Semblables - Tome 1 - Julie Jodts - ebook

Semblables - Tome 1 ebook

Julie Jodts

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Opis

Que se passe-t-il lorsque deux esprits ne doivent plus faire qu'un ?

À toi, l’aîné,
Guerrier, courageux et vaillant
Fier protecteur de la cité
Et de ses enfants

Que les Dieux
Soient miséricordieux
Et t’accordent la paix
Celle que tu ne trouveras sans doute jamais

À toi, le cadet,
À l’amour pur et sincère
Seul à pouvoir enfanter
Tu deviendras père ou mère

Que les Dieux
Soient miséricordieux
Et t’accordent la fertilité
Car sans elle, tu es condamné

À toi, le benjamin,
Dévoué et polyvalent
Savant, artisan, ou médecin
Ta famille sera la cité dorénavant

Que les Dieux
Soient miséricordieux
Et t’accordent la compassion
Puisses-tu exercer le métier choisi avec passion

Que les Dieux protègent et guident,
Tous ces enfants au destin scellé
Car entre leurs mains frêles et timides
Se joue l’avenir du monde entier.

Entre dystopie, fantasy et romance, découvrez le premier tome d'une série poignante à l'intrigue menée tambour battant sous la plume d'une auteure pleine d'imagination.

EXTRAIT

Assise, je caresse l’intérieur de mon poignet gauche et passe mon pouce sur chacune des six lunes noires qui représentent les grands piliers du Royaume. Difficile de les oublier lorsqu’ils sont tatoués sur votre peau. Même si, pour ma part, je n’ai pas besoin d’un aide-mémoire pour m’en rappeler, en particulier aujourd’hui. 
Le corsage de ma robe me coupe le souffle et m’oblige à me relever. Je me reconnais à peine dans le miroir. Habillée et maquillée de cette façon, je ressemble à l’une de ces poupées que l’on offre aux enfants. Déconcertée, je tourne sur moi-même en guettant mon reflet. Si le vêtement est magnifique, mon visage, lui, paraît terne et fatigué. Mes paupières boursouflées donnent l’impression que mes globes oculaires pourraient sortir à tout moment de leurs orbites, tandis que les cernes bleutés qui creusent mon visage me vieillissent de deux bonnes années. J’ai bien essayé de camoufler le tout à grand coup de poudre irisée et de fards colorés, mais même le maquillage ne réussit pas à dissimuler les signes d’une nuit agitée. Ce n’est pourtant pas faute de m’être couchée tôt. Réveillée au beau milieu de la nuit par un affreux cauchemar, je n’ai réussi à dormir que quatre heures. Même si ce n’était qu’un mauvais rêve, la vision de ma sœur baignant dans son propre sang est restée gravée dans mon cerveau et depuis impossible de retrouver le sommeil. 

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Julie Jodts nous plonge de suite dans l'histoire, dans cette société et dans la famille Stender. [...] Les personnages sont extrêmement bien travaillé qu'ils soient principaux ou secondaires. Nous avons des personnages tous différents et tous attachants. - MarjolaineP, Mesliburu

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SEMBLABLES
ISBN : 979-10-9478656-7
ISSN : 2430-4387
Semblables, Tome I
Copyright © 2019 Éditions Plume Blanche
Copyright © Illustration couverture, Tiphs
Copyright © Illustrations intérieur, Tiphs
Tous droits réservés
JULIE JODTS
SEMBLABLES
Tome I
(Roman)
« Pour connaître la joie, il faut partager. 
Le bonheur est né jumeau ». 
GEORGE GORDON BYRON 
On ne mesure pas la difficulté d’une vie au nombre de drames vécus, 
ni même à leur nature. 
La plus grande des difficultés serait de les affronter seul, 
car si l’amour et l’amitié ne peuvent pas faire disparaître les fardeaux, 
ils les rendent néanmoins supportables. 
À Yoann, à ma famille, à mes amis, à ma Tribu.
Prologue
Elles étaient deux à s’avancer avec fierté dans l’allée centrale qui les conduisait à la reine et pourtant, intérieurement, elles ne formaient qu’un. Pas besoin de mots, ni même de regards, Léna et Mia se comprenaient sans aucun effort. Leur lien inné permettait à chacune de capter les pensées et de ressentir les sentiments de l’autre comme s’ils étaient siens. Alors, quand Léna sentit frémir sa jumelle troublée par les regards méprisants et inquisiteurs de la foule, elle glissa sa main dans celle de sa sœur. 
Une fois par mois avait lieu la cérémonie de remise des aniphores au sein du palais royal. Pour l’occasion la salle de réception était décorée aux couleurs de la tribu. Le pourpre et le jaune avaient envahi le palais dans toutes leurs nuances. Tout au long du couloir, les drapeaux et autres bannières représentant les armoiries royales tapissaient les murs. Rien n’avait été laissé au hasard et même le plafond avait été embelli. La froideur de la pierre laissait désormais place à un splendide ciel nocturne où telles des étoiles filantes, de larges rubans couleur or étaient suspendus. L’odeur des bouquets fraîchement coupés mêlée à celle de l’encens flottait dans les airs. La trentaine d’invités présents, en grande majorité des serviteurs et famille des enfants réunis pour célébrer ce moment unique, semblaient émerveillés devant le spectacle. Cependant, lorsque ce fut au tour des jumelles de s’avancer, l’ambiance festive se dissipa peu à peu, les sourires se transformèrent en grimaces, les applaudissements en murmures. Sur leur passage, certains invités reculèrent avec précipitation de peur que le seul contact des fillettes suffise à les maudire eux aussi. Deux enfants si semblables ne pouvaient être que le signe d’une aberration de la nature, inutile d’attirer la colère des dieux en les approchant de trop près. 
La présence de Léna ne suffisait pas à apaiser Mia qui chercha alors parmi la foule un visage familier, mais ne reconnut personne. Pire, elle sentit certains regards curieux l’épier. Les cinquante mètres qui restaient à parcourir lui parurent interminables. Ses jambes tremblaient comme des feuilles, elle aurait aimé que les invités arrêtent de la scruter comme si elle était un monstre. Tandis que les chuchotements incessants s’intensifiaient et masquaient presque la musique jouée par l’orchestre royal, elle concentra toute son attention sur chacun de ses pas afin de ne pas se prendre les pieds dans l’épais tapis rouge et tenta d’oublier cet environnement hostile. 
Leur mère n’avait cessé de lui répéter à elle et à sa sœur que ce jour serait l’un des plus beaux de leur vie. La première fois que l’on entre dans le palais royal et que l’on reçoit son aniphore « C’est magique » leur avait-elle précisé. La petite fille avait beaucoup de mal à le croire. Et si c’était vrai, si sa mère avait raison et qu’aujourd’hui était son plus beau jour, son futur s’annonçait plutôt morose. 
Une fois arrivées devant le trône de la reine, un silence profond s’installa. De coutume, la cérémonie était dirigée par un représentant royal, mais aujourd’hui, pour la première fois, la reine avait insisté pour participer en personne à l’évènement. Impressionnées par la beauté de la souveraine et par les gardes armés qui l’entouraient, les fillettes n’osaient plus bouger.
— N’ayez pas peur, approchez-vous, leur ordonna-t-elle d’un mouvement de bras, un sourire bienveillant sur les lèvres. 
Tandis que les jeunes filles s’exécutaient avec prudence, deux soldats s’avancèrent et déposèrent à leurs pieds une énorme caisse en acier. Celle-ci mesurait deux fois la taille des fillettes qui se demandaient bien quel animal pouvait contenir une aussi grande cellule. Aussi, au moment de la déverrouiller, Mia ne put retenir un hoquet de peur tandis que Léna, animée par la curiosité, guettait le moindre indice. 
— Je vous présente vos aniphores, déclara la reine dans un sourire tandis que deux masses poilues de couleur sombre sortirent de la cage.
Mia avait toujours imaginé que son aniphore serait un beau cheval chocolat avec lequel elle pourrait se balader ou un affectueux chat à poils longs, semblable à celui de sa mère, mais elle ne s’attendait pas à ce que ce fût une panthère. La première créature s’avança vers Léna qui ne fut aucunement déconcertée par l’immensité de celle-ci. Le félin noir, tout en muscles, à la fois vif et imposant fit passer le second animal pour une pâle copie. Une pointe de déception envahit alors Mia. Étant jumelles, elle s’attendait à ce que son animal ressemblât davantage à celui de sa sœur, mais il n’en fut rien. La deuxième panthère était beaucoup plus petite et fine, sa fourrure paraissait bien terne en comparaison du pelage brillant et intense de la première.  
— Désormais vous êtes liés à vie, proclama la reine. Je compte sur vous pour prendre bien soin l’un de l’autre.
Alors que Léna avait déjà ses bras autour du cou de son animal, Mia, elle, observait en retrait la panthère chétive. Toutes les deux se jaugeaient du regard. Bien que l’animal soit censé la représenter, elle ne perçut, sur le moment, aucun trait en commun avec elle. La fillette se demanda alors si son aniphore était le reflet de sa propre faiblesse ou de sa banalité.
Chapitre 1
Preparatifs et imprevus
Il fait chaud. Pas une chaleur agréable, comme celle qui vous autorise à dénuder vos épaules ou vos mollets à la fin de l’automne et annonce les beaux jours. Non, c’est un temps sec et étouffant qui vous oblige à déglutir à chaque respiration au risque de retrouver votre bouche aussi sèche qu’un désert. Alors que je marche en vain à la recherche d’un coin d’ombre pour m’abriter, les rayons du soleil brûlent ma peau nue. Ils la transpercent de part en part. Je sens les faisceaux me percuter avec violence avant de pénétrer mon épiderme comme une seringue et d’irradier ma chair.
Après de longues minutes d’errance dans ce désert, j’aperçois au loin, en haut d’une dune, un groupe de soldats. Je hurle de toutes mes forces pour attirer leur attention, mais ils restent aussi statiques que des statues de sel, leur regard tourné vers l’horizon. Je me dirige vers eux en courant. Embourbées dans tout ce sable, mes jambes peinent à grimper la côte. Ce n’est qu’à mi-chemin que l’un des soldats se retourne enfin. Même si je suis encore loin, je distingue clairement les grands yeux bruns de ma sœur. J’intensifie alors la cadence pour la rattraper, mais un bruit assourdissant retentit. Le sol ne cesse de vibrer, tous les soldats sont soudain projetés sur plusieurs mètres, soufflés par une explosion. Tels des pantins, leurs corps désarticulés sont emportés par la déflagration et s’écrasent au sol dans un craquement qui me provoque des haut-le-cœur. Leurs vêtements déchiquetés tourbillonnent dans les airs laissant à nu leurs membres calcinés. Une crampe me tord l’abdomen, comme si des dizaines de morceaux de verre me perforaient de l’intérieur. Recroquevillée sur moi-même, je suis incapable de bouger ni même d’appeler à l’aide. Paniquée, je cherche alors ma sœur du regard. L’épaisse fumée me brûle les yeux et la gorge, respirer est devenu de plus en plus difficile. C’est seulement après plusieurs secondes que je la vois enfin. Allongée au milieu des corps tièdes, Léna est étendue sur le sable, les yeux clos, entourée par une mare de sang.
Assise, je caresse l’intérieur de mon poignet gauche et passe mon pouce sur chacune des six lunes noires qui représentent les grands piliers du Royaume. Difficile de les oublier lorsqu’ils sont tatoués sur votre peau. Même si, pour ma part, je n’ai pas besoin d’un aide-mémoire pour m’en rappeler, en particulier aujourd’hui. 
Le corsage de ma robe me coupe le souffle et m’oblige à me relever. Je me reconnais à peine dans le miroir. Habillée et maquillée de cette façon, je ressemble à l’une de ces poupées que l’on offre aux enfants. Déconcertée, je tourne sur moi-même en guettant mon reflet. Si le vêtement est magnifique, mon visage, lui, paraît terne et fatigué. Mes paupières boursouflées donnent l’impression que mes globes oculaires pourraient sortir à tout moment de leurs orbites, tandis que les cernes bleutés qui creusent mon visage me vieillissent de deux bonnes années. J’ai bien essayé de camoufler le tout à grand coup de poudre irisée et de fards colorés, mais même le maquillage ne réussit pas à dissimuler les signes d’une nuit agitée. Ce n’est pourtant pas faute de m’être couchée tôt. Réveillée au beau milieu de la nuit par un affreux cauchemar, je n’ai réussi à dormir que quatre heures. Même si ce n’était qu’un mauvais rêve, la vision de ma sœur baignant dans son propre sang est restée gravée dans mon cerveau et depuis impossible de retrouver le sommeil. 
— Mia, j’espère que tu as enfilé ta robe, il ne nous reste que peu de temps pour réaliser les dernières retouches, me réprimande Mère depuis le rez-de-chaussée.
Nul besoin de retouches. Le tissu ivoire soyeux épouse la forme de mon corps à la perfection, comme s’il avait été directement cousu sur moi. Le col en V orné de perles habille avec élégance mon décolleté tandis que le jupon décoré de fines dentelles couleur or apporte un peu de volume à ma silhouette fluette. La robe est parfaite. Comment aurait-il pu en être autrement quand on sait que Mère et Siviane veillent aux moindres détails depuis des mois ?
— Ça devrait le faire, qu’en penses-tu Virgile ? 
La petite panthère blottie sur le canapé me gratifie d’un bref coup d’œil avant de se rendormir. Elle aussi semble avoir du sommeil à rattraper. Je fulmine : 
— Tu pourrais montrer un peu plus d’enthousiasme !
Aucune réaction. J’abandonne et accorde tout de même une caresse sur la tête à mon animal. Au fond, c’est un peu hypocrite de lui reprocher de ne pas avoir un engouement que je ne possède pas moi-même. 
— Mia ? Mia ? Est-ce que tu m’entends ? s’exclame Mère. 
— J’arrive, j’arrive.
Je m’empresse de sortir de ma chambre et dévale tant bien que mal les escaliers. Ma robe me ralentit dans mon élan et ne me permet que de réaliser de petits pas. Arrivée à l’avant-dernière marche, mes pieds glissent sur le bois verni et je manque de tomber. Mère, en bas, soupire en me regardant. Je sais ce qu’elle pense : « ce n’est pas une façon convenable de se comporter pour une jeune fille ». Je m’applique donc à descendre la dernière marche avec le plus de délicatesse possible, pour lui faire plaisir.
Mère est tout mon contraire. Grande, élancée, des cheveux lisses et soyeux de la couleur du blé. Elle a les yeux d’un bleu profond, comme l’océan qui nous entoure et des fossettes au niveau des joues. Comme Siviane, elle est gracieuse et douce. Tous ses gestes paraissent si fluides, tandis que moi, je suis plutôt du genre maladroit et étourdi. J’ai beau faire attention et y mettre de la bonne volonté, cela ne m’empêche pas pour autant de trébucher ou de casser quelque chose de temps à autre. Quand c’est le cas, Mère a une expression toute faite pour me décrire : une ortie enrubannée dans de la soie. Les mots sont bien choisis, car c’est avec précision ce que je ressens. Enfermée dans un écrin, trop petit, trop délicat, j’ai tendance à tout détruire sur mon passage. En tout cas, ma maladresse a au moins l’avantage d’amuser mes sœurs.
— Est-ce que ça va Mia ? Tu n’es pas trop stressée ? me demande-t-elle en passant, d’un geste tendre, sa main dans mes cheveux afin de dompter une mèche rebelle.
Je hoche la tête et la gratifie d’un sourire pour lui répondre. Dans moins de deux heures, j’accomplirai ma destinée, ce pour quoi je suis faite : je me marierai. Il n’y a donc aucune raison d’angoisser et pourtant, impossible de faire disparaître la crampe qui me tiraille l’estomac depuis mon réveil. Pour me rassurer, je ferme les yeux et décide de lister toutes les choses positives qui arriveront ce soir. « Toute ma famille et mes amis seront là, je vais enfin revoir Léna, Hans sera un bon mari, Siviane et Mère seront heureuses ». La technique semble efficace, car je sens mes muscles se détendre peu à peu.
— Ne t’inquiète pas, tout va bien se passer, déclare-t-elle en examinant avec minutie chaque centimètre carré de ma robe. Tu sais… moi aussi j’étais excitée et angoissée le jour de mon mariage. C’est normal.
Sa voix se fait de plus en plus hésitante. Je peux compter sur les doigts d’une seule main le nombre de fois où Mère nous a parlé de son mariage. Généralement, c’est un sujet que l’on n’évoque pas à la maison. Pas par mélancolie ou tristesse à cause de la mort de Père, mais par respect pour Mère. J’ai toujours pris ses silences à ce sujet pour de la pudeur. 
— Siviane n’est pas là ? demandé-je à Mère pour changer de sujet.
— Ta sœur travaille encore à la boulangerie, elle nous rejoindra directement à la chapelle. 
Je souris, rassurée. Ça fait maintenant des mois que Siviane me parle de la célébration. Elle était si excitée à l’idée d’être présente pour les préparatifs et s’est tellement investie dans la confection de ma robe que je me sentirais coupable si elle ne pouvait pas profiter de ce moment. Un mariage, ça n’arrive qu’une fois dans une famille, alors après tout, c’est aussi son jour. 
Une tarte recouverte d’un torchon trône sur la table du buffet près de Mère, certainement un gâteau réalisé par ma sœur pour le repas de ce soir. C’est gagné : rien que de penser à la nourriture, mon ventre gargouille déjà. Tant pis, pour une fois, je décide de lui résister, ce qui s’avère être une vraie torture. Les effluves du beurre chaud et de la poudre d’amande s’insinuent sournoisement dans mes narines à chaque inspiration. Je dois m’en éloigner.
— C’est bien que Siviane ait trouvé sa vocation, poursuis-je en lorgnant la tarte.
J’ai la mauvaise habitude de dire ce qui me passe par la tête, mais en voyant le regard désapprobateur de Mère, j’en suis certaine, j’ai encore manqué une occasion de me taire.
— Ta sœur a eu de très bons résultats lors de sa formation. Elle aurait pu obtenir un grade plus élevé avec plus de responsabilités et un meilleur salaire !
Contrairement à Léna ou à moi, en tant que troisième née, plusieurs choix s’offraient à Siviane pour son avenir. Comme le permettent les piliers du Royaume, elle peut exercer n’importe quel poste médical, administratif ou artisanal au sein de la Cité et ainsi être infirmière, comptable, juriste, ou encore professeure. Si elle l’avait souhaité, elle aurait également pu devenir servante pour la royauté, comme Mère avant de se marier. Siviane a longuement hésité avant de choisir une formation en boulangerie, une décision d’autant plus importante qu’il est impossible de changer de métier une fois ses vœux prononcés.
Le côté positif, c’est qu’avec Léna nous n’avons pas eu ce dilemme. En tant qu’aînée, Léna a été attribuée à la garde royale. Quant à moi, mon rôle de cadette ne me permettant plus de travailler une fois le mariage prononcé, le choix d’une activité de substitution n’est pas crucial ou déterminant pour le reste de ma vie, contrairement à Siviane. 
— Siviane aime par-dessus tout créer et inventer des nouveautés. Elle a toujours été manuelle, fais-je remarquer à Mère. 
— Oui, mais c’est dommage de gâcher un tel potentiel… soupire-t-elle, les yeux au ciel. 
Je hausse les épaules. Siviane s’épanouit comme ça et pour moi, c’est le plus important. Elle aurait bien pu devenir comptable ou jardinière que j’aurais approuvé son choix. C’est peut-être bête, mais je ne peux pas m’empêcher de l’envier pour cette liberté que je n’aurai jamais. 
— À quelle heure devons-nous être à la chapelle ? me renseigné-je.
Le visage de Mère s’illumine. Elle qui m’a tant reproché de ne pas me préoccuper de la cérémonie est aux anges. Elle tourne la tête pour observer les fines aiguilles de l’horloge qui indiquent onze heures :
— Nous devrions déjà être en route depuis plus de quinze minutes. Les parents de Hans sont certainement déjà sur place pour préparer les hommages. Il faut partir maintenant.
J’enfile mes ballerines et un large manteau pour ne pas tacher ma robe, puis rejoins Mère dans l’auto. 
Lorsqu’elle met le contact, la voiture gronde, mais cela n’a rien de nouveau. À chaque démarrage, je suis persuadée qu’elle va nous lâcher. Pourtant rien, elle tient bon. Il faut dire que c’est un très vieux véhicule. Père l’a reçu de son propre père et l’a ensuite donné à Mère comme cadeau de mariage. Sans lui, nous n’aurions jamais pu nous offrir un tel luxe. Nous ne sommes pas pauvres pour autant, disons que l’on vit décemment en faisant attention aux dépenses. En tant que deuxième née, Mère est nourricière : son rôle au sein de la société est de se marier et d’avoir des enfants et pour cela, elle reçoit chaque mois une rente et puisque nous sommes trois, celle-ci est un peu plus élevée que la moyenne. Cependant, elle ne suffit pas à combler toutes les dettes que Mère a accumulées pour payer les traitements de Père suite à sa maladie. C’est pourquoi, avec mes sœurs, nous essayons toujours de mettre de côté nos soldes afin de l’aider dans les fins de mois difficiles.
Assise au fond de mon siège, les vibrations de la voiture me font trembler comme une feuille et les rues pavées n’aident en rien. À Navissa, il n’y a que ça, des rues en pavés grossiers ou des chemins de terre. Malgré la présence de voitures et de bus, la royauté n’a jamais souhaité agrandir les routes, ni même les rendre plus accessibles aux véhicules. Selon eux, cette décision est un moyen de préserver les lieux afin de ne pas dénaturer la Cité. La moindre avancée urbaine, ou même technologique est strictement encadrée par les autorités. Seule l’armée a compétence à gérer les ressources et matériels dits « sensibles ». Le domaine de la recherche est un secteur peu avancé. Le gouvernement estime qu’il n’est pas prioritaire, car il détourne les Hommes de vraies priorités. La médecine est l’unique exception à cette restriction. « L’évolution n’en est une que si elle est essentielle à la vie » : c’est ce que l’on m’a appris à l’école. Les véhicules, les routes bétonnées et les cuisinières à gaz ne sont peut-être pas primordiaux, certes, mais ils simplifient nos vies au quotidien. Je ne comprends pas l’intérêt de se priver d’un tel confort. Personnellement, je ne serais pas contre un peu plus de modernité. 
Ma tête collée à la fenêtre, j’observe le paysage. Nous avançons et pourtant, c’est comme si nous faisions du sur place, car l’unique chose que j’aperçois, ce sont des petites maisons, toutes construites sur le même modèle : un toit en bois et des murs couleur rouille, sans aucun signe distinctif. Parmi les quatorze cités du Royaume, Navissa est sans doute l’une des plus peuplées. Je crois me souvenir qu’elle abrite plus de cent mille habitants. Pourtant, il n’y a pas plus de travail qu’ailleurs ni de meilleures conditions de vie. Mère dit que c’est à cause de la royauté, car c’est à Navissa que se trouve le palais de notre reine. Lorsque les rues sont aussi remplies qu’aujourd’hui, elle a l’habitude de me répéter : « Les abeilles n’aiment pas s’éloigner du Soleil ». Le Soleil, c’est notre reine. Je trouve ça étrange. Pour ma part je ne me suis jamais considérée comme une abeille surtout que ça ne me dérangerait pas de vivre ailleurs s’il le fallait.
La pancarte « ANIPHORES INTERDITS » accrochée sur la façade de la chapelle me décroche toujours un sourire. Si la plupart des bâtiments administratifs et commerciaux autorisent leur présence, ce n’est pas le cas pour les lieux de culte. J’imagine le chaos involontaire, mais néanmoins destructeur que pourrait causer Virgile en quelques minutes. D’une nature affectueuse, elle serait capable de venir troubler le recueillement des visiteurs, à la recherche de caresses ou pire, d’endommager les décorations en jouant avec un autre animal. Pour me faire pardonner de l’abandonner si longtemps, je lui ai promis une longue balade dans les champs ce soir, accompagnés de l’aniphore de mon fiancé, Mizi, un magnifique percheron à la crinière or. Malgré leur différence de corpulence, les deux créatures sont inséparables en promenade. C’est si amusant de regarder Mizi cavaler à travers le blé avec ses foulées impressionnantes tandis que Virgile la course à vive allure tout en mimant un drôle de galop, j’ai toujours pensé que ma panthère se prenait pour un cheval.
— Bonjour ! s’écrie la mère de Hans en agitant les bras sur le porche de la chapelle. 
— Bonjour Virginia, répond Mère dans un sourire. Je suis vraiment désolée pour le retard, j’espère que vous n’avez pas terminé les préparatifs sans nous.
— Rassurez-vous, il reste encore beaucoup à faire.
Ma sœur, en arrière-plan, me jette un regard amusé. Pas besoin de mots, je sais ce qu’elle pense. Virginia a toujours été un peu extravagante et à côté de Mère, le contraste ne pourrait pas être plus flagrant. Je ne saurai pas dire ce qui est le plus choquant dans la tenue de la mère de Hans, tant elle est agrémentée de mille accessoires plus colorés les uns que les autres. Peut-être l’énorme écharpe violette et or nouée autour de son cou ou encore son chapeau rose en tulle qui lui mange la moitié du visage. Pas de doute, je suis certaine que c’est cet accoutrement qui fait rire intérieurement ma sœur.
— Alors, nerveuse ? me demande monsieur Poe, le père de Hans, en me gratifiant d’une tape sur l’épaule. 
— Non… enfin, je crois que je ne réalise pas encore ce qui se passe.
J’ai toujours beaucoup apprécié le père de Hans, c’est quelqu’un avec qui je pourrais discuter des heures de littérature ou d’histoire. Il est cultivé et c’est un homme de convictions, je le respecte beaucoup pour ça. Avant de se marier, monsieur Poe était professeur à l’institution et enseignait l’Histoire de l’Art. C’est d’ailleurs comme ça qu’il a rencontré sa femme, Virginia. Elle était son élève. Il a exercé brièvement, tout juste quelques mois, puis à dix-sept ans il s’est marié. J’aurais aimé l’avoir comme professeur. Je trouve ça dommage que les seconds ne puissent plus exercer, une fois mariés. J’ai toujours eu le sentiment que ça lui manquait de ne plus enseigner. 
— La robe est magnifique, s’extasie Virginia en réajustant son chapeau. Venez, je vais vous montrer les compositions pour les bancs.
Virginia, beaucoup plus petite que Mère, peine à agripper son bras. Une fois réussi, elle referme son étreinte et la tire de façon à l’obliger à entrer dans la chapelle. 
Le bâtiment se compose d’un petit chœur avec l’autel bordé de deux belles allées remplies de colonnes et de statues. Pour l’occasion, chacun des bancs est habillé d’un ruban blanc et lilas ainsi que d’un brin de muguet en signe de pureté. Malgré le mauvais temps, l’endroit reste lumineux. Mère et Virginia se dirigent vers la petite salle de préparation attenante à la chapelle, je les suis, accompagnée de Siviane. Le mari de Virginia nous a devancées et s’est déjà assis sur l’une des chaises, un ouvrage à la main. Je ne me fie pas à la couverture du livre qui indique « L’art tribal », car je sais que monsieur Poe a l’habitude d’échanger la couverture de ses livres afin de ne pas subir les remarques moqueuses de sa femme. Il m’a un jour avoué, autour d’une tasse de thé, apprécier les romans fantastiques, mais sa femme trouve que ce genre de récit diminue l’esprit, il a ainsi élaboré ce stratagème afin de pouvoir lire en toute tranquillité. 
Une porte grince. Je me retourne afin d’observer notre nouvel arrivant. Il s’agit de Hans. Il est époustouflant. Son costume bleu nuit, parfaitement ajusté, laisse deviner son corps musclé et fait ressortir ses yeux gris en amande. Ses traits fins, ses sourcils bien dessinés et son sourire ravageur reflètent à eux seuls toute sa beauté. Ses cheveux blonds en bataille sont l’unique source de désordre dans toute cette perfection. Il faut bien avouer que Hans a toujours été séduisant, même lorsqu’il était soldat. 
J’ai rencontré Hans pour la première fois il y a deux ans, à l’hôpital d’Helywad dans l’une des cités les plus éloignées du Royaume. Celui-ci est le plus proche de la frontière entre notre Royaume et les Terres Arides. Dans cet hôpital sont acheminés les blessés les plus graves, ceux qui ne peuvent pas tenir jusqu’à leur établissement d’attribution. 
À l’époque, je venais tout juste de terminer ma formation d’infirmière et j’étais en attente d’une attribution dans un autre centre. Je ne voulais pas attendre sans rien faire, alors me proposer en tant qu’infirmière bénévole m’a paru naturel. L’avantage de l’hôpital d’Helywad est qu’il bénéficie de tout l’équipement de pointe. Ce volontariat était pour moi une véritable chance : l’occasion d’apprendre des techniques modernes encore peu utilisées et d’être formée à gérer les blessures les plus graves. Peu de cadets ont cette opportunité, car la plupart du temps les formateurs ne veulent pas perdre leur temps avec les infirmières éphémères, comme ils aiment nous appeler. Ils préfèrent celles qui ne peuvent pas se marier et qui resteront au service des blessés toute leur vie. D’un côté je les comprends, pourquoi s’embêter à transmettre son savoir à quelqu’un qui, au bout de deux ou trois années, ne pratiquera plus ?
Un soir, lors d’une garde de nuit, je me souviens avoir entendu une explosion. Le bruit assourdissant paraissait provenir de très loin. Quelques heures après, nous apprenions que l’une de nos troupes s’était fait piéger par la tribu ennemie des Knaheïs. Une trentaine de morts était annoncée et à peine une dizaine de blessés. 
À l’arrivée du convoi, tout s’était accéléré. Ce n’était pas beau à voir. Les Knaheïs avaient utilisé leurs fameuses bombes à éclats de verre. Je connaissais bien les dommages irréversibles qu’elles pouvaient cau-ser. Si l’explosion tue instantanément ses victimes, les milliers de petits morceaux de verre qui se propagent sur des centaines de mètres provoquent quant à eux une mort lente et douloureuse en transperçant les organes à coup sûr. 
Malgré la fatigue due à ma garde de douze heures, l’adrénaline me maintenait éveillée. J’avais attrapé le premier brancard, il portait une étiquette verte. Le soldat était donc décédé. Je l’avais alors poussé jusqu’au couloir près de la morgue et avais accouru pour m’occuper d’un autre blessé. J’avais appris durant ma formation qu’il fallait être réactif face à ce type de situation, car certains pourraient ne pas tenir encore longtemps. Il suffit d’une minute pour perdre une vie, me répétait sans cesse ma formatrice. Il y avait beaucoup de monde. J’avais du mal à voir les étiquettes sur les brancards. Un homme avait levé le bras. J’avais attrapé sa civière pour la tirer jusqu’à moi.
— Je m’appelle Mia, je suis infirmière. Vous êtes à l’hôpital d’Helywad. N’ayez crainte, je vais bien m’occuper de vous, avais-je dit du ton rassurant que j’avais appris à maîtriser malgré la gravité de la situation.
Son visage était fermé, sans doute à cause de la douleur provoquée par l’explosion. Il saignait au niveau des côtes et de la cuisse droite. J’avais appuyé sur ses blessures pour stopper les saignements. Après avoir vérifié qu’aucun organe ni artère n’était touché, je lui avais administré un sédatif pour endormir sa douleur et découpé son uniforme pour panser ses plaies.
Au bout d’une dizaine de minutes, le calmant avait fait son effet et le soldat s’était détendu. Sa mâchoire carrée s’était assouplie, son front s’était lissé. Il avait pressé ma main et, avant de s’évanouir, il m’avait murmuré :
— Enchanté.
C’est ainsi que j’ai rencontré Hans. Bien qu’il fût soldat à l’époque, Hans est le second de sa famille. Son frère aîné, Cesare, a été déclaré inapte pendant un an après une mauvaise chute de cheval. Si Hans avait eu une sœur ou un frère moins âgé que lui, ça aurait été à ce dernier de s’engager. Il est assez rare de n’avoir que deux enfants dans une famille, c’est pourquoi, dans ce cas présent, le second n’est pas obligé de remplacer son aîné, car il doit avant tout penser à fonder une famille. D’ailleurs, la plupart des cadets ne s’enrôlent pas dans la garde cependant, Hans a choisi de le faire. Pour lui, c’était important d’accomplir le devoir manqué de son frère. Une fois rétabli, Cesare est retourné dans l’armée, Hans a repris sa place de second et notre union est donc devenue réglementaire. 
Il m’avait invitée à sortir, j’avais accepté et trois mois seulement après notre rencontre, il avait fait sa demande. À l’époque, la nouvelle avait fait du bruit. Hans est ce que l’on pourrait appeler un bon parti, de nombreuses secondes en âge de se marier espéraient secrètement devenir sa femme. J’ai eu beaucoup de mal à accepter les regards envieux des jeunes filles de la Cité qui m’épiaient en sa compagnie. Toutefois, ce n’est pas sa richesse qui m’a fait aimer Hans. Je suis tombée amoureuse de sa gentillesse et de son optimisme. En sa présence, rien n’est trop difficile et trop compliqué, depuis notre rencontre il est la constante qui illumine ma vie. Aussi, quand je le vois enfin, je sens mon anxiété disparaître petit à petit, balayée par sa présence réconfortante.
Mon fiancé salue Mère et ma sœur puis s’approche de moi. Il effleure mon visage du bout des doigts et pose un chaste baiser sur mes lèvres avant de me chuchoter :
— Tu es ravissante.
— Mais je n’ai même pas encore terminé de me préparer ! m’indigné-je faussement.
— Cela n’enlève rien à ton charme, souffle-t-il en me poussant d’un léger mouvement de hanche pour me taquiner.
— Si c’est le cas, alors pourquoi m’embêter à m’apprêter ? Je resterais bien comme ça, avec cet énorme manteau qu’en penses-tu ? 
Je lui lance un regard malicieux dans l’espoir qu’il morde à cette provocation. 
Mère me fait les gros yeux. Ici, l’humour n’est pas une qualité très appréciée. Ce n’est même pas considéré comme une qualité à vrai dire. Les personnes ayant de l’humour ou osant l’exprimer en public sont jugées comme vulgaires. Taquiner ainsi son fiancé devant sa famille est donc vu comme un affront, un manque de bonnes manières. Peu importe, ça a le don de faire rire Hans. 
— Tu sais que je t’aime, quelle que soit ta tenue, rétorque-t-il.
C’est une des qualités que j’apprécie le plus chez Hans, il a toujours les mots qu’il faut. Si Léna était là, elle se moquerait à coup sûr de toute cette mièvrerie. Je n’ai jamais rien dit à Hans, mais elle a l’habitude de l’appeler Monsieur Céleste en référence à un célèbre portrait. Je l’entends encore me chuchoter en rigolant, le premier jour où elle l’a aperçu « Cet homme est une esquisse de la perfection aussi stoïque et immuable qu’un portrait accroché au mur ». Léna a toujours été dure et intransigeante autant dans ses paroles que dans ses actes.
— Il ne nous reste plus beaucoup de temps, Mia, dit Mère en consultant l’horloge de la salle. Les premiers invités devraient arriver dans moins d’une heure. Ta sœur va te coiffer pendant que Virginia et moi nous terminons la décoration. Hans, peux-tu t’occuper des offrandes ? 
Mon fiancé sourit en guise de réponse. Quant à moi, je m’exécute, je retire mon manteau et m’assois sur l’une des chaises la plus éloignée, dans un coin, afin de retrouver un peu de calme.
— Le résultat te plaît ? demandé-je à ma sœur en soulevant mon jupon. 
— Oui ! Elle est encore plus belle sur toi que sur le mannequin. Tu es une très jolie mariée, Mia. La couleur ivoire est définitivement un très bon choix. Elle fait ressortir ta peau brune. À côté de toi j’ai l’impression d’être toute pâle, confie-t-elle, les mains collées de chaque côté de son visage.
— Ne dis pas de bêtises, tu es parfaite, lui réponds-je en souriant.
Ma sœur s’approche et replace une mèche rebelle dans mon chignon à l’aide d’une grosse pince argentée. De nous trois, elle a toujours été la plus douce et la plus attentionnée. Son statut de petite dernière aurait pourtant pu l’inciter aux caprices, mais il n’en est rien. Siviane est une enfant modèle, agréable ; je ne peux pas en dire autant de moi et encore moins de Léna.
Parfois, je me surprends à penser que c’est elle que l’on aurait dû marier. Elle, si patiente et docile. Je suis persuadée qu’elle aurait fait une excellente épouse. Malheureusement, le règlement est ainsi fait et rien ne peut le changer. Seul le deuxième enfant de la famille peut se marier et enfanter, les autres restent au service de la cité. Mais cela ne m’empêche pas pour autant de me sentir mal. 
— Merci Sisi, lui soufflé-je. 
Je sais à quel point Siviane affectionne ce surnom donné par Mère.
— Souris Mia, cette union est une bénédiction. Tu vas honorer la famille, m’assure-t-elle en me tapotant l’épaule. Et puis à ton âge… il était temps.
Nos regards se croisent alors et nous éclatons toutes deux d’un rire franc et spontané face à l’imitation de Mère brillamment réalisée par Sivianne. Ma sœur n’a omis aucun détail dans sa caricature. La voix douce, mais néanmoins autoritaire de Mère, l’intonation modulée et les yeux qui se lèvent au ciel comme si elle implorait les dieux de lui venir en aide, tout y est. « Il est temps ». J’ai le sentiment d’avoir entendu cette phrase toute ma vie. Il est temps de se marier, il est temps de choisir, il est temps de fonder une famille… Je déteste cette expression qui me fait sentir comme une fleur défraîchie prête à se faner avant d’avoir trouvé son propriétaire. Il faut dire qu’au sein du royaume, la majorité est à seize ans, la plupart des femmes se marient à cet âge. Du haut de mes dix-huit ans passés, je suis donc ce que la société appelle une retardataire… Si je n’avais pas eu Hans dans ma vie et la perspective de ce mariage, Mère m’aurait sûrement forcée à participer à ces affreux bals mensuels qui ont pour but de trouver l’âme sœur parmi les citoyens disponibles en âge de se marier.
— Tu as raison, je suis désolée. Je suis juste un peu fatiguée, lui expliqué-je en m’efforçant de sourire.
— Pense à la chance que tu as d’avoir Hans. Tu aurais pu être obligée de te marier avec un cousin, comme chez les Knaheïs, continue Siviane pour me taquiner. 
La voix de Siviane portée par l’écho arrive aux oreilles de Mère qui l’interrompt d’un ton sec, le regard noir.
— Siviane !
Trop tard, le gros mot est dit. Ma jeune sœur baisse les yeux, gênée. J’aperçois malgré tout un rictus sur ses lèvres comme si elle se retenait de rire. Knaheïs. Mère déteste que l’on parle ou que l’on prononce le nom de cette tribu ennemie contre laquelle nous nous battons depuis maintenant plusieurs siècles. C’est à cause d’eux que notre monde est scindé en deux : au nord et au centre résident les Payas, notre tribu, puis au sud, après les Terres Arides, se trouve le territoire des Knaheïs. Le sujet est tabou et pas uniquement au sein de notre famille. Hormis le peu d’informations transmises lors de nos études, les bruits de couloir et les rumeurs restent notre seule source de renseignement concernant ces étrangers et leurs curieux rituels. En tout cas, ses paroles me permettent de relativiser ma situation. Siviane a raison : j’ai la chance de choisir mon mari et il est parfait. Tout va bien se passer. Si Léna était là, elle saurait comment m’apaiser. D’ailleurs, pourquoi n’est-elle toujours pas là ?
— Léna ne devrait-elle pas déjà être arrivée ?
— Tu connais ta sœur, les horaires et elle ça fait deux ! s’exaspère Mère les yeux levés au ciel. 
J’ai l’impression que ça fait une éternité que je n’ai pas vu ma sœur. Les permissions sont rares dans l’armée, au mieux deux ou trois jours par saison. Heureusement, Léna a bénéficié d’une autorisation exceptionnelle qui lui offre quarante-huit heures pour assister à la cérémonie. J’espère qu’elle sera là à temps.
— Elle doit sûrement être en chemin, elle ne raterait pour rien au monde ce moment, ne t’inquiète pas. Je suis certaine qu’elle sera là d’une minute à l’autre, tente-t-elle de me rassurer.
— Siviane est-ce que tu peux rester près de l’entrée de la chapelle, au cas où des invités arriveraient ? demande Mère tandis qu’elle tire sur le tissu de mon jupon pour le regonfler. 
— Je ne suis pas loin si tu as besoin de moi, m’indique ma sœur en m’adressant un clin d’œil avant de quitter la salle.
Lorsque les fines aiguilles de l’horloge indiquent quinze heures, je sens peu à peu l’angoisse et l’appréhension prendre le dessus sur le peu de calme qu’il me restait. Plus que vingt minutes avant la cérémonie, le sage prépare déjà l’autel pour la bénédiction. Il dépose les six statuettes à l’effigie des dieux sur la table en marbre et allume l’encens. L’odeur de la résine de pin chaude commence à se diffuser dans toute la chapelle. C’est ridicule, je devrais être excitée à l’idée d’être liée à vie à Hans. Moi qui pensais que le jour J tous mes petits tracas seraient balayés par la perspective d’une vie heureuse et accomplie… Il n’en est rien. 
Tandis que mes beaux-parents et Siviane accueillent les premiers invités, je reste en retrait et les observe de ma fenêtre. 
Malgré la pluie battante, les yeux plissés, j’entrevois une vision un peu floue de Mère. Elle n’est pas avec mes beaux-parents, mais s’est éloignée de la chapelle et discute avec deux gardes de l’armée royale près des jardins. Je les reconnais facilement à leur uniforme sombre. La cérémonie devrait débuter dans moins d’un quart d’heure, que fait-elle dehors sous cette pluie ? Pourquoi Léna n’est-elle toujours pas là ? Que fait l’armée ici ? Une bourrasque emporte le chapeau en cloche de Mère qu’elle affectionne tant. Étrangement, elle ne tente rien pour le récupérer, au contraire, elle n’y jette même pas un regard et le laisse traîner à ses pieds sur le sol, tel un vulgaire chiffon. Impossible de dire si ce sont des larmes ou l’effet de la pluie, mais son visage ruisselle désormais. Quelque chose ne va pas. Je sors de la salle et me dirige vers la sortie. Les premiers invités m’observent scrupuleusement. J’esquisse un sourire et tente de ne rien laisser paraître de mon inquiétude. Pourtant, ma respiration saccadée ne trompe personne et cette fois le corsage de ma robe n’y est pour rien. 
Dehors, la pluie et le vent ont transformé l’habituel sentier pittoresque en chemin boueux. Je ne prends même pas la peine de relever le jupon de ma robe qui balaie le sol. Une fois arrivée près de Mère, le temps semble s’être arrêté. Plus aucun mouvement, plus un bruit, seul le silence règne, pesant. Le genre de silence profond que l’on pourrait presque toucher et qui n’annonce rien de bon. Mère est debout, statique, les yeux embués par les larmes, serrant dans ses bras une masse noire et poilue : Yesoul, la panthère de Léna. Comme si je venais d’avaler un caillou, un nœud se forme dans ma gorge et m’empêche de parler. Je pensais que ma sœur avait laissé son aniphore à une amie qui habitait non loin de son camp afin de pouvoir venir le voir plus souvent. Pourquoi est-il là ? Pourquoi Léna n’est-elle pas avec lui ? 
Des flash-back de mon cauchemar défilent à toute vitesse devant mes yeux. Je suis soudain prise d’une crise de panique. Et si ce rêve était vrai ? 
Le soldat le plus proche de moi pose sa main sur mon épaule nue tandis que le deuxième baisse le regard, gêné.
— Il y a un problème ? demandé-je à Mère, la voix vacillante.
 Personne ne me répond. Mon cœur se serre ; ce n’est plus un caillou, mais un morceau de roche qui bloque mes voies respiratoires. Les gouttes de pluie se font de plus en plus abondantes. Bien qu’elles dégoulinent le long de mon corps, tels de petits ruisseaux, leur fraîcheur ne suffit pas à apaiser ma peau brûlante. Alors que j’ai besoin de réponses, Mère s’est retranchée dans le mutisme le plus total, tout comme les deux soldats. Je perds patience. 
— Quelqu’un va-t-il se décider à me dire ce qui se passe ici ? m’emporté-je.
Mère finit par passer aux aveux et pleure de plus belle. Il me semble l’entendre articuler plusieurs phrases, mais je ne retiens que trois mots. Trois mots qui me font l’effet d’un coup de couteau dans la poitrine : 
— Léna est blessée.
Chapitre 2
L’annonce
Je reste sans bouger, incapable de parler alors que mes pensées se bousculent dans ma tête. Le seul son qui parvient à mes oreilles est celui de mon cœur tambourinant dans ma poitrine. Les battements irréguliers forment une sorte de cacophonie. La mélodie dissonante s’apparente à celle produite par un orchestre désordonné qui tente tant bien que mal de jouer une partition. Noire, blanche, noire, blanche, double-croche et demi-soupir. Il me faut plusieurs secondes, ou peut-être plusieurs minutes avant de revenir à la réalité. 
 Comment ma sœur peut-elle être blessée ? Ce n’est pas possible. À l’heure qu’il est, elle devrait déjà être dans le bus pour nous rejoindre. Tout cela est ridicule ! Et pourtant, ce rêve de la nuit dernière… Trop de questions brûlent mes lèvres, je ne peux les retenir :
— Où est-elle ? Qu’est-ce qu’elle a ? Comment est-ce arrivé ? 
Hébétée, les yeux écarquillés, je fixe tour à tour Mère et chacun des gardes, dans l’espoir vain que tout cela soit un malentendu, mais rien. Une vague de colère me submerge, je tente de calmer mes ardeurs, mais ma tentative est infructueuse. Ma main est déjà sur l’épaule du garde le plus proche afin de le secouer pour qu’il se presse de répondre. Ce n’est pas une bonne façon d’agir, pourtant Mère, habituellement à cheval sur les bonnes manières, reste muette et impassible devant la scène.
— Votre sœur est actuellement à l’hôpital de Niaws à deux cents kilomètres d’ici, répond le soldat d’un ton hésitant. Les infirmières s’occupent d’elle du mieux qu’elles peuvent, mais… 
— Mais quoi ? insisté-je.
Si ma sœur est blessée, je dois la voir au plus vite.
— Elle est dans un coma artificiel. Son esprit est toujours présent, mais il n’y a aucune réaction de sa part depuis plus de vingt-quatre heures. Elle est maintenue en vie grâce aux bains d’hydre. Une fois sortie du dispositif, les médecins pensent qu’elle n’aura plus que quelques jours, ou tout au plus quelques semaines à vivre.
Le bain d’hydre, ce n’est pas une bonne nouvelle. Les médecins n’utilisent cette technique qu’en dernier recours. J’ai déjà vu ça auparavant : lorsqu’une personne est mourante, les infirmières la placent dans un liquide translucide qui maintient ses organes en vie. Ainsi, c’est comme si le temps s’arrêtait, le corps figé ne subit plus aucun dégât. L’état de la personne ne peut pas se dégrader, mais il ne peut pas s’améliorer non plus. La guerre étant de plus en plus présente au-delà du Royaume, les soldats se battent à des milliers de kilomètres d’ici, ce processus a été créé afin que les familles puissent dire au revoir. Sans le bain d’hydre la majorité des soldats blessés mourraient avant de traverser la frontière, avant de revoir une dernière fois leurs proches. 
Mes mains tremblent. Je ne tiens pas en place et j’ai du mal à me contenir. Vingt-quatre heures ! Pourquoi ont-ils attendu aussi longtemps pour nous prévenir ? Surtout, que s’est-il passé ? Tout ce dont j’ai envie là, maintenant, c’est de hurler. Hurler de toutes mes forces quitte à en perdre le souffle, mais je me retiens et pose ma main sur celle de Mère. 
Le garde semble avoir perçu ma pensée.
— Le protocole est strict sur les règles à suivre, c’est la raison pour laquelle nous n’avons pas pu vous avertir avant. Je suis désolé, Léna était un très bon soldat.
— Ne parlez pas d’elle au passé ! Je vous l’interdis ! m’écrié-je, piquée au vif.
Léna risquait sa vie chaque jour pour le Royaume, je sais que ses missions étaient dangereuses. Mais maintenant, je me sens égoïste de ne jamais avoir pensé qu’il puisse lui arriver quelque chose ; cette éventualité ne m’a jamais traversé l’esprit. Elle a toujours été si forte et courageuse que je la voyais comme invincible. Pourtant, personne n’est immortel et je suis bien placée pour le savoir.
Je me mords les lèvres et essaie de contenir cette rage qui grandit en moi. J’ai le sentiment d’être un volcan en pleine éruption. La chaleur m’envahit de plus en plus, je sens une pointe située près de mon cœur remonter jusqu’à ma gorge. Respirer, je dois respirer. Même si je sais que ces gardes n’y sont pour rien, qu’eux aussi sont prêts à sacrifier leur vie pour préserver la paix, rien n’y fait. Il faut que je parte d’ici avant d’exploser devant tout le monde. Sans un mot, je me dirige vers la voiture, prête à m’enfuir, mais au moment d’ouvrir la portière et de me glisser à l’intérieur du véhicule, je croise le regard de Mère qui m’implore de rester, me supplie de lui donner la force et l’assurance qu’elle n’a pas. Résignée, je referme d’un coup sec la portière et regagne le jardin tandis que Mère sort enfin de son silence :
— Excusez-la, elle est sous le choc, articule-t-elle avec difficulté. 
Sa remarque m’arrache une grimace tandis que les soldats hochent la tête en signe de compréhension.
— Notre Kernel est auprès de Léna. Lorsque vous serez prête, il souhaiterait vous parler.
Bien que la remarque s’adresse à Mère, celle-ci ne répond pas et reste impassible comme si aucun son ne lui parvenait plus. Je prends alors les devants et les remercie avec politesse avant de les reconduire jusqu’à leur auto. Mère, quant à elle, s’est assise sur un banc, en larmes, elle serre contre sa poitrine la tête de Yesoul, l’aniphore de Léna.
Quand je regarde Yesoul, je vois ma sœur ; leur sort est lié de la naissance jusqu’à la mort. Yesoul n’a pas l’air en bon état, ma sœur ne l’est donc pas non plus.
Je suis rassurée que Siviane soit dans la chapelle avec mes beaux-parents et n’ait pas à voir Mère dans cet état, cela ne lui rendrait pas justice. Elle qui a toujours été pleine de vie et d’entrain semble désormais faible et désorientée. La dernière fois que je l’ai vue dans cet état, c’était lors du décès de Père. J’étais encore jeune, mais je me souviens de la peine que ça avait provoquée. Je n’ai pas le choix, je dois prendre les choses en main. 
— Mia, je… peux pas… bafouille Mère dans un sanglot.
— Ne t’inquiète pas, je vais annuler la cérémonie et demander à Hans de m’accompagner voir Léna à l’hôpital. Repose-toi, je te promets que tout ira bien. 
Mes mots sonnent faux, ma sœur est mourante à l’hôpital, rien ne va. Cependant, je suis rassurée de voir que ce mensonge semble apaiser Mère.