Gemma - Gabriel d'Arnac - ebook

Gemma ebook

Gabriel d'Arnac

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Opis

Quand huit amis font tout pour sauver le neuvième de la dépression...

C’est l’histoire d’un coup de foudre, apparemment rien de très original, à ceci près qu’il s’agit d’un coup de foudre « cinématographique ». Un dialogue s’installe entre le narrateur et ses amis à propos de l’actrice anglaise Gemma Arterton (qui a tourné le film Gemma Bovery et plus récemment L’histoire de l’amour). Très vite, on comprend que notre héros a subi un choc amoureux d’une violence inouïe, choc qui l’a conduit tout droit à l’asthénie et la déprime. Fautif, le cinéma, la coupable, cette femme qu’il a vue sur grand écran. Depuis, il ne mange plus et se laisse dépérir sur son canapé. En somme, il a tous les symptômes du malade amoureux. C’est là que ses huit amis proches rentrent en scène, débarquent chez lui et tente de lui faire remonter la pente.
Au cours de la même soirée, chacun va alors lui inventer un scénario imaginaire, mettant en jeu les qualités de tous, pour qu’il puisse tenter de séduire la belle Gemma.

Un roman d'amour au scénario original !

EXTRAIT

J’étais resté complètement interdit par l’idée d’Olivier. Et comme suspendu à ses larges lèvres. Qu’allait-il encore inventer ? Je sentais que je n’étais pas le seul à me le demander et toute l’attention était désormais sur lui, maintenant que le temps semblait retenu. Dave fut le premier à oser briser le silence.
— Bon, alors, quel est ton plan, Olivier ?
Ses deux minutes de réflexion s’étaient écoulées seconde par seconde et notre curiosité l’amusait. De mon côté, je n’aurais pas pensé possible de tenter autre chose que d’avaler un ou deux bonbons magiques de Maître Cheng pour tout oublier.
— L’aider à montrer ce qu’il est et ce dont il est capable, répondit-il, avec une simplicité confondante.
Bien sûr, c’était gentil et bien essayé de sa part, mais j’avoue que, posé au creux de mon canapé, je n’avais pas l’impression d’être capable de faire grand-chose...
Devant mon visage ahuri, il reprit, en s’adressant à moi :
— Puisque tu es un artiste, prouve ton talent ! Fais une œuvre qui retienne son attention...
— Fais donc son portrait, coupa Annika, ça pourrait lui plaire, la flatter.
— Sans compter que ça pourrait se vendre, ajouta Jean-Raoul, les euros dans les yeux...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel d’Arnac est né en 1975. Juriste, il engage ses compétences au service d’organisations humanitaires tout en nourrissant ses passions pour la création artistique et l’écriture.
Touche à tout, rêveur, amoureux de l’immensité de la mer et de la beauté, Gabriel d’Arnac entend suivre ses inspirations dans toute leur extravagance, loin des cadres imposées. D’ailleurs, pourquoi ne pas imaginer maintenant que ce premier roman puisse faire un très bon film ?

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GABRIEL D’ARNAC

GEMMA

Cet ouvrage a été composé par les Éditions Encre Rouge

®

7 rue du 11 novembre – 66680 Canohes

« 

Introduction

Il y a un évènement.

Cet évènement, il s’appelle Gemma.

L’état dans lequel m’a mis cette femme est unique.

Cette femme est une promesse.

C’est une promesse qui est à la hauteur de tout ce que vous avez de plus génial dans votre désir.

C’est une femme qui va vous mettre dans un état… Mais je vous dis, c’est hallucinant.

Une bombe atomique, et je peux vous dire que j’en ai eu dans les mains, des bombes.

Mais là, on est... au-delà.

Elle rentre dans la boulangerie... Elle prend les croissants...

Je ne vais pas vous embêter plus longtemps.

Voilà.

Gemma.

Fabrice Luchini

Présentation du film Gemma Bovery

Réalisé par Anne Fontaine

Prologue

— Arterton. Gemma Arterton, répéta Marie-Lou, qui commençait à bouillir.

— Artère quoi ?

— A, R, T, E, R, T, O, N, merde, David, c’est simple quand même ! Et ne me dis pas que tu ne la connais pas !

— Si, ça y est, je l’ai. Ah ouais, quand même, elle est pas mal… Bon, alors, voyons sa page sur Wikipédia… Mouais… C’est une actrice anglaise, elle est née en 86… Christina est son second prénom, c’est sympa…

— Mais on s’en fout de ça, Dave !

— OK, OK… Bon, elle a quand même fait Quantum of Solace…

— James Bond ?

— C’est ça, Marie-Lou, un James Bond. Avec Daniel Craig et Mathieu Amalric, en plus ! Mais il n’y a pas que ça : Le Choc des Titans, Tamara Drewe, Gemma Bovery, Prince of Persia : les sables du temps, La Disparition d'Alice Creed et plus récemment Hansel et Gretel : Witch Hunters, Byzantium et Players.

— Et elle a fait du théâtre, a été nominée pour des prix, a été jurée de festivals…

— Et aussi connu quelques bides, quand même…

— Houlà, mais c’est long comme pedigree ! Elle a un sacré parcours, pour son âge, intervint alors Mickaëlla, soudain intéressée par les photos et le personnage devant lesquels les garçons commençaient déjà à frémir sans en avoir l’air.

— Ça y est, « Micky la chasseuse de têtes » reprend du service… opina Maître Cheng d’un mouvement de tête entendu qui fit sourire les autres…

Tous mes amis, mes meilleurs amis, mes seuls amis en fait, étaient venus, à l’appel de Marie-Lou. Elle m’avait trouvé chez moi, affalé comme une voile inutile, après trois jours à essayer de me joindre sans succès. J’avais coupé mon portable, et ça, c’était suffisamment inhabituel pour générer de l’inquiétude. Il faut dire que même si nous avions le même âge, Marie-Lou Couffin était une vraie mère pour moi depuis que je l’avais branchée dans un des cours de cuisine qu’elle donnait. Et en lieu de plan drague, j’avais trouvé en elle une de mes meilleures amies, toujours drôle, vivante et gourmande. Et parfois câline quand il le fallait.

Je n’avais plus bougé de place depuis ce coup au cœur qui m’était arrivé sans prévenir. Mon canapé, doux, profond et moelleux était alors devenu le seul élément rassurant de mon univers. Tout se passait comme si je naviguais avec lui, frêle esquif, sur l’océan de mes angoisses. Sauf que là, sous mes cheveux, c’était un vrai typhon qui sévissait… Et puis, Marie-Lou avait cru bien faire, après tout ! Inviter notre bande d’amis à venir, c’était certainement ce qu’il y avait de mieux pour me faire revenir à terre. Malheureusement, là où j’en étais, le port était une notion qui me semblait lointaine.

Ce n’était donc pas vraiment d’un œil vif que je les contemplais tous, installés autour de moi comme une bande de passagers clandestins qui aurait jailli des soutes pour prendre le contrôle du bateau et démettre le capitaine.

Avant qu’il ne soit trop tard ?

D’abord, il y avait eu David Gerhard. Évidemment, nous avions tous tendance à l’appeler Dave, plus pour sa coupe de cheveux que pour le diminutif de son prénom, d’ailleurs… Pas très grand, nageant dans ses sempiternels jeans, tee-shirts improbables et converses, il avait les cheveux blonds filasse et le teint clair de celui qui ne décollait pas souvent de ses écrans. Sa vie s’arrêtait le plus souvent aux frontières du monde virtuel qu’il s’était construit ; par moments, il nous semblait que cela valait sans doute mieux...

Il avait surgi chez moi, en voisin, dès que Marie-Lou l’avait appelé, ce qui lui était d’autant plus facile qu’il passait le plus clair de son temps à glandouiller.

Je ne sais pas exactement ce que Marie-Lou lui avait dit, mais ça avait dû lui faire assez d’effet pour qu’il décide d’abandonner l’un de ses jeux en réseau préféré et vienne se confronter à mon nouveau monde virtuel de désolation mentale.

Perdu comme je l’étais, je n’avais perçu sa présence que de loin, ce qui ne l’empêchait pas de se rendre utile. Dès qu’il fut mis au courant de la situation, il aida Marie-Lou à contacter les autres, puis elle le lança dans tout un tas de recherches sur le net dont seul le son du nom de Gemma Arterton venait jusqu’à mes oreilles.

Très vite, Francis Cheng, son comparse « top nouvelles technologies », débarqua pour lui donner un coup de main. Pour nous, qui le connaissions moins, c’était avant tout Maître Cheng, une sorte de personnage à la David Carradine. Ingénieur informaticien au visage impassible et au regard levantin, Francis avait été adopté par les autres d’autant plus facilement qu’il répondait toujours présent pour tout ce que nous imaginions de faire. D’humeur égale, discret, peu causant mais toujours à l’écoute, sa seule présence suffisait à nous inspirer une certaine sérénité, bien aidée toutefois par le panel des substances psychotropes et illicites qu’il était toujours en mesure de nous fournir... Sans être vraiment des toxicomanes, il fallait reconnaître que certaines de ses pilules étaient divinement magiques ! Il était donc indispensable qu’il soit là. Lorsque je le vis arriver dans son complet Mao noir, et malgré ses airs de croque-mort, j’eus l’impression que lui seul pourrait me sauver.

Dès son arrivée, Francis fut embauché par Dave pour l’aider à supporter les directives et l’inquiétude de Marie-Lou, qui ne cessait de s’agiter. Et comme d’habitude, sa présence eut immédiatement un effet apaisant, sans même qu’il soit nécessaire de goûter ses bonbons magiques.

Je l’aimais bien, ce Francis. J’avais passé de sacrées bonnes soirées avec Dave et lui, à écumer les bars du quartier et à le regarder nous écouter refaire le monde. En plus, il était quasiment toujours d’accord avec nous, ce qui était plutôt encourageant !

Je les regardais s’agiter, là-bas, aux confins de mon univers, qui se résumait à mon salon. Ils s’agitaient et je les admirais avec la même fascination que si j’avais contemplé un aquarium. À un moment, les autres filles sont arrivées ensemble comme un banc de poissons aurait traversé la vitre.

D’abord, il y eut le poisson-pilote, Mickaëlla Longuet. C’était une espèce de grande bringue brune et sèche comme un entretien de recrutement militaire. Elle passait ses journées à chasser d’improbables candidats pour de plus improbables jobs auxquels nous ne comprenions rien. Je l’avais rencontrée en cherchant un boulot, à un moment où je voulais renoncer à l’art. C’était la première fois que je rencontrais une vraie femme professionnellement fatale. Une de celles qui doivent faire un malheur en entreprise, à ce que j’en crois. Enfin, vu mes prouesses en entreprise, je ne peux pas me rendre compte…

Quoi qu’il en soit, je ne la remercierai jamais assez de ne pas m’avoir recruté ce jour-là ! Je ne sais toujours pas comment j’avais fait, mais je me suis retrouvé convoqué un matin, pour passer un entretien d’embauche avec elle. C’était pour une de ces boîtes qui semblent n’entretenir qu’elles-mêmes en produisant du vent qu’elles vendaient fort cher. Dès son premier regard sur moi, elle eut l’air follement surprise de me trouver là, dans son grand bureau de verre, empli de meubles en verre dans cette drôle de tour de verre… De mon côté, j’étais bouleversé de la voir si présente dans toute cette transparence et je commençais même à être inspiré pour une nouvelle œuvre. Nous n’étions pas faits pour nous entendre sur un plan contractuel. Elle eut alors l’intelligence de me remettre gentiment sur mes rails et la grâce de se laisser séduire par l’exotisme que je devais représenter dans son univers…

Ce soir-là, en la voyant, je me sentais complètement indifférent. Tout comme je l’étais vis-à-vis de Sélènia et d’Annika, qui l’accompagnaient.

La première à avoir attiré mon attention, c’était Sélènia. Ah, Sélènia Leblanc… Une vraie rousse à la peau blanche et constellée de taches de rousseur comme je les adorais ! Je l’avais rencontrée au lycée, au hasard d’un cours, et son profil de madone m’avait profondément attiré, au point que je ne fis rien d’autre ce jour-là que de la dessiner. Les filles étant toujours trop curieuses, ce fut une bonne entrée en matière.

Mais Sélènia était une fille sage, rangée avant d’avoir vécu. Même si j’aimais sa douce amitié, sa raison ou sa lucidité, elle ne m’inspira jamais que de mauvais dessins, finalement. Mariée, mère de famille, consacrant son temps aux siens, elle continuait à me fréquenter uniquement parce que j’étais la seule fausse note de son caractère trempé. J’oserais dire sa seule faiblesse, sa minute de fantaisie, bien qu’en aucun cas elle n’aurait rompu les promesses faites à son époux. Elle était sans faille et je l’admirais aussi pour cela.

Rien à voir avec Annika Plommon, froide beauté blonde et nordique. Je l’avais rencontrée à une soirée arty, moi en plasticien qui sort et elle en mannequin dévergondée. Elle était pleine d’esprit, mais pouvait aussi avoir envie de se faire rentrer dedans. Le plus incroyable était son regard, si intense, qui passait pour un bleu mystérieux, mais était du plus beau vert sombre. Notre rencontre fut alors électrique, dans tous les sens du terme. Sur l’instant, bien sûr, j’eus trop de mal à me concentrer pour être capable de tirer de nos rapports le moindre travail créatif intéressant. Par la suite, cependant, je dois dire que c’est grâce à elle que j’ai pu réaliser mes œuvres les plus importantes. Si j’étais trop attaché à l’idée de la posséder pour pouvoir créer, elle était elle-même trop désireuse de conquérir le monde (je devrais dire l’Humanité dans sa partie masculine…) pour se contenter du statut peu enviable de n’être que mon égérie !

Était venu ensuite les rejoindre Jean-Raoul Chauboudon, notre prince-mécène des temps modernes. Véritable businessman, toujours décalé entre deux jetlags et deux conquêtes, c’était une sorte de bon gros nounours à la fois dilettante, plein de charme et… d’argent. Il régnait sur les technologies des écrans vidéo et avait bâti un véritable empire. C’était incroyable de le voir là, tant nos univers étaient différents. Je l’avais connu par le biais de mon meilleur ami, Olivier Sur, que nous attendions encore. Jean-Raoul avait eu la chance de recruter Olivier pour l’aider dans ses affaires et il s’en était longtemps félicité.

Jean-Raoul expliquait à qui voulait l’entendre que la seule manière de réussir en affaires, c’était de savoir recruter les bonnes personnes et d’en tirer le meilleur… Même s’ils ne travaillaient désormais plus ensemble, ils étaient restés amis et nous nous étions tous adoptés. C’était un type incroyable, ce Jean-Raoul ! Toujours au taquet, toujours flamboyant, mais finalement aussi généreux que simple. Tout en aimant nous en mettre plein la vue à coups de voitures de luxe ou de sorties VIP, JR le faisait toujours avec humour et fantaisie. Je crois aussi que le décalage qu’il y avait entre lui, mes autres amis et moi devait l’amuser autant que nous.

Mais voilà, le temps passait et Olivier n’était toujours pas là.

— On avait pourtant dit vingt heures, maugréait Marie-Lou dans son coin.

Depuis mon salon, je les voyais tous s’entasser les uns sur les autres pour être au plus près de Dave et de sa nouvelle tablette grand format Sonotonic. Dans leurs yeux, je voyais le reflet hypnotique de l’image de Gemma.

Elle ne me sortait plus de la tête.

Soudain, le timbre de ma sonnette retentit et Olivier Sur fit son entrée. Il salua le groupe, prenant soin de me traiter comme un meuble, avant de me considérer en silence, ce qui suspendit un temps toute activité intellectuelle dans mon salon.

 Olivier, c’était le Black « beau gosse » de la bande, qui promenait son charme et ses vêtements de luxe au gré des missions internationales où l’envoyait son métier de financier et de consultant. C’était de lui que je me sentais le plus proche. Avec lui, depuis ma plus lointaine jeunesse, j’avais fait les quatre cents coups, passé les nuits les plus folles et vécu les aventures les plus merveilleuses.

Toujours tiré à quatre épingles, assortissant les meilleurs tissus, les meilleures coupes à sa peau d’ébène, sortant des meilleures écoles tout en ayant un bagou propre à ouvrir toutes les portes, il écumait la planète financière de ce qu’elle comptait d’entreprises à redresser, d’affaires à monter ou à démonter avec une élégance théâtrale. Je l’avais connu au début, à l’époque où, même bardé de diplômes, un Black avait du mal à être recruté, et nous nous étions bien entendus.

Au bout d’un moment dont je sentais pleinement l’intemporalité grâce au regard que tous me lançaient, Olivier reprit le tempo :

— Bon, OK, et il est hors service depuis longtemps ?

— Trois ou quatre jours, si j’ai bien compris, répondit Marie-Lou. C’est la gardienne qui m’a appelée, car elle ne le voyait plus sortir et la lumière de l’atelier restait éteinte.

— Trois ou quatre jours comme ça ? Sans manger ? Dis donc, c’est rude, comme programme… Et c’est ce film qui lui a fait ça ?

— Pas le film, banane, la fille ! intervint Annika.

— Ah ouais, cette Gemma machin chose ? Naaoon, sans blague ?

— Tu veux nous faire croire que tu ne la connais pas ? Que tu ne l’as jamais matée à poil sur internet ?

— Tu sais, je n’ai pas trop le temps… Et puis, les adorations virtuelles, ce n’est pas non plus mon truc…

— C’est ça, fais le mariole ! coupa Jean-Raoul… N’empêche qu’elle est plus que troublante, cette fille, conviens-en !

— C’est vrai qu’elle a un petit quelque chose, consentit Olivier ; seulement, de là à le transformer en tas de viande morte sur canapé…

— Mais t’as jamais été amoureux, toi, ce n’est pas possible ! me défendit Marie-Lou.

— Ben si, et tu devrais le savoir… Mais toujours d’une vraie fille, pas d’une image !

— Mais ce n’est pas qu’une image. Elle existe, Gemma. C’est la magie du cinéma et ça peut faire mal.

— Quand même, je ne l’aurais pas imaginé si sensible, remarqua Dave.

Comme à leur habitude, Sélènia et Maître Cheng profitaient de la situation et de l’instant en silence. Ce n’était ni de la distance ni du mépris, mais juste leur manière de compatir, je le comprenais bien.

Voilà. J’étais dans mon appartement, complètement apathique depuis trois jours, et mes amis venaient prendre soin de moi alors que je n’avais envie que d’une chose : disparaître ! Non pas seulement mourir, mais me décomposer en particules toujours plus fines, puis me vaporiser dans l’air et l’éther.

Je n’aurais pas dû aller voir ce film, tout simplement. Ou tout du moins pas seul, peut-être. Mais voilà, on se croit plus fort que les autres et on fait des trucs de fous. Et puis, comment imaginer l’effet que peuvent avoir sur un type normal quelques jolies images projetées sur un écran Imax…

Je suis sculpteur. Disons plasticien, pour faire moderne et parce que je touche aussi un peu à tout. Je vis dans un atelier du Marais, dont j’ai eu la chance d’hériter d’un oncle à peine entrevu. Cela m’évite d’accumuler les souvenirs gênants de mes proches… et aussi de récupérer leurs névroses. J’aime particulièrement cet endroit, car l’espace où je m’exerce est surmonté d’une immense verrière où transpercent le ciel et mon inspiration. Comme tant d’autres, j’y cherche sinon la gloire, du moins la liberté de pouvoir créer au gré de mes désirs et de mes envies. Encore me faut-il trouver le souffle nécessaire…

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours pensé que l’art n’était pas un travail solitaire ; que c’était juste de l’énergie. Une énergie qu’il fallait être capable de voler aux autres pour mieux la leur revendre ensuite. La beauté, et plus généralement celle des femmes, était la seule chose qui m’inspirait, qui me nourrissait et que je poursuivais. Au fond, j’étais un artiste très conventionnel. On pouvait même dire que je n’avais rien compris au marché de l’art contemporain.

Or, cette idée de beauté n’était qu’une illusion à laquelle je m’accrochais vainement. Une sorte d’anomalie de la nature, qu’une autre beauté viendrait remplacer en son temps ou tout simplement un peu plus tard dans la journée. Il suffisait, du reste, de passer une après-midi sur une terrasse vers Saint-Germain-des-Prés pour s’en rendre compte. Ce qui rendait la beauté infinie, c’est qu’une beauté plus grande encore venait toujours effacer celle que l’on venait de croiser, dans une course perpétuelle et sans issue.

Alors, je voulais autre chose. Pas la beauté absolue, bien sûr… Celle-là, il fallait la garder pour soi, dans un coin de sa tête, comme un exemple de ce que l’on ne trouverait jamais. Non, ce qu’il me fallait, c’était une inspiratrice, une égérie. Pas une muse, qui aurait été trop lointaine ; non, juste quelqu’un que j’aime passionnément et qui m’inspire. Ou plus exactement, quelqu’un qui me bouleverse, qui me traverse d’émotions inconnues et amères.

Plus encore que de vivre un amour passionné, je rêvais d’une apparition. D’un évènement charnel que je pourrais regarder pendant des heures sans ennui, rien que pour le plaisir de voir frémir sa peau, de découvrir une lumière différente dans son regard, la mosaïque renouvelée de ses taches de rousseur à des endroits inattendus, ou le flou d’un duvet. Et surtout, d’une fille qui irradierait de ce charme imperceptible, qui fait que la vraie beauté ne se cache pas dans une série de détails purement plastiques.

Bref, ma vie artistique baignait dans les lieux communs. Personne, cependant, ne m’ôtera de l’idée que l’art se doit de rester une quête désintéressée du beau.

Malgré toutes les filles que j’avais rencontrées jusqu’à présent, que j’avais vues fondre à l’idée d’être immortalisées ou d’inspirer l’artiste, je n’avais jamais vécu cette étincelle qui venait de m’embraser.

Voilà, c’était cela. Je venais de m’embraser en voyant cette actrice et je ne cessais pas de me consumer depuis.

Je me sentais au plus mal, incapable de continuer à vivre sans la voir, sans la rencontrer ni la connaître. Heureusement, je n’étais plus seul ; mes plus proches amis, ma vraie famille d’adoption, étaient enfin venus à mon secours, sans même chercher à comprendre ce qui m’arrivait…

Mais qui aurait pu le comprendre ?

J’étais juste allé au cinéma, comme si souvent, gentiment, sans me méfier, par un beau dimanche de septembre. L’air était particulièrement doux, le ciel clair comme en juillet et nous étions au matin d’une de ces belles journées de fin d’été où l’on se prend encore à rêver que Paris est une ville du Sud.

J’avais beaucoup travaillé, ces jours-ci, mais sans grands résultats. Je tâtonnais, comme on dit. Un peu de soleil me fit du bien, mais je n’hésitai pas à aller m’enfermer dans une salle obscure. D’abord parce que je serais sorti pour le déjeuner et qu’une bonne après-midi de lézardage m’attendait, ensuite parce que j’avais vraiment envie de voir ce film et de revoir cette actrice, que j’avais quasiment oubliée depuis le précédent long métrage où je l’avais découverte. C’était un plaisant film de Stephen Frears, qui était agréable à regarder essentiellement parce qu’elle était là, comme il l’avait dit lui-même. L’idée de la retrouver dans ce nouveau rôle m’avait semblé plaisante, sans que j’en sente le danger.

Pour moi, c’était important de savoir m’aérer la tête, quand j’étais en phase de création et que je passais mon temps à la remplir au gré de mes inspirations ou de mes transpirations. Le cinéma est idéal pour ça. J’y allais le plus possible, souvent, d’ailleurs, pour fantasmer d’un peu plus près et en un peu plus grand sur la dernière icône à la mode. Bien que je ne sache jamais où l’inspiration peut aller se cacher, je n’étais pas du tout du genre à tomber amoureux d’une image sur un écran, fût-il géant…

Enfin, c’était ce que je pensais…

C’est donc sans appréhension aucune que je me rendis dans la petite salle, classée art et essai, de mes habitudes et qui passait ce fameux film dont l’histoire m’a échappé parce que tout d’un coup, je ne vis plus qu’elle.

D’abord innocente, fluette, mêlée à tant d’autres personnages, sa présence se fit peu à peu plus grande, jusqu’à ce qu’elle se mette à parler en français avec cet accent qui rendrait appétissante même une platée de gelée fluorescente. C’est alors, au fur et à mesure des scènes, que je compris que j’étais perdu, que je venais de découvrir celle que j’attendais depuis si longtemps. Mais pour être encore plus concret, c’était comme si un superbe coup de poing à l’estomac venait de me mettre K. O. par surprise…

Je me sentais à la fois seul, perdu au milieu d’une vie terne, sans but et sans âme, dans une forme de dénuement de moi-même. Terriblement esseulé. Heureusement qu’il en était ainsi… Je n’ose imaginer mon état si une fille m’avait accompagné…

Ce n’est pas que mon univers, cet univers mental que je m’étais construit comme tout un chacun et dont je m’étais fait un refuge pour les moments difficiles, avait été abattu, non, c’était pire : tout ce que j’aimais, ce que je désirais ou faisais avec plaisir était subitement effacé. Je n’avais même plus aucuns décombres pour tenter de rebâtir mon être. Un sourire encadré d’un flot de cheveux noirs, accompagné de quelques mots à la musicalité hésitante, avait fait un ménage incroyable dans mes méninges. L’image d’un simple petit sourire prenait d’un coup toute la place de mes pensées.

La première réaction, lorsque ce genre de choses vous arrive, évidemment, c’est de ne pas y croire. On cherche à faire le mariole, le gars détaché, au-dessus de ça. On se dit que ce n’est qu’un film, après tout. Une simple série d’images animées. En plus, une actrice, par définition, c’est inaccessible, c’est même conçu pour faire rêver. Bref, ça ne saurait être une fille envisageable. Malheureusement pour moi, le cinéma est aussi avant tout un art. Un art capable d’exprimer le plus facilement du monde ces émotions qui m’obsédaient et que je cherchais à maîtriser depuis si longtemps.

Et là, j’étais cloué à mon siège, car jamais une telle émotion ne m’avait autant frappé. Quand le générique de fin arriva, je ne savais plus trop où j’en étais. Alors, comme quand j’étais à la fac, je me suis tapi dans le fond de la salle, n’ayant plus du tout la force de partir. Il ne s’agissait naturellement pas d’une nouvelle envie de frauder pour voir d’autres films, non. Je suis juste resté, prostré, pour enchaîner sur la séance suivante. C’est ainsi que j’ai vu le film quatre fois de suite avant de me faire repérer et de devoir rentrer chez moi. Comme un fantôme.

Le soir tombait dans une lumière sublime. Je n’en perçus rien. Je n’avais rien avalé et ne ressentais rien. Je n’étais ni fatigué ni reposé. Je flottais dans un paysage devenu totalement inconnu, mais bienveillant. Comme si la vie me faisait un clin d’œil, effaçant tout mon vécu et me laissant une nouvelle chance de vivre quelque chose de grand, de puissant. D’esthétique.

Je ne sais toujours pas comment je réussis à rentrer chez moi, mais lorsque je reconnus mon intérieur, j’éprouvai à la fois le réconfort d’un refuge et plus encore la vacuité de tout ce que j’avais été jusque-là. C’est incroyable comme le sentiment du vide rend compte de l’infini bien plus précisément que l’émotion de la beauté ! Dans un geste de survie, je pris une ou deux pilules de Maître Cheng et m’effondrai, enfin.

J’en avais besoin !

J’étais en pleine crise de bovarysme et une voile blanche venait soudain de se lever au loin, dans les brumes de l’horizon de l’océan esseulé de ma vie. La voix de Marie-Lou me rappela que je n’étais pas encore mort et que des gens s’intéressaient à moi. Mon caractère apathique et le bref récit que je lui fis de ce véritable choc esthétique achevèrent de la convaincre de la nécessité de convoquer sur-le-champ une assemblée générale. C’est ainsi que je revis tous mes amis, amusés par ma sensiblerie de pauvre artiste malheureux, et motivés aussi à l’idée de me remonter le moral.

Ce qu’il y a de bien avec les amis ─ les vrais ─ c’est que, même s’ils ne vous comprennent pas, ils sont d’accord pour vous aider. Car comment me comprendre ? J’avais honte de moi. Quelle chochotte je devais être pour fondre comme ça devant un film et me trouver d’un coup plongé en pleine détresse ! Quoi qu’ils aient pu penser à ce moment-là, aucun ne me fit de reproches. Avec eux, j’avais vraiment de la chance… Même si chacun d’eux pouvait paraître comme ça un peu stéréotypé sur les bords (mais qui possède des amis qui ne le sont pas ?), j’étais toujours sûr de leur soutien, comme eux du mien. Si nous avions toujours su être là les uns pour les autres, quelles qu’en soient les raisons, celle-là était vraiment particulière. Encore que mon état constituât pour eux une belle occasion de se faire une bonne soirée improvisée et de s’amuser. Pas forcément sur mon dos (quoique…), mais aussi pour me changer les idées… et les leurs.

Aucun n’avait conscience que d’un coup, sans avoir rien compris, j’étais pourtant tombé follement amoureux d’elle, de cette actrice. De Gemma.

Amoureux comme dans les récits héroïques que nous découvrons, enfant, et dont nous savons tous qu’ils ne reflètent pas la réalité. Du moins pour ceux qui ont des parents normaux dont l’exemple vous le rappelle quotidiennement. Amoureux au point d’oublier les détails de ma vie passée, balayés par un vent qui n’avait rien laissé.

Depuis que l’image de Gemma vivait en moi, je ne rêvais que de campagne anglaise, de la lumière du soleil sur la Tamise. Et de filer au vent, ses cheveux mêlés aux miens, dans un cabriolet qu’elle conduirait…

Je n’avais alors pas conscience que leur idée de m’aider en s’amusant allait tout bouleverser…

— Bon, les gars, on ne va pas le laisser comme ça, lança Olivier, qui restait le vrai metteur en scène de nos aventures.

— Ben d’accord, mais tu proposes quoi ? demanda Marie-Lou, comme si elle commençait à s’inquiéter des idées qui n’allaient pas tarder à fuser.

— Le plus simple, c’est de se saouler tous ensemble une bonne fois pour toutes, on se marrera et au moins, il devrait avoir tout oublié demain, proposa Dave.

— Je ne voudrais pas dire, mais il a quand même l’air un peu plus atteint que ça, tu sais, lui répondit Marie-Lou. Je ne l’ai jamais vu dans un état pareil avant ! Et Dieu sait s’il nous en a fait…

— Bon, alors, Olivier, tu veux faire quoi ? s’impatienta Jean-Raoul.

— C’est tout simple : il faut lui arranger le coup, c’est tout !

Olivier avait l’esprit pratique, tout le monde le savait, mais sa proposition reçut un accueil silencieux. J’en sortis presque de ma torpeur, intrigué comme les autres.

Au bout d’une très très longue minute, n’y tenant sans doute plus, Annika fut la première à réagir, lançant à Olivier et à la compagnie, un sonore « tu dérailles ? » mâtiné d’un joli fou rire qui se propagea rapidement pour s’arrêter à lui (et à moi, car au fond, je trouvais ça parfait, comme idée…). Imperturbable, Olivier attendit que chacun atterrisse. Il gardait à ses lèvres son fameux petit sourire éclatant dont il savait parfaitement manier le charme aux meilleurs moments et qui contribuait si souvent à ses succès.

Superbe et sûr de lui, il enfonça le clou :

— Je ne plaisante pas, tu sais, Annika. Puisqu’il semble possédé par cette fille et que c’est notre ami, nous n’avons pas d’autres choix que de l’aider… c’est tout bête !

— Attends, tu as vu le pedigree de cette fille ? intervint Micky. Dave a à peine réussi à nous le lire à tous, tant il avait les yeux collés sur les images et non sur le texte !

— Ben oui, et alors ?

— C’est une actrice, une fille connue, elle a des milliards d’hommes à ses pieds, pour ne pas dire la Terre entière…

— En outre, elle est anglaise, ajouta Sélènia d’une petite voix pincée.

— Et elle doit avoir un paquet de fric, crut bon de rappeler Jean-Raoul, qui ne perdait jamais le sens des affaires…

— T’imagines le nombre et le profil des mecs qu’elle peut s’envoyer ? soupira, envieuse, Annika.

— Et d’après ce que je vois sur le net, elle a un petit ami et ça a l’air sérieux, convint Dave qui, effectivement, n’avait pas quitté son ordinateur des yeux.

— C’est beau de rêver, Olivier, mais qu’est-ce tu imagines ? demanda Marie-Lou du ton posé de la fille pratique qui voudrait trouver une solution. Que l’on puisse faire un miracle ? Qu’une des petites pilules magiques de Maître Cheng puisse tout d’un coup la faire tomber amoureuse de lui ?

— Et pourquoi pas ? pouffa Francis Cheng…

— Dis donc, dans ce cas-là, tu es un vrai rat de les avoir gardées pour toi et de ne nous filer que de quoi nous changer à peine les idées ! gloussèrent ensemble les filles.

— En plus, Olivier, c’est toi qui es censé être le plus sérieux, conclut Marie-Lou pour embêter Jean-Raoul, à qui le rôle aurait plu.

— Bon, d’accord, je vous entends tous très bien, mais je ne vois toujours pas où est le problème… C’est une très belle fille, c’est vrai, elle est célèbre, certes, sa réussite est impressionnante, d’accord, mais ça reste a priori une fille, non ? Vu comme ça, elle a l’air plutôt normale. Et elle semble faite de chair et d’os comme nous tous.

— C’est vrai qu’elle est issue d’un milieu modeste et ne semble pas se monter la tête avec la notoriété, compléta Dave, toujours collé à son écran. Et en plus, vous savez quoi ? Elle parle français et a même un appart à Paris… et elle a déclaré dans une interview qu’elle adorait les Français !

Qu’elle parlait français, je le savais. Et avec quel accent ! Il suffisait de la voir dans ce film pour fondre rien qu’en l’entendant parler. C’est vraiment déloyal, le charme des Anglaises qui parlent français…

— Mais tu crois qu’on peut faire quoi, Olivier ? demanda Jean-Raoul sur un ton intéressé.

— Je vous l’ai dit, lui arranger le coup.

— Non, mais d’accord, mais comment ?

— Écoutez, nous sommes huit, nous sommes tous plus ou moins intelligents (je ne vise personne en particulier), nous disposons de moyens modernes de communication, d’imagination, d’audace et surtout, nous n’avons rien à perdre…

— Et en plus, nous risquons de bien nous marrer…

— Mais oui, Francis, tu as tout compris, nous allons aussi bien nous marrer…

— Mais enfin, ce n’est pas sérieux, répéta Sélènia, comme sur la défensive.

— Écoute, reprit Olivier, tu connais la théorie des six degrés de séparation ?

— Oui, je sais, il ne faudrait que cinq personnes pour relier n’importe qui avec n’importe qui d’autre sur Terre, mais bon, quand même…

— Et nous sommes déjà huit, Sélènia…

— Mais tu proposes quoi, concrètement ?

— De l’aider, tout simplement. On va se creuser la tête et va lui monter des plans tous ensemble jusqu’à ce que ça marche. C’est tout.

— Et toi, ton plan, c’est quoi, Olivier ?

— Laissez-moi deux minutes pour y réfléchir…

Ces deux minutes, ces deux longues minutes de réflexion furent alors comme le calme précédant la tempête. Jamais je n’aurais imaginé que ces quelques instants de répit allaient être le début de la soirée la plus longue et mémorable de mon existence.

Une simple et longue soirée qui allait emporter ma vie.

Chapitre un :

Séduire son orgueil

J’étais resté complètement interdit par l’idée d’Olivier. Et comme suspendu à ses larges lèvres. Qu’allait-il encore inventer ? Je sentais que je n’étais pas le seul à me le demander et toute l’attention était désormais sur lui, maintenant que le temps semblait retenu. Dave fut le premier à oser briser le silence.

— Bon, alors, quel est ton plan, Olivier ?

Ses deux minutes de réflexion s’étaient écoulées seconde par seconde et notre curiosité l’amusait. De mon côté, je n’aurais pas pensé possible de tenter autre chose que d’avaler un ou deux bonbons magiques de Maître Cheng pour tout oublier.

— L’aider à montrer ce qu’il est et ce dont il est capable, répondit-il, avec une simplicité confondante.

Bien sûr, c’était gentil et bien essayé de sa part, mais j’avoue que, posé au creux de mon canapé, je n’avais pas l’impression d’être capable de faire grand-chose…

Devant mon visage ahuri, il reprit, en s’adressant à moi :

— Puisque tu es un artiste, prouve ton talent ! Fais une œuvre qui retienne son attention…

— Fais donc son portrait, coupa Annika, ça pourrait lui plaire, la flatter.

— Sans compter que ça pourrait se vendre, ajouta Jean-Raoul, les euros dans les yeux…

Ils parlementèrent ainsi longtemps et à les entendre s’enfuir en conjectures, mon esprit s’égara. Il y eut comme une faille en moi et la perception du temps m’échappa totalement, comme si je m’étais évanoui, bercé par la musique de leurs murmures. Ou bien était-ce là l’effet d’une des pilules de Maître Cheng qui perturba ma vision des choses ? Bref, je ne sais pas trop comment, mais tout à coup, porté par ces émotions, je me sentis projeté bien loin en moi, jusqu’à ce que subitement, la voix de Sélènia me ramène dans une curieuse réalité.

— Bon, comment tu veux que je me mette, aujourd’hui ? me demanda Sélènia en accrochant sa veste à une patère. Et n’insiste pas, je garde ma robe. Et, bien sûr, ma culotte…

Perdu dans mes pensées, j’étais toujours là, dans mon atelier, sauf qu’il faisait alors grand jour et que j’avais Sélènia face à moi, en pleine séance de pose... Comment avais-je pu me retrouver là avec elle, alors qu’un clin d’œil plus tôt, je me voyais au milieu de mes amis, en plein milieu de la soirée que Marie-Lou m’avait organisée ? Non seulement je semblais m’affairer en pleine création, mais en plus, j’avais l’air de savoir ce que je faisais, ce qui, pour moi, était plutôt encourageant… Visiblement, j’avais attaqué mon travail pour faire ce fichu portrait de Gemma et aux petits bruits qu’il produisait en grignotant, je percevais la présence de David sur ma mezzanine. Essayant de reprendre une contenance, j’enchaînai en tentant de la rassurer, comme si de rien n’était.

— Tu ne vas pas me faire le coup à chaque fois ? Je t’ai dit que je comprenais très bien que tu n’aies plus envie de te faire mater par les voisins en général et par Dave en particulier, qui est devant son ordinateur là-haut, mais qui n’en perd pas une miette…

Un gloussement réprobateur venu de l’étage conforta mes propos et me confirma sa présence. Finalement, j’étais bon acteur.

— Je fais comme hier, alors ?

Je ne savais pas ce qu’elle avait fait la veille, car je ne savais même pas qu’il y avait eu un hier avec elle, mais après tout, pourquoi ne pas continuer ?

— C’est ça, tu t’assois gentiment, tu croises tes magnifiques jambes et tu regardes dans le vide, les mains hagardes et les cheveux juste retenus par un crayon.

Et comme il fallait l’encourager un peu, je conclus par un « J’adore, tu es trop belle ! ».

— N’en rajoute pas, c’est bon !

Comme nous l’avait dit Olivier, fort de son expérience de tombeur, ce genre de nana pouvait être flattée d’inspirer un artiste, de devenir une sorte de muse. Il faut toujours songer à l’orgueil de ces filles dont c’est le métier de vivre dans la lumière… Sans compter qu’elle était encore très jeune et n’avait sans doute pas mesuré l’étendue du succès ; en tout cas, pas dans d’autres domaines artistiques que ceux qu’elle avait déjà pratiqués. Tout compte fait, devenir un sujet d’art contemporain devait être tentant pour une actrice, non ?

En plus, c’était vrai que ça avait plutôt marché avec ce type qui a fait une série de sculptures de Kate Moss dans toutes les positions… Je ne sais pas s’il était fan d’elle ou amoureux comme je peux l’être de Gemma, mais au moins, ça lui a donné l’occasion de la rencontrer. Et de la connaître. Après, c’est une autre affaire… Surtout que la rencontrer serait le premier pas indispensable…

Personnellement, je les avais trouvées un peu glauques, ces statues de Kate Moss dans de curieuses positions de yoga, en glace, en marbre ou même en or massif… En plus, ça devait avoir un caractère flippant, pour une fille aussi iconique, de se faire tirer le portrait par un gars qui s’était fait connaître en faisant un autoportrait avec son propre sang congelé…

Je me voyais quand même plus classique…

Sans que je m’en rende compte, plusieurs semaines s’étaient écoulées durant lesquelles j’avais travaillé sans relâche dans mon atelier, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Et plus incroyable encore, cette idée d’Olivier m’avait permis de revenir à la vie. Me lancer dans ce projet, c’était aussi une manière de me ressusciter, d’autant qu’effectivement, tout le monde avait pu bouleverser son agenda pour m’aider. Et je me sentais bien, inspiré ; prêt à en découdre avec la matière.

D’abord, Annika et Sélènia avaient bien voulu, quand elles le pouvaient, reprendre le chemin de mon studio pour poser et m’aider. Marie-Lou et Micky, elles, me facilitaient la vie sur un plan plus matériel en organisant le minimum dont j’avais besoin.