a bondir vers Crillon, vers la troupe des gardes immobiles et pâles… Il tenait sa rapiere par la lame, et se servait du pommeau comme d’une massue. Et cette massue, dans cette main puissante, tourbillonnait, bondissait, frappait, enveloppée des éclairs de l’acier… Ce fut ainsi qu’il se fraya un passage jusqu’a la troupe de Crillon, parmi les gentilshommes de Guise rués sur lui…

— Rendez-vous, Crillon ! vociféra Maineville, un des fervents de Guise.

— Livre-moi ces deux sangliers ! hurla Guise. Et tu sortiras avec tes hommes d’armes !

A ce moment, Pardaillan se dressa sur la pointe des pieds et leva tres haut, de son bras tendu, sa rapiere vers le ciel. Il apparut ainsi, un inappréciable instant, les vetements déchirés, du sang au front, étincelant, prodigieux d’audace et d’ironie, dans les rayons du soleil qui l’enveloppaient d’une gloire… Et alors, d’une voix qui résonna comme du bronze, a l’instant ou Crillon éperdu se voyait débordé, ou les gardes allaient se débander, ou Guise, déja, poussait un rugissement de triomphe, Pardaillan tonna :

— Trompettes ! sonnez la marche royale !…

Électrisés, soulevés par l’enthousiasme des grands chocs, les hommes d’armes hurlerent dans un grand élan tragique :

— Vive le roi !…

Et se mirent en marche tandis que la fanfare royale éclatait, rebondissait, envoyait ses échos claironnants aux horizons de la Greve et dominait l’épouvantable tumulte…

Et en avant, l’épée haute, pres de Charles qu’il entraînait, pres de Crillon stupéfait qui l’admirait, en avant, pareil a quelque héros des antiques épopées d’Homere, le chevalier de Pardaillan marchait, fonçant dans la foule, entraînant les hommes d’armes, creusant un sillage a travers les masses des ligueurs et les infernales clameurs de mort…

Des coups d’arquebuse éclataient ; des groupes de bourgeois armés de piques se lançaient sur la troupe de Crillon… mais la fanfare, la marche royale couvrait tous les bruits, et la voix de Pardaillan retentissait :

— En avant ! En avant !…

— Mes hommes d’armes ! Mes ligueurs ! balbutiait Guise ivre de rage et de honte, chancelant de fureur…

Les hommes d’armes de la Ligue étaient disséminés aux quatre coins de Paris et n’apparaissaient pas encore ! Maintenant, devant la troupe de Crillon, devant ce long serpent hérissé de fer, devant ces blessés qui s’avançaient d’un pas pesant et régulier, la hallebarde croisée, les multitudes de bourgeois s’ouvraient, fuyaient, les uns courant s’armer, les autres déchargeant leurs pistolets au hasard de l’affolement…

Pardaillan avait remis sa rapiere au fourreau. Il marchait en tete, d’un pas rude, et criait :

— Place au roi ! Place au roi !…

Et il y avait une telle ironie dans ce cri que ceux qui l’entendaient ne savaient de quel roi le chevalier voulait parler, ni si c’était vraiment pour le service d’un roi que flamboyait le regard de cet homme ! En quelques minutes, les hommes d’armes de Crillon furent hors la Greve, et déja, par les quais, ils marchaient droit a la Porte-Neuve, tandis que le tumulte grandissait, que les profondeurs de la ville mugissaient, et qu’il y avait dans l’air comme un formidable frisson de bataille et d’assaut.

A ce moment, mille ligueurs, commandés par Bussi-Leclerc, armés d’arquebuses toutes chargées et pretes a faire feu, déboucherent au pas de course sur la place de Greve, venant de la Bastille.

— Enfin ! enfin ! rugit le duc de Guise avec un indescriptible accent de joie sauvage.

Il allait s’élancer vers Bussi-Leclerc ; une main, tout a coup, se posa sur son bras.

— Que voulez-vous ? gronda-t-il d’une voix rauque a celui qui venait d’arreter son élan — un gentilhomme vetu de velours noir qui, silencieux et sinistrement paisible dans toute cette rumeur, semblait un roc sévere autour duquel roule et gronde la mer furieuse.

— Lisez ceci, monseigneur duc, dit le gentilhomme qui tendit un pli fermé.

— Hé, monsieur ! vociféra Guise. Tout a l’heure… demain !

— Demain, il sera trop tard ! dit l’homme vetu de noir. Cette lettre est de la princesse Fausta !…

Le duc qui s’élançait s’arreta court, avec un profond tressaillement. Il saisit la lettre, d’un geste ou il y avait comme du respect et une sourde terreur… Il brisa le cachet… Et il lut !… L’effet de cette lecture fut foudroyant. Le duc chancela… Son visage devint couleur de cendres. Ses yeux prirent une expression égarée. Un rauque soupir déchira sa gorge, et du revers de la main, il essuya son front couvert d’une sueur froide.

— Vos ordres, monseigneur ! cria Bussi-Leclerc en s’arretant devant lui.

— Mes ordres ! balbutia le duc dont les mains convulsives froissaient la lettre terrible.

Il jeta sur tout ce qui l’entourait un regard ou luisait une folie de désespoir et peut-etre de meurtre ; puis, d’une voix basse, pareille a un gémissement :

— A l’hôtel, messieurs ! Suivez-moi a l’hôtel de Guise !…

Et il s’élança d’un pas chancelant, suivi de ses gentilshommes stupéfaits, oubliant Bussi-Leclerc et ses mille ligueurs, oubliant Crillon, oubliant Pardaillan et le duc d’Angouleme, oubliant tout au monde, jusqu’a Belgodere a qui il voulait faire transmettre ses instructions, jusqu’a sa passion, jusqu’a Violetta !

Pardaillan avait continué sa marche foudroyante, entraînant Crillon et ses hommes d’armes. A travers des foules de ligueurs hurlants, mais qui, sans chefs, sans armes, n’osaient attaquer, la troupe de Crillon atteignit la Porte Neuve au moment ou, des deux Châtelets, du Temple, de l’Arsenal, s’élançaient en courant vers la Greve les compagnies prévenues… La porte fut franchie… et lorsque les dernieres gardes-françaises furent de l’autre côté du pont-levis, il y eut dans les masses profondes des bourgeois de longs cris de rage impuissante. Alors Crillon se jeta dans les bras de Pardaillan.

— Mon surnom de Brave n’est plus a moi, dit-il : il vous appartient !

— Partez vite, si vous m’en croyez, fit le chevalier, nous échangerons les salamalecs de rigueur un jour qu’il fera moins chaud…

— Oui ! mais de quel côté me diriger ?… J’ignore ou est le roi !…

— Je l’ai vu hier fuyant et fort pâle… un triste sire, entre nous, monsieur de Crillon ! Quoi qu’il en soit, il prit la route de Chartres…

— Venez avec moi, monsieur, s’écria Crillon en admirant l’étincelante et fine physionomie de son sauveur ; le roi vous fera colonel !

— Eh ! monsieur ! fit tranquillement Pardaillan, je suis déja maréchal moi-meme, et c’est énorme. Pourquoi me faire colonel des autres ?

Crillon secoua sa criniere :

— Je ne vous comprends pas, dit-il ; n’importe, vous etes un rude compagnon. Mort de ma vie ! Le roi, s’il avait dix serviteurs taillés sur votre modele, serait demain sur son trône !… Allons, adieu !… Votre main ?

— La voici !

— Votre nom ?…

— Chevalier de Pardaillan ! Adieu, monsieur de Crillon. Dites au roi qu’il ne m’oublie pas dans ses prieres a sa prochaine procession !

Le brave Crillon, ébahi, ne sachant si le chevalier avait parlé sérieusement, se tourna vers ses troupes, commanda : « En avant ! » et se mit en route en saluant une derniere fois de son épée cet homme dont l’intrépidité l’avait émerveillé et dont chaque parole le stupéfiait comme une énigme d’ironie.

Pardaillan prit le duc d’Angouleme par le bras, et simplement, comme si rien d’extraordinaire ne se fut passé :

— Rentrons par la porte Montmartre et allons nous reposer en vidant un broc de Suresnes a la Deviniere, chez cette bonne Dame Huguette Grégoire… une vieille connaissance a moi ! Le vin de la Deviniere, monseigneur, a pour moi un grand charme : c’est que mon pere l’aimait… Et quant a Huguette… elle m’aime !… Et cela me rappelle les temps radieux d’espérance ou j’aimais… moi aussi !…

Sur ces mots prononcés avec une mélancolie poignante qui ne lui était pas habituelle, Pardaillan entraîna Charles d’Angouleme tout étonné de surprendre dans le clair regard de son compagnon quelque chose comme une buée vite évaporée au soleil.

Laissons Pardaillan et Charles d’Angouleme rentrer dans Paris et revenons un instant au duc de Guise qui venait de s’élancer vers son hôtel, laissant Bussi-Leclerc, sans ordres, tout stupéfait au milieu de la place de Greve.

Sous ses allures de magnifique gentilhomme, sous l’ambition effrénée qui surchauffait son cerveau, sous cette passion meme qui le brulait pour une pauvre petite fille de boheme, Henri de Lorraine, duc de Guise, roi de Paris par la force, presque roi de France par l’immense désir de la Ligue — vaste ouvre qui avait étendu ses tentacules sur tout le royaume — cet homme, donc, sous des dehors de prospérité inouie, poussé ou plutôt conduit par la main de la Fortune, pret a monter sur le trône, cet homme qui faisait trembler des rois portait au cour un mal terrible, un ulcere rongeur, qui, peut-etre, fut un obstacle décisif a sa volonté d’entreprises politiques : la jalousie !

Guise faillit a sa propre fortune. L’Histoire, qui s’arrete aux gestes extérieurs, montre un étonnement naif de ses hésitations ; elle constate avec stupeur ses brusques arrets, ses reculs inconcevables… Sur la place de Greve, au lieu de se mettre a la tete des mille ligueurs que lui amene Bussi-Leclerc, il tremble, il abandonne la foule qui l’acclame, se retire, se sauve presque en son hôtel, et laisse sortir de Paris les trois mille hommes de Crillon qui allaient etre le premier noyau de l’armée avec laquelle Henri III devait assiéger Paris !

Que s’était-il donc passé d’effroyable ? Quelle catastrophe s’était abattue sur cet esprit violent et le paralysait ? Tout simplement, Guise avait lu la lettre de la princesse Fausta, que le cardinal Farnese lui remettait. Tout simplement, cette lettre contenait ces lignes :

« Le comte de Loignes n’est pas de ceux qui sont sortis de Paris a la suite d’Hérodes. La duchesse de Guise, que vous croyez sur la route de Lorraine et que vous avez conduite vous-meme, il y a deux jours, jusqu’a Lagny, vient de rentrer dans Paris. Quelqu’un vous attend en votre hôtel pour vous expliquer ce double événement. »

 


Chapitre 4 LE BOURREAU

Le soir de ce jour, sous la sérénité pâle du crépuscule, Paris gardait encore de profonds tressaillements. L’échauffourée du matin en place de Greve semblait se prolonger par des grondements qui parfois se répercutaient, on ne savait pourquoi ; des groupes de bourgeois cuirassés, casqués, la pique, la hallebarde ou l’arquebuse aux poings, s’entretenaient aux carrefours ; des patrouilles d’hommes d’armes passaient lourdement ; par moment, quelque seigneur suivi de son escorte de cavaliers trottait au long des chaussées. Bourgeois, soldats, seigneurs avaient la croix blanche de la Ligue sur la poitrine ou bien, autour du cou, le chapelet signal de ralliement ; car on venait de fonder la confrérie du Chapelet et tout Paris en était ; malheur a ceux qui ne portaient aucun de ces deux signes.

Il ne faisait plus jour, pas encore nuit ; peu a peu les bruits s’éteignaient, et du ciel, melées aux dernieres clartés tombaient les premieres ombres qui allaient envelopper la silhouette capricieuse et tourmentée du vieux Paris, ses toits aigus, ses ruelles étroites et tortueuses, ses hérissements de tourelles, de cloches et de girouettes, ce grand lac de tuiles verdies par les mousses, parsemé de ces îlots formidables, sombres et menaçants qui s’appelaient le Temple, le Louvre, le Grand Châtelet, la Bastille…

Ce fut a cette heure indécise que quatre hommes portant une civiere s’approcherent de la voiture de Belgodere demeurée sur la place de Greve. Sur la civiere, il y avait un cercueil vide.

Dans la roulotte, une torche de résine était allumée ; ses lueurs fuligineuses jetaient de vagues reflets rouges sur le corps de la Simonne étendue toute raide sur sa couchette et, se jouant parmi les fleurs épandues, allaient lécher de leurs rapides et funebres caresses le visage livide de la morte. Pres de la torche, Violetta agenouillée, affaissée, les yeux fixés sur la figure aimée de celle qu’elle appelait sa mere ; parfois sa main, doucement, arrangeait les fleurs ou les cheveux, ou bien touchait le front glacé, comme d’un furtif baiser ; elle ne pleurait pas, n’ayant plus de larmes…

L’ombre, lentement, grimpait aux coins de la roulotte. Dans cette ombre, au fond, Saizuma la bohémienne, assise, immobile, muette statue de l’indifférence, loin, bien loin de ces choses, perdue dans le chaos de ses douleurs obscures. Pres d’elle debout, les bras croisés, la levre crispée par la haine satisfaite, l’oil rivé sur Violetta, avec d’étranges et brusques lueurs rouges, Belgodere guettait…

Les quatre hommes entrerent et déposerent le cercueil au long de la morte.

— Voila ! fit l’un ; nous venons enlever cette hérétique de boheme…

— Bien entendu, ajouta un autre, il n’y a pas de pretre ; la défunte s’en est passée pendant sa vie : elle s’en passera pour sa derniere promenade.

Belgodere approuva d’un signe de tete et dit simplement :

— Hâtons-nous…

— Oh ! ricana un porteur, vous etes pressé, mon compere ! Il paraît que vous ne voulez pas faire attendre messire Satan !… Allons, la belle enfant, gare !…

Violetta, secouée d’un long frisson, s’était jetée sur la Simonne, et doucement, a mots imperceptibles, brisés de sanglots, lui parlait, lui disait l’éternel adieu… Rudement, Belgodere l’arracha a la funebre étreinte : Violetta se releva, recula, les mains sur les paupieres, le cour défaillant, balbutiant encore :

— Adieu, maman… ma pauvre maman Simonne… adieu pour toujours…

Lorsqu’elle osa regarder, la Simonne était dans le cercueil !… Alors l’enfant eut un grand cri. Sa douleur jaillit, fusa, éclata… Elle retomba a genoux, toute palpitante, les levres tremblantes, et se mit, a pleines brassées, a entasser des roses dans la biere. L’instant d’apres, ce fut fini ! Le couvercle était jeté sur la morte. La Simonne avait disparu a jamais. Et le secret que son agonie avait voulu crier, le secret de la naissance de Violetta était cloué avec elle dans la biere !…

D’eux-memes, les porteurs placerent le reste des fleurs sur le cercueil. Ils le descendirent… le déposerent sur la civiere. Et déja, ils se mettaient en route.

— Viens, dit alors Belgodere d’une voix étrange.

Violetta jeta sur lui des yeux égarés par le désespoir de cette minute affreuse.

— Viens donc ! reprit le bohémien avec un sourire effrayant. Tu ne veux pas laisser ta mere s’en aller toute seule !… Allons, je te permets de l’accompagner…

Ce fut presque un cri de joie qui râla dans la gorge de la jeune fille. Pour la premiere fois depuis de longues années, elle leva sur Belgodere un regard ou il y avait une aube de reconnaissance étonnée…

— Je ne suis pas aussi mauvais diable que tu le penses ! grommela le bohémien en haussant les épaules.

Violetta s’élança…

Accompagner sa mere jusqu’au cimetiere ! Pour cette pauvre enfant, c’était une consolation… triste consolation ! Et les patrouilles qui sillonnaient Paris purent voir avec un frisson d’étonnement et de pitié ce pauvre cercueil fleuri comme un cercueil de princesse, qui s’en allait par les rues déja obscures, suivi seulement par une jeune fille qui marchait en pleurant…

Belgodere avait quitté la roulotte en disant a ses deux hercules assis sur les marches :

— Ramenez la voiture a l’auberge. Peut-etre ne rentrerai-je pas cette nuit… Et quant a Violetta, ajouta-t-il plus sourdement, elle ne rentrera jamais !…

Il s’éloigna alors a grandes enjambées, et d’assez loin, sombre, oblique, rasant les murs, se mit a suivre Violetta qu’il couvait de son oil luisant, comme la bete de proie suit sa victime a la piste, sans bruit, dans la nuit des grands bois solitaires.

Au moment ou Violetta se mit en marche derriere la lugubre civiere, un homme abrité sous l’auvent d’une maison de la place, la tete couverte d’une cape noire qui retombait sur son visage, a demi penché, palpitant, la suivit d’un morne regard jusqu’a ce qu’elle eut disparu.

— La victime est en route, murmura-t-il alors. Il me reste a prévenir le sacrificateur ! Effroyable besogne !… Pauvre infortunée ! Le hideux bohémien te mene… et la-bas, t’attend Fausta, l’implacable Fausta !…

Cet homme frissonna comme s’il eut fait grand froid. Alors il quitta le recoin d’ou il avait guetté le départ de Belgodere et de Violetta, se dirigea vers le pont de Notre-Dame qu’il franchit, et pénétra dans le dédale de la Cité.

Entre la cathédrale, formidable de son silence, et le Palais d’ou sortaient les sourdes rumeurs du Parlement assemblé en séance de nuit, vers le milieu de la rue Calandre, dans un terrain vague en bordure du Marché Neuf achevé depuis deux mois, s’élevait une maison basse, honteuse, un logis écarté, en quarantaine parmi les logis voisins.

Le jour, les hommes s’écartaient de cette demeure en grondant une imprécation. Les femmes qui passaient par la pâlissaient et faisaient un signe de croix. En ce logis, dans une piece froide, aux meubles séveres, aux murailles nues qui s’ornaient seulement d’une grande croix d’ébene, une sorte de colosse pensif était assis dans un large fauteuil, le coude sur une table servie, le front dans la main, tandis qu’une vieille servante allait et venait a pas furtifs.

— Vous ne mangez donc pas, maître Claude ? demanda la femme en s’arretant.

Le géant fit un geste d’indifférence et de lassitude.

— Toujours ces affreux souvenirs de votre ancien métier, reprit-elle au bout d’un silence.

— Non, dit sourdement Claude en secouant la tete.

— Oh !… alors, c’est que vous pensez a l’enfant !…

— Toujours ! soupira Claude comme s’il se fut parlé a lui-meme. Les minutes ou les spectres de mes victimes ne viennent pas m’assiéger sont encore, peut-etre, les plus terribles pour moi… Car alors, c’est son image, a elle, qui se dresse devant mes yeux. Huit ans, dame Gilberte ! huit ans écoulés presque jour pour jour depuis qu’elle disparut comme un beau songe qui s’évanouit… Ô mon enfant, ma suave violette qui embauma ces trop courtes années de ma terrible existence, qu’es-tu devenue ?… Ou sont tes jolis yeux d’azur ?… Ou est le radieux sourire de tes levres ?… Tout en moi, autour de moi, n’est plus que ténebres depuis que tu ne jettes plus tes petits bras autour de mon cou en gazouillant ce nom de pere qui me faisait frémir de bonheur jusqu’au fond des entrailles.

Maître Claude laissa lentement retomber son poing noueux, pareil a une masse. Un soupir gonfla et souleva son vaste poitrail. Et cet homme, qui semblait l’incarnation de la force animale, reprit avec une étrange douceur :

— Il paraît que je n’étais pas fait pour tant de bonheur, et que j’étais condamné aux solitudes maudites ! Pourtant… rappelez-vous, dame Gilberte, je n’en abusais pas de ce bonheur !… Je n’allais voir l’enfant que deux fois par semaine… c’étaient mes grandes fetes a moi !… Mais quelles fetes que ces jeudis et ces dimanches ! ajouta-t-il avec un rayonnement sur sa physionomie fatale… Avec quels délices j’abandonnais la sinistre livrée ! Avec quelle joie, des l’aube, je mettais les habits de bourgeois sous lesquels elle me connaissait !…

— Allons, allons, maître Claude, fuyez ces souvenirs qui vous tuent !…

— Avec quel enivrement, continua Claude, sans entendre, je courais a Meudon !…, Le cour palpitant, j’entrais dans le jardin. La bonne Simonne venait au-devant de moi… Et l’enfant ?… Ah ! la voici ! Ses jolis bras tendus, elle accourt, je la saisis, je la hisse, elle me serre le cou, elle grimpe sur mes épaules en riant, en me tirant les cheveux, et en criant comme une petite folle : Mere Simonne ! voici papa !… Ah ! quel bon rire…

Maître Claude couvrit son visage de ses deux mains… Il pleurait doucement, sans bruit…

— A quoi bon vous mettre le cour a l’envers ? dit dame Gilberte.

— Mon cour !… L’enfant l’a emporté dans ses petites menottes qui si souvent ont caressé mon front !… Un matin… jour d’épouvante, jour de malédiction ! C’était un jeudi… toute la vie, je m’en souviendrai… il faisait beau… cela sentait bon la fraîcheur, sous les ombrages de Meudon… j’arrive, j’appelle… pas de réponse… Bon ! elles sont descendues a la Seine, sans doute ? Et pourtant !… Enfin, je ne voulais pas avoir peur… J’entre dans le jardin ! Pas de Simonne ! Encore moins d’enfant ! Je pénetre dans la maison… tout est bouleversé comme par une lutte… je veux appeler, ma voix s’étrangle… je me sens devenir fou. … je sors, je crie, je hurle… rien, toujours rien !… Je cours a la Seine, je bondis dans le bois, je reviens a la maison… rien ! toujours rien ! L’effroyable journée !… Je tombe, le soir, sans connaissance… et lorsque je reviens a moi, je vois une femme qui me soigne… Mon enfant ! Ou est mon enfant !… Oh ! on ne sait pas ? Nul ne sait !… Tout ce qu’on sait dans le voisinage, c’est que la veille, on a vu passer une troupe de bohémiens… Comment ne suis-je pas mort !

— Vous avez bien failli mourir, maître Claude, fit dame Gilberte ; et lorsque vous m’etes revenu huit jours apres, tremblant la fievre… j’ai bien cru…

Un coup frappé a la porte interrompit la vieille servante et réveilla de longs échos dans la maison. Gilberte demeura immobile, saisie de stupeur… Claude se redressa violemment, le poing sur la table, le cou tendu, les yeux hagards.

— Qui peut venir ici ? murmura la vieille en pâlissant.

— Depuis huit ans, nul n’a frappé a cette porte ! gronda Claude. Qui cela peut etre, sinon le malheur qui passe ?…

Un deuxieme coup plus rude du heurtoir retentit, sourdement. Maître Claude retomba pesamment dans son fauteuil et fit un signe impérieux a la servante qui sortit. Et il demeura les yeux fixés sur la porte de la salle. L’instant d’apres il entendit le bruit de la barre de fer qu’on décadenassait, de la chaîne qu’on laissait tomber, des verrous qui grinçaient… Puis il y eut un silence…

Tout a coup, dans l’encadrement de la porte, un homme parut la tete couverte d’une cape noire… Claude se leva, et d’un ton raide et craintif a la fois, demanda :

— Qui etes-vous ?… Homme ou spectre… que voulez-vous de moi ?…

L’inconnu s’avança lentement de quelques pas… Un tremblement convulsif l’agitait… Il demeura une minute sans parler ; puis d’une voix basse et rauque, il prononça :

— Maître, je viens requérir les services de ta profession…

Claude fut secoué d’un tressaillement terrible. Un sourire livide crispa ses levres. Il se secoua comme pour rejeter le fardeau de ses souvenirs et il dit :

— Du temps que j’exerçais mon sinistre métier, l’official et le grand prévôt seuls pouvaient me requérir. Vous n’etes ni l’official[7] , ni le grand prévôt… sans quoi vous sauriez que depuis huit ans, je me suis fait relever de mes fonctions… Allez en paix, qui que vous soyez, vous qui cachez votre visage a l’ancien bourreau de Paris !…

L’inconnu ne broncha pas. D’une voix plus basse, plus rauque, il laissa tomber ces mots :

— Pour moi, pour celle qui m’envoie, tu n’es pas relevé de ta fonction. Pour moi, pour celle a qui tu dois obéissance, tu es encore le bourreau… regarde !

Alors il sortit de dessous son manteau sa main droite qu’il tendit. Au médius de cette main, il y avait un large anneau couronné par un énorme chaton de fer sur lequel étaient tracés des signes mystérieux. Claude jeta un coup d’oil sur ces signes. Alors un frémissement le fit chanceler !

Alors aussi, il s’inclina, se courba tres bas, dans une attitude de profonde humilité !…

— Tu obéis ?… demanda l’inconnu.

— J’obéis monseigneur !… répondit Claude d’une voix étranglée.

— Bien. Rends-toi a la maison du bout de l’île, derriere Notre-Dame. L’exécution est pour dix heures… Y seras-tu ?

— J’y serai, monseigneur !… fit Claude dans un soupir qui ressemblait a un râle. Mais dites a ceux qui vous envoient que je suis las, bien las… que l’horreur pese sur mes nuits d’un poids trop lourd… que dussé-je etre tué moi-meme, je ne veux plus tuer… et que je déchirerai demain le pacte qui m’enchaîne.

Il se redressa de toute sa hauteur et ajouta :

— Cela dit, monseigneur, ne comptez plus sur moi… cette exécution sera la derniere !…

— La derniere ! fit l’homme. Soit !… Maintenant, Claude, je vais te montrer ce visage que tu me reprochais de tenir caché…

— Qu’importe votre visage ! gronda Claude. Puisque j’ai vu votre main… puisque j’ai vu l’effroyable anneau de fer, cela suffit !… Allez en paix, monseigneur !…

— Il faut pourtant que tu me voies face a face, dit l’inconnu dans un sanglot. Car maintenant ce n’est plus au bourreau que je parle ! Ce n’est plus l’envoyé de la souveraine qui te parle !…

D’un geste rapide, il fit tomber sa cape et son visage apparut, pâle d’une pâleur spectrale. Claude recula, haletant, et murmura avec un indicible accent ou il y avait de la terreur, du défi, du remords peut-etre :

— L’éveque !… Le prince Farnese !… Le pere de l’enfant !…

— De l’enfant que tu me volas ! gronda Farnese. Oui, c’est moi ! Moi qui t’ai maudit ! Moi qui viens de te maudire encore, puisque tu n’as pas eu pitié de mon malheur ! Ou plutôt, non ! je ne te maudis pas. Une espérance insensée m’a soutenu jusqu’a ce jour. Oui, j’espere encore ! C’est en suppliant que je viens… Écoute ! Dis-moi la vérité ! Sois homme une fois dans ta vie !

Claude hésita un instant… puis secoua la tete. Farnese attendait, pantelant.

— La vérité ! gronda enfin Claude. Je vous l’ai dite le jour que vous etes venu, il y a pres de quinze ans !

Farnese baissa la tete, comme écrasé, et chancela…

— Elle est morte ! reprit Claude d’une voix glaciale. Morte trois jours apres que je la recueillis au pied du gibet… morte dans les bras de la femme a qui je la confiai…

Le cardinal prince Farnese ne dit plus rien. Il leva les bras au ciel et les laissa lourdement retomber. Puis il ramena sa cape sur sa tete et, avec un lugubre gémissement, se dirigea vers la porte. Claude, rapidement, jeta un manteau sur ses épaules, suivit Farnese et le rejoignit au moment ou il mettait le pied dans la rue. Il le toucha au bras, et d’un accent de timidité farouche :

— Pardon… un mot encore…

Farnese frissonna, violemment arraché a sa pensée d’insondable amertume :

— Que veux-tu ?

— Vous ne m’avez pas dit qui je dois exécuter ce soir !…

— J’ignore !… dit Farnese, morne et glacé.

— Est-ce un homme ?… Une femme ?…

— Une femme !… Une jeune fille !…

Claude frémit d’angoisse… Une jeune fille… Un etre de grâce et de faiblesse qu’il allait supprimer !…

— L’infortunée ! murmura-t-il.

A ce moment, le bronze de Notre-Dame tinta dans la nuit, et les ondulations sonores s’épandirent sur la Cité endormie en hululements d’une infinie tristesse… Les deux hommes, le cardinal et le bourreau, demeurerent immobiles, comptant les coups. Et quand la voix de la cathédrale se tut, celle du cardinal s’éleva :

— L’heure de l’exécution ! dit-il sourdement.

Puis, Farnese leva la main comme pour jeter un ordre supreme, et lentement, de son pas silencieux, la tete penchée, les épaules frissonnantes, il s’en alla dans la direction du Petit-Pont. Le bourreau essuya la sueur qui inondait son front… Et il s’élança vers Notre-Dame, vers l’extrémité de l’île, vers la mystérieuse maison de la princesse Fausta, en grondant :

— La derniere exécution… La derniere victime !…