Le Fils de Pardaillan - Michel Zévaco - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1916

Le Fils de Pardaillan darmowy ebook

Michel Zévaco

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Opis ebooka Le Fils de Pardaillan - Michel Zévaco

Nous sommes a Paris en 1609. Henri IV regne, sous la menace permanente des attentats. Le chevalier de Pardaillan, qui n'a pas retrouvé son fils, rencontre un jeune truand, Jehan-le-Brave, en qui il ne tarde pas a reconnaître l'enfant de Fausta. Or, Jehan-le-Brave, qui ignore tout de ses origines, est amoureux de Bertille de Saugis, fille naturelle d'Henri IV. Pour protéger sa bien-aimée et le pere de celle-ci, c'est-a-dire le roi, il entre en conflit avec tous ceux qui complotent sa mort: Concini et son épouse, Léonora Galigai, Aquaviva, le supérieur des jésuites qui a recruté un agent pour ses intentions criminelles, le pauvre Ravaillac. Le chevalier de Pardaillan s'engage dans la lutte aux côtés de son fils, aussi bien pour l'observer que pour protéger le roi. Or, Fausta jadis avait caché a Montmartre un fabuleux trésor que tout le monde convoite, les jésuites, les Concini, et meme le ministre du roi Sully. Seule Bertille connaît par hasard le secret de cette cachette, ainsi que le chevalier de Pardaillan...

Opinie o ebooku Le Fils de Pardaillan - Michel Zévaco

Fragment ebooka Le Fils de Pardaillan - Michel Zévaco

A Propos
Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6

A Propos Zévaco:

Zévaco s’installe a Paris a sa sortie de l’armée, en 1888. Il devient journaliste, puis secrétaire de rédaction a L’Egalité que dirige le socialiste révolutionnaire Jules Roques. Il se présente sans succes aux élections législatives de 1889 pour la Ligue socialiste de Roques: il fait a cette époque connaissance avec Louise Michel et croise également Aristide Bruant et Séverine. Il fera plusieurs séjours a la prison Sainte-Pélagie pour des articles libertaires, en pleine période d’attentats anarchistes. Il est condamné le 6 octobre 1892 par la cour d'assise de la Seine pour avoir déclaré dans une réunion publique a Paris : « Les bourgeois nous tuent par la faim ; volons, tuons, dynamitons, tous les moyens sont bons pour nous débarrasser de cette pourriture » Il abandonne le journalisme politique en 1900, apres avoir tenté de défendre Alfred Dreyfus. En meme temps, son retour vers le roman feuilleton avec Borgia! en 1900, publié dans le journal de Jean Jaures La Petite République socialiste est couronné de succes. Zévaco écrit plus de 1 400 feuilletons (dont, a partir de 1903, les 262 de La Fausta, qui met en scene le chevalier de Pardaillan) pour le journal de Jaures, jusqu’a décembre 1905, époque a laquelle il passe au Matin, dont il devient le feuilletonniste attitré avec Gaston Leroux. Entre 1906 et 1918, Le Matin publie en feuilletons neuf romans de Zévaco. Avant et apres sa mort paraissent dix volumes des aventures de Pardaillan pere et fils. La guerre se rapprochant de Pierrefonds, la famille Zévaco s’installe un peu plus a l’abri a Eaubonne (Val d’Oise) en 1917. Il meurt en aout 1918, sans doute d’un cancer. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

Nous sommes a Paris, Henri IV régnant sur la France pacifiée, par un matin de mai, clair, ensoleillé.

La fenetre d’une petite maison bourgeoise de la rue de l’Arbre-Sec s’ouvre. Une jeune fille paraît au balcon. Les chauds rayons du soleil viennent poser comme une impalpable poussiere d’or sur le nuage d’or de son opulente chevelure. Ses yeux plus bleus et plus purs que l’azur éclatant du ciel, sa taille élancée, ses formes d’une harmonie incomparable, une dignité ingénue dans ses attitudes, une franchise de regard admirable, un voile de mélancolie répandu sur ce front de neige, tout en elle force l’attention et la garde, tout en elle charme et captive.

Comme attirée par quelque force invincible, sa tete charmante se leve timidement, furtivement, vers la maison d’en face.

La-haut, a la lucarne du grenier, apparaît un jeune cavalier. Et ce cavalier, les mains jointes, l’air extasié, fixe sur elle un regard profond, chargé d’une muette adoration.

La jeune fille rougit, pâlit… son chaste sein se souleve d’émoi… Elle demeure un instant les yeux posés sur ceux de l’inconnu, puis lentement, comme a regret, elle rentre chez elle et pousse le battant de la fenetre.

*

* *

En bas, dans la rue, un pauvre here, dans l’ombre protectrice d’un renfoncement, dresse vers la radieuse apparition une face d’ascete morne, ravagée, ou luisent, au-dessous de sourcils broussailleux, deux yeux vitreux de visionnaire. Et a la vue de la gracieuse jeune fille, voici que ces yeux de fou s’animent, s’humanisent, prennent une expression de douceur et de tendresse mystique. Voici que cette sombre physionomie s’illumine d’une joie céleste. Et le pauvre here, lui aussi, joint les deux mains dans un geste d’imploration et murmure :

– Qu’elle est belle !…

Comme il prononce ces mots, quelque chose d’informe, un tas, une énorme boule de graisse, déboule on ne sait d’ou, roule avec une agilité surprenante et vient s’arreter devant l’homme en adoration. Cela est couvert d’un froc cavalierement relevé sur la hanche, surmonté d’une autre petite boule joviale outrageusement enluminée. Deux pattes de basset, courtes et cagneuses, servent de colonnes et deux pieds plats, immenses, sont les assises solides de ce monument de graisse. Et cela parle d’une voix de basse taille qui semble sourdre de profondeurs inconnues ; cela se prononce sans raillerie :

– Je vous y prends encore, frere Ravaillac !… Toujours plongé dans vos sombres visions, donc !

Brutalement arraché a son reve, Ravaillac, Jean-François Ravaillac tressaille violemment. Ses traits reprennent leur expression absente, l’étincelle de vie allumée dans son oil s’éteint brusquement, et ramenant son regard a terre, sans contrariété apparente, sans surprise, sans plaisir, avec une morne indifférence, il dit doucement, poliment :

– Bonjour, frere Parfait Goulard.

A ce moment, la jeune fille ferme sa fenetre sans avoir eu la curiosité de jeter un coup d’oil en bas. Ravaillac pousse un soupir et, sans affectation, s’éloigne dans la direction de la rue Saint-Honoré, proche, entraînant avec lui le frere Parfait Goulard, enchanté de la rencontre, et qui se prete complaisamment a la manouvre.

Le moine cependant a guigné du coin de l’oil la jeune fille. Il a noté le soupir de celui qu’il a appelé frere Ravaillac. Mais il ne laisse rien paraître et sa bonne grosse face demeure parfaitement hilare.

En s’éloignant, ils croisent un personnage qui doit etre quelque puissant seigneur, a en juger par sa mine hautaine et par la richesse du costume. Ce seigneur discute âprement avec une digne matrone qui a toute l’apparence d’une petite bourgeoise.

En passant pres du moine, le brillant seigneur ébauche un geste furtif auquel le moine répond par un clignement d’yeux.

Ni la vénérable matrone ni Ravaillac ne remarquent cet échange de signaux mystérieux.

Le grand seigneur et la bourgeoise continuent leur chemin et viennent s’arreter devant le perron de la petite maison de la jeune fille. Ils continuent a discuter avec animation et ni l’un ni l’autre ne font attention a une ombre blottie dans une encoignure, laquelle, bien qu’ils parlent a voix basse, ne perd pas un mot de leur entretien.

Le jeune cavalier était resté accoudé a sa lucarne.

Peut-etre ressassait-il son bonheur. Peut-etre attendait-il patiemment qu’une heureuse fortune lui permît d’apercevoir encore une fois un bout de ruban ou l’ombre de la bien-aimée se profiler sur les vitraux… Les amoureux, on le sait, sont insatiables. Celui-ci, tout a ses reves, ne voyait rien en dehors du balcon ou elle lui était apparue.

Sous ce balcon, cependant, leur discussion sans doute terminée, la matrone avait franchi les trois marches et mettait la clé dans la serrure.

Par hasard, les yeux de l’amoureux quitterent un instant le bienheureux balcon et se porterent dans la rue. Alors, un cri de colere lui échappa, a la vue du seigneur qui n’avait pas bougé :

– Encore ce ruffian maudit de Fouquet !…

Il se pencha a faire croire qu’il allait se précipiter tete premiere. Et il grinçait :

– Que fait-il la, devant sa porte ?… Qui appelle-t-il ainsi ?…

En effet, a ce moment, celui que notre amoureux venait de nommer Fouquet appelait la matrone qui se disposait a entrer dans la maison. Elle redescendit une marche et tendit la main. Geste d’adieu ?… Marché conclu ?… Arrhes données ?… C’est ce que l’amoureux n’aurait pu dire. Il lui sembla bien entrevoir une bourse… Mais le geste avait été si rapide, si subtil l’escamotage !… En tout cas, il connaissait la matrone, car en se retirant précipitamment de la fenetre, il était bleme et il bredouillait :

– Dame Colline Colle !… Ah ! par tous les démons de l’enfer, je veux savoir !… Malheur au damné Fouquet !…

Et il se rua en trombe dans l’escalier.

A cet instant précis, trois braves s’arretaient devant sa porte. Ils avaient des allures de tranche-montagne, avec des rapieres formidables qui leur battaient les talons. A les voir, on devinait des diables a quatre, ne redoutant rien ni personne. Et cependant ils restaient indécis devant la porte, n’osant soulever le marteau.

– Eh vé ! dit l’un avec un accent provençal, vas-y toi, Gringaille… Tu es Parisien, tu parles bien…

– Voire ! répondit l’interpellé. Tu n’as pas non plus ta langue dans ta poche, toi, Escargasse… M’est avis cependant que Carcagne me paraît etre celui de nous trois qui a le plus de chance de s’en tirer avec honneur… Il a des manieres si avenantes, si polies !…

L’homme aux manieres polies dit a son tour :

– Vous etes encore de singuliers bélîtres de me vouloir exposer seul a la colere du chef… Savez-vous pas, mauvais garçons que vous etes, qu’il nous a formellement interdit de nous présenter chez lui sans son assentiment ?… Pensez-vous que je me soucie de me faire jeter par la fenetre uniquement pour préserver vos chiennes de carcasses ?…

– Il faut cependant lui faire savoir que le signor Concini désire le voir aujourd’hui meme.

– Que la peste l’étrangle, celui-la ! Il avait bien besoin de nous charger d’une commission pareille !

– Vé ! allons-y ensemble.

– Au moins nous serons trois a recevoir l’averse.

– Ce sera moins dur.

Ayant ainsi tourné la difficulté, ils se prirent par le bras et allongerent la main vers le marteau.

La porte s’ouvrit brusquement, quelque chose comme un ouragan fondit sur eux, les sépara brutalement, les envoya rouler a droite et a gauche. C’était l’amoureux, qui se mit a remonter la rue en courant.

– C’est le chef ! s’écria Escargasse. J’ai reconnu sa maniere de nous dire bonjour.

Et il se tenait la mâchoire ébranlée par un maître coup de poing.

– Malheur ! gémit Gringaille en se relevant péniblement, je crois qu’il m’a défoncé une côte.

– Ou court-il ainsi ? dit Carcagne qui n’avait reçu qu’une bourrade sans conséquence.

Chose curieuse, ils ne paraissaient ni étonnés ni mortifiés. Ils étaient dressés sans doute. Sans s’attarder plus longtemps, tous trois, ensemble :

– Suivons-le !…

Et ils se lancerent a la poursuite de celui qu’ils appelaient « le chef » et qu’ils paraissaient tant redouter.

Celui-ci, trompé par une vague similitude de costume et de démarche, s’était lancé dans la direction de la Croix-du-Trahoir située au bout de la rue. Il allait droit devant lui, comme un furieux, bousculant et renversant tout ce qui lui faisait obstacle, sans se soucier des protestations et des malédictions soulevées sur son passage.

Il avait ainsi parcouru une cinquantaine de toises lorsqu’il heurta violemment un gentilhomme qui cheminait devant lui. Il continua d’avancer sans se retourner, sans un mot d’excuse. Mais, cette fois-ci, il était tombé sur quelqu’un qui n’était pas d’humeur a se laisser malmener :

– Hola !… Hé !… monsieur l’homme pressé ! s’écria le gentilhomme.

L’amoureux ne tourna pas la tete. Peut-etre n’avait-il pas entendu.

Tout a coup, une poigne s’abattit sur son épaule. Sans se retourner, confiant en sa force, il se secoua comme un jeune sanglier, pensant faire lâcher prise au geneur. Mais le geneur ne céda pas. Au contraire, son étreinte se resserra, se fit plus puissante. Sous la poigne de fer qui le maîtrisait, l’amoureux fut contraint de s’arreter. Il se retourna en grinçant.

Il se vit en présence d’un gentilhomme de haute mine qui pouvait avoir une soixantaine d’années, mais n’en paraissait pas cinquante. En tout cas, ce gentilhomme était doué d’une force prodigieuse, puisqu’il avait pu, d’une seule main, paralyser, sans effort apparent, la résistance de notre amoureux.

Face a face, les deux hommes se regarderent dans les yeux un inappréciable instant.

La stupeur, la honte, l’admiration, la fureur, le désespoir, tous ces sentiments passerent sur le visage expressif du jeune homme.

Le gentilhomme, tres calme, sans colere, le regardait d’un air froid. Il faut croire que ce gentilhomme n’était pas le premier venu. Comme si cette jeune physionomie qu’il considérait avait été un livre ouvert dans lequel il lisait couramment, une expression de pitié adoucit son oil fixe jusque-la et, lâchant le bouillant amoureux, il lui dit avec une douceur qui n’excluait pas une certaine hauteur :

– Je vois, monsieur, que si je vous laisse aller, ma susceptibilité va etre cause de quelque irréparable malheur.

« Il me convient d’oublier la brusquerie de vos manieres. Allez, jeune homme, pour cette fois-ci le chevalier de Pardaillan oubliera votre incivilité. »

L’amoureux eut un sursaut violent, ses yeux s’injecterent, sa main se crispa sur la poignée de sa rapiere comme s’il eut voulu dégainer a l’instant meme. Mais il n’acheva pas le geste et, secouant la tete, pour lui-meme, il expliqua :

– Non !… Je n’ai pas un instant a perdre !…

Et se rapprochant du chevalier de Pardaillan jusqu’a le toucher, les yeux dans les yeux, il gronda :

– Vous voulez bien me pardonner !… Et moi qui ne suis pas chevalier, moi Jehan qu’on appelle le Brave, je ne vous pardonnerai jamais l’humiliation que vous venez de m’infliger… Je vous tuerai, monsieur !… Allez, profitez des quelques heures qui vous restent a vivre. Demain matin, a neuf heures, je vous attendrai derriere le mur des Chartreux… Et s’il vous convenait d’oublier le rendez-vous qu’il vous donne, sachez que Jehan le Brave saura vous retrouver, fussiez-vous au plus profond des enfers !

Et il repartit comme un fauve déchaîné.

Le chevalier de Pardaillan fit un mouvement en avant comme pour le saisir a nouveau. Puis il s’arreta, haussa les épaules avec insouciance et s’éloigna paisiblement en sifflotant un air du temps de Charles IX.


Chapitre 2

 

Pendant que Jehan le Brave – a défaut de nom, laissons-lui ce fier prénom – pendant que l’impétueux amoureux, disons-nous, le cherchait du côté de la Croix-du-Trahoir, Fouquet était redescendu vers la rue Saint-Honoré.

Il passa sans s’arreter aupres du moine Parfait Goulard, a qui il fit un signe imperceptible, et continua son chemin dans la direction du Louvre.

A peine était-il passé que le moine, poussant du coude son compagnon, lui glissa :

– Voyez-vous ce seigneur… la, devant nous… C’est Fouquet, marquis de La Varenne, entremetteur, Premier ministre des plaisirs de Sa Majesté !

Et le moine éclata d’un gros rire égrillard, tandis qu’une lueur fugitive s’allumait dans l’oil de Ravaillac. Tout a coup, le moine se frappa le front :

– Mais nous l’avons déja croisé tout a l’heure !… Il était avec… attendez donc !… j’y suis !… avec dame Colline Colle, la propriétaire de cette petite maison devant laquelle je vous ai rencontré, précisément… Par saint Parfait, mon vénéré patron, je devine la manigance !… Dame Colline Colle a pour unique locataire une jeune fille… un ange de beauté, de candeur et de pureté… Je gage que le marquis a soudoyé l’honnete matrone… Eh ! eh !… ce soir peut-etre, notre bon sire le roi passera par la…, et demain peut-etre aurons-nous une nouvelle favorite !…

L’ombre qui avait écouté la conversation de Fouquet de La Varenne avec dame Colline Colle sortit de son trou lorsque le marquis se fut éloigné.

C’était un homme dans la force de l’âge. Les tempes grisonnantes, plutôt grand, sec, merveilleusement musclé, avec ces mouvements souples, aisés, que donne la pratique réguliere de tous les exercices violents. Physionomie rude que n’adoucissait pas l’éclat de deux yeux de braise.

L’homme resta un moment méditatif, les yeux fixés sur la lucarne de Jehan le Brave, et lorsque le jeune homme passa comme une rafale, il le suivit longtemps d’un regard étrange, terrible, un sourire énigmatique aux levres, puis il se dirigea d’un pas assuré vers la rue Saint-Honoré et pénétra dans une maison de fort belle apparence…

Cette maison c’était le logis de Concini…

L’homme resta la une demi-heure environ puis ressortit et se dirigea a nouveau, en flâneur, vers la rue de l’Arbre-Sec. Il allait le nez au vent, sans but précis, en apparence du moins. Tout a coup, son oil se posa, avec cette meme expression étrange que nous avons signalée, sur Jehan le Brave qui paraissait chercher quelqu’un, a en juger par l’attention avec laquelle il dévisageait les passants. L’homme s’approcha doucement et posa la main sur l’épaule du jeune homme qui se retourna tout d’une piece. En reconnaissant a qui il avait affaire, il eut un geste de déception. Néanmoins sa physionomie s’adoucit d’un vague sourire, et il dit :

– Ah ! c’est toi, Saetta !… J’avais espéré…

Saetta, puisque tel était son nom, demanda :

– Que cherches-tu donc, et qu’avais-tu espéré, mon fils ?

A ces mots, prononcés avec une intonation bizarre, les traits mobiles et fins de Jehan le Brave se contracterent. Il releva vivement, rudement :

– Pourquoi m’appelles-tu ton fils ?… Tu sais bien que je ne le veux pas !… Au surplus, tu n’es pas mon pere !…

– C’est vrai, dit lentement Saetta en l’étudiant avec une attention farouche, c’est vrai, je ne suis pas ton pere…

« Cependant, quand je te ramassai – voici tantôt dix-huit ans – mourant de froid et de faim, sur le bord de la route ou tu étais abandonné, tu avais deux ans a peine… Si je ne t’avais pris, emporté, soigné, veillé nuit et jour, car tu fus malade d’une mauvaise fievre qui faillit t’emporter… si je n’avais fait cela, tu serais mort… Et depuis ce moment jusqu’au jour ou je t’ai senti assez fort pour voler de tes propres ailes, qui donc a eu soin de toi, t’a nourri, élevé, qui donc a fait de toi l’homme sain, robuste, vigoureux que tu es devenu ? Moi, Saetta !… Qui t’a mis au poing la rapiere que voici et t’a appris le fin du fin de l’escrime, qui a fait de toi une des plus fines – si ce n’est la plus fine – lames du monde ? Moi !… Aujourd’hui tu es un brave sans pareil, fort comme Hercule lui-meme, audacieux, entreprenant ; tu commandes a des hommes qui ne craignent ni Dieu ni diable et qui tremblent devant toi ; tu es le roi du pavé, la terreur et le désespoir du guet, l’admiration de la truanderie qui n’attend qu’un signe de toi pour te proclamer roi d’Argot… Qui a fait tout cela ?… Moi !… Mais je ne suis pas ton pere… Tu ne me dois rien. »

Tout ceci avait été débité d’une voix âpre, mordante. Jehan avait laissé dire, sans chercher a interrompre, et pendant que Saetta parlait, il tenait ses yeux fixés obstinément sur lui. On eut dit qu’il attendait anxieusement une parole qui ne tombait pas. Quand il vit que l’autre avait fini, il se secoua furieusement, comme pour jeter bas le fardeau de pensées obsédantes, et il gronda :

– C’est vrai !… Tout ce que tu dis la est vrai !… Mais il paraît que je suis un monstre… ou peut-etre m’as-tu trop bien élevé, puisque…

– Acheve, dit Saetta, avec un sourire sinistre.

– Eh bien, oui, par l’enfer ! j’acheverai. Quand tu me regardes, comme tu le fais en ce moment, avec ce sourire satanique, quand tu me parles, de cet air narquois qui m’enrage, quand tu m’appelles ton fils, avec cette équivoque intonation, je sens, je devine que tu es mon plus mortel ennemi… que tout ce que tu as fait pour moi, tu l’as fait dans je ne sais quelle intention tortueuse… terrible, peut-etre… et alors, je sens la haine me soulever, et j’ai des envies furieuses de te tuer !…

Avec un calme glacial, Saetta dit :

– Qui t’arrete ?… Tu as ton épée, j’ai la mienne… Je fus ton maître, mais depuis longtemps tu m’as surpassé… Je ne peserai pas lourd contre toi.

– Enfer ! rugit Jehan le Brave, c’est cela précisément qui m’arrete !… Je ne suis pas un assassin, moi !… C’est la seule chose que tu n’as pas réussi a faire de moi !…

Le sourire de Saetta se fit plus aigu, plus équivoque, si possible. Et brusquement, changeant de physionomie, avec une bonhomie qui conservait malgré lui on ne sait quoi de louche :

– Tu es d’une nature trop impressionnable, dit-il, ce n’est pas ta faute… Tu es ainsi… Moi, je suis rude, violent, affligé d’un physique qui n’inspire pas la sympathie… Ce n’est pas ma faute… Je suis ainsi… Bravo, j’ai fait de toi un bravo… Pouvais-je prévoir que tu aurais un jour des délicatesses de gentilhomme ?… Je ne puis te parler un langage qui n’est pas le mien…

Et soudain, fixant sur lui un regard étrange, avec une émotion que trahissait le tremblement de la voix :

– Cependant, je me suis attaché a toi… Tu es… oui, tu es le seul lien qui me rattache a la vie… Je n’ai plus que toi… Et comme je ne veux pas te perdre, je m’efforcerai d’adoucir mes manieres pour toi… Je ne peux pas mieux te dire.

L’effort qu’il venait de faire était évident, et cependant, celui a qui il parlait, celui pour qui cet effort était accompli, parut ressentir une sensation d’angoisse. Sur ce visage étincelant, ou toutes les sensations se lisaient comme en un livre ouvert, une expression de malaise se répandit soudain. On voyait qu’il était touché et qu’il cherchait une bonne parole… Cette parole, il ne la trouvait pas. Pourquoi ?

Comme s’il eut compris, Saetta ébaucha son énigmatique sourire et, changeant brusquement la conversation :

– Tu ne m’as pas dit ce que tu cherchais, ce que tu espérais ? Jehan se frappa le front :

– Qui je cherchais ? fit-il d’une voix ardente. Un insolent qui… Mais d’abord, tu connais ma force musculaire, n’est-ce pas ? Tu as cru, et moi-meme je le croyais, que personne n’était de taille a me résister !… Eh bien, ici, dans cette rue, je me suis heurté a quelqu’un qui m’a saisi… et je n’ai pu me dégager de cette étreinte…

– Oh ! s’exclama Saetta avec une véritable émotion, que dis-tu la ?… Je ne connais qu’une personne au monde qui soit de force…

– Tu connais quelqu’un qui est plus fort que moi ?

– Oui.

– Son nom ?…

– Le chevalier de Pardaillan.

– Tripes de Satan !… C’est lui !… C’est mon insolent.

– Oh oh ! fit Saetta, et rien ne saurait traduire tout ce que contenaient de sous-entendus ces deux simples onomatopées. Tu connais Pardaillan ?… Tu l’as vu ?… C’est lui que tu cherches ?… pour te battre, pour le tuer, hein ?… Parle donc !

Et cette fois, son émotion était si violente, que Jehan en fut bouleversé.

– Je l’ai rencontré tout a l’heure, je te l’ai dit.

– Porco dio !… Cela devait arriver… Et tu vas te battre, nécessairement ?

– Oui.

– Quand ?

– Demain matin.

– Dieu soit loué !… Je t’ai rencontré a temps !

– Enfer !… M’expliqueras-tu ?…

– Rien que ceci : Pardaillan t’a saisi et tu n’as pu te dégager… Si tu croises le fer avec lui, il te tuera…

– Me tuer, moi ! Allons donc !

– Je te dis que Pardaillan est le seul homme au monde qui soit plus fort que toi… Mais je ne veux pas qu’il te tue, moi !… Non, per la Madona !… Demain matin, m’as-tu dit ?… Répete… C’est demain matin que tu dois te battre avec lui ?…

– Oui, fit Jehan, stupéfait.

– Bon !… Alors je suis tranquille, fit Saetta, qui paraissait se calmer.

– Tu es tranquille ?… pourquoi ?… Que veux-tu dire ?…

– Simplement ceci : demain matin, Pardaillan ne pourra plus rien contre toi !

– Étrange ! murmura le jeune homme. Quelle émotion !… Jamais je n’ai vu Saetta aussi ému… Mais alors ?… Il m’aime donc ?… Oui, sans doute… Sans quoi il ne tremblerait pas ainsi pour moi !… Je m’y perds… Serais-je décidément mauvais ?…

Et tout haut, d’un ton brusque, mais singulierement radouci :

– As-tu besoin d’argent ?…

– Non !… c’est-a-dire… donne toujours, fit Saetta, en empochant la bourse rebondie que le jeune homme glissait dans sa main.

Jehan s’éloignait, l’air reveur.

Saetta dardait sur son dos un regard terrible et grinçait :

– Demain matin !… Il sera trop tard !… Pardaillan ne pourra rien contre toi… parce que tu appartiendras au bourreau…

Il parut s’abîmer dans des réflexions profondes et il grommelait :

– Le laisser tuer par Pardaillan ?… Oui… a la rigueur… Mais j’ai mieux que cela… Va, fils de Fausta, fils de Pardaillan, va, cours a l’abîme que j’ai creusé sous tes pas !… L’heure de la vengeance a enfin sonné pour moi !

Et s’enveloppant dans son manteau, de son pas souple et cadencé, il se dirigea vers le Louvre.


Chapitre 3

 

La cour est dans le marasme. Le roi ne dort plus… Le roi ne mange plus… Le roi, si débordant de vie, ne traite plus les affaires de l’État avec ses ministres. Il fuit la société de ses intimes, il s’enferme des heures durant dans sa petite chambre a coucher du premier…

Le roi est malade : de qui est-il donc amoureux ?

Voila ce que disent les courtisans ordinaires.

Voici maintenant ce que savent et gardent pour eux cinq ou six intimes de Sa Majesté :

Le roi a vu une jeune fille de seize ans a peine. Et il a éprouvé le coup de foudre.

Comme toujours, chez lui, ce nouvel amour a altéré son humeur et sa santé. D’autant plus profondément que, chose inouie, et qui prouve combien cette fois-ci il est bien assassiné d’amour, lui, si entreprenant et si expéditif en pareille occurrence, devenu plus timide que le plus timide des jouvenceaux, il n’a pas osé « déclarer sa flamme ».

Et tous les soirs, sous des déguisements divers, le roi s’en va rue de l’Arbre-Sec soupirer sous le balcon de sa belle…

Les confidents du roi se sont empressés d’aller rôder autour du logis de celle qui peut devenir la grande favorite…

Tout ce qu’ils ont appris, c’est que la jeune fille est couramment désignée sous le nom de « demoiselle Bertille ». Demoiselle Bertille ne sort jamais, si ce n’est le dimanche, pour aller assister a la messe a la chapelle des Cinq-Plaies. Alors elle est accompagnée par sa propriétaire, respectable matrone qui répond au nom de dame Colline Colle. Quelques-uns cependant ont pu apercevoir demoiselle Bertille. Ceux-la sont revenus enthousiasmés de son idéale beauté.

L’apres-midi de ce jour ou se sont déroulés les différents incidents que nous venons de narrer, le roi était dans sa petite chambre. Il était assis sur sa chaise basse, et du bout des doigts il tambourinait machinalement sur l’étui de ces lunettes. De temps en temps, il poussait un soupir lamentable et gémissait :

– Que fait donc La Varenne ?

Et il reprenait le cours de ses pensées :

– Jamais femme ne m’a produit l’effet que me produit cette jeune fille !… Bertille !… Le joli nom, si clair, si frétillant !… Bertille !… Jarnidieu ! d’ou vient donc que je suis troublé a ce point ? Est-ce la candeur, l’innocence de cette jeune fille ?… Je ne me reconnais plus !… Ce cuistre de La Varenne ne viendra donc pas !…

Brusquement Henri IV frappa ses deux cuisses et se leva en murmurant :

– J’ai beau chercher, je ne trouve pas… qui donc ce doux visage me rappelle-t-il ? Qui donc ?… Voyons, parmi les belles que j’ai eues autrefois, cherchons…

Il fit plusieurs fois le tour de la chambre, de ce pas accéléré qui faisait le désespoir du vieux Sully, obligé de le suivre quand il expédiait les affaires avec lui, et tout a coup :

– Ventre-saint-gris ! J’ai trouvé !… Saugis !…

L’air reveur, il revint s’asseoir sur sa chaise et poursuivit :

– C’est a la demoiselle de Saugis que ressemble mon doux cour de Bertille… Saugis !… Heu ! c’est bien loin cela !… Ma conduite ne fut peut-etre pas tres nette vis-a-vis de cette demoiselle… Dieu me pardonne, je crois que je l’ai quelque peu violentée… J’avais sans doute trop bien soupé ce jour-la !… Hé ! mais, j’y songe… C’est curieux comme les souvenirs se levent nombreux et précis quand on fouille sérieusement le passé. Cette pauvre Saugis, je crois bien qu’elle est morte en donnant le jour a un enfant qui aurait bien, oui, ma foi, seize ans… l’âge de Bertille !…

Pour la premiere fois, un soupçon vint l’effleurer, car il répéta :

– L’âge de Bertille !…

Il rejeta la pensée qui se faisait obscurément jour dans son cerveau :

– Était-ce un garçon ou une fille ?… Du diable si je le sais… Je n’aurais jamais pensé a cela sans cette vague ressemblance… Est-elle si vague ?… Heu !…

Et pour se remonter soi-meme :

– Par Dieu ! je suis content d’etre sorti de ce souci… Me voila plus tranquille… Je veux, pour les beaux yeux de Bertille, faire rechercher cet enfant de la pauvre Saugis et, garçon ou fille, je lui ferai un sort raisonnable. C’est dit, et je ne m’en dédirai pas… Apres tout, c’est un enfant a moi… Mais que fait donc ce bélître de La Varenne ?…

Comme il se posait cette question pour la centieme fois, La Varenne fut introduit. Le confident paraissait radieux et, tout de suite, avec cette familiarité qu’Henri IV encourageait dans son entourage et savait d’ailleurs royalement réprimer lorsqu’elle allait trop loin, il s’écria :

– Victoire ! Sire, victoire !

Le roi devint tres pâle, porta la main a son cour et chancela en murmurant :

– La Varenne, mon ami, ne me donne pas de fausse joie… je me sens défaillir.

Et, en effet, il paraissait sur le point de s’évanouir.

– Victoire, vous dis-je !… Ce soir, vous entrez dans la place ! Du coup, le roi fut debout et, radieux :

– Dis-tu vrai ?… Ah ! mon ami, tu me sauves !… Je me mourais… Ce rôle d’amoureux transi commençait a peser. Ce soir, dis-tu, qu’as-tu fait ?… Tu l’as vue ?… Tu lui as parlé ?… M’aime-t-elle un peu, au moins ?… Ne me cache rien, La Varenne… Ce soir, je la verrai, je lui parlerai, enfin !… Jarnidieu ! qu’il fait bon vivre et quel radieux jour que ce jour !… Parle. Raconte-moi tout… Mais parle donc !…, Il faut t’arracher les paroles du ventre !

– Eh, mordieu ! Vous ne me laissez pas placer un mot !… S’il faut vous dire les choses tout a trac : j’ai acheté la propriétaire, qui nous ouvrira la porte ce soir.

– Cette matrone qui paraissait incorruptible ? La Varenne haussa les épaules :

– Le tout était d’y mettre le prix, dit-il. Il m’en a couté vingt mille livres, pas moins.

Et en meme temps, il étudiait du coin de l’oil l’effet produit par l’énoncé de la somme.

Henri IV savait se montrer généreux en amour. Il n’en était plus de meme quand il s’agissait de lâcher la forte somme a ceux qui servaient ses amours :

– Tu m’as demandé la place de contrôleur général des postes, dit-il. Tu l’as.

La Varenne se cassa en deux et, avec une grimace de jubilation, il supputait a part lui :

– Allons, j’ai fait un bon placement ! La place me remboursera au centuple les dix mille livres que j’ai du donner a cette sorciere de Colline Colle, que le diable l’étrangle !

– Raconte-moi tout par le menu, fit joyeusement le roi, qui avait retrouvé toute sa vivacité.

Pendant que l’homme a tout faire du roi, l’ancien cuisinier créé marquis de La Varenne, expliquait a son maître comment il pourrait s’introduire subrepticement chez une innocente enfant qu’il s’agissait de déshonorer, il se passait dans une autre partie du Louvre une scene qui a sa place ici.

Une jeune femme était nonchalamment étendue sur une sorte de chaise longue appelée lit d’été. Une carnation de ce blanc laiteux particulier a certaines brunes, des cheveux naturellement ondulés et d’un beau noir, des traits réguliers, des levres pourpres, sensuelles, des yeux noirs mais froids, des formes imposantes, la splendeur d’une Junon en son plein épanouissement.

C’est Marie de Médicis, reine de France.

Sur un pliant de velours cramoisi, une autre jeune femme dont le corps est maigre et contrefait, le teint plombé, la bouche trop grande, une épaule plus haute que l’autre, une femme dont la laideur semble avoir été choisie pour servir de repoussoir a l’imposante beauté de l’autre. La seule supériorité de cette disgraciée de la nature résidait dans ses yeux : des yeux noirs, immenses, brillant d’un feu sombre, reflet d’une âme forte que consume une flamme dévorante.

C’était Léonora Doré, plus connue sous le nom de la Galigai. Elle est dame d’atours de la reine… Elle est aussi la femme légitime du signor Concino Concini, qui n’est pas encore marquis, pas encore maréchal, pas encore Premier ministre, mais qu’elle « veut » voir devenir tout cela… et meme plus, si possible… car il est des maintenant – elle le sait – l’amant de la reine… Et c’est sur cet amour insensé qu’elle compte et qu’elle échafaude l’avenir.

Cette énigmatique créature n’a jamais eu qu’un sentiment réellement profond : son amour pour Concini ; qu’une seule et unique ambition : la grandeur de Concini. Peut-etre espere-t-elle qu’en le hissant, par la seule puissance de son mâle génie, jusqu’a ces sommets accessibles a ceux-la seuls qui sont nés sur les marches d’un trône, peut-etre espere-t-elle ainsi l’éblouir et faire jaillir en lui l’étincelle qui embrasera ce cour jusque-la fermé pour elle – car il ne l’aime pas, il ne l’a jamais aimée – peut-etre !…

Quoi qu’il en soit, elle a résolu de pousser Concini jusqu’a la toute-puissance, et c’est dans ce but qu’elle a jeté l’homme qu’elle adore dans les bras de la reine… la reine, qui peut le faire grand. C’est dans ce but qu’elle a écarté ou supprimé tous les obstacles. De ces obstacles, il n’en reste plus qu’un : le plus terrible, le plus puissant… le roi ! Et cet obstacle, Léonora a résolu de le supprimer comme tous les autres. Et ce qu’elle veut, de sa volonté implacablement tenace, c’est amener Marie de Médicis, caractere faible et indécis qu’elle pétrit lentement a sa guise, a accepter la complicité du meurtre de son royal époux. Ce qu’elle veut, c’est amener la reine qui ne « veut » pas se séparer de Concini, qui ne « peut » pas se passer de lui, a couvrir le régicide.

Ses yeux sombres, chargés d’effluves, se fixaient sur les yeux de la reine, qui clignotaient comme éblouis par l’insoutenable éclat de ce regard de feu, et, penchée sur le visage de sa maîtresse, pareille a quelque sombre génie du mal, elle parlait d’une voix basse, insinuante. Et ses paroles prudentes, mesurées, distillaient la mort !

– Pourquoi ces hésitations, ces scrupules ? (Elle hausse les épaules.) Laissez les scrupules a la masse du vulgaire, pour qui ils ont été inventés. N’attendez pas pour vous décider que votre perte soit consommée.

Et comme Marie de Médicis demeurait muette et songeuse, la tentatrice reprit, d’une voix qui se fit plus âpre, ou perçait une ironie menaçante :

– Quand vous serez répudiée, honteusement chassée et que votre fils sera déclaré bâtard, pour la grande gloire du fils de Mme d’Entraigues[1] , alors, madame, vous verserez des larmes de sang, alors vous regretterez votre indigne faiblesse et de pas m’avoir laissé faire… Trop tard, madame, il sera trop tard !

La reine répondit par une question :

– Léonora, es-tu bien certaine qu’il ira ce soir rue de l’Arbre-Sec ?

– Tout a fait certaine, madame…

Un silence. Marie de Médicis semble méditer profondément. La Galigai l’observe avec une imperceptible moue de dédain.

– Et… ce jeune homme dont tu m’as parlé, reprit enfin la reine, qui paraissait chercher ses mots, es-tu bien sure de lui ?

Elle baissa davantage la voix, jeta un coup d’oil inquiet autour d’elle et acheva :

– Ne s’avisera-t-il pas de parler… apres ?

– Sur la tete de Concini, madame, je réponds de lui, je réponds de tout. Ce jeune homme frappera sans trembler… Il ne parlera pas apres, parce que c’est pour son propre compte qu’il agira.

– Il hait donc bien le roi ?

Léonora eut un insaisissable sourire : la reine paraissait accepter la complicité. Sans rien laisser paraître de ses sentiments, elle dit :

– Non !… Mais il est amoureux… et jaloux comme tous les amoureux. Or, la jalousie, madame, engendre facilement la haine.

– Pas pourtant jusqu’au point de se faire assassin.

– Si, madame, lorsqu’il s’agit d’une nature violente et passionnée comme celle de ce jeune homme. Ce matin meme, pour l’avoir vu de sa fenetre au moment ou il soudoyait la propriétaire de la jeune fille en question, ce jeune homme s’est rué comme un fou a la recherche de M. de La Varenne. S’il avait pu le joindre, la carriere du marquis était terminée du coup… Mais vous vous trompez étrangement quand vous parlez d’assassinat… Ce jeune homme est un bravo, c’est vrai. Mais un bravo extraordinaire… comme on n’en vit jamais de pareil… Ne croyez pas qu’il ira traîtreusement poignarder… celui dont nous parlons. C’est en face qu’il l’attaquera. C’est en un combat loyal qu’il le tuera.

– Enfin, comment t’y prendras-tu pour l’amener a accomplir… ce geste ?…

– Je m’intéresse a lui, moi… C’est mon droit… D’ailleurs il est le fils d’adoption d’un de mes compatriotes… Pour lui témoigner cet intéret, je glisse dans son oreille un renseignement… Est-ce ma faute, a moi, si ce renseignement déchaîne la haine en lui ? Et si la haine, chez lui, se traduit par des gestes qui tuent, en suis-je responsable ?…

Elle était effroyable de cynisme tranquille, et c’est ainsi qu’elle dut apparaître a Marie de Médicis, car elle murmura, vaguement épouvantée :

– Tu es terrible, sais-tu ?

Léonora sourit dédaigneusement et ne répondit pas. Poussée par la curiosité, peut-etre avec le secret espoir de faire dévier cette conversation qui l’épouvantait, la reine s’informa :

– Qui est ce malheureux ?… Comment s’appelle-t-il ?

– On le connaît sous le nom de Jehan le Brave. Ou est-il né ? Le nom de son pere et de sa mere ?… Mystere. Saetta, qui l’a élevé et l’aime comme son fils, pourrait peut-etre répondre a ces questions. Mais il est muet sur ces points… Ce que je sais, pour l’avoir vu a l’ouvre, c’est que c’est une force… Malheureusement pour lui, il a des idées a lui… des idées qui ne sont pas celles de tout le monde… C’est un fou.

A ce moment, la porte du cabinet s’ouvrit silencieusement et Caterina Salvagia, la femme de chambre de confiance de la reine, parut dans l’entrebâillement. Sans entrer plus avant, elle fit un signe a Léonora et se retira discretement aussitôt.

Marie de Médicis, sans doute au courant, se redressa sur son lit d’été et s’écria joyeusement, une flamme subite aux yeux :

– C’est Concini !… Fais-le entrer, cara mia !…

Elle pensait que, du coup, la terrible conversation était terminée. Mais la Galigai ne bougea pas. Et, avec une froideur effrayante, elle posa nettement la question :

– Madame, dois-je exciter la jalousie de Jehan le Brave ? Et la reine répéta le mot qu’elle avait eu déja :

– Tu es terrible !…

La Galigai attend, muette, impassible comme la fatalité.

La reine Marie de Médicis s’est redressée. Son regard s’emplit d’une lointaine épouvante. Ses levres tremblantes retiennent le mot terrible qui veut s’échapper et tomber… tomber comme une condamnation, car ce mot, c’est la mort du roi de France !

Enfin, elle gémit :

– Que veux-tu que je te dise ?… C’est terrible !… terrible !… Laisse-moi le temps de réfléchir… plus tard… attends… Tu peux bien attendre un peu, voyons !

Alors Léonora se leva et se courba dans une longue et savante révérence de cour. Elle exagéra la correction des attitudes imposées par l’étiquette et d’une voix tranchante qui contrastait avec cette humilité voulue :

– J’ai l’honneur de solliciter de Votre Majesté mon congé… et celui de Concino Concini, mon époux.

La reine pâlit affreusement. Elle bégaya :

– Tu veux me quitter ?

– S’il plaît a Votre Majesté, oui, dit Léonora glaciale. Demain matin nous quitterons la France.

Affolée par la pensée de perdre Concini, Marie cria :

– Mais je ne le veux pas !

– Votre Majesté daignera excuser mon insistance… Notre décision est irrévocable… Nos préparatifs de départ sont faits. Nous voulons nous retirer.

A ces mots, prononcés a dessein, la souveraine chez Marie de Médicis se réveille enfin et se révolte. Elle se redresse de toute sa hauteur, et laissant tomber un regard courroucé sur la confidente toujours courbée :

– Vous voulez ! répéta-t-elle en martelant chaque syllabe. Et moi, je ne veux pas !

– Madame…

– Assez !… Il ne me plaît pas d’accorder le congé que vous sollicitez… Allez !

Et comme la dame d’atours ébauchait un geste, elle reprit violemment :

– Allez-vous-en, dis-je, ou par la santa Maria, j’appelle et vous fais arreter.

Léonora, comme écrasée, obéit, se retire a reculons. Et la reine, que cette feinte soumission apaise, se reproche déja sa violence, soupire a la pensée qu’elle va etre privée d’une visite de Concini.

Arrivée a la porte, la Galigai se redressa et, respectueusement, sans bravade, mais d’une voix ferme :

– Votre Majesté, je pense, ne trouvera pas mauvais que j’aille de ce pas chez le roi.

Ces paroles jettent le trouble et l’effroi dans l’esprit de la reine, qui balbutie :

– Le roi !… Pour quoi faire ?…

– Le supplier de nous accorder ce congé que Votre Majesté nous fait l’insigne honneur de nous refuser.

A demi rassurée, Marie gronda :

– Tu… vous oseriez !… Malgré ma volonté !

– Pour mon Concini, oui, madame, j’oserai tout… meme encourir la colere et la disgrâce de ma reine…

– Ingrate !… Tu n’es qu’une ingrate !…

C’était le prélude de la capitulation. L’effort que Marie de Médicis avait fait pour résister était aux trois quarts brisé. C’est que la pensée de perdre Concini l’affolait. C’est que l’amour de Concini était devenu toute sa vie.

Et Léonora, qui ne comptait que sur ce sentiment, le comprit bien, car elle dit plus doucement :

– Le roi accordera avec joie ce congé qui le débarrassera de nous… Vous le savez, madame.

Eh oui ! elle le savait. C’est pourquoi elle gémit :

– Mais enfin, pourquoi veux-tu t’en aller ?

– Eh ! madame, je vous vois disposée a tout pardonner au roi… a tout lui sacrifier… peut-etre pousserez-vous l’abnégation jusqu’a vous effacer devant Mme de Verneuil… ou devant l’astre nouveau qui brillera demain sur la cour.

– Tu as peur que je t’abandonne ?

– Oui, dit nettement la Galigai. Si j’étais seule, je vous dirais : disposez de ma vie, elle vous appartient. Mais il y a Concini, madame… C’est lui qu’on frappera… et je ne veux pas qu’on me le tue, moi !

– Moi vivante, on ne touchera pas a un cheveu de Concini !

– Le roi est le maître, madame.

– Ainsi… si tu te sentais en sureté…

– Pas moi, madame… Concini.

– C’est ce que j’ai voulu dire… Tu ne parlerais plus de me quitter ?

– Eh, madame, vous savez bien que c’est la mort dans l’âme que nous vous quitterions… Concini surtout… Il vous est si dévoué, poveretto !

– Eh bien ?…

Une derniere hésitation suspendit la phrase.

– Eh bien ? interrogea Léonora, qui palpitait d’espoir.

La résolution de Marie de Médicis est prise : tout plutôt que perdre Concini.

– Eh bien, dit-elle d’une voix blanche, je crois, Léonora, que tu as raison… Il est temps de déchaîner la jalousie de ton protégé.

La reine venait de prononcer la condamnation de son époux, le roi Henri IV.

Léonora se courba pour dissimuler la joie puissante qui l’étreignait. En se relevant, elle dit simplement :

– Je vais vous envoyer Concini, madame.

Et elle sortit, froide, inexorable, emportant la mort dans les plis rigides de sa robe.

Cependant Marie de Médicis souriait a l’image évoquée de Concini. Et ses levres pourpres, entrouvertes, appelaient le baiser de l’amant qui allait venir, le baiser qui lui était du… Car il était sa part a elle, sa part tacitement convenue dans le meurtre qui se préparait.


Chapitre 4

 

Henri IV avait décidé de se rendre a onze heures du soir rue de l’Arbre-Sec. Mais le Béarnais était un vif-argent. Des neuf heures, bouillant d’impatience, ne tenant plus en place, il était parti, quittant le Louvre par une porte dérobée. Il avait, pour cette expédition, revetu un de ces habits tres simples et fort râpés, comme il les affectionnait, qui lui donnait l’apparence d’un pauvre gentilhomme et dont sa garde-robe était mieux fournie que d’habits neufs et luxueux. La Varenne l’accompagnait seul et devait le quitter a la porte de sa belle.

La maison de dame Colline Colle avait sa façade sur la rue de l’Arbre-Sec. Le derriere donnait sur une impasse appelée le cul-de-sac Courbâton. Il y avait la une porte basse renforcée de tentures épaisses. Sur le devant, la porte principale s’ornait d’un perron de trois marches. Les marches franchies, on se trouvait sur un palier d’ou émergeaient deux piliers massifs qui supportaient le balcon en haut duquel nous avons entrevu, le matin meme, la jeune fille chez laquelle le Vert Galant cherche a se glisser comme un larron. Les deux piliers, de chaque côté, et le balcon surplombant la porte formaient comme une voute d’ombre opaque.

Devant la porte, La Varenne frappa dans ses mains deux coups rapprochés. Signal convenu avec la propriétaire. Et se penchant a l’oreille du roi, avec une familiarité obséquieuse et un rire cynique :

– Allez-y, Sire !… Enlevez la place… d’assaut.

Henri mit le pied sur la premiere marche et murmura :

– Jamais je ne fus aussi ému !

A ce moment une ombre surgit de derriere un des piliers, se campa au milieu, devant la porte, dominant ainsi le roi. En meme temps une voix jeune et vibrante lança dans le silence de la nuit cet ordre bref :

– Hola !… Tirez au large.

La Varenne, qui déja s’éloignait, revint précipitamment sur ses pas…

A cet instant précis, un cavalier s’avançait d’un pas insouciant. Entendant la voix impérieuse, apercevant ces deux ombres au bas d’un escalier, le cavalier s’arreta a quelques pas du perron, s’immobilisa au milieu de la chaussée, curieux sans doute de ce qui allait se produire, et sans qu’aucun des acteurs de cette scene parut preter attention a lui.

Cependant le roi avait reculé d’un pas. La Varenne, sur un signe qui recommandait la prudence, se campa au bas du perron, et d’un ton plein de morgue, il railla :

– Vous dites ?…

– Je dis, reprit la voix froide et tranchante, je dis que vous allez vous faire étriller selon vos mérites si vous ne déguerpissez a l’instant.

Il devenait difficile de parlementer avec un inconnu qui, du premier coup, le prenait sur ce ton. La Varenne l’essaya cependant et, d’une voix ou commençait a percer l’impatience :

– Hola ! etes-vous enragé ou fou ? monsieur… Comment, un paisible passant ne pourra pénétrer chez lui parce qu’il…

– Tu mens ! interrompit la voix qui se faisait plus âpre, plus mordante, tu ne demeures pas dans cette maison.

– Ah ! prenez garde, mon maître !… Vous insultez deux gentilshommes !…

– Tu mens encore !… Tu n’es pas gentilhomme ! tu es un marmiton… Retourne a tes marmites, mauvais gâte-sauce… Tu vas laisser bruler le rôti !

On ne pouvait faire une plus sanglante injure a La Varenne – dont la noblesse et le marquisat étaient de création récente encore – que de lui rappeler aussi brutalement la bassesse de son extraction. Livide de fureur, il hoqueta :

– Misérable !…

– Quant a ton compagnon, continua la voix dans un rire strident, il doit etre gentilhomme, lui… puisqu’il cherche a s’introduire traîtreusement, la nuit, dans le logis d’une jeune fille sans défense pour y jeter la honte et le déshonneur !… Ah ! pardieu oui ! ce doit etre un gentilhomme de haute et puissante gentilhommerie… puisqu’il ne recule pas devant une besogne vile… dont rougirait le dernier des truands !…

La Varenne ne manquait pas de cette bravoure a qui il faut le stimulant d’une galerie attentive pour la faire épanouir. Seul il eut déja tiré au large comme l’avait ordonné Jehan le Brave – car on a deviné que c’était lui. Mais il y avait le roi. Impossible de se dérober. Puis le ton, écrasant d’impertinence, dont cet inconnu l’avait renvoyé a ses marmites, l’avait exaspéré jusqu’au délire, avait déchaîné en lui une haine implacable. Enfin sa bravoure était en tous points conforme a sa nature vile et tortueuse.

C’est ce qui fait que sournoisement il dégaina, et traîtreusement, a l’improviste, il porta un coup terrible de bas en haut en grinçant :

– Drôle !… Tu payeras cher ton insolence !

Jehan devina le coup plutôt qu’il ne le vit. Il ne fit pas un mouvement pour l’éviter. Seulement, d’un geste prompt comme l’éclair, il leva tres haut le pied et le projeta violemment en avant.

Atteint en plein visage, La Varenne alla rouler sur la chaussée, ou il demeura évanoui.

– Voila ! « Drôle » est payé, dit froidement Jehan.

Le cavalier, qui avait assisté impassible a cette scene rapide, murmura :

– Le superbe lion !… Vrai Dieu ! voila qui me change un peu de ce répugnant troupeau de loups et de chacals qu’on appelle des hommes. Je devine toute l’algarade. Mais a qui donc en a-t-il ?

A ce moment Jehan descendait les deux marches et s’approchait du roi.

– Monsieur, fit-il d’un ton rude, donnez-moi votre parole de ne jamais renouveler l’odieuse tentative de ce soir et je vous laisse aller… je vous fais grâce !

Effaré, stupide d’étonnement, troublé par l’imprévu, de l’aventure, le roi secoua la tete.

– Non !… Dégainez en ce cas, dégainez !

Et en disant ces mots, Jehan, d’un geste large, sans hâte inutile, tira son épée, fouetta l’air d’un coup sec, fit un pas vers le roi et avec un calme terrible :

– Je vais vous tuer, monsieur, dit-il. Au fait, ce sera plus sur qu’une parole de gentilhomme, en quoi je n’ai aucune confiance.

Henri se ressaisissait. L’idée qu’il pouvait etre en danger de mort ne lui venait pas encore. L’aventure n’était encore a ses yeux qu’un contretemps fâcheux. Certainement ce n’était qu’un malentendu, une méprise qui se dissiperait des qu’il aurait fait entendre a ce forcené qu’il se trompait et s’attaquait a qui était assez puissant pour le briser. Il se redressa de toute sa hauteur et d’un ton dédaigneux ou il entrait plus d’impatience que de colere :

– Prenez garde, jeune homme !… Savez-vous a qui vous parlez ?… Savez-vous que je puis d’un geste faire tomber votre tete ?…

Le cavalier aux écoutes sursauta :

– Cette voix !… On dirait !…, Oh ! diable !…

Jehan le Brave fit un pas de plus dans la direction du roi, le toisa de haut en bas, car il le dominait de toute sa tete, et :

– Je sais, dit-il glacial. Mais avant que vous n’ayez ébauché ce geste, moi je vous plonge le fer que voici dans la gorge !

Cette fois, Henri commença de soupçonner que ce n’était pas une méprise, que c’était a lui personnellement que ce furieux en voulait. Néanmoins, il ne se rendit pas, et plus dédaigneux, plus hautain :

– Assez ! fit-il. J’ai affaire dans cette maison. Va-t-en !… Il en est temps encore.

– Dégainez, monsieur !… Il en est temps encore.

– Pour la derniere fois, va-t-en !… Tu auras la vie sauve !

– Pour la derniere fois, dégainez !… ou, par le Dieu vivant, je vous charge !…

Henri jeta un coup d’oil sur l’homme qui osait lui parler ainsi. Il vit un visage flamboyant. Il lut dans ces yeux étincelants une implacable résolution.

La peur, ce sentiment sournois et déprimant, Henri IV y était accoutumé. Il l’éprouvait chaque fois qu’il lui fallait faire face a un péril personnel. Mais toujours, par un effort de volonté admirable, il parvenait a maîtriser cette révolte de la chair et alors il n’y avait pas de brave plus follement brave que ce peureux. Cette fois, il s’aperçut, la sueur de l’angoisse sur les tempes, que l’esprit ne parvenait pas a dompter la matiere. Pourquoi ?

C’est qu’il avait en lui une terreur – que les événements devaient justifier – et qu’il ne put jamais parvenir a refouler : la terreur de l’assassinat.

Or, Henri venait de lire dans les yeux de cet inconnu qu’il se savait en présence du roi. C’est pourquoi il ne se nomma pas. Or, si cet inconnu, sachant qu’il parlait au roi, osait menacer ainsi, c’est qu’il était résolu a tuer. C’était clair. Des lors, il n’y avait plus qu’une alternative : se laisser égorger bénévolement ou se défendre de son mieux. Ce fut a ce dernier parti qu’Henri, faisant appel a tout son sang-froid, se résigna.

Lentement il dégaina et tomba en garde. Les fers s’engagerent.

Des les premieres passes, Henri reconnut l’incontestable supériorité de son adversaire. Il sentit le frisson de la mort le frôler a la nuque, et dans son esprit éperdu il clama :

« Oh ! on m’a dépeché un redoutable coupe-jarret !… C’est un assassinat prémédité… Je suis perdu ! »

Il eut autour de lui ce regard angoissé du noyé qui cherche a quoi il pourra se raccrocher et il aperçut alors le cavalier qui s’était insensiblement rapproché.

– Hola ! monsieur, cria le roi, etes-vous complice ?

Ceci pouvait sous-entendre : si vous n’etes pas complice, ne me laissez pas égorger.

C’est ce que traduisit sans doute l’inconnu, car il s’approcha vivement et juste a point pour détourner le bras de Jehan, au moment ou il se fendait a fond dans un coup droit foudroyant qui eut infailliblement tué le roi.

– Malédiction ! gronda furieusement le jeune homme, tu vas payer !…

Et il se rua l’épée haute sur le malencontreux inconnu.

A ce moment, la porte du logis si vaillamment défendu s’ouvrit d’elle-meme et sur le seuil apparut la demoiselle Bertille.

Et le bras levé de Jehan retomba mollement. Le geste de mort s’acheva par un geste d’imploration a l’adresse de la pure enfant et cette physionomie l’instant d’avant si terrible prit une expression de douceur extraordinaire, ces yeux noirs si étincelants se voilerent, semblerent demander grâce. De quoi ?… Peut-etre de l’avoir défendue sans son assentiment.

Le roi passa la main sur son front ou perlait la sueur et murmura :

– Ouf !… J’ai vu la mort !…

Quant a l’inconnu, il regardait tour a tour la jeune fille et le jeune homme et un mince sourire errait sur ses levres narquoises pendant qu’il songeait :

– Voila donc le joli tendron pour qui ce maître fou a osé tenir tete au plus puissant monarque de la terre, l’obliger, lui pauvre here, a mettre flamberge au vent, le réduire a implorer l’assistance d’un passant !… Morbleu ! il me plaît, ce jeune lion ! Et elle !… Ma foi, elle est assez belle pour justifier aussi insigne folie !… Mais, décidément, c’est une belle chose que l’amour !

En son déshabillé de laine blanche, le léger manteau d’or fin et duveteux de son opulente chevelure retombant en plis harmonieusement ondulés sur la frange de sa robe, adorable dans sa grâce virginale, Bertille s’avança lentement jusqu’au bord du perron doucement éclairé par les sept cires du flambeau d’argent que, sur le seuil, dame Colline Colle élevait au bout de son bras tremblant d’émotion.

Pendant le temps tres court qu’elle mit a franchir les quelques pas qui la séparaient du bord du perron, la jeune fille tint constamment son regard lumineux, brillant d’une naive admiration, fixé sur les yeux de Jehan. De ces trois hommes immobiles qu’elle dominait du haut des marches, il semblait qu’elle ne vît que lui. Et il faut croire que ce regard si candide, si pur, parlait un langage muet d’une éloquence singulierement expressive, car le jeune homme qui n’avait pas tremblé en menaçant le roi, se sentit frissonner de la nuque aux talons, il sentit le sang affluer a son cour qu’il comprima de sa main crispée, et il se courba dans une attitude de vénération qui était presque un agenouillement.

Il faut croire que le langage de ces yeux était singulierement clair, car le roi pâlit lui aussi, et lui qui, peut-etre, avait oublié son audacieux agresseur, il ramena sur lui un oil froid qui était une condamnation.

Quant a l’inconnu dont le geste opportun venait de sauver la vie au roi, il contemplait le couple si jeune, si gracieux, si idéalement assorti, dont toutes les attitudes trahissaient l’amour le plus chaste, le plus pur, avec une visible sympathie, et ses yeux se reportant sur le visage convulsé par la jalousie de Henri, une lueur de pitié brilla dans son oil railleur et il murmura :

– Pauvres enfants !…

Quand elle eut suffisamment remercié le jeune homme, car toute son attitude était a la fois un cantique d’amour et d’actions de grâces, Bertille se tourna vers le roi, s’inclina dans une révérence gracieuse que plus d’une grande dame eut admirée, et d’une voix harmonieuse, admirablement timbrée, douce comme un chant d’oiseau, elle dit, avec un ton de dignité déconcertant chez une aussi jeune et aussi ignorante enfant :

– Daigne Votre Majesté honorer de sa présence l’humble logis de noble demoiselle Bertille de Saugis.

La foudre tombant a grand fracas n’eut pas produit sur les deux principaux acteurs de cette scene l’effet que produisirent ces paroles.

D’un bond, le roi franchit les trois marches et fut sur la jeune fille qu’il dévorait d’un regard ardent. Il était livide et tout secoué d’un frisson qui n’échappa pas a l’oil perçant de l’inconnu qui contemplait cette scene d’un air intéressé.

Henri bégaya :

– Vous avez dit Saugis ?… Saugis ?…

– C’est mon nom, sire.

Henri passa la main sur son front ruisselant.

– J’ai connu, dit-il lentement, péniblement, dans le pays chartrain, une dame de Saugis… Blanche de Saugis.

– C’était ma mere.

« Miséricorde ! cria en lui-meme Henri, bouleversé, c’est ma fille !… Et j’ai failli !… »

Instinctivement ses yeux se porterent sur Jehan le Brave qui paraissait pétrifié et il ajouta :

« Dieu soit loué qui l’a placé sur ma route pour m’épargner le remords de cet épouvantable crime ! »

Voyant que le roi se taisait, Bertille, ignorante sans doute des regles de l’étiquette, demanda :

– Votre Majesté ne le savait-elle pas en venant ici ?

Il y avait une candeur si manifeste dans le ton dont fut posée cette question que le roi, rougissant malgré lui, se hâta de dire :

– Si fait, jarnidieu !… Mais je tenais a m’assurer… je voulais vous entendre confirmer…

Gravement, avec un accent touchant de mélancolie, la jeune fille dit :

– Il y a bien longtemps que je n’espérais plus l’honneur insigne que le roi veut bien me faire ce soir… N’importe, Votre Majesté est la bienvenue chez moi. Entrez, Sire.

Elle avait l’air d’une souveraine accordant une faveur a un de ses sujets, et le roi, lui, paraissait singulierement gené. Il fit un mouvement pour pénétrer dans la maison. Au moment d’entrer, il se rappela tout a coup cet inconnu qui venait de lui sauver la vie, et il se retourna dans l’intention de lui adresser quelques paroles de remerciement. Il n’en eut pas le temps. Un incident imprévu éclata brusquement comme un nouveau coup de tonnerre.

Lorsque Bertille parut sur le perron, nous avons vu que Jehan était tombé en extase. Cette extase se changea en stupeur douloureuse lorsqu’il entendit la jeune fille se nommer en invitant le roi a pénétrer chez elle. Peu a peu la stupeur tomba et fit place a la colere, laquelle s’exaspéra a son tour pour s’élever jusqu’a la fureur. La fureur froide, aveugle, qui ne raisonne pas, qui se hausse du premier coup aux pires actes de folie.

Un moment l’inconnu qui le surveillait du coin de l’oil put croire qu’il allait escalader le perron, sauter sur le roi, l’étrangler et, qui sait ? poignarder apres la jeune fille.

Mais il changea d’idée sans doute. Ou plutôt il est probable qu’il ne raisonnait plus et agissait sous l’empire d’un acces de folie. D’un geste rageur, il rengaina violemment son épée qu’il avait toujours a la main, comme s’il eut voulu s’interdire a soi-meme tout acte de violence, et croisant ses bras sur sa large poitrine, livide, les yeux exorbités, il éclata soudain d’un rire strident, terrible et en meme temps il tonna :

– Entrez, sire !… Soyez le bienvenu chez noble demoiselle Bertille de Saugis qui n’espérait plus l’insigne honneur que vous voulez bien lui faire ce soir !… Entrez ! la chambre virginale s’ouvrira pour vous !… entrez, les courtines sont tirées ! entrez, la noble demoiselle est prete au sacrifice d’amour !…

Des les premiers mots, Henri s’était retourné stupéfait, en songeant :

« Voyons jusqu’ou il osera aller ! »

Bertille, pâle comme une morte, attachait sur l’exalté un regard chargé d’un douloureux reproche qui prit bientôt une expression de tendre pitié.

Le fou – car il était fou en ce moment, fou de rage jalouse – continua de sa voix de tonnerre :

– Ah ! par l’enfer, la farce est plaisante, et j’en ris de bon cour !… Riez donc avec moi, noble demoiselle, et vous aussi, Majesté !… Riez de ce triste here, de ce truand, de ce fou qui s’était imaginé défendre une pure, une innocente jeune fille et qui n’avait pas hésité, lui misérable inconnu, sans fortune et sans nom, a se dresser devant un roi, a l’arreter, a le tenir a sa merci !… Riez, vous dis-je, riez de ce triple fou qui ne soupçonnait pas que la pure, l’innocente jeune fille n’attendait qu’un signe pour se laisser choir dans les bras du galant barbon… mais couronné !

Comme s’il n’avait rien entendu de ces sarcasmes violents, débités sur un ton de violence inoui. Henri se tourna vers l’inconnu, et avec ce sourire accueillant qu’il avait pour ses amis :

– Serviteur, Pardaillan, serviteur[2] , dit-il. Et tout aussitôt, tres cordial :

– Puisqu’il est dit qu’a toutes nos rencontres – et il ne tient pas a moi qu’elles ne soient plus fréquentes…

– Votre Majesté sait que de loin comme de pres…

– Je sais, Pardaillan, fit doucement Henri. Il n’empeche que vous me négligez trop, mon ami.

Pardaillan, puisque c’était lui, s’inclina sans répondre. Henri étouffa un soupir et poursuivit :

– Je disais donc : puisque a chacune de nos rencontres vous rendez service a moi ou a ma couronne sans qu’il me soit possible de vous prouver ma gratitude, puisqu’il vous plaît qu’il en soit ainsi, rendez-moi encore un service…

– Je suis a vos ordres, sire.

Henri se redressa, et tres froid, en le désignant d’un coup d’oil dédaigneux :

– Gardez-moi ce jeune homme… Je l’avais, ma foi, oublié, mais il paraît qu’il tient a ce que je m’occupe de lui… Gardez-le moi donc… précieusement.

En entendant cet ordre, Jehan se redressa et fixa un oil étincelant sur l’homme que le roi paraissait honorer d’une estime particuliere. Bertille, au contraire, lui jeta un regard implorant.

Sans paraître rien remarquer, le chevalier de Pardaillan répondit avec un flegme admirable :

– Vous le garder, sire ! C’est facile… Jehan eut un sourire de dédain.

Bertille crispa ses mains diaphanes avec une expression de désespoir qui eut touché tout autre qu’un amoureux jaloux.

– Mais, continua imperturbablement Pardaillan, je ne puis pourtant pas vous le garder jusqu’a l’heure du jugement dernier. Le roi me permettra-t-il de lui demander ce qu’il faudra en faire ?

– Tout simplement le conduire jusqu’au Louvre et le remettre aux mains de mon capitaine des gardes…

– Tres simple, en effet… Et alors, qu’adviendra-t-il ?

– Ne vous occupez pas du reste, fit Henri avec autorité. C’est l’affaire du bourreau.

Jehan se raidit dans une attitude de défi. Bertille chancela et dut s’appuyer a un des piliers.

– Le bourreau ! peste ! oh diable ! reprit Pardaillan avec un air parfaitement indifférent. Pauvre jeune homme !

Henri IV connaissait sans doute de longue date ce singulier personnage, qui lui parlait avec une sorte de respect narquois, qui avait des allures désinvoltes, des attitudes telles qu’on pouvait se demander si ce n’était pas plutôt lui qui était le roi. Il connaissait sans doute ses manieres, il avait appris sans doute a lire sur cette physionomie indéchiffrable, car il s’écria, avec plus d’inquiétude que de colere :

– Enfin, Pardaillan, obéissez-vous ?…

– J’obéis, Sire, j’obéis ! Diantre ! résister aux ordres du roi ! Je saisis ce jeune homme, je le traîne au Louvre, au Châtelet, a la potence, a la rue, je l’écartele moi-meme.

Et tout a coup se frappant le front, comme quelqu’un qui se souvient brusquement :

– Jour de Dieu ! et moi qui oubliais !… Ah ! cuistre, bélître, faquin ! Je vieillis, Sire, voila-t-il pas que je perds la mémoire ! Sire, vous me voyez affligé, désolé, navré, désespéré. Je ne puis faire ce que Votre Majesté me demande.

Bertille se sentit renaître, le rose reparut sur le lis de ses joues, ses doux yeux bleus se poserent sur cet inconnu et se leverent ensuite au ciel en une muette action de grâces.

Jehan, qui n’avait pas bronché, le considéra avec un étonnement manifeste.

– Pourquoi ? demanda sechement le roi.

– Eh ! Sire, je viens de me souvenir, a l’instant, que monsieur m’a – précisément donné, pour demain matin, certain rendez-vous auquel un gentilhomme ne saurait se dérober a peine de se déshonorer.

– Eh bien ?…

– Comment, Sire, ne comprenez-vous pas que, devant me battre demain matin avec un monsieur, je ne puis l’arreter ce soir ?… Voyons, Sire, ce jeune homme aurait le droit de croire que j’ai eu peur.

Et en disant ces mots avec un air de naiveté ingénue, ses yeux pétillants de malice se posaient tour a tour sur Jehan, chez qui l’étonnement commençait a faire place a de l’admiration, et sur Bertille qui, apres avoir respiré un moment, retombait dans les transes.

– Monsieur de Pardaillan, fit le roi d’un air sévere, ne savez-vous pas que nous avons édicté des lois[3] tres rigoureuses a seule fin de réprimer cette criminelle fureur de duels qui décime la fleur de notre gentilhommerie ?

De cet air figue et raisin qui paraissait inquiéter Henri, Pardaillan s’écria :

– Corbleu ! C’est vrai !… J’oubliais les édits contre le duel… Ah ! décidément la mémoire s’en va chez moi !… Les édits !… Peste ! je n’aurai garde de les oublier maintenant !

– Monsieur, fit Henri que la colere commençait a gagner, le souvenir des services que vous m’avez rendus vous couvre encore… Mais croyez-moi, n’abusez pas de ma patience !… Oui ou non, obéissez-vous ?

Pardaillan se redressa de toute sa hauteur. Sa physionomie se fit de glace et sechement il laissa tomber :

– Non !

– Pour quelle raison ?… Peut-on le savoir ? dit le roi avec une ironie menaçante.

Toujours glacial, Pardaillan soutint avec une paisible assurance le regard foudroyant du roi et de sa meme voix tranchante :

– Je n’y vois pas d’inconvénient… Puisque le roi ne le devine pas, je lui dirai que ne m’étant de ma vie fait pourvoyeur de bourreau, je ne commencerai pas a soixante ans a m’abaisser a semblable besogne.

– Vous osez !… gronda le roi.

Posément, Pardaillan franchit deux marches du perron, ce qui le mettait a la hauteur d’Henri IV, lequel était de taille plutôt petite. Et la, les yeux dans les yeux, avec un calme effrayant :

– Vous osez bien me menacer, vous !… Vous osez bien m’insulter en me proposant une besogne de sbire !…

Le roi frémit de colere. Il allait lancer quelque cinglante réplique. Il n’en eut pas le temps.

Jehan le Brave, qui jusque-la était demeuré immobile et muet, parut se réveiller tout a coup. Il s’avança a son tour et, sans regarder la jeune fille, brusquement, sur un ton de souveraine hauteur :

– Avant de vous fâcher avec ce brave et loyal gentilhomme, dit-il, il eut peut-etre été bon de savoir si je consentirais a me laisser arreter !

Et avec un orgueil prodigieux :

– Un roi seul me paraît digne d’arreter Jehan le Brave. Allez donc, Sire, je ne veux pas retarder plus longtemps votre légitime impatience… Quand vous sortirez, vous me trouverez ici, a cette porte, pret a vous suivre au Louvre.

A cette extraordinaire proposition, la jeune fille, de pâle qu’elle était, devint livide. Elle ferma ses beaux yeux comme pour se soustraire a la hideuse vision du supplice au-devant duquel le jaloux, dans son exaltation, se précipitait tete baissée.

Pardaillan lui jeta un regard de travers et murmura :

– Il n’aura pas pitié de la douleur de cette malheureuse enfant ! La peste soit des amoureux jaloux, qui ne savent rien voir !

Stupéfait, Henri s’écria :

– Vous m’attendrez ? Vous me suivrez au Louvre ?…

– Partout ou il vous plaira de me conduire.

– Vous savez, mon maître, que c’est au-devant du bourreau que vous courez ?

– Il sera le bienvenu !

Ceci fut lancé avec une sorte de joie furieuse. En meme temps, ses yeux étincelants, fixés sur les yeux de Bertille, semblaient lui dire :

– C’est vous qui me tuez ! Vous seule !…

Froidement, non sans admirer intérieurement la folle bravade, Henri dit :

– Je retiens votre parole, jeune homme. Jarnidieu ! je suis curieux de voir si vous irez jusqu’au bout.

Avec cette fierté orgueilleuse qui paraissait lui etre particuliere, Jehan affirma :

– Jehan le Brave tient toujours ce qu’il promet.

Henri le considéra attentivement une seconde, puis il eut un geste qui signifiait : Nous verrons ! Et il entra dans la maison.

Un moment Bertille fixa son oil pur, chargé d’une tendresse compatissante sur le jeune homme, aussi pâle qu’elle, raidi dans une attitude qu’il croyait outrageusement méprisante et qui n’était que l’expression la plus parfaite du désespoir poussé a ses extremes limites. Puis elle descendit lentement les trois marches et s’approcha. Et Jehan, qui n’eut pas reculé d’une semelle devant la mort meme, recula devant elle.

Alors, dans un murmure infiniment doux :

– Pourquoi avez-vous offert au roi de l’attendre, alors qu’il vous était si facile de vous retirer si tranquillement ?

Il tressaillit, remué jusqu’au plus profond de son etre par la douceur pénétrante de cette voix. Ce ne fut qu’un éclair. Tout de suite l’orgueil, qui, semblait etre le fond de sa nature, reprit le dessus, et agressif, violent, hérissé, d’une voix rauque ou grondaient des sanglots refoulés :

– Que vous importe ! De quel droit vous occupez-vous de moi ? Qu’y a-t-il de commun entre nous ? Savez-vous seulement qui je suis ?

Tres simplement, ses yeux bleus, limpides comme l’azur de ce ciel d’été qui brillait au-dessus de leurs tetes, fixés sur ses yeux a lui, elle dit :

– Je ne vous connais pas, c’est vrai ! C’est la premiere fois que je vous parle, c’est vrai ! Vous ne me connaissez pas davantage, et pourtant vous n’avez pas hésité a tirer l’épée contre le roi de France, pour défendre la porte d’une inconnue.

Il râla :

– Je croyais !…

Il allait dire : « Je croyais a votre innocence, a votre pureté. Je ne savais pas que vous n’attendiez que l’occasion de vous vendre ! » Oui, voila ce qu’il voulait dire, le malheureux ! Mais il y avait une si chaste dignité dans l’attitude de la jeune fille, il y avait une telle irradiation d’amour dans sa gorge, le blaspheme ne fut pas proféré. Mais, furieux de ne pas oser, il grinça :

– Le roi vous attend, madame !

– Je sais… Et c’est pour vous que je fais attendre un roi… Et cependant vous voulez mourir !… Or, écoutez, ceci est un secret de honte qu’il faut pourtant que je vous fasse connaître, a vous… Le roi… Je ne l’ai vu qu’une fois, de loin… Je ne lui ai jamais parlé, je ne le connais pas, il ne s’est jamais occupé de moi… et pourtant c’est mon pere !

Il n’y avait pas a se tromper a cet accent de sincérité. Jehan ne douta pas. Tout de suite, il fut convaincu. Comme si cet aveu, qui semblait couter a la jeune fille, l’eut assommé, il tomba rudement a genoux, et joignant les mains, il implora :

– Pardon !… Oh ! pardon !

Elle laissa tomber sur le malheureux qui sanglotait a ses pieds un regard rempli de mansuétude, et sans faire un geste, tres pâle, avec la meme douceur, elle reprit :

– Vous, tuer mon pere ! Vous !… Était-ce possible ? Pouvais-je laisser faire cela ?…

Il râla, toujours prosterné :

– La malédiction est sur moi !… Écrasez-moi…

Elle secoua doucement sa tete charmante, et se penchant sur lui, dans un souffle, elle acheva :

– Maintenant que vous connaissez le honteux secret de ma naissance, il me reste ceci a vous dire : moi aussi, j’ai cru… peut-etre me suis-je trompée…

Elle était, maintenant toute rose, adorable en son pudique émoi. Et cette fois, l’orgueil et la jalousie furent balayés, emportés comme fétus par le souffle puissant de l’amour. Cette fois, il comprit a demi-mot et ivre de joie, apres avoir failli devenir fou de rage et de douleur, il bégaya :

– Achevez !…

Et elle, l’innocente, qui ignorait ce qu’était l’amour, elle qui n’avait fait que suivre jusque-la les impulsions de son cour, sans se demander si c’était l’amour qui la poussait, oubliant qu’elle ne le connaissait pas, que c’était la premiere fois qu’elle lui parlait, elle comprit que ce jeune inconnu, que depuis des semaines et des semaines elle guettait de loin a sa fenetre, dont elle admirait la fiere prestance, la démarche souple et assurée quand il passait en se redressant sous son balcon, elle comprit qu’il avait accaparé son cour. Elle eut la soudaine, la foudroyante intuition que s’il mourait, elle n’avait plus qu’a mourir elle-meme. Et tres simplement, avec une superbe sincérité, une adorable franchise, ignorante de toute hypocrisie, elle dit ce qu’elle pensait :

– Je ne sais pas… Je ne peux pas vous dire… Mais je sens que si vous mourez maintenant… je mourrai aussi !

Et toute blanche, droite et le front redressé, jugeant qu’elle n’avait rien a ajouter, elle franchit les trois marches, rentra chez elle et ferma doucement la porte.


Chapitre 5

 

– Puissances du ciel ! rugit l’amoureux, elle m’aime !… Est-ce possible ?… Ai-je bien entendu ?… Quoi, ce regard si pur s’est abaissé sur moi ?… Est-ce un reve ou une réalité ?…

Une joie inouie le soulevait, le transportait. Il se redressa flamboyant, la main sur la poignée de sa longue rapiere, et ses yeux étincelants semblaient défier tout l’univers.

Alors, il s’aperçut que le chevalier de Pardaillan était encore la. Il ne s’aperçut pas que le chevalier le regardait sans le voir, un sourire de mélancolie sur les levres. Sans doute cette scene a laquelle il venait d’assister venait d’évoquer en lui des souvenirs a la fois terribles et tres doux, car il paraissait violemment ému. Il ne se demanda pas pourquoi il était resté, ce qu’il attendait. Il oublia qu’il s’était pris de querelle avec cet inconnu le jour meme, il oublia qu’il avait voulu le tuer l’instant d’avant et qu’il devait se battre avec lui le lendemain. Il ne comprit qu’une chose, c’est que cet homme avait tout vu, tout entendu. Ce n’était plus un inconnu, ce n’était plus un ennemi, c’était, momentanément du moins, un ami. C’était le témoin a qui il allait pouvoir parler d’elle. Et radieux, il s’écria :

– Vous avez entendu, n’est-ce pas ?… Je n’ai pas revé ? Elle a dit : « Si vous mourez, je mourrai aussi ! » Elle l’a bien dit, n’est-ce pas ?

Pardaillan tressaillit violemment, comme quelqu’un qu’on ramene brutalement a la réalité. Il laissa tomber sur le jeune homme un regard ou ne se voyait plus cette expression narquoise qui lui était habituelle et tres sérieusement :

– Heu !… Je crois, en effet, avoir entendu quelque chose dans ce gout !

– Elle l’a dit ! s’écria l’amoureux, ravi de l’attention qu’on paraissait lui preter. Ah ! ventre-veau ! le monde est a moi maintenant !…

– Les trésors de Golconde, je veux les conquérir pour les déposer a ses pieds !… Je veux une couronne pour parer son front si noble !…

Pardaillan le contempla un instant avec une visible bienveillance. Et de fait, il eut été difficile de trouver cavalier plus accompli.

Il était de taille au-dessus de la moyenne, admirablement proportionné, souple, nerveux. Ses mouvements vifs, aisés. Merveilleusement musclé, il paraissait doué d’une force peu commune. Les traits fins, le teint d’une blancheur rare, les cheveux noirs, longs, naturellement bouclés, la levre fine, un peu dédaigneuse, surmontée d’une moustache relevée en croc. Mais la merveille de cette physionomie étincelante, qu’il était impossible de ne pas remarquer, c’était ses yeux : deux diamants noirs, immenses, le plus souvent fulgurants d’un insoutenable éclat, et parfois, comme en ce moment, d’une douceur étrange.

La jambe nerveuse, emprisonnée dans de longues bottes en cuir souple, fauve, montant jusqu’a mi-cuisse, le talon tres haut, muni d’éperons énormes, frappant le sol d’un air conquérant. La large poitrine serrée dans un pourpoint de velours gris-bleu. Pas de collerette, mais un large col rabattu, laissant a nu et bien dégagé le cou puissant, d’une blancheur marmoréenne. Il est a présumer qu’il fut l’inventeur de cette mode qui devait faire fureur quelques années plus tard. Une large écharpe de soie blanche passée en bandouliere sur le pourpoint : blanche parce qu’il avait remarqué que le blanc était la couleur préférée de Bertille. Un large feutre orné d’une grande plume rouge placée crânement de côté, des gants a poignet montant jusqu’au coude, et enfin, au ceinturon éraillé, une rapiere démesurément longue.

Tout cela quelque peu fatigué, élimé, voire meme rapiécé par-ci, par-la, mais impeccablement propre, porté avec une aisance cavaliere, une élégance naturelle remarquable et remarquée.

Tel apparut Jehan le Brave aux yeux de Pardaillan qui le détaillait de ce coup d’oil prompt et sur de l’homme habitué a peser rapidement la valeur des choses et des gens. Et il faut croire que ce fin connaisseur n’avait trouvé aucun détail a relever, car il continuait de sourire avec une bienveillance marquée.

L’amoureux cependant continuait a laisser déborder sa joie et dans un éclat de rire plein, sonore :

– Son pere !… C’était son pere ! Croyez-vous ? Et moi, misérable truand de basse truanderie, quand je pense que j’ai osé proféré… Oh ! je devrais m’arracher cette langue de vipere et la donner aux chiens !

Et tout a coup, se rappelant :

– Et sans vous, monsieur, j’aurais tué son pere ! Car je l’aurais tué, voyez-vous, ajouta-t-il avec cette orgueilleuse assurance qui lui était personnelle. Et maintenant tout serait dit, je n’aurais plus qu’a m’aller jeter tete baissée dans la Seine. Ah ! monsieur le chevalier, comment m’acquitter… Hola ! Hé ! Etes-vous enragé ! Ventre-veau !…

Voila ce qui avait motivé ces exclamations.

Pardaillan avait sans doute des raisons a lui pour ne pas se retirer. Pardaillan savait que le meilleur moyen de se faire bien voir d’un amoureux, c’est encore de le laisser parler tout son saoul, sans l’interrompre. Pardaillan, ayant décidé de ne pas quitter encore Jehan le Brave, l’écoutait avec une patience inaltérable. Seulement, si Pardaillan voulait bien écouter, il ne voyait pas la nécessité de se fatiguer. C’est pourquoi il avait monté deux marches du perron et s’était assis tranquillement, le dos appuyé a un des deux piliers. Il en résultait que Pardaillan, accroupi dans l’ombre plus opaque du pilier, demeurait invisible dans la nuit, tandis que l’amoureux, debout devant lui, se détachait nettement dans le clair-obscur.

Or, tout en paraissant écouter attentivement, par suite d’une vieille habitude, Pardaillan, de son oil perçant, fouillait la nuit, dans toutes les directions.

C’est ainsi qu’il vit une ombre s’approcher sournoisement du jeune homme qui lui tournait le dos. Soudain l’ombre bondit. L’éclair blafard d’une lame large et acérée brilla dans la nuit. C’en était fait de notre amoureux et de ses reves, si Pardaillan n’avait été la. Le geste mortel avait été si foudroyant qu’il devenait impossible d’avertir le jeune homme. Le chevalier n’hésita pas. Il saisit brusquement Jehan le Brave dans ses bras puissants, le souleva, le tira a lui.

L’assassin, emporté par son élan, alla frapper une marche sur laquelle son couteau se brisa net.

Dans son existence, périlleuse souvent, aventureuse toujours, Jehan avait appris depuis longtemps déja a garder un inaltérable sang-froid devant les attaques les plus imprévues. C’est pourquoi, sans manifester ni surprise ni émotion, des que Pardaillan le lâcha, il fit face a son agresseur et descendit les marches qu’il avait franchies malgré lui.

Avec une promptitude et une sureté de coup d’oil admirables, il avait tout de suite remarqué, malgré la nuit, qu’il se trouvait en présence d’un gueux – quelque détrousseur de nuit malheureux, sans doute – lequel, stupide d’étonnement, ne songeait pas a fuir et tenait encore dans sa main crispée le manche du couteau dont la lame venait de se briser. Cela suffit a Jehan. Il dédaigna de dégainer. Avec un tel adversaire, les poings suffiraient, s’il y avait lieu.

Cependant, l’agresseur, en se trouvant face a face avec le jeune homme, d’une voix ou grondait un désespoir poignant, clama :

– Ce n’est pas lui !…

A cette exclamation, Jehan sursauta. Pardaillan fut debout au meme instant, et tous les deux, comme si la meme idée leur venait en meme temps, ils eurent un regard furtif vers le logis de Bertille… le logis ou se trouvait le roi.

Ce fut rapide comme un éclair. Déja Jehan se penchait sur l’homme pour tâcher de démeler a qui il avait affaire, et une double exclamation retentit en meme temps :

– Ravaillac !…

– Monsieur le chevalier Jehan le Brave ! Et aussitôt Ravaillac ajouta :

– Malédiction sur moi, qui ai levé le bras sur le seul homme qui ait eu pitié de ma détresse !

– Or ça, maître. Ravaillac, dit froidement Jehan le Brave, tu voulais donc me meurtrir ?…

– Ne croyez pas que c’est a vous que j’en voulais ! dit vivement Ravaillac.

– Il n’en est pas moins vrai que sans ce digne gentilhomme j’étais bellement occis !…

Et avec ce ton de souveraine hauteur qui lui était naturel, et qui surprenait et déconcertait chez le pauvre here qu’il paraissait etre, Jehan ajouta :

– En tout autre moment je te ferais payer cher ce geste-la, mon brave Ravaillac ! Mais aujourd’hui, mon cour déborde de joie… Aujourd’hui, je voudrais pouvoir presser l’humanité entiere dans mes bras ! Ventre-veau ! je m’en voudrais de molester un pauvre diable comme toi !… Va, je te fais grâce !

Ravaillac hocha la tete d’un air farouche.

– Vous me pardonnez, c’est bien !… et cela ne me surprend pas de vous. Vous etes la jeunesse, vous etes la force, vous etes la bravoure, vous etes aussi la générosité… je le savais. Mais moi qui ne suis rien de tout cela, moi qui ne sais que pleurer et prier, je sais du moins garder le souvenir d’un bienfait et je ne me pardonnerai jamais !

– Bah ! puisque je te pardonne !… N’en parlons plus… Mais, au fait, a qui en avais-tu ? Tu as crié : « Ce n’est pas lui ! »

Ravaillac eut une imperceptible hésitation, et d’un air morne :

– Il y a deux jours que je n’ai pas mangé… deux jours que j’erre par les rues comme un chien perdu… Comprenez-vous ?

– Pauvre diable ! Oui, je comprends… Tu cherchais quelque bourse assez convenablement garnie pour t’assurer le gîte et la pitance pendant quelque temps… Mais cela ne m’explique pas le : « Ce n’est pas lui ! »

– Je suivais un seigneur dont la mise me paraissait annoncer la bourse dont vous parliez… j’ai du le perdre de vue je ne sais comment… je ne m’en suis aperçu que lorsque je me suis vu devant vous… C’est pourquoi j’ai prononcé ces paroles.

– Ah ! fit simplement Jehan sans insister davantage. Mais sais-tu ; que pour un homme qui, comme toi, a des principes religieux outrés a tel point qu’il a voulu endosser le froc, sais-tu que tu n’y vas pas de main morte ! Passe encore de ravir la bourse, mais la vie par-dessus le marché… Voila qui m’étonne de toi.

– La faim est mauvaise conseillere, dit humblement Ravaillac. !

– Soit !… En attendant, je ne veux pas qu’il soit dit que par ma faute tu seras resté un jour sans manger… Prends ces quelques écus… C’est tout ce que j’ai sur moi… Et si le malheur veut que tu sois encore réduit a errer par les rues, le ventre creux, viens me trouver… tu sais ou je gîte. Que diable ! j’aurai toujours quelque menue monnaie a te donner… C’est bon ! c’est bon ! garde tes remerciements et file !…

Le chevalier de Pardaillan avait écouté sans chercher a intervenir. Quand il vit que Ravaillac s’était perdu dans la nuit, il se tourna vers le jeune homme et :

– Croyez-vous réellement que ce Ravaillac vous a dit la vérité ? fit-il.

– Je n’en crois pas un mot, répondit froidement Jehan.

– Diable !… Peut-etre eut-il mieux valu s’assurer de sa personne.

– Pourquoi ?… Aujourd’hui, je me sens incapable de molester quelqu’un… Au surplus, je sais ou retrouver le personnage si besoin est.

– N’en parlons plus, dit Pardaillan d’un air indifférent.

– Monsieur, dit gravement Jehan, vous venez de me sauver… Mais il paraît qu’il était écrit que le jeune homme ne parviendrait pas a exprimer sa gratitude. Une fois encore, Pardaillan l’arreta au milieu de sa phrase. Seulement, cette fois, ce fut pour dire :

– Ne pensez-vous pas, monsieur, qu’il serait temps, pour vous, de vous éloigner… Plus rien, je crois, ne vous retient dans cette rue.

Et, en disant ces mots de son air le plus détaché, Pardaillan profitait de ce que la lune venait de se dégager de derriere les nuages qui la masquaient pour étudier l’effet produit par ses paroles.

– Mais, monsieur, fit Jehan d’un air légerement étonné, n’avez-vous pas entendu que j’ai promis au roi de l’attendre ici ?

– Si fait bien, mordieu !… C’est meme pour cela que je vous engage vivement a tirer au large.

– Fi donc ! monsieur… J’aurais l’air de fuir ! Moi !… De son air le plus naif, Pardaillan reprit :

– Quand vous avez fait cette promesse au roi, vous vouliez mourir… vous ne saviez pas ce que vous savez maintenant…

– Assez, monsieur, dit Jehan avec hauteur. J’ai promis, je tiendrai ma promesse quoi qu’il en puisse résulter.

Et d’un ton radouci :

– Croyez bien qu’on ne me tue pas aussi facilement que vous paraissez le croire… Au surplus qu’ai-je promis ? De suivre le roi partout ou il lui plaira de me conduire… Pas autre chose… Je m’en tiendrai a cette promesse.

Chose singuliere, Pardaillan qui avait poussé le jeune homme a manquer a sa parole – probablement parce qu’il se sentait pris de sympathie pour lui – Pardaillan parut satisfait de voir qu’il s’obstinait.

– Mais vous-meme, monsieur, reprit Jehan le Brave, croyez-vous que vous ne feriez pas mieux de vous éloigner ?

– Pourquoi donc ? fit Pardaillan de son air le plus ingénu.

– Mais il me semble qu’apres ce que vous venez de lui dire, il serait prudent a vous d’éviter de vous trouver en présence du roi.

Pardaillan eut un imperceptible sourire.

– Bah ! fit-il d’un air détaché, le roi et moi, nous sommes de vieilles connaissances. Le roi sait bien qu’il n’a rien a gagner a m’avoir pour ennemi… Aussi, croyez-moi, il réfléchira avant de se fâcher pour de bon. Il y regardera a deux fois avant de prendre a mon égard des mesures violentes qui ne seraient pas de mon gout.

Jehan le Brave jeta un regard perçant sur cet homme qui osait parler ainsi du monarque le plus puissant de la chrétienté. Dans ces yeux railleurs, il ne vit nulle fanfaronnade. Sur cette physionomie étincelante, il vit une intrépide assurance, une superbe sérénité, le calme majestueux d’une force invincible, confiante en elle-meme.

– Cependant, continuait Pardaillan de sa voix calme et mordante, j’ai été un peu vif, j’en conviens. Il se pourrait que le roi m’en voulut… C’est pourquoi j’ai résolu de l’attendre et de l’accompagner moi aussi jusqu’au Louvre.

– Pourquoi ?

– Pour voir ce qui arrivera, dit froidement Pardaillan.

Tout éberlué, malgré qu’il s’efforçât de n’en rien laisser paraître, Jehan songeait a part lui :

« Voici un singulier compagnon !… Brave ?… Oui, tudiable ! autant et plus que pas un… Je m’y connais un peu, je pense !… Fort ?… Plus que moi, et ce n’est pas peu dire… Et pourtant il doit etre d’un âge ou les forces commencent a s’affaiblir… Quel âge, au juste ?… Peut-etre n’a-t-il pas encore cinquante ans, peut-etre a-t-il passé la soixantaine. N’étaient ces cheveux et cette moustache grisonnants, par la sveltesse de la taille et le dégagé des allures, on ne lui donnerait pas quarante ans… qui est-ce au juste ?… Un prince, pour le moins, si j’en juge par cette haute mine et par le ton sur lequel il parlait au roi… Si je m’en rapporte a ce costume si simple, quelque peu fatigué meme, le prince disparaît… a moins que ce ne soit un déguisement, car si le costume est modeste, celui qui le porte a si grand air que je ne sais plus… Ventre-veau ! que ne donnerais-je pour avoir ce laisser-aller impertinent, ce calme extravagant !… Mais voila, moi, je suis un furieux… Au moindre mot, la colere m’étrangle… et alors je passe la parole a la dague ou a la rapiere. »

Pendant que le jeune homme faisait ces réflexions, Pardaillan, sans s’occuper de lui, furetait partout comme s’il avait perdu quelque objet précieux.

– Que cherchez-vous ainsi ? demanda Jehan.

– Le roi n’avait-il pas un compagnon ? fit Pardaillan.

– La Varenne ?

– Ah ! c’était La Varenne !… Eh bien ! c’est lui que je cherche…

– Au fait, dit Jehan, il devrait etre la, dans le ruisseau ou il est allé rouler.

D’un geste, Pardaillan désigna la chaussée tout autour du perron. La Varenne avait disparu. C’est ce que Jehan le Brave dut reconnaître apres avoir vainement exploré tous les coins d’ombre.

– Le drôle a pris la fuite, dit-il avec insouciance. Qu’il aille au diable !

– M’est avis, fit paisiblement Pardaillan, qu’il n’est pas allé bien loin. Le drôle, comme vous dites, a du s’arreter pres d’ici, au Louvre… Vous allez le voir revenir a la tete d’une troupe chargée de vous arreter, ou je me trompe fort.

– Vous croyez ?

– J’en suis sur… Voyez plutôt !

Et en disant ces mots, Pardaillan montrait une troupe qui débouchait dans le bas de la rue, c’est-a-dire du côté ou était situé le Louvre, et se dirigeait en courant droit a eux.

La Varenne, en effet, était revenu a lui au moment ou Henri IV venait d’entrer chez Bertille de Saugis. Du premier coup d’oil, il reconnut la silhouette de l’homme qui l’avait si rudement frappé. Quant a Pardaillan, qu’il n’avait pas remarqué au moment de son algarade, il le prit pour un compagnon de celui qu’il qualifiait intérieurement de truand, de ribaud, de mauvais garçon et autres épithetes aussi flatteuses.

Il y avait du sbire et de l’espion chez cet honnete entremetteur. Il ne pouvait en etre autrement, d’ailleurs. La Varenne se garda bien de bouger et se mit a écouter de toutes ses oreilles. Il étouffa un rugissement de joie lorsqu’il comprit que celui qu’il haissait déja outrageusement avait résolu d’attendre le roi, la, a cette porte. Pourquoi ? Pour le meurtrir évidemment, s’affirma-t-il.

Des lors, sa résolution fut prise. S’échapper a la douce, courir au Louvre, heureusement tres proche, et faire d’une pierre deux coups : se venger du misérable qui l’avait injurié et frappé et en meme temps rendre un signalé service au roi. Ce qui n’était pas a dédaigner, si bien assise que fut sa faveur.

Mettant a profit l’obscurité et l’inattention des deux nocturnes causeurs, La Varenne parvint a s’éloigner en rampant sans avoir été remarqué. Lorsqu’il jugea qu’il se trouvait hors de vue, il se redressa d’un bond et courut d’une traite jusqu’au Louvre.

Le capitaine de service auquel il s’adressa était M. de Praslin. Des les premiers mots du confident du roi, M. de Praslin comprit que le hasard lui fournissait peut-etre l’occasion de rendre au souverain un de ces services qui assurent la fortune d’un courtisan. Il réunit a l’instant une douzaine de ses hommes, et guidé par La Varenne, il partit au pas de course. C’était sa troupe que Pardaillan venait de montrer a Jehan le Brave au moment ou elle débouchait dans la rue de l’Arbre-Sec. Et il ajouta en l’observant du coin de l’oil :

– Voila qui, je crois, va vous faire manquer a la parole que vous avez donnée a Sa Majesté.

– Pourquoi donc, monsieur ? fit Jehan avec un étonnement sincere.

– Mais, dit Pardaillan de son air le plus naif, je suppose que vous n’allez pas rester ici. Résister me paraît difficile. Ils sont une dizaine, au moins.

Sechement, sur un ton qui n’admettait pas de réplique, le jeune homme dit :

– Vous supposez mal !… Fussent-ils mille, je ne bougerais pas davantage. Ils me tueront peut-etre – encore n’est-ce pas sur – mais je n’irai pas me déshonorer en manquant a ma parole.

– Pardon ! fit Pardaillan tres paisible, je pensais que vous aviez des raisons de tenir a la vie. Il paraît que je me suis trompé. N’en parlons plus.

Jehan le Brave tressaillit et jeta un regard angoissé sur le logis de Bertille. Ce ne fut qu’un éclair. Sa physionomie reprit instantanément cette expression froidement résolue qu’elle avait l’instant d’avant. Et sur le meme ton sec, presque agressif :

– Mais vous-meme, monsieur, fit-il, je suppose que vous n’allez pas rester ici !… Vous n’avez rien promis a personne, vous… Vous pouvez vous retirer sans crainte de vous déshonorer.

A son tour, Pardaillan se fit glacial, et employant les memes expressions du jeune homme :

– Vous supposez mal !… Je me déshonorerais autrement que vous, en me retirant.

Un instant, Jehan le Brave eut l’intuition que ce singulier personnage ne restait que pour lui preter main-forte. Son orgueil se révolta. Il fut sur le point de prononcer quelque parole irréparable. Mais un instinct de générosité qui sommeillait au fond de lui-meme, sans qu’il s’en doutât, le sentiment vague, inconnu, naissant a peine, de la justice, de la beauté, de la délicatesse, lui firent comprendre que ce serait bien mal reconnaître la générosité de cet inconnu. Enfin, l’orgueil lui souffla qu’en répondant par une impertinence, il se rapetisserait devant cet homme dont il reconnaissait intérieurement la supériorité, et il sut se taire a temps.

Comme s’il avait compris ce qui se passait en lui, Pardaillan ajouta :

– D’ailleurs, moi aussi, j’ai promis a quelqu’un que j’estime au-dessus de tous les rois de la chrétienté.

– A qui donc ? fit Jehan, plus étonné du ton dont elles étaient prononcées que des paroles elles-memes.

– A moi-meme, répondit Pardaillan avec une simplicité déconcertante.

Cependant le capitaine de Praslin et ses gardes approchaient des deux hommes immobiles au bas du perron.

– Les voici ! grinça La Varenne avec le rictus du fauve qui se délecte a la pensée de happer sa proie.

D’apres ce que lui avait dit La Varenne, Praslin était persuadé qu’il avait affaire a deux coupe-jarrets. Il fut bien un peu surpris de voir qu’ils n’avaient pas tenté de fuir, mais il n’en chercha pas plus long, et de sa voix de commandement, rude et dédaigneuse, il commanda :

– Saisissez-moi ces deux drôles !

Comme s’ils n’avaient attendu que cet ordre, les deux hommes, immobiles jusque-la, ensemble, d’un meme geste flamboyant, tirerent deux longues rapieres qui jeterent dans la nuit des éclairs blafards. En meme temps, une voix tres calme, singulierement hautaine, lança :

– Vous n’etes pas poli, monsieur de Praslin !

Devant la soudaineté du geste, les gardes s’étaient arretés indécis. Leur hésitation fut d’ailleurs tres courte. Ils tirerent aussitôt l’épée du fourreau et ils allaient charger lorsque Praslin, étonné du ton de souveraine hauteur avec lequel cet inconnu venait de parler, étonné d’entendre prononcer son nom, les contint d’un geste, et d’un ton plus courtois :

– Qui etes-vous, monsieur, vous qui me connaissez ?

– Je m’appelle le chevalier de Pardaillan.

– Monsieur de Pardaillan ! s’exclama Praslin d’une voix étouffée, l’ancien ambassadeur ?

– Lui-meme, monsieur.

Praslin se tourna vers La Varenne et gronda a voix basse :

– Etes-vous fou, monsieur de La Varenne ?… Comment, vous me venez chercher au Louvre pour me lancer contre qui ? Contre un des plus fideles de Sa Majesté. Vous me faites insulter l’homme que le roi estime le plus de toute la gentilhommerie ! Cordieu ! monsieur, je ne vous pardonnerai pas la gaffe que vous venez de me faire commettre… et le roi, je crois, ne vous le pardonnera pas davantage.

La Varenne frémit. Il avait sans doute entendu son maître parler de ce chevalier de Pardaillan et il ne doutait pas que le roi ne lui fît payer cher l’erreur qu’il venait de commettre. Mais c’était un esprit singulierement astucieux et rusé. Il se remit vite et rendant vivacité pour vivacité, morgue pour morgue :

– Hé ! monsieur de Praslin, je ne vous ai point parlé de M. de Pardaillan, que je n’ai point l’honneur de connaître et qui, en tout cas, ne saurait etre suspecté. Je vous ai parlé de son compagnon. Et pour celui-la, je vous réponds qu’il n’y a pas d’erreur possible.


Chapitre 6

 

Il avait eu soin d’élever la voix de maniere que Pardaillan entendit les excuses détournées qu’il lui adressait.

– Au fait, murmura Praslin, ils sont deux !…

Il se tourna alors vers Pardaillan et se découvrant dans un geste galant :

– Veuillez m’excuser, monsieur de Pardaillan, mes paroles sont le fait d’un malentendu qui ne se fut pas produit si j’avais pu voir a qui j’avais l’honneur de parler.

– Monsieur de Praslin, fit Pardaillan en rendant courtoisement le salut, je l’ai bien compris ainsi et c’est a moi de m’excuser de la vivacité de ma réplique.

Et cérémonieusement, comme s’ils avaient été dans les antichambres du Louvre, les deux hommes se saluerent pour marquer que l’incident était clos.

– Monsieur, dit alors Praslin, c’est a votre compagnon que j’en ai. Jehan le Brave allait répondre. Pardaillan lui coupa vivement la parole. En meme temps un léger coup de coude lui disait : « Laissez-moi faire ! »

– Que lui voulez-vous donc, a mon compagnon ?

– Le prier de me suivre. Tout simplement.

– Impossible, monsieur, dit froidement Pardaillan.

– Ah !… Pourquoi ?…

– Parce que mon compagnon et moi nous attendons ici Sa Majesté… Service commandé, monsieur de Praslin. Vous qui etes capitaine, vous devez connaître mieux que quiconque la valeur de ces mots.

– Diantre ! Je crois bien ! fit Praslin abasourdi. Et puis-je sans indiscrétion, savoir pourquoi vous attendez le roi ?

– Pour l’escorter jusqu’au Louvre.

Pardaillan parlait avec une imperturbable assurance. Le connaissant de réputation, Praslin n’avait aucune raison de douter de sa parole. Et au bout du compte, on remarquera que Pardaillan disait la vérité. Au fur et a mesure que se déroulait le dialogue que nous venons de transcrire, le capitaine perdait de son assurance et sa mauvaise humeur contre La Varenne allait en grandissant. Celui-ci le sentait. En outre, il comprenait que sa proie allait lui échapper. Son instinct malfaisant l’avertissait de quelque chose de louche que la présence du roi éclaircirait. Arreter Pardaillan ? Il n’y pensait pas, et d’ailleurs il comprenait que Praslin refuserait d’agir contre un homme qui avait l’estime et la confiance du roi. Gagner du temps, amener Praslin et ses hommes a attendre la sortie du roi, voila ce qu’il décida. Et prenant le capitaine a part :

– Faites attention, monsieur, lui dit-il a voix basse. Je ne suspecte pas M. de Pardaillan, qui est des amis a Sa Majesté, bien qu’on ne le voie jamais a la cour ; mais je vous donne ma parole que l’homme qui l’accompagne est bien celui qui a osé menacer le roi, celui qui m’a traîtreusement frappé et mis dans l’état que vous voyez. J’ajoute que cet homme me connaissait, puisqu’il m’a appelé par mon nom, en m’injuriant grossierement. J’en conclus qu’il a reconnu mon compagnon et que c’est bien sciemment et méchamment qu’il a menacé le roi. Voyez quelle est votre responsabilité… Quant a moi, j’ai fait ce que mon devoir me commandait de faire. Quoi qu’il arrive, je suis couvert aux yeux de Sa Majesté.

– Diable ! diable ! murmura Praslin perplexe. Que faire ? Et en lui-meme il ajoutait :

« La peste soit du ruffian qui m’a fourvoyé dans cette sotte aventure. »

– Il faut, dit vivement La Varenne, répondant a la question machinale du capitaine, il faut rester ici jusqu’a ce que le roi sorte.

– Cela est bel et bien, fit Praslin qui réfléchissait, mais j’ai entendu des personnages qui s’y connaissent un peu en loyauté et en bravoure, comme M. de Crillon, comme M. de Sully, comme M. de Sancy, sans compter le roi lui-meme, j’ai entendu proclamer que le chevalier de Pardaillan était la loyauté et la bravoure memes. Je n’ai pas envie de me faire un ennemi de ce galant homme en lui faisant injure de le garder a vue comme un larron.

– Qu’a cela ne tienne. Retirez-vous ostensiblement. Seulement embusquez vos hommes dans le cul-de-sac Courbâton. De la, vous surveillerez la rue et pourrez intervenir s’il y a lieu.

Praslin lui jeta un coup d’oil de travers et, haussant les épaules, il s’approcha de Pardaillan.

– Monsieur de Pardaillan, dit-il, me donnez-vous votre parole que vous etes ici sur l’ordre du roi et pour l’escorter ?

– Monsieur de Praslin, fit Pardaillan avec hauteur, puisque vous me connaissez, vous devez savoir que jamais je ne m’abaisse a mentir. J’ai eu l’honneur de vous dire que monsieur et moi attendons Sa Majesté pour l’escorter. Jusqu’au Louvre… Cela doit vous suffire, je pense.

– Il suffit, en effet, monsieur, dit Praslin en s’inclinant, je vous cede la place et vous exprime tous mes regrets du rôle ridicule qu’on vient de me faire jouer.

Et furieux, grommelant force injures a l’adresse de La Varenne, il se tourna vers ses hommes et commanda :

– En route pour le Louvre !… que nous aurions bien du ne pas quitter.

A ce moment, venant de la rue Saint-Honoré, une troupe qui devait etre nombreuse, a en juger par le bruit cadencé des pas, débouchait de la rue de l’Arbre-Sec. En meme temps une autre troupe, précédée d’un homme a cheval, apparaissait dans le bas de la rue. Les deux troupes marchaient a la rencontre l’une de l’autre, en sorte que le groupe compact qui stationnait devant la maison de Bertille se trouvait pris entre ces deux forces, et que de Praslin et ses gardes, en se retirant, devaient forcément se heurter a la troupe guidée par le cavalier.

Pardaillan et Jehan le Brave avaient tout de suite aperçu les deux troupes. Ils se regarderent une seconde. Ils souriaient tous les deux. Mais ce sourire devait etre terrible, car ils s’admirerent tous les deux intérieurement, un inappréciable instant. Et, d’un meme mouvement, sans s’etre concertés, mus par la meme pensée, sans hâte, ils franchirent les trois marches et se posterent sur le perron.

– Toutes les troupes de la garnison se sont donc donné rendez-vous ici ? remarqua Jehan avec un rire silencieux.

Pardaillan ne dit rien. Il paraissait réfléchir profondément et en réfléchissant, il laissait tomber sur le jeune homme, dont le visage étincelant semblait appeler la bataille, un regard chargé de compassion.

La Varenne, qui écumait de rage en voyant que Praslin, s’en rapportant a l’affirmation de Pardaillan, allait se retirer, La Varenne avait remarqué, lui aussi, la venue de ces deux troupes. Évidemment, ce ne pouvait etre que des archers. Aussitôt, il résolut d’utiliser ces auxiliaires que le hasard semblait lui envoyer a point nommé. Dans cette intention, il se porta vivement au-devant du cavalier.

– Halte !… On ne passe pas ! lança une voix breve.

Docilement, La Varenne obéit a l’ordre. Mais il venait de reconnaître la voix, et débordant de joie haineuse, il rugit en lui-meme :

– Le grand prévôt !… C’est le ciel qui me l’envoie !

Et a haute voix :

– Est-ce vous, monsieur de Neuvy ?

Avant que de répondre, le cavalier lança un ordre a voix basse, et aussitôt des torches furent allumées. Immédiatement, la troupe qui venait en sens inverse en fit autant. Et la rue se trouva éclairée par la lueur rougeâtre et fumeuse d’une demi-douzaine de torches que brandissaient des archers.

La Varenne put constater avec une intense satisfaction qu’il se trouvait bien en présence de messire de Bellangreville, seigneur de Neuvy, prévôt de l’hôtel du roi, grand prévôt de ferme, conduisant en personne un gros d’archers.

Le grand prévôt, de son côté, reconnut le confident du roi et, d’une voix étranglée par l’émotion :

– Le roi ? cria-t-il.

La Varenne comprit :

– Sain et sauf ! Dieu merci ! dit-il vivement.

– Jour de Dieu ! gronda Neuvy qui était livide, j’ai cru que j’arrivais trop tard !

Il aperçut alors le capitaine de Praslin et ses gardes :

– Ah ! vous étiez la, monsieur de Praslin ?… Il paraît que Sa Majesté avait été prévenue aussi… et c’est fort heureux, puisque malgré la plus grande diligence, j’arrive apres la bataille.

Ses yeux se porterent sur les deux statues sombres placées sur le perron. !

– Ah ! ah ! fit-il en souriant, ce sont les assassins ?… Je vais vous décharger de vos prisonniers, monsieur de Praslin, d’autant que, soit dit sans reproche, vous les gardez bien mal… Jour de Dieu ! ces sacripants devraient etre au milieu de vos hommes et convenablement ficelés par de bonnes et solides cordes.

Le grand prévôt paraissait fort se réjouir de la maladresse de ce capitaine des gardes qui gardait si mal des prisonniers de cette importance.

Le capitaine, lui, ne comprenait rien aux paroles de Neuvy. En revanche, il comprenait tres bien que quelque grave événement avait du se produire, puisque le grand prévôt se donnait la peine de diriger lui-meme une expédition. Et il se sentait pâlir a la pensée qu’il pouvait etre rendu responsable.

– Voyons, voyons, fit de Praslin, de quelle bataille, de quels assassins, de quels prisonniers parlez-vous ?

– Mais, fit Neuvy interloqué, je parle des assassins du roi… ces deux scélérats que vous gardez si mal.

– On devait donc meurtrir le roi ?

– Ne le saviez-vous pas ?

– Je ne sais rien, cornes du diable !… Ceux-ci ne sont pas mes prisonniers et je ne les garde pas, ni bien ni mal… Quant a etre des assassins, franchement ils n’en ont pas la figure.

Il y eut une explication.

Dans la soirée, vers neuf heures, on était venu aviser le grand prévôt qu’un spadassin, chef d’une bande de malandrins, avait résolu d’attenter a la vie du roi. Ce truand, ce chevalier de proie[4] , était un jeune homme qui se faisait appeler Jehan le Brave, que des rapports avaient déja signalé a l’attention du grand prévôt. Le coup devait etre fait a onze heures du soir, au moment ou le roi se rendrait, accompagné seulement d’un ou deux intimes, chez une dame qui habitait rue de l’Arbre-Sec. Le grand prévôt s’était mis aussitôt a la tete d’une cinquantaine d’archers et il était parti sans perdre une minute. Mais de la rue Saint-Antoine, ou se trouvait son hôtel, a, la rue de l’Arbre-Sec, la route était encore assez longue. Malgré tout, cependant, il arrivait une bonne demi-heure avant l’heure indiquée.

Ceci était l’explication de Neuvy.

La Varenne, qui triomphait, expliqua comme quoi le roi, dans son impatience, avait devancé l’heure fixée et était parti a neuf heures au lieu de onze. Il raconta l’agression de Jehan le Brave en l’amplifiant et en l’arrangeant a sa maniere, bien entendu. Et comme preuve palpable et flagrante, il montra complaisamment son visage contusionné et son oil tuméfié.

Praslin raconta ce qui s’était passé entre Pardaillan et lui.

Ces explications étaient échangées a voix basse. Mais Pardaillan et Jehan le Brave avaient l’oreille fine. Ils purent saisir a peu pres tout ce qui les concernait.

Pardaillan avait fixé son oil perçant sur son compagnon et il songeait :

– Ce jeune homme serait donc un redoutable chef de truands ?… C’est possible apres tout. Il faut bien vivre… Et bien des grands seigneurs, a commencer par cet illustre cuisinier créé marquis de La Varenne, en continuant par cet honnete grand prévôt qui s’indigne si fort, en montant ainsi jusqu’au roi, tous – ou presque tous – ne vivent que de pillage et de rapine… Mais je crois que le sire de Neuvy exagere quelque peu… ou qu’il est mal informé. Il n’est pas besoin d’etre grand physionomiste pour deviner qu’avec cette physionomie si fine, si étincelante, ces yeux si clairs, si loyaux, on ne peut pas etre le lâche criminel dont parlent ces gens. Quant au prétendu attentat, je sais mieux que personne en quoi il consiste, puisque j’ai assisté a toute l’algarade. L’attentat – puisque attentat il y a – se réduit a avoir croisé le fer contre le roi… Je sais bien qu’on qualifie cela de crime de lese-majesté !… Qu’est-ce que cela peut bien signifier, ce mot : lese-majesté ?… Et pourquoi majesté ?…

« Ce jeune homme a défendu celle qu’il aime sans s’inquiéter de savoir si le larron d’honneur portait une couronne. Il me semble qu’il n’a fait que suivre la loi de la nature. Ainsi le pere, l’époux, le frere, le fiancé qui livre sa fille, sa femme, sa sour, sa fiancée a une Majesté sera couvert de titres, de richesses et, qui mieux est, sera honoré de tous, tandis que celui qui se refusera a cette honteuse complaisance sera honni, vilipendé, déchiré, meurtri !… Est-ce la la vraie justice ?… Moi aussi, il y a bien longtemps, hélas ! j’ai aimé une jeune fille, belle, pure, innocente, adorable, en tous points semblable a la jeune fille que ce jeune homme adore. Et je me souviens comme j’ai du la défendre contre ces betes féroces titrées, maréchaux, ducs, princes et rois… Moi aussi, j’ai été couvert d’ignominie, pourchassé, traqué comme une bete malfaisante… Et si je ne suis pas mort cent fois déja, c’est que, Dieu merci, j’avais, j’ai encore des griffes et des crocs de force a tenir tete a la meute enragée. Et pour défendre ma carcasse de pauvre here hors la loi, j’ai du en découdre plus d’un, et la meute était composée de princes, de ducs, de rois, de grands inquisiteurs, de papes… voire meme de papesse !… et c’est, paraît-il, l’aberration, l’abomination, la désolation, la damnation, la fin des fins de tout ce qui est respectable et sacré !… »

Jehan le Brave de son côté se disait :

« Le grand prévôt a été avisé que je tuerais le roi, ce soir, a onze heures !… Et c’est moi qu’on a désigné, nommé par mon nom !… Qui pouvait savoir ?… Quand je me suis posté, sur le perron, j’ignorais a qui j’aurais affaire… Celui qui m’a dénoncé le savait, lui !… J’ai donc dans l’ombre un ennemi acharné a ma perte ?… Qui ?… Qui ?… Cherchons !… Nul au monde ne savait que je viendrais veiller ici, résolu a tuer quiconque essayerait d’entrer dans le logis par force ou par ruse… Nul, hormis la signora Léonora Galigai !… Or, c’est la Galigai qui m’a averti qu’un larron chercherait a s’introduire ce soir chez celle que j’aime… La Galigai !… Elle savait donc, elle, que ce larron c’était le roi ?… Et c’est elle qui aurait fait avertir le grand prévôt !… Pourquoi ?… Le grand prévôt serait arrivé trop tard pour sauver le roi… oui, mais tudiable : il ne serait pas arrivé trop tard pour m’arreter, moi !… Oh ! je devine !… J’entrevois un abîme d’infamies ! Ces machinations ténébreuses sont-elles possibles ?… Mais non, j’ai la fievre, je suis fou !… Et pourtant !… Oh ! je saurai !… et alors, malheur a toi, Léonora ! malheur a toi, Concini ! si je ne me suis pas trompé ! »

Pendant que Pardaillan et Jehan le Brave songeaient de la sorte, ce qui, d’ailleurs, ne les empechait pas d’avoir l’oil au guet, le grand prévôt, Praslin et La Varenne, apres s’etre expliqués, tenaient une sorte de conseil.

– Que comptez-vous faire ? demanda le capitaine, au fond enchanté d’etre déchargé d’une opération scabreuse.

– Je vais arreter ces deux hommes, dit le grand prévôt sans hésiter.

– A votre aise, fit Praslin. C’est une opération de police qui rentre dans vos attributions. Je n’ai donc pas a m’en meler. Cependant, comme il paraît avéré que Sa Majesté est dans cette maison, comme il faudra bien qu’elle sorte tôt ou tard, enfin comme cette aventure ne me paraît pas tres claire, je ne me retire pas. Je me mets a l’écart et j’attends le roi pour l’escorter ou le défendre s’il y a lieu… Ceci rentre dans mes attributions a moi.

Ayant dit, le capitaine rangea sa troupe, bien décidé a demeurer spectateur neutre de ce qui allait se passer.

Neuvy mit pied a terre aussitôt. Il s’avança jusqu’au bas du perron et, comme si Jehan le Brave n’eut pas existé pour lui, s’adressant a Pardaillan, qu’il salua tres courtoisement, il dit, tres poliment :

– Monsieur de Pardaillan, je me vois forcé, a mon tres grand regret, de vous prier de me rendre votre épée… Ce n’est la, vous le comprenez bien, qu’une simple mesure de précaution toute provisoire.

– Monsieur de Neuvy, dit Pardaillan aussi poliment, j’ai le tres grand regret de ne pouvoir accéder a votre demande.

– Vous refusez d’obéir, Monsieur ? fit Neuvy, stupéfait.

– Vous m’en voyez navré, désespéré !…, Mais vous comprenez, simple mesure de précaution.

Le grand prévôt s’était efforcé de ménager un personnage qui passait pour etre en grande estime aupres du roi. Malgré que le ton narquois de ses réponses commençât de lui échauffer les oreilles, il eut la force de se contenir. Il fit une derniere tentative, et sur un ton plus froid :

– Oui ou non, etes-vous fidele et obéissant sujet de Sa Majesté ? fit-il.

– Cela dépend des moments, dit Pardaillan de son air le plus naif. Brusquement, Neuvy changea d’attitude. Sa physionomie se fit rude et menaçante :

– Vos épées ! dit-il impérieux.

– Venez les prendre ! tonna Jehan le Brave exaspéré par l’attitude dédaigneuse que le grand prévôt affectait a son égard.

Neuvy mit le pied sur la premiere marche. Il était tres froid, parfaitement maître de lui. Il était d’ailleurs bien persuadé qu’il n’aurait qu’a étendre le bras pour appréhender les deux rebelles. L’attitude de ces deux hommes lui apparaissait comme une bravade inutile, toute en paroles vaines. Quant a croire qu’ils seraient assez fous pour entrer en lutte, a eux deux, contre cinquante archers, il n’y pensa pas un instant. Pas davantage la pensée qu’il pouvait etre menacé ne l’effleura. Il se sentait sous l’égide puissante de ses redoutables fonctions.

Neuvy mit donc le pied sur la premiere marche. Mais il n’alla pas plus loin. Il sentit la pointe d’une épée s’appuyer sur sa gorge et en meme temps la voix de Jehan le Brave, effrayante a force de calme, prononça :

– Un pas de plus, monsieur, et vous etes mort ! L’étonnement et non la crainte, arreta net l’élan du grand prévôt.

Il se remit tres vite, et comme il était brave, il voulut passer outre. Il sentit la pointe pénétrer dans sa chair pendant que la meme voix tranchante ordonnait impérieusement :

– Reculez, monsieur, reculez ! ou, par le Christ, je vous tue !… Cette fois, le grand prévôt comprit que c’était sérieux. Il recula. Avec un calme admirable, il secoua d’une chiquenaude quelques gouttes de sang qui perlaient sur son pourpoint, et de sa voix rude :

– Faites-y bien attention, je commande au nom du roi !… Rendez-vous !

Il s’adressait a Pardaillan. Ce fut Jehan qui rugit :

– Non !

– Vous faites rébellion ?

– Oui !

De Neuvy haussa les épaules. Il se mit de côté et se tournant vers ses hommes, qui attendaient, impassibles :

– Saisissez-les ! dit-il froidement.

Quelques fenetres s’étaient entrebâillées. Des tetes effarées apparaissaient de-ci, de-la. Et voici ce que virent ces curieux intrépides, a la lueur des torches fumeuses.

Les archers s’étaient élancés en groupe compact. Mais le perron n’était pas tres large. Trois hommes seulement pouvaient passer de front. Encore, faute d’espace, étaient-ils loin d’avoir la liberté de mouvements désirable.

Les gens du grand prévôt n’avaient preté aucune attention a cette disposition. Ils avaient le nombre pour eux, ils représentaient l’autorité, la victoire leur apparaissait certaine, facile. Ce fut en riant, en plaisantant, en se bousculant qu’ils s’élancerent a l’assaut.

Mais lorsque les trois premiers furent montés sur la premiere marche, force fut aux autres de se placer derriere, ou ils se mirent a pousser le premier rang en l’excitant par des imprécations variées et des plaisanteries énormes.

La rue, jusque-la calme et silencieuse, se remplit d’un vacarme assourdissant. De tous côtés, maintenant, les bourgeois paisibles, brusquement arrachés au sommeil, montraient des faces blemes de terreur refoulée par la curiosité, a presque toutes les fenetres environnantes.

Les deux rebelles, eux, ne riaient pas, ne plaisantaient pas, se tenaient raides, immobiles, muets. La pointe de la rapiere large, démesurément longue, appuyée sur le bout de la botte, ils attendaient avec une froide intrépidité l’instant propice pour attaquer.

Et soudain les deux bras se détendirent. Il y eut, au-dessus du groupe grouillant des archers, un double tourbillon d’acier fulgurant. Les pointes plongerent, se releverent, tourbillonnerent a nouveau avec la rapidité de la foudre. Et des hurlements de douleur éclaterent dans les rangs des assaillants.

Le meme tourbillon vertigineux recommença, entremelé de coups de pointe et de revers foudroyants. Et de nouveaux hurlements, suivis de plaintes et de râles, se firent entendre du côté des assaillants.

Cette fois, ce fut la débandade !

Pris de panique, les archers reculerent précipitamment et, en bonds désordonnés, se mirent hors de l’atteinte du tourbillon mortel.

Un silence de stupeur plana sur les acteurs et les spectateurs de cette scene extraordinairement rapide.

Quelques secondes, en effet s’étaient écoulées a partir du moment ou les archers s’étaient élancés jusqu’au moment ou ils durent se replier en désordre, et le grand prévôt, écumant de rage et de stupeur, put constater que six de ses hommes étaient déja hors de combat. Trois ou quatre autres avaient reçu des estafilades plus ou moins douloureuses.

Et les deux enragés, sans une égratignure, la pointe de l’épée de nouveau baissée, repliés sur eux-memes, dominaient toute la scene, encore une fois pétrifiés dans une pose d’attente qui était en meme temps une attitude de défi.

Et ils étaient admirables tous les deux. Le vieux, extraordinairement calme, l’air indifférent, une lueur malicieuse dans les yeux, un sourire narquois aux levres. Le jeune, hérissé, étincelant, le regard fulgurant, la levre retroussée laissant a découvert ses dents blanches de jeune loup. Le vieux, désabusé, attendant avec un flegme imperturbable qu’on attaquât pour se défendre. Le jeune, bouillonnant d’ardeur réfrénée, ne se contraignant a la défensive que pour se modeler sur son compagnon, mais rongeant impatiemment son frein, aspirant de toutes ses forces a l’offensive. Et c’était bien cela qui le travaillait, car de sa voix vibrante il s’écria :

– Si nous chargions ces valets de bourreau ?…

Mais Pardaillan avait sans doute son idée. Peut-etre se rendait-il mieux compte que son jeune compagnon de la gravité de leur situation. Peut-etre avait-il simplement résolu de s’en tenir a cette vigoureuse défensive. Toujours est-il que, tout en admirant la bravade, il répondit par un haussement d’épaules dédaigneux.

Et Jehan le Brave, qui n’avait jamais su ce que c’était d’obéir dans le combat, accepta sans révolte de se plier a une volonté autre que la sienne.

C’est que si Pardaillan admirait l’ardeur de son jeune compagnon, celui-ci, plus vivement encore, admirait l’extraordinaire sang-froid de cet homme qui lui apparaissait comme le modele le plus accompli sur lequel il put se régler.

Tout a coup, au milieu du silence relatif qui s’était établi, retentit un cri de douleur horrible. C’était La Varenne qui venait de le pousser.

Que lui arrivait-il donc !… Ceci :

La Varenne n’avait pas douté un seul instant de l’issue de l’action. L’arrestation des deux hommes lui paraissait inévitable. Il n’en voulait pas a Pardaillan. Qu’on le tuât, qu’on l’arretât ou qu’il se tirât completement d’affaire, peu lui importait. En revanche, il s’intéressait particulierement a Jehan le Brave. Celui-la le couvait d’un regard féroce et il exultait a la pensée que l’insolent serait livré au bourreau.

Aussi, lorsque les archers s’étaient élancés, il n’avait pas manqué de le leur désigner en criant :

– Prenez-le vivant !… Celui-la appartient au bourreau !

Lorsqu’il vit la vigoureuse défense des deux assiégés, il comprit, la rage au cour, que cette arrestation, qui lui paraissait assurée, pouvait ne pas se faire et qu’il ne tenait pas encore sa vengeance.

Il résolut aussitôt de venir en aide aux hommes du grand prévôt et d’essayer de faire lui-meme la besogne que ces maladroits étaient en train de gâcher.

Furtivement, il se glissa vers un des côtés du perron. Son intention était, en utilisant le pilier pour se dissimuler, de se hisser sur le perron, derriere Jehan le Brave, et de le mettre hors de combat en le frappant aux jambes.

Il avait réussi a se faufiler derriere celui qu’il voulait frapper, sans avoir été aperçu. Pour accomplir son projet, il n’avait pas besoin de se hisser debout sur le perron. Il suffisait que son buste émergeât suffisamment pour qu’il put atteindre aux jambes celui qu’il revait de livrer au bourreau.

Un instant, il put croire qu’il allait réussir. Déja, il allongeait le bras pour frapper. Et Jehan ne paraissait pas se douter du danger qu’il courait. Mais, au moment ou La Varenne, avec un rugissement de joie, frappait au jarret qu’il voulait trancher, sans se retourner, Jehan le Brave, qui le guignait du coin de l’oil sans en avoir l’air, d’un coup de revers foudroyant, le cravacha en plein visage.

Le rugissement de joie se changea en un hurlement de douleur, et La Varenne, la joue effroyablement zébrée, aveuglé par le sang, tomba a la renverse et ne se releva pas.

De Neuvy, cependant, avait retenu d’un geste ses hommes qui, furieux de la correction reçue, voulaient se ruer a un nouvel assaut. Le grand prévôt réfléchit. Il se trouvait en présence de deux adversaires qui n’étaient pas a dédaigner. Ils venaient de le prouver. Il fallait cependant que force restât aux agents de l’autorité. Il le fallait de toute nécessité. Néanmoins, il ne fallait pas non plus que cette double arrestation coutât trop cher.

Que deux hommes eussent tenu en échec cinquante archers commandés par le grand prévôt lui-meme ; qu’ils en eussent mis six hors de combat et blessé légerement trois ou quatre autres, c’était énorme. Il était a présumer que le roi ne féliciterait pas le sire de Neuvy. Il était inadmissible que ces deux hommes fissent d’autres victimes. La situation du grand prévôt était en jeu.

Et voici quel fut le dispositif adopté par de Neuvy :

Il rangea ses hommes en un demi-cercle, sur deux rangs. Ces hommes devaient marcher droit au perron, l’assaillir en meme temps de face et des deux côtés et cerner ainsi les deux rebelles. En outre, il ne s’agissait plus d’arreter simplement. Morts ou vifs, les deux hommes devaient etre saisis.

Sur le signal de leur chef, les archers s’ébranlerent, enserrant les rebelles dans un cercle de fer.

Sur le perron, Pardaillan et Jehan le Brave virent la manouvre. Ces deux hommes, qui ne se connaissaient pas, avaient d’étranges affinités. Tous deux possédaient la meme sureté de coup d’oil extraordinaire. Tous deux avaient la meme promptitude de décision suivie de mise a exécution immédiate. Enfin, Jehan le Brave, plus jeune, plus ardent, plus violent, plus en dehors que Pardaillan, au moment de l’action, retrouvait instantanément un sang-froid presque égal a celui qu’il admirait si fort chez son compagnon.

De tout ceci il résulte que sans se concerter, sans se dire un mot, apres un simple coup d’oil échangé, ils trouverent et adopterent la tactique convenable.

Ils se placerent dos a dos, solidement campés au milieu du perron, de façon a faire face de tous les côtés a la fois. Et d’un meme geste, ils recommencerent la manouvre : le tourbillon fantastique qui les couvrait.

D’ailleurs ils ne se faisaient aucune illusion : ils savaient qu’ils succomberaient fatalement sous le nombre. La résistance serait plus ou moins longue : c’est tout.

De nouveau les deux rapieres étincelantes pointerent dans le tas, tourbillonnerent a droite, a gauche, partout a la fois. Les archers fourragerent, piquerent avec frénésie. Par la-dessus des exhortations, des menaces effroyables, des insultes extravagantes, des cris de douleur.

Mais cette fois, l’élan des assaillants était méthodique et combiné, ils ne céderent pas.

– Ils en tiennent ! Ils en tiennent ! crierent quelques voix. C’était vrai, Pardaillan et Jehan le Brave étaient couverts de sang, déchirés, en lambeaux, depuis les pieds jusqu’a la ceinture. Mais les pourpoints, c’est-a-dire les poitrines, étaient encore intacts. Ce n’étaient la que simples égratignures sans conséquences. Les habits et les bottes étaient plus endommagés que la peau.

Mais tout a l’heure, dans un instant, les archers envahiraient le perron et alors, ils pourraient atteindre les poitrines.

Le cercle s’était rétréci. Lentement, progressivement, les assaillants, se poussant, se portant mutuellement, gagnaient du terrain, montaient les marches, enjambant les côtés.

C’était la fin. La résistance des deux enragés allait etre brisée.

A ce moment, une voix impérieuse commanda :

– Bas les armes !… Tout le monde ! Les archers s’arreterent net.

Le grand prévôt gronda une imprécation et se retourna furieusement du côté d’ou était partie la voix. Il vit un homme qui s’avançait vivement dans le cercle de lumiere.

– Le roi ! cria de Neuvy qui se découvrit aussitôt, tandis que ses hommes présentaient les armes.

Sur le perron, Pardaillan et Jehan le Brave, d’un meme geste large, emphatique, saluerent de l’épée, sans qu’il fut possible de savoir si ce salut s’adressait au roi ou aux vaincus. (Tout compte fait, ils pouvaient se considérer comme vainqueurs, puisqu’ils étaient libres, indemnes, ou a peu pres, alors que nombre de leurs adversaires étaient encore étendus sur la chaussée.) Puis, avec une tranquillité qui tenait du prodige, ils rengainerent ensemble, automatiquement, et se tinrent raides, talons joints, comme a la parade.

Mais ils se guignaient mutuellement du coin de l’oil et ils se souriaient gentiment tous les deux. On voyait que chacun était content de l’autre. Et ils avaient si fiere allure tous les deux que le roi lui-meme s’oublia un instant a les contempler avec une visible admiration.

Cependant, Pardaillan, du bout des levres, pour son seul compagnon, murmura :

– Il était temps, je crois !

Et en meme temps, il observait Jehan sans en avoir l’air, comme quelqu’un qui attend avec curiosité ce qu’on va lui répondre.

Franchement, tres simplement, le jeune homme répondit entre haut et bas :

– Ma foi, oui !