La porte condamnée - Max Alhau - ebook

La porte condamnée ebook

Max Alhau

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Opis

Onze nouvelles écrites à quatre mains où le fantastique s'invite dans le banal...​​Le quotidien, parfois, nous joue des tours. ​En témoignent ces nouvelles insolites dans lesquelles on croise des personnages surpris par la vie. La tonalité « réaliste fantastique » de l'écriture s'inscrit dans une tradition d'inspiration latino-américaine. Ces textes illustrent bien l'idée que Julio Cortázar se faisait du récit bref : un jeu magique. Il ne tient au lecteur, pour s'en convaincre, que de pousser la porte. À ses risques et périls...​​Une expérience d'écriture originale, riche en jeux de langage.​​EXTRAIT DE LE CIMETIÈRE DES LOCOMOTIVESIl pensa aux réfugiés. À tous les laissés pour compte qui fuyaient la misère, la mort et la guerre. Ils auraient pu trouver, dans ce cimetière de locomotives aux flancs gros de voyages avortés, un asile sûr. Il y avait bien longtemps qu’aucune correspondance ne laissait plus à quiconque le loisir de caresser des rêves de destinations heureuses...CE QU'EN PENSE LA CRITIQUELe lecteur est invité à voguer par-delà d'authentiques sentiments alors même que des notes fantastiques se dispersent au gré de l'imagination fertile des deux amis. Leur amour de la langue et de la poésie est ici réellement palpable. - Ange77, BabelioÀ PROPOS DES AUTEURSMax Alhau est nouvelliste, poète et traducteur de l’espagnol. Il collabore à plusieurs revues littéraires et poétiques.Romancier, nouvelliste, essayiste et poète, Michel Lamart se consacre entièrement à l'écriture après avoir enseigné les lettres et la philosophie en Classes Préparatoires scientifiques et commerciales.

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Table des matières

Résumé

Avant-propos

Le cimetière des locomotives

Anonyme

Il y avait une fois…

Échange standard

Ce vice impuni…

La cible

La porte condamnée

L’appartement

Un invité

Un peu d’ombre dans la mémoire

D’où vient cet appel ?

Dans la même collection90

Résumé

Le quotidien, parfois, nous joue des tours.

En témoignent ces nouvelles insolites dans lesquelles on croise des personnages surpris par la vie. La tonalité « réaliste fantastique » de l'écriture s'inscrit dans une tradition d'inspiration latino-américaine. Ces textes illustrent bien l'idée que Julio Cortázar se faisait du récit bref : un jeu magique. Il ne tient au lecteur, pour s'en convaincre, que de pousser la porte. À ses risques et périls...

Max Alhau est nouvelliste, poète et traducteur de l’espagnol. Il collabore à plusieurs revues littéraires et poétiques.

Romancier, nouvelliste, essayiste et poète, Michel Lamart se consacre entièrement à l'écriture après avoir enseigné les lettres et la philosophie en Classes Préparatoires scientifiques et commerciales.

Michel Lamart & Max Alhau

La porte condamnée

Nouvelles

ISBN : 978-2-35962-997-2

Collection Blanche

ISSN : 2416-4259

Dépôt légal décembre 2017

© couverture : Alain Margotton

© 2017 Tous droits de reproduction, d’adaptation et detraduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.fr

Avant-propos

C’est Michel Lamart qui est à l’origine de ce projet. Il voulait rendre hommage à mon épouse, Annie, décédée au mois de septembre 2015, et il m’a proposé que nous écrivions ensemble une suite de nouvelles. L’un commencerait le texte, l’autre continuerait ou conclurait, tandis que le premier prendrait le dernier relais et terminerait. Nous sommes tous deux nouvellistes et c’était un genre qu’affectionnait Annie. Quoi de mieux pour la saluer, par le biais des mots et de l’imaginaire, que ces textes ? Notre univers littéraire est à peu près identique, nous sommes attirés par un certain réalisme fantastique et nous nous dirigerions donc de ce côté. Notre écriture, certes différente, ne l’était pas trop pour risquer d’échouer sur l’écueil d’un manque d’unité.

Nous avons ainsi entrepris, il y a quelques mois, d’écrire ces nouvelles. Chacun proposait à l’autre un début sur lequel nous nous mettions d’accord, sans imaginer de plan à l’avance ni prévoir de fin. Au fur et à mesure qu’une nouvelle était achevée, nous la relisions pour en améliorer la forme. Ainsi sont venues au jour ces onze nouvelles, assez proches par leur thématique. Parmi ces onze titres, neuf sont collectifs deux ont été rédigés entièrement par le même auteur. Nous laisserons au lecteur perspicace le soin de les identifier…

Très vite, nous avons été pris à notre propre jeu. Chacun s’efforçait de faire rebondir l’action dans une direction que l’autre n’avait pas prévue. Il fallait déjouer l’attente du partenaire, le surprendre, ménager des coups de théâtre, devenir, en somme, à la fois le lecteur et l’écrivain, puisque l’unité d’ensemble (action, style) restait une priorité.

Ce fut un bon moment. Nous voudrions le partager. Cette collaboration inédite nous a montré que l’attention à l’autre, l’envie de le surprendre et le plaisir d’une création commune constituent un moyen efficace de progresser en comblant le vide douloureux de l’absence.

Détail symbolique : nous avons terminé ce recueil le jour de la Saint Valentin…

Finalement, lorsqu’on écrit, c’est toujours en pensant à celui ou à celle qui manque : la lectrice, le lecteur, sans qui le livre n’existerait pas.

Max Alhau

Le cimetière des locomotives

Il était parvenu à s’introduire sans trop de difficultés dans l’immense enclos. À trop se déchirer sur les barbelés, la lune ensanglantait l’horizon. Les masses imposantes des motrices créaient un curieux embouteillage fantomatique. On en avait oublié là des dizaines. La SNCF les laissait pourrir sur des rails qui ne luisaient plus depuis bien longtemps, parmi les ronces, hautes herbes et détritus divers. Car l’endroit servait aussi de décharge.

Il pensa aux réfugiés. À tous les laissés pour compte qui fuyaient la misère, la mort et la guerre. Ils auraient pu trouver, dans ce cimetière de locomotives aux flancs gros de voyages avortés, un asile sûr. Il y avait bien longtemps qu’aucune correspondance ne laissait plus à quiconque le loisir de caresser des rêves de destinations heureuses…

Certainement l’endroit devait recéler quelque cachette secrète. Aucun feu ne montait dans le crépuscule de plomb qui pesait sur la ville. Les rondes, si elles existaient, devaient s’entendre de très loin. On percevait, pour l’heure, un halètement sourd de machine que le vent apportait de la cité voisine endormie.

Aucun wagon. Seulement des géantes aux roues entravées par une végétation envahissante. La nature reprenait ses droits. Elle dévorait ces monstres d’acier avec un insatiable appétit. La SNCF ne cherchait même pas à revendre ces ferrailles glorieuses, dont les cadavres achevaient de pourrir dans les ruines d’une société jadis enrichie par la vapeur et l’électricité. À présent que la mode sacrifiait à la vitesse, ces dinosaures déchus se prosternaient devant le dieu TGV.

Il avait du mal à progresser à travers cet amas rubigineux qui semait des ferrailles, tels des membres tordus, des roues énormes et des moteurs diesels éventrés, sous ses pas. Des senteurs ferroviaires épicées d’odeurs d’urine créaient de traîtres îlots où stagnaient de grasses fragrances de graisse d’essieux. Il reconnaissait des BB 67000, des mono-cabines bleues. Mais aussi des locotracteurs verts et jaunes, des Y 7100 et 8000. On avait mis également au rebut des modèles plus récents, sans doute encore capables de rouler. Il pensa au gâchis généralisé. Il caractérisait notre société vendue à la consommation. Ce matériel roulant était souvent tagué. On eût dit d’une gigantesque installation à ciel ouvert, conçue par un artiste fou.

Cet univers dédié au voyage immobile créait un malaise. Un chef de gare dément avait dû donner en même temps rendez-vous à des convois sans wagons. C’était comme si tous ces trains piégés n’avaient jamais pu s’arracher aux quais, et mouraient sur des voies de garage. Les locomotives étaient victimes de leur ponctualité et de la dictature de l’heure. Jamais plus elles ne reprendraient leur course folle à travers champs pour échapper aux villes tentaculaires.

Il se figea soudain.

Il lui sembla que quelque chose avait bougé dans les hautes herbes. Là-bas, sous les rayons d’argent de la lune. Un vent d’est chahutait des nuages de poussière de charbon et de suie. Une atmosphère orageuse, électrique, affolait ses sens en alerte. Une silhouette, peut-être ? À moins que ce ne fût quelque illusion d’optique créée par l’environnement dévasté. Son imagination abusée lui imposait des images de nécropoles antiques.

Son cœur se mit à rythmer le tac-à-tac halluciné des bandages d’acier sur les rails.

Lancinant staccato.

Un animal ?

Un chien errant.

Ou un SDF…

Il laissa filer un peu de temps.

Peut-être avait-il rêvé. Après tout, il ne risquait pas grand-chose.

Sauf si…

Un peu plus tard, rassuré, il reprit sa marche hasardeuse.

Il faillit s’étaler bientôt de tout son long. Son pied avait buté contre un aiguillage traîtreusement dissimulé parmi des arbustes rabougris. Il laissa échapper un juron. Autour de lui, les ombres s’allongeaient, resserrant leur cercle menaçant. Il prit peur et se mit à courir le long des machines aux yeux morts. C’était comme si les fantômes des conducteurs de ces monstres étaient à ses trousses…

À bout de souffle, il se hissa dans la première locomotive qu’il trouva ouverte. Autour de lui, le silence planait. Pesait. Métallique. Malsain. Le calme revint. Et la paix avec lui. L’air tiédissait. Le temps s’écoulait à nouveau.

La fuite l’avait épuisé, vidé de ses forces. Elle le confondait à cette mécanique usée qu’on avait réformée. Une loque humaine dans un écrin de rouille. Il plongea dans le tunnel noir du sommeil.

Le sifflet strident d’un invisible chef de gare le tira de ses rêves de départ. Que s’était-il passé ? Avait-il rêvé ?

Pourtant il était certain que quelqu’un s’était manifesté et que sa frayeur n’était pas vaine. Il demeura longtemps encore à l’intérieur de cette locomotive d’un autre âge. Il se sentait protégé par cette carapace de fer et n’éprouvait nulle envie de s’en extraire. Au dehors le ciel s’était éclairci. Il était temps de déguerpir, mais pour aller où ? Son corps lui pesait. Il se sentait comme prisonnier dans cette cabine et ne se décidait pas à la quitter. Soudain il vit une ombre le long de la voie ferrée, celle d’un homme, sans doute. Cette apparition le terrifia. Non, il n’avait pas rêvé, c’était bien cette silhouette qu’il avait aperçue. Elle se faufila parmi les arbustes puis reparut à quelques mètres de son abri. Il distingua un individu de haute taille, vêtu d’un bourgeron bleu de mécanicien. D’où venait-il ? Les environs semblaient déserts. Sans doute connaissait-il ces lieux. Peut-être était-ce un habitué, un nostalgique de ces chemins de fer antédiluviens.

Face à l’inconnu qui progressait, il retenait son souffle. Que craignait-il ? Le nouveau venu ne paraissait pas redoutable : il avançait tranquillement, d’un pas assuré. Bientôt il distingua son visage : assez maigre, les joues creuses, une petite moustache grise. Il s’arrêta à quelques mètres de la motrice, comme s’il la contemplait avec curiosité. Avait-il aperçu le passager ? Celui-ci s’accroupit de façon à ne pas être vu. Quelques secondes s’écoulèrent, interminables.

Soudain il perçut un bruit de pas. L’homme avait agrippé la petite rampe de fer, gravissait les quelques degrés et pénétrait dans l’habitacle. Le passager, terrifié, ne chercha pas à se dissimuler. Il se leva d’un bond. L’inconnu ne lui adressa même pas un regard, comme s’il ne l’avait pas remarqué. Il regarda devant lui à travers la vitre poussiéreuse. Soudain il crut entendre ronfler le feu, s’élever une lumière et voir des jets de vapeur. La locomotive démarrait. Il n’en revenait pas. L’homme ne semblait pas faire cas de sa présence. Où allait-on sur ces voies disloquées ? La vitesse était moindre, la loco crachait sa fumée avec entrain. Impassible, le conducteur actionnait les commandes. Sans doute un ancien mécano à la retraite qui ne pouvait s’empêcher de monter à bord de sa vieille bécane dont il ne voulait pas se séparer. À moins qu’il ne soit encore en activité. Derrière le conducteur, il ne bougeait pas, de crainte d’une réaction trop vive de sa part. Il s’étonnait que cela puisse encore rouler sur des voies rouillées, voire sectionnées à certains endroits. L’homme en connaissait-il l’état ? Sans doute.

La locomotive progressait à allure constante, parfois avec des pointes surprenantes. Elle traversait des terres en friche, un paysage qu’il ne connaissait guère. Soudain l’homme se tourna vers lui : Tu aurais pu vérifier qu’on avait suffisamment de charbon, grogna-t-il. On ne va pas aller très loin. Pourtant il faut bien qu’on atteigne la prochaine gare : Sainte-Madeleine. Il se demandait qui était cet homme étrange. Il ne sut que répondre. Il bredouilla : Oui, bien entendu. L’autre haussa les épaules : Tous les mêmes il faut qu’on vous dise tout, pas un gramme d’initiative, pas de conscience professionnelle. C’était ton boulot de vérifier si on avait assez de charbon, mais non. J’arrive à l’heure, je croyais que tout était prêt, je tombe sur toi qui n’as rien fait. Tu entends ? Je regrette qu’on ne m’ait plus affecté avec Baptiste, voilà un chauffeur sans reproche, consciencieux comme pas deux. Il se tut, emballa le monstre qui tressautait sur les rails.

Comment tout cela se terminerait-il ? Quelle était cette gare dont l’autre lui avait parlé ? Il ne la connaissait pas. Est-ce que le conducteur n’était pas fou ? Pourquoi avait-il surgi, était-il grimpé dans cette locomotive abandonnée ? Où allait-on ainsi au gré d’un matériel roulant à bout de souffle ? Peut-être que la voie allait prendre fin et qu’un déraillement était inévitable. Si la vitesse se réduisait, il en profiterait pour sauter à terre et s’enfuir, certain de ne pas être rattrapé par ce conducteur démoniaque.

Tous deux se taisaient, l’un observant l’autre et celui-ci seulement préoccupé par la conduite. Quand on abordait une courbe, il tremblait à l’idée d’un déraillement possible. Impassible, le conducteur poussait la machine autant qu’il le pouvait. Quel spectacle insolite pour ceux qui pouvaient apercevoir cette antiquité crachotante ! On pouvait songer à un film que l’on aurait tourné dans ce paysage pourtant paisible.

Il y avait près d’une heure que l’inconnu poursuivait son voyage : mais dans quelle direction ? Pourvu qu’un autre train ne vienne pas à contre-sens et ce serait la catastrophe, le déraillement, la mort sans doute. La voie semblait déserte, sans doute inutilisée depuis des décennies. Le paysage, qu’il ne connaissait pas, était devenu aride. Pas d’habitations à la ronde, aucune gare traversée. Quelle était cette station Sainte-Madeleine annoncée par le conducteur ? Encore une manifestation de sa folie.

Si la vitesse décroissait il en profiterait pour sauter sur le ballast et s’enfuir. Il espérait aussi que, faute de combustible, le voyage prendrait fin et qu’il serait délivré de cette présence insupportable. Il aurait aimé contempler le visage de ce mécano, connaître ses intentions. Il n’avait sans doute rien prévu d’autre que faire halte à Sainte-Madeleine, peut-être une station fantôme.

À un moment donné le conducteur se tourna vers lui : Si on arrive à Sainte-Madeleine, tu iras t’expliquer avec le chef de gare, ou plutôt on ira ensemble : approvisionnement en charbon insuffisant. Tu risques une sanction. Je me demande d’où tu viens, sur quelle ligne tu roulais.

Il ne répondit pas.

Du reste, il n’y avait rien à répondre.

Tout se brouillait dans sa tête : le piège du cimetière des locomotives, la traction électrique et à vapeur, la voie dégagée comme par miracle, le conducteur qui le prenait pour l’agent chargé d’enfourner dans la chaudière des pelletées de houille grasse… Miracle ou cauchemar ? Il lui sembla qu’il avait fui l’enfer des camps pour rien. Quelle était cette Terre Promise où il fallait se cacher pour éviter la reconduite aux frontières ? Que penser de cette station, Sainte-Madeleine, où l’attendait un chef de gare prêt à le sanctionner alors qu’il espérait la mansuétude de l’accueil ? Qu’y avait-il de « saint » dans cette croisade d’un autre âge, où la croisière sur l’océan du temps n’aboutissait qu’au terminus de la mort ?

Le bourgeron bourru continuait de pester contre lui, sûr de son autorité, jaloux de ses droits. Où le conduisait-il ? Vers quelle instance punitive ? De quel crime était-il donc justiciable ? Le destin qui l’avait d’abord conduit vers un horizon sans nuages était-il en train de dérailler ?

Et, d’abord, qui était cette gueule noire évadée d’un passé de suie et d’escarbilles ? Ce chaudronnier du diable ne l’impressionnait guère. Il avait, depuis trop longtemps, été en butte aux tyrans et autres dictateurs pour le craindre. Non, cette perche vêtue d’aube fripée, comme un épouvantail, eût prêté à rire s’il n’avait eu qu’à se laisser cahoter dans une attraction foraine de train fantôme…

Or il n’avait pas de temps à perdre.

Par association d’idées, le nom de la station lui rappelait d’anciens souvenirs de lectures. Certes, le train avait laissé des traces dans la littérature du XIXe siècle. Il avait été tragiquement le trait d’union des camps de concentration européens du siècle suivant. Avait-il fui les camps de réfugiés pour échouer dans ce cul-de-sac de l’Histoire ? Non, le temps ne pouvait faire machine arrière ! C’était impossible. Pourtant, « Madeleine » lui rappelait Hugo, voire Proust, lus en traduction, aux temps insouciants de ses études de lettres. À moins que ce ne fût la Lison de Zola…

Mais ce qu’il vivait à présent n’était pas l’aventure d’un héros de papier. Non ! D’ailleurs, il était sans papiers ! Fragile. À la merci des nantis qui jouissaient d’une vie confortable, sans hantise du lendemain. Il souhaitait encore, comme beaucoup, franchir la Manche, trouver asile au pays qui avait vu naître le chemin de fer, précisément !

Dans quelle langue fallait-il donc répondre à ce soldat du rail dont le bleu horizon faisait injure aux morts oubliés d’une autre guerre, prétendument Grande ? Non, il n’était pas « en ligne », même s’il venait du front – c’est, du moins, ainsi qu’on appelait aujourd’hui les frontières.

C’était la guerre. Une guerre de civilisation. Même si les politiques dépassés voulaient taire son nom.

Il eut brusquement envie d’en finir.

Il suffisait pour cela de pousser l’autre hors de la cavale de fer qui grinçait comme un cheval rouillé. Ensuite, arrêter ce monstre fumant et sauter dans les champs pour courir. Courir jusqu’à perdre haleine. Jusqu’à briser dans son cœur ses rêves de vie heureuse. Courir pour semer dans sa course un passé qui tentait de le rattraper avant de le jeter dans une nouvelle geôle dont il ne pourrait jamais s’évader…

Certes ! Il fallait tuer cet homme. À mains nues. Sans éprouver le moindre sentiment. Froidement. En oubliant que, lui aussi, peut-être, avait une famille qui l’attendait et qu’il fallait nourrir. Des craintes et des espoirs. Et, sans doute, une incompréhension aussi grande que la sienne de ce monde devenu fou qu’il servait aveuglément pour ne pas se poser les questions terribles dont personne ne connaissait les réponses. Un frère aux lunettes de mica qui lui donnaient une tête d’insecte effrayant et l’empêchaient de voir. Un pilote aveugle dans un univers chaotique. Par la fenêtre de la cabine de pilotage défilait maintenant un paysage figé.

C’était partout la même désolation. Des files de voitures calcinées balisaient des routes creusées de cratères d’obus, aux arbres déchiquetés par la mitraille. Des maisons éventrées. Des villages rasés. Des champs où pourrissaient des cadavres gonflés. Des tourelles de chars empêtrées dans leurs chenilles. Des pièces d’artillerie pointant des index accusateurs vers un ciel de métal sinistre… La mort campait au milieu de cette campagne défigurée, où la nature défaite agonisait dans des champs de ruines. Où se cachaient donc les survivants d’un tel holocauste ? Dans quelles tranchées ouvertes comme des tombes, à perte de vue ? Il sentit ses mains se tordre. Comme des serres d’épervier prêtes à saisir leur proie…

Soudain la vitesse décrut. La machine hoquetait. Panne de charbon ?

On arrive, lâcha sobrement son double. Il venait d’actionner un sifflet strident qui lui perça les tympans. Tu roupilles ? Prends ces gants. Tu dételleras quand nous serons à quai. Après, tu t’expliqueras. Mais avant, bois un coup mon gars ! Tu auras besoin autant de forces que de courage.

Il lui tendait une fiasque d’alcool fort qui lui fit bouillir les sangs.

Ça réveille, hein ?

Le crissement des freins le fit frissonner.

La machine répondait pour lui. Elle le bâillonnait comme elle l’avait empêché d’agir. Il se sentit vaincu, sans le moindre ressort. Qu’allait-on faire de lui ? Comment allait-il se sortir de cette situation impossible à évaluer dans un lieu aussi improbable.

Sainte-Madeleine, dit le bourgeron. Tout le monde descend !

Son rire emplit la cabine. C’était un rire dément. Il aurait voulu se jeter sur lui pour le lui rentrer dans la gorge mais comment faire ? L’alcool glaçait à présent ses veines, épuisait ses forces, noyait sa volonté. Sa tête se mit à tourner, pleine de bruits et de fureur.

Sainte-Madeleine !

Les syllabes explosaient sous son crâne en feu.

Ses yeux le brûlaient. Sa vue s’emplissait peu à peu de brouillard et de fumée. Il était ballotté au milieu d’une marée humaine qui battait les falaises d’une côte inaccessible. Des bouches de femmes et d’enfants s’ouvraient. Il n’en sortait aucun son. Des hommes se débattaient. Ils brandissaient des livres pieux pour conjurer un sort inhumain…

Il se sentit sombrer. Quelqu’un le poussait du pied sans ménagement.

Et toujours ce rire immense, démoniaque, meurtrier.

Il s’affala sur le quai sans un cri.

Peu après il se retrouvait dans une sorte de camp où des centaines d’hommes et de femmes comme lui étaient parqués, attendant on ne sait quelle issue. Son corps lui faisait mal, sa tête était lourde. Qu’était-il advenu de l’homme au bourgeron, de cette locomotive d’un autre temps ? Comment tout cela avait-il fini ? Il ne s’en souvenait plus.

Une jeune femme le pria de la suivre et il fut conduit sous une tente, une sorte de bureau d’enregistrement, songea-t-il. Il s’assit, les jambes tremblantes. Il subit une sorte d’interrogatoire en face de deux hommes, sans doute des membres d’une association caritative à moins que ce ne soit la police. Il n’avait pas de papiers, il avait perdu son portefeuille : il expliqua qu’il était Syrien, francophone et journaliste d’investigation, désormais privé de tout droit d’écrire.

Ses juges le regardaient d’un air suspicieux et moqueur. Ils ne croyaient pas un mot de ce que cet inconnu leur racontait. Il fut invité à poursuivre. Quand je suis monté à bord de la locomotive je ne savais pas où j’allais et puis le conducteur m’a semblé étrange. En entendant ces propos, l’un d’eux eut un sourire : quelle locomotive ? On vous a trouvé errant sur la voie ferrée. Une locomotive à vapeur, reprit-il. Je suis monté je ne sais plus où dans une sorte de cimetière de locomotives pour me reposer et peu après un homme est arrivé. Il a mis en marche. C’est bon, fit l’autre, en regardant ce nouvel arrivant sans doute en état de choc. Qu’on le conduise à l’infirmerie. Il faut qu’il voie le médecin. Encore un déglingué ou un simulateur. Il ne manque pas d’imagination. Une locomotive à vapeur ! Pourquoi pas une diligence ? Il faudra quand même en savoir plus, l’interroger davantage avant de statuer sur son cas. Qu’est-ce qui prouve qu’il est Syrien, il n’a pas de papiers. Encore un simulateur, un étranger qui veut se réfugier dans notre pays. On enquêtera. Pour lui ce sera l’asile ou la prison. Il faudrait pas nous prendre pour des imbéciles. Une locomotive à vapeur ! On aura tout vu, tout entendu.

Anonyme

Monsieur,