La trilogie de Sutherland - Rachel Zufferey - ebook

La trilogie de Sutherland ebook

Rachel Zufferey

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Opis

Une fresque historique passionnante réunie en un seul ouvrage !Kirsty Dunbar, jeune fille de 17 ans élevée dans la haute société écossaise du XVIe siècle, mène une existence digne de son rang dans les terres du Sutherland. Sa vie va pourtant basculer le jour où elle rencontre Hamish Ross, un fier Highlander en mission pour son clan.L’attirance entre les deux jeunes gens, issus de milieux différents, aura de lourdes conséquences. À la cour, au service de Marie Stuart, Kirsty découvre que le monde de la noblesse, où se mêlent intrigues, complots et trahisons, n’est pas aussi parfait qu’on l’imagine. Au cœur d’une Écosse prise dans la tourmente politique, elle devra alors choisir entre son destin d’héritière et son désir de liberté...Retrouvez La Pupille de Sutherland, suivi de Le Fils du Highlander et de L'héritière de la pupille.EXTRAIT DE LA PUPILLE DE SUTHERLANDLe vent faisait voler mes longs cheveux bruns tandis que je poussais ma jument au galop. J’aimais la vitesse. Il y avait quelque chose de grisant à sentir l’air fouetter mon visage, à laisser mon manteau flotter derrière moi. J’avais ainsi le sentiment d’être libre.Je talonnai ma monture une fois de plus. La beauté de la plaine, avec sa verdure majestueuse, son bord de mer, ses falaises et ses collines ne m’émerveillaient plus guère. Grandir au milieu d’un tel paysage était une chance, mais me faisait aussi parfois oublier sa beauté.Au loin, une voix m’interpella et je consentis à ralentir mon allure.Je fus rejointe par mon amie Tara, fille d’une domestique de mon oncle.CE QU'EN PENSE LA CRITIQUEAvec la force épique des meilleurs séries télévisées (du style « Vikings »), le récit nous happe et les péripéties de Kirtsy et Hamish envahissent notre imaginaire. Les six cent quarante pages se dévorent d’une traite et l’on regrette presque que ces personnages doivent nous quitter. -Marie-Sophie Péclard, L'AgendaÀ mi-chemin entre le roman historique et la saga familiale, un récit qui commence comme un roman d’amour et qui va rapidement dévoiler un souffle épique digne d’ « Autant en emporte le vent » de Margaret Michell, car l’écriture, vive et alerte, met en scène, sur un fond historique passionnant, des personnages plus vrais que nature. -Jean-Marc Ertel, Le NouvellisteÀ PROPOS DE L'AUTEURRachel Zufferey est née en 1986 à Genève. D’origine valaisanne, elle a grandi dans le canton de Neuchâtel après avoir quitté sa ville natale en 1991 avec sa famille. Enfant, elle s’inventait des histoires qu’elle faisait vivre par ses jeux en incitant, à leur insu, les adultes à y prendre part, jusqu’à cette année de 1999, où comme punition scolaire, Rachel doit rendre « quatre pages A4 d’exposé ». Son amour pour l’écriture était né, ce qui lui fit enchaîner les punitions...Passionnée par l’histoire de l’Écosse et la Renaissance, dont ses histoires sont largement inspirées, elle passera plusieurs mois dans ce pays où elle s’enrichira de la culture celte et des mythes et légendes qui parcourent les plaines sauvages des Highlands.

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RACHEL ZUFFEREY

LA PUPILLE DE SUTHERLAND

À mes « 3 Best »,

Nathalie, Noémie et Yasmine,

qui m’ont largement inspirée,

et à qui je dédie cette part de rêve.

CHAPITRE I

Le vent faisait voler mes longs cheveux bruns tandis que je poussais ma jument au galop. J’aimais la vitesse. Il y avait quelque chose de grisant à sentir l’air fouetter mon visage, à laisser mon manteau flotter derrière moi. J’avais ainsi le sentiment d’être libre.

Je talonnai ma monture une fois de plus. La beauté de la plaine, avec sa verdure majestueuse, son bord de mer, ses falaises et ses collines ne m’émerveillaient plus guère. Grandir au milieu d’un tel paysage était une chance, mais me faisait aussi parfois oublier sa beauté.

Au loin, une voix m’interpella et je consentis à ralentir mon allure.

Je fus rejointe par mon amie Tara, fille d’une domestique de mon oncle.

– Où comptez-vous filer ainsi ? me demanda-t-elle, inquiète.

– Je n’en ai aucune idée.

– Vous devez être de retour au château à l’heure dite, ce soir.

– Je le sais bien.

Mon oncle, John Gordon, le onzième comte de Sutherland, avait prévu une grande réception en ce 29 juillet 1565, à l’occasion du mariage de notre reine, Marie Stuart, et lord Henri Darnley. Pour ma part, je trouvais tout cela ridicule. Bien sûr, j’étais heureuse que notre reine se marie enfin, mais pas au point de le célébrer autrement qu’en présence des époux… Cependant, la moindre occasion était bonne pour organiser une réception digne de ce nom.

– Je vous le demande, rentrons maintenant, avant que la nuit ne tombe, me supplia Tara.

Je fis arrêter ma monture et me tournai vers mon amie. Tara était très belle avec ses longs cheveux roux, ses yeux bruns rieurs et ses petites taches de rousseur. Elle faisait tourner la tête de beaucoup d’hommes et s’en amusait. Tara aimait particulièrement les réceptions organisées pour le clan ; cela lui permettait de charmer à sa guise Alexander Gordon, mon cousin et l’héritier du comte.

Un bruissement de feuilles et le craquement d’une branche me sortirent de mes réflexions. Je regardai autour de moi. Rien ne bougeait. Si cela avait été un animal, le bruit n’aurait pas subitement cessé.

– Kirsty, allons-y.

– Attendez !

Me voyant ainsi concentrée, Tara se mit en alerte. Ces plaines étaient habituellement désertes, les routes étant un peu plus au sud, et il n’y avait que très peu d’étrangers au clan qui osaient s’y aventurer. Les seuls visiteurs étaient donc les animaux.

Le bruissement se fit à nouveau entendre, faisant sursauter mon amie qui, cette fois, l’avait perçu.

– Qui êtes-vous et montrez-vous ! m’écriai-je alors, légèrement inquiète. Montrez le respect envers deux dames de qualité !

Nouveau bruissement et, d’un buisson sur notre droite, sortit un homme de grande taille, très musclé, aux cheveux roux qui lui tombaient en légères boucles sur les épaules et à la barbe rousse bien garnie. Ce furent ses yeux d’un bleu clair et brillant qui attirèrent plus particulièrement mon attention. Leur expression était dure et bienveillante à la fois. L’homme portait les couleurs du clan Ross, qui avait son fief bien plus au sud. Sur son visage, qui démontrait une grande force de caractère, s’affichait un sourire moqueur qui ne me plut guère.

– Des dames de qualité ? ironisa-t-il. Je ne vois pas d’alliance à vos doigts, milady.

Je relevai fièrement la tête, insultée par le ton mesquin qu’il avait utilisé.

– Et que fait un homme de Ross sur les terres du Sutherland ? demandai-je avec insolence.

Je sentis Tara se crisper à mes côtés.

– Un homme ? Avez-vous des problèmes de vue, milady ?

Je fronçai les sourcils et Tara sursauta brusquement. Je tournai légèrement la tête. Derrière nous se tenaient deux fiers hommes portant également les couleurs du clan Ross, de même stature que le premier, mais légèrement moins musclés. L’un était d’ailleurs plus petit que les deux autres. Ses cheveux étaient d’un brun clair et ses yeux noisette semblaient bienveillants. Il ne portait pas la barbe, tout comme son compagnon qui avait de longs cheveux lisses aussi noirs que la nuit, de la même longueur environ que l’homme roux, et ses yeux étaient d’un sombre inquiétant.

Je reportai mon attention sur l’homme roux, qui n’avait pas bougé.

– Il n’est guère poli de surprendre les femmes, dis-je.

– Vous surprendre n’était pas dans nos intentions, milady. Que vous le croyiez ou non, nous ne sommes pas sur ces terres en ennemis.

– Que venez-vous y faire dans ce cas ?

– Ces affaires ne regardent que nous, milady !

Je restai silencieuse et en profitai pour le détailler. Il avait bien passé vingt ans et ressemblait à un fort Highlander ayant déjà connu maints combats. Je devinais ses muscles bien marqués sous sa chemise et je baissai les yeux sur ses jambes solides. Mon regard s’attarda ensuite sur ses mains puissantes, posées sur ses hanches.

– Me trouvez-vous à votre goût, milady ? fit l’homme en remarquant mon inspection.

Je me ressaisis et relevai à nouveau fièrement la tête, le toisant d’un regard froid.

– Si vous êtes réellement sur ces terres en amis, donnez-nous vos noms, que vous puissiez voyager en paix.

– Je n’ai jamais dit que nous étions là en amis. J’ai dit que nous n’étions pas des ennemis.

– Cela fait-il une différence ?

– Une grande différence, milady.

Je vis du coin de l’œil Tara se raidir encore plus à côté de moi, et j’entendis les pas des deux hommes derrière nous qui se rapprochaient. Malgré moi, une légère appréhension m’enserra l’estomac. Que pour-raient faire deux jeunes femmes du clan Sutherland face à trois Highlanders du clan Ross ?

– Dites-moi vos noms, répétai-je avec un peu moins d’assurance.

– Pourquoi ? Pour envoyer votre clan contre le mien et réclamer une vengeance qui n’a pas lieu d’être ?

Il fallait croire qu’il avait lu dans mes pensées.

– N’avez-vous donc pas l’intention de nous faire du mal ? demanda Tara d’une voix dont elle parvint étonnamment à maîtriser le tremblement.

L’homme roux tourna ses beaux yeux vers mon amie, la détailla rapidement, puis lui adressa un sourire qui se voulait rassurant.

– Non, miss, répondit-il, ayant sans doute remarqué les origines modestes de mon amie. Nous sommes des Highlanders en mission, et non des brigands.

Mais Tara ne se détendit pas pour autant.

– Alors, pourquoi ne pas donner vos noms ? dis-je sur un ton que je voulais agressif.

À nouveau, l’homme tourna la tête vers moi, son sourire moqueur réapparut. Il s’avança lentement et saisit la bride de ma jument qui eut aussitôt un mouvement de recul. Il lui caressa doucement les naseaux pour la calmer.

– Donnez-moi votre nom, milady, et peut-être vous donnerai-je le mien, dit-il en plongeant ses yeux dans les miens.

Je sentis les battements de mon cœur s’accélérer, sans que j’en comprenne réellement la cause. Mon estomac se noua étrangement. Je me surpris soudain à m’imaginer enlacée dans ses bras si forts, comme j’avais tant de fois vu mon oncle tenir ma tante. Je dus faire un grand effort pour reprendre contenance et, une fois assurée que ma voix ne tremblerait pas, je répondis :

– Voici Tara Munro, ma dame de compagnie.

Je marquai une pause. J’étais déstabilisée par l’intensité de ce regard bleu plongé dans le mien et je cherchais à m’y soustraire, sans pour autant arriver à m’y résoudre.

– Je suis Kirsty Dunbar, fille de Sir Patrick.

– Et que fait une héritière des Dunbar sur les terres de Sutherland ? demanda l’homme.

– Je suis sous la tutelle du comte, qui est également mon oncle.

– Étiez-vous à ce point insupportable que vos parents se soient séparés de vous ?

– Qui êtes-vous pour vous permettre une telle insulte ? répliquai-je avec arrogance. Je ne pense pas avoir fait quoi que ce soit qui la mérite.

– Loin de moi l’idée de vous insulter, milady, se défendit-il. Il s’agissait d’une plaisanterie, dans l’intention de vous détendre. Mais il semblerait que l’effet recherché ait échoué.

Ses deux autres compagnons vinrent finalement le rejoindre, restant néanmoins plusieurs pas derrière lui. Les trois Highlanders ne nous quittaient pas des yeux et leurs regards me mettaient très mal à l’aise, surtout celui du colosse aux cheveux noirs. Tara s’agitait de plus en plus, et pour combler le tout, le jour commençait à décliner.

– Je me nomme Hamish, dit enfin l’homme roux. Je suis l’aîné de Craig Ross, un cousin du chef du clan. Et voici mon frère, Iagan.

Le plus petit et le plus clair des deux hommes inclina légèrement la tête, en guise de salutation.

– Et voici mon fidèle ami, Irving.

Ce dernier ne fit aucun mouvement, mais son regard noir se posa sur moi. J’eus la désagréable impression qu’il me détaillait attentivement. Je me sentis plus mal à l’aise encore, si cela eût été possible, et je reposai les yeux sur le fameux Hamish Ross. Il n’avait, physiquement tout au moins, rien d’un lord, à la différence des hommes du château que je côtoyais habituellement. Il n’avait rien de la douceur, de la grâce et de la noblesse de mon oncle ou de mon cousin. Mais, de par son regard et sa stature, il imposait le même respect et la même crainte, si ce n’était plus, car il avait l’allure d’un guerrier et semblait en avoir la force de caractère.

Tara, toujours inquiète à l’approche de la nuit, tourna son visage vers moi et me dit d’une voix parfaitement contenue :

– Kirsty, il nous faut rentrer. Nous allons être en retard et nous avons encore du chemin jusqu’à Dunrobin. Je ne voudrais pas que vous ayez des ennuis.

Hamish Ross lâcha la bride de ma jument, détacha son regard du mien et leva les yeux vers le ciel.

– Avez-vous besoin d’une escorte ? demanda-t-il.

– Nous prenez-vous pour de faibles femmes ? ironisai-je, indignée qu’il ait posé la question et non pas directement proposé de nous raccompagner.

– Vous ? Certainement pas, milady ! se moqua-t-il. Vous semblez aussi maléfique qu’une Bean Sith.

Il se détourna et se rapprocha de ses compagnons, me laissant bouleversée par ses dernières paroles. Une Bean Sith est une mauvaise fée, au cri mortel, à laquelle nombre d’Écossais croient. Les Bean Sith sont redoutées, car leur approche annonce mort et désolation. Était-ce vraiment ainsi que ce rustre me voyait ? Comme une créature sans scrupule, capable de causer les pires tourments ?

– Kirsty ! insista Tara.

Les trois hommes se tournèrent à nouveau vers nous. Les yeux bleus de Ross pétillaient toujours et il me lança :

– Rentrez chez vous, milady ! Si vraiment vous êtes en admiration devant moi, votre messager saura où me trouver !

Les deux autres se mirent à rire et je sentis mes joues s’empourprer d’embarras et de colère.

– Il y a peu de risque que je vous écrive, répliquai-je. Mon éducation et mon rang ne me le permettent pas.

– Votre éducation et votre rang peut-être, mais en ce qui concerne votre tempérament et votre cœur, c’est une autre affaire.

Irritée d’avoir été aussi vite et justement analysée, je fis faire demi-tour à mon cheval et le laissai filer au galop, sans jeter un regard en arrière.

*

*   *

Hamish Ross regarda la pupille de Sutherland s’éloigner sur sa fière jument. Il l’avait sentie se troubler à plusieurs reprises, ce qui l’amusait beaucoup. Mais la demoiselle était fière et arrogante, pour rien au monde elle ne se serait abaissée à le reconnaître. Et pourtant elle était honnête, c’était certain, ne craignant pas de parler franchement, au péril de sa vie d’ailleurs. Une conversation pareille avec un autre se serait probablement très mal passée pour les deux pucelles.

– C’est risqué de les laisser partir seules, tu ne crois pas ? lança Irving. Elles n’atteindront pas Dunrobin avant la nuit et les routes sont dangereuses, surtout pour une jeune lady.

– Je leur laisse un peu de distance, répondit Hamish. Puis nous les suivrons de loin.

– Je vais récupérer les chevaux, annonça Iagan.

Et le jeune homme disparut dans les fourrés.

– Qu’as-tu pensé de ces demoiselles ? demanda Hamish à son ami.

– Pour la pupille, l’appellation Bean Sith lui va à la perfection. Pour une femme de cette qualité, elle a une sacrée répartie ! Son oncle doit avoir du mal à la dompter.

Hamish sourit.

– Ce n’est pas pour rien que ses parents s’en sont débarrassés, murmura-t-il.

– Tu y vas peut-être un peu fort. Ils ont sans doute voulu lui donner une meilleure éducation. D’après ce que je sais, Sir Patrick n’est pas héritier des Dunbar.

– Et la dame de compagnie ?

– Je la sens dangereuse.

Étonné, Hamish se tourna vers son ami.

– Plus dangereuse qu’une Bean Sith ? demanda-il avec son sourire moqueur.

– Tu n’as pas remarqué son jeu ?

– J’étais concentré sur la pupille.

– Elle a joué à la vierge affolée à peine étions-nous sortis des fourrés, mais au ton qu’elle a utilisé pour parler à la pupille, elle n’avait rien d’impressionné. Elle semblait même très sûre d’elle. La Bean Sith semble honnête, mais par contre la dame de compagnie me semble être une belle hypocrite.

– Une fille de domestique, confirma Hamish. Ces femmes sont encore plus ambitieuses que les ladies.

Iagan revint avec les chevaux. Les trois hommes se mirent en selle, puis les lancèrent au galop à la suite des deux jeunes femmes. Iagan fermait la marche, tandis qu’Irving et Hamish chevauchaient côte à côte devant lui.

– Il me semble que cette jeune pupille a attiré ton attention, lança soudain Irving.

Hamish se mit à rire.

– Elle n’est pas une Bean Sith pour rien. Cette fille a quelque chose d’ensorcelant.

– Donc, tu espères qu’elle t’enverra un messager.

– Je sais qu’elle le fera. Ce genre de femmes est attiré par l’aventure et le risque. Cette Bean Sith ne sait pas cacher ses émotions, et je suis un expert en la matière.

– Mais c’est la pupille de Sutherland ! intervint Iagan, qui n’avait pas perdu un mot de la conversation. C’est une pucelle de haute qualité ! La courtiser pourrait te faire condamner à mort par son oncle !

Un nuage de poussière apparut bien plus loin devant eux. Hamish fit ralentir sa monture et ses deux compagnons l’imitèrent. Ils ne devaient pas être vus des deux jeunes femmes, car leurs intentions pouvaient être mal interprétées. Il ne fallait pas risquer un nouveau conflit de clan.

– Je ne compte pas la courtiser, répondit Hamish à son frère. Cette fille doit avoir à peine plus de quinze ans. C’est encore une gamine qui connaît ses premiers émois. L’éconduire en douceur ne fera que la préparer à la dure loi des fiançailles, si elle n’est pas déjà fiancée…

– Et être éconduite par un Highlander est bien plus satisfaisant que de l’être par un foutu lord ! répliqua Irving. Les femmes s’ennuient avec ces hommes bien nés, qui ne pensent qu’à leur gloire et satisfaction personnelle.

– Les femmes sont donc plus heureuses auprès de nous ? s’étonna Iagan.

– Petit frère ! s’écria Hamish. Une femme tremble quand son époux part combattre ou s’en va à la chasse, mais quand il rentre sain et sauf, elle le chérit d’autant plus. Ça apporte du piment dans sa vie quotidienne ! Un lord ne peut pas rivaliser avec ça.

Hamish poussa à nouveau sa monture au galop, craignant de s’être laissé un peu trop distancer.

– Mais les femmes ne recherchent-elles pas argent et réputation en épousant un homme ? demanda Iagan.

– Les ambitieuses, pas les amoureuses, répondit Irving. Fais-toi aimer d’une femme, riche ou pauvre, et ton rang ne lui posera aucun problème.

Le jeune Iagan parut satisfait de cette réponse. Hamish sourit intérieurement. Son frère n’avait que dix-neuf ans, et, couvé beaucoup trop longtemps par leur mère, il avait à peine connaissance du monde. Depuis la mort de celle-ci, Hamish l’avait pris sous son aile et avait entrepris de lui enseigner ce qu’il ignorait. Malheureusement les femmes en faisaient partie. Cependant, Hamish et Irving avaient une assez bonne connaissance et influence dans ce domaine.

Après une longue et silencieuse chevauchée, alors que la nuit était tombée, les trois hommes aperçurent les tours du sublime château de Dunrobin. Hamish fit stopper sa monture et observa un moment l’endroit. Dunrobin était réputé pour être majestueux et très bien tenu. C’était cependant la première fois qu’il en découvrait une partie de l’architecture, et il ne pouvait qu’agréer à la rumeur.

– Elles sont arrivées, déclara Irving.

Hamish acquiesça d’un signe de tête.

– Alors il est temps de terminer ce pourquoi nous sommes là, dit-il.

Puis il fit tourner sa monture et la lança au galop sur la route qu’ils venaient de prendre.

CHAPITRE II

Malgré mon envie grandissante de revoir Hamish Ross, Tara avait réussi à me convaincre d’attendre quelques jours. Mon amie m’avait assurée de son soutien quoi que je décide, mais elle n’approuvait pas ma décision. Elle craignait pour ma sécurité et mon honneur, et passait son temps à attirer mon attention sur des sujets qui me semblaient de moindre importance. De plus, il me fallait ruser avec mon cousin Alexander et ses amis, qui m’avaient à l’œil depuis quelque temps. Je soupçonnais Tara, que je savais désireuse de plaire à mon cousin par tous les moyens possibles, de lui avoir touché un mot de notre rencontre dans les plaines et de mon désir de retrouver ce Highlander. Il fallait dire que depuis toute petite, j’étais fascinée par ces robustes guerriers qui ne craignaient pas la mort et qui ne connaissaient que l’honneur de leur clan. Les légendes qui circulaient sur eux accompagnaient chacun de mes rêves, et avaient certainement influencé mon désir de liberté.

Heureusement, mon cousin quitta le domaine pour une longue période, ce qui me permit de me soustraire plus facilement aux regards de ses amis et d’envoyer enfin mon messager. Je n’avais pas donné d’informations à celui-ci. Je lui avais juste transmis une lettre avec l’ordre de la remettre en mains propres à un Highlander nommé Hamish Ross, et que celui-ci parcourait les terres de Sutherland. Depuis, je demeurais dans l’attente d’une réponse. Ross serait certainement satisfait d’avoir la confirmation de ce qu’il avait affirmé devant moi, mais, à la différence de Tara, je l’estimais honnête et loyal, l’image parfaite du Highlander que je me faisais. Je ne craignais pas qu’il me déshonore ou me fasse du mal ; j’étais sur mes terres et de noble lignée ; il ne pouvait rien contre moi sans en subir les conséquences, et il le savait.

Après deux semaines de patience forcée où je tâchais de maîtriser mon anxiété entre les leçons de savoir-vivre de ma tante, mes cours de latin et de français et les heures passées à l’église, mon messager revint enfin à Dunrobin. Il me remit une lettre et je m’empressai de regagner ma chambre pour la lire.

Embo, août 1565

Bean Sith,

Tu en as mis du temps. Comme quoi, l’éducation est parfois bien ancrée dans les veines et fait douter même les fées les plus redoutables. Mais je suis ravi de constater que j’avais tout simplement raison.

Je serai à Golspie dans quelques jours. Si tu tiens vraiment à en apprendre plus sur la vie d’un Highlander, comme tu le prétends, tiens-toi prête à me rejoindre le 20 de ce mois.

Ne joue pas à la vierge offusquée à la lecture de cette lettre, je n’ai pas l’habitude de montrer grand respect et humilité devant une Bean Sith. Si la mort doit me prendre, elle me prendra selon mes principes et mes convictions !

Aiguise ton cri, Bean Sith, il te sera sûrement utile…

H.R.

De rage, je chiffonnai le papier et le lançai à travers la pièce. Comment ce malotru osait-il me parler sur ce ton ? Et me menacer qui plus est ! Pour qui se prenait-il pour me manquer de respect ?

Des coups retentirent contre ma porte et Tara pénétra dans la chambre à pas lents, sans même attendre ma réponse.

– J’ai offert à manger au messager, me dit-elle. Vous l’avez quitté tellement vite que vous en avez oublié vos devoirs envers lui.

– Je vous en remercie, Tara.

– Qu’a-t-il répondu ?

Je traversai la pièce, ramassai la lettre chiffonnée et la lui tendit d’un geste encore tremblant de colère.

– Lisez !

Elle prit la lettre et la déplia. Au fur et à mesure de sa lecture, son visage se décomposait et elle devenait de plus en plus pâle.

– Vous ne devez pas y aller ! s’écria-t-elle en laissant tomber le papier. Il vous fera du tort. Vous ne devez pas y aller !

Je gardai le silence. J’avais grande envie de le retrouver, mais son manque de civilité et son agressivité m’imposaient la prudence. Sa référence à la fée maléfique me blessait vraiment. Jamais personne ne m’avait jugée aussi durement. Au contraire, malgré mon caractère quelque peu vif, les gens disaient habituellement de moi que j’étais de compagnie agréable avec de nombreuses qualités. Je ne voyais pas pourquoi lui me voyait si sévèrement sans même me connaître. Je n’étais pas une Bean Sith, je n’annonçais pas la mort des gens en hurlant et je ne répandais pas la désolation sur mon passage.

– Kirsty, vous devez renoncer !

Je secouai négativement la tête.

– J’irai, dis-je. Il a déjà une mauvaise opinion de moi, et si je ne m’y présente pas, cela ne fera qu’empirer. Je veux lui prouver ce que je vaux.

– Vous n’avez rien à lui prouver ! s’énerva Tara. Un homme qui vous traite ainsi ne mérite nullement votre attention, surtout s’il est d’un rang inférieur au vôtre !

– J’irai. Si vous voulez m’accompagner, ce sera un grand plaisir pour moi. Autrement, je vous serais reconnaissante de ne pas informer mon oncle, ma tante ou mon cousin, ni qui que ce soit d’ailleurs, de mon escapade.

Tara resta silencieuse un moment. Je me doutais qu’un combat intérieur était en train de se livrer en elle. Par amitié, elle voulait certainement m’accompagner, mais elle redoutait une nouvelle confrontation avec les trois hommes. Pour ma part, je me sentais plus apte à les affronter avec Tara à mes côtés.

– Je viendrai, finit-elle par répondre. Mais s’il arrive quoi que ce soit, je préviendrai votre oncle !

Je souris, soulagée qu’elle ait accepté. Je devais donc trouver une excuse à avancer à mes tuteurs pour obtenir leur autorisation de sortie.

*

*   *

– Tu crois vraiment qu’elle viendra ? demanda Irving, en faisant les cent pas.

Hamish acquiesça d’un signe de tête, sans rien ajouter. Il observait le lointain, guettant le moindre signe annonciateur de l’approche de cavaliers. La Bean Sith n’était pas sotte, elle ne viendrait pas seule.

– Après avoir reçu une lettre comme celle que tu lui as envoyée, mon frère, je n’oserais pas me montrer.

– Détrompe-toi, Iagan, répondit Hamish. Une Bean Sith insultée vient toujours réclamer vengeance.

– Tu veux vraiment mourir ? demanda très sérieusement Iagan.

Irving éclata d’un grand rire et Hamish ne put retenir un sourire amusé sur ses lèvres.

– Petit frère, la pupille n’est pas une vraie Bean Sith ! dit-il en tâchant de ne pas imiter son ami et se moquer de son cadet. Ces créatures n’ont pas pareille beauté, elles sont au contraire repoussantes. Et si vraiment ces fées sont si belles, alors leurs yeux malveillants nous préviendraient de leur nature. Or, la pupille a les deux plus belles perles brunes qu’il m’ait été donné de contempler !

– Il n’y a aucun doute, mon ami, dit Irving entre deux éclats de rire, elle t’a ensorcelé. Elle est vraiment maléfique !

Ne se retenant plus, Hamish céda au rire. Le jeune Iagan les observait, ne semblant plus rien comprendre de la situation.

Les deux hommes mirent long à se calmer alors qu’Iagan attendait patiemment.

Hamish se tourna finalement vers lui et lui dit d’une voix encore joyeuse :

– Ne fais pas cette tête, mon frère, et ne crains rien ! La pupille n’est pas une Bean Sith et encore moins une sorcière ! Elle a seulement le caractère et la hargne de la fée.

Le pauvre Iagan ne semblait pas rassuré pour autant.

– Plaisanteries mises à part, intervint Irving, les négociations avec le comte de Sutherland vont bientôt commencer… éconduire sa pupille risque de nous créer des problèmes.

Hamish reprit son observation.

– Je ne pense pas la pupille dépourvue d’intelligence, au contraire. Elle ne risquera pas la colère de son oncle.

– Je l’espère pour toi, parce que si le comte ne te fait pas tuer, c’est notre chef qui le fera pour avoir fait échouer les négociations.

– Il n’y aura pas d’échec, affirma Hamish.

Irving ne semblait pas convaincu.

– À part ça, que pensez-vous de la décision de la reine ? demanda soudain Iagan, désireux de changer de sujet.

– Quelle décision ? demanda Irving.

– Celle d’avoir retiré à Moray ses terres et ses titres.

– Une folie, dit Hamish. Elle ignore de quoi Moray est capable, et qui le soutient.

– On parle d’Argyll et Châtellerault.

– Il n’y a pas qu’eux, intervint Irving. Moray est un bâtard royal, il mise sur tous les tableaux ! Et il a su se trouver des alliés fidèles et discrets.

– La reine va s’en mordre les doigts, acquiesça Hamish. D’autant que Darnley commence aussi à créer des problèmes.

– Que va devenir l’Écosse ? soupira Iagan.

– L’Écosse survivra ! affirma Hamish. Comme elle a toujours survécu. N’oublie pas comment fonctionne ce pays, mon frère ! Les clans font la loi, la reine ne gère que nos chefs...

– Mais si nos chefs se rebellent ?

– Il y aura une guerre de plus.

– En espérant que l’Angleterre ne s’en mêle pas, dit Irving.

– On dit que Moray s’est réfugié à Lochleven, ajouta Iagan.

– Des rumeurs, grommela Hamish.

Un sourire satisfait s’afficha sur son visage d’ordinaire si sérieux. De la poussière s’élevait au loin. La Bean Sith approchait. Il avait eu raison depuis le début. Décidément, cette jeune femme était bien trop prévisible.

– Messieurs, cessons de parler des affaires du pays ! lança-t-il. Nous allons avoir de la visite.

Irving s’avança vers son ami et regarda au loin, dans la même direction qu’Hamish.

– Aucun doute, ce doit être la pupille.

Hamish acquiesça.

– Je peux compter sur vous, dit-il en se tournant vers ses compagnons. Vous vous chargez de sa dame de compagnie, je me charge de la Bean Sith.

– Évite de trop la mettre en rogne, dit Irving avec un sourire amusé. Tu nous seras plus utile vivant que mort.

– Je ne te promets rien, répondit Hamish en lui adressant un clin d’œil complice.

*

*   *

Plus je m’approchais des trois hommes, fièrement debout près d’un amas de rochers, plus mon estomac se nouait. À mes côtés, Tara semblait étonnamment sûre d’elle.

Je fis ralentir ma jument et l’arrêtai juste devant Hamish Ross, qui me détailla des pieds à la tête. Je jetai à peine un regard aux deux autres ; j’étais totalement concentrée sur Ross. Celui-ci s’avança alors et attrapa la bride de ma jument.

– Bonjour, Bean Sith, le voyage a été agréable ?

Agacée de ce surnom, je descendis de cheval sans même attendre que l’un des hommes ne vienne m’aider. Je me tins alors droite, tout aussi fièrement que lui, et répliquai :

– Bien plus agréable que l’accueil, monseigneur.

Le sourire moqueur qui m’horripilait tant réapparut sur le visage de Ross et je me demandai alors pourquoi l’envie de le revoir m’avait saisie.

Ross adressa un signe de tête à Tara en guise de salutation. Celle-ci n’y répondit pas. Elle semblait guetter le moindre de ses mouvements, cherchant probablement le faux pas. Elle n’était pas descendue de cheval et ses longs cheveux roux volaient dans le vent frais de cette fin de matinée.

Hamish Ross emmena mon cheval pour l’attacher à un arbre, près du sien et de ceux de ses compagnons. L’homme aux cheveux noirs, Irving, s’approcha de Tara.

– As-tu l’intention de descendre de ta monture, jeune fille ? demanda-t-il avec un large sourire provocateur.

Un air faussement offusqué se dessina sur le visage de Tara. Pas impressionné pour autant, l’homme s’empara de la bride de son cheval et la guida un peu plus loin dans la plaine.

Ross me saisit soudain le bras et m’entraîna à sa suite, m’éloignant ainsi de l’amas de rochers et de son frère. Reprenant mes esprits, je me dégageai.

– Un problème, Bean Sith ?

– Pourriez-vous cesser de m’appeler ainsi ? dis-je en tâchant de maîtriser ma colère.

– Pourquoi ? Tu n’aimes pas ce que tu es ?

– Je ne suis pas une Bean Sith !

– Pour le moment, je n’en ai aucune preuve.

Il continua de s’éloigner. Je jetai un coup d’œil derrière moi. Tara, toujours aussi raide sur son cheval, n’ouvrait pas la bouche et avait les yeux résolument tournés vers moi. Tenant alors mon jupon dans une main, je m’élançai derrière Ross, sans pour autant y mettre trop de précipitation.

Après quelques mètres, Ross s’arrêta et se retourna en me faisant signe de m’asseoir.

– Cela sera plus confortable pour discuter, précisa-t-il.

– Sur l’herbe ? Sans couverture ?

Son sourire moqueur se fit plus large.

– As-tu peur de te salir, Bean Sith ?

Je me contentai de le foudroyer du regard et, sans que j’aie pu l’imaginer, Ross détacha son plaid, qui était pourtant si bien arrangé sur sa chemise et son kilt, et le posa à terre.

– Satisfaite ? lança-t-il.

Je ne répondis rien, trop honteuse. Je savais que les Highlanders ne se séparaient jamais de leurs plaids, qui leur servaient de couverture la nuit et leur tenaient toujours chaud, et ce par n’importe quel temps. Les lords les portaient également, mais plus par style vestimentaire que par réel besoin.

Je m’installai alors sur les couleurs du clan Ross, arrangeant ma robe autour de moi, de manière à cacher mes jambes. Ross, à qui aucun détail n’échappait, remarqua mon geste et ses yeux brillèrent un peu plus. Sans me demander mon avis, il s’installa près de moi, dans l’herbe.

– Alors, Bean Sith, venons-en au fait. Pourquoi avoir voulu me revoir ?

– Je vous l’ai exposé dans ma lettre.

Il éclata d’un rire franc.

– Je suis tout aussi intelligent que toi, Bean Sith. Connaître la vie d’un Highlander pour mieux comprendre son pays n’est qu’une excuse.

– Est-ce vraiment ce que vous pensez ?

– C’est ce dont je suis convaincu !

Je restai silencieuse et détournai les yeux, observant Tara et le compagnon de Ross. Mais Ross, lui, n’avait pas l’intention de me laisser me défiler. Il saisit mon menton entre ses doigts et me força à tourner la tête vers lui, plongeant ainsi mes yeux dans les siens.

– Pourquoi ? répéta-t-il.

Les battements de mon cœur s’accélérèrent, ainsi que ma respiration. Je ressentis une étrange sensation au creux de mon estomac, dont la signification m’était totalement inconnue. Je n’arrivais pas à détourner mon regard du sien et il me semblait que j’avais momentanément perdu l’usage de la parole.

– Es-tu troublée, Bean Sith ? me demanda-t-il, soudain très sérieux.

Je ne répondis pas. Je n’étais même pas sûre d’avoir compris la question, tellement les émotions qui envahissaient mon corps me perturbaient. Le sourire de Ross perdit son air moqueur pour se former en un sourire plus franc alors que l’éclat de ses yeux redoublait d’intensité. Mon cœur s’accéléra encore et ma respiration se fit saccadée. Une douce et incompréhensible chaleur se répandit en moi ; l’envie de me serrer contre son torse me traversa soudain l’esprit.

Sursautant intérieurement à cette pensée, je parvins à me ressaisir et me dégageai brutalement de l’emprise de son regard et de ses doigts. Je fis alors un geste pour me lever, mais Ross me saisit fermement le bras.

– Êtes-vous effrayée, milady ?

La moquerie avait disparu de son ton, ainsi que toute autre forme d’irrespect.

– Je ne suis pas effrayée par vous, monseigneur.

– Oubliez les « monseigneur », milady. Je n’en suis pas un.

Je n’ajoutai rien.

– Seriez-vous effrayée par vos propres pensées ? demanda alors Ross.

À nouveau, je gardai le silence, mais Ross sembla en tirer une réponse positive.

– Quel âge avez-vous ?

– J’ai fêté mes dix-sept printemps il y a quelques jours, répondis-je, la voix légèrement tremblante.

Ma respiration et mon cœur ne se calmaient pas et je tâchai de les maîtriser du mieux que je pouvais.

– Êtes-vous fiancée ?

Je secouai négativement la tête. Ross ne cacha pas sa surprise.

– À dix-sept ans la pupille de Sutherland n’est pas fiancée ? En voilà une première !

– Et pourquoi donc ?

– Les filles de votre rang sont généralement mariées à cet âge.

– Mon oncle semble attendre un parti particulier.

Ross garda le silence.

– Et vous, monseigneur, êtes-vous marié ?

En guise de réponse, il leva ses deux mains, qui ne comportaient aucune alliance. Mais je savais que les hommes, parfois, les retiraient pour se trouver plus facilement des maîtresses.

Devant mon air sceptique, Ross dit :

– Je ne suis ni marié, ni fiancé. Aucune femme n’a trouvé grâce à mes yeux pour tenir le rôle d’épouse.

– Et quelles qualités une femme doit-elle posséder pour vous plaire ?

Le sourire moqueur réapparut.

– Es-tu intéressée, Bean Sith ?

Je soupirai. La conversation polie était terminée. Je lançai donc un regard noir à Ross et répliquai :

– Point du tout ! Cette question servait juste à juger votre degré d’exigence et si un jour il était possible que vous trouviez cette femme extraordinaire capable de vous supporter !

– Apprends à tenir ta langue, Bean Sith, autrement tu resteras vieille fille !

Je lui lançai un nouveau regard noir, incapable de trouver une bonne réplique.

– As-tu faim, Bean Sith ?

J’acquiesçai d’un signe de tête et Ross s’empara de sa sacoche qu’il avait négligemment jetée à côté de lui lorsqu’il s’était assis ; il l’ouvrit et en sortit une miche de pain et de la viande.

– J’espère que tu aimes le cerf. Nous l’avons chassé hier.

Il me tendit le pain et la viande pendant que je le remerciais poliment. Manger me permettrait de ne pas avoir l’air mal à l’aise et allait occuper mon esprit quelque temps. Je remarquai par contre que Ross n’avalait rien.

– N’avez-vous pas faim ?

– J’ai déjà pris mon repas.

Ross garda ensuite le silence pendant que je mangeais. J’avais le sentiment qu’il me détaillait, et j’aurais donné cher pour savoir ce qu’il pensait. Je laissai alors discrètement mon regard se poser sur ses bras musclés, puis sur ses mains si puissantes. Avant que d’effrayantes pensées ne me viennent à l’esprit, je lui demandai sans réellement réfléchir :

– Parlez-moi de vous.

Ses yeux rencontrèrent les miens.

– Que veux-tu savoir, Bean Sith ?

– Tout ce que vous voudrez bien me révéler. Votre famille, votre vie, vos guerres…

– Hamish !

Nous tournâmes la tête d’un même mouvement. Le frère de Ross nous rejoignait en courant.

– Hamish ! Des hommes approchent !

– Où est Irving ? demanda Ross en se relevant.

– Près des chevaux, il attend.

– Debout, Bean Sith, les complications arrivent.

Ross me tendit une main que je saisis, et il m’aida à me relever. En le touchant, je ressentis une violente pulsation dans mon sang, comme si je me brûlais les doigts. Je retirai vivement ma main. Ross eut un sourire, mais ne fit aucun commentaire. Il ramassa rapidement son plaid, le revêtit et s’en retourna en courant vers les chevaux, avec Iagan. Je les suivis aussi vite que ma robe me le permettait. Tara se précipita vers moi, elle avait fini par se laisser convaincre de descendre de cheval.

– Il nous faut partir maintenant ! dit-elle, légèrement affolée.

– Non, intervint Ross. Tant que les cavaliers ne sont pas identifiés, vous ne bougez pas d’ici.

Il devait y avoir une dizaine d’hommes environ. Ils s’étaient arrêtés un peu plus loin et deux d’entre eux s’avançaient résolument vers nous. Ross fit signe à Irving de le suivre et tous deux allèrent à la rencontre des deux porte-paroles. Iagan resta près de nous, une main posée sur la claymore1 accrochée sur sa hanche, l’œil et l’oreille aux aguets.

Tara se rapprocha de moi et me saisit le bras.

– De quoi avez-vous parlé ? chuchota-t-elle.

– Je vous raconterai ce soir.

J’avais les yeux fixés sur Ross et les trois autres, qui semblaient en grande conversation. Je fronçai les sourcils, je n’arrivais pas à distinguer à quel clan ces hommes appartenaient, j’étais beaucoup trop loin.

Après un long moment, Ross et Irving revinrent et les deux autres retournèrent vers leurs hommes.

– Il te faut partir, Bean Sith, dit Ross. C’étaient des hommes de Moray, l’armée de la reine n’est pas loin. Rentre au plus vite.

Irving nous ramena nos chevaux, Ross m’aida à monter en selle.

– Galope et ne t’arrête pas, conseilla-t-il. Les temps ne sont pas sûrs, même sur les terres de Sutherland.

– Je vous remercie de m’avoir consacré du temps, lui dis-je.

– Au revoir, Bean Sith. Nous nous reverrons plus vite que tu ne le penses.

Je n’ajoutai rien, me contentant de l’observer un moment. Je n’étais pas vraiment au courant des tracas de la cour, hormis lorsqu’il était question de réceptions ; aussi ne pouvais-je comprendre l’inquiétude que je lisais dans son regard.

Ross me fit un signe de tête, m’encourageant à partir ; je lui accordai un de mes plus charmants sourires, puis talonnai ma monture pour rentrer au plus vite à Dunrobin, Tara derrière moi.

1. Arme des Highlanders, grande épée qui se tient à deux mains, mesurant environ 1 mètre 30 de long, mais qui peut atteindre des tailles plus imposantes. Les claymores ont la particularité d’être « courtes » pour des épées à deux mains, ce qui explique leur rareté. La poignée se distingue par deux branches longues, souvent terminées par un trèfle à quatre feuilles.

CHAPITRE III

Plusieurs jours s’écoulèrent avant que je ne reçoive des nouvelles de Ross. Je lui avais écrit le lendemain de notre rencontre et la réponse était finalement arrivée. Il refusait un nouveau déplacement, mettant en avant les risques liés à la guerre entre le comte Moray et la reine Marie Stuart, qui avait éclaté dernièrement en raison du mariage catholique de la reine, alors que l’Écosse était protestante. Il était vrai que cela aurait été très imprudent, d’autant que mon oncle avait désormais proscrit toute sortie hors du château. Mes seules promenades se limitaient donc aux jardins. Moi qui aimais tant chevaucher dans les plaines, je devais me maintenir à Dunrobin en jeune fille bien élevée. Tara restait avec moi, mais elle refusait toute conversation liée à Hamish Ross, alors que ma seule envie était de parler de lui. J’ignorais pourquoi, mais je me sentais toujours heureuse lorsque je le mentionnais et mes pensées ne cessaient de dévier vers ses beaux yeux bleus brillants et ses mains fortes et douces. J’ignorais ce que tout cela signifiait, mais j’avais vraiment envie de le revoir, et pourtant il m’agaçait tellement…

Les semaines défilaient avec une lenteur incroyable. Je m’ennuyais ferme, d’autant que mon cousin, qui était si doué pour nous trouver des activités, n’était toujours pas de retour au château.

– Kirsty !

Tara entra comme une furie dans ma chambre, alors que j’étais en train de rédiger une lettre pour ma mère. Je n’avais plus revu mes parents depuis l’âge de sept ans, époque où j’avais quitté ma famille pour rejoindre mon oncle, mais j’entretenais une correspondance avec la femme qui m’avait mise au monde, bien qu’elle ne semblât guère s’intéresser à ce qui pouvait m’arriver.

– Tara ? Que se passe-t-il ? Quelle idée d’entrer ainsi !

– Kirsty, il est là !

– Qui donc ?

Tara leva les yeux au ciel, exaspérée.

– Ross ! souffla-t-elle furieusement entre ses dents.

– Comment ?! m’écriai-je en me levant. Mais que fait-il ici ?

– Je n’en sais rien. Il a demandé à voir le comte. J’étais en train de discuter avec le jeune Piers lorsque je l’ai vu passer avec ses deux compagnons. Je suis aussitôt venue vous prévenir.

Les battements de mon cœur s’étaient accélérés, mais cette fois je savais ce que cela signifiait : l’angoisse ! L’angoisse que mon oncle découvre ma conduite. Pourquoi Ross venait-il voir le comte ?

D’un pas pressé, je quittai ma chambre. J’avais bien l’intention d’apprendre ce qu’il faisait là ! Mais, à mi-chemin de la bibliothèque, je m’arrêtai. Que pourrais-je faire une fois dans cette pièce ? Je ne pouvais pas agir comme si je les connaissais, cela me trahirait, et ils étaient probablement en mission confidentielle pour le chef Ross, mon oncle risquait donc de me renvoyer aussitôt.

Tara me rejoignit, le soulagement affiché sur son visage.

– J’avais peur que vous ne fassiez une bêtise, me dit-elle.

– De quel genre ?

– Vu la vitesse à laquelle vous êtes partie, je craignais que vous n’entriez dans la bibliothèque.

Décidément, Tara me connaissait bien.

– Ne vous inquiétez pas, lui dis-je. J’ai changé d’avis entre-temps.

– Je vous conseille d’attendre patiemment. J’ai de fortes raisons de penser qu’ils logeront au château cette nuit.

Je ne pus m’empêcher de sourire. Si Ross restait pour la nuit, j’aurais tout le temps de converser avec lui, à condition d’être discrets, bien entendu.

Alors que j’étais sur le point de faire demi-tour, des voix d’hommes se firent clairement entendre dans le couloir. Tara me lança un regard furieux, comme si elle redoutait un commentaire désagréable de la part de mon oncle. Car il n’y avait aucun doute sur ce point : la voix grave et enjouée qui me parvenait était bien la sienne. En effet, au bout du couloir en face de moi, mon oncle apparut. Mon cœur manqua un battement. Il était accompagné d’Hamish et de Iagan Ross, ainsi que d’Irving. Je me figeai sur place et Tara tâcha au mieux de reprendre contenance. Les quatre hommes se rapprochaient, il était impossible de s’éloigner sans paraître impolie. J’affichai donc mon plus beau sourire et fit une révérence à l’approche de mon oncle.

– Messires, laissez-moi vous présenter mon adorable nièce, Kirsty, la fille du juge d’Elgin, Sir Patrick Dunbar !

Les trois membres du clan Ross inclinèrent respectueusement la tête et je fis une nouvelle révérence.

– Ma nièce, continua John Gordon, voici Hamish Ross et son frère Iagan, ainsi que messire Irving Dingwall.

– Ravi de vous rencontrer, milady, dit Ross sur un ton parfaitement neutre.

– Ces hommes vont passer quelques jours parmi nous, reprit mon oncle. Ils sont venus me faire une proposition très intéressante de la part de leur chef. Ma nièce, je vous prie de faire preuve de toute votre bonne éducation !

– Je ne vous décevrai pas, mon oncle.

Le comte de Sutherland eut un large sourire.

– Je doute que vous me déceviez un jour, ma nièce.

Je jetai un discret coup d’œil à Ross qui demeura impassible, alors que Tara dansait d’un pied sur l’autre. Le comte me tendit son bras, dont je me saisis fièrement, puis il fit signe à Ross et à ses compagnons de le suivre. D’un hochement de tête, j’incitai Tara à nous accompagner.

Nous marchâmes un moment en silence, puis, en arrivant à l’entrée des jardins, mon oncle s’arrêta.

– Dites-moi, ma nièce, que diriez-vous d’accomplir un devoir d’hôtesse ? Vous en avez parfaitement l’âge à présent.

– Qu’attendez-vous de moi, mon oncle ?

– Vous aimez tant être en extérieur, faites donc visiter nos jardins à nos invités.

Tara sursauta si violemment à mes côtés que même mon oncle ne put l’ignorer.

– Que vous arrive-t-il, Munro ? lança-t-il d’un ton peu avenant.

– Rien du tout, monseigneur, je vous prie de m’excuser. J’avais cru apercevoir un rat.

La phrase à ne pas dire. Mon oncle la foudroya du regard.

– Des rats à Dunrobin ? s’écria-t-il. Auriez-vous perdu l’esprit ?

– Mon oncle, c’est avec joie que je vais faire visiter nos jardins à nos invités, intervins-je pour détourner son attention de mon amie.

– Voilà qui est parfait ! Messires, je vous laisse aux soins de ma nièce. Elle vous conduira ensuite dans l’aile des invités où vous pourrez vous reposer jusqu’à l’heure du repas.

Ross remercia chaleureusement le comte et celui-ci nous quitta d’un pas rapide. J’étais étonnée de l’aisance naturelle que Ross avait manifestée en faisant comme si nous nous rencontrions pour la première fois. D’un geste de la main, je fis signe aux trois hommes de me suivre et Ross vint se positionner à mes côtés alors que je les menais à l’extérieur.

– Tu es une bonne comédienne, Bean Sith, chuchota-t-il, alors que nous avancions dans la première allée des jardins.

– Vous en êtes un bon également, monseigneur.

Etant dans ma demeure, je tenais à me montrer exemplaire. Ross pouvait me provoquer autant qu’il voulait, j’étais décidée à garder mon calme.

– Puis-je vous demander quelle est la proposition que vous avez soumise à mon oncle ?

– C’est au comte de le faire, pas à moi.

– Combien de temps allez-vous rester parmi nous ?

– Peu de temps.

Nous continuâmes à marcher en silence. Irving et Iagan se tenaient de chaque côté de Tara, qui avait le visage fermé et furieux, comme si c’était moi qui avait proposé d’emmener les trois hommes dans les jardins.

– Vous n’avez pas répondu à ma question, l’autre jour, murmurai-je à Ross.

– Laquelle ?

– Je voulais que vous me parliez de votre famille.

Ross resta silencieux. Peut-être était-ce là une question trop indiscrète.

– Pardonnez-moi, monseigneur, lui dis-je. Je ne voulais pas vous offenser.

– Tu ne m’as pas offensé, Bean Sith.

Il se tut quelques instants, puis reprit :

– Je suis l’aîné d’une fratrie de sept. Iagan est le plus jeune et entre nous, il n’y a que des filles. Mais une seule est encore vivante aujourd’hui.

Je me maudis intérieurement d’avoir posé une telle question.

– Elle est mariée et a une fille, continua Ross. Mes parents sont également décédés.

– Je suis désolée, monseigneur. C’est une terrible épreuve que de perdre autant d’êtres chers.

Il me lança un regard en coin.

– C’est une épreuve différente de celle d’être arrachée à sa famille.

– Je n’étais qu’une enfant lorsque j’ai quitté mes parents et mes frères, lui dis-je. Je n’ai plus guère de souvenirs de cette vie. Ma famille est ici.

Ross eut un charmant sourire qui n’avait, cette fois, rien de moqueur.

– Deux de mes sœurs sont décédées dans leur enfance, reprit-il. Brenda est morte de maladie à quinze ans. Et Gilda a été tuée il y a six mois.

Je sentis un poids tomber dans mon estomac. Quelle affreuse douleur !

– Je suis vraiment désolée pour vous, monseigneur. Je vous prie aussi de pardonner mon indiscrétion.

Ross secoua négligemment la tête, faisant ainsi légèrement voleter ses cheveux roux.

– Mon père est décédé peu de temps après Brenda. Ils avaient contracté la même maladie. Iagan ne l’a que très peu connu.

Il laissa son regard se perdre sur un buisson encerclé de fleurs d’un jaune vif avant de continuer :

– Ma mère est morte il y a deux mois.

Choquée, je portai une main à ma bouche.

– Elle ne s’est pas remise de la mort de Gilda, termina-t-il. Elle était sa préférée.

Nous restâmes silencieux un long moment, ce qui me permit de digérer ses paroles. Quelle douleur ! J’étais réellement triste pour eux. J’appréciai d’autant plus la force de caractère de Ross, il ne se laissait pas abattre par ses malheurs.

– Et votre sœur ? lui demandai-je. Comment se porte-t-elle ?

– Lesley a un époux qui la soutient et qui l’aime. Et sa fillette est adorable.

Je lui adressai un sourire plein de compassion et Ross se tut. Il semblait plongé dans ses souvenirs.

Finalement, il s’éclaircit la voix et me demanda :

– Et toi, Bean Sith ? Parle-moi de la famille Dunbar.

– Il y a bien peu à dire, monseigneur. Je suis également l’aînée de la fratrie, mais depuis que je les ai quittés, je ne les ai point revus. J’entretiens une correspondance avec ma mère, mais elle n’est pas très assidue.

J’avais beaucoup de mal à parler des Dunbar. Je n’imaginais pas mon père et ma mère réellement attachés à moi. Je n’en souffrais pas, mais il était vrai que j’aurais bien aimé savoir ce qu’étaient devenus mes frères que j’avais à peine connus.

– Et les Sutherland ?

Je souris et répondis :

– Ils se sont toujours montrés bons et généreux avec moi. Le comte et la comtesse m’ont élevée comme leur propre fille. Mais à Dunrobin, il n’y a pas tellement de place pour les jeux d’enfants.

– Le lot des futures ladies…

– Oh, me considérez-vous comme une lady ? ne puis-je m’empêcher de dire d’un ton amusé.

Ross éclata de rire.

– Désolé de te décevoir, mais pour moi, tu resteras une Bean Sith.

– Donc, pour vous, une Bean Sith ne peut être une lady ?

Ross me jeta un regard en coin. Il semblait content que j’oublie ma compassion et ma réserve pour lui répondre à nouveau avec une pointe d’arrogance. De plus, j’avais pris la très récente résolution de ne plus m’offusquer lorsqu’il ferait allusion à la fée. Il devait avoir une bonne raison de m’appeler ainsi, et le meilleur moyen de la connaître était tout simplement de rester calme.

Ross étudia ma question un moment, puis répondit :

– Une Bean Sith peut devenir une lady, mais pour cela, elle doit renoncer à sa magie et demeurer une simple mortelle.

– Me jugez-vous maléfique ? demandai-je sans me départir de mon sourire.

Ross s’arrêta et plongea son regard dans le mien.

– Extrêmement maléfique, souffla-t-il. Et telle que je vous perçois, ajouta Ross, vous n’êtes pas prête à abandonner votre magie.

Ross se remit à marcher et je le suivis, légèrement décontenancée. J’ignorais à quoi il faisait allusion en parlant de ma « magie maléfique ». Était-ce une sorte de compliment ou une critique ?

Le reste de la visite se poursuivit en silence. Ni Irving, ni Iagan ne prononçaient un mot et le premier ne semblait même pas apprécier nos jardins pourtant joliment fleuris et entretenus. Tara, elle, gardait un visage fermé et peu avenant. Elle n’ouvrit même pas la bouche pour dire son mécontentement. Ross faisait de temps à autre quelques commentaires sur un ton neutre, mais aucun nouveau sujet de conversation ne fut entamé. Pour ma part, j’estimais en avoir suffisamment appris pour la journée. J’étais étonnée par les révélations de Ross sur sa famille. Je doutais que quiconque se soit livré si aisément à une étrangère… et pire, une Bean Sith !

Finalement, je les reconduisis à l’intérieur, leur fis traverser une partie du château et les menai dans l’aile des invités. Je choisis une chambre pour chacun, en gardant la plus grande et la plus agréable pour Ross. Celui-ci y jeta un coup d’œil, eut un signe de tête admirateur et me remercia pour la visite. Tara et moi fîmes alors demi-tour pour rejoindre ma chambre. Sur le chemin, mon amie ne parla pas une seule fois, alors que je m’efforçais de l’interroger sur ses impressions lors de la promenade et si elle avait un peu conversé avec les compagnons de Ross sans que je m’en aperçoive. Mais il n’y avait rien à faire, elle demeurait muette comme une tombe. Du moins jusqu’à ce que j’aie refermé la porte de ma chambre, car là, elle explosa :

– Mais qu’est-ce qui vous prend ?!

Je la regardai avec des yeux arrondis d’étonnement.

– Comment cela ?

– Mais vous vous êtes vue ? Vous lui faites du charme !

– Pas du tout ! m’offusquai-je. Je n’ai fait que converser poliment avec un invité de mon oncle.

– Vous lui faisiez du charme ! Vous êtes en train de vous égarer, Kirsty ! Vous oubliez votre place !

– Non ! me défendis-je lamentablement. Je n’oublie rien du tout, vous vous faites des idées.

– Ah oui, vraiment ?! Pourquoi l’avoir interrogé sur sa famille dans ce cas ?!

Nous nous affrontâmes du regard un long moment. Je n’acceptais pas qu’elle me juge. Après tout, elle, elle charmait bien tous les hommes qui passaient à côté d’elle. Je mourais d’envie de lui envoyer cette remarque en pleine figure, mais je me retins. Je ne devais pas oublier que Tara était mon amie avant tout. Elle s’inquiétait seulement pour moi.

Je soupirai et m’avançai vers les fenêtres qui donnaient sur les jardins et la mer.

– Je vous prie de m’excuser, Tara, dis-je. Vous avez raison, j’ai oublié ma position.

Mon amie s’approcha lentement de moi.

– Pardonnez-moi, Kirsty. Je n’aurais pas dû vous parler de cette façon, mais je me fais du souci pour vous. Je n’aimerais pas que vous souffriez ou que vous affrontiez la colère du comte.

Je ne répondis rien et me contentai d’observer l’eau calme au loin.

– Est-ce qu’il vous plaît vraiment ? me demanda Tara.

Je me tournai vers elle.

– Je ne sais pas, répondis-je. Comment pourrais-je le savoir ?

Tara secoua négativement la tête.

– Je ne saurais vous répondre, Kirsty.

– Auriez-vous oublié mon cousin ?

Mon amie eut un faible sourire.

– Votre cousin, Kirsty, est un bel homme. Mais, je ne suis pas sûre de mes sentiments envers lui.

– Comment cela ?

– C’est difficile à expliquer. Parfois, mon cœur s’emballe pour lui, et l’instant d’après, il s’emballe pour le garçon de cuisine… c’est très confus. Je ne sais pas ce qu’est un véritable attachement à un homme.

Je fus très désappointée.

– Je ferais mieux de me préparer pour le repas, dis-je. Il faut que je sois présentable. Pouvez-vous m’aider ?

Tara eut un large sourire ravi.

– Avec joie ! répondit-elle.

CHAPITRE IV

Au château de Dunrobin, Hamish était de retour dans sa chambre. Le repas au milieu de tous ces hauts dignitaires du clan Sutherland avait été relativement pénible pour les trois guerriers. Dans ce genre de réception, le moindre faux pas était interdit. Hamish avait donc dû faire preuve de toute sa bonne éducation. Irving, lui, était resté silencieux toute la soirée. Il n’aimait pas du tout ces réceptions, et garder le silence l’avait bien aidé à supporter tout ça, il fallait le reconnaître. Quant à Iagan, il avait bien profité de la soirée. Il avait bavardé et taquiné les femmes, tout en restant poli et courtois. La moindre des choses… Mais il était jeune après tout, il fallait bien qu’il s’amuse un peu.

Pendant toute la soirée, Hamish avait observé la Bean Sith tout en prêtant une oreille attentive aux uns et tenant une conversation agréable avec les autres. Il avait senti que la Bean Sith s’ennuyait ferme dans ce monde de convenances. Elle semblait avoir besoin de vivre pleinement et d’être elle-même. Hamish avait eu l’impression de voir une nouvelle Kirsty Dunbar. Lors de leurs précédentes rencontres, elle lui avait paru très sûre d’elle, avec un caractère ferme et intransigeant, mais également pleine d’esprit et de bonnes intentions. À Dunrobin, elle était tout le temps sur la retenue, comme sur ses gardes. Elle tentait de ressembler à toutes ces vipères ambitieuses qu’étaient les ladies, avec leurs sourires hypocrites et leurs gestes charmeurs calculés dans le seul but de parvenir à leurs désirs les plus chers. Plus que tout, la pupille du comte ressemblait à une Bean Sith, il l’avait su depuis le début. Ce qui faisait d’elle une femme dangereuse. Une femme qui ignorait encore où se trouvait sa place. Il plaignait fort son futur mari, elle n’allait pas être facile à dompter. Hamish s’était d’ailleurs entretenu un moment avec le comte à propos des projets d’avenir pour la Bean Sith, et celui-ci n’avait pour le moment aucune intention de la marier. Lui aussi estimait qu’elle n’avait pas encore assez d’éducation pour cette nouvelle étape. Hamish ignorait si un jour elle serait en mesure de se transformer en vipère. Son caractère indépendant et libre était bien plus attirant que la fausseté dont elle devait faire preuve. Pour tout dire, Hamish la préférait Bean Sith que vipère, mais il était intrigué par ce qu’elle cachait d’autre. Décidément, Kirsty Dunbar se révélait plus difficile à cerner qu’à première vue. Plus il la côtoyait, plus il était confus. Qui était-elle vraiment ? Une mortelle, une Bean Sith ou une vipère ?

Lentement, Hamish retira ses armes, qu’il ne quittait pratiquement jamais. Il posa sa claymore sur le lit et commença à retirer son plaid. Il s’interrompit en entendant quatre petits coups frappés contre la porte. Hamish ne prit pas la peine de replacer correctement son plaid, il s’avança vers la porte, l’ouvrit et se retrouva nez à nez avec la belle et antipathique dame de compagnie de la Bean Sith.

– Que puis-je pour vous, miss ? demanda Hamish.

Il n’aimait pas cette femme, d’autant qu’Irving se méfiait d’elle et ressentait un étrange malaise en sa présence. Hamish se fiait pleinement à son ami, aussi restait-il sur ses gardes.

Tara Munro sortit de sous son manteau une enveloppe cachetée et la tendit à Hamish qui la saisit.

– De la part de ma maîtresse, dit-elle.

Elle s’en retourna alors rapidement et disparut dans le couloir, ne souhaitant probablement pas s’attarder.

Hamish referma la porte, s’avança vers le lit et s’y laissa lourdement tomber en se passant une main dans la barbe. Il hésita un moment, puis décacheta l’enveloppe et déplia la lettre.

Dunrobin, le 30 août 1565

Mon bon seigneur,

J’espère que le repas et la soirée vous ont été agréables et que la nourriture était à votre goût.

Nous aurons peu de chances de nous rencontrer ces prochains jours, j’ai des leçons à suivre et ma tante m’a informée que vous nous quittiez déjà dans deux jours.

Aussi, si tel est votre désir, je vous propose de nous retrouver demain soir, dans les jardins, dans la dernière allée. Nous pourrons ainsi converser sans être dérangés.

Mais, monseigneur, je vous serais reconnaissante de venir seul. Ma dame de compagnie ne m’accompagnera pas, cela évitera ainsi d’éveiller les soupçons du comte ou de son épouse.

Je vous y attendrai avant le milieu de la nuit.

Je vous souhaite un agréable sommeil, monseigneur.

Votre dévouée amie.

K.D.

Hamish replia la lettre en soupirant :

– Oh, Bean Sith, tu te mets en danger en agissant ainsi, et tu me mets en danger. Je ne peux pas refuser ta requête, mais elle mènera à ma perte.

*

*   *

Je me languissais derrière ce buisson, au milieu des jardins de Dunrobin. Le milieu de la nuit était déjà passé et Ross n’était toujours pas là. Je me décidai à lui laisser encore un peu de temps. Bien que le château fût désert à cette heure-là, il se pouvait qu’il rencontre quelques difficultés à me rejoindre. Ou alors, peut-être, n’allait-il pas venir du tout ? Et dans ce cas-là, j’allais attendre pour rien.