Vie des dames galantes - Brantôme - ebook

Vie des dames galantes ebook

Brantôme

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Opis

Une immersion dans les affaires courtisanes à l'époque de la Renaissance.

POUR UN PUBLIC AVERTI. Lors de sa retraite militaire, Brantôme consacre le reste de sa vie à conter ses souvenirs de courtisan et ses libertinages passés. Vie des dames galantes est divisé en sept chapitres, appelés « Discours », et décrit l'atmosphère érotique d'une époque – seconde moitié du XVIe siècle – avec verve et liberté. De la diversité des tempéraments amoureux des femmes jeunes ou vieilles, mariées ou veuves, aux règles de l'amour courtois en passant par l'érotisme de la jambe et du pied, l'auteur n'est jamais à court de sujets à traiter.

Sur un ton parfois cocasse, l'auteur relate les chroniques de la vie amoureuse à la cour des derniers Valois.

EXTRAIT

*Sur aucunes dames vieilles qui aiment autant à faire l’amour comme les jeunes*

L’on dit aussi que tous exercices décroissent et diminuent par l’aage, qui oste la force aux personnes pour les faire valoir, fors celui de Vénus, qui se pratique très-doucement, sans peine et sans travail dans un mol et beau lit, et très-bien à l’aise. Je parle pour la femme et non pour l’homme, à qui pour cela tout le travail et corvée eschoit en partage. Luy donc, privé de ce plaisir, s’en abstient de bonne heure, encor que ce soit en dépit de luy ; mais la femme, en quelque aage qu’elle soit, reçoit en soy, comme une fournaise, tout feu et toute matière ; j’entends si on lui en veut donner : mais il n’y a si vieille monture, si elle a désir d’aller et veuille estre picquée, qui ne trouve quelque chevaucheur malautru ; et quand bien une femme aagée n’en sçauroit chevir bonnement, et n’en trouveroit à point comme en ses jeunes ans, elle a de l’argent et des moyens pour en avoir au prix du marché, en de bons, comme j’ai ouy dire.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Pierre de Bourdeille, dit Brantôme (1537-1614) a été tour à tour abbé, militaire, gentilhomme et écrivain. Après la mort de son frère au siège de Hesdin, Henri II le promulgue abbé commendataire – c'est-à-dire-laïc – à l'abbaye de Brantôme. Sa longue participation aux guerres de religion contre les protestants s'achève par une chute de cheval et une retraite forcée qui sera consacrée à l'écriture dans le château de Richemont. Là, il dicte à son secrétaire sa vie de courtisan et il se passionne pour les intrigues amoureuses. La Vie des dames galantes, qui a apporté la renommée littéraire à Brantôme, est extraite de ses mémoires qui comprennent notamment la Vie des dames illustres, la Vie des hommes illustres et des grands capitaines et le Discours sur les duels.

À PROPOS DE LA COLLECTION

Retrouvez les plus grands noms de la littérature érotique dans notre collection Grands classiques érotiques.
Autrefois poussés à la clandestinité et relégués dans « l'Enfer des bibliothèques », les auteurs de ces œuvres incontournables du genre sont aujourd'hui reconnus mondialement.
Du Marquis de Sade à Alphonse Momas et ses multiples pseudonymes, en passant par le lyrique Alfred de Musset ou la féministe Renée Dunan, les Grands classiques érotiques proposent un catalogue complet et varié qui contentera tant les novices que les connaisseurs.

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A Monseigneur le duc d'Alençon, de Brabantet comte de Flandres, fils et frère de nos roys

Monseigneur,

D’autant que vous m’avez fait cet honneur souvent à la Cour de causer avec moy fort privement de plusieurs bons mots et contes, qui vous sont si familiers et assidus qu’on diroit qu’ils vous naissent à veüe d’œil dans la bouche, tant vous avez l’esprit grand, prompt et subtil, et le dire de mesme et très-beau, je me suis mis à composer ces Discours tels quels, et au mieux que j’ay pu, afin que si aucuns y en a qui vous plaisent, vous fassent autant passer le temps et vous ressouvenir de moy parmy vos causeries, desquelles m’avez honoré autant que gentilhomme de la Cour.

Je vous en dédie donc, Monseigneur, ce livre, et vous supplie le fortifier de vostre nom et autorité, en attendant que je me mette sur les discours sérieux, et en voyez un à part que j’ai quasi achevé, où je deduis la comparaison de six grands princes et capitaines qui voguent aujourd’huy en ceste chrestienté, qui sont le roy Henri III vostre frère, Vostre Altesse, le roy de Navarre vostre beau-frère, M. de Guise, M. du Maine et M. le prince de Parme1, alléguant de tous vous autres vos plus belles valeurs, suffisances, mérites et beaux faits, sur lesquels j’en remets la conclusion à ceux qui la sçauront mieux faire que moy.

Cependant, Monseigneur, je supplie Dieu vous augmenter tousjours en vostre grandeur, prospérité et altesse, de laquelle je suis pour jamais,

Monseigneur,Votre très-humble et très-obéissant sujet et très-affectionné serviteur, de Bourdeille.

1 A la fin de son Discours XLI,Des Capitaines étrangers, il promet de même cette, augmentée du vieux Biron et du comte Maurice ; mais elle manque.

AU LECTEUR

J’avois voüé ce deuxiesme livre des Femmes à mondit seigneur d’Alençon durant qu’il vivoit, d’autant qu’il me faisoit cet honneur de m’aimer et causer fort privement avec moy, et estoit curieux de savoir de bons contes. Ores, bien que son genereux et valheureux et noble corps gise sous sa lame honorable, je n’en ay voulu pourtant revoquer le vœu ; ainsi je le redonne à ses illustres cendres et divin esprit, de la valeur duquel, et de ses hauts faits et mérites je parle à son tour, comme des autres grands princes et grands capitaines ; car certes il l’a esté s’il en fut onc, encor qu’il soit mort fort jeune.

AVIS DE L’AUTEUR

Ce volume des Dames Galantes est dédié à M. le duc d’Alençon, de Brabant, et comte de Flandres, qui contient plusieurs beaux discours.

Le premier traite de l’amour de plusieurs femmes mariées, et qu’elles n’en sont si blasmables comme l’on diroit pour le faire ; le tout sans rien nommer, et à mots couverts.

Le deuxiesme, sçavoir qui est la plus belle chose en amour, la plus plaisante, et qui contente le plus, ou la veüe, ou la parole, ou l’attouchement.

Le troisiesme traite de la beauté d’une belle jambe, et comment elle est fort propre et a grand vertu pour attirer à l’amour.

Le quatriesme, quel amour est plus grand, plus ardent et plus aisé, ou celuy de la fille, ou de la femme mariée, ou de la veufve, et quelle des trois se laisse plus aisément vaincre et abattre.

Le cinquiesme parle de l’amour d’aucunes femmes vieilles et comment aucunes y sont autant ou plus sujettes et chaudes que les jeunes, comme se peut parestre par plusieurs exemples, sans rien nommer ny escandalyser.

Le sixiesme traite qu’il n’est bien seant de parler mal des honnestes dames, bien qu’elles fassent l’amour, et qu’il en est arrivé, de grands inconvénients pour en médire.

Le septiesme est un recueil d’aucunes ruses et astuces d’amour, qu’ont inventé et osé aucunes femmes mariées, veufves et filles à l’endroit de leurs maris, amants et autres, ensemble d’aucunes de guerre de plusieurs capitaines à l’endroit de leurs ennemis ; le tout en comparaison : à sçavoir lesquelles ont esté les plus rusées, cautes, artificielles, sublimes et mieux inventées et pratiquées, tant des uns que des autres Aussi Mars et l’Amour font leur guerre presque de mesme sorte, et l’un a son camp et ses armes comme l’autre.

Discours sur ce que les belles et honnestes dames ayment les vaillants hommes, et les braves hommes ayment les dames courageuses.

DISCOURS QUATRIEME

Sur les femmes mariées, les veufves et les filles ;sçavoir desquelles les unes sont plus portées à l’amour que les autres

Introduction

Moy estant un jour à Madrid à la cour d’Espagne, et discourant avec une fort honneste dame, comme il arrive d’ordinaire, selon la coutume du pays, elle me vint faire cette demande : Qual era mayor fuego d’amor, et de la biuda, et du la casada, o de la hija moça ? c’est-à-dire, quel estoit le plus grand feu, ou celuy de la veufve, ou de la mariée, ou de la fille jeune. Après luy avoir dit mon advis, elle me dit le sien en telles paroles : Lo que me parece desta cosa es, que aunque las moças con el hevor de la sangre se disponen a querer mucho, no deve ser tanto come lo que quieren las casadas y biudas, con la grand experiencia del negocio. Esta rason deve ser natural, como lo seria del que por haver nacido ciego, de la perfection de la luz, no puede judiciar de ella con tanto desseo come el que vido, y fue privado de la vista ; ce qui sonne en françois : « Ce qui me semble de cette chose est qu’encore que les filles, avec cette grande ferveur de sang, soient disposées d’aimer fort, toutefois elles n’aiment point tant comme les femmes mariées et les veufves, par une grande expérience de l’affaire ; et la raison naturelle y est en cela, d’autant qu’un aveugle né, et qui dès sa naissance est privé de la veuë, il ne la peut tant desirer comme celuy qui en a jouï si doucement, et après l’a perdue. » Puis adjousta : Que con menos pena se abstienne d’una cosa la persona que nunca supo, que aquella que vive enamorada degusto passado ; ce qui signifie : « D’autant qu’avec moins de peine on s’abstient d’une chose que l’on n’a jamais tasté, que de celle que l’on a aimé et esprouvé. » Voilà les raisons qu’en alléguoit cette dame sur ce sujet.

Or le vénérable et docte Bocace, parmy ses questions de son Philocoppe1, en la neufiesme, fait celle-là mesme : De laquelle de ces trois, de la mariée, de la veufve et de la fille, l’on se doit plutost rendre amoureux pour plus heureusement conduire son desir à effect. Bocace respond, par la bouche de la Reyne qu’il introduit parlante, que, combien que ce soit très-mal fait, et contre Dieu et sa conscience, de desirer la femme mariée, qui n’est nullement à soy, mais subjecte à son mary, il est fort aisé d’en venir à bout, et non pas de la fille et veufve, quoy que telle amour soit périlleuse, d’autant que plus on souffle le feu il s’allume davantage, autrement il s’esteint. Aussi toutes les choses faillent en les usant, fors la luxure, qui en augmente. Mais la veufve, qui a esté long-temps sans tel effect, ne le sent quasi point, et ne s’en soucie non plus que si jamais elle n’eust esté mariée, et est plus-tost reschauffée de la mémoire que de la concupiscence. Et la pucelle, qui ne sçait et ne connoist encore ce que c’est, si-non par imagination, le souhaite tièdement. Mais la mariée, eschauffée plus que les autres, desire souvent venir en ce point, dont quelquesfois elle en est outragée de paroles par son mary et bien battue ; mais, desirant s’en venger (car il n’y a rien de si vindicatif que la femme, et mesme par cette chose), le fait cocu à bon escient, et en contente son esprit : et aussi que l’on s’ennuye à manger tousjours d’une mesme viande, mesme les grands seigneurs et dames bien souvent délaissent les bonnes et délicates viandes pour en prendre d’autres. Davantage, quant aux filles, il y a trop de peine et consommation de temps, pour les réduire et convertir à la volonté des hommes : et si elles aiment, elles ne sçavent qu’elles aiment. Mais, aux veufves, l’ancien feu aisément reprend sa force, leur faisant desirer aussi-tost ce que par longue discontinuation de temps elles avoient oublié, et leur tarde de retourner et parvenir à tel effect, regrettant le temps perdu et les longues nuicts passées froidement dans leurs licts de viduïté peu eschauffées.

Sur ces raisons de cette reyne parlante, un certain gentilhomme, nommé Farrament, respondit à la Reyne, et laissant les femmes mariées à part, comme estant aisées a esbranler sans user de grands discours, pour dire le contraire, reprend celuy des filles et des veufves, et maintient la fille estre plus ferme en amour que non pas la veufve ; car la veufve, qui a ressenty par le passé les secrets d’amour, n’aime jamais fermement, ains en doute et lentement, desirant promptement l’un, puis l’autre, ne sachant auquel elle se doive conjoindre pour son plus grand profit et honneur : et quelquesfois ne veut aucun des deux, ainsi vacille en sa délibération, et la passion amoureuse n’y peut prendre pied ny fermeté. Mais tout le contraire se rencontre en la pucelle, et toutes telles choses lui sont inconnues : laquelle ne tend seulement qu’à faire un amy et y mettre toute sa pensée, après l’avoir bien choisi, et luy complaire en tout, croyant que ce luy est un très-grand honneur d’estre ferme en son amour ; et attend avec une ardeur plus grande les choses qui n’ont jamais esté ny veuës d’elle, ny ouyes, ny esprouvées, et souhaite beaucoup plus que les autres femmes expérimentées de voir, ouyr et esprouver toutes choses. Aussi le desir qu’elle a de voir choses nouvelles la maistrise fort : elle s’enquiert à celles qui sont expérimentées, lesquelles luy augmentent le feu davantage ; et par ainsi elle desire la conjonction de celuy qu’elle a fait seigneur de sa pensée. Cette ardeur ne se rencontre pas en la veufve, d’autant qu’elle y a desjà passé.

Or la reyne de Bocace, reprenant la parole, et voulant mettre fin à cette question, conclud que la veufve est plus soigneuse du plaisir d’amour cent fois que la pucelle, d’autant que la pucelle veut garder chèrement sa virginité et son pucelage, veu que tout son honneur y consiste : joint que les pucelles sont naturellement craintives, et mesmes en ce fait mal-habiles, et ne sont pas propres à trouver les inventions et commoditez aux occasions qu’il faut pour tels effects. Ce qui n’est pas ainsi en la veufve, qui est desjà fort exercée, hardie et rusée en cet art, ayant desjà donné et aliéné ce que la pucelle attend de donner : ce qui est occasion qu’elle ne craint d’estre visitée ou accusée par quelque signal de bresche : elle connoist mieux les secretes voyes pour parvenir à son attente. Au reste, la pucelle craint ce premier assaut de virginité, car il est à d’aucunes quelquesfois plus ennuyeux et cuisant que doux et plaisant ; ce que les veufves ne craignent point, mais s’y laissent aller et couler très-doucement, quand bien l’assaillant seroit des plus rudes : et ce plaisir est contraire à plusieurs autres, duquel dès le premier coup on s’en rassasie le plus souvent, et se passe légèrement ; mais en cettuy-cy l’affection du retour en croist tousjours. Parquoy la veufve, donnant le moins, et qui la donne souvent, est cent fois plus libérale que la pucelle, à qui il convient abandonner sa très-chère chose, à quoy elle songe mille fois. C’est pourquoy, conclud la Reyne, il vaut mieux s’adresser à la veufve qu’à la fille, estant plus aisée à gagner et corrompre.

1 Roman de Boccace traduit par Adrien Sevin.

Article premierDe l’amour des femmes mariées

Or maintenant, pour prendre et déduire les raisons de Bocace, et les esplucher un peu, et discourir sur icelles, selon les discours que j’en ay veu faire aux honnestes gentilshommes et dames sur ce sujet, comme l’ayant bien expérimenté, je dis qu’il ne faut douter nullement que, qui veut tost avoir joüissance d’un amour, il se faut adresser aux dames mariées, sans que l’on s’en donne grande peine et que l’on consomme beaucoup de temps ; d’autant que, comme dit Bocace, tant plus on attise un feu et plus il se fait ardent. Ainsi est-il de la femme mariée, laquelle s’eschauffe si fort avec son mary, que, luy manquant de quoy esteindre le feu qu’il donne à sa femme, il faut bien qu’elle emprunte d’ailleurs, ou qu’elle brusle toute vive. J’ay connu une dame assez grande, et de bonne sorte, qui disoit une fois à son amy, qui me l’a conté, que de son naturel elle n’estoit aspre à cette besogne tant que l’on diroit bien (mais qui sait ?), et que volontiers aisément bien souvent elle s’en passeroit, n’estoit que son mary, la venant attiser, et n’estant assez suffisant et capable pour luy amortir sa chaleur, qu’il luy rendoit si grande et si chaude qu’il falloit qu’elle courust au secours à son amy : encore, ne se contentant de luy bien souvent, se retiroit seule, ou en son cabinet, ou en son lict, et là toute seule passoit sa rage tellement quellement, ou à la mode lesbienne, ou autrement par quelque autre artifice ; voire jusques-là, disoit-elle, que, n’eust esté la honte, elle s’en fust fait donner par les premiers qu’elle eust trouvés dans une salle du bal, à l’escart ou sur des degrez, tant elle estoit toumentée de cette mauvaise ardeur. Semblable en cela aux juments qui sont sur les confins de l’Andalousie, lesquelles devenant si chaudes, et ne trouvant leurs estalons pour se faire saillir, se mettent leur nature contre le vent qui regne en ce temps-là, qui leur donne dedans, et par ce moyen passent leurs ardeurs et s’emplissent de la sorte : d’où viennent ces chevaux si vistes que nous voyons venir deçà, comme retenans la vitesse naturelle du vent leur père. Je croy qu’il y a plusieurs marys qui desireroient fort que leurs femmes trouvassent un tel vent qui les rafraischist et leur fist passer leur chaleur, sans qu’elles allassent rechercher leurs amoureux et leur faire des cornes fort vilaines.

Voilà un naturel de femme que je viens d’alléguer, qui est bien estrange, d’autant qu’il ne brusle si-non lorsqu’on l’attise. Il ne s’en faut pas estonner, car, comme disoit une dame espagnole : Que quanto mas me quiero socao de la braza, tanto mas mi marido me abraza in et brazero ; c’est-à-dire : « Que tant plus je me veux oster des braises, tant plus mon mary me brusle en mon brasier. » Et certes elles y peuvent brusler, et de cette façon, veu que par les paroles, par les seuls attouchements et embrassements, voire par attraits, elles se laissent aller fort aisément, quand elles trouvent les occasions, sans aucun respect du mary.

Car, pour dire le vray, ce qui empesche plus toute fille ou femme d’en venir là bien souvent, c’est la crainte qu’elles ont d’enfler par le ventre : ce que les mariées ne craignent nullement ; car, si elles enflent, c’est le pauvre mary qui a tout fait, et porte toute la couverture. Et quant aux loix d’honneur qui leur défendent cela, qu’allègue Bocace, la pluspart des femmes s’en mocquent, disant pour leurs raisons valables que les loix de la nature vont devant, et que jamais elle ne fit rien en vain, et qu’elle leur a donné des membres et des parties tant nobles, pour en user et mettre en besogne, et non pour les laisser chomer oisivement, ne leur défendant ny imposant plus qu’aux autres aucune vacation. Disent plus (au moins aucunes de nos dames), que cette loy d’honneur n’est que pour celles qui n’aiment point et qui n’ont fait d’amys honnestes, ausquelles est très-mal-séant et blasmable, de s’aller abandonner et prostituer leur chasteté et leur corps, comme si elles estoient quelques courtisannes : mais celles qui aiment, et qui ont fait des amys, cette loy ne leur défend nullement qu’elles ne les assistent en leurs feux qui les bruslent, et ne leur donnent de quoy pour les esteindre ; et que c’est proprement donner la vie à un qui la demande, se monstrant en cela benignes, et nullement barbares ny cruelles, comme disoit Regnaud sur le discours de la pauvre Geneviefve affligée. Sur quoy j’ai cogneu une fort honneste dame et grande, laquelle, un jour son amy l’ayant trouvée en son cabinet, qui traduisoit cette stance dudit Regnaud, una dona deve donque morire, en vers françois aussi beaux et bien faits que j’en vis jamais (car je les vis depuis), et ainsi qu’il luy demanda ce qu’elle avoit escrit : « Tenez, voilà une traduction que je viens de faire, qui sert d’autant de sentence par moy donnée, et arrest formé pour vous contenter en ce que vous desirez, dont il n’en reste que l’exécution » ; laquelle, après la lecture, se fit aussitost. Lequel arrest fut bien meilleur que s’il eust esté rendu à la Tournelle ; car, encore que l’Arioste ornast les paroles de Regnaud de très-belles raisons, je vous asseure qu’elle n’en oublia aucune à les très-bien traduire et représenter, bien que la traduction valoit bien autant pour esmouvoir que l’original ; et donna bien à entendre à tel amy qu’elle lui vouloit donner la vie, et ne luy estre nullement inexorable, ainsi que l’autre en sceut bien prendre le temps.

Pourquoy donc une dame, quand la nature la fait bonne et miséricordieuse, n’usera-t-elle librement des dons qu’elle lui a donnés, sans en estre ingrate, ou sans répugner et contredire du tout contre elle ? Comme ne fit pas une dame dont j’ay ouy parler, laquelle, voyant un jour dans une salle son mary marcher et se pourmener, elle se peut empescher de dire à son amant : « Voyez, dit-elle, notre homme marcher ; n’a-t-il pas la vraye encloüeure d’un cocu ? N’eusse-je pas donc offensé grandement la nature, puis qu’elle l’avoit fait et destiné tel, si je l’eusse démentie et contrefaite ? » J’ay ouy parler d’une autre dame, laquelle, se plaignant de son mary, qui ne la traitoit pas bien, l’espioit avec jalousie, et se doutoit qu’elle lui faisoit des cornes. « Mais il est bon ! disoit-elle à son amy ; il luy semble que son feu est pareil au mien : car je luy esteins le sien en un tournemain, et en quatre ou cinq gouttes d’eau ; mais, au mien, qui a un braisier bien plus grand et une fournaise plus ardente, il y en faut davantage : car nous sommes du naturel des hydropiques ou d’une fosse de sable, qui d’autant plus qu’elle avale d’eau, et plus elle en veut avaler. »

Une autre disoit bien mieux, qu’elles estoient semblables aux poules qui ont la pépie faute d’eau, et qui en peuvent mourir si elles ne boivent. L’on peut dire le mesme de ces femmes, que la soif engendre la pépie, et qu’elles en meurent bien souvent si on ne leur donne à boire souvent ; mais il faut que ce soit d’autre eau que de fontaine. Une autre dame disoit qu’elle estoit du naturel du bon jardin, qui ne se contente pas de l’eau du ciel, mais en demande à son jardinier, pour en estre plus fructueux. Une dame disoit qu’elle vouloit ressembler aux bons œconomes et mesnagers, lesquels ne donnent tout leur bien à mesnager et faire valoir à un seul, mais le départent à plusieurs mains ; car une seule n’y pourroit fournir pour le bien esvaluer. Semblablement vouloit-elle ainsi mesnager son cas, pour le méliorer, et elle s’en trouvoit mieux. J’ay ouy parler d’une honneste dame qui avoit un amy fort laid et un beau mary, et de bonne grace, aussi la dame estoit très-belle. Une sienne familière luy remonstrant pourquoy elle n’en choisissoit un plus beau : « Ne savons-nous pas, dit-elle, que pour bien cultiver une terre, il y faut plus d’un laboureur, et volontiers les plus beaux et les plus délicats n’y sont pas les plus propres, mais les plus ruraux et les plus robustes ? » Une autre dame que j’ay cogneue, qui avoit un mary fort laid et de fort mauvaise grace, choisit un amy aussi laid que luy ; et comme une sienne compagne luy demanda pourquoy : « C’est, dit-elle, pour mieux m’accoustumer à la laideur de mon mary. »

Une autre dame discourant un jour de l’amour, tant à son esgard que des autres de ses compagnes, dit ces paroles : « Si les femmes estoient tousjours chastes, elles ne sçauroient ce que c’est de leur contraire, » se fondant en cela sur l’opinion d’Héliogabale, qui disoit que la moitié de la vie devoit estre employée à cultiver les vertus, et l’autre moitié dans les vices ; autrement si l’on estoit toujours d’une mesme façon, tout bon ou tout mauvais, il seroit impossible de juger de son contraire, qui sert souvent de tempérament. J’ay veu de grands personnages appprouver cette maxime, et mesme pour les femmes. Aussi la femme de l’empereur Sigismond, qui s’appeloit Barbe, disoit qu’estre tousjours en un mesme estat de chasteté appartenoit aux sottes, et en reprenoit fort ses dames et damoiselles qui persistoient en cette sotte opinion ; ainsi que de son costé elle la renvoya bien loin, car tout son plaisir fut en festes, danses, bals et amour, en se mocquant de celles qui ne faisoient pas de mesmes, ou qui jeusnoient pour macérer leur chair, et qui faisoient des retraites. Je vous laisse à penser s’il faisoit bon à la cour de cet empereur et impératrice, je dis pour ceux et celles qui se plaisoient à l’amour.

J’ay ouy parler d’une fort honneste dame et de réputation, laquelle venant à estre malade du mal d’amour qu’elle portoit à son serviteur, sans vouloir hazarder ce petit honneur qu’elle portoit entre ses jambes, à cause de cette rigoureuse loy d’honneur tant recommandée et preschées des marys ; et d’autant que de jour en jour elle alloit bruslant et seichant, de sorte qu’en un instant elle se vid devenir seiche, maigre, allanguie, tellement que, comme auparavant, elle s’estoit veue fraische, grasse et en bon point, et puis toute changée par la connoissance qu’elle en eust dans son miroir : « Comment, dit-elle alors, seroit-il donc dit qu’à la fleur de mon aage, et qu’à l’appétit d’un léger point d’honneur et volage scrupule pour retenir par trop mon feu, je vinse ainsi peu à peu à me seicher, me consommer et devenir vieille et laide avant le temps, ou que j’en perdisse le lustre de ma beauté qui me faisoit estimer, priser et aimer, et qu’au lieu d’une dame de belle chair je devinsse une carcasse, ou plustost une anatomie, pour me faire chasser et bannir de toute bonne compagnie, et estre la risée d’un chacun ? Non, je m’en garderay bien, mais je m’aidray des remedes que j’ay en ma puissance. » Et, par ainsi, elle exécuta tout ce qu’elle avoit dit, et, se donnant de la satisfaction et à son amy, reprit son embonpoint, et devint belle comme devant, sans que son mary sceust le remede dont elle avoit usé, mais l’attribuant aux médecins, qu’il remercioit et honoroit fort, pour l’avoir ainsi remise à son gré pour en faire mieux son profit.

J’ay ouy parler d’une autre bien grande, de fort bonne humeur, et qui disoit bien le mot, laquelle estant maladive, son médecin luy dit un jour qu’elle ne se trouveroit jamais bien si elle ne le faisoit ; elle soudain respondit : « Eh bien ! faisons-le donc. » Le médecin et elle s’en donnèrent au cœur joye, et se contentèrent admirablement bien. Un jour, entre autres, elle luy dit : « On dit partout que vous me le faites ; mais c’est tout un, puisque je me porte bien » ; et franchissoit tousjours le mot galant qui commence par f. « Et tant que je pourray je le feray, puis que ma santé en dépend. » Ces deux dames ne ressembloient pas à cette honneste dame de Pampelone que j’ay dit encore ci-devant, dans les Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre, laquelle, estant devenue esperduement amoureuse de M. d’Avannes, aima mieux cacher son feu et le couver dans sa poictrine qui en brusloit, et mourir, que de faillir son honneur. C’est de quoy j’ay ouy discourir cy-dessus à quelques honnestes dames et seigneurs. C’estoit une sotte, et peu soigneuse du salut de son ame, d’autant qu’elle-mesme se donnoit la mort, estant en sa puissance de l’en chasser, et pour peu de chose. Car enfin, comme disoit un ancien proverbe françois, d’une herbe de pré tondue, et d’un c… f….., le dommage est bien-tost rendu. Et qu’est-ce après que tout cela est fait ? La besogne, comme d’autres, après qu’elle est faite, paroist-elle devant le monde ? La dame en va-t-elle plus mal droit ? y connoist-on rien ? Cela s’entend quand on besogne à couvert, à huis clos, et que l’on n’en voit rien. Je voudrois bien sçavoir si beaucoup de grandes dames que je connois (car c’est en elles que l’amour va plustost loger, comme dit cette dame de Pampelone, c’est aux grands portaux que battent de grands vents) delaissent de marcher la teste haut eslevée, ou en cette Cour ou ailleurs, et de paroistre braves comme une Bradamante ou une Marfise. Et qui seroit celuy tant présompteux qui osast leur demander si elles en viennent ? Leurs marys mesmes (vous dis-je) ne leur oseroient dire quoy que ce soit, tant elles savent si bien contrefaire les prudes et se tenir en leur marche altiere ; et si quelqu’un de leurs marys pense leur en parler ou les menacer, ou outrager de paroles ou d’effet, les voilà perdus ; car, encore qu’elles n’eussent songé aucun mal contre eux, elles se jettent aussi-tost à la vengeance, et la leur rendent bien ; car il y a un proverbe ancien qui dit que, quand et aussi-tost que le mary bat sa femme, son cas en rit : cela s’appelle qu’il espere faire bonne chere, connoissant le naturel de sa maistresse qui le porte, et qui, ne pouvant se vanger d’autres armes, s’aide de luy pour son second et grand amy, pour donner la venuë au galant de son mary, quelque bonne garde et veille qu’il fasse auprès d’elle. Car, pour parvenir à leur but, le plus souverain remede qu’elles ont, c’est d’en faire leurs plaintes entre elles-mesmes, ou à leurs femmes et filles-de-chambre, et puis les gagner, ou à faire des amys nouveaux, si elles n’en ont point ; ou, si elles en ont, pour les faire venir aux lieux assignez : elles font la garde que leurs marys n’entrent et ne les surprennent. Or ces dames gagent leurs filles et femmes, et les corrompent par argent, par présents, par promesses, et bien souvent aucunes composent et contractent avec elles, à sçavoir que leur dame et maistresse de trois venuës que l’amy leur donnera, la servante en aura la moitié ou au moins le tiers. Mais le pis est que bien souvent les maistresses trompent leurs servantes en prenant tout pour elles, s’excusant que l’amy ne leur en a pas plus donné, ains si petite portion, qu’elles-mesmes n’en ont pas eu assez pour elles ; et paissent ainsi de bayes ces pauvres filles, femmes et servantes, pendant qu’elles sont en sentinelle et font bonne garde : en quoy il y a de l’injustice ; et je croy que si cette cause estoit plaidée par des raisons alléguées d’un costé et d’autre, il y auroit bien à débattre et à rire ; car enfin c’est un vray larcin de leur dérosber ainsi leur salaire et pension convenue. Il y a d’autres dames qui tiennent fort bien leur pact et promesse, et ne leur en desrobent rien, et sont comme les bons facteurs de boutique, qui font juste part de leur gain et profit du talent à leur maistre ou compagnon ; et, par ainsi, telles dames méritent d’estre bien servies pour estre si bien reconnoissantes des peines qu’on a pris à les si bien veiller et garder. Car enfin, elles se mettent en danger et hazard. Ce qui est arrivé à une que je sçay, qui faisant un jour le guet pendant que sa maistresse estoit en sa chambre avec son amy et faisoit grande chere, et ne chaumoit point, le maistre d’hostel du mary la reprit et la tança aigrement de ce qu’elle faisoit, et qu’il valoit mieux qu’elle fust avec sa maistresse que d’estre ainsi maquerelle et faire la garde au dehors de sa chambre, et un si mauvais tour au mary de sa maistresse ; et adjouta qu’il l’en advertiroit. Mais la dame le gagna par le moyen d’une autre de ses filles-de-chambre de laquelle il estoit amoureux, luy promettant quelque chose par les prières de la maistresse ; et aussi qu’elle luy fit quelque présent, dont il fut appaisé. Toutefois, depuis elle ne l’ayma plus et luy garda bonne ; car, espiant une occasion prise à la volée, le fit chasser par son mary.

Je sçay une belle et honneste dame, laquelle ayant une servante en qui elle avoit mis son amitié, luy faisoit beaucoup de bien, mesme usoit envers elle de grandes privautez et l’avoit très-bien dressée à telles menées ; si bien que quelquefois, quand elle voyoit le mary de cette dame longuement absent de sa maison, empesché à la Cour et en autre voyage, bien souvent elle regardoit sa maistresse en l’habillant, qui estoit des plus belles et des plus aimables, et puis disoit : « Hé ! n’est-il pas bien malheureux, ce mary, d’avoir une si belle femme et la laisser ainsi seule si long-temps sans la venir voir ? ne mérite-t-il pas que vous le fassiez cocu tout à plat ? Vous le devez ; car si j’estois aussi belle que vous, j’en ferois autant à mon mary s’il demeuroit autant absent. » Je vous laisse à penser si la dame et maistresse de cette servante trouvoit goust à cette noix, mesme si elle n’avoit pas trouvé chaussure à son pied, et ce qu’elle pouvoit faire par après par le moyen d’un si bon instrument. Or, il y a des dames qui s’aydent de leurs servantes pour couvrir leurs amours, sans que leurs maris s’en apperçoivent, et leur mettent en main leurs amants, pour les entretenir et les tenir pour serviteurs, afin que, sous cette couverture, les marys, entrant dans la chambre de leurs femmes, croyent que ce sont les serviteurs de telles ou de telles damoiselles : et, sous ce prétexte, la dame a un beau moyen de jouer son jeu, et le mary n’en connoist rien.

J’ay connu un fort grand prince qui se mit à faire l’amour à une dame d’autour d’une grande princesse, seulement pour savoir les secrets des amours de sa maistresse, pour y mieux parvenir en après. J’ay veu joüer en ma vie quantité de ces traits, mais non pas de la façon que faisoit une honneste dame de par le monde, que j’ay connue, laquelle fut si heureuse d’estre servie de trois braves et galants gentilshommes, l’un après l’autre, lesquels, la laissant venoient à aimer et servir une très-grande princesse qui estoit sa dame, si bien qu’elle rencontra là-dessus gentiment qu’elle estoit reyne des Romains1. Ce qui lui estoit un honneur bien plus grand qu’à une que je sçay, laquelle, estant à la suite d’une grande dame mariée, ainsi que cette grande dame fut surprise dans sa chambre par son mary, lors qu’elle ne venoit que de recevoir un petit poulet de papier de son amy, vint à estre si bien secondée par cette dame qui estoit avec elle, qu’aussi-tost elle prit finement le poulet, et l’avala tout entier, sans en faire à deux fois ny que le mary s’en apperceust, qui l’en eust sans doute très-mal traitée s’il eust veu le dedans : ce qui fut une très-grande obligation de service, que la grande dame a tousjours reconnu. Je sçay bien bien des dames pourtant qui se sont trouvées mal pour s’estre trop fiées à leurs servantes, et d’autres aussi qui ont couru le mesme hazard pour ne s’y estre pas fiées. J’ay ouy parler d’une dame belle et honneste, qui avoit pris et choisi un gentilhomme des braves, vaillants et accomplis de la France, pour lui donner joüissance et plaisir de son gentil corps. Elle ne se voulut jamais fier à pas une de ses femmes, et le rendez-vous ayant esté donné en un logis autre que le sien, il fut dit et concerté qu’il n’y auroit qu’un lict en la chambre, et que ses femmes coucheroient à l’antichambre. Comme il fust arresté ainsi fut-il joüé ; et d’autant qu’il se trouva une chatonnière à la porte, sans y penser et sans y avoir préveu que sur le coup, ils s’advisèrent de la boucher avec un ais, afin que, si l’on la venoit à pousser, qu’elle fist bruit, qu’on l’entendist, et qu’ils fissent silence et y pourveussent. Or, d’autant qu’il y avoit anguille sous roche, une de ses femmes, faschée et despitée de ce que sa maistresse se deffioit d’elle, qu’elle tenoit pour la plus confidente des siennes, ainsi qu’elle luy avoit souventes-fois monstré, elle s’advisa, quand sa maistresse fut couchée, de faire le guet et estre aux escoutes à la porte. Elle l’entendoit bien gazouiller tout bas ; mais elle connut que ce n’estoit point la lecture qu’elle avoit accoustumé de faire en son lict, quelques jours auparavant, avec sa bougie, pour mieux colorer son fait. Sur cette curiosité qu’elle avoit de sçavoir mieux le tout, se présenta une occasion fort bonne et fort à propos : car, estant entré d’avanture un jeune chat dans la chambre, elle le prit avec ses compagnes, le fourra et le poussa par la chatonnière en la chambre de sa maistresse, non sans abattre l’ais qui l’avoit fermée, ny sans faire bruit. Si bien que l’amant et l’amante, en estant en cervelle, se mirent en sursaut sur le lict, et advisèrent, à la lueur de leur flambeau et bougie, que c’estoit un chat qui estoit entré et avoit fait tomber la trappe. Parquoy, sans autrement se donner de la peine, se recouchèrent, voyant qu’il estoit tard et qu’un chacun pouvoit dormir, et ne refermèrent pourtant la dite chatonnière, la laissant ouverte pour donner passage au retour du chat, qu’ils ne vouloient laisser là-dedans renfermé tout la nuict. Sur cette belle occasion, la dite dame suivante, avec ses compagnes, eut moyen de voir choses et autres de sa maistresse, lesquelles, depuis, déclarèrent le tout au mary, d’où s’ensuivit la mort de l’amant et le scandale de la dame. Voilà à quoy sert un despit et une mesfiance que l’on prend quelquefois des personnes, qui nuit aussi souvent que la trop grand confiance. Ainsi que je sçay d’un très-grand personnage, qui eut une fois dessein de prendre toutes les filles-de-chambre de sa femme, qui estoit une très-grande et belle dame, et les faire gesner, peur leur faire confesser tous les desportements de sa femme et les services qu’elles lui faisoient en ses amours. Mais cette partie pour ce coup fut rompue, pour éviter plus grand scandale. Le premier conseil vint d’une dame que je ne nommeray pas, qui vouloit mal à cette grande dame : Dieu l’en punit après.

Pour venir à la fin de nos femmes, je conclus qu’il n’y a que les femmes mariées dont on puisse tirer de bonnes denrées, et prestement ; car elles sçavent si bien leur mestier, que les plus fins et les plus haut hupez de marys y sont trompez. J’en ay dit assez au chapitre des cocus2 sans en parler davantage.

1 Le titre de Roi des Romains n’est proprement qu’une station pour parvenir à la dignité d’Empereur.

2 Discours I.

Article IIDe l’amour des filles

Partant, suivant l’ordre de Bocace, notre guide en ce discours, je viens aux filles, lesquelles, certes, il faut advoüer que de leur nature, pour le commencement, elles sont très-craintives et n’osent abandonner ce qu’elles tiennent si cher, à raison des continuelles persuasions et recommandations que leur font leurs pères et mères et maistresses, avec les menaces rigoureuses ; si-bien que, quand elles en auraient toutes les envies du monde, elles s’en abstiennent le plus qu’elles peuvent : et aussi elles ont peur que ce meschant ventre les accuse aussi-tost, sans lequel elles mangeroient de bons morceaux. Mais toutes n’ont pas ce respect, car, fermant les yeux à toutes considérations, elles y vont hardiment non la teste baissée, mais très-bien renversée : en quoy elles errent grandement, d’autant que le scandale d’une fille desbauchée est très-grand, et d’importance mille fois plus que d’une femme mariée ny d’une veufve ; car elle, ayant perdu ce beau trésor, en est scandalisée, vilipendée, monstrée au doigt de tout le monde, et perd de très-bons partis de mariage, quoy que j’en aye bien cogneu plusieurs qui ont eu tousjours quelque malotru, qui, ou volontairement, ou à l’improviste, ou sciemment, ou dans l’ignorance, ou bien par contrainte, s’est allé jetter entre leurs bras, et les espouser telles qu’elles estoient, encore bien-aises.

J’en ay cogneu quantité des deux espèces qui ont passé par-là, entr’autres une servante qui se laissa fort scandaleusement engrosser et aller à un prince de par le monde, et sans cacher ny mettre ordre à ses couches ; et estant descouverte, elle ne respondoit autre chose sinon : « Qu’y saurois-je faire ? il ne m’en faut pas blasmer, ny ma faute, ny la pointe de ma chair, mais mon peu de prévoyance : car, si j’eusse esté bien fine et bien avisée, comme la plupart de mes compagnes, qui ont fait autant que moy, voire pis, mais qui ont très-bien sceu remédier à leurs grossesses et à leurs couches, je ne fusse pas maintenant mise en cette peine, et on n’y eust rien connu. » Ses compagnes, pour ce mot, luy en voulurent très-grand mal, et elle fut renvoyée hors de la troupe par sa maistresse, qu’on disoit pourtant luy avoir commandé d’obéir aux volontez du prince ; car elle avoit affaire de luy et desiroit le gagner. Au bout de quelque temps, elle ne laissa pour cela de trouver un bon party et se marier richement ; duquel mariage en estoit sorty une très-belle lignée. Voilà pourquoy, si cette pauvre fille eust été rusée comme ses compagnes et autres, cela ne luy fust arrivé ; car, certes, j’ay veu en ma vie des filles aussi rusées et fines que les plus anciennes femmes mariées, voire jusqu’à estre très-bonnes et rusées maquerelles, ne se contentant de leur bien, mais en pourchassoient à autruy.

Ce fut une fille en nostre Cour qui inventa et fit joüer cette belle comédie intitulée le Paradis d’Amour, dans la salle de Bourbon, à huis clos, où il n’y avoit que les comédiens, qui servoient de joüeurs et de spectateurs tout ensemble. Ceux qui en sçavent l’histoire m’entendent bien. Elle fut joüée par six personnages de trois hommes et trois femmes ; l’un estoit prince, qui avoit sa dame qui estoit grande, mais non pas trop aussi ; toute-fois il l’aimoit fort : l’autre estoit un seigneur, et celui-là joüoit avec la grande dame, qui estoit de riche matière : le troisiesme estoit gentilhomme, qui s’apparioit avec la fille : car, la galante qu’elle estoit, elle vouloit joüer son personnage aussi bien que les autres. Aussi costumierement l’auteur d’une comédie joüe son personnage ou le prologue, comme fit celle-là, qui certes, toute fille qu’elle estoit, le joüa aussi bien, ou possible, mieux que les mariées. Aussi avoit-elle vu son monde ailleurs qu’en son pays, et, comme dit l’Espagnol, raffinada en Secobia, « raffiné en Ségovie, » qui est un proverbe en Espagne, d’autant que les bons draps se raffinent en Ségovie.

J’ay ouy parler et raconter de beaucoup de filles, qui, en servant leurs dames et maistresses de dariolettes1, vouloient aussi taster de leurs morceaux. Telles dames aussi souvent sont esclaves de leurs damoiselles, craignants qu’elles ne les descouvrent et publient leurs amours. Ce fut une fille à qui j’ouys dire un jour que c’estoit une grande sottise aux filles de mettre leur honneur à leur devant, et que, si les unes, sottes, en faisoient scrupule, qu’elle n’en daignoit faire : et qu’à tout cela il n’y a que le scandale : mais la mode de tenir son cas secret et caché rabille tout ; et ce sont des sottes et indignes de vivre au monde, qui ne s’en sçavent aider et la pratiquer. Une dame espagnole, pensant que sa fille appréhendast le forcement du premier lict nuptial, et y allant, se mit à l’exhorter et persuader que ce n’estoit rien, et qu’elle n’y auroit point de douleur, et que de bon cœur elle voudroit estre en sa place pour luy faire mieux à connoistre ; la fille respondit : Bezo las manos, senora madre, de tal merced, que bien la tomare yo por my ; c’est à dire : « Grand mercy, ma mère, d’un si bon office, que moy-mesme je me le feray bien. »

J’ay ouy raconter d’une fille de très-haut lignage, laquelle s’en estant aidée à se donner du plaisir, on parla de la marier vers l’Espagne. Il y eut quelqu’un de ses plus secrets amys qui luy dit un jour en joüant qu’ils s’estonnoit fort d’elle, qui avoit tant aimé le levant, de ce qu’elle alloit naviguer vers le couchant et occident, parce que l’Espagne est vers l’occident. La dame luy respondit : « Ouy, j’ay ouy dire aux mariniers qui ont beaucoup voyagé, que la navigation du levant est très-plaisante et agréable ; ce que j’ay souvent pratiqué par la boussole que je porte ordinairement sur moy ; mais je m’en aideray, quand je seray en l’occident, pour aller droit au levant. » Les bons interprétes sçauront bien interpréter cette allégorie et la deviner sans que je la glose. Je vous laisse à penser par ces mots si cette fille avoit tousjours dit ses heures de Nostre-Dame.

Une autre que j’ay ouy nommer, laquelle ayant ouy raconter des merveilles de la ville de Venise, de ses singularitez, et de la liberté qui regnoit pour toutes personnes, et mesme pour les putains et courtisannes : « Hélas ! dit-elle à une de ses compagnes, si nous eussions fait porter tout nostre vaillant en ce lieu-là par lettre de banque, et que nous y fussions pour faire cette vie courtisanesque, plaisante et heureuse, à laquelle toute autre ne sçauroit approcher, quand bien nous serions emperieres de tout le monde ! » Voilà un plaisant souhait, et bon ; et de fait, je croy que celles qui veulent faire cette vie ne peuvent estre mieux que là.

J’aymerois autant un souhait que fit une dame du temps passé, laquelle se faisant raconter à un pauvre esclave eschapé de la main des Turcs des tourments et maux qu’ils luy faisoient et à tous les autres pauvres chrestiens, quand ils les tenoient, celuy qui avoit esté esclave luy en raconta assez, et de toutes sortes de cruautez. Elle s’advisa de lui demander ce qu’ils faisoient aux femmes.

— Hélas ! madame, dit-il, ils leur font tant cela qu’ils les en font mourir.

— Pleust-il doncques au ciel, respondit-elle, que je mourusse pour la foy ainsi martyre !

Trois grandes dames estoient ensemble un jour, que je sçay, qui se mirent sur des souhaits. L’une dit : « Je voudrois avoir un tel pommier qui produisist tous les ans autant de pommes d’or comme il produit de fruit naturel. » L’autre disoit : « Je voudrois qu’un tel pré me produisist autant de perles et pierreries comme il fait de fleurs. » La troisième, qui estoit fille, dit : « Je voudrois avoir une suye dont les trous me valussent autant que celuy d’une telle dame favorisée d’un tel roy que je ne nommeray point ; mais je voudrois que mon trou fust visité de plus de pigeons que n’est le sien. » Ces dames ne ressembloient pas à une dame espagnolle dont la vie est escrite dans l’Histoire d’Espagne, laquelle, un jour que le grand Alphonse, roy d’Arragon, faisoit son entrée dans Sarragosse, se vint jetter à genoux devant luy et luy demander justice. Le Roy ainsi qu’il la vouloit ouyr, elle demanda de luy parler à part, ce qu’il luy octroya : et, s’estant plainte de son mary, qui couchoit avec elle trente-deux fois tant de jour que de nuict, qu’il ne luy donnoit patience, ny cesse, ny repos ; le Roy, ayant envoyé querir le mary et sceu qu’il estoit vray, ne pensant point faillir puis qu’elle estoit sa femme ; le conseil de Sa Majesté arresté sur ce fait, le Roy ordonna qu’il ne la toucheroit que six fois ; non sans s’esmerveiller grandement (dit-il) de la grande chaleur et puissance de cet homme, et de la grande froideur et continence de cette femme, contre tout le naturel des autres (dit l’Histoire), qui vont à jointes mains requerir leurs marys et autres hommes pour en avoir, et se douloir quand ils donnent à d’autres ce qui leur appartient. Cette dame ne ressembloit pas à une fille, damoiselle de maison, laquelle, le lendemain de ses nopces, racontant à aucunes de ses compagnes ses adventures de la nuict passée : « Comment ! dit-elle, et n’est-ce que cela ? Comme j’avois entendu dire à aucunes de vous autres, et à d’autres femmes, et à d’autres hommes, qui font tant des braves et galants, et qui promettent monts et merveilles, ma foy, mes compagnes et amyes, cet homme (parlant de son mary), qui faisoit tant de l’eschauffé amoureux, et du vaillant, et d’un si bon coureur de bague, pour toute course n’en a fait que quatre, ainsi que l’on court ordinairement trois pour la bague, et l’autre pour les dames : encore entre les quatre y a-t-il fait plus de poses qu’il n’en fut fait hier au soir au grand bal. » Pensez que puis qu’elle se plaignoit de si peu, elle en vouloit avoir la douzaine : mais tout le monde ne ressemble pas au gentilhomme espagnol. Et voilà comme elles se moquent de leurs marys. Ainsi que fit une, laquelle, au commencement et premier soir de ses nopces, ainsi que son mary la vouloit charger, elle fit de la revesche et de l’opiniastre fort à la charge. Mais il s’advisa de luy dire que, s’il prenoit son grand poignard, il y auroit bien un autre jeu, et qu’il y auroit bien à crier ; de quoy elle, craignant ce grand dont il la menaçoit, se laissa aller aussitost : mais ce fut elle qui le lendemain n’en eut plus peur, et, ne s’estant contentée du petit, luy demanda du premier abord où estoit ce grand dont il l’avoit menacée le soir avant. A quoy le mary respondit qu’il n’en avoit point, qu’il se moquoit ; mais qu’il faloit qu’elle se contentast de si peu de provision qu’il avoit sur luy. Alors elle dit : « Est-ce bien fait cela, de se moquer ainsi des pauvres et simples filles ? » Je ne sais si l’on doit appeler cette fille simple et niaise, ou bien fine et rusée, qui en avoit tasté auparavant. Je m’en rapporte aux diffiniteurs. Bien plus estoit simple une autre fille, laquelle s’estant plainte à la justice qu’un galant l’avoit prise par force, et luy enquis sur ce fait, il respondit :

— Messieurs, je m’en rapporte à elle s’il est vray, et si elle-mesme n’a pris mon cas et l’a mis de la main propre dans le sien.

— Hà ! Messieurs, dit la fille, il est bien vray cela ; mais qui ne l’eust fait ? car, après qu’il m’eust couchée et troussée, il me mit son cas roide et pointu comme un baston contre le ventre, et m’en donnoit de si grands coups que j’eus peur qu’il ne me le perçast et n’y fist un trou. Dame, je le pris alors et le mis dans le trou qui estoit tout fait.

Si cette fille estoit simplette, ou le contrefaisoit, je m’en rapporte.

Je vous feray deux comptes de deux femmes mariées, simples comme celle-là, ou bien rusées, ainsi qu’on voudra. Ce fut d’une très-grande dame que j’ay connue, laquelle estoit très-belle, et pour cela fort désirée. Ainsi qu’un jour un très-grand prince a requit d’amour, voire l’en sollicitoit fort en luy promettant de très-belles et grandes conditions, tant de grandeurs que de richesses pour elle et pour son mary, tellement qu’elle, ayant de telles douces tentations, y presta assez doucement l’oreille ; toute-fois du premier coup ne s’y voulut laisser aller, mais, comme simplette, nouvelle et jeune mariée, n’ayant encore veu son monde, vint descouvrir le tout à son mary et luy demander avis si elle le feroit. Le mary luy respondit soudain :

— Nenny, m’amie. Hélas ! que penseriez-vous faire, et de quoy parlez-vous ? d’un infame trait à jamais irréparable pour vous et pour moy.

— Hà ! mais, Monsieur, répliqua la dame, vous serez aussi grand, et moi si grande qu’il n’y aura rien à redire.

Pour fin le mary ne voulut dire ouy ; mais la dame, qui commença à prendre cœur par après et se faire habile, ne voulut perdre ce party, et le prit avec ce prince et avec d’autres encore, en renonçant à sa sotte simplicité. J’ay ouy faire ce conte à un qui le tenoit de ce grand prince et l’avoit ouy de la dame, à laquelle il en fit la réprimande, et qu’en telles choses il ne faloit jamais s’en conseiller au mary, et qu’il y avoit autre conseil en sa Cour. Cette dame estoit aussi simple, ou plus, qu’une autre que j’ay ouy dire, à laquelle un jour un honneste gentilhomme présentant son service amoureux assez près de son mary, qui entretenoit pour lors de devis une autre dame, il luy vint mettre son eprevier, ou, pour plus clairement parler, son instrument entre les mains. Elle le prit, et, le serrant fort estroitement et se tournant vers son mary, luy dit : « Mon mary, voyez le beau présent que me fait ce gentilhomme ; le recevray-je ? dites-le-moy. » Le pauvre gentilhomme, estonné, retire à soy son eprevier de si grande rudesse, que, rencontrant une pointe de diamant qu’elle avoit au doigt, le luy esserta de telle façon d’un bout à l’autre, qu’elle le cuida perdre du tout, et non sans grande douleur, voire en danger de la vie, ayant sorti de la porte assez hastivement, et arrousant la chambre du sang qui desgoutoit par-tout. Mais le mary ne courut après luy pour luy faire aucun outrage pour ce sujet ; il s’en mit seulement fort à rire, tant pour la simplicité de sa pauvre femmelette, que pour le beau présent produit, joint qu’il en estoit assez puny. Voilà deux femmes fort simples, lesquelles, et quelques-unes de leurs semblables (car il y en a assez), ne ressemblent pas à plusieurs et à une infinité qui se rencontrent dans le monde, qui sont plus doubles et fines que celles-là, qui ne demandent conseil à leurs marys, ny qui leur montrent tels présents qu’on leur fait.

J’ay ouy raconter en Espagne d’une fille, laquelle la premiere nuict de ses nopces, ainsi que son mary s’efforçoit et s’ahanoit2 de forcer sa forteresse, non sans se faire mal, elle se mit à rire et lui dire : Senor, bien es razon que seays martyr, pues que io soy virgen ; mas, pues que io tomo la patientia, bien la podeys tomar ; c’est-à-dire : « Seigneur, c’est bien raison que vous soyez martyr, puis que je suis vierge ; mais d’autant que je prends patience, vous la pouvez bien prendre. » Celle-là, en revanche de l’autre qui s’estoit moqué de sa femme, se moquoit bien de son mary. Comme certes plusieurs filles ont bien raison de se moquer à telle nuict, mesme quand elles ont sceu auparavant ce que c’est, ou l’ont appris d’autres, ou d’elles-mesmes s’en sont doutées et imaginées ce grand point de plaisir qu’elles estiment très-grand et perdurable. Une autre dame espagnole, qui, le lendemain de ses nopces, racontant les vertus de son mary, en dit plusieurs, fors, dit-elle, que no era buen contador y arithmetico, porque no sapra multiplicar ; en françois, « qu’il n’estoit point bon compteur et arithméticien, parce qu’il ne sçavoit pas multiplier. »