Le mouroir aux alouettes - Virginie Lauby - ebook

Le mouroir aux alouettes ebook

Virginie Lauby

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Opis

Quand Paulo, septuagénaire, seul et sans enfant, doit se résoudre à prendre pension « Aux Alouettes », il sait qu’il n’en sortira que les pieds devant. Pourtant la vie s’écoule tranquillement, bercée par les illusions sentimentales de la jeune Marie, les anciennes batailles syndicales de Frédéric, les souvenirs de scène d’Hortensia et les lectures partagées avec Isabella. Mais, l’arrivée d’une nouvelle directrice, Louisa Visconti, bouleverse la vie des pensionnaires. Rapidement la situation se dégrade, et les « Alouettes » deviennent vite un enfer. EXTRAITJe m'assois sur le bord du lit. Ma valise est posée à côté de moi. Je n'ai pas envie de l'ouvrir. Tant qu'elle reste fermée, je ne suis pas ici.La porte s'est refermée sur la directrice. C'est toujours la directrice qui reçoit le jour de l'entrée. Je ne suis pas sûr de la revoir. De toute façon, elle ne me plaît pas. Elle a des manières mielleuses. Elle me rappelle la Maryse Bertier, responsable des ressources humaines. Secrétaire du patron en réalité. Encore un café, Monsieur le Directeur ? Pour Martin, je mets quoi pour le licenciement, faute grave, faute lourde ? Une petite pipe, Monsieur le Directeur ? Toujours prête à rendre service cette brave Maryse. Je n'ai pas compté le nombre de fois où je l'ai croisée, affairée, décoiffée.CE QU'EN PENSE LA CRITIQUEA recommander pour les adeptes de textes de qualité ! Et même si vous n'êtes pas un fondu des maisons de retraite, vous risquez bien de voir ces institutions sous un autre éclairage après la lecture de ces pages ! - Jean-François ThieryÀ PROPOS DE L'AUTEURAyant grandi au milieu des livres, Virginie Lauby a commencé à écrire dès le plus jeune âge. Aujourd’hui, elle partage ses activités entre sa famille, son travail de conseillère à Pôle-Emploi, les lectures et l’écriture. Auteur de trois romans (Le mouroir aux alouettes, Hantise – Editions Ex Aequo et Nannig – Editions Chloé des Lys), elle décrit des univers très éloignés de sa propre existence.

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Table des matières

Résumé3

Le mouroir aux Alouettes4

Le mouroir aux Alouettes

Résumé

 Quand Paulo, septuagénaire, seul et sans enfant, doit se résoudre à prendre pension « Aux Alouettes », il sait qu’il n’en sortira que les pieds devant. Pourtant la vie s’écoule tranquillement, bercée par les illusions sentimentales de la jeune Marie, les anciennes batailles syndicales de Frédéric, les souvenirs de scène d’Hortensia et les lectures partagées avec Isabella. Mais, l’arrivée d’une nouvelle directrice, Louisa Visconti, bouleverse la vie des pensionnaires. Rapidement la situation se dégrade, et les « Alouettes » deviennent vite un enfer. 

Le mouroir aux Alouettes

Roman policier

Collection Rouge

Je m'assois sur le bord du lit. Ma valise est posée à côté de moi. Je n'ai pas envie de l'ouvrir. Tant qu'elle reste fermée, je ne suis pas ici.

La porte s'est refermée sur la directrice. C'est toujours la directrice qui reçoit le jour de l'entrée. Je ne suis pas sûr de la revoir. De toute façon, elle ne me plaît pas. Elle a des manières mielleuses. Elle me rappelle la Maryse Bertier, responsable des ressources humaines. Secrétaire du patron en réalité. Encore un café, Monsieur le Directeur ? Pour Martin, je mets quoi pour le licenciement, faute grave, faute lourde ? Une petite pipe, Monsieur le Directeur ? Toujours prête à rendre service cette brave Maryse. Je n'ai pas compté le nombre de fois où je l'ai croisée, affairée, décoiffée.

Je ne verrai plus Maryse. Je ne verrai plus personne.

Les murs de ma chambre sont beiges. Tristes. Si la nourriture est du même acabit, je mourrai d'inanition avant d'avoir entamé ma pension.

Je reste assis sans bouger pendant une heure. Je ne m'y ferai pas. Non. C'était une erreur de venir ici. Mais, avais-je le choix ?

La commode de bois blanc est bien assez grande pour y loger l'ensemble de ma garde-robe. Toute une vie réduite à quelques décimètres carrés.

De mon appartement, j'ai tout laissé. Je suis neuf. Ça me fait sourire. Neuf.

Je tourne la page. Définitivement. J'aspire à la paix.

On frappe un coup sec à la porte. Je n'ai pas le temps de répondre qu'une jeune femme entre.

— Bonjour, je suis Vanessa. Je viens vous aider à vous installer.

— Je n'ai besoin de personne. Je peux parfaitement défaire ma valise seul. Dites-moi, à quelle heure est le repas ?

— Comme vous voulez ! Vous devez descendre dans la salle commune à dix-huit heures. Vous avez une sonnette d'appel à côté de votre lit en cas de besoin.

Je jette un coup d'œil en direction de la tête du lit fait au carré. Je n'ai pas envie de répondre. Elle ne me plaît pas non plus celle-là. Trop jeune. Elle y connaît quelque chose à la vie ?

Elle ferme la porte, doucement. Elle n'a pas perdu son sourire niais.

Dix-huit heures. Comme les poules.

Je m'en veux d'être en colère contre cette fille. Après tout, elle n'y est pour rien. Personne n'y est pour rien. C'est la vie. C'est tout.

Mes mains sont posées à plat sur mes genoux. Je ne parviens plus à garder longtemps la pose, mes doigts se rétractent malgré moi, comme mus par une volonté propre. Cela fait quelques années que je ne lutte plus. Maladie Dupuytren. Mes veines battent doucement sous ma peau brunie. Au fil des années, elles sont devenues plus grosses, plus saillantes, et leurs pulsations égrainent les jours au rythme de mon cœur de plus en plus fatigué. Insidieusement, goutte après goutte, jour après jour, sans bruit, la vieillesse m’a enveloppé de son linceul.

Il y a des choses que je ne peux plus faire comme avant. Je m'en suis rendu compte sans m'en inquiéter au début. On croit que ce n'est pas pour nous. Qu'on a encore le temps. Et puis un jour, on s'essouffle. Et, c’est trop tard. Pourtant, là, à l’intérieur, j’ai toujours trente ans, je suis toujours le même, avec les mêmes envies, les mêmes rêves, les mêmes illusions.

Je soulève doucement ma main où fleurissent des fleurs de cimetière, ces taches sombres dites de vieillesse. Je ne tremble pas. Je garde la pose trois ou quatre minutes. J’aime vérifier de temps en temps. Pas de Parkinson. Il ne me manquerait plus que ça !

Je me décide, enfin, à soulever les fermoirs en acier du couvercle de ma valise. Trois pantalons en velours côtelés marron, quatre chemises à carreaux, une dizaine de caleçons, autant de paires de chaussettes, deux pyjamas en coton, une trousse de toilette usée aux coutures, et, en dessous, mes cartes d'adhérent. Cinquante-six en tout.

Les tiroirs de la commode coulissent sans bruit. IKEA. Je hausse les épaules. Je range avec précaution mes nippes. Certaines ont encore leurs étiquettes. Vingt-neuf euros. Ça fait combien en francs déjà ?

Il est quatre heures. Dans un angle de la chambre trône un téléviseur. La télécommande est posée sur l'accoudoir du fauteuil, coincé entre le lit et la fenêtre. Des rideaux blancs masquent la vue sur le jardin tondu ras.

Je n'aime pas la pelouse. Je préfère les herbes folles. Les jardins anglais dans les sentiers desquels on se perd sous les alcôves des buissons en fleurs. J'aime la lourde odeur des rosiers sous le soleil d'août, le bourdonnement des hyménoptères autour des frésias.

Je déteste les golfs.

La pelouse du jardin est aussi rase qu'un green. Green ! En ce vingt-sept juillet, c'est yellow qu'il faut dire.

Je n'aime pas le jaune.

Ici, tout est jaune pisseux. Ça pue.

Je vais ouvrir la fenêtre. Un voile de chaleur m'enveloppe. Je ferme les yeux. C'est bon.

Il n'y a personne dans le parc. Pas un bruit. La sieste s’étire au soleil de l’été.

Il est cinq heures.

Dans la moiteur de la fin d'après-midi, des cliquetis m'arrivent par bouffées. L'idée du repas me revigore. Mon estomac m’encourage bruyamment. Finalement, six heures c'est bien.

Je me prépare pour descendre. Un coup de peigne, je défroisse du revers de ma main le devant de ma chemise. Et légèrement tremblant, je pousse sur la poignée de la porte de ma nouvelle vie.

Le couloir par lequel je suis arrivé est encore vide. Le linoléum gris absorbe le bruit de mes pas mieux qu’une moquette en laine. Je m’applique à lever les pieds. Je veux entendre le talon frapper le sol, sentir son battement régulier, comme un cœur vivant.

Derrière une porte, on tousse. Derrière la suivante, des bruits de voix, trop fortes, la télévision.

J’arrive à l’ascenseur. Porte large. Pas de musique d’ambiance.

Le hall d’entrée me happe à ma sortie. Ils n’ont pas bougé depuis mon arrivée. Ils sont toujours là. Alignés le long des murs, inertes. Les regards vides. Les Vieux.

Je prends de plein fouet cette vision abominable de la déchéance humaine. Je voudrais hurler. Ils me regardent sans me voir. Je suis le nouveau. Le prochain. Ils en ont vu passer d’autres. Tellement d’autres. Entrer et sortir. Depuis combien de temps gardent-ils ainsi la porte de ce sanctuaire ?

J’avance d’un pas ferme vers la grande salle du restaurant. Dans le fond, un angle est aménagé en salon. Là, encore, un poste de télévision. L’opium du peuple. La boîte aux souvenirs. Et, ils sont là aussi. Avachis dans leur fauteuil, trifouillant leurs sonotones, tremblotants. J’ai envie de faire demi-tour. Repartir chez moi. Mais, je n’ai plus de chez-moi.

Une table vide m’accueille. Je contemple avec désolation le décor dans lequel je me suis condamné. Au mur, une horloge aux énormes chiffres égraine ses minutes au rythme des déambulateurs. Si j’avais encore des larmes, j’en pleurerais.

Je reste assis, là, figé. En moins de trois heures, je suis devenu comme eux. J’attends. Je ne sais pas ce que j’attends. Rien sans doute. Qu’est-ce qui peut encore m’arriver ?

La soupe n’est pas mauvaise. Je suis resté seul à ma table. Tant mieux. Pas envie de faire la conversation à un grabataire sourd comme un pot.

J’avale ma crème au chocolat, et je monte me réfugier sans un regard pour cette humanité en déliquescence.

Je me couche aussitôt, espérant ne jamais me réveiller.

J’ai passé quarante-trois ans derrière une ligne. Quarante-trois ans à surveiller la couleur des biscuits, à régler les débits, à contrôler les cuissons. Et, cinquante-six ans à défendre les copains. Cinquante-six ans au syndicat.

Je suis entré à l’usine après la mort de maman. Elle est partie un matin d’avril rejoindre mon père que je n’ai presque pas connu. Me laissant seul. J’ai dû me débrouiller. Elle était bibliothécaire. Enfant, je passais mes journées assis sur la première marche à vivre des aventures extraordinaires avec mes héros favoris. Quand elle est morte, j’ai lu pendant trois jours, sans m’arrêter. J’oubliais tout. Le jour de l’enterrement, le père d’un copain m’a proposé d’entrer à l’usine où il était contremaître. Pourquoi pas, ça ou autre chose. Les premiers jours ont été difficiles. Je n’y connaissais rien et l’univers de la biscuiterie était aux antipodes du mien. Mais les gars étaient sympas avec moi et j’y retrouvais un peu de la famille qui me manquait.

Une dizaine de mois après mon arrivée, le patron a fichu dehors une fille qui venait de lui annoncer qu’elle était enceinte. Ce qu’il ignorait, c’est que le père était aussi un de ses ouvriers et mon meilleur pote. C’est à ce moment-là qu’on a créé une section syndicale. On l’a poursuivi aux prudhommes. Il a perdu. La fille n’est pas revenue travailler, mais le bébé a eu la plus belle chambre d’enfant du département. Quant à nous, nous avions acquis un statut d’intouchables, devenus délégués syndicaux.

Cinquante-six ans…

Et puis, maintenant, voilà. Je finis aux Alouettes, résidence pour nos aînés, comme c’est marqué sur la pub. Alouette, je te plumerai…

Je vivais depuis une dizaine d’années dans un petit appartement, à deux pas de l’usine. Ce n’était pas cher. Mais ce n’était pas à moi. Mon propriétaire est mort. Les héritiers ont vendu. Je n’avais pas assez d’argent pour acheter.

Affligeant.

Ma femme m’a quitté avant de me faire des enfants. Heureusement, il y avait le syndicat. Ma seule famille. Mais comme ailleurs, quand t’es plus dans le coup, on t’oublie. Lui aussi m’a oublié, remplacé par des plus jeunes, des moins usés. Des gamins. Ils m’ont expliqué, bien gentiment, que la lutte des classes était devenue virtuelle. Maintenant, le combat se fait sur internet à coup de buzz. J’ai compris que je devais me retirer. Pas de regret. Ni d’amertume. Les temps changent voilà tout. Pas moi.

Le silence de la nuit engloutit tout. Je n’ai que mes souvenirs pour me bercer. Les copains pendant les grèves, quand on faisait le piquet autour d’un brasero de palettes. C’était le bon temps, mais je ne le savais pas. Mais maintenant, les vieux copains sont tous morts ou en retraite au soleil. Autant quitter le coin. J’ai préféré venir ici. Loin de tout souvenir. Essayer d’oublier… Impossible.

Je m’endors sur les images dansantes des flammes de la ligne de fours.

Une porte qui claque me réveille en sursaut. J’ouvre mes yeux fatigués sur le plafond blafard. Je suis toujours là.

Je soulève ma carcasse. Ça coince aux articulations. Je vais me laver en traînant des pieds.

Je n’ai pas envie de descendre avec les Vieux. Je ne suis pas comme eux. Et pourtant, il faut me faire une raison, ils sont là jusqu’à la fin de mes jours.

Je n’ai pas faim. Sur ma table de nuit, traîne un livre que je n’ai plus envie d’ouvrir. 

Je n’ai plus envie de rien. Je suis vide.

Je m’assois dans le fauteuil. Confortable. Je n’en bougerai plus.

Je somnole quand la porte s’ouvre doucement, sans un grincement.

— Monsieur Lusignan ?

Aucune envie de lui répondre. J’ai les yeux fermés. Elle va voir que je dors, elle repartira.

— Monsieur Lusignan ? Voulez-vous déjeuner ?

Elle s’est approchée sans bruit. Je sens son odeur fleurie. Parfum de qualité. Elle pose délicatement sa main fraîche sur mon bras ridé. Elle est douce. Ses doigts sont légèrement humides.

— Monsieur Lusignan ?

Sa voix a pris une inflexion inquiète. J’ouvre les yeux brusquement. Elle a un mouvement de recul, imperceptible, mais bien là. Elle a dû me croire mort.

— Bonjour, Monsieur Lusignan. Je suis Marie. Je suis venue faire votre chambre. Vous n’êtes pas descendu prendre votre déjeuner, êtes-vous souffrant ?

Son visage a la grâce d’un ange. Elle me sourit, et je n’ai plus de voix. Châtain. Yeux émeraude. Elle a vingt ans, vingt-cinq au plus.

Je cligne des paupières. Sa blouse s’ajuste parfaitement à son corps de jeune fille.

— Monsieur Lusignan, allez-vous bien ?

— Arrêtez avec vos Monsieur par-ci, Monsieur par-là ! Appelez-moi Paulo, comme tout le monde...

J’ai parlé trop fort, trop vite. Elle recule, rentre son sourire entre ses lèvres roses.

Je n’ai jamais su parler aux femmes.

— Vous êtes combien ici ? Hier c’était une Vanessa, aujourd’hui une Marie, et demain, ce sera qui ?

La jeune fille fait le tour de mon lit et commence à remonter le drap. Indifférente.

— Demain, pour votre chambre ce sera moi. Je suis ici tous les jours de six heures à quinze heures, du lundi au jeudi. Vanessa ne fait pas les chambres. Elle s’occupe des pensionnaires.

— Et vous ? Vous ne vous occupez pas des pensionnaires ?

— Non, moi je m’occupe des chambres. D’habitude, il n’y a personne quand je viens, sauf si vous êtes malade, évidemment.

— Évidemment.

— C’est pour ça que j’étais étonnée de vous voir. Vous auriez dû être en bas, à la salle commune.

— Avec les autres...

— Oui.

Elle se tait. Je suis l’anomalie de sa journée.

— Je n’aime pas les autres.

Elle ne répond pas. Elle lisse du plat de sa main délicate le revers du drap blanc.

— Ça nous fait un point commun.

Elle plonge ses prunelles dans les miennes.

— Moi, non plus je n’aime pas les autres. C’est pour ça que je fais les chambres.

Elle me plaît cette petite.

— J’ai faim. Je descends. N’oubliez pas les toilettes, j’ai pissé à côté.

Elle me sourit. Je sais qu’elle m’aime bien aussi.

En bas, les autres vieux ont fini leur bouillie. Je m’assois à la même table qu’hier. Une femme me pose un bol de café et une corbeille de pain frais en me souhaitant une bonne journée. Je grogne sans la regarder.

J’avale en vitesse mon petit déjeuner. Je n’ai qu’une seule envie, retourner dans ma chambre et finir ma vie.

J’atteins l’ascenseur quand la directrice m’aperçoit. Trop tard, la porte s’ouvre. Une vieillarde centenaire tremblote sur son déambulateur. La directrice est sur moi. Je suis fichu.

— Monsieur Lusignan ! Permettez-moi de vous saluer. Avez-vous passé une bonne nuit ?

Je dois faire face.

— Excellente, Madame, excellente. Le calme y est parfait, je vous remercie.

— J’aimerais, si vous me le permettez, vous présenter à certains de nos pensionnaires dont la compagnie, je pense, pourrait vous distraire.

Mon Dieu, elle va me refourguer des vieilles badernes qui vont radoter toute la journée.

— Madame, je suis assez fatigué. Si cela était possible, je préférerais faire leur connaissance un peu plus tard.

La centenaire a enfin évacué l’ascenseur. J’avance déjà un pied sur le rail de fermeture des portes quand une main glacée me retient.

— Monsieur Lusignan, je sais combien il est parfois difficile de s’intégrer à une communauté...

— Alors là, je vous arrête tout de suite. J’ai fait en toute connaissance de cause le choix de venir m’installer ici. Et ce, bien que je n’aie pas d’obligation, comment dire... physique de venir dans votre établissement. Je jouis totalement de mes facultés mentales et je n’ai aucune pathologie m’obligeant à avoir recours à des aides quelconques. Alors je vous prie de m’épargner les obligations conventionnelles des copinages tardifs. Si j’ai envie de discuter, je suis assez grand pour choisir avec qui je dois le faire. Je ne suis pas ici pour participer à ... un speed dating !

Les portes coulissantes se referment sur moi, m’isolant de la directrice désemparée. Je regrette aussitôt mon emportement. Je crois que je suis devenu acariâtre. Je n’aime pas ce que je suis.

Un léger soubresaut m’indique que je suis arrivé à mon étage. J’appuie sur le bouton du rez-de-chaussée.

La directrice est penchée sur un vieux en fauteuil. Un filet de bave coule sur son menton. Son œil est vitreux. Elle lui parle doucement, lui tient la main.

J’hésite.

Elle redresse son long buste, se retourne, me voit, paraît surprise, esquisse un sourire. Elle délaisse le grabataire pour venir vers moi.

— Venez !

Sa voix n’est qu’un murmure. Je la suis dans son bureau. Elle referme sans bruit la porte derrière moi. Je suis fait comme un rat.

Le soleil lutine mes paupières comme une jeune mariée son nouvel époux. Impossible de repousser ses ardeurs, je dois me rendre. Avec regret, je m’arrache à mon sommeil. Il est huit heures au radio-réveil. Dans une dizaine de minutes, Marie passera me dire bonjour, comme chaque matin. Nous discuterons un peu. Et puis la journée pourra commencer.

Le parc est passé du jaune au rouge. La pelouse flamboie chaque jour un peu plus que la veille, se couvrant des oripeaux des érables. Les matins sont devenus frais.

J’aime m’éveiller dans la clarté du jour. Je ne ferme jamais mes fenêtres pour dormir. Ma grand-mère avait la même habitude. Elle m’avait raconté, je ne devais alors avoir que quatre, ou cinq ans, tout au plus, qu’il ne fallait jamais les fermer, car le soir de notre mort, notre âme ne pourrait pas s’échapper pour rejoindre le Bon Dieu et nous serions condamnés à hanter les maisons. C’était sa justification des fantômes. Je ne crois pas aux fantômes. Ni au Bon Dieu. Mais depuis ce jour-là, j’ai demandé à dormir mes fenêtres ouvertes.

Des pas furtifs et feutrés glissent dans le couloir, derrière ma porte close. Je m’étire comme un chat au soleil.

Un pinson vient s’égarer sur la rambarde de ma fenêtre, jette un coup d’œil rond à ma chambre, et repart d’un coup d’aile.

Ça fait trois mois que j’ai investi les Alouettes. Isabella qui ne m’avait pas fait une bonne impression à mon arrivée se révèle être une directrice hors pair. Attentive, disponible, elle marque plus d’intérêt pour ses pensionnaires que la plupart de leurs propres enfants.

Je me souviens, le lendemain de mon arrivée, encore aigri d’avoir dû partir de cet appartement, chassé comme un moins que rien... Elle n’a pas essayé de biaiser, me mettant devant la réalité, sans détour.

« Monsieur Lusignan », m’a-t-elle dit, assise du bout des fesses sur une chaise. Elle avait délaissé son fauteuil en cuir derrière son bureau directorial. Elle s’était mise à côté de moi. J’ai apprécié son geste. « Monsieur Lusignan, je sais qu’il est difficile pour vous d’accepter votre nouvelle situation. D’autant plus difficile que vous êtes plus jeune que la moyenne de nos pensionnaires. »

Elle marqua une pause, s’attendant, sans doute, à une remarque de ma part. Je me mordais l’intérieur de la bouche afin de me taire. Je ne voulais pas dire des choses irréparables. J’avais bien conscience que je n’avais pas le choix. Il était inutile qu’elle me le rappelât. Elle le fit néanmoins

— Vous n’avez aucun endroit où aller. Vous n’avez aucune famille qui pourrait vous accueillir, et les loyers dans la région sont d’un tel niveau qu’il est impensable que vous puissiez vous reloger décemment avec le montant de votre retraite. Je suppose qu’avant de prendre la décision de vous installer aux Alouettes, vous aviez envisagé déjà toutes les possibilités.

Vaincu, je ne pouvais qu’acquiescer.

— Maintenant, vous avez le choix. Soit vous acceptez votre situation, soit vous la refusez. Tous nos pensionnaires ne sont pas grabataires. La plupart jouissent même d’une grande indépendance...

— Je n’en doute pas. Mais je ne suis pas à ma place ici. Je ne suis pas comme eux...

— Voulez-vous dire par là que vous ne vous sentez pas assez vieux pour être en maison ?

Elle marqua une pause.

— Je vois... Monsieur Lusignan. Je vais vous paraître peut-être un peu brusque, mais je pense que vous avez du mal à accepter de vieillir. Les personnes âgées vous renvoient l’image de ce que vous refusez de devenir. Accepter de vieillir c’est aussi accepter de mourir. Je suis navrée de vous rappeler cette vérité, mais nul n’est éternel. Refuser de regarder cette vérité n’évitera pas votre mort.

Au bout d’un silence, j’ai fini par murmurer :

— Vous aviez raison, vous êtes brusque.

Elle m’a souri, complice.

— Je vais y réfléchir... Vous savez, je me suis battu toute ma vie, pour ma patrie à la dernière guerre comme soldat, pour mes camarades à l’usine comme délégué syndical. J’ai été de tous les combats ouvriers depuis les cinquante dernières années. Jamais, alors, je ne me suis demandé si j’allais vieillir, ou disparaître un jour. Jusqu’à hier cette idée ne m’avait pas effleuré. Et vous me la jetez à la figure comme une gifle. Mais vous avez certainement raison... Laissez-moi un peu de temps pour m’habituer à l’idée...

Elle me tendit la main pour signer la trêve.

— Merci, Madame... bredouillais-je en prenant maladroitement la main tendue

— Appelez-moi Isabella, Monsieur Lusignan.

Elle avait pressé ma paume entre ses doigts avant de me lâcher.

Aujourd'hui encore, je ne peux m'empêcher de frémir en y repensant.

En quittant son bureau, j’ai flâné dans la grande salle, méditant sur ce qu’elle venait de me dire. Je me suis échoué sur un banc du jardin. Et j’ai pleuré. Comme cela ne m’était pas arrivé depuis mon adolescence, depuis la disparition de maman. Le temps prochain de la retrouver était venu. Mais il n’était pas encore là… Je n’avais pas le droit d’abandonner. Il me fallait me ressaisir. J’ai serré les dents, enfin celles qui me restent, et j’ai essuyé ce moment de faiblesse d’un revers de la manche. J’avais encore des années à vivre, pas question de les laisser perdre à me morfondre pour quelque chose que je ne pouvais pas changer. J’étais ici jusqu’à ma mort.

Je me suis, depuis, résigné à mon sort et à la compagnie de quelques pensionnaires moins décatis. Et, je dois bien l'avouer, je ne m'en sens pas plus mal.

Marie pousse la porte de ma chambre dans un gratouillis d'ongle. Elle arbore son air radieux des lendemains de nuit d'amour.

— Bonjour, Monsieur Lusignan ! Alors comment vous portez-vous ce matin ?

— Très bien Marie, très bien. Vous avez le bonheur dans vos yeux, allez racontez moi tout !

Marie s'installe au pied de mon lit. Je me redresse, ramenant le revers du drap sur mon torse en un geste pudique. Elle s'empresse de me narrer sa soirée.

Marie est une romantique moderne. Elle recherche l'amour sur internet, s'inscrit à tous les sites de rencontre sérieux. Évidement, sérieux, parce que si ce n'est que pour un soir, cela ne l'intéresse pas. Comment sait-elle que le site a tout le sérieux nécessaire ? Mystère. Elle n'a jamais été capable de m'expliquer comment elle faisait le tri entre le bon grain et l'ivraie. Toujours est-il qu'elle passe la plupart de ses soirées à « tchater », comme elle dit. J'ai eu beau lui dire que pendant qu'elle était sur son ordinateur, l'homme de sa vie était peut-être en train de prendre un café au bar du coin de sa rue. Elle m'a fait aussitôt remarquer que d'une, il n'y avait pas de café au coin de sa rue, et que de deux, elle se sentait totalement incapable de sortir seule le soir sans but autre que de hanter les bars à la recherche de l'âme sœur. Cela lui serait bien trop dégradant. Je ne peux pas lui donner tort.

Des rencontres, elle en a fait, mais aucune n'a encore été « La » rencontre.

Elle me raconte tout. Je ne suis rien pour elle, ni elle, rien pour moi. Ce doit être plus facile de parler dans ces conditions. Je sais ses échecs et ses peines, ses éclats de rire et ses espoirs.

Je suis assez lucide pour savoir que ce qui me lie à elle n’est pas l’imbécile idée qu’elle aurait pu être la fille que je n’ai pas eue, mais plutôt qu’elle représente le seul avenir qu’il me reste. Avenir par procuration, mais avenir tout de même.

Certains se pâment devant « Plus Belle la Vie », moi j’écoute Marie et ses petits amis.

Et aujourd’hui, justement, Marie est heureuse. Elle a dîné avec Jean-Luc hier soir. Je me garde de la prévenir qu’avec un prénom pareil, elle risque d’être encore déçue.

— Il m’a offert une rose. Vous savez, à la pizzéria Milano, il y a toujours un fleuriste qui passe vers les desserts. Eh bien, croyez-moi, c’était la première fois qu’on pensait à m’acheter une fleur ! Vous ne trouvez pas ça romantique ?

— Je ne sais pas si c’est romantique, mais ce qui m’étonne c’est qu’aucun de tes prétendants précédents n’y ait songé...

— Ben oui, mais en fait, c’était la première fois que j’y allais avec un rencart. D’habitude c’est plutôt avec les copines.

— Évidemment, ceci explique cela... Et comment s’est terminée la soirée ?

— Magnifiquement ! Il m’a raccompagné chez moi. Je l’ai invité à prendre un verre. Il est monté. Et puis voilà...

— Et puis voilà quoi ? Vous avez consommé ou pas ?

— Oui.

— Pourquoi dés le premier soir ? Si vous faisiez attendre un peu...

— J’ai vingt-cinq ans, si j’attends et qu’il est nul j’aurai perdu mon temps pour rien. Vous ne vous rendez pas compte, mais chez nous les femmes, on a une horloge biologique qui tourne !

— Vous connaissez certainement très bien les femmes, mais moi, je connais les hommes. Et, je peux vous assurer que dès que nous avons eu ce que nous voulons, il n’y a aucune raison de s’attarder. Et hop, à la suivante !

— Ça, c’est valable avec les hommes que je pourrais rencontrer au bar qui n’est pas au coin de ma rue, mais, moi ceux que je rencontre, je les choisis ! Je parle avec eux de longs moments. Je les connais déjà. Alors, finalement ça revient au même !

— Nous verrons bien, petite fille, nous verrons bien...

— Pff, je ne vous raconterai plus rien si vous continuez à faire le méchant avec moi. Laissez-moi garder mes rêves, vieux grigou !

Nous éclatons de rire. Elle se lève dans un nuage de jasmin et sort de ma chambre en me souhaitant une bonne journée.

Je souris. Décidément, elle me plaît cette petite. Elle n’y connaît strictement rien aux hommes, a un cœur de midinette et finira certainement seule et aigrie, mais je l’aime bien.

Je repousse mon drap. Mes jambes maigres et flétries sont comme deux bouts de bois flotté échoués sur une plage de sable blanc. Soudain, j’ai honte. Honte de ce que je suis devenu. Et, ma colère revient en retour de flamme. Je n’arrive pas à détacher mes yeux d’une veine, une un peu plus grosse que les autres, qui s’enroule en serpentant le long de mon tibia. Elle pulse la vie qu’il me reste. Celle que je n’ai plus.

Je secoue la tête. Inutile de lutter, c’est comme ça. Ma vie est inutile.

Je me rappelle les grèves de novembre. J’étais encore jeune. Je venais d’être élu pour la première fois délégué syndical. Le patron voulait augmenter les cadences. Passer de vingt mille unités jour à trente mille. C’était impossible, sauf à installer une équipe de nuit. Il disait que c’était seulement pour un temps, parce que la commande était exceptionnelle. Après, tout devait revenir comme avant. Mais, la commande a été livrée et l’équipe de nuit est restée. Sans être plus payée que les autres. À cette époque, le patron faisait encore ce qu’il voulait. Et j’aime à penser que nos actions ont pu faire changer un peu le cours des choses. Nous avons fait grève pendant un mois. C’est long un mois quand t’as une femme et des mouflets. Et, même quand t’es tout seul. Mais, on a tenu. Parce qu’on savait que le vieux céderait.

J’avais organisé un piquet de grève à l’entrée de l’usine. À chaque instant du jour et de la nuit, on était une dizaine à se relayer. Personne ne pouvait entrer. On brûlait des palettes pour se tenir chaud en faisant griller des saucisses ou des brochettes que le frère d’un des nôtres, qui était boucher, nous apportait.

Je souris à ce souvenir lointain. J’avais le ventre plus souvent vide que plein, des gerçures à chaque doigt, mais nous étions tous unis, certains de gagner parce qu’ensemble.

Une crampe en dessous du genou me ramène à ma réalité.

Je me lève avec difficulté. Le poids des souvenirs sans doute. J’évite de me regarder dans la glace en passant dans la salle de bain. L’eau de la douche rebondit en cascade sur mes chairs amollies. Je mets un temps fou à me laver maintenant. La peau, trop large pour moi, fait des replis partout. J’envie les hommes mariés de mon âge dont les mains des épouses lissent les rides. Est-ce pour cela que beaucoup paraissaient plus jeunes ?

Je m'habille avec des gestes lents. Mais rien ne me presse. Je n'ai plus d'horaire à respecter. Plus de pointeuse à enclencher. Plus de petit chef à me surveiller.

Mon pantalon monte trop haut sur mon ventre. Pourquoi les ceintures remontent-elles, comme ça, au-dessus de notre estomac ? Cela m’a toujours étonné, à partir d’un certain âge, les pantalons semblent s’allonger, venant se nicher sous les aisselles, obligeant le port de bretelles. Les stylistes ne se sont-ils jamais rendu compte que cela était ridicule ? C’est l’apanage de la vieillesse que les dames aient les cheveux bleus et les messieurs des salopettes de clown.

Je respire à fond. Une quinte de toux me fait monter les larmes aux yeux. Je reste une minute, accroché au rebord du lavabo, gelée tremblotante, à reprendre mon souffle.

Enfin, j’achève de me préparer pour descendre dans la salle commune. J’appellerais ça, la « salle polyvalente » plutôt. Outre pour les repas, la vaste pièce sert également de salle de jeu, de télévision, de concert (eh oui on ne nous épargne même pas ça), de sport (pour ceux qui en sont encore capables), de loisirs créatifs (traduction tricot et broderie), et autres raffinements pour faire passer le temps à ceux qui en ont trop.

Dans le couloir, madame Rose traîne son ennui et ses pantoufles en chuchotant des injures à faire rougir une pute. Je ne sais rien de madame Rose, à part qu’elle dégazonne depuis un bon bout de temps, si bien que ses enfants -plus fatigués qu’elle — l’ont punie en l’oubliant aux Alouettes. Elle ne regarde personne, reste en elle-même. Je la frôle involontairement en passant. Elle me donne un petit coup sec du bout de sa canne. Même pas mal.