Mendiant 3458 - Mark Levental - ebook

Mendiant 3458 ebook

Mark Levental

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Opis

Satire, intrigue et humour s'entremêlent dans un récit plein de verve !Nous sommes en 2035. Reto Sferic, conseiller d’État unique, proclame l'indépendance la République du Genevois, qu'il dirige d'une main de fer depuis son jacuzzi.Ibrahim Balesteros, Genevois de son état, circulant sans papiers d’identité, est expulsé en Roumanie en quarante-cinq minutes conformément à la politique de renvoi des mendiants.À cela s'ajoutent un policier alcoolique et ornithophobe, un chanteur à la mode masquant une star du metal, ou encore une horde de vieillards fomentant la Révolution de Houblon depuis les sous-sols du Palais des Nations...Œuvre d'anticipation burlesque, satire sociale et politique, le deuxième roman de Mark Levental est à l'image de son auteur : généreux et déroutant.EXTRAITNe pas prêter attention à la police n’était plus un acte conscient depuis de nombreuses années. Ce n’était même plus une habitude ; plutôt un mode de vie.« Halte là ! » hurlait l’agente, quelque part derrière lui.Ibrahim fit mine de continuer. Ce n’était pas qu’il n’aimait pas la police, mais il avait trop souvent vu les méthodes qu’ils employaient pour faire régner l’ordre. Il força l’allure. Ne pas être pris à témoin. Rien vu, rien entendu.Pan !La détonation emplit l’espace, et tout se figea. Ibrahim se rendit compte qu’il était immobile. Il avait vraiment besoin d’une cigarette.« T’es sourd, ou bien ? Tu comprends, quand on te parle ? »CE QU'EN PENSE LA CRITIQUEPlutôt bien écrit et plein de rebondissements inattendus, Mendiant 3458 oscille entre la satire politique, la science-fiction et la farce grasse («Le prédateur – un chat – bondit, et Reto Sferic plongea au fond du jacuzzi, espérant ne pas avoir uriné»). - Marianne Grosjean, Tribune de GenèveÀ PROPOS DE L'AUTEURMark Levental, fidèle à sa généreuse nature, nous offre un deuxième roman opulent, pétri d’humour et de références. Intrigues entremêlées et scènes burlesques se succèdent comme les verres de blanc à la table du lieutenant Olivier Saillet, enquêteur enivré aux méthodes imparables.Faussement naïf, purement décapant, le deuxième roman de Mark Levental est une belle analyse sociale et politique, qui n’oublie ni l’intrigue, ni le sens de la farce.

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« Sur tous les chemins, y’a un Rom »

– Marcel Kühl

« Fade est l’aveugle qui reste sourd Au touchant parfum de l’amour »

– Billy Farmer

I

« Fade est l’aveugle qui reste sourd, au touchant parfum de l’amour ». L’aveugle qui reste sourd ! Si au moins cela avait été écrit pour une bonne rigolade, Ibrahim Balesteros aurait compris, mais là, l’artiste y mettait de la conviction chevrotante. La radio n’était pas de dernier cri, ce qui ajoutait de l’irritant au pathétique. Ce Billy Farmer, on n’entendait plus que lui ces derniers temps. Le parfum touchant de l’amour… Qu’est-ce que ça pouvait bien sentir, l’amour ? Fade est l’aveugle qui reste sourd, quelle idiotie ! Les cinq sens au service de la puberté ! Ibrahim Balesteros, sans même s’en rendre compte, pressa le bouton et changea de canal.

Nostalgie. Incroyable que Radio Nostalgie existât encore en ces temps étranges. Enfin un peu de musique, se dit-il, sans trop y croire. Les enceintes crachaient la fin d’une chanson de Stromae. Tomber sur de la pub ou les nouvelles du monde n’aurait probablement pas été pire.

Ibrahim fouilla le tiroir de son plan de travail à la recherche d’une cigarette. Il ne fumait plus beaucoup, mais c’était mécanique. La radio avait la faculté de faire entrer ses nerfs en résonance. Une violente poussée d’adrénaline lui vrillait le ventre, et pas de cigarettes ! Pas possible ! Il était sûr d’en avoir dans sa veste. Une clope, mon règne pour une clope ! Se sentant capable de dévisser la tête d’un catcheur, Ibrahim éteignit la radio, enfila son pull beige à col blanchâtre, sortit et prit la direction de la place de Meyrin-Village.

Il boitait douloureusement sur le trottoir, ruminant toujours les vers bas de gamme de Billy Farmer. Fade est l’aveugle. Mais quel goût peut bien avoir l’amour ? Cassis ? Citron ? Et cette cheville gauche qui lui faisait un mal de chien. Une entorse en dormant, voilà ce qu’il s’était fait. Deux nuits de ça, en se retournant dans son sommeil, il avait ressenti une vive douleur qui l’avait réveillé. Il était malgré tout allé travailler, persuadé que ce petit embêtement n’était que temporaire, mais, au fil des heures, la douleur avait crû, rendant pénible tous ses déplacements, des rayonnages aux coins fumeurs. Le médecin, le soir même, avait été catégorique : arrêt de travail. Oh, Ibrahim avait bien protesté, arguant qu’il n’avait besoin que de ses doigts et d’un quart d’encéphale pour exécuter convenablement sa tâche, mais en vain. Il était condamné à claudiquer ridiculement dans son quartier.

C’était donc ce qu’il faisait, suant. La rue Virginio-Malnati était béante à l’occasion des travaux de réfection du système de chauffage à distance. Au carrefour, au fond de la tranchée, on distinguait une petite voûte donnant sur une sorte de cave. Le Grand-Puits. C’était tout de même curieux qu’aucun architecte ne parvienne à se souvenir de la présence de cette profonde cavité. À chaque fois qu’une entreprise entamait les fouilles, il fallait en urgence étayer la voûte, baliser les environs, afin d’éviter qu’un gamin trop curieux ne se perde dans l’abîme.

Du coin de l’œil, il devina un petit hélicoptère de police. Les agents prenaient sûrement leur pause à la Mousse-Café. Le magasin de tabac était juste à côté. Il traversa la rue, quand il entendit une injonction claquer dans l’air, sur un ton martial, mais haut perché. Décidément, c’était la journée des contre-altos ! Il rentra la tête dans les épaules.

Ne pas prêter attention à la police n’était plus un acte conscient depuis de nombreuses années. Ce n’était même plus une habitude ; plutôt un mode de vie.

« Halte là ! » hurlait l’agente, quelque part derrière lui.

Ibrahim fit mine de continuer. Ce n’était pas qu’il n’aimait pas la police, mais il avait trop souvent vu les méthodes qu’ils employaient pour faire régner l’ordre. Il força l’allure. Ne pas être pris à témoin. Rien vu, rien entendu.

Pan !

La détonation emplit l’espace, et tout se figea. Ibrahim se rendit compte qu’il était immobile. Il avait vraiment besoin d’une cigarette.

« T’es sourd, ou bien ? Tu comprends, quand on te parle ? »

La matinée était placée sous le signe du sourd, se surprit-il à penser. Et toujours cette voix de fausset mal accordée. Allez, Ibrahim, remets-toi en route, ou tu vas finir par avoir des problèmes, se dit-il. Mais il ne parvenait pas à bouger. Un doute s’insinuait. Et si c’était à lui qu’on donnait l’ordre de s’arrêter ? Mais pourquoi ? Il avait juste besoin de fumer pour mettre le plus de toxines possible entre lui et ces chansons débiles. Pourquoi fade ? Après tout, un aveugle assourdi par… Par quoi, au juste ? Un coup de feu sur la place du village ? Quel goût peut bien avoir la poudre noire ? Une voix de flic qui reste sourde, le touchant parfum des menottes… Il allait commencer à se remettre en branle, quand tout près de son oreille, la voix horripilante cria : « Bouge pas ! Bouge pas ou je tire ! »

– Mais je…

– Tais-toi ! Ta pièce d’identité !

Ibrahim Balesteros était tétanisé. Cette sueur qui lui collait au visage, il aurait aimé l’essuyer de sa manche, mais il n’osait pas. La policière avait déjà tiré un coup de semonce, elle n’allait pas gaspiller ses munitions verticalement. Qu’est-ce qu’il avait fait, bon Dieu ?

– À la maison.

– C’est ça, oui. Ils disent tous ça.

– Qui, tous ?

– Silence ! beugla-t-elle. Ce n’est pas à toi de parler !

– Mais qu’est-ce que…

– Quel est ton nom ?

– Balesteros. Ibrahim Balesteros.

Elle lui agrippa un poignet qu’elle tordit dans son dos, et y passa une boucle en plastique, qu’elle serra fort. La douleur vrilla le front d’Ibrahim. Il gémit.

– J’ai dit « silence » ! Donne-moi l’autre poignet. Tu vas m’accompagner à l’hélico.

Ibrahim ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Son envie de fumer était partie comme un lavement. L’agente le tira jusqu’à l’appareil, d’une démarche rapide et puissante, de sorte que la cheville gauche d’Ibrahim lançait des appels de détresse. Elle sourit, presque moqueuse, et l’assit brutalement sur la banquette. Elle l’attacha à la portière ; il lui était impossible de s’échapper. De toute façon, cette idée flottait loin, mais alors très loin de ses pensées. Elle s’éloigna un moment pour téléphoner. Assis à l’arrière d’un hélicoptère électrique de police, il se demandait ce qui avait bien pu faire basculer toute cette journée. L’agente de police ne plaisantait pas. Ibrahim nota inconsciemment qu’elle était plutôt jolie, mais qu’il n’était plus en mesure de savoir quoi faire d’une telle information. Les passants, rares, le dévisageaient furtivement. Il essayait de les attraper du regard pour leur expliquer qu’il était innocent, mais ils baissaient la tête. Il se sentait honteux, comme s’il avait mérité d’être là, traité comme du bétail. Elle revint :

– Monsieur Ibrahim Balesteros n’est pas atteignable à son travail ni chez lui. Je dois t’emmener au poste.

– Comment ?

Il ne comprenait pas ce que racontait cette athlétique incarnation de la cruauté.

– Nous allons te garder au poste en vue de ton expulsion. Nous n’allons pas attendre que Monsieur Balesteros nous contacte pour confirmer l’usurpation de son identité.

Elle se tut un moment, le dévisageant comme un fauve étudiant une carcasse d’antilope.

– Mendier est un délit, à Genève. Mais mentir aux forces de l’ordre est plus grave encore.

– Mais… je suis Ibrahim Balesteros, voyons. Il y a la clé de chez moi dans ma poche. Allez voir dans mon appartement, vous verrez bien que je dis la vérité.

– Tais-toi ! Tu n’as pas à m’apprendre mon métier !

– Mais vous parlez de quoi, bon sang ? Je travaille. À l’économat du Jardin botanique.

Elle prit un air triomphant et narquois.

– Preuve de l’usage que tu fais de l’identité d’un citoyen genevois ! C’est exactement le lieu où travaille Monsieur Balesteros. Allez, on y va.

Elle s’installa aux commandes et démarra. Qu’avait-elle dit ? Mendiant ? Et quoi d’autre ? Ils allaient le garder en détention en vue de son expulsion. Mais pourquoi ? Et vers où ? Il était arrière-petit-fils de juifs espagnols, mais il n’avait connu toute sa vie que Genève, et, mieux encore, Meyrin.

Il essaya de se pencher en avant pour se masser avec ses mains liées, mais la banquette était étroite, et les mouvements chaotiques de l’appareil le firent renoncer.

Ibrahim voyait le paysage défiler à toute allure en dessous. Il distinguait le lac, au loin, balafré d’un immense pont suspendu paraissant déjà vieux, le Rhône et l’Arve se rejoignant non loin des gratte-ciel pimpants et mégalomaniaques du quartier des Vernets. Ce n’étaient que costards cravates, gros profits et drogues en tous genres. Enfin, le bâtiment de l’Hôtel de police fonçait sur lui, à mesure qu’ils perdaient de l’altitude. L’hélicoptère atterrit sur le toit. La tête lui tournait, il se sentait sale et misérable.

« Vous serez présenté à l’officier supérieur dès que j’aurai terminé mon rapport ».

C’est bien, se dit Ibrahim. Un officier raisonnable et tout rentrera dans l’ordre.

Toute la famille, les amis, les anciens collègues s’étaient réunis dans une grande salle du Mandement, décontractés, en attendant que les festivités débutent, remplissant régulièrement, mais discrètement, leurs verres de sauvignon bien frais. Un immense écusson frappé de l’aigle noir et de la clé d’or avait été fixé en hauteur, dominant l’assistance, leur rappelant l’importance de la manifestation.

Le Vieux, comme on le surnommait tous en pareilles circonstances, fit son entrée, sous les applaudissements. Cet homme avait accompli son devoir, avait mené une vie dans la droiture et le souci d’œuvrer pour le peuple genevois.

La journée était belle. La forêt bordant l’Allondon arborait ses atours d’automne, et le ciel gris pâle, strié de trajectoires d’avions, inspirait la rêverie, la quiétude, la sérénité. Un peu engourdi par le vin, Olivier Saillet, officier de gendarmerie, sortit allumer une cigarette. Curieusement, il ne se sentait pas vraiment concerné. Il s’agissait pourtant de son propre père, qui, pour utiliser l’expression consacrée, achevait son devoir de citoyen. Mais Olivier Saillet traversait une période bizarre, comme si quelque chose clochait un peu, comme si des éléments de son environnement étaient entrés dans une sorte de dissonance. N’étant pas coutumier de l’introspection, il attendait que ça passe. Mais ça rendait ses deux verres de sauvignon bien plus dangereux que d’habitude. Ce qui lui manquait, c’était de l’action. Une bonne descente dans un casino, ou un raid dans un quartier populaire, il n’y avait que ça de vrai. Il pénétra dans la salle, un peu étourdi, alors que le discours d’ouverture avait débuté.

Il y avait une estrade de bois sombre et ciré ornée de bouquets de fleurs éclatantes. Une photo du Vieux richement encadrée dominait le mur du fond, dont une bonne moitié était couverte de lourds rideaux bordeaux.

Un bref résumé des étapes de la vie, du mariage, des études de l’ancien magistrat fut récité par un de ses plus fidèles amis et alliés politiques. Furent également cités ses enfants, dont Olivier, auquel le Vieux Saillet vouait une admiration sans bornes. Olivier Saillet bomba le torse, sachant qu’une veuve quelconque pouvait loucher sur son uniforme à tout moment. Comme tout bon flic, il était divorcé et ne voulait pas gâcher ses chances. Étourdi, oui, mais pas fou. Le monologue se poursuivit avec la carrière politique du père, qui avait consacré sa vie à l’identité du peuple genevois, au redressement des finances publiques, ainsi qu’à l’assainissement des assurances-santé.

Des applaudissements nourris accompagnèrent l’orateur qui descendait les marches pour rejoindre l’assistance. Un silence épais envahit l’espace quand le vieil homme gagna le catafalque et saisit le pied de micro.

Le Vieux Saillet prit congé de ses proches par un discours léger, parsemé de touches d’humour. Sa résolution impressionnait. Il rappela avec fermeté ses convictions et l’importance de se consacrer à l’ensemble de la communauté du Genevois, puis se tut.

Un tonnerre d’applaudissements retentit. Dans les hourras et les bravos, quelques frémissements attisaient la fierté générale, celle d’avoir côtoyé un grand homme, et de participer au développement d’une nouvelle civilisation. Même Olivier Saillet applaudit, alors que l’assistance défilait devant lui, tapotant ses épaisses épaules, reconnaissante.

Le Vieux Saillet grimpa l’escabeau et s’installa dans son cercueil. Un officier d’état civil avait prononcé les formules habituelles concernant le devoir patriotique, le sacrifice à la cause de l’ensemble de la société et tout le toutim. Puis, un clerc apparut, concluant la cérémonie sur une prière et les services rendus par le Vieux Saillet, une longue vie bien remplie qui s’achevait en apothéose.

Le diffuseur de gaz létal s’enclencha, vrombissant doucement dans le silence solennel, mettant fin à la vie de Monsieur Gérald Saillet, ancien directeur du Département de la Santé de la Région du Genevois. Enfin, le tapis roulant se mit en marche et emmena le cercueil derrière les rideaux du fond, où le corps allait être incinéré.

Olivier Saillet prit une rose et la posa au pied de la photographie de son père, sourire figé et glorieux, dans lequel l’avidité se distinguait à peine. L’assistance se mit en mouvement, en silence toujours, et chacun leur tour, les proches posèrent une fleur au même endroit. L’officier d’état civil, de toute sa prestance, invitait les spectateurs à regagner la lumière du jour pour un dernier verre, un hommage au grand homme en passe de devenir cendres et poussière.

Déjà, les convives parlaient du Vieux au passé, légers comme des plumes, rappelant au monde la futilité de l’existence. Les anecdotes et les bons mots fusaient, et le lieutenant Olivier Saillet en était à son quatrième verre de sauvignon lorsque l’officier se présenta face à lui, d’un air sévère, presque inquisiteur.

– Mon lieutenant, veuillez me suivre, s’il vous plaît.

– Mmmh, quoi ?

– Nous avons un problème. Je vous en prie, veuillez me suivre, Monsieur Saillet.

Intrigué, l’officier lui emboîta le pas. Ils traversèrent la salle, contournèrent l’amoncellement de roses, et passèrent la discrète issue conduisant au crématorium. Le cercueil s’était arrêté avant une série de brûleurs chromés. Un système de tuyauterie filtrait les émanations, captait les gaz à effet de serre, comme l’exigeait la législation, et une machinerie sophistiquée s’occupait de récolter les cendres et de les déposer dans l’urne choisie par les héritiers. Comment ça, le cercueil s’était arrêté ? Il n’aurait pas dû être encore là, voyons, se dit Olivier Saillet. La boîte de bonbons aux cassis était toujours ouverte, prête à recevoir les cendres de son père. Que se passait-il ici ?

– Bon, ce n’est pas si grave que ça, au fond. Vous brûlerez tout ça quand ça marchera. Ne vous en veuillez pas, mon cher Monsieur, dit-il en lui tapotant gentiment l’épaule, ce sont des choses qui arrivent. C’est juste un contretemps, mais, vous me direz, ça ne va pas changer grand-chose pour lui, se permit-il, aidé par le vin, et désignant la bière.

Il était habitué à ce que ses traits d’humour suscitent plutôt la perplexité, et n’en faisait pas cas. Mais l’expression figée de l’officier le rendit soupçonneux.

– Quoi ?

– Mon lieutenant, commença, embarrassé, l’officier. Je… En ouvrant le cercueil, je…

Il ne semblait plus avoir la force de terminer sa phrase. Olivier Saillet, retrouvant la promptitude qui avait fait de lui un des meilleurs agents de police du canton, tourna la tête, réalisa instantanément que le cercueil était ouvert. Il appuya ses deux mains contre les brûleurs, enfonçant sa tête entre ses larges épaules. Puis, se redressa et se tourna vers l’officier d’état civil, une expression de trouille et de rage brouillant ses traits.

– Jamais un de nos clients n’avait disparu avant, Monsieur Saillet, je ne comprends pas comment c’est arrivé.

Reto Sferic, le conseiller d’État de la République et canton de Genève, se détendait dans son jacuzzi. En tout cas, il essayait. L’eau bien chaude et les petites bulles qui lui chatouillaient le gras du dos commençaient à faire effet. C’était drôle, tout de même, l’histoire de ce jacuzzi. Il n’avait jamais eu l’intention de le payer, mais ça, c’était avant son accession au pouvoir. Et puis, au moment où une grue allait déménager de force cet objet depuis son jardin d’Onex, il eut une intuition extraordinaire. Pour ça, il fallait avouer que Reto Sferic avait du nez. Il avait demandé au grutier et à son collègue de lui présenter leurs permis de travail. Il s’avéra qu’un d’entre eux habitait Annemasse.

Un frontalier ! Il avait sorti directement son téléphone portable, menaçant de rameuter une équipe de journalistes et de dénoncer publiquement cette honte. Comment des frontaliers pouvaient procéder à une tâche de recouvrement chez lui, Reto Sferic, alors député au Grand Conseil ? Cette ingérence scandaleuse allait mettre le feu aux poudres, ce qu’il ne manqua pas de faire remarquer aux ouvriers. Le directeur de l’entreprise en question proposa de régler l’affaire en payant le jacuzzi.

Le plus fort, dans tout ça, c’était qu’Annemasse faisait maintenant partie intégrante du Genevois.

Ça, ça avait été sa grande idée. Il y avait trop de frontaliers, mais aussi trop de travail, dans la région. Et puis, il avait été impossible de négocier l’annulation de la nationalité suisse aux Genevois qui avaient décidé de devenir propriétaires en France voisine. La France ne voyait finalement pas d’inconvénient à lâcher des territoires peuplés de gens qui coûtaient plus qu’ils ne rapportaient. En échange, les habitants recevaient la nationalité suisse, à l’essai bien sûr, à condition de ne plus déménager en France, et, bien entendu, de ne pas perdre leur emploi. C’était donc presque naturellement que la Région du Genevois fut rattachée à Genève. C’était l’œuvre de Sferic, et il n’en était pas peu fier. Il pouffa, provoquant quelques remous dans son bain, renversa la tête en arrière. Lorsqu’il rouvrit les yeux, la surprise le glaça.

Un chat ! Tout blanc avec une tache brune au bout de la queue. Lorsque Reto Sferic avait essuyé l’eau de ses cils, il avait vu l’animal, sur le bord du jacuzzi, le fixant de ses yeux émeraude. Il avait cru mourir de peur, mais maintenant, il était en colère. Un chat ! Chez lui, qui plus est ! C’était pourtant interdit par la loi. Sa loi, nom de Dieu ! Le conseiller d’État Sferic détestait les chats. Pas de manière irrationnelle, comme on peut détester les serpents ou les araignées, mais, bien au contraire, par pure conscience de ce que ces animaux créés par l’homme avaient de cruel et destructeur. À l’époque de son accession au pouvoir, un de ses nombreux combats avait été résumé en un slogan : « Plus de chats errants en quarante-cinq jours ! Votez Identité Genevoise ! » Par la seule faute du chat, le rouge-gorge n’était plus qu’un souvenir d’ornithologiste démodé et, la couleuvre vipérine, une vieille légende qu’on racontait aux petits enfants pour leur rappeler la fragilité de la Région du Genevois. Il avait fait tirer à vue tous les chats qui traînaient, contre récompense, au grand dam des petites vieilles. C’était ce qu’il appelait de l’écologie patriotique, et ça avait rapporté quelques suffrages supplémentaires.

Et donc, ce soir-là, un chat blanc le fixait depuis le rebord de son bain de luxe. Reto Sferic se sentait encore plus nu qu’il ne l’était, mais n’osait esquisser le moindre geste. Celui-ci avait un collier. C’était un de ces chats d’intérieur que la police tolérait trop souvent. Comment ça allait, déjà, cette histoire pour enfants ? Reto n’avait pas ce genre de sensibilité ni mémoire, mais il lui semblait que, après les habituels « il était une fois une couleuvre vipérine », celle-ci poursuivait une truite dans l’Allondon, affamée par un long hiver. Mais le jeune poisson était vif et malin, et remontait le courant. Il y avait des rimes, mais Sferic ne s’en souvenait pas vraiment, et la présence du félin le déconcentrait. Il avait pourtant la volonté ferme de penser à autre chose, estimant que l’intrus se lasserait et trouverait un moineau genevois à tuer. Mais du coin de l’œil, il s’aperçut que le chat le scrutait toujours, comme prêt à lacérer son beau visage botoxé. « C’est vers Moulin-Fabry, bri bri, que des ombles venus de l’Ain, hin hin, à grands coups de queue le bri-bri-sèrent, et à sa vie mirent fin, hin hin ! » Un truc du genre.

Au fond de lui, il espérait que ce chat daigne approcher et se laisser caresser. Mais il n’en fit rien. Il resta là, fixant du regard l’homme de pouvoir qui se sentait vaciller. Il essayait de distinguer le nom figurant sur le collier. Il plissa les yeux, espérant que l’animal ne prenne pas cette attitude pour une menace. De toute façon, il pourrait toujours se réfugier sous l’eau. Étant doté d’une certaine culture générale, il n’ignorait pas que les chats n’appréciaient pas les bains à bulles. Imperceptiblement, il s’approchait du collier du chat, dont la tache caudale entamait une sorte d’agitation trop lente pour ne pas être sournoise et parvint à lire : Minou.

Le prédateur bondit, et Reto Sferic plongea au fond du jacuzzi, espérant ne pas avoir uriné. À bout de souffle, il sortit la tête hors de l’eau en poussant un hurlement d’une puissance démesurée, et constata que le fauve avait disparu.

Minou, se dit-il ! En voilà, un nom bizarre.

Le téléphone sonna.

Ibrahim attendait. Il n’avait aucune idée du temps qui s’écoulait, de l’heure à laquelle il vivait, ni de rien, d’ailleurs. Sa cheville le faisait horriblement souffrir, et il avait eu l’idée de demander au gardien du violon de prendre la clé de chez lui pour aller lui chercher ses médicaments. Le maton, au début, fit mine de ne pas l’entendre. À l’interpellation suivante, il expliqua à Ibrahim Balesteros que seul un médecin assermenté auprès de la Justice pouvait lui donner un éventuel remède. Il tendit à Ibrahim un formulaire et un stylo pour une demande en ce sens, conformément au règlement, en trois exemplaires. Le secret espoir d’Ibrahim, le dernier, en fait, venait de s’effondrer. Dans un éclair de lucidité, il comprit qu’aucun policier ne visiterait son appartement du chemin Salomon-Penay. Personne ne serait en mesure d’attester qu’il était bien lui. On continuerait à l’accuser d’avoir usurpé sa propre identité, en plus d’être un mendiant. La porte s’ouvrit, et un autre homme fut jeté dans la cellule. L’homme se réfugia immédiatement tout au fond, se protégeant la tête de ses bras, comme si Ibrahim était du genre à passer ses nerfs sur les autres.

Il aurait bien aimé lui expliquer que telles n’étaient pas ses intentions, mais il n’était pas rassuré. Peut-être que le nouveau venu était un cinglé. Et il avait une attitude bizarre. Par moments, il marmonnait une succession de syllabes inintelligibles. Ibrahim décida de l’ignorer.

Le temps passait, et les lamentations commençaient à lui taper sur le système. Parfois, un long silence s’instaurait puis l’intrus le brisait brusquement. À chaque fois que cela se produisait, Ibrahim tournait la tête vers son compagnon, le sourcil interrogateur, tentant de dissimuler sa gêne par une feinte décontraction.

Par ennui, certainement, mais peut-être parce qu’il reprenait confiance en lui, il commença à répondre à chaque grognement par une phrase sans queue ni tête, comme entamant un dialogue avec un extraterrestre inoffensif et ridicule.

– En dormant. Une entorse en dormant, je me suis fait.

Ou encore :

– J’avais besoin de cigarettes, et en plus, j’ai peur en hélico.

C’est à peu près à ce moment-là que la porte s’ouvrit et qu’on l’appela. Pas par son nom, bien entendu. On dit au mendiant de sortir et, n’étant pas idiot, il s’exécuta.

Dans son bureau de l’Hôtel de police, le lieutenant Saillet ruminait une rage capable de définitivement décoller la Californie du reste du continent. Et tout ça était dirigé contre son propre père. Comment avait-il pu lui faire un coup pareil ?

Pour couronner le tout, Le conseiller Sferic attendait à côté. Ce n’était pas dans ses habitudes. Lorsque « le Yougo », comme le surnommaient secrètement ses adversaires (de moins en moins nombreux au demeurant), avait quelque chose à dire, surtout de désagréable, il ne jouait pas la carte de la discrétion. S’il avait la possibilité d’affirmer son autorité en hurlant devant tout le monde, il la saisissait. Sinon, il la créait. Le fait qu’il attende patiemment avait quelque chose d’apocalyptique.

Il le laisserait patienter un peu. Il sortit son bulletin de vote de son tiroir. « Acceptez-vous que Monsieur Christophe Baumann voie sa peine exécutée, au vu de sa condamnation, dans l’affaire bla-bla-bla, conformément à l’article gna-gna-gna... » Il cocha la case oui. C’était la suite qui l’embarrassait un peu plus. La question subsidiaire. Préférait-il l’injection létale, la pendaison ou la décapitation. Il souhaitait tout de même que cet homme meure de la façon la plus humaine possible. Ce n’était pas évident. Il se demandait qui se sacrifierait, cette fois-ci, chez les étudiants. Il suffisait d’un seul vote contre l’exécution pour que celle-ci n’ait pas lieu, et il y avait toujours des jeunes pour s’y coller. On leur retirait leurs droits civiques, ensuite, pour cinq ans, mais tout de même...

Il en était là de ses pensées, lorsqu’il entendit : « Mendiant numéro 3458 ! »

– Faites entrer.

On fit pénétrer un dossier mal rasé et claudiquant. Le dossier s’assit.

– Votre nom !

– Balesteros. Ibrahim Balesteros.

– Un dur, hein ?

Ibrahim ne comprenait pas. Comment ça, un dur ? On avait ouvert la porte, et quelqu’un l’avait plaqué contre le mur de la cellule, sans aucun ménagement. On lui avait à nouveau passé les boucles en plastique aux poignets. Sa cheville avait doublé de volume, et il tanguait terriblement, provoquant rires et moqueries dans les corridors.

On ouvrit un bureau et cria : « Mendiant numéro 3458 ». Maintenant, il était assis face à une sorte de colosse morne, comme pensif, mais sur le qui-vive. Il faisait penser à ces gros ours qui paraissaient si débonnaires, au bord des rivières canadiennes, mais se révélaient rapides et violents lorsqu’il s’agissait d’attraper des saumons dodus. Et là, l’officier Saillet, puisque c’était lui, semblait aussi enclin à rendre justice qu’un éléphant à se préoccuper des termites à son passage dans la brousse.

– Ville d’origine, reprit le molosse.

– Genève. Enfin... Meyrin.

– Il persiste, hein ? C’est à chaque fois pareil.

– Mais, qu’est-ce que vous avez, tous, à me prendre pour ce que je ne suis pas ?

– Et vous n’êtes pas quoi, Monsieur ? demanda l’officier Saillet, ses gros poings sur la table, penché en avant, ses yeux fouillant le regard du pauvre Ibrahim.

Comme il ne répondait pas, Olivier Saillet s’adossa à nouveau, et observait son client, tel un vautour.

– J’ai passé une sale journée, vous savez.

– Ah ben, puisqu’on en est aux confidences, moi-même...

– J’ai enterré mon père, ce matin.

– Oh. Désolé.

– Merci.

Silence léger.

– Si ça peut vous consoler, j’ai perdu les miens il y a...

– Quel est votre nom ? La voix de l’officier était douce, amicale.

Ibrahim se dit que l’homme en face de lui glissait joyeusement sur la pente de la folie. Bon, il avait des circonstances atténuantes. Tout d’abord, il était flic. Mais tout de même.

– Ben, je vous l’ai dit. Ibrahim Balesteros.

– VOUS NE RESPECTEZ DONC RIEN !!!

S’il n’avait pas été attaché, probablement qu’Ibrahim aurait traversé le mur.

– Tous les mêmes, mendiants dégueulasses. Vous ne respectez même pas la mort de mon père.

Le silence qui suivit ressemblait à celui d’un enfant après une grosse bêtise.

– Vous savez, vous n’êtes pas obligé de tout avouer, selon le droit genevois. Un témoignage digne de foi suffit.

– Je ne voudrais pas remettre en question notre démocratie patriotique, je...

– SILENCE !

On vint frapper à la porte. Sans que le lieutenant ait répondu, celle-ci s’ouvrit. Un homme pénétra dans la salle d’interrogatoire et s’installa à côté du lieutenant de gendarmerie, presque face à Ibrahim qui n’en menait pas large.

Il avait déjà vu ce type quelque part, mais il n’arrivait pas à s’en souvenir. Peut-être au Jardin botanique, mais il n’en était pas sûr. Et il n’avait pas l’air d’un botaniste en herbe. Il avait à peu près tout du flic, nuque dégagée, rasage frais et front bas. D’un air moqueur, le lieutenant Saillet observait les expressions de Balesteros, et ne tarda pas trop à faire la lumière :

– Votre compagnon de cellule, l’agent Robatel.

Il laissa un moment l’information parvenir jusqu’au cerveau du prévenu, mais celui-ci ne comprenait pas l’intérêt de la manœuvre. Le nouvel arrivé s’installa lentement au bureau, regarda Ibrahim, lui sourit, puis ouvrit la bouche.

– J’ai pénétré dans la cellule occupée par le dossier Mendiant 3458, ici présent, vingt-trois minutes après son incarcération. Ledit Mendiant se tenait à environ quatre-vingts centimètres de la porte, côté ouest...

– Venez-en aux faits, je vous prie, agent Robatel.

Le lieutenant roulait des yeux furieux. L’agent reprit :

– Je me suis donc installé sur le banc, tout au fond, et ai entamé mes premiers marmonnements en roumain. Le mendiant ici présent a répondu assez rapidement avec, ma foi, une certaine pertinence, à mes allusions qui, je dois le faire remarquer, sont de plus en plus crédibles avec le temps. À ce sujet, je...

– Taisez-vous, Robatel ! Ça suffit. Nous avons bien compris. Vous pouvez disposer.

Ces phrases furent sifflées avec tant de venin que l’agent Robatel se retrouva debout, raide comme un poteau.

– Mais je ne suis pas roumain. Je n’ai même jamais entendu cette langue de ma vie, se défendit Ibrahim, qui n’en croyait pas ses oreilles.

– De plus, poursuivit le lieutenant, - vous pouvez disposer, agent Robatel - de plus, donc, vous avez usurpé l’identité de monsieur Balesteros. Vous êtes donc soumis à l’ordonnance sur le désengorgement des tribunaux. On vous renvoie chez vous de suite. Bon voyage !

L’officier de gendarmerie prit congé, laissant Ibrahim complètement désemparé. Deux agents plus jeunes entrèrent, se saisirent de lui et l’entraînèrent sans particulièrement ménager son handicap, d’ailleurs factice, quoique bien imité, d’après les formations continues qu’ils suivaient assidûment, et uniquement destiné à susciter une hypothétique pitié et des égards usurpés.

Ils installèrent le mendiant roumain dans un autre hélicoptère et décollèrent.

Deux bureaux plus loin, l’agente Mauron finalisait son rapport. Sur son bureau, une photo d’elle en compagnie des Nécro Spirituals pour toute décoration. Joey Carbonara, le chanteur tendait sa langue vers l’oreille de Mireille Mauron, alors aspirante, alors que Mike Beergrinder, le batteur, proférait quelque chose d’obscène au moyen d’un doigt. Le concert datait de quelques années, maintenant, mais sa rencontre avec les musiciens avait été un grand moment dans sa vie.

Elle sentit qu’elle n’était pas seule.

– Tu veux ma photo, ou bien ?

Lentement, elle fit pivoter son siège. Un homme grand et épais, en costume chic et gourmette, la fixait de son regard de boxeur. Il détourna le regard et s’en fut déambuler dans le corridor.

Elle n’aimait pas ça. Premièrement, qu’un homme l’observe en tapinois la mettait hors d’elle, mais qu’en plus il s’agisse d’un ponte, en l’occurrence du conseiller d’État Sferic, ajoutait à sa colère...

Elle se leva et décida de sortir. Elle avait à faire, ça la calmerait. En avançant dans la direction opposée au Yougo, elle sentit son regard sur sa nuque et frissonna.

Il se déplaçait vite. Et tout vibrait autour de lui. Il vibrait aussi. L’adrénaline et l’âge. Service impeccable. Le sac lui laissait suffisamment d’air pour ne pas éprouver de malaise, mais la situation le déboussolait. Tout de même. Transgresser. Mais ses réflexions n’atteignaient pas le stade du doute. Elles n’en avaient pas le temps. L’autre option était la mort. Elle coupait court, comme lorsqu’on pose le bourg sur le nell. Tout compte fait, ça faisait bien longtemps qu’il ne s’était pas senti aussi bien.

Mais ça secouait pas mal, tout de même. Le moteur s’arrêta brusquement. Il sentit des mains puissantes le saisir comme un sac d’oignons et le transporter avec l’aisance d’un paysan.

Il se fit poser dans un autre véhicule qui démarra, plus en douceur. Gérald Saillet sourit. Il avait affaire à de vrais professionnels. Le Yougo ne décolérerait pas.

La force centrifuge lui indiquait des courbes serrées, mais bientôt, la voiture accéléra dans une longue ligne droite. On quitte la campagne, se dit-il. Le plus dur est fait.

Jusqu’à la fin, ou presque, il avait été persuadé qu’il allait accomplir son devoir, comme tous les autres. Et puis, une nuit, il s’était réveillé en sueur. Un cauchemar. Il se rappelait un plafond blanc éclairé par des néons. Il était nu, couché sur une table dure et froide. Dans son champ de vision était apparu un homme au visage caché par un masque chirurgical.

– Bonjour.

L’homme ne semblait pas l’avoir remarqué. Il avait pris une sorte de scie en forme de rapporteur avec deux poignées en bois. Il l’appliqua sur la poitrine de Monsieur Saillet.

– Je m’appelle Gérald Saillet.

Mais le médecin l’ignorait. Il pressa fortement sur les poignées de sorte que la lame s’était enfoncée dans son sternum. Du sang giclait partout, mais le médecin paraissait ne pas s’en apercevoir.

– Je crois que vous m’avez ouvert la poitrine, Docteur.

Puis, lentement, il se rendit compte qu’on était en train de l’autopsier vivant.

– Je proteste avec la dernière énergie.

C’est lorsqu’on lui écarta la cage thoracique que le Vieux Saillet se réveilla avec la peur de mourir. Une peur qui n’allait plus le quitter. Jusqu’à la cérémonie, il ne put trouver le sommeil. Il occupait ses nuits à trouver un moyen de contacter ceux-là même qu’il avait pourchassés pendant des années, sans succès. Pour se retrouver dans un sac d’oignons.

On l’installa sur un banc dur. Malgré l’épaisseur du sac, il comprit que la luminosité avait considérablement baissé. L’air était glacial et sentait le renfermé. Gérald Saillet n’avait pas la moindre idée du lieu où il se trouvait.

En fin de compte, c’était plutôt grisant. Que pouvait-il risquer de pire que la mort ?

On décéléra. En douceur. Il ne sentit presque pas le moment où l’engin se mit à l’arrêt. On le redressa. Des mains s’activaient. Bientôt, on lui retira son sac. Avant qu’il ne puisse reprendre sa respiration, on lui passait un bandeau autour des yeux. Il eut à peine le temps de réaliser ce qu’il avait entrevu. Une rame de métro miniature.

« Monsieur Sferic, bonjour », dit le lieutenant Saillet en se levant.

– Asseyez-vous.

Il s’assit.

– Comment elle s’appelle, votre collègue, là ?

– Écoutez, je n’y comprends rien. Je... Comment ?

Reto Sferic rayonnait. Il aimait prendre ses interlocuteurs à contre-pied.

De temps en temps, il pratiquait aussi le coup dans l’entrejambe, mais dans le cas présent, ce n’était pas nécessaire. Les flics étaient ses plus fidèles électeurs.

– Comment elle s’appelle, cette agente ? Son doigt indiquait le bureau de droite.

– Ben, Mauron. Mireille Mauron. Pourquoi ?

Le regard que lui renvoya le Yougo était un message clair. Ce n’est pas vous qui posez les questions. Son sourire éclata, carnassier.

– Comment va votre père, cher ami ?

Ami était subitement devenu synonyme de vermine ou de paillasson.

– Écoutez, je n’y comprends rien. Je suis aussi choqué que vous.

– Ne vous avisez pas de vous prendre pour mon psychanalyste, lieutenant.

Saillet approfondit un peu plus son siège.

– Que faites-vous ici, Saillet ?

Il fallut un temps de réflexion au policier avant de répondre. La question avait-elle un sens général ou particulier ?

– Eh bien, aujourd’hui, je supervise les expulsions et les incarcérations, et contrôle les rapports de mes subordonnés. Je vérifie aussi les protocoles d’exécutions.

– D’exécutions. Voilà. Vous faites du bon boulot, Saillet. Pourquoi n’êtes-vous pas à Peissy ?

– Eh bien, cette affaire concerne le service des crimes contre la patrie. Ils sont sur place, ils enquêtent. La cérémonie était terminée, il fallait bien que je retourne à mon devoir.

La réponse du lieutenant était pleine de bon sens, ce qui déstabilisa un instant le politicien.

– Vous avez d’excellents états de service, Saillet. Vous êtes respecté par vos pairs, et craint par la population. C’est très, très bon.

Olivier Saillet attendait la suite. La pommade avait souvent pour but d’atténuer la douleur. De celui qui frappe.

– Votre père était un de mes plus fidèles alliés. Je n’ai pas pu assister à la cérémonie, et je vous prie de m’en excuser, mais présentement, j’estime être chanceux.

– Je suis désolé, Monsieur le Magistrat.

– TRAHISON !

– Oui, je sais bien... s’empressa d’ajouter le lieutenant.

– TRAHISON ! Voilà ce que votre père a commis !

Puis, plus calme, comme entre deux crises de paludisme.

– Ce qui me chagrine, mon ami, c’est que le discrédit que jette votre père sur nos institutions éclabousse ma personne. Il éclabousse aussi votre réputation.

– Mais je n’ai rien fait !

Sferic sourit intérieurement. La puérilité de l’argument du lieutenant était une preuve supplémentaire de sa domination.

– Oh, mais je le sais bien. Vous ne faites rien. Vous êtes ici, à superviser de la paperasse, déconnecté des priorités du peuple genevois ! Vous ne valez pas mieux que votre père, Olivier Saillet.

Reto Sferic s’était tourné vers la fenêtre blindée. Il distinguait, au travers, la forêt d’antennes qui protégeait la ville contre les menaces météorologiques.

– Vous pouvez vous rattraper, lieutenant. Vous le pouvez. Mais je me demande si vous le voulez.

Le lieutenant leva les yeux vers le politicien. C’est à peu près ce regard qu’ont les enfants à leur première communion, espérant que l’hostie n’a pas un goût de hareng saur.

– Je le veux, Monsieur Sferic.

« Les passagers pour le vol RO128 à destination d’Arad sont priés de se présenter à la porte 17. » Certaines choses ne changeraient jamais.

– Allez, avance, 3458.

– Vous savez, j’ai un nom. Ibrahim Balesteros. Est-ce que je vous appelle agent euh... (il louchait sur l’uniforme) 12786, moi ?

– Ta gueule, le Roumain !

– Je ne suis pas roumain.

Toujours menotté, Ibrahim Balesteros comptait les néons du plafond qui le séparaient de l’étranger. Ce fut sa cheville qui trouva la solution. Elle céda. Dans sa chute, il entraîna un agent avec lui. L’autre, promptement, dégaina.

– Ne bouge pas !

Il existe des locutions auxquelles il est impossible de désobéir. Hue fait avancer tous les chevaux du monde. Ibrahim comme l’agent demeurèrent immobiles.

– Pas toi. Tu peux te lever. Toi, 3458, reste où tu es !

– Ben, c’est pas que je peux faire autrement...

– SILENCE !

Quelque chose céda, en Ibrahim. La grande digue de la bienséance ne résista pas au tumulte de la colère et de la frustration. D’une secousse de l’épaule, il se trouva accroupi, puis debout, tourna la tête vers le bruyant agent et vociféra à son tour.

Le doigt de l’agent, par instinct, se crispa. Deux électrodes émergèrent du canon et se plantèrent dans le buste d’Ibrahim Balesteros. Tout devint noir.

Sa première impression fut qu’il se trouvait dans un sanatorium. La moyenne d’âge de la foule devait se situer autour des quatre-vingts ans, au moins. Bon nombre en chaise roulante, d’autres en béquilles ou déambulateurs. Quelques-uns s’étaient assoupis. La liberté avait des rides et sentait le formol.

Soudain, une voix éraillée s’exclama :

– Putain, c’est Gérald Saillet !

Un attroupement claudiqua vers lui. On aurait dit un de ces vieux films muets dont l’image tressautait à en donner la nausée. Sauf que ce n’était pas vraiment muet. L’avancée était ponctuée de gémissements, craquements d’articulations et souffles rauques. La foule d’aînés se ruait si lentement vers lui que Gérald Saillet esquissa un sourire timide. Il était surpris d’avoir droit à un comité d’accueil aussi enthousiaste. Il écarta les bras, prêt à recevoir l’accolade. C’est alors qu’une canne s’abattit sur sa tête.

Reto Sferic allait mieux. D’avoir accablé le lieutenant Saillet l’avait défoulé.

– À mon cabinet, Hector.

– Bien, Monsieur.

La limousine électrique avançait silencieusement. Sferic appuya sa nuque épaisse contre le dossier de cuir. Les choses sérieuses allaient bientôt commencer.

Il ferma les yeux et se frotta les paupières du pouce et de l’index. Il avait toujours été lucide. Lucide et vigilant. Voici les clés de la durée en politique. Il visualisait clairement chaque dossier. Il s’était renseigné sur chaque interlocuteur. Il y en aurait des tas, ces prochaines semaines. Puis, il se rendit compte qu’il aurait préféré barboter dans son jacuzzi.

Il secoua la tête. Ce n’était pas le moment. Et puis, il avait déjà pris son bain un peu plus tôt. Ce n’était pas nécessaire. Décidément, il n’était pas dans son état normal.

Comment elle s’appelait, la fliquette, déjà ? Mauron ?

Il ferma à nouveau les yeux.

Le dernier album des Pneumothorax était dans les bacs depuis le matin, et l’appointée Mauron, loin de se douter qu’elle éveillait en un homme important des sentiments merveilleux, trépignait d’impatience. Elle passait en boucle leur dernier single, Wish I was dead, dans son émetteur interactif, et elle jugeait qu’ils avaient retrouvé l’inspiration qui avait fait d’eux le fer de lance de la mouvance Fuck Metal de la dernière décennie. Il fallait qu’elle l’achète aujourd’hui, et ce même si elle devait se taper des sandwichs au pâté tout le reste du mois. Elle avait toute leur discographie à la maison en édition limitée. Le Special Fuck Package de l’album Born to Fuck contenait même deux préservatifs au parfum d’éther ; ça allait prendre de la valeur, avec le temps, sans aucun doute. Mais elle savait qu’elle ne le vendrait jamais. Elle était fan, point à la ligne.

Pour l’heure, elle devait se rendre à l’économat du Jardin botanique de Genève, aux abords des friches laissées par les organisations internationales. Depuis son petit hélicoptère électrique, elle pouvait constater à quel point cette zone de la Région du Genevois était sinistrée. L’ancien Palais des Nations, où siégeaient à une époque une nuée de diplomates, n’était plus qu’une immense ruine, entourée d’une sorte de jungle que personne n’entretenait. Le Jardin botanique le jouxtant, un certain nombre de plantes exotiques avait été disséminées çà et là, créant un écosystème particulier recelant bien des dangers. Personne ne s’aventurait plus par ici.