Improbables destins - Liliane Cesari - ebook

Improbables destins ebook

Liliane Cesari

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Opis

Atalante, Cassandre, Gaspard, ThéodoreAtalante - Les mains expertes et agiles de Clotho courent sur le fuseau, se hâtant de créer cette nouvelle vie avant qu’Althée ne mette au monde son enfant. De ses doigts aériens comme des papillons, elle peigne les brins avec habileté, car le fil du destin du garçon qui va naître se doit d’être solide, satiné et brillant… Cassandre - Une lumière vive coule à flots des flambeaux, des torches et des chandelles de cire couronnant les lustres circulaires. Ruisselant des plafonds à caissons, jaillissant des parois surchargées de la salle de bal, elle joue avec les matières et les couleurs. Les brocarts, les satins, les soies et les damas resplendissent dans un chatoiement explosif de violets, d’orangés, de verts, de bleus, de jaunes… Gaspard - En ce 25 octobre de l’an de grâce 1781, avant que je ne meure, ils m’ont dit : « Repens-toi ! Tu sauveras ton âme ! » Je leur ai ri au nez… Moi qui riais déjà, à ma venue au monde, de ma première farce — celle de ma naissance — il était naturel que mon dernier soupir s’exhalât dans un rire !... Théodore - La nouvelle explosa comme un coup de canon : « Le Roi Soleil est mort ! » Je me trouvais alors à la cour de Bavière, grâce à ma protectrice, l’épouse de Monsieur, duchesse d’Orléans et belle-sœur du Roi. J’y étais capitaine du régiment d’infanterie de l’Électeur Maximilien-Emmanuel, que le traité de Bade venait de remettre sur le trône…Découvrez un recueil de nouvelles historiques qui vous feront voyager dans des histoires et des univers bien différents !EXTRAITLe jour tombait déjà. Alors que je lançais mon cheval au galop, j’aperçus des lueurs s’élevant du château de Julhans, juché à flanc de coteau sur la colline de Font-Blanche.Julhans était en fête ! Et l’on avait omis d’y convier Gaspard !Je ne pus résister à mon esprit frondeur et, saisissant au vol l’occasion qui m’était donnée de me gausser aux dépens des noceurs, je fis signe à mes hommes de rentrer au bercail tandis que je fonçai vers la propriété des dames de Garnier.À l’époque où le comte de Provence Guillaume II, vassal de Conrad le Pacifique, roi de Bourgogne et Provence, chassa les Sarrazins, les terres de Julhans furent concédées au Vicomte de Marseille. Le château qu’il bâtit dès le Xe siècle échut à Roncelin, un moine défroqué qui, pour payer ses dettes, le céda aux évêques d’Antibes et de Riez, moines de Saint-Victor. Passé sous la houlette de Hugues Geoffroy Sarde puis de Hugues de Baux, Baron d’Aubagne, le domaine fut vendu à Jacques de Condolle, avant de devenir propriété de la famille de Garnier par l’union des deux frères Garnier avec deux demoiselles de Condolle.À PROPOS DE L'AUTEURLiliane Cesari est née à Marseille en 1954. Après des études littéraires, elle suit les cours du CPAG à l'IEP d'Aix-en-Provence et passe le concours d'Inspecteur à la Poste. Depuis 2010, elle se consacre enièrement à l'écriture, et à sa passion pour l'Histoire et l'Antiquité.

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Liliane CESARI-FERRERO

IMPROBABLES DESTINS

Tragicomédie en 4 tableaux

Atalante – Cassandre – Gaspard – Théodore

Phénix d’Azur Éditions 

« Plus loin on regarde vers le passé, 

plus loin on voit l’avenir. »

Winston CHURCHILL

SOMMAIRE

Tableau 1 : Atalante.

Tableau 2 : Cassandre.

Tableau 3 : Gaspard.

Tableau 4 : Théodore. 

TABLEAU 1

ATALANTE

Les mains expertes et agiles de Clotho courent sur le fuseau, se hâtant de créer cette nouvelle vie avant qu’Althée ne mette au monde son enfant. De ses doigts aériens comme des papillons, elle peigne les brins avec habileté, car le fil du destin du garçon qui va naître se doit d’être solide, satiné et brillant.

L’ouvrage avance vite, et bientôt tous les fils sont prêts pour le retors. La tâche d’assemblage lui prendra peu de temps. Enfin, il ne lui reste qu’à saisir vivement l’extrémité du fil qu’elle s’empresse d’enrouler en écheveau. Quand elle a terminé, elle tend sans un mot à la « Répartitrice » le fruit de son travail. 

À elle de jouer ! Lachésis s’en empare tandis qu’à Calydon, dans le palais d’Oenée, souverain d’Étolie, les servantes s’activent. La délivrance est proche. Au moment où le cri du bébé retentit, les trois Moires sourient. Lachésis tient en main la vie de Méléagre, déroulant doucement le fil de son destin qu’Atropos « l’Implacable » un beau jour coupera.

Dans la chambre, épuisée, la reine Althée repose. Dans ses bras, l’enfant dort. Elle pose sur lui un regard attendri qui se teinte bientôt d’une mélancolie, d’une angoisse diffuses. De manière confuse, elle pressent la mort qui promène son ombre autour de son bébé. 

Scrutant avidement la pièce aux recoins sombres, elle serre plus fort son fils contre son sein, comme pour le remettre en elle, bien au chaud à l’abri des menaces qui planent autour de lui. Dans l’âtre un feu de joie crépite, réchauffant l’atmosphère de cette nuit d’hiver… 

Quelle est donc cette peur morbide, irraisonnée qui lui broie les entrailles ? Son enfant vient de naître… Pourquoi est-elle hantée par l’idée de sa mort ? De ses lèvres fermées, une prière monte, désespérée, muette, vers les cieux invisibles :

- Ô dieux ! Je veux savoir ! Est-ce prémonition ou imagination qui me ronge le cœur ? Je préfère affronter la vérité en face plutôt que de rester dans cette incertitude. Par pitié, aidez-moi ! Dites-moi l’avenir !

Du haut de leur repère, dans les limbes cachées aux fins fonds du pays des Hyperboréens, les trois Moires ont perçu la détresse d’Althée. Sa supplique a ému Lachésis et Clotho qui se laissent fléchir, implorant Atropos afin qu’elle l’exauce. 

Car c’est à « l’Implacable » qu’appartient le destin final de Méléagre. Quand le moment viendra, c’est elle qui sectionnera son fil de vie. Or la règle est formelle : elle interdit que les humains soient informés de l’heure de leur mort.

- Allons, ma sœur ! supplie Clotho. Il ne s’agit pas d’enfreindre la loi, mais seulement d’y faire une petite entorse en rassurant la mère sur le sort de son fils. Il suffit d’exiger en retour qu’elle garde un secret absolu sur tes révélations.

- Que risques-tu, voyons ? enchérit Lachésis. Fais-lui prêter serment sur la vie de l’enfant. Si elle se parjure, tu n’auras qu’à trancher le fil sans plus attendre !

Atropos réfléchit. Bien qu’elle n’aime guère faire des exceptions, les arguments de ses deux sœurs l’ont ébranlée. C’est alors qu’il lui vient une idée lumineuse.

- Je sais ! s’exclame-t-elle.

Puis, les engageant à la suivre, elle s’élance dans l’éther vaporeux en direction de Calydon et du palais.

***

Althée a tant pleuré qu’elle s’est endormie. Un souffle d’air brûlant l’éveille brusquement. Ses yeux encore humides se posent sur les flammes qui dansent follement et s’échappent en ronflant du foyer trop petit. Avec terreur, elle les voit venir sur elle, mais avant qu’elle ait pu ébaucher un seul geste, le feu domestiqué s’arrête au pied du lit. Des lueurs écarlates semblent ronger le cœur du brasier fantastique qui soudain se déchire, s’ouvrant comme une porte lumineuse et magique sur le monde des dieux.

Trois silhouettes de femmes se dressent devant elle, toutes de noir vêtues, la tête recouverte d’un long voile grisâtre qui masque leur visage. Déconcertée, Althée n’ose ni bouger ni parler face au prodige qui peut tout aussi bien s’avérer bénéfique que néfaste pour elle. C’est alors que l’apparition s’adresse à elle d’une voix caverneuse dont l’écho rebondit tout autour de la chambre :

- Femme, je vais te dire ce que tu veux savoir. Mais il faut t’engager à garder le secret. La vie de ton enfant est liée à la bûche qui vient de s’enflammer dans l’âtre de ta chambre. Quand le tison aura fini sa combustion, alors ton fils mourra ! Et si tu me trahis, il mourra sur le champ !

Décomposée, Althée hoche la tête et jure, puis fixe avec horreur la vision qui s’estompe, se fondant peu à peu dans le foyer rougeâtre. Par prudence, elle attend encore quelques minutes avant de s’élancer devant la cheminée où une énorme bûche commence à s’embraser. 

Sa décision est prise : elle étouffe le feu d’un geste vif, puis en retire le tison éteint qu’elle s’en va dissimuler au fond d’un de ses coffres, là où personne n’aura l’idée de le chercher. Apaisée et heureuse, elle prend Méléagre dans ses bras et le berce doucement, tendrement, certaine d’avoir su contrecarrer le sort.

C’est elle désormais qui tient entre ses mains le destin de son fils. Et elle compte bien le soustraire à la mort tant qu’elle le pourra !

Clymène

Je le hais… Je me hais de l’avoir laissé faire… 

Faiblesse, lâcheté, dégoût, répulsion, terreur et soumission… Tout se mêle, s’emmêle, me tourmente, me blesse… La honte, les regrets, les remords inutiles, ce sentiment profond de culpabilité, ce mépris de moi-même ne parviendront jamais à changer ce qui est.

Perdue dans mes pensées, je m’abandonne aux mains exercées des servantes qui me lavent, puis massent mon corps avec des huiles odorantes, me vêtent, me parfument, me coiffent. 

Enfin je les renvoie. J’ai besoin d’être seule… 

Iasos est parti à la chasse au sanglier. Il faut en profiter. 

Je quitte le palais.

Les jardins d’Arcadie… Pour tous, ils sont symboles d’idéal et de paix. Mais pour moi ils n’illustrent que malheur et tourments. Je marche lentement au milieu des massifs luxuriants et fleuris éclatants de couleurs, de parfums entêtants, suaves et sucrés qui n’éveillent en moi qu’une morne tristesse teintée de nostalgie.

Soudain un joli chant s’élève de la cime des arbres environnants. Reprises à l’infini, les notes répétées composent une phrase musicale harmonieuse coupée de brefs silences où l’esprit, attentif, guette le retour de la claire mélodie. Brisant un court instant mes réflexions amères, une envolée gris-noir de fauvettes orphées s’échappe prestement de la cime des arbres en un bruissement d’ailes…

Comme je les envie ! J’aspire à pleins poumons ce vent de liberté qui s’est attardé un instant dans leur sillage. Pourtant, il suffirait que je veuille lutter… Il suffirait que j’aie le courage d’agir… Me dresser contre lui, l’abattre sans scrupules… 

Que de fois j’ai rêvé que je lui enfonçais un poignard dans le cœur ! Mais face à lui, la force, la vaillance me manquent…

Je te maudis, Iasos, mon époux exécré auquel mon père m’a vendue contre une alliance. 

Régnant sur l’Arcadie en tyran, tu es craint autant que détesté pour ton autorité excessive et injuste, ton absence de sens moral, ta soif de sang, tes accès de colère fulgurants et terribles qui te transforment en bête fauve, sourde et aveugle…

Tu as l’âme aussi noire que tes traits sont grossiers. Ton emprise puissante pèse sur mes épaules comme un carcan d’acier… 

Je te hais… Cependant je ne sais que courber l’échine devant toi et pleurer en secret sans oser contredire un seul de tes arrêts… 

Je manque de vaillance, voilà la vérité.

Ah ! Père ! En nous voyant, tes cendres doivent se retourner dans ta tombe ! Car tes filles n’ont guère été à la hauteur de tes aspirations et de l’éducation que tu leur as donnée. Mais l’on n’hérite pas systématiquement de la force de caractère de son père… 

Toi, héros éponyme fondateur d’Orchomène, tu as fait de ton mieux, comme tous les parents qui aiment leurs enfants et veulent leur donner les armes nécessaires pour affronter la vie et devenir adultes. Mais te voilà bien mal payé de tes efforts ! De tes cinq filles, seule ton aînée Orchomène a mis en œuvre tes préceptes…

Quant aux autres… 

L’orgueil a perdu les Minyades… Et moi, Clymène, par peur de mon ombre, j’ai consenti sans broncher aux quatre volontés d’un tyran perverti, d’un fou qui, sous prétexte qu’il ne voulait pas d’une descendance femelle, m’a arraché ma fille à peine le cordon ombilical coupé !...

Mon enfant, ma poupée… Ô ma toute petite… Je n’ai pas eu le cran de t’aimer assez fort pour te sauver des griffes d’un père sanguinaire. Depuis – les dieux m’en sont témoins – je paie le prix de mon indignité et de ma lâcheté. 

Quelques secondes pour entrevoir ton visage, et tu n’étais plus là… Cet instant m’a suffi pour savoir à quel point tu étais magnifique… Pour planter dans mon cœur le regret éternel de ce qui aurait pu constituer mon bonheur : une fille adorable dont j’aurais été fière, que j’aurais vue grandir, devenir une femme superbe et convoitée, épouser un grand roi, lui donner des enfants…

Mais je n‘ai jamais eu l’étoffe d’un héros… Et ma fille n’est plus… Qu’est-elle devenue ? L’a-t-il abandonnée ? L’a-t-il fait mettre à mort ?

Ô dieux, pardonnez-moi tout le mal que j’ai fait ! Pardonnez à la femme, cette morte vivante… Pardonnez à la mère, malheureuse captive de sa propre faiblesse…

***

Atalante

Le crépuscule tombe sur le Mont Parthénion qui se dresse entre l’Arcadie et l’Argolide. Du haut de mon perchoir, soigneusement cachée dans la ramure épaisse d’un chêne centenaire, j’observe le point d’eau où la bête a coutume de se désaltérer. Dans la demi-pénombre, les reliefs s’accentuent, les contours se découpent, comme soulignés au calame d’un trait noir. 

Depuis des jours, je suis la piste de ma proie. J’ai repéré ses traces au sol, sur les troncs d’arbres tachés de son urine et marqués de ses griffes. Elles m’ont amenée jusqu’ici.

L’autre nuit, alors que je guettais, je l’ai vue s’approcher précautionneusement, scrutant les alentours avant de s’accroupir en bordure d’étang. Subjuguée, j’admirai sa silhouette massive, sa crinière touffue s’allongeant sur le ventre comme une houppelande, ses muscles qui saillaient sous le pelage ras… 

Ce soir, la chasseresse vaincra le lion blanc, le lion solitaire.

Je l’attends… Il sera le plus beau des fleurons de mon tableau de chasse ! Un froissement ténu, à peine frémissant… 

C’est lui ! Je me raidis, brusquement à l’affût. 

Concentrée et tendue, d’un geste sûr et lent je bande fermement mes muscles et mon arc. 

Je l’attends… 

Le temps est comme suspendu aux vibrations de son pas de félin qui résonnent en moi comme des coups de gong.

Je l’attends… 

Ma flèche pointe droit vers le petit bosquet dont les feuilles s’agitent imperceptiblement… 

Le voilà, débouchant brusquement d’un taillis de verdure. 

Il se fige un instant, humant l’air alentour, puis avance, aux aguets, jusqu’au bord de la mare. Enfin il s’agenouille et commence à laper l’eau à grands coups de langue qui brouillent de ridules luisantes le miroir lisse des eaux dormantes où son reflet spectral, sur fond vert émeraude, ondule et se répand en cercles concentriques jusqu’aux berges arrondies.

Un sifflement léger… Le trait atteint la cible au garrot et la bête, touchée à mort, s’effondre mollement sur le sol. 

Une flèche a suffi. 

Chasseresse émérite imbattable à la course, il ne sera pas dit qu’Atalante a failli à sa réputation ! Le cri de ma victoire retentit longuement tandis que je m’élance pour dépecer le lion. 

Un pelage de neige ! 

Cette rare merveille ne manquera pas d’attiser les convoitises ! Je savoure d’avance les regards envieux que mes rivaux jaloux porteront sur sa peau jetée sur mes épaules avec ostentation !

J’aime l’avidité des mâles sur mon corps. 

J’en joue et m’en délecte ! Sensation enivrante que le désir brûlant des regards masculins caressant mes seins ronds, ma taille souple et fine bardée d’une ceinture, mes reins dont j’accentue avec jubilation la cambrure aguichante, mes cuisses fuselées, élancées et musclées sous ma tunique courte !…

Vierge et fière de l’être, je compte le rester toute ma vie durant ! Qu’ai-je besoin d’un homme ? Mon père, lui, a-t-il eu besoin de sa fille qu’il a abandonnée, bébé, dans la montagne ? Je ne le connais pas et je n’ai nulle envie de savoir qui il est. Ce qu’il n’a pas prévu, c’est que je survivrais, allaitée par une ourse. Je l’ai su de la bouche des chasseurs qui, après l’avoir tuée, m’ont recueillie et élevée.

J’ai grandi libre et fière au cœur du Parthénion, sous la protection de la déesse Artémis qui m’inspire et me guide sur les pentes abruptes et rudes des sommets. J’ai appris avec elle à vivre de ma chasse. Entraînée à courir depuis mon plus jeune âge, je file, plus rapide que le vent dans les cimes.

Pour me débarrasser des amoureux transis qui m’importunent de leurs avances incessantes, j’ai instauré un jeu : qu’ils m’affrontent à la course ! Celui qui me battra, je lui appartiendrai. Mais celui qui perdra y laissera la vie…

Ils ont été nombreux à prétendre me vaincre ; cependant à ce jour, aucun n’a survécu… Et nombreux seront ceux qui tomberont encore ! Car je n’ai aucun doute : il n’est pas encore né, celui qui gagnera !

Oui, je suis la meilleure ! Et je le resterai.

Ma tâche terminée, j’abandonne sur place le corps aux charognards et, la peau sur le dos, je prends la direction d’une caverne proche pour y passer la nuit.

Soudain je tends l’oreille. Il semble qu’on me suive… J’accélère le pas. Des effluves étranges assaillent mes narines, mélange détonnant de relents animaux et de sueur humaine.

L’assaut ne tarde guère.

Surgis du sein d’Hadès, deux Centaures hideux se sont jetés sur moi, me prenant à revers. Leurs ombres gigantesques me barrent le chemin. Ils ricanent et me jaugent d’un œil concupiscent. Ils ne savent donc pas à qui ils ont affaire ? J’évalue d’un coup d’œil leur taille, leur puissance. Torse maigre et velu, le crin hirsute et sale… Ce sont des vagabonds, et non des guerriers. Leurs rires égrillards laissent deviner aisément leurs intentions. 

Vive comme l’éclair, j’ai lancé mon poignard en arrière, au jugé, tandis que je décoche ma lance dans le cœur de celui qui m’attaque de front. Mon cri de guerre fuse dans la nuit noire, se confondant avec les râles d’agonie des deux hommes-chevaux :

- Mort à mes ennemis ! Mon nom est Atalante, invincible au combat, invincible à la course, invincible à la chasse ! Malheur à ceux qui osent se mesurer à moi !

***

- Sire, le sanglier a encore ravagé nos champs et massacré une vingtaine d’hommes !

Le messager s’incline et quitte à reculons la Salle du Conseil. Les nobles dignitaires siégeant auprès du roi sont assis à sa table, attentifs à ses ordres, tandis que Méléagre, à droite de son père, serre les poings et fulmine intérieurement, maîtrisant à grand’ peine la rage et l’impatience qui crispent son visage aux traits mâles et rudes.

Oenée est soucieux. Il se sent responsable des tueries perpétrées par la bête furieuse. Car c’est pour le punir, lui, Oenée, qu’Artémis a envoyé sur Calydon le sanglier, maudite engeance de la Laie de Crommyon. 

Lors des dernières Thalysies où d’ordinaire il fête tous les dieux, Oenée a oublié l’offrande à Artémis. Comment est-il possible qu’il ait été distrait au point d’en négliger l’ombrageuse déesse, déclenchant ainsi son courroux et sa vindicte ? Il ne s’explique pas sa coupable omission. Mais c’est depuis ce jour que les courriers ne cessent de lui rapporter des quatre coins d’Étolie les horribles méfaits du monstre redoutable dont la sauvagerie n’a d’égale que son abominable aspect. 

On le lui a décrit aussi grand qu’un taureau, l’échine hérissée de soies épaisses et drues dressées comme des lances, le groin flanqué de deux défenses acérées qui pointent devant lui pour percer l’ennemi, les naseaux écumants d’une vapeur noirâtre dont les émanations empoisonnées étouffent tous ceux qui les inhalent…

C’en est trop. Le roi doit prendre une décision drastique avant que son royaume et ses sujets n’aient été décimés. Il s’adresse à sa cour d’une voix grave et sourde :

- Nous n’avons plus le choix. Il faut coûte que coûte abattre ce fléau. Méléagre, mon fils, je te charge de cette délicate mission. Organise une grande battue. Bats le rappel de tous les chefs de clans, de tribus, de provinces avec lesquels nous avons conclu des alliances, et tue le sanglier ! Que la faveur des dieux t’accompagne, mon fils.

À ces mots, Méléagre laisse éclater sa joie : enfin il va pouvoir agir comme il l’entend ! S’il n’avait dépendu que de lui, il y a beau temps que l’animal eût été abattu !

Les messagers d’Oenée sont partis aussitôt…

Ils sont trente à avoir répondu à l’appel, trente dont une femme, une Arcadienne que Méléagre a jugé utile d’inviter pour sa réputation de chasseresse hors pair. 

Les hommes l’évaluent du regard, l’air méfiant, ce qui ne semble pas l’affecter… Au contraire ! 

Solidement campée sur ses jambes écartées, la poitrine arrogante, le port de tête altier, elle darde sur eux un regard conquérant, comme pour les défier.

C’est eux finalement qui détournent les yeux. 

De Thésée l’Athénien à Pirithoos de Larissa en Thessalie, de Castor et Pollux, les fils du roi Tyndare de Sparte en Laconie, à Jason d’Iolcos, de Pélée, roi d’Égine, à Télamon, son frère, qui règne à Salamine, tous baissent le regard, vaincus par l’indomptable fermeté qui émane de toute sa personne. Impressionné et admiratif, Méléagre est tombé sous le charme de la belle amazone. 

Mais mieux vaut remettre à plus tard la gaudriole et se concentrer sur la chasse au sanglier ! Les éclaireurs l’ont pisté plus au sud, dans la forêt de Calydon.

- Nous nous camouflerons derrière les rochers jouxtant l’orée du bois, ordonne Méléagre. Leur rempart naturel forme un fer à cheval où l’animal viendra s’enferrer de lui-même. Aussitôt que les chiens l’auront débusqué et orienté vers nous, il suffira d’attendre qu’il sorte à découvert pour l’attaquer de front et simultanément ! En avant, compagnons ! Que le sang de la bête rejoigne les Enfers, sa véritable place !

Dans un bruit de tonnerre, la troupe lourdement armée se met en route derrière les mâtins. Elle a tôt fait d’atteindre la forêt toute proche. 

Les voilà embusqués. Les aboiements des chiens leur parviennent, lointains. Le soleil dans le dos, ils s’apprêtent au combat, tous leurs sens aiguisés, visages impassibles, yeux braqués, arme au poing, l’esprit tendu vers un seul but : tuer le monstre.

Soudain, il est sur eux, furieux, les chargeant comme un taureau au galop ! Ils s’élancent… Et leurs cris surprennent l’animal qui se voit pris au piège. Les javelots de Pirithoos et de Jason se croisent au-dessus de la cible en sifflant, tandis que celui de Thésée va droit au but ! 

Mais Artémis qui veille en a subtilisé le fer en cours de route, et l’arme inoffensive s’abat sur le flanc droit sans causer de blessure. Le sanglier tournoie, attaquant au hasard, transperçant des entrailles, écrasant et foulant aux pieds des corps sanglants, tentant vainement de se frayer un passage dans ce mur d’êtres humains sans cesse reformé. 

La flèche d’Atalante, enfin, atteint la bête, arrêtant son élan d’un trait qui s’est fiché derrière son oreille. Étourdie, assommée, elle branle du chef, tandis que les chasseurs fondent sur leur victime enfin à leur merci…

Ils frappent en même temps et partout à la fois, de l’épée, de la hache… Lances et javelots s’ancrent profondément dans le cuir dur et noir, se dressant haut et droit, tels les mâts d’une nef. Les flèches d’Atalante continuent de pleuvoir sur sa proie, effondrée au milieu des guerriers qui s’acharnent sur elle, tout rougis de son sang…

Le sanglier de Calydon ne tuera plus.

En hommage au courage de leur rude adversaire, les chasseurs exténués demeurent un moment silencieux, savourant leur glorieuse victoire. À présent, il est temps de dépecer la bête.

- Grâces te soient rendues, divine chasseresse, s’exclame Méléagre. Accepte que te soient consacrées les défenses et la peau de la bête, et j’irai les suspendre dans ton temple, à Tégée.

Après les dieux, au tour des hommes d’obtenir tribut ! À Atalante, pour avoir versé le premier sang, il remet la hure et la fourrure, suscitant aussitôt la désapprobation de ses deux oncles maternels :

- Ces parts-là nous reviennent, à nous qui sommes les frères de la reine Alphée de Calydon ! s’exclame Plexippos, le plus âgé des deux.

Aussitôt Toxeos approuve avec ardeur :

- Comment peux-tu privilégier une étrangère, femelle de surcroît ? Jamais tu n’aurais dû la convier à la chasse, car c’est affaire d’hommes, et d’hommes seulement !

- Vous oubliez bien vite, mes oncles, que sans elle, sans ses dons peu communs d’archère, sans ses flèches, nous n’en serions pas là !

Méléagre sourit en remettant à Atalante son butin, qu’elle accepte en silence, sous les murmures de protestation des hommes, auxquels elle ne prête pas la moindre attention. Celui qui l’intéresse s’appelle Méléagre, ce jeune homme athlétique dont le regard brûlant reflète tout le respect et l’admiration qu’il éprouve pour elle.

C’est un fait, il l’attire. Il lui plaît, inexplicablement. 

Ce sentiment nouveau la laisse assez perplexe, elle qui, jusque-là, n’éprouvait que mépris pour la gent masculine. Mais celui-ci paraît très différent des autres. Il ne plastronne pas. Il la regarde dans les yeux, s’adresse à elle sans commisération, la traite d’égal à égale sans détours, reconnaît ses talents à leur juste valeur… 

Songeuse, elle l’observe tandis qu’il continue la distribution des trophées, gardant pour lui les dents du sanglier.

Cependant, l’atmosphère autour d’eux s’épaissit. Le mécontentement grandit contre Atalante. Une expression hostile qui ne présage rien de bon se lit sur les traits révulsés de Plexippos et Toxeos. Aussitôt sur ses gardes, elle saisit son arc et fait face au premier, qui s’avance vers elle. Le second en profite pour se faufiler dans son dos et dérober la hure et la fourrure, puis s’apprête à frapper en traître, par derrière, la femme sans défense.

Mais Méléagre s’est aperçu du manège. La colère l’emporte, violente comme un ouragan qui se déchaîne. Comment ont-ils osé ? Être prêts à voler et à assassiner par pure vanité, parce qu’ils considèrent qu’une femme n’a pas à recevoir sa part dans une chasse d’hommes ! 

Quel orgueil ! Quel cynisme ! Quelle forfanterie ! 

Pourtant, c’est l’évidence : elle a réussi là où ils ont échoué !... 

S’entêter dans l’erreur, c’est s’aveugler soi-même…

Devant tant de bassesse, Méléagre voit rouge et, instinctivement, frappe d’un vaste mouvement de moulinet l’un et l’autre coupables dont les têtes tranchées tombent sur le sol dans une mare de sang.

Atalante a bondi auprès de Méléagre, affrontant les chasseurs qui ont tiré l’épée mais semblent hésiter sur le parti à prendre. C’est Jason le premier qui rengaine son arme. Bientôt les autres suivent, avalisant ainsi l’autorité du fils d’Oenée qui s’est gagné, par son comportement, le respect de ses hommes et l’amour d’Atalante.

Avant même qu’ils soient revenus au palais, la belle vierge était devenue femme dans les bras de Méléagre.

***

Althée

Mon fils, un assassin ! 

Mon esprit se révolte à cette seule idée… Je n’ai pu supporter le spectacle des corps mutilés de mes frères et je me suis enfuie pendant que les chasseurs, de retour de leur expédition punitive, les déposaient sur le bûcher des funérailles.