Dans la peau de Léo Granetti - Jean-Luc Lourenço - ebook

Dans la peau de Léo Granetti ebook

Jean-Luc Lourenço

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Opis

Le rapprochement d'un gardien et de l'ennemi public numéro 1.Paul Tourvel, jeune gardien à la prison de la Santé, tombe sous le charme et l’emprise d’un détenu énigmatique, Léo Granetti, en attente d’être condamné à la peine capitale.Il est prêt à tout perdre pour l’aider... y compris son identité.De Paris à Marseille, un thriller psychologique qui vous entraîne au-delà de ce que vous pourrez imaginer.EXTRAITFournil m'accueillit plus chaleureusement. C’était lui qui, la première semaine de mon arrivée à la Santé, m’avait sauvé d’une mauvaise plaisanterie alors que les anciens avaient placé ma tête sous la lame de la guillotine…Il les avait houspillés assez sévèrement en s’écriant : « Tout de même ! »C'était un homme mûr, qui savait écouter et entendre. Il devint immédiatement le père compréhensif qui me manquait tant.Puis, par un beau matin, j’ai avancé un peu plus loin encore sur mon nouveau chemin : en lâchant définitivement mon ambition (surtout celle de mes parents) d’être le plus grand avocat du pays et…… et je suis devenu gardien à temps plein. Pour Léo Granetti.CE QU'EN PENSE LA CRITIQUEDes rebondissements inimaginables, un scénario captivant, le thriller de Lourenço surprend et séduit le lecteur, qui accompagne « Ces princes des règlements de compte » à Marseille, en Corse, à New-York et à Paris. - ladepeche.frÀ PROPOS DE L'AUTEURJean-Luc Lourenço est né à Albi. Il vit au bord du Lac de la Roucarié, à 3 kilomètres de Carmaux. Il est employé dans la fonction publique territoriale.Il adore la vitesse, les parties d’échecs avec Louis (son fils de 9 ans), Harry Potter et le Coca-Cola…Son seul regret : ne pas avoir consacré les sept premières années de sa vie à l’Écriture !

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Jean-Luc Lourenço

Dans la peau de Léo Granetti

© Yucca Éditions, Carmaux, 2014

« Ou on affronte les démons qu'on a dans la tête ou dans la vie, ou ce sont eux qui te poursuivent jusqu'à ce qu'ils te rattrapent. »

 Stuart Kaminsky

Pour Louis

1

1953. Paris, prison de la Santé.

Je m'appelle Paul.

Paul Tourvel.

J’ai trente ans.

Je m’appelle Paul Tourvel et je ne tremble pas.

Je ne peux détacher mes yeux de la grande masse sombre qui s'érige devant moi, mais je ne tremble pas. Elle est là. Je l'ai déjà vue. Une fois. « La Veuve »,comme tout le monde l'appelle ici, détenus comme gardiens.

Les deux hommes qui m'encadrent sont en costume. Pourtant, malgré leur côté impeccable, ils sentent la transpiration. Normal. Vraiment normal. Même les plus durs ont du mal à escorter un condamné pour son ultime voyage.

Je viens de passer trois semaines dans le couloir de la mort. Trois semaines. Vingt et un jours.

J'ai lu des lettres, laissées par quelques pauvres types, qui s'y sont trouvés avant moi et entendu bon nombre de commentaires sur les derniers instants de la vie de ces mêmes pauvres types. Et tous, quel que soit leur courage, leur force ou leur détermination, tous ont tenté de ne pas s’effondrer devant l'implacable froideur de la Justice de leurs pays.

Mais tous, sans exception, tous ont fini par craquer. Ils ont tous supplié la vie qui leur échappait pour lui demander ce qu'elle ne leur avait pas donné, ce qu'ils avaient été prêts à arracher avec violence pour en arriver là. Oui, tous, tous ont demandé des milliers de choses. Comme si ces prières, venues trop tard, pouvaient rallonger encore leur vie, leur soif de vivre ce qu'ils ne connaîtraient pourtant jamais plus. 

Alors, c'est presque drôle que moi, du haut de mes trente ans, je ne demande rien. Rien à la vie ni à personne. Sauf à moi-même peut-être, mais une seule question alors : « Pourquoi n'est-IL pas là ? »

Alors que de nombreuses autres questions s'imposaient pourtant.

La première de toutes, la plus...capitale (si un peu d'humour m'est permis), est pour moi de savoir pourquoi un jeune et brillant futur roi du barreau se retrouvait à quelques mètres, à quelques secondes, de tout perdre pour quatre crimes qu'il n'avait même pas commis ?

Par amour, c'est la réponse ; ma réponse.

MA seule réponse.

Oui, j'aurais dû être le plus grand parmi les grands parce que j'étais le plus doué de tous !

Sorti premier avec plusieurs longueurs d'avance sur mes camarades de promo, les portes de la magistrature s'ouvraient en grand pour moi. J'avais tous les choix possibles : avocat, bâtonnier, juge, président de tribunal, procureur de la République...

J'ai pourtant choisi de ne pas aller trop vite et d'apprendre mon métier en m'imprégnant de tout. J'ai donc été avocat commis d'office à mi-temps (mon père m'ayant toujours appris à être patient, à avancer pas à pas, sans jamais rien précipiter) et, l'autre moitié de mon temps, j'ai choisi de la passer en étant gardien d'établissement pénitencier.

Voilà comment j'ai atterri ici, avec un uniforme et un trousseau de clefs, faisant équipe à côté de types ayant presque tous un cœur sec, vide, mais avec des préjugés plein la tête.

Au début, je n'aimais pas ces lieux. Je les trouvais ternes, sombres, sales.

Le jour où je décidai d'arrêter tout ça, ayant suivi pendant près de trois ans les conseils de mon père, je poussai la porte du bureau du directeur, monsieur Antoine Ferrand.

— Tourvel, mon cher Tourvel, vous vouliez me voir ? me demanda-t-il avec l’intonation mécanique qui était la sienne. J'ai peu de temps pour vous aujourd'hui, Granetti nous arrive ce matin. C'est un foutu salaud, vous savez ? Il a tiré sur un couple de bijoutiers, froidement, à bout portant, et sur deux flics, tout aussi froidement. Quatre morts en moins d'une heure. Et tout ça n’a même pas vingt-cinq ans !

Léo Granetti, le jeune voyou prodige qui avait gravi quatre à quatre les marches menant au grand banditisme. Lui n'avait pas été frileux. Lui n'avait pas eu de père pour lui dire d'avancer prudemment.

J'avais bien sûr lu tous ses exploits sur les manchettes des journaux parisiens. Aucun kiosque, aucun mur, aucune colonne d'affichage n'y avaient échappé.

— C'est avec un vrai dégoût que je l'accueille ici celui-là, croyez-moi, poursuivit Antoine Ferrand. Il est ici en attente de son procès, mais moi je sais déjà qu'il va levoir de près l’échafaud, de très très près, même, et que... Pfiiiiit !

Il mima de sa main la lame tranchante accomplissant son travail.

Léo Granetti.

Je ne pouvais détacher son nom de ma mémoire. J'avais conservé, chez mes parents, sur le mur de ma chambre, sa photo en noir et blanc.

Léo Granetti.

Mon père m'avait demandé pourquoi. J'avais répondu que ce serait un cas très intéressant à défendre. Mon premier mensonge concernant Léo…

Mon père s'était emporté, hurlant à qui pouvait l'entendre qu'un type pareil était indéfendable. Qu'il était bon pour la potence et encore que c'était lui faire trop d'honneur. Que des fumiers de son genre, là-bas, à la guerre, ils en avaient exécuté plus d’un, d'une balle dans la nuque. Que c'était celaet rien que celaqu'il méritait ! Que tout le reste, la prison, les procès, c'était rien que pour faire vendre dans les journaux. Mais que de toute façon, il ne perdait rien pour attendre, qu'on l'expédierait vite retrouver ses victimes pour qu'il s'en explique avec elles. Qu'il restait un semblant de justice dans ce pays, tant que la peine de mort était là pour veiller sur nous ! Enfin, il m'ordonna de ne jamais me porter volontaire pour défendre ce genre d'individu. Que je sache rester modeste dans mes actes, dans mon futur métier, et que je ne me consacre toujours qu'à des pauvres bougres.

Ma mère, elle, ne dit rien, comme toujours. Mais elle avait compris…

Léo Granetti.

— Je n'ai pas beaucoup de temps Tourvel, qu'est-ce que je peux pour vous ? lança Antoine Ferrand.

En un dixième de seconde, ma décision, ma nouvelle décision, la plus folle de toute ma jeune existence, celle qui allait bouleverser ma vie était prise : la voie que je rêvais de suivre s’ouvrait enfin devant moi, comme un don du Ciel ; alors, je n'hésitai plus une seule seconde et m’y engouffrai avec délice :

— Granetti, monsieur... je... je veux m'en occuper... je... je veux dire que je veux être placé dans son secteur... s'il vous plaît, monsieur.

Antoine Ferrand réfléchit, semblant trouver ma demande étonnante, mais se souvint très vite pourquoi j'étais là et l'importance que cela pouvait avoir sur mon avenir. Il toussa avant de parler :

— Je ne vois aucune raison de ne pas répondre favorablement à votre requête. Je n'ai jamais bloqué la carrière de qui que ce soit. Je vous devine brillant Tourvel, très brillant, même. Je sais le voir, ça. La seule chose qui me fâche c'est que vous alliez gaspiller, un jour, votre talent pour des types comme lui. Des types qui ne méritent plus qu'on ait la moindre attention pour eux. Mais c’est d’accord, vous ferez équipe avec Fournil.

Je quittai le bureau d'Antoine Ferrand après l'avoir remercié pour sa compréhension. J'avisai immédiatement mon chef de secteur, Roland Tournier, de mon souhait et de l'accord du patron. « Ah bon… », dit ce dernier en me regardant tristement, certainement déçu lui aussi. Il me pria de serrer mes affaires, ajoutant simplement qu'il allait exécuter les ordres sur-le-champ et me conduire vers mon nouveau chef, Pierre Fournil.

Fournil m'accueillit plus chaleureusement. C’était lui qui, la première semaine de mon arrivée à la Santé, m’avait sauvé d’une mauvaise plaisanterie alors que les anciens avaient placé ma tête sous la lame de la guillotine…

Il les avait houspillés assez sévèrement en s’écriant : « Tout de même ! »

C'était un homme mûr, qui savait écouter et entendre. Il devint immédiatement le père compréhensif qui me manquait tant.

Puis, par un beau matin, j’ai avancé un peu plus loin encore sur mon nouveau chemin : en lâchant définitivement mon ambition (surtout celle de mes parents) d’être le plus grand avocat du pays et…

… et je suis devenu gardien à temps plein. Pour Léo Granetti.

2

Léo Granetti arriva à la prison de la Santé à onze heures précises, transféré depuis Fresnes. Il était déjà passé par Marseille, l'endroit où il avait laissé quatre cadavres derrière lui et bien évidemment des familles déchirées pour toujours.

Il fut immédiatement conduit au secteur 6, celui dont Fournil était le chef.

Comme à chaque fois qu'un gros poisson arrivait, tous les détenus avaient été cantonnés dans la cour pour une promenade forcée et prolongée. On voulait surtout éviter la foire dans les cellules. Lorsque Jean Vaillant, dit « le petit malin », était arrivé (quelques années plus tôt et quelques mois avant sa condamnation à mort), l'ensemble des prisonniers avait tout saccagé. Les matelas, copieusement éventrés et enflammés par on ne sait quel combustible, avaient terminé leur vie jetés de l’autre côté des barreaux avec à peu près tout ce qui se trouvait dans les cellules, affaires personnelles comprises !

Pour éviter de tels débordements, l'administration possédait plusieurs ruses. La plus courante était celle qui consistait à inciter à bouger une gueule d'agneau, un fayot, un type à qui l'on demandait un serviceen échange d'un coup de pouce sur son casier. Alors, on voyait éclater dans la cour une bagarre survenue comme par magie et, le temps que les gardiens pour une fois pas pressés d'intervenir se pointent, le nouveau était déjà dans sa cellule et le calme retombait instantanément, les esprits s'étant finalement refroidis, comme les cendres des matelas dans la cour.

Léo Granetti était de bonne taille, mince, élancé, la grande classe malgré les dix-neuf mois qu'il avait déjà purgés au trou. Il était beau, très beau. Une beauté rebelle, agressive ; presque violente.

Si la vie est une tombola, Granetti avait tiré le ticket gagnant, comme on dit. Pourtant, qu'en avait-il fait, de cette chance presque insolente ?

Il avait accumulé (et cela, dès sa quatorzième année) une série impressionnante de méfaits de tout ordre : agressions, vols à l’arraché, bagarres… Puis, vers ses dix-huit ans, après plusieurs passages dans des centres de redressement pour mineurs, il avait fièrement plongé dans le grand banditisme. Face à un jeune gars aussi doué pour le crime, il restait difficile de dire si les quatre meurtres commis à Marseille étaient réellement les premiers à mettre à son actif.

Alors… qu’en avait-il fait, de cette chance ?

Pour ma part, et contrairement à l’opinion publique, je pensais qu’il l’avait utilisée, cette fameuse chance, certainement beaucoup plus intelligemment que d'autres ne l’auraient fait. Car Léo Granetti avait vécu comme un roi. Et, roi de la Pègre ou d'un royaume, quelle différence pour lui ?

La presse n'était pas restée avare sur ses actes. Après son casse réussi (puisqu'il était parti avec un butin d'environ sept millions de francs et quatre cadavres), il n'avait pas connu la cavale misérable du gibier qui, traqué nuit et jour, doit se planquer dans des trous de souris. Non, bien au contraire, de Marseille, il était allé jusqu'à Nice, Saint-Raphaël, Saint-Tropez, Monaco, Barcelone, Madrid, Rome, Milan... La tournée des grands-ducs pour celui qui était devenu à seulement vingt-trois ans le tout premier « Ennemi public Numéro 1 ».

Ce que les médias avaient omis de relater, c'était le rôle qu'avait joué Granetti dans la Résistance française alors qu'il n’était qu’un gosse d'à peine quinze ans. Mais ça, c'était une autre histoire que tous ses détracteurs avaient tôt fait d’oublier.

La police française et toutes les polices voisines avaient patiné. Impossible de mettre la main sur une piste. Le moindre petit indic, habituellement si bavard, restait muet comme une tombe. Tout ça parce que Granetti avait bien joué son coup : il avait eu une idée géniale en prenant le risque inouï de fourguer en une petite semaine seulement la totalité de la camelote barbotée. Et, avec le fric frais, il avait arrosé tous les frangins. Si bien qu'il n'existait plus sur la côte un taulier de bar, d'hôtel ou d'épicerie, qui n'en avait pas croqué un bout. Les planques de Granetti s'étaient multipliées à l'infini. Il pouvait être n'importe où, chez n'importe qui.

Granetti avait misé sur le fait qu'il n'y aurait jamais plus de flics que d'amis à Granetti. Et il avait eu raison !

Mais que savait-on réellement de ce qu’il s’était passé, ce mardi noir du mois de septembre 1948, dans la plus prestigieuse des bijouteries marseillaises ?

Il était deux heures ce matin-là et, au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, le Français Marcel Cerdan débutait son combat face à Tony Zale, le roi du K.O. technique.

Alors que monsieur Victor F., âgé de cinquante-huit ans, aidé de sa jeune épouse Justine, terminait l’inventaire de leur bijouterie (comme ils le faisaient toutes les fins de mois), quelqu’un sonna à la grille pourtant tombée depuis plusieurs heures.

Pourquoi monsieur F. avait-il ouvert sans vérifier qui était là ? Pourquoi n’avait-il pas pris la précaution de replacer dans les deux coffres forts la totalité de ses pierres ? Nous ne le saurons probablement jamais.

Voici ce que la presse a publié, une semaine après les tragiques événements :

« … Les enquêteurs ont émis l’hypothèse que le couple de bijoutiers connaissait la personne qui a sonné à leur porte, à deux heures du matin, ce mardi 28 septembre 1948. C’est plausible.

Mais, vu qu’en lieu et place de cette “personne”, c’est le jeune Léo Granetti qui s’est présenté et qui, à bout portant depuis le trottoir, lui a froidement logé une balle en pleine tête, qu’il est ensuite entré sans même prendre la peine de refermer derrière lui, laissant le corps de monsieur F. à l’entrée de sa boutique, qu’il a tiré aussi froidement sur Justine qui, ayant entendu le coup de feu, s’était précipitée pour secourir son époux, nous sommes en droit de supposer que Léo Granetti était pour le moins bien informé sur la vie privée du couple.

S’est-il fait passer pour Raoul, leur fils unique, architecte de métier qui très souvent en déplacements à l’étranger avait pour habitude, effectivement, de rentrer à leur domicile à n’importe quelle heure du jour comme de la nuit ?

Nous ne pouvons quel’envisager, mais certainement pasle prouver et donc, encore moins l’affirmer. »

Et, toujours ce même mardi 28 septembre 1948, vingt-trois minutes à peine plus tard (le temps pour lui de choisir avec soins les plus belles pièces de la collection des époux F.), Léo Granetti traversait tranquillement la place aux Huiles en même temps que Marcel Cerdan ravissait le titre de champion du monde des poids moyens et qu’un véhicule de police, prévenu par les voisins des F., venait se garer devant la bijouterie.

Alors, pourquoi Léo Granetti a-t-il soudain fait volte-face pour revenir sur le lieu de son double crime ?

Mystère. Interrogé sur ce point, il n’a jamais voulu répondre à cette question.

Par contre, ce que l’on sait avec certitude, c’est ce que les témoins ont observé depuis les fenêtres des immeubles d’en face : le jeune Granetti a couru jusqu’au véhicule des policiers qui se penchaient déjà sur les corps des deux victimes. Et, alors qu’ils se redressaient, il leur fit subir le même sort : une balle, tirée à bout portant, frappant en plein le visage de chacun des deux agents.

« Et puis », avaient dit les témoins, « il est reparti en marchant ! »

Sa vie de prince du crime s'écoula ainsi pendant presque cinq ans, au nez et à la barbe de toutes les polices, de la Justice et des âmes bien pensantes.

Contrairement aux autres gros bonnets de la Pègre, Granetti n'avait jamais eu de rêves pour le futur. Jamais il n'avait dit ou pensé : « C'est mon dernier coup, après je me retire ! » Non, il avait vécu, du temps de sa cavale dorée, au jour le jour, sans rien planifier, sans but précis.

Je crois (pour l'avoir bien connu par la suite), qu'il aimait être un truand ; que c'était son choix et que, même fils de notables, il aurait suivi ce chemin-là.

Ce qui a achevé de me séduire chez Léo Granetti, c'était son côté : « J'assume tout ce que j'ai fait ! » Il n'avait peur de rien ni de personne, aimait-il dire. Il regardait la vie droit dans les yeux et regarderait la mort lorsqu'elle s'approcherait de lui de la même manière : droit dans les yeux.

Je l'ai cru, comme tout ce qu'il m'a dit.

Comme je me suis trompé !

Lorsqu’un type comme Granetti arrive en centrale, en principe, c'est toujours un gardien qui a des années de métier derrière lui qui s'en charge. Il faut un vieux de la vieille pour être capable de tout voir, de tout entendre et de ne pas succomber aux menaces, à la peur ou au petit jeu de la séduction...

Fournil était cet homme-là. « En fin de carrière, mais pas en bout de course ! » était sa devise.

Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre ce qui m'animait. Mais il ne dit rien à personne. Seulement, parfois, il me regardait lorsque nous reprenions nos vêtements de civils le soir et là, une petite lueur brillait dans ses yeux fatigués. « À demain ! disait-il tristement. À demain. Demain sera un autre jour ; nous avons cette chance-là, nous... »

Grâce à Fournil, je devins vite le gardien affecté à la cellule de Granetti, celle du fond, celle qui était la plus proche du couloir de la mort ; comme s'il fallait éviter au futur condamné d'avoir trop de pas à faire le jour où.

Plus simplement, c'était pour éviter une émeute dans la prison le jour où la sentence tomberait.

3

Les premiers mots que Granetti eût pour moi furent les suivants : « Tiens, ils ont rajeuni les gardiens ! »

Puis les semaines passèrent et un jour, il me demanda son premier service...

Ce soir-là, lorsque je quittai le vestiaire, avec dans l'estomac le regard de Fournil, je ne pris pas mon chemin habituel, vers la bouche de métro censée me ramener au domicile de mes parents…

Je revins sur mes pas, longeai les murs hauts et gris de la prison et me retrouvai devant l'entrée, celle par laquelle un gardien ne doit jamais passer sous peine de risquer d'être pris en chasse par les copains de l'un des détenus.

Je venais de commettre là la première transgression au règlement interne. Mais c'était pour lui.

Il y a presque toujours, en face d'une maison d'arrêt, un café. C'est là que les familles des détenus viennent attendre la sortie, dans le meilleur des cas ; dans le pire, c'est ici qu'ils prennent eux aussi un dernier verre.

Alors que je poussais la porte grinçante du « À la bonne santé ! », je savais que je commettais, à cet instant, la deuxième transgression du règlement : ce bar était formellement interdit aux matons ; tout comme on leur demandait d'éviter tous les commerces des environs.

Mais c'était pour lui.

Ce qui m'a surpris, c'est l'ambiance qui régnait dans celui-ci. Il était fréquenté par une clientèle assez disparate, mais finalement assez semblable quand même.

Les habitués étaient presque tous des anciens d'en face ; comme s'ils ressentaient une nostalgie de leur vie en cage ; ou comme s'ils attendaient un copain laissé sur le bord de la route ; ou bien n'attendaient-ils qu'une fin ? Ou un début… Il est vrai que c'est là qu'ils venaient chercher un point de départ, un tuyau, une adresse, pour repartir du bon pied. Pour les autres, il s'agissait forcément de parents ; en attente eux aussi.

Ce qui m'a captivé, ce sont les paroles échangées entre tous ces gens qui, avec le temps, finissaient par se connaître ; faisant tous partie de la même famille.

Ce qui m'a toujours intrigué, plus encore que l'ambiance ou les paroles échangées, c'est le fait qu'aucun d'entre eux n'avait jamais eu l'idée que le patron du bar pouvait être un flic ou un indic des flics. Personne n'a jamais, je pense, cherché à savoir qui il était réellement ; comme si cet endroit était leur endroit ; qu'il était strictement interdit aux ennemis de la Famille ; d'ailleurs, dans les semaines qui ont suivi, je n'ai jamais vu de flics, pas même en planque, dans les alentours.

Lorsque j'entrai ce soir-là, je la vis immédiatement. Il y avait pourtant d’autres femmes seules dans le café, mais je l'aurais reconnue entre mille ; et cela, même si Granetti ne m'avait pas montré sa photo. Elle était exactement comme il me l'avait décrite : « Tout simplement unique ! »

Oui, il avait raison, elle était unique ; pour une femme…

Je n'ai jamais été attiré par les filles. Durant mes études, j'étais bien trop préoccupé pour les regarder. Et puis, au temps où j'aurai pu être libre de cœur, Léo Granetti était entré dans ma vie.

Julie Nobel avait vingt-huit printemps. Elle était grande, blonde. Elle était aussi très bien habillée, c'était ce que l'on remarquait immédiatement...

Elle fumait de longues et fines cigarettes qu’elle montait sur un porte-cigarettes, ce qui les rendait encore plus longues, pour moi qui détestais le tabac.

Elle avait aussi de grands yeux, verts et pétillants d'intelligence, mais lorsque je m'approchai de sa table ce soir-là, son regard était vide, complètement perdu dans le néant.

Au moment où je m'arrêtai près d'elle, elle tourna sa tête lentement tout en exhalant un épais nuage de fumée. Ses yeux sombres s'illuminèrent d'un seul coup et ses joues, pâles comme la mort, redevinrent roses :

— Léo !

Je ne bougeai pas, mais tout en moi me cria que je venais de découvrir comment j'allais réussir à faire un pied de nez au destin de Léo Granetti…

Lorsqu’elle réalisa son erreur, le visage de la jeune femme se referma aussi vite qu'il s'était éclairé et ses joues reprirent aussitôt leur pâleur d'origine. Elle tourna la tête de gauche à droite puis de droite à gauche, comme si elle vérifiait qu'il n'y avait pas…

— Pardon monsieur, je... je... je vous ai pris pour quelqu'un d'autre. Je suis désolée, vraiment désolée... dit-elle d’une voix affolée.

Je me penchai jusqu'à être presque tout contre son front ; je sentis un parfum de jasmin.

— N'ayez crainte, c'est Léo, je veux dire monsieur Léo Granetti qui m'envoie, chuchotai-je.

Nouvelles couleurs sur ses joues, à nouveau roses puis, rapidement rouges. Ses yeux s'écarquillèrent et son regard en fut presque troublant ; dérangeant...

— Mais que... Comment ? Qui ? Qui êtes-vous ? Un ami ? s'empressa-t-elle de demander.

— Oui, enfin non... je veux dire que je...

Je stoppai net ma phrase, réalisant que je venais d'éviter de commettre l'irréparable en ne déclinant pas mon identité dans ce bar.

Elle m'étonna par une extrême rapidité d'esprit et je me demandai si elle était tout simplement intelligente ou bien si Granetti, au fil du temps, avait déteint sur elle, lui transmettant cette méfiance envers les étrangers qui pouvaient très bien être des flics ou des amis des flics, en tous les cas des ennuis.

— Venez, chuchota-t-elle à son tour, ne restons pas ici. Nous... nous serons mieux dehors...

Je l'aidai à enfiler son manteau et l'escortai jusqu'à la sortie. Derrière nous, le patron lui lança : « À demain Mademoiselle ! »et je comprisce que je savais déjà : qu'elle venait ici tous les jours, depuis presque dix mois que Léo était enfermé, en face.

L'air frais, mais agréable de la rue, les passants, les autos, tout ce qui manquait à Granetti. Nous marchâmes sans mot dire, pendant quelques longues minutes.

Je m'arrêtai enfin devant la vitrine d'un chapelier et la regardai. Ses yeux étaient devenus tristes. Je compris aussi qu'elle attendait beaucoup de moi. Que j'étais son seul espoir !

Je me demandais où ils étaient passés, tous les amis de Léo, tous ceux qu'il avait drainés dans son sillage par sa légendaire générosité.

— Vous pouvez nous aider, Monsieur ? Monsieur...

— Je m'appelle Paul. Paul Tourvel. Je suis gardien à la prison. Je suis... je viens de finir mes études et je...

Je m'arrêtai net, réalisant que là, sur ce trottoir, face à cette femme que je ne connaissais qu'à travers les mots que Granetti avait prononcés, je venais de prendre encore une décision terrible de conséquences pour le reste de ma vie.

Que dirait mon père ?

Quel nouveau chagrin pour ma mère ?

Il se mit à pleuvoir.

Je tournai la tête, cherchant un possible abri, mais je n’en trouvais pas qui pouvait faire notre affaire ; je pensai alors que j’avais déjà commis bien assez d’imprudences et qu’il ne fallait pas que je m’attarde trop ici.

Julie Nobel, elle, me regardait, suspendue à mes lèvres. Nerveusement et sans regarder ses mains, elle se battait contre une cigarette (la dernière de son paquet), qu'elle réussit finalement à extirper. Elle froissa le paquet vide et le jeta machinalement dans le caniveau qui ruisselait. Alors que j'entendais les cliquetis d'un briquet et sentais le tabac brûlé remonter à mes narines délicates, mes yeux suivirent le paquet froissé qui s'éloignait de nous, prenant déjà le virage de la rue voisine.

Comme si elle lisait dans mes pensées, Julie me dit :

— Il n'a plus aucun ami maintenant, vous savez...

— J'ai tout arrêté, continuai-je sans la regarder, comme si mes confessions étaient trop dures à débiter, à assumer surtout. Oui, j’ai décidé de rester à la prison, le métier de gardien me convient plutôt bien. Et puis, comme ça, je suis tout près... tout près de lui.

Julie s'agita devant moi. Je posai enfin mes yeux sur elle. Elle pleurait. Elle tira avec peine sur le porte-cigarettes et, après avoir soufflé la fumée, elle dit, d'une voix étonnement calme :

— Ils vont l'exécuter, c'est sûr et certain.

Je la sentis si fragile et si forte à la fois. Quel drôle de bout de bonne femme, pensai-je.

— Oui... son avocat pourra faire tout son possible, Léo... je veux dire monsieur Granetti est indéfendable. L’unique chose sur laquelle il pourra compter, c'est une grâce venue – je levai la tête comme si je m'adressais à Dieu qui, à mon humble avis, était bien le seul à pouvoir accorder l’ultime clémence – venue d'en haut et sur rien d’autre.

La pluie venait d’éteindre sa cigarette qu’elle s’empressa de jeter dans le caniveau. La cigarette suivit rapidement le même chemin que le paquet. La cigarette glissait sur l'eau sale ; on aurait dit que la seule chose qui semblait compter pour elle à présent, c'était de rattraper le paquet.

Je songeai stupidement à Eugène Boyer et à Paul Doumer et me revis soudain trois ans en arrière, la tête coincée sous la lame de la Veuve… et j’en déduisis aussitôt que Léo Granetti ne devait pas plus compter sur la chance qu’un quelconque quidam qui aurait eu le cran d’assassiner le Président… Tout de même !