Les Petits Mémoires de Paris - Ligaran - ebook

Les Petits Mémoires de Paris ebook

Ligaran

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Opis

Extrait : "Vers la fin de l'année 1905 je reçus un coffre, cadenassé, ficelé, cacheté comme l'aurait été une valise diplomatique. Ce coffre était accompagné de la lettre suivante ; j'en extrais les parties essentielles : Donc c'est fini, je rends les armes ! Quand tu recevras cette lettre je serai..."À PROPOS DES ÉDITIONS Ligaran : Les éditions Ligaran proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : • Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. • Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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Note de l’auteur

Si tous les suiveurs de femmes pouvaient écrire leurs mémoires ou, seulement, laisser des notes concises de leurs souvenirs et de leurs observations, ils seraient les collaborateurs précieux d’un historiographe de la vie de Paris.

Quelle est la passion qui exige une marche plus longue, plus livrée au hasard, que celle qui vous mène aux endroits les plus imprévus et dans les lieux les plus ignorés ?

Que vous soyez bibliophile, amateur d’estampes ou collectionneur de timbres ; que les vieilles faïences, les médailles ou les miniatures vous sollicitent, vous n’irez jamais que dans les mêmes boutiques et dans les mêmes salles de vente où vous aurez chance de trouver les objets que vous recherchez.

Là, c’est l’objet, c’est-à-dire la femme, qui dirige vos pas. Vous partez, la canne sous le bras, pour aller à Saint-Mandé et un jupon vous mène aux Batignolles. Avec les incidents aussi nombreux que variés, semés sur des routes qu’on ne connaît pas, il est facile de déduire ce qu’on peut en tirer d’observations.

Mais les suiveurs de femmes ont bien d’autres soucis que d’écrire leurs mémoires et de noter leurs impressions.

Il nous faut donc savoir gré à celui à qui nous empruntons ces pages, d’avoir tiré de sa passion autre chose que ce qui l’intéressait particulièrement, et il ne faut pas s’étonner s’il savait moins suivre une idée qu’une femme, puisqu’un pied bien chaussé ou un chignon en l’air suffisait à le détourner de sa route et des projets tracés d’avance.

Ceci expliquera toutes les contradictions, tous les écarts de pensée et tout le manque de direction que le lecteur trouvera dans ce simple aperçu de la vie de notre héros.

IMon ami Béjarol

Un coffret mystérieux et une lettre de faire part – Gloria victis. – Le Clocher du village. – La femme d’un perruquier. – Les rigueurs de la pénitence. – Les alexandrins d’un agent voyer. – Après la pluie le beau temps. – Les lauriers d’un paysagiste. – Une distinction méritée.

Vers la fin de l’année 1905 je reçus un coffre, cadenassé, ficelé, cacheté comme l’aurait été une valise diplomatique. Ce coffre était accompagné de la lettre suivante ; j’en extrais les parties essentielles :

… Donc c’est fini, je rends les armes ! Quand tu recevras cette lettre, je serai… mort. C’est-à-dire que je serai terré dans mon village livré à la tyrannie de quelque vieille femme hargneuse et aux exigences d’une existence départementale et casanière. La goutte a eu raison de moi et m’a effondré entre les bras d’un vieux fauteuil… Alors, j’ai tout lâché sans prévenir personne, et me voilà désirant la fin, dans cette vieille maison que m’a laissée un oncle.

« J’ai lutté tant que j’ai pu ! Péniblement, j’arrivais encore à me traîner à quelque terrasse de café d’où je regardais passer les femmes. Mais le remède était pire que le mal ; je ne pouvais plus suivre que des yeux ces femmes que je suivais autrefois pendant des heures. J’ai donc préféré partir et ne plus les voir du tout.

Je me suis installé ici, loin de tout ce qui me les rappelle, croyant pouvoir vivre de tous les souvenirs qui me viennent d’elles. J’ai remué mes papiers, mes lettres, et toutes les feuilles éparses où j’ai noté tout ce que j’ai vu. J’aurais voulu faire de tout cela un livre qui eut été plus profond que bien des romans psychologiques, que bien des mémoires et que bien des ouvrages de philosophie. Plus vieux, on peut remâcher sa vie, être une sorte de ruminant de ses sensations et vivre de ses souvenirs. Mais, quand on a encore l’âge de les chercher encore, ces sensations, les souvenirs ne sont que des brûlures… Je t’envoie donc tout mon bazar. Tu en feras ce que tu voudras… même le livre que je voulais faire, si ça te fait plaisir…

Sacrifie-moi deux ou trois jours pour venir les passer ici, entre mon fauteuil, mes béquilles et mes bouteilles de drogues. Quelle sacrée misère ! Et dire que ma vigne me donne du vin meilleur que jamais, que le gibier foisonne cette année, que de ma terrasse, je vois prendre par centaines des écrevisses dans la rivière… et que mon perruquier a une femme… Une femme, mon cher, comme je n’en ai peut-être jamais vue !…

Si je vais au purgatoire, j’aurai eu l’enfer sur terre…

Ton ami,

BÉJAROL. »

Peu de temps après avoir reçu cette lettre, je pris le train pour aller voir mon ami. Quatre heures de chemin de fer et deux heures de diligence me menèrent à sa porte.

Nous étions en automne, il faisait encore chaud, je le trouvai dans son jardin, étendu dans un fauteuil de jonc.

« Tu vois, me dit-il, j’en suis là. » Et, me montrant sa jambe, il eut le geste d’un grand capitaine devant ses légions défaites.

– Tout de même, je vais mieux, ajouta-t-il. – Je commence même à descendre jusqu’au village, appuyé sur ma canne. – J’y vais quand je peux ; j’ai trouvé, là, quelques braves garçons avec lesquels je passe volontiers une heure. – Il y a même un agent voyer, qui, je t’assure : pour un homme qui n’est pas du métier, fait des vers qui ne sont pas mal. Je me remets un peu à manger des choses que j’aimais et je reprends mon moka. – Enfin, ça irait ; mais c’est cette tranquillité de mon esprit qui ne revient pas ! S’il n’y avait pas là, la femme du perruquier je ne serai pas loin d’un apaisement complet. Mais, la sacrée bougresse ! – Tu la verras, du reste. – Elle a un œil à incendier des briques ! Enfin, conclua-t-il… et il esquissa un geste lointain, résigné, qu’il enveloppa d’un soupir attristé.

La petite maison de mon ami était une merveille. Située sur une sorte de promontoire, en haut d’une colline, la route y atteignait pour redescendre ensuite au village, en un kilomètre. – Une vieille grille Louis XVI formait l’entrée de la maison que précédait une terrasse encombrée de caisses vertes et de pots, où étaient des fleurs. Le bout de cette terrasse, du côté opposé à la route, surplombait toute une vallée au bas de laquelle coulait une rivière.

Derrière le rideau d’une futaie, au milieu de vieux têtards rabougris qui montaient la garde sur ses bords, colorés des tons de safran et de cuivre des arrière-saisons, on apercevait les silhouettes du clocher et du château de Chinon.

C’était le plus joli fond de décor qu’on puisse rêver ! Cette maison aux briques roses était couverte de glycines, de chèvrefeuilles, de rosiers grimpants, qui montaient autour lavant de leurs tons passés le contour des fenêtres, dégringolant du haut en bas, comme des coulées d’aquarelle.

Puis, à terre, c’était toute une variété de feuilles s’étalant en larges plaques vertes, sur lesquelles dormaient les gourdes aux formes ventrues de coloquintes vernissées comme des poteries de Provence, éclairant le petit coin de jardin de leurs tons de chrome et de soufre.

La maison n’avait que quelques pièces, dont une, de laquelle mon ami ne bougeait guère et qui ouvrait une large baie sur le coteau qui dominait les lacets et la montée de la route.

Tout ce qu’un siècle peut amasser de choses dans un endroit où on a vécu était là : vieux cadres, rayons de livres, assiettes accrochées au mur, horloge au battement cadencé et monotone, vieux fauteuils… vieilles armoires…

Ces trois jours passèrent comme une heure…

Je partis, disant à Béjarol : « J’envie ta goutte. Pour finir dans un coin pareil je donnerais gros, je t’assure !… » et nous nous quittâmes.

 

Quelque temps après : je reçus une lettre ; « Je vais mieux que jamais et j’ai vécu à Paris comme un nigaud. J’aurais dû commencer cette vie-là dix ans plus tôt…

… Dis donc, tu connais du monde, il faut absolument, mais absolument, tu m’entends bien, que tu fasses avoir les palmes à mon perruquier. – C’est un brave garçon auquel j’ai quelques obligations. Il vient de faire une vue du pays avec les cheveux de la défunte femme du notaire, qui vaut, je t’assure, un paysage de l’école moderne, et ça… n’a pas de prétention comme tout ce qui, en art, a une valeur. – Tous ceux qui ont le ruban couleur d’aubergine n’en ont pas fait autant… Décroche-moi ça, pour ce brave garçon. – Je sais ce que c’est qu’un ministère, ça se donne à la douzaine et à n’importe qui : je compte donc absolument sur toi… »

IIL’inventaire

L’ouverture d’un Coffret. – Lettres et Billets. – Photographies et Autographes. – Un paquet ficelé. – La Jarretière mauve. – Un Menu bien compris. – Un Commissaire-Priseur embarrassé

Ce voyage m’avait laissé l’impression que rien maintenant ne pouvait troubler la quiétude d’un esprit qui venait de se former aux joies provinciales. Autorisé à fourrager dans les mystères que recélait le fameux coffret, à en extraire toutes les sensations dont ces feuilles de papier avaient été les confidentes, j’eus vite fait de rompre les cachets, de débrider les ficelles, de faire sauter le couvercle de cette boîte d’où devaient s’échapper vingt ans de la vie de mon ami.

Je procédai à cette besogne religieusement. Je me mis à lire les lettres, à déchiffrer les mots griffonnés sur des cartes de visite, sur des bouts de papier, sur des marges de journaux. Je passai en revue les portraits, les objets divers ; paires de gants, mouchoirs de dentelles, fleurs fanées, souvenirs de toutes sortes dont la variété était déconcertante. Puis, je lus le paquet de feuilles du volume en préparation : aperçus philosophiques, pages de mémoires, impressions notées au hasard, petits riens évocateurs de souvenirs. Et toutes les choses posaient devant moi cet énigmatique problème : Béjarol a-t-il aimé une fois, souvent ou pas du tout.

Aussi bien ne ferai-je pas de philosophie sur la valeur de son bagage. Je n’en noterai que la documentation curieuse et le piquant des observations. Je fouillerai dans tout ce qu’il a laissé pour ne prendre de ce traité de l’amour que la fleur de ce voyage autour de tant de femmes. Maintenant, à travers toutes ces images différentes, n’était-ce pas la même femme qu’il aimait ?