Donatien - Ligaran - ebook

Donatien ebook

Ligaran

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Extrait : "La diligence s'arrêta à Montigny-sur-Orge. M. le docteur Donatien d'Estrigny descendit au Lion-d'Or. Il était neuf heures du soir. Après avoir mal soupé, le voyageur but une tasse de café et monta dans sa chambre. Il avait plu toute la journée et la pluie continuait à tomber : le médecin pensa qu'il aurait le temps de visiter Montigny sous tous ses aspects..."À PROPOS DES ÉDITIONS Ligaran : Les éditions Ligaran proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : ● Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. ● Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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Bourron (Seine-et-Marne), 14 juin 1865.

Mon cher Maricourt,

J’ai lu votre roman ; il m’a intéressé et amusé : n’est-ce pas là le but que se proposait l’auteur ? J’y ai remarqué des scènes tracées avec vigueur et surtout d’excellentes qualités de narration qui ne peuvent manquer de se développer par l’exercice. Je suis trop de vos amis pour vous envoyer de fades compliments, mais vous verrez que le public vous encouragera à sa manière, qui est la bonne, c’est-à-dire en vous lisant. Je ne vous gronderai pas d’avoir quelquefois parlé d’un ton un peu dégagé de choses sérieuses, j’ai passé par là dans mon temps, et je sais qu’on en revient. Les observations que j’aurais à vous faire ne sont pas graves, et je vous les communiquerai de vive voix. Pour aujourd’hui, je ne veux point m’ériger en juge et je préfère rester dans mon rôle de lecteur content et sympathique.

Recevez, mon cher Maricourt, l’assurance de mes sentiments bien dévoués.

PAUL DE MUSSET.

Première partie
I

La diligence s’arrêta à Montigny-sur-Orge. M. le docteur Donatien d’Estrigny descendit au Lion-d’Or. Il était neuf heures du soir.

Après avoir mal soupé, le voyageur but une tasse de café et monta dans sa chambre.

Il avait plu toute la journée et la pluie continuait à tomber : le médecin pensa qu’il aurait le temps de visiter Montigny sous tous ses aspects, et ne se hâta pas de parcourir les rues, comme le font d’instinct les voyageurs nouvellement arrivés dans une ville. La fenêtre donnait sur la rue ; au-dessous de lui, le vent balançait avec un grincement désagréable l’enseigne de l’auberge accrochée au bout d’une potence de fer scellée dans le mur. Un réverbère, pendu à une longue tringle, fouetté par les rafales, oscillait en projetant des cercles de lumière qui allaient pâlissant et se ravivant tout à coup, tandis que la pluie qui les traversait formait obliquement des rayures lumineuses dans l’ombre. Au-delà, tout était noir ; on ne voyait de loin en loin que quelques taches rouges : c’étaient les autres réverbères échelonnés le long de la rue. En face de lui, sur la partie éclairée du mur, il vit un écriteau avec ces mots : « Grande-Rue. » Il faut se défier des villes qui ont une grande rue ; elles n’en ont généralement pas d’autres.

Voilà ce que pensait Donatien en se mettant au lit. Il voulut dormir : il eut beau se retourner dans tous les sens, fermer les yeux avec entêtement, se réciter des vers, compter les battements de l’horloge, se remémorer la dernière séance de l’Académie, l’insomnie fut plus forte que sa volonté. Ne pouvant dormir, il voulut profiter de l’occasion pour penser ; mais il ne put que rêver, et dans l’impossibilité de diriger son esprit, il se résigna au rôle de spectateur assistant au galop infernal des idées qui se bousculaient dans son cerveau. Il y en avait de sinistres qui lui faisaient froid le long de l’épine dorsale, d’autres provoquaient un rire presque spasmodique, et des images vivement enluminées, variables et sautillantes se formaient avec chaque idée nouvelle qui surgissait.

Singulier effet des excitants, se disait Donatien cherchant une posture commode. L’esprit du plus robuste penseur est à la merci de son estomac. L’estomac paraît être le centre autour duquel pivotent les facultés humaines. Entre l’héroïsme et la vilenie, le crime et la vertu, il n’y a souvent que l’épaisseur d’un déjeuner. Nous devrions siéger aux assises et prononcer sur la moralité des accusés d’après l’inspection de leur estomac. En somme, cette nuit n’est-elle pas comme un spécimen de toute mon existence ? Je n’ai jamais su me diriger moralement, et n’ai fait qu’assister à mes propres actes…

Il parcourait rapidement son passé et n’y trouvait qu’une série d’avortons. Son père, bon campagnard, un peu gentilhomme, lisait l’Évangile et en appliquait rigoureusement les textes. De sa confiance illimitée de la Providence, il résulta huit enfants qui ne furent guère plus vêtus que les lis des champs, et la main qui nourrit les oiseaux du ciel se chargea de leur subsistance. Donatien ayant cependant gagné, Dieu sait comme, un diplôme en parchemin signe par M. de Salvandy, et son père étant mort, il alla à Paris sous prétexte de suivre des cours et de perfectionner ses études. Il étudia en effet les phénomènes du cœur humain chez les habitants du quartier Latin, et le théâtre habituel de ses observations fut le Prado, en hiver ; en été, la Closerie des Lilas. Plus tard, il en élargit le cercle en dressant sa tente sur les hauteurs du quartier Bréda. Il fut bientôt convaincu que les amis et les maîtresses coûtaient plus cher à étudier que les livres. Le mince patrimoine de Donatien s’évaporait en soupers, en cavalcades, en promenades champêtres. Il se livrait passionnément à la lecture d’Alfred de Musset, et rêvait pour lui-même un dénouement à la Rolla…

On lui trouva une petite place où il ne put tenir : il s’accrocha à différentes branches d’industrie qui lui restèrent dans la main ; il semblait organisé comme ces petits soldats en moelle de sureau avec un peu de plomb à la base, de sorte qu’en les jetant dans n’importe quelle position, on les voit toujours retomber sur leurs pieds, au grand amusement des enfants ; seulement, chez Donatien, les choses se passaient en sens inverse : il tombait toujours les pieds en l’air.

Décidément, pensait-il, je ne ferai jamais mon chemin ; je ne suis pas organisé pour la vie positive : le ciel a voulu s’amuser à mes dépens en me jetant dans un monde où je ne trouve pas ma place. La vie est un théâtre à la porte duquel je suis obligé de faire queue… À trente ans, il eut un bel accès de courage : il s’enfuit dans une mansarde de la rue Saint-Jacques, et se mit à étudier la médecine. Ses amis le crurent mort.

« Ce pauvre Donatien a fait le plongeon ; il n’était pas fort. » Telle fut son oraison funèbre. Il vainquit toutes les difficultés, brava toutes les misères et devint docteur en médecine au bout de quatre ans. Une grand-tante qu’il ne connaissait guère vint à mourir en lui laissant tout ce qu’elle possédait. La grand-tante était une vieille fille originale, qui depuis vingt ans ne quittait pas sa chambre. Elle s’inquiétait peu de ses parents et faisait une modique dépense d’affections : les siennes étaient absorbées par trois chats et un perroquet. Se sentant mourir, elle fit son testament. Pensant que sa fortune, distribuée entre tous les arrière-neveux, ne profiterait guère à chacun, elle écrivit leurs noms sur de petits morceaux de papier, les roula, les mêla et tira au hasard. Le papier qui sortit portait le nom de Donatien, qui fut aussitôt couché sur le testament. La vieille fille se dit : « Il y a environ une douzaine d’individus qui souhaitent ma mort depuis longtemps, onze seront punis ; le douzième me fera dire des messes. »

À trente-quatre ans, Donatien avait donc une carrière et quelque fortune ; il accepta cette aubaine sans étonnement et sans joie. Il était trop tard : Donatien s’était fabriqué une sorte de fatalisme contre lequel venaient se briser tous les évènements.

Apprenant qu’il y avait une clientèle vacante à Montigny, il monta en chemin de fer sans retourner la tête du côté de Paris.

Voilà pour le passé. Quant à l’avenir, il le voulait calme et raisonnable : une position honorable, une occupation modérée, une femme pour tenir sa maison, quelques amis, des livres. Autour de son existence, rapprochant les branches du compas, il traçait énergiquement le petit cercle où devait se dépenser son activité. Au-delà, le Sahara, l’Océan, le chaos, n’importe quoi, cela ne le regardait plus. Il se répétait à lui-même : « Rappelle-toi que tu es médecin, médecin de petite ville ; pas de rêverie… »

Le sommeil ne venait cependant pas ; mais à l’agitation fébrile des premières heures succédait l’engourdissement ; son cerveau était toujours une lanterne magique où défilaient les images les plus variées : il voulait les congédier, mais elles revenaient obstinément frapper à la porte de son esprit et le tirer de l’assoupissement qui commençait à venir.

Il voyait tour à tour la diligence vermoulue qui l’avait apporté de la station à Montigny, les profils provinciaux de ses compagnons de voyage, la face bouffie de l’entrepreneur Publius, dont le bavardage l’avait assassiné : le bonhomme lui avait appris mille choses qu’il ne demandait pas : que le docteur Duvy, dont il venait reprendre la clientèle, n’avait pas fait ses affaires ; que l’autre docteur du canton, le vieux Selvage, était fort riche et doterait convenablement sa fille ; que la marquise de Reversière, châtelaine des Gravois, laissait mourir de faim ses domestiques ; que le comte de Brismont était le plus magnifique seigneur du canton, etc., etc. Quels étaient tous ces personnages inconnus auxquels allait se heurter sa vie ? Quelle était surtout cette dame vêtue de noir qui avait refusé sa main d’un air prude, pour descendre de diligence ? Publius lui avait appris en toute hâte qu’elle était veuve, dévote et qu’elle s’appelait madame Lebrun. Pourquoi le visage blanc et calme de cette madame Lebrun, qu’il n’avait entrevu qu’un instant au reflet d’une lanterne de voiture, lui revenait-il obstinément devant les yeux ? en quoi lui importait cette mère de famille ?

« Pauvre homme ! aujourd’hui je me suis mal comporté : je me suis senti triste parce qu’il pleuvait, parce que j’ai rencontré un bavard et une prude. Triste échantillon des produits de la localité ! Mais que m’importe ? Le médecin doit vivre au milieu de tous ; sa place est partout. Pourquoi me laisser influencer par les autres ? Que ce Publius soit gros et bête, tant mieux : il est content de lui. Le bonheur ne serait-il pas en raison directe du développement abdominal et inverse du développement cérébral ? On doit arriver à le mesurer par centimètres…

Dans tous les évènements de la journée, je croyais voir des présages de ma nouvelle vie. Allons, de la rêverie encore ! je crois, Dieu me pardonne, qu’il a eu une distraction en me faisant : dans un corps de médecin loger un cœur d’artiste, de poète, enfin un cœur gênant pour l’exercice de ma profession. Malgré mes quatre ans de vie sérieuse, je suis le même au fond. Eh bien ! je mettrai ma lyre dans ma poche et prendrai garde de n’en pas laisser dépasser le plus petit bout. J’ai vu des prairies, des collines, des bois, une herse dressée contre un arbre au bord de la route ; et j’ai pensé à mes souvenirs d’enfance ; j’y trouvais je ne sais quel charme affadissant, énervant… Niaiserie et temps perdu ! Vivre comme une âme isolée, errante et papillonnant à travers les étonnements de la vie, c’est joli à vingt ans ?… Il est plus salutaire de contempler des espaliers.

La société est un jardin de rapport, où l’on cultive les hommes pour les faire produire. On mutile le sauvageon qui cherche l’air et le soleil, aspire à la liberté ; on le rabat vers la terre dont il veut s’éloigner : l’espace est restreint, on lui assigne un carré à remplir, dans lequel il doit vivre et fructifier jusqu’à sa mort ; s’il dépasse ses limites, on le coupe ; pas de bourgeons anticipés, pas de gourmands écarts d’une sève trop généreuse : on la refoule dans les branches coursonnes. Pour moi, l’imagination, le cœur peut-être sont de terribles gourmands… Attention aux branches coursonnes ! »

Il finit par s’endormir sur cette comparaison, mais de ce sommeil inquiet, pénible, plein de soubresauts et de parenthèses où l’on conserve assez de lucidité pour avoir la conscience de ses rêves et les suivre attentivement.

Il se trouvait au jugement dernier. Les hommes, groupés par catégories, attendaient leur sentence. Il était en compagnie d’une bande nombreuse d’hommes à l’air triste, rangés sous un grand saule pleureur au bord d’un étang ; ils avaient les traits tirés, de longs cheveux ; la plupart étaient barbus ; ils regardaient les nuages ou l’eau de l’étang. Quelques-uns, d’aspect farouche, se tordaient et blasphémaient ; les autres soupiraient langoureusement. Tous grelottaient ; ils étaient nus et portaient une lyre en sautoir. Le vent humide soufflait à travers les branches du saule.

Un grand vieillard parcourait les groupes avec des gestes de menace. Arrivé près du saule pleureur, il fronça les sourcils et regarda pendant quelques instants les poètes. Donatien avait reconnu quelques-uns de ses compagnons et s’avouait qu’ayant abusé de l’imagination et outrageusement maltraité la raison, il méritait de figurer avec eux. Cependant, le vieillard les regardait toujours ; mais l’expression sévère qui le rendait terrible faisait place peu à peu à un mépris railleur. Déposant sa majesté, il dit avec un demi-sourire :

« Ah ! vous voilà, imbéciles ! »

Ils baissaient la tête sans oser murmurer, mais se sentaient humiliés de ne pas provoquer plus de colère. Ce juge qu’ils avaient nié, blasphémé, ou encensé d’une manière grotesque en le rapetissant à leur stature, ce terrible vieillard ne se donnait pas la peine de les pulvériser.

« Imbéciles ! continua-t-il, vous avec cru que j’avais fait le soleil et la lune pour que vous les mettiez en hémistiches !… »

Et chacun dut entendre son arrêt.

Quand vint le tour de Donatien, il eût voulu pouvoir s’abîmer sous terre. Éperdu, tremblant, il cherchait comme paratonnerre quelque bonne action, quelque œuvre utile à présenter, lorsqu’une femme voilée surgit entre le vieillard et lui, le prit par la main, et tous deux s’envolèrent au-dessus de l’étang. Craignant de tomber, il se cramponnait à ses vêtements. Ils descendirent tout doucement et la femme releva son voile.

« Où diable ai-je vu cette figure-là ? se demanda Donatien se retrouvant sur son séant.

– Plaît-il ? » demanda l’aubergiste.

L’aubergiste, qui était à lui-même son propre domestique et son propre cuisinier, ajouta :

« Si monsieur avait mis ses chaussures à la porte, je ne serais pas entré et je n’aurais pas réveillé monsieur. »

Donatien, se faisant la barbe, murmurait :

« C’est absurde d’avoir pris du café, mais j’ai vu cette figure-là quelque part. »

Il abattit ses moustaches, mit une cravate blanche et se trouva l’air tout penaud. Prenant son parapluie sous le bras, il sortit en feuilletant un carnet qui contenait des cartes de visite et quelques lettres de recommandation.

II

Sa première visite fut pour le docteur Selvage ; celui-ci était d’assez méchante humeur quand Donatien entra dans son cabinet.

Il releva ses lunettes sur le front pour examiner l’intrus, les remit sur le nez pour lire la lettre que lui présenta Donatien.

« Ah ! c’est vous, jeune homme ! vous venez remplacer Duvy ? je vous avertis que c’était une fameuse croûte. Vous arrivez de Paris, interne à la Pitié, fort bien ; croyez-moi, vous mourrez de chagrin au bout de trois mois ici ; vous êtes trop savant pour exercer dans nos campagnes.

– Docteur, dit Donatien en souriant, vous voudriez que l’on ne s’aperçût pas de l’absence de M. Duvy, et pour le remplacer consciencieusement…

– Non, cher confrère, non ; mais une longue routine m’a appris qu’en abordant la pratique il faut se débarrasser d’une bonne partie de son bagage scientifique. Pas de théorie, pas de système, pas de dogmatisme. Que vous importent les maladies sthéniques et asthéniques, les diathèses de Brown, l’irritation de Broussais, les théories chimico-mécaniques ? à la mer toute cette cargaison-là. Mieux vaut savoir pratiquer une large saignée, couper proprement une jambe… »

Il s’arrêta pour prendre une prise, et, la roulant entre le pouce et l’index, jeta un regard irrité sur le jeune médecin qui s’apprêtait à l’interrompre.

« Eh ! oui, parbleu ! je sais bien ce que vous allez dire ! Vous n’êtes pas absolu dans vos doctrines ; vous êtes trop indépendant pour accepter un système en bloc. Éclectique, n’est-ce pas ? C’est encore du propre. Avec l’éclectisme, on arrive au scepticisme, scepticisme dangereux pour le malade et le médecin. Et puis pas d’homéopathie, s’il vous plaît ; mais je n’ai pas de crainte à cet égard. Je ne vous suppose aucune partialité pour les dilutions et les globules d’Hahnemann ; ne vous occupez pas du diagnostic moral : on pensera que vous êtes un rêveur et un bavard. Moi, je vous le dis carrément : au diable les doctrines ! les saignées locales et abondantes, les spécifiques bien connus, les révulsifs énergiques : voilà. Avec cela, on est toujours sûr de produire de l’effet. Craignez-vous de déjeuner avec un vieil empirique ? Allons donc, asseyez-vous là, morbleu ! je n’aime pas les tâtonnements inutiles. Que de temps perdu dans ce monde en précautions oratoires avant d’arriver au fait ! Vous tombez chez moi à l’heure du déjeuner ; il faut que je sorte immédiatement après ; si vous avez besoin de me voir, restez avec moi ; si vous n’avez rien à me dire, allez-vous-en ; mais ne restons pas là, moi à insister, et vous à faire semblant de ne pas accepter. Ma cuisine et ma société valent bien celles du Lion-d’Or. »

Donatien avait reçu de la nature un aspect doux et modeste ; mais son aménité extérieure cachait un dédain universel et une indifférence de parti pris vis-à-vis de presque tous les hommes. Il pratiquait à leur égard un système de résignation morne, ne se donnant pas la peine de battre le briquet pour faire jaillir ce qu’ils pouvaient avoir de bon, mais les acceptant tels qu’il les trouvait, et allant chez eux prendre la fortune du pot, moralement parlant.

Le vieux médecin, indépendamment d’une nature foncièrement despotique, avait contracté dans ses relations avec les pauvres ces habitudes de brusque commandement qui imposent au vulgaire.

Au bout de quelques minutes, d’Estrigny souriait du résultat de sa rapide analyse : il connaissait le docteur Selvage depuis les fondations jusqu’aux combles. D’ailleurs, c’était un de ces caractères faits d’un seul jet, tout d’une venue, sans antinomies, sans recoins obscurs ; d’un coup d’œil on embrassait l’ensemble.

« Voilà, pensa-t-il, un homme destiné à devenir mon ennemi. Je suis fatalement appelé à le froisser tôt ou tard. Il verra que ma soumission n’était qu’apparente, et ne me pardonnera jamais de s’être trompé sur mon compte. »

De son côté, M. Selvage, pressentant un rival, redoutait la supériorité possible d’un docteur arrivant de Paris et tout fraîchement imprégné des idées de la jeune école ; il s’était promis de lui montrer qu’on n’intimidait pas facilement un vieux praticien ; mais ses frais de résistance se trouvaient dépensés en pure perte. L’extrême mansuétude du Parisien, le désarmant, il ne pensa plus qu’à faire, vis-à-vis de ce timide jeune homme, le bourru bienfaisant.

Après déjeuner, ils sortirent. Tout en faisant quelques visites, le vieux médecin montrait la ville à Donatien.

Ainsi que ce dernier l’avait prévu, Montigny n’était qu’une longue rue, la route de Paris bordée de maisons, à laquelle venaient aboutir des ruelles courtes et étroites ; à vol d’oiseau, on eût dit l’épine dorsale d’un poisson.

Trois renflements successifs formaient des places, celle de la halle, de l’hôtel de ville et de l’église.

La halle était noire et boueuse.

L’hôtel de ville était tout neuf. M. Publius, lâchant la bride à ses passions architecturales, avait accolé sans pudeur le grec au gothique, le profane au sacré : c’était un indigeste salmigondis de bases attiques, de zigzags contre-zigzagués, de dents de scie, de boudins, de têtes d’anges et de chapitaux composites.

Ce bel édifice pouvait se contempler lui-même dans un bassin circulaire, au centre duquel surgissait une colonnette grêle supportant un Socrate en terre rouge. Le sage de la Grèce, mis ainsi au pilori et obligé de regarder toujours l’heure au cadran de l’hôtel de ville, faisait une assez piteuse mine.

Enfin, au bout de la troisième place se trouvait l’église, un vrai bijou que l’on eût voulu mettre sous verre. Il s’était trouvé là un couvent de bénédictins dont on n’avait laissé subsister que la chapelle. Après avoir longtemps servi de grange, cette chapelle était devenue l’église de Montigny. L’élégance de son portail, ciselé avec toute l’ingénieuse patience que savaient y mettre les ouvriers du quinzième siècle, l’attitude un peu hautaine de son joli clocher, percé à jour et flanqué de quatre clochetons, semblaient protester contre les vulgarités et les laideurs qui l’entouraient.

La grande rue se trouvait coupée à angle droit vers le sud de la ville par l’Orge qui, profondément encaissée à cet endroit, coulait entre les grands murs des jardins riverains. Avant de traverser Montigny, elle avait eu la fantaisie, légèrement ambitieuse pour une rivière large de quinze pieds, d’allonger un bras sur sa droite. Après avoir fait toute seule mille mètres de chemin, elle revenait bien vite se jeter dans le lit maternel ; l’Orge possédait une île, prétexte à deux ponts et à trois moulins.

Donatien admira les façons brèves et impérieuses de M. Selvage, interrogeant ses malades et écrivant une ordonnance sans s’asseoir, le chapeau sur la tête, la canne sous le bras.

« Où me menez-vous maintenant ? lui demanda-t-il en voyant qu’après avoir parcouru la ville dans toute sa longueur il revenait vers le point de départ.

– Vous ne comptez pas vous fixer au Lion-d’Or, je suppose ; je vais vous indiquer un logement. Il faudra vous marier aussi ; cela inspire plus de confiance, croyez-moi. »

Dans une encoignure, au fond d’une ruelle aboutissant à la place de la Halle, se trouvait une maison noire, antique, sculptée, avec des grillages saillants aux fenêtres du rez-de-chaussée, une porte cintrée, massive, ferrée et munie d’un lourd marteau. On parcourut les appartements vastes, incommodes, froids, pavés de terre cuite. Il y avait un jardin mesurant quinze mètres de côté, limité par trois énormes murailles que de vieux lierres essayaient de couvrir. Au bout du jardin, une porte bâtarde ouvrait sur un couloir étroit, le long duquel passait un égout ; suivant une pente modérée, il allait tout doucement se jeter dans l’Orge. Il était à nu dans tout son parcours, excepté aux seuils des portes qui, prolongés en grosses dalles, formaient autant de petits ponts ; et l’on voyait cette eau brune et fétide charriant lentement des immondices. En allongeant le bras, on pouvait toucher un mur encore plus élevé que ceux du jardin.

Donatien éprouva cette sensation de vide douloureux que nous causent parfois les aspects sombres des objets extérieurs.

« Serais-je condamné à vivre ici ? » pensait-il ; et il eut froid intérieurement. Il jeta les yeux, sur M. Selvage. Ce vieillard incolore, au profil sec, qui paraissait lui-même taillé dans la pierre grise, lui apparut comme le geôlier de cette prison, la personnification de la longue existence terne et bornée qu’il lui faudrait subir. Tout près d’eux, une chanson sembla sortir de la muraille. Celle-ci était creusée de distance en distance, de façon à former des petites cavernes que l’on louait aux pauvres pour en faire des échoppes. Un cordonnier qui, toute la journée courbé sur un soulier, tirait son alène, prenait quelque repos en cirant son fil. Alors son regard se posait un instant sur l’eau de l’égout ou sur une touffe de pariétaire, et il lançait un refrain de chanson, puis reprenait son soulier.

« Non ! s’écria Donatien avec une vivacité involontaire ; et, passant devant M. Selvage pour arriver à la porte de sortie : Non, ma foi ! voilà quatre ans que je vis sans air et sans soleil ; il m’en faut !

– Eh bien ! qu’est-ce qui vous prend donc, jeune homme ? demanda son guide l’arrêtant par un bouton de sa redingote. Vous ne savez donc pas que je vous propose une affaire d’or ? Ce pauvre Duvy a été obligé de mettre la clef sous la porte : vous aurez sa maison pour un morceau de pain ; seulement, hâtez-vous de conclure avant qu’on ne vende par adjudication. Vous êtes ici au centre de la ville ; j’ai voulu vous faire profiter de la situation.

– Merci, docteur, merci ; mais rien ne presse : j’attends encore mon mobilier de Paris, et je préférerais…

– À votre aise, mon cher monsieur, à votre aise ; je pensais vous rendre service : n’en parlons plus. Maintenant je vais dans les faubourgs et quelques villages voisins ; voulez-vous une place dans mon tilbury ? »

Ils descendaient la grande rue au trot rapide d’un bon cheval ; bientôt on fut hors de la ville. La route, s’inclinant doucement, descendait vers l’Orge, qui, après avoir fait une courbe sur la droite, repassait à travers des prairies et des jardins de maraîchers, sans s’écarter de la route autrement que par de légères ondulations. Du haut de la colline, on eût dit une longue ceinture bleue dénouée, et la route était comme un grand mât étendu par terre et se prolongeant à perte de vue. Cela ressemblait au caducée de Mercure entouré de son serpent. Les hauteurs étaient boisées ; à mi-côte, des enclos limités par des haies, des vignes, quelques maisons, un château et son parc, c’est-à-dire un point blanc sur une tache verte.

« C’est le château de Sabine, appartenant au comte de Brisemont, dit M. Selvage, voyant Donatien fixer les yeux dans cette direction. Un pli de terrain nous cache les Gravois, où habite la marquise de Reversière : c’est là, sur la droite. »

Immédiatement au bord de la rivière, on cultivait des artichauts ; ils étaient couverts de petits tas de fumier symétriquement alignés, et l’on voyait de longues séries de monticules se coupant en losanges réguliers. Pour ne pas perdre de place, les arbres s’espaçaient de distance en distance, supportant des ceps de vigne encore nus et tout contorsionnés. Ce premier plan était triste et froid. Au-delà s’étageaient les collines vertes ; et derrière elles, sous le soleil et dans la vapeur du matin, les montagnes plus lointaines prenaient des teintes violettes, roses et bleues qui allaient se dégradant et pâlissant, perdues dans l’horizon.

Sur la route même, à droite et à gauche, de jolies maisons blanches, modestes, à deux ou trois fenêtres, avec des persiennes vertes, se retirant à quelques pas en arrière, laissaient entre leur façade et le bord de la route un petit jardinet coquettement offert à l’admiration des passants. D’un pilastre à l’autre s’allongeaient des guirlandes de jasmin de Virginie et des glycines de la Chine balançant leurs longues grappes d’un bleu pâle. Les rosiers de Bengale, encore frissonnants, ne se décidaient pas à ouvrir leurs boutons. Sur un petit gazon, les tulipes hâtives s’ouvraient déjà, et les crocus, étalant leurs larges étoiles d’or, regardaient le soleil comme pour stimuler sa paresse. Le long des murs, les chamicærasus roses faisaient honte aux lilas endormis.

On voyait tout ce petit monde printanier à travers le grillage de bois peint dressé sur un mur à hauteur d’appui. Cette clôture, servant tout au plus à rappeler la loi de propriété, n’offrait pas aux passants l’aspect rébarbatif et hostile de ces longs murs égoïstes et défiants qui désespèrent le piéton fatigué.

« Nous sommes à Lisset, dit le vieux médecin : c’est le petit Saint-Germain, l’Asnière de Montigny. Beaucoup d’habitants de la ville ont ici des maisons de campagne. On vient y faire des parties le dimanche ; on se promène en bateau, on déjeune sur l’herbe, on rit, on chante, on danse, on est aux anges, et l’on revient le soir avec des rhumatismes. »

Donatien ne l’écoutait pas ; songeant à la maison de Duvy, il se considérait comme un galérien libéré.

« Quelle est donc cette maison blanche ? » dit-il.

L’habitation désignée par Donatien, assez éloignée de la route, sur une petite éminence, attirait les regards par ses proportions plus vastes et une recherche évidente d’élégance et de confort. De chaque côté, un avant-corps en saillie, un perron avec balustrade à jour. Le toit aigu d’une tourelle dépassait celui du corps de logis ; elle était si peu féodale, servait d’une façon si évidente à loger l’escalier, qu’il eût été injuste de l’accuser de prétention. Les deux avant-corps, s’arrêtant au niveau du premier étage, formaient deux terrasses latérales.

« Voilà une charmante habitation, continua Donatien.

– Mais oui. C’est la maison de madame Lebrun ; son mari l’a fait bâtir d’après ses propres plans. Il aimait ses aises, ce garçon-là ; figurez-vous qu’il s’est laissé mourir d’une pleurésie il y a trois ans. Aussi, pourquoi ne pas m’appeler plus tôt ?

– Madame Lebrun, Lebrun, Lebrun…, » marmotta Donatien à demi-voix.

Ce nom, frappant ses oreilles, lui produisait une sorte d’agacement comme celui que devait éprouver l’Athénien votant pour l’exil d’Aristide. Il lui en voulait de ne pas avoir accepté sa main pour descendre de diligence. Elle lui représentait le type de la vertu sèchement classique, roide et maussade.

« Eh bien ! oui, madame Lebrun ; c’est madame Lebrun, quoi ! reprit M. Selvage ; veuve de M. Lebrun, ancien notaire, mort d’une pleurésie ; elle avait trois enfants, il lui en reste deux ; elle va à la messe, chez les pauvres, ne faisant pas grand bruit ; bonne petite femme, voilà tout. Eh bien ! qu’est-ce que vous lui voulez ?

– Moi ! oh ! absolument rien.

– Regardez bien, s’écria brusquement M. Selvage, modérant l’allure du cheval ; voilà un malade dont je n’ai pas envie d’entreprendre le traitement. Voyons si vous seriez plus habile, mon cher confrère. »

Un homme très grand, mince, pâle, roux, fort élégant, la tête emprisonnée dans un grand col droit, se dirigeait vers Montigny, en marchant fort vite. Ses pas allongés et mesurés symétriquement, n’avaient cependant rien de l’allure fiévreuse et inquiète du soldat en retard ; c’était la démarche calme, monotone, précise de la sentinelle en faction à laquelle on eût assigné un plus long espace à parcourir.

« M. Jacobus van Diebtrig, dit le docteur, a quarante mille livres de rentes, une admirable collection de tulipes et le spleen poussé jusqu’à la monomanie du suicide. Il est venu ici, s’est fait construire un jardin isolé, où il dérobe ses tulipes à tous les regards. On lui a recommandé la distraction et l’exercice ; il a cherché une route peu fréquentée et bien droite sur laquelle il pût faire chaque jour, entre le déjeuner et le dîner, vingt-quatre kilomètres sans se retourner. De l’église de Montigny à la première borne de La Ferté, il y a juste douze kilomètres en ligne droite. Voilà ce qui l’a engagé à demeurer chez nous. Tous les jours, par tous les temps, on le voit accomplir son trajet comme s’il était mû par un ressort intérieur ou soumis à l’arrêt qui condamna le Juif-Errant. Le traitement réussit, car il ne s’est pas encore tué, mais il maigrit et pâlit tous les jours. On dit que c’est une maladie morale ; voilà un mot qui, pour moi, n’a guère de sens ; je placerais volontiers le siège du mal dans les viscères abdominaux…

– Je voudrais tenir son cerveau, dit Donatien d’un ton pensif.

– Ah ! ah ! je vous vois venir ; je savais bien que vous aviez des systèmes ; voilà un mot qui me révèle tout un monde de rêveries phrénologiques. Avez-vous vu comme Flourens a battu Gall, Spurzheim, Fossati et consorts ? Il les a drôlement aplatis eux et leurs bosses.

– Permettez, docteur : pas plus que vous, je n’admets les maladies de l’âme ; je pense que l’âme ne peut être indépendante de l’organisme, que celui-ci l’aide ou la comprime dans la manifestation de ses facultés. Celles-ci sont donc subordonnées à l’état des organes. N’allez pas non plus chercher les affections dans les viscères inférieurs ou le système ganglionnaire, qui ne servent qu’à la vie végétative dont la conscience ne se mêle pas. Mais la vie animale proprement dite, et je fais rentrer là-dedans tout ce que le pédantisme des écoles appelle activité, entendement, et tout ce que vous voudrez de plus psychique, car l’âme, considérée isolément, est une ânerie scolastique ; la vie animale donc a le cerveau seul pour centre d’opérations. C’est l’organe exclusif des forces morales et intellectuelles ; l’estomac peut le gêner ou l’aider de temps à autre, mais ce n’est qu’un phénomène de transmission ; les penchants, les talents, le génie sont en rapport direct avec le perfectionnement encéphalique ; les aptitudes précoces sont toujours accompagnées d’un développement cérébral prononcé, général ou partiel. Maintenant, si un homme est moralement dévoyé, c’est qu’il est atteint dans les fonctions cérébrales, qu’il y a anomalie, trouble, déviation dans l’organisme ; que ce soit atrophie, hypertrophie, consistance inégale des parties, lésions, épanchements, squirres, dépressions, ossifications, il n’en est pas moins vrai que ces causes agissent de façon à modifier la substance des organes cérébraux ; oui, monsieur, des organes, car le cerveau est complexe ; c’est une agrégation d’organes, et dès lors…

– Ouf ! soupira le docteur Selvage. Aurez-vous bientôt fini ? Dans ce petit discours, voilà de quoi vous faire perdre deux douzaines de clients. Mais laissez-moi vous raconter… »

Le vieux médecin s’interrompit pour saluer une dame qui venait du côté de Lisset. Elle était vêtue de noir, simple, sans affectation de dédain pour la mise ; une sorte d’élégance calme qui semblait dire : Je ne veux pas qu’on me regarde. Une robe de cachemire noir, pas trop longue, sans garniture ; aucun prétexte pour se retrousser et montrer le bas des jupes ; un châle de guipure noire et une capote de tulle raisonnablement évasée, garnie de jais.

Elle répondit au salut du vieux docteur par un léger sourire, en inclinant la tête : c’était un sourire à peine esquissé, des yeux plutôt que de la bouche, comme un rayonnement chaste et contenu d’affection reconnaissante.

« C’est moi qui l’ai mise au monde, elle et ses enfants, dit M. Selvage, comme s’il eût été interrogé. Le matin, elle va à l’église, fait sa tournée chez les pauvres ; après le déjeuner viennent les leçons et la promenade des enfants ; à quatre heures, elle rentre. On la voit rarement le soir. Je suis un des rares admis dans l’intérieur de Blanche, moi, les curés…

– Elle est lancée dans l’existence comme une locomotive qui ne déraille jamais ; elle a donc pris des leçons de M. van Diebtrig ? C’est une femme-horloge. On doit avoir envie de la remonter tous les samedis. Si elle était à moi, il me semble qu’exaspéré par cette monotonie, je la casserais pour savoir ce qu’il y a dedans. »

Comme le vieux médecin ne riait pas, les observations de Donatien, d’abord commencées à voix haute, arrivèrent bientôt au diapason du soliloque.

« Malgré tout, elle a un joli sourire ; mais je l’ai déjà vue quelque part… »

Tout à coup il ressaisit sa vision.

« Tiens ! mon ange du bord de l’étang ; mais hier soir je l’avais à peine entrevue… Elle ne souriait pas. Comment ai-je pu pressentir cette expression de physionomie ?… Il faudra que je fasse une étude sur les rêves. »

III

Lisset, ce 3 juillet 1860.

CHER AMI…

Donatien posa sa plume.

Ces deux mots contiennent déjà un gros mensonge, pensa-t-il. Que notre langue est pauvre ! Cet Hector Boisselin ne m’est pas du tout cher. En apprenant sa mort, je dirais : Tiens, il a eu tort de se laisser mourir, voilà tout. Est-il mon ami ? Je ne pense pas que nous nous aimions beaucoup. Quand j’éprouvais le besoin d’entendre quelque drôlerie impertinente, j’allais le trouver ; quand il avait besoin de se procurer de l’argent ou un auditeur, il venait me voir. Nous avons soupé ensemble, fait ensemble bien des choses réputées légères. Ce n’est pas là une de ces fameuses amitiés fondées sur la vertu, dont le but est de se soutenir mutuellement pour arriver ensemble au ciel. Quand nous étions jeunes, on nous faisait à ce sujet des lectures édifiantes dans un livre bleu… Après tout, n’est-il pas ce qu’on appelle un ami ? J’ai envie d’écrire à quelque confident pour me débarrasser d’un certain malaise… Je ne trouve pas le mot propre ; enfin il y a pléthore, et je veux me dégonfler. En cherchant à qui m’adresser, je trouve son nom sous ma plume. N’est-ce pas un symptôme d’amitié ? Le diagnostic doit être sûr ; j’écris donc :

CHER AMI,

J’aurais besoin de ton expérience…

Ah çà ! décidément je deviens fou. C’est à Boisselin que j’irais demander des conseils ! Mais d’abord les conseils ne sont appréciés que par ceux qui les donnent, et d’ailleurs autant vaudrait faire venir le tonnelier pour raccommoder ma montre. Il est insoutenable, l’ami Boisselin.

Et s’irritant à la fois contre lui-même et les malencontreux souvenirs évoqués par ce nom de Boisselin, il prit un plaisir amer à refaire le portrait du personnage en exagérant les angles.